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ouvrit les portes de la France aux armées alliées, tut aussi celle qui les amena dans Paris, torcé, comme on vient de le voir, de capituler. On doit rendre à Alexandre I*-'"" cette justice qu'entré avec ses armées, en vainqueur, dans la capitale de la France, il y contint énergiquement l'insolence de la soldatesque étrangère et préserva la population parisienne de bien des violences. Il s'y comporta en sauveur plutôt qu'en vainqueur et y devint presque populaire. Il y fut surtout le partisan résolu du rétablissement de la dynastie des Bourbons sur le trône de Henri IV et de Louis XIV.
Le Sénat conservateur de l'Empire, qui n'avait su conserver ni la liberté, ni la justice, ne sut pas davantage conserver le pouvoir de son maître. Il vota, à l'instigation du prince de Telleyrand, la déchéance de Napoléon L'', et appela au trône de France Louis XVIII, chef de la branche aînée de la dynastie des Bourbons. Le comte d'Artois fut nommé lieutenant général du royaume.
C'est le prince de Talleyrand qui le reçut, en même temps qu'il négociait l'armistice du 23 avril 18 14. Cet armistice avait été précédé de l'acte signé par Napoléon F'', dans le palais de Fontainebleau, acte qui était son abdication pure et simple, qui portait la date du 14 avril 18 14.
L'impulsion était donnée. L'élan fut général. Napoléon P"" se rendit à l'île d'Elbe dont on lui accordait la souveraineté, seulement accompagné de quelques amis fidèles. Toute la phalange de ses courtisans avait déserté sa cause. Il faut dire, pour leur justification, qu'ils étaient entraînés par l'irrésistible courant de l'opinion. La France se tournait avec confiance vers la dynastie des Bourbons. Elle jetait ainsi composée :
Le dauphin de France, fils de Louis XV, avait laissé trois fils :
Louis-Auguste qui devint Louis XVI, mort sur l'échafaud; Louis- Stanislas-Xavier, comte de Provence, et Charles-Philippe, comte d'Artois, qui tous deux avaient émigré et mené à l'étranger une vie errante.
Le comte de Provence était veuf d'une princesse de Savoie, Marie- Joséphine-Louise, fille de Victor-Amédée III, roi de Sardaigne, morte en 1810. Il n'avait pas de postérité.
Le comte d'Artois, marié à une autre princesse de Savoie, Marie- Thérèse, fille également de ce même Victor-Amédée III, avait deux, fils : Louis-Antoine, duc d'Angoulême, marié à sa cousine germaine, Marie-Thérése-Charlotte, fille de Louis XVI, l'ancienne prisonnière du Temple, et Charles Ferdinand, duc de Berry, qui devait épouser, le 17 juillet 18 16, Marie-Carohne-Thérése, princesse des Deux- Siciles, union qui fut consacrée à Notre-Dame.
C'était la branche aînée. La branche cadette avait pour chef, le premier prince du sang, Louis-Philippe, seul fils survivant du duc d'Orléans, qui avait été décapité sur la place de la Révolution. Sa sœur, la princesse Louise-Marie-Adélaïde-Eugénie, avait également survécu à ses deux autres frères, le comte de Montpensier et le duc de Beaujolais.
Enfin il y avait deux autres princes du sang, le duc Louis-Joseph de Bourbon, et le duc Louis-Henri-Joseph de Bourbon, tous deux déjà nommés, l'un aïeul, l'autre père du malheureux duc d'Enghien, qui avait été fusillé, comme on sait, en 1804, dans un fossé du château de Vincennes.
Le 12 mars 18 14, le comte d'Artois entra dans Paris, par la porte de Bondy, à cheval, à la tête d'un cortège qui se grossit tout le long de la route, alla prendre, au nom de Louis XVIII, avec le titre de
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chef du gouvernement provisoire pour les uns, comme lieutenant général pour les autres, possession du palais des Tuileries. C'est lui qui dut signer, le 23 avril 1814, la convention préliminaire négociée par le prince deTalleyrand, pour la cessation immédiate des hostilités, triste nécessité qu'il subissait, sans l'avoir créée et à laquelle aucune puissance humaine, n'aurait pu soustraire la dynastie des Bourbons. Tout autrement conduite eût été la guerre, tout autre eût été le partage.
L'accusation qu'on a portée contre la Restauration, d'avoir été la protégée de l'étranger, est une fausse accusation.
La dynastie des Bourbons n'est pas revenue en France, comme on l'a dit, dans les fourgons de l'étranger, elle est venue se jeter entre l'étranger et la France, pour que la France fût sauvée, pour que l'étranger ne lui fît pas subir le sort de la Pologne.
Hôte de Talleyrand, Alexandre F^"" n'avait pas dit: « Je ramène la dynastie des Bourbons et je veux lui rendre le trône de saint Louis. » Il s'était borné à promettre que la France serait libre de se donner le gouvernement de son choix, pourvu que ce ne fût pas la continuation de l'Empire.
C'est la France, fatiguée de l'Empire, malgré les éblouissements de l'auréole de gloire dont resplendissait le front de Napoléon l", qui a rappelé, de son propre mouvement, la dynastie des Bourbons, et qui a, du reste, accueilli son retour avec des manifestations de joie, publiques et indéniables.
