CHAPITRE II
Les meubles français les plus anciens qui soient parvenus jusqu’à nous sont, comme construction, d’une simplicité et d’une grossièreté singulières. Ils consistent presque exclusivement en coffres ou en armoires, faits de planches assemblées carrément à l’aide de chevilles, dont on n’a pas meme pris la peine de dissimuler l’intervention opportune.
Les assemblages sont, en outre, des plus primitifs et insuffisants pour assurer la solidité de l’ouvrage, aussi ces meubles sont-ils, le plus souvent, consolidés avec des fausses pentures de fer très ouvragées, s’étendant sur leurs diverses faces et empêchant leurs parois de se disjoindre. Parfois, cette consolidation est intérieure et alors, pour cacher ce qu’une construction aussi sommaire a de grossier et d’imparfait, on recouvrait ces meubles de peintures.
L’armoire de la cathédrale de Noyon est un exemple fort curieux et très frappant de ce genre de travail rudimentaire, peu fait assurément
DESSUS DE PETITE TABLE EN MARQUETERIE DE BOULLE
pour donner une haute opinion de la menuiserie française antérieure au xive siècle. Cette armoire, en forme d’édicule, possède un toit, une fausse lucarne et des arêtiers ajourés. Les vantaux montés sur des pentures de
PROJET DE CORBEILLE DE MARIAGE COMPOSÉ PAR BOULLE. Fac-similé d'un dessin à la sanguine conservé au Musée du Louvre.
fer étamé se brisent et se replient sur eux-mêmes, et le peintre, qui, sans doute, se méfiait de la sécheresse du bois employé par le charpentier, a marouflé sur le corps du meuble une toile assez forte sur laquelle il a exécuté sa peinture. Cette façon de procéder était, au surplus, généralement usitée à cette époque. On trouve, dès le xme siècle, la description
LES ARTISTES CELEBRES
de ce genre de décoration, consignée dans des manuels spéciaux { et, si l’armoire de Noyon est un des très rares spécimens de meubles peints qui soient parvenus jusqu’à nous, des commandes assez nombreuses de coffres de même sorte, ornés également de peintures, commandes que l’on rencontre dans les vieux Comptes , prouvent que l’emploi de cette ornementation colorée est demeuré en usage jusqu’au xve siècle et même au delà 1 2 3.
Cependant, dès la fin du xive siècle, une première révolution s’était opérée dans la structure des gros meubles. Prenant modèle sur l’architecture, s’inspirant des principes si logiques de la construction ogivale, la menuiserie allait limiter à un nombre de membres spécialement choisis, le soin d’assurer la solidité de ses ouvrages, et substituer à ce décor coloré, tiré de moyens accessoires, une ornementation plus rationnelle prenant naissance dans l’ossature même du meuble, et dérivant de la matière dont il est fabriqué.
C’est à cette époque, en effet, qu’il faut faire remonter la substitution aux parois massives et brutalement assemblées, des bâtis formant cadres et dans lesquels les panneaux se trouvent simplement embrevés. Ainsi, le meuble, à l’instar de l’édifice, au lieu d’offrir partout des parois d’égale épaisseur sur lesquelles l’effort se trouvait également réparti, présenta désormais une membrure, une ossature logiquement reliée, chargée d’assurer la solidité de l’ouvrage, et des parties de remplissage ayant la mission de boucher les vides et de parfaire la clôture de l’armoire ou du coffre.
Ajoutons que cette disposition nouvelle n’eut pas seulement pour effet de rendre les meubles plus solides; elle augmenta singulièrement leur élégance. La diversité des plans, résultant forcément de cette manière de construire, amena progressivement le menuisier à chercher les éléments de sa décoration, non plus dans une ornementation
1 . Notamment dans la Diversarum artium schedula du moine The'ophile. Nombre d’autres meubles du même genre étaient peints directement sur le bois. L’armoire de Bayeux est ainsi décorée.
2. C’est au rôle particulièrement important qui revenait à la couleur dans la
décoration des meubles de luxe, qu’il faut attribuer le grand nombre de fournitures de ce genre, effectuées par des peintres du Moyen-Age aux rois de France et aux princes de leur Cour. Après en avoir donné le dessin au huchier, le peintre reprenait le meuble exécuté d’après ce dessin, le peignait, le dorait et finalement le livrait à celui qui lui en avait fait la commande.