CHAPITRE III
Cette revue rapide des transformations successives subies par notre mobilier était en quelque sorte indispensable, pour se rendre un compte exact du rôle qu’André-Charles Boulle a joué dans notre ébénisterie.
Il importait, en effet, de pouvoir assigner à ce grand artiste la part exacte qui lui
revient dans la superbe éclo- DESSUS DE GUÉRIDON EN MARQUETERIE . . ,, •
sion de cet art qu’il allait DE boulle. amener à son point de per-
fection, et de faire comprendre comment cette évolution allait assurer à ce créateur d’un style nouveau une immortalité relative. Nous aurons occasion, au reste, de revenir sur ce point délicat au moment où nous étudierons les procédés mis en œuvre par l’éminent ébéniste. Pour l’instant, nous nous occuperons de lui-même.
On sait qu’André-Charles Boulle naquit à Paris en 1642. Par contre, on ne connaît rien de très précis sur ses ascendants directs, si ce n’est toutefois que son père était lui-même un ébéniste distingué. C’est ce que le père Orlandi avait pris soin d’apprendre au public, dès l’année 1719?
LES ARTISTES CELEBRES
dans l’article de son A becedario pittorico qu’il consacre à Boulle, encore vivant à l’époque où parut son ouvrage. « André-Charles Boulle, né à Paris le n novembre 1642, écrit-il, reçut de la nature toutes les dispositions nécessaires pour les Beaux-Arts et pour n’importe quelle profession qu’il lui eût plu de choisir. Les goûts de cet excellent artiste l’eussent porté à s’adonner à la peinture, si son père, artisan ébéniste, ne l’avait astreint à suivre son métier qu’il devait dans la suite illustrer et dans lequel il devait arriver par le dessin et le goût à une perfection supérieure et ignorée jusqu’alors et par son père et par tous ceux qui l’avaient précédé 1 ».
Malheureusement le père Orlandi omet de nous donner de plus amples détails sur ce père si bien inspiré et de nous fournir sur lui des renseignements biographiques, qu’il lui eût été bien facile d’obtenir. Cette lacune regrettable, un certain nombre d’érudits ont essayé de la combler, et au premier rang de ces érudits il faut placer MM. Asselineau, Jal et Read, qui ont droit tous trois à une mention spéciale 2.
Au commencement du xvne siècle, il existait à Paris une famille Boulle. Cette famille était protestante. Cette particularité suffit à expliquer la ténacité avec laquelle M. Read, le savant fondateur de la Société de l’histoire du protestantisme français, s’est appliqué à rechercher ses antécédents, et ce serait manquer à notre devoir que de ne pas résumer ici les découvertes qu’il a faites.
Les actes retrouvés par M. Read nous apprennent tout d’abord que, dès 1619, un certain Pierre Boulle était logé aux Galeries du Louvre avec le titre d’Ebéniste du roi, et comptait au nombre de ces artisans célèbres auxquels Sa Majesté Très Chrétienne donnait dans son palais
1. « Andrea Carlo Boulle, nato à Parigi il di 11 novembre 1642, porto dalla natura tutte quelle disposizione che sono necessarie per le belle arti et per qualunque professione, che si fusse fatta elettiva. La propensione di questo grande soggetto l’inclinava alla pittura, se suo padre, artifice ebanista, non l’avesse impiegato a seguire Parte sua, che poi l’illuminô, et l’aiutô nel disegno, nel gusto, ed in una perfezione superiore e non cognita al padre ne ad alcun’ altro avanti di se. »
2. On doit à M Ch. Asselineau une notice fort intéressante sur Boulle, qui, au mérite de fournir des renseignements inédits, joignait celui de se produire à une époque où la biographie du grand artiste était encore complètement inconnue. Cette notice, imprimée d’abord dans le Monde littéraire du 20 mars 1 853, fut publiée sous forme de plaquette à Alençon. Tirée à un très petit nombre d’exemplaires, elle est devenue d’une extrême rareté. Quant à Jal, qui le premier a découvert et publié les pièces établissant l’état-civil de Boulle, il a consigné ses découvertes dans son excellent Dictionnaire qu’on ne saurait trop consulter.
même une résidence privilégiée. Nous savons, en outre, par divers documents, que le logement occupé par cet ébéniste portait le n° i L Ce Pierre Boulle était marié à Marie Bahuche, sœur de Marguerite Bahuche, veuve du fameux Jacques ou Jacob Bunel, premier peintre de Henri IV, et peintre elle-même. Cette parenté peut expliquer comment Pierre Boulle et sa femme occupèrent au Louvre le logement qui, avant eux, avait été attribué à Marguerite Bahuche. Celte dernière et sa sœur ont passé longtemps pour être originaires de Blois.
On a supposé, assez bénévolement, que Pierre Boulle pouvait bien être leur compatriote, et qu’il se rattachait par conséquent — au moins par les traditions — aux ébénistes justement renommés de cette ville, lesquels, au xvie siècle, avaient joué leur rôle dans le grand mouvement d’art imprimé par la présence de la Cour aux vieilles cités de la Loire'-. Mais cette supposition a été réduite à néant par la production récente du contrat de mariage de notre artiste1 2 3. Or, ce contrat, passé devant Me Pierre Begulle, « notaire, tabellion royal » à Lyon, établit que Pierre Boulle était fils de « deffunct David