Cependant Louis XVIII attendait les événements en Angleterre, au château d'Hartwel. C'est là qu'il reçut des messagers et des conseils venus de Paris. Les uns et les autres adoptaient le principe de la royauté légitime, dont il était le représentant. 11 ne les accueillit qu'avec
réserve. Son esprit libéral et conciliant était disposé à l'oubli du passé, prêt aux concessions que commandait la situation nouvelle qu'il allait retrouver en France. Mais il est un point sur lequel il n'entendait pas transiger, c'est qu'il était le Roi, parce qu'il était le Roi.
Louis XVIII quitta le château d'Hartwel, s'embarqua à Douvres, descendit à Calais, et le 2 mai 1814, il s'installait provisoirement à la porte de Paris, au château de Saint-Ouen, d'où il datait la fameuse déclaration dans laquelle il annonçait en termes généraux la Charte de 1814, déclaration qui fut affichée pendant la nuit sur les murs de Paris.
Le lendemain, Louis XVI 11 fit son entrée dans Paris dans une voiture à huit chevaux, ayant à ses côtés, sa nièce, la duchesse d'Angoulême. Sur le devant de cette même voiture se trouvaient les deux princes de la maison de Condé, aïeul et père du duc d'Enghien.
Le 3 juin 1814, les souverains alliés quittaient Paris. Le lendemain, il y avait séance royale au Palais-Bourbon. C'est dans cette séance royale que la charte reçut sa consécration officielle. Elle donnait la liberté de la presse, la liberté individuelle et la liberté de conscience, bien qu'elle déclarât que la religion catholique était la religion de l'État; elle reconnaissait l'égalité de tous les citoyens devant la loi, la justice et l'impôt, établissait une Chambre héréditaire, celle des pairs, une Chambre élective, celle des députés, qui devait voter les lois de finances.
Le traité de paix définitif que le prince de Talleyrand avait également négocié, était daté du 30 mai 1814. La France rentrait dans ses frontières de 1792, mais sans en rien perdre. On y ajoutait même
Mulhouse et Montbéliard qu'elle garda, Chambérv et Annecy qu'elle devait bientôt rendre.
Le premier ministère de la première Restauration fut promptement organisé. Le portefeuille des affaires étrangères échut naturellement au prince de Talleyrand qui d'ailleurs devait se rendre à Vienne où l'Europe allait se constituer en Congrès pour régler les questions de détail laissées en dehors de la convention du 30 mai 18 14.
Il y avait, dans ce cabinet, comme ministre de la maison du Roi, Pierre-Louis-Jean-Casimir, duc de Blacas, fidèle serviteur de la royauté et ardent ami de Louis XVIII qu'il avait connu dans l'exil, pendant l'émigration, ministre dépaysé dans la France nouvelle.
On raconte à ce sujet une anecdote curieuse. Le duc de Blacas, ministre de la maison du Roi, et admis dans l'intimité de Louis XVIII, ne comprenait rien au mécanisme de la charte. II eut un jour l'idée de prier son souverain de lui expliquer ce mécanisme.
Louis XMII fit à cette question une réponse très spirituelle, dans la forme, et, au fond, très vraie. Voici son explication : « Tu vois, dit-il au duc de Blacas, le Président du conseil venir me trouver tous les matins, à l'heure de mon déjeûner, pour m'exposer la situation politique et parlementaire du moment. Je lui demande s'il a la majorité. S'il me répond oui, je vais me promener; s'il me répond non, c'est lui que j'envoie promener. »
Louis XVIII eut immédiatement à se débattre au milieu de grosses difficultés intérieures que lui créaient à la fois ses ardents amis de l'extrême droite, qui n'avaient pas tous la sagesse de comprendre ce qu'il y avait d'habile, de prudent et de sensé dans son attitude conciliante et libérale, et la coterie des Jacobins, qui n'avaient pas davantage la sagacité de comprendre que le descendant de Henri IV et de
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Louis XIV ne pouvait pas être un Robespierre couronné et que la dynastie des Bourbons n'était pas la Convention sur le trône.
C'est dans cette courte période que l'anniversaire du 21 janvier 1793 fut l'occasion d'une réparation sacrée.
La Convention avait fiait enterrer les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette dans un cimetière voisin de la place de la Révolution. Louis XVIII avait fait élever, sur l'emplacement de ce cimetière, le monument expiatoire de la rue d'Anjou. .
Le 21 janvier 181 5. Louis XVIII fit transporter ces restes de la chapelle expiatoire dans les caveaux de la basilique de Saint-Denis, réservée aux sépultures royales.
Napoléon L"' avait laissé en France des amis ardents. Il y avait surtout des partisans dans l'armée qui regrettait le drapeau tricolore que le drapeau blanc avait remplacé. Il partit inopinément et secrètement de l'île d'Elbe par une marche rapide que le maréchal de France, Michel Ney, duc d'Elchingen, prince de la Moskova, devait arrêter à Besançon, et qu'il favorisa en donnant son corps d'armée à celui qu'il avait promis à Louis XVIII d'amener à Paris dans une cage de fer.
Le 20 mars 181 5, Napoléon L'' se réinstallait dans le palais des Tuileries que Louis XVIII avait quitté la veille pour aller attendre à Gand la fin de cette aventure.
Ce ne fut qu'une trombe qui vint fondre sur le congrès de Vienne, ouvert depuis quelque temps déjà et qui s'occupait de la rédaction des traités de paix, rédaction encore inachevée, ce qui fit qu'au lieu de s'appeler les traités de 18 14, ils se sont appelés les traités de 181 5.
A peine rentré dans le palais des Tuileries, Napoléon I" eut à soutenir, avec des forces numériquement inférieures, une lutte nouvelle
et terrible, une lutte sanglante, qui fut la dernière, contre toutes les forces de l'Europe coalisée, encore en armes. Son étoile, déjà pâlie, s'obscurcit tout à fait sur le champ de bataille de Waterloo, en Belgique, aux environs de Bruxelles, champ de bataille où il jouait une partie désespérée qu'il perdit, malgré la science militaire et l'habileté stratégique dont il fit preuve.
Rentré à Paris après le désastrede Waterloo, Napoléon I'-"'' s'établit d'abord à l'Elysée, puis dut s'en aller à la Malmaison. La grande épopée qu'il venait de tracer dans l'histoire avec la pointe de son épée était ouverte à la dernière page. Le 30 juillet 181 5, il quitta la Malmaison, arriva à Rochefort et se rendit avec confiance à bord du navire anglais le Bellerophon, qui stationnait dans la rade de l'île d'Aix. Mais, le 7 août, en vertu d'une convention des Puissances Alliées, qui avaient décidé de le déporter dans une île de l'Océan, il monta sut le Northumherland, qui le conduisit à Sainte-Hélène, où il mourut le 5 mai 1821, et où l'un des fils de Louis-Philippe L"'', le prince de Joinville, devait aller chercher ses cendres pour les ramener à Paris, où elles reposent sous le dôme des Invalides.
Louis XVIII s'était retiré à Gand pendant l'interrègne des Cent- Jours. Avant de rentrer dans Paris, il s'arrêta quelques jours à Cambrai, où le prince de Talleyrand alla le retrouver. Là, il rédigea, signa et publia une proclamation d'une haute sagesse.
«J'accours, disait le Roi, pour ramener mes sujets égarés, pour adoucir les maux que j'ai voulu prévenir, pour me placer une seconde fois entre les Français et les mêmes Alliés, dans l'espérance que les égards dont je pourrai être l'objet, tourneront au salut du pays..
« C'est la seule manière dont j'ai voulu prendre part à la guerre.
4o8 LES BOURBONS DE FRANCE
Je n'ai point permis qu'aucun prince de ma famille parut dans les rangs de l'étranger. »
Le 9 juillet 1815, Louis XVIII rentrait dans le palais des Tuileries où, la veille, le drapeau blanc était arboré. Le préfet de la Seine l'avait reçu à la barrière. Là, un échange de paroles graves s'était fait entre le souverain et le sujet, échange dont le sens était celui-ci : c'est que les intérêts de la France et les malheurs du peuple ramenaient la dynastie des Bourbons dans la demeure des rois, parce que seule elle avait dans son passé, dans son droit, la force nécessaire pour remédier à ces malheurs, pour raviver ces intérêts. C'était la vérité.
Ici se place un incident qui démontre ce qu'est l'âme d'un Bourbon sur le trône de France et à quelle grandeur de patriotisme il peut atteindre, à quelle hauteur de courage il peut s'élever.
Parmi les Alliés revenus à Paris, la Prusse s'était toujours montrée la plus haineuse, la plus vindicative. Parmi ses généraux, Blucher se signalait par ses exigences brutales, par ses insatiables avidités, par ses ordres impitoyables. Il prétendait faire sauter le pont d'Iéna, qui lui rappelait une défaite nationale.
Louis XVIII s'opposa à cet acte de vandalisme et déclara que si Blucher persistait dans sa résolution, il se ferait porter au milieu du pont d'Iéna et qu'on ne ferait sauter le pont qu'en faisant sauter le Roi.
Le pont d'Iéna fut sauvé.
La France politique et parlementaire allait être très agitée, très mouvementée pendant cette heure de restauration, sous le régne interrompu et recommencé de Louis XVIII. A sa rentrée en France, à sa réinstallation dans Paris, il avait dû, par des considérations acci-
dentelles, confier de nouveau au prince do Talleynmd le portefeuille des affaires étrangères.
Malheureusement, le ministère de la police fut donné, par les mêmes motifs ou les mêmes nécessités, à Joseph Fouchè, que Napoléon I" avait fait duc d'Otrante, et qui occupait pour la quatrième fois ce poste auquel les circonstances donnaient une grande importance. En cette qualité, il dressa contre les auteurs de la conspiration du 20 mars, une ordonnance de proscription, datée du 24 juillet 1S15, ordonnance qui comptait à l'origine cent noms.
A cette occasion, Talleyrand eut un mot superbe. « Il faut rendre justice à Fouché, disait-il. Il n'a oublié aucun de sesamis.Ils sonttous surla liste.»
Tous deux allaient disparaître, l'un pour longtemps, l'autre pour toujours de la vie publique. Le prince de Talleyrand qui était un homme de valeur et de renom échangea son portefeuille de ministre des affaires étrangères contre le titre de grand chambellan.
Bientôt atteint par la loi du 12 janvier 1816, qui bannissait de France les régicides, le duc d'Otrante se retira en Autriche, où il est mort, en 1820, laissant une fortune de quatorze millions.
Dans ce ministère, à côté du prince de Talleyrand et du duc d'Otrante, on remarquait un nom destiné à une grande notoriété, celui du baron Etienne Pasquier, qui avait été préfet de police sous Napoléon P'', qui devait présider un jour la Chambre des pairs et qui devait obtenir, sous Louis-Philippe P'', le titre de duc, aujourd'hui noblement porté par son neveu, le duc d'Audiffrey-Pasquier, l'une des hautes notabilités actuelles du parti royaliste.
C'était une idée malheureuse que de confier le portefeuille du ministère de la police générale au duc d'Otrante, homme d'intrigue,
d'une conscience aussi élastique que son esprit était mobile, ressemblant à une girouette qui tourne à tous les vents de la fortune.
Ce fut, au contraire, une heureuse idée que d'appeler à la préfecture de police Elie Decazes, qui eut immédiatement le courage, la bonne fortune et l'intelligence de faire rayer beaucoup de noms delà liste de proscription que Fouché avait dressée.
Elie Decazes, qui allait être appelé à un rôle prépondérant sous Louis XVIII, était veuf de sa première femme, la seconde fille de Muraire, premier président de la cour de cassation. Il épousait en 1816, en secondes noces. M"' de Saint-Aulaire, petite-fille d'un prince de Nassau-Sarrebruck. A cette occasion, Louis XVIII le nomma pair de France et. lui donna le titre de comte. Deux ans après, il recevait du roi de Danemarck, celui de duc de Gliicksberg. Le 24 septembre 181 5, il avait pris le portefeuille de ministre de la police générale, dans le premier ministère Richelieu.
Après la retraite forcée du prince de Talleyrand, Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie de Vignerod du Plessis, duc de Richelieu, déjà pair de France, en possession de l'amitié de l'empereur Alexandre P"", parut tout désigné pour prendre, avec la Présidence du conseil, le portefeuille des aiîaires étrangères. Seulement, il acceptait avec tristesse cette situation, caril allait avoir la douloureuse mission de signer une convention qui fait partie des traités de 181 5, mais qui était spéciale à la France et lui imposait de durs sacrifices. Il s'exécutait, la mort dans l'âme, le 20 octobre.
(( Tout est consommé, écrivait-il le lendemain. J'ai apposé, plus mort que vif, mon nom à ce fatal traité. J'avais juré de ne pas le faire, et je l'avais dit au Roi. Ce malheureux prince m'a conjuré, en fondant en larmes, de ne pas l'abandonner, et, dès ce moment, je n'ai plus
hésité. J'ai la confiance de croire que sur ce point personne n'eut fait mieux que moi, et la France, expirante sous le poids qui l'accable, réclamait impérieusement une prompte délivrance. »
Personne, en effet, n'eut mieux fait que le duc de Richelieu qui, secondé par l'empereur Alexandre 1"^ fit réduire de huit cent millions à sept cent millions la contribution de guerre et retrancher deux ans de la durée de l'occupation, fixée d'abord à sept ans et qu'il eut le bonheur de faire cesser à. l'expiration de la troisième année, du consentement des puissances européennes, réunies en 18 18, en conférence, à Aix-la-Chapelle. La Chambre des pairs et la Chambre des députés lui votèrent spontanément , à titre de récompense nationale, une rente annuelle de cinquante mille francs, rente dont il fit, quoiqu'il n'eut pas de fortune, l'abandon complet aux hospices de Bordeaux.
Triste héritage légué par l'Empire à la Monarchie, ces traités de 181 5, qui donnaient Gênes au roi de Sardaigne, qui rendaient la Vénétie et la Lombardie à l'Autriche, et qui réunissaient de force la Belgique et la Hollande, pour en faire les Pays-Bas; ont eu du moins cette compensation, non d'empêcher des guerres partielles, des commotions locales, mais de donner à l'Europe trente-trois ans de paix générale.
La mission du duc de Richelieu était surtout de traiter avec l'Europe. Celle du duc Decazes était principalement de naviguer, habile pilote, sur les mers orageuses de la politique. Il le fit avec une rare sagacité et un merveilleux succès, de 1816 à 1820. On peut dire qu'énergiquement soutenu par Louis XVIII, qui l'approuvait et l'aimait, il fut, pendant ces quatre années, les plus heureuses et les plus calmes du régne, l'âme du gouvernement. En 18 18, il avait le porte-
feuille de ministre de Tintérieur; en 1819, il eut, avec ce portefeuille, la Présidence du conseil et fut l'homme de la situation. Il devait son influence et son importance à sa supériorité.
De 181 5 à 1820, il y eut fatalement des orages politiques et des représailles violentes inévitables. La lutte des partis ne pouvait cesser tout à coup comme par enchantement.
Il y eut le jugement, la condamnation à mort et l'exécution de Ney, qui fut fusillé, le 7 décembre 181 5, dans l'allée de l'Observatoire. C'était dur, mais juste. Il avait fait défection sous les drapeaux. Il devait être frappé. Son excuse était dans la fascination que la vue de Napoléon I^"" avait exercée sur lui. Mais, ni la loi mihtaire, ni la loi politique ne sauraient admettre de pareilles excuses.
Il y eut aussi dans cette brillante période des actes heureux qui tendaient, selon la pensée de Louis XVIII et le mot du duc Decazes, à « royaliser la nation et à nationaliser le royalisme ». Ce fut le but constant de leurs efforts qu'un épouvantable forfait devait bientôt stériliser.
C'est sur les conseils très chaleureux du duc Decazes que Louis XVIII rendit, le 5 septembre 1816, l'ordonnance dans laquelle il était déclaré qu'aucun article de la charte de 18 14 ne serait révisé. Il y eut en même temps une dissolution de la Chambre de"^ députés, qui garde dans l'histoire parlementaire de l'époque la qualification de Chambre iuirouvahlc, parce qu'elle tendait à ramener la France en arriére de 1789, ce qui n'était ni désirable, ni possible.
Le vicomte Henri-Joseph-Joachim Laine était ministre de l'intérieur dans le cabinet Richelieu-Decazes. Il présenta une nouvelle loi électorale, empreinte de l'esprit de conciliation qui animait ce cabinet; elle fut votée.
LOUIS XV m
On voit apparaître au premier rang, dans cette même période de cinq ans, deux noms qui n'étaient pas, du reste, nouveaux pour l'opinion publique.
La loi de recrutement de l'armée de 18 18 est peut-être l'œuvre qui fut la plus considérable et la plus durable du régne de Louis XVIIL On la doit au maréchal de France, Laurent Gouvion, marquis de Saint-Cyr, du nom de sa mère. Il avait alors le portefeuille de ministre de la guerre. Il était pair de France. Cette loi fut son testament politique et militaire. En 1819, il se retira de la vie publique.
Cette année-là, Pierre-François-Hercule, comte de Serre, qui avait pris le portefeuille de ministre de la justice, lorsque le duc Decazes avait succédé au duc de Richelieu, démissionnaire, à la Présidence du conseil, présenta aux Chambres une loi d'organisation, de liberté et de réglementation de la Presse.
Cette loi, qui était un progrés à l'heure où elle fut discutée et votée, avait été proposée par MM. de Broglie, Guizot, Royer-Collard, Cuvier et de Barante.
Il ne pouvait sortir de cette collaboration qu'une oeuvre de législation spéciale, sans doute perfectible, mais profondément combinée pour donner des garanties et des gages en même temps au principe d'ordre et au principe de liberté. Elle était de son époque. C'est le plus grand éloge qu'on puisse faire d'une loi.
M. de Serre, comme on voit, qui était lui-même un grand orateur, s'était associé deux princes de la parole, deux hommes d'État, que nous retrouverons sous le glorieux régne de Louis-Philippe P"", où tous deux devaient occuper une place considérable.
Georges-Chrétien-Léopold-Dagobert, baron Cuvier, appartient surtout au monde de la science.
Aimable-Guillaume-Prosper Brugiére, baron de Barante, qui fut membre de l'Académie française et ambassadeur de France en Russie, est principalement connu par son Histoire des ducs de Bourgogne.
Pierre-Paul Royer-Collard a brillé sous la Restauration, de 1815 à 1830, par son éloquence, par son active participation aux grandes luttes politiques et parlementaires de cette période de quinze ans. Il était dans les premières Chambres de l'époque, le chef reconnu des royalistes modérés et constitutionnels, communément appelés les doctrinaires, qui passèrent, en 1820, à l'opposition, après la chute du duc Decazes.
■ Royer-Collard joua encore un rôle actif sous les ministères Villéle et Polignac. C'est lui qui a présenté à Charles X la fameuse adresse des 221, origine des ordonnances de juillet. Sous Louis-Philippe I^"", il n'eut qu'une action presque passive.
La grande difficulté était toujours d'amener l'extrême droite à la modération, afin de réduire l'extrême gauche à l'impuissance, en l'isolant tout à fait de l'opinion publique. Le but du duc Decazes, entré résolument dans la pensée intime de Louis XVIII, était de fondre en un seul grand parti monarchique par la conciliation, par la fusion de toutes les fractions royalistes, tous ceux qui voulaient rasseoir la société ébranlée par tant de secousses sur ses deux assises séculaires et traditionnelles : la religion et la royauté.
Le duc Decazes aurait probablement réussi, à la grande joie de Louis XVIII, à réaliser son plan, sans un exécrable scélérat, du nom de Louvel.
Le duc d'Angoulème n'avait pas d'enfant. Le duc de Berry n'avait qu'une fille. Louvel, qui paraît n'avoir été, comme Ravaillac, qu'une abominable brute, sans complice, eut une infernale idée.
Ce misérable se dit que la mort du duc de Berry frapperait de stérilité la dynastie des Bourbons qui s'éteindrait alors dans sa personne. 11 oubliait que le duc d'Orléans, rentré en France en 18 16, installé au Palais-Royal et chef de la branche cadette, était déjà père d'une nombreuse famille.
Le 13 février 1820, le duc et la duchesse de Berry étaient à l'Opéra, place Louvois ; Louvel les suivit. Il alla se placer à la porte du théâtre.
La duchesse de Berry partit la première. Le duc de Berry lui offrit le bras jusqu'à leur voiture, qui devait revenir le chercher. Louvel s'avança et le frappa d'un coup de poignard, comme Ravaillac avait frappé Henri IV, en pleine poitrine.
« Je suis assassiné, s'écria aussitôt le duc de Berry. » On s'empressa, on le conduisit dans le cabinet de l'administrateur, entouré de sa femme qui sanglotait, de sa fille qui était tout en larmes. Louis XVIII accourut à cinq heures du matin. L'entrevue fut courte.
C'est dans cette entrevue qu'avant d'expirer, le duc de Berry apprit au chef de la famille royale, que la duchesse de Berry était enceinte. Le 29 septembre de la même année, en effet, elle accouchait d'un fils, qui reçut les noms de Henri-Charles-Ferdinand-Marie-Dieudonné, avec le titre de duc de Bordeaux. Nous retrouverons dans l'exil ce prince, qui semblait appelé aux plus hautes destinées, que l'on qualifia d'enfant du miracle, d'enfant de l'Europe, et qui ne devait pas régner.
Le forfait du 13 février 1820 fut l'éclair déchirant la nue des illusions du parti royaliste, constitutionnel et modéré. Il jeta un grand trouble dans tous les esprits, une grande épouvante dans l'opinion publique, une grande agitation dans les Chambres. On y vit le réveil
4i6 LES BOURBONS DE FRANCE
des anarchiques et dangereuses passions de 1793. Il y eut, dans le gouvernement une réaction contre la politique libérale et conciliante que Louis XVIII avait inaugurée, que le duc Decazes avait pratiquée.
Le duc Decazes fut sacrifié, au grand désespoir de son royal protecteur et ami, qui ne s'en sépara qu'à regret. A dater de ce jour, la direction des affaires publiques échappa pour ainsi dire des mains de Louis XVIII, attristé, découragé, infirme et débordé.
Il y eut un second ministère Richelieu d'une courte durée, qui tomba devant une monstrueuse coalition de l'extrême droite et de l'extrême gauche.
Puis la direction des affaires de l'État resta tout entière à ce que l'on appelait l'ciitirsol, où dominait le comte d'Artois, installé à l'entresol du palais des Tuileries ou, pour être plus exact, à l'extrême droite, dans la personne de Jean-Baptiste-Séraphin -Joseph, comte de Villèle, qui lut surtout l'homme d'affaires du parti royaliste pur, dont il était peut-être moins le chef que l'instrument.
Le comte de Villéle, d'abord ministre des finances en 1821, avait, en 1822, la Présidence du conseil, et se donna pour collègues, au ministère de la justice, Charles-Ignace, comte de Peyronnet, et au ministère de l'intérieur, Jacques-Joseph-Guillaume-Pierre, comte de Corbière. C'était une trilogie homogène de serviteurs dévoués à la royauté et à la religion, dont les intentions furent toujours honorables, mais dont les actes furent parfois impolitiques.
Dans ce cabinet, le portefeuille de ministre de la guerre fut donné à Claude-Victor Perrin, maréchal de France, duc de Bellune, qui devait préparer l'expédition d'Espagne. Il était déjà pair de France et major général de la garde royale.
Le portefeuille des affaires étrangères fut d'abord confié à ce même Mathieu-Jean-Félicité, duc de Montmorency-Laval, qui avait proposé, dans la nuit du 4 août 1789, l'abolition des droits féodaux. Une tarda pas à être remplace dans ce poste, qui lui valut l'honneur d'être le premier plénipotentiaire de la France au Congrès de Vérone de 1822.
François-René, vicomte de Chateaubriand, auteur d'un livre. Le génie du Christianisme, qui rend son nom impérissable, eut ensuite dans le cabinet Villéle, Corbière, Peyronnet, ce même portefeuille de ministre des affaires étrangères. Il avait représenté la France au Congrès de Vérone, comme second plénipotentiaire. D'accord avec Louis XVIII, qui voulait rester fidèle au pacte de famille de 176 1, il fit accepter, dans ce Congrès, le principe de l'intervention du gouvernement du Roi en Espagne.
L'expédition d'Espagne, que commandait le duc d'Angoulême, fut l'œuvre ministérielle de Chateaubriand. Mais elle fut surtout l'œuvre royale de Louis XVIII, qui la fit malgré l'Angleterre. On sait qu'elle s'est terminée en 1823, devant Cadix, par la prise et la victoire du Trocadéro et la restauration du gouvernement de Ferdinand VIL
L'opportunité de cette expédition que le comte de Villéle désapprouvait, a été très discutée. Mais ce qui est indiscutable, c'est que Louis XVIII, en sollicitant et en obtenant du Congrès de Vérone, la mission de rétablir Ferdinand VU sur le trône d'Espagne, en l'imposant à l'Angleterre, sept ans à peine après les défaites de l'Empire, prouva que le rétablissement de la dynastie des Bourbons avait aussi rétabli le prestige, l'influence et l'autorité de la France en Europe.
Cette expédition eut encore un autre résultat. Elle apprit à l'Europe que la France avait une armée avec laquelle il faudrait compter.
Le 4 décembre 1825, le duc d'Angouléme faisait, aux acclamations du peuple, une entrée solennelle dans Paris, où on proposa d'élever un monument en souvenir de la victoire du Trocadéro, sur l'emplacement même où Napoléon l'^^ voulait construire le palais du roi de Rome, emplacement qui a gardé ce nom de Trocadéro.
Quelque temps après, le 16 septembre 1824, Louis XVIIl mourut dans le palais des Tuileries, d'où son cercueil fut conduit, le 2 5 octobre, en grande pompe, selon le cérémonial traditionnel, dans la basilique de Saint-Denis, où il est encore. La couronne de France passait à son frère, le comte d'Artois.
Plus nous avançons dans ce livre, moins il y a d'intérêt et moins nous avons l'occasion de donner des autographes des rois de la dynastie des Bourbons, autographes qui, du reste, deviennent de plus en plus rares. On a souvent leur signature, mais rarement leur écriture.
Ainsi ce que l'on appelle le dernier ordre de Louis XVI, dont l'original a été récemment déposé au musée municipal de l'hôtel Carnavalet, porte sa signature qu'il a donnée contraint et forcé par le Président de la Législative. Mais on le lui a présenté tout écrit, tout rédigé, on ne sait même pas exactement par qui.
C'était l'ordre intimé, le 10 août 1792, à la garde suisse de cesser le feu. Depuis, Louis XVI, en effet, n'en a plus donné, n'en a plus
signe.
Mais, peut-on qualifier de dernier ordre, cet ordre imposé par la Législative effrayée au Roi, presque à la minute où il allait être
dépouille de son titre, déchu de sa fonction, privé de son autorité.
Toutefois, il existe aux Archives nationales un autographe authentique de Louis XVIII, écrit tout entier de sa main et qui est signé de ses initiales et de celles de son frère, Charles X.
C'est un billet portant au Roi, en juillet 1791, l'assurance du dévouement absolu de ses deux frères, Louis-Stanislas-Xavier, alors comte de Provence, et Charles-Philippe, alors comte d'Artois, tous deux émigrés. Ce billet annonçait à Louis XVI un prochain appui général. C'était sans doute une allusion à l'armée de Condé qui était en formation, et aux pourparlers de l'empereur régnant d'Autriche, Léopold I^"", frère de Marie-Antoinette, avec le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II, pourparlers qui n'aboutirent, au congrès de Pilnitz, qu'à une déclaration du 27 août 1791, déclaration de guerre à la Constituante, prés de disparaître, restée platonique.
Les deux frères de Louis XVI, on l'a vu, avaient émigré séparément, l'un allant à Turin , l'autre allant à Bruxelles. Comme le billet autographe de juillet 1791 est signé des initiales du comte d'Artois aussi bien que des initiales du comte de Provence, qui l'a écrit, on en doit conclure que tous deux étaient réunis à ce moment-là.
Quoi qu'il en soit, ce billet est l'une des pièces qui furent communiquées à Louis XVI parValazé dans la séance de la Convention du II décembre 1792, séance où il avait entendu la lecture de l'abominable acte d'accusation dressé contre lui et l'avait entendue avec le calme de l'innocent, avec la sérénité du juste.
En voici le fac-similé.
NÉ tN 1757 — '"'l"'^'^' '•-^' '^5^'"
A l'avènement de Charles X au tronc de France, rien ne fut changé dans l'organisation du gouvernement. Le ministère Villéle, Corbière, Peyronnet était un ministère d'affection. Le Roi le garda.
Le vicomte de Chateaubriand était sorti du cabinet, disgracié, par l'influence du comte de Villéle, qui ne lui pardonnait pas sa supériorité personnelle. Il en était sorti par un simple billet, qui lui annonçait brutalement que le Président du conseil, ministre des finances, allait remplir l'intérim du ministère des affaires étrangères. Son ami, Bertin l'aîné, lui ouvrit la porte du Journal des "Débats, où il fit à la royauté une opposition vigoureuse et fatale.
Le règne de Charles X est un chapelet de drames politiques et parlementaires, chapelet dont chaque grain est un épisode émouvant, qui a perdu tout son intérêt rétrospectif et qui n'est plus qu'un souvenir lointain, écho affaibli de luttes et de passions oubliées.
Il y eut sur plusieurs points du territoire des conspirations réelles que fomentait le carbonarisme ou la charbonnerie, dont Louis Blanc a lui-même avoué, dans son Histoire de dix a)is, le but révolutionnaire et décrit la puissante organisation. Il y eut les funérailles du général Foy, suivies d'une souscription retentissante, qui était un acte de flagrante hostilité. Puis il y eut celles de l'avocat Jacques-Antoine Manuel, violemment, mais justement, expulsé de la Chambre de 1823, où il avait eu le cvnisme de faire l'éloge du régicide.
Ce furent autant d'occasions de manifestations populaires au milieu desquelles soufflait le vent des révolutions et où semblaient renaître les âmes des conventionnels.
Le ministère Villéle, Corbière, Peyronnet se dressait en face comme une contrepartie plus courageuse qu'habile et prudente.
Il y eut la loi du sacrilège, dont on attribua la pensée à ce que l'on appelait la Congrégation, mot vague, dont on faisait le pendant de la Ligue, mot de guerre comme les partis ont toujours su en trouver pour ameuter le peuple, pour aviver l'opinion contre les gouvernements qui ne veulent pas séparer la religion de l'ordre et de la liberté.
Il y eut la loi qui accordait aux émigrés dont les biens avaient été confisqués et vendus, une juste et légitime indemnité d'un milliard, restitution et réparation équitables, mais contraires au sentiment public du moment. Il y eut aussi un projet de loi de rétablissement du droit d'aînesse, qui avait pour but la création d'une aristocratie territoriale nouvelle, ce qui eût été une chose juste, si cette aristocratie nouvelle avait été rendue accessible aux classes moyennes, arrivées à la fortune parle travail et l'intelligence.
Enfin, le comte de Peyronnet, en sa qualité de ministre de la justice, eut la malheureuse idée de présenter, en 1827, une loi sur la police des journaux, loi très restrictive de la liberté de la presse. L'opposition que cette loi rencontra à la Chambre des pairs le força de la retirer, bien que la Chambre des députés l'eût votée.
C'est dans la discussion de cette loi que Royer-Collard prononça ce mot si connu : « La démocratie déborde. — C'est justemenr parce qu'elle déborde, répliqua instantanément Peyronnet, qu'il lui faut une digue. »
Y avait-il une digue efficace qu'on pût élever alors légalement contre la démocratie révolutionnaire? Charles X voulait la construire. 11 n'était pas entouré d'hommes qui fussent de taille à l'aider dans cette laborieuse et difficile entreprise.
Cependant Charles X avait été sacré, le 29 mars 1825, dans la cathédrale de Reims, d'après l'antique usage de la monarchie. Le clergé l'avait encensé selon l'usage. Deux grands poètes, qui ont varié ensuite dans leurs opinions politiques, Lamartine et Hugo, chantèrent cette solennité religieuse en vers magnifiques. Le parfum de cette poésie s'était dissipé, en 1830, comme la fumée de l'encens.
A son avènement, Charles X avait eu un peu de popularité.
C'était la première fois que l'ordre de succession n'était pas troublé. Charles X succédait régulièrement à Louis XVIII. Il fit, à cette occasion, une entrée solennelle dans Paris, alla entendre un Te Dciiin à Notre-Dame, supprima la censure établie sur les journauxet, le soir, les Parisiens illuminèrent et crièrent : Vive le roi !
La sérénité du règne n'avait pas été de longue durée. Les orages étaient venus très vite. L'un de ces orages fut suscité par François- Dominique de Rejmaud, comte de Montlosier, qui se mit en tête de faire sortir de France quelques jésuites, rentrés individuellement, sous le patronage de quelques évêques.
Le 7 août 1814, Pie VII avait autorisé, par sa bulle SoUicitiido omnium ecdesarium, la société de Jésus à se reconstituer dans son ancienne organisation et avec sa mission primitive. C'était l'annulation du bref d'abolition de Clément XIV.'
Seulement, la société de Jésus restait, légalement, en France, sous le coup de l'arrêt d'expulsion de 1762.
C'est en s'appuyant sur cet arrêt que le comte de Montlosier adressa
à la chambre des pairs, contre les jésuites domiciliés en France, une pétition qui fut renvoyée au ministre de la justice et au ministre de l'intérieur.
Dans la discussion, le comte de Villéle avait pourtant tenu un langage qui aurait dû modifier les sentiments hostiles de la Chambre des pairs : « Oui, dit-il à ses contradicteurs, oui, les jésuites existent, mais ils ne veulent pas plus que vous le rétabhssement de cette corporation en France. Mais pas plus que vous, quand vous aurez le pouvoir, nous ne croyons devoir user de celui qui nous est confié pour persécuter des individus, sous prétexte d'opinions religieuses. »
De nouvelles tempêtes étaient proches. La loi sur la police de la presse retirée, on illumina dans plusieurs quartiers de Paris. On cria : Vive Je roi! mais on cria aussi : A bas Villéle! On cria : Vivent les pairs! et A bas les ministres!
C'était le commencement de la fin. Le 29 avril 1827, Charles X passait au Champ-de-Mars une revue projetée et annoncée précédemment de la garde nationale. Elle cria à son tour, quoique sous les armes, en même temps que : Vive le roi, vive la charte, à bas Villéle !
Un grenadier sortit même des rangs pour crier plus prés du Roi qui alors poussa son cheval contre lui et dit : « Je suis venu ici pour recevoir des hommages et non des leçons. »
Les voitures de la duchesse d'Angoulême et de la duchesse de Berry stationnaient devant l'École militaire. On poussa autour d'elles les mêmes cris. Le lendemain, une ordonnance royale, publiée par le Moniteur, prononçait la dissolution de la garde nationale. Quelques semaines après, les journaux étaient de nouveau soumis à la censure.
CHARLES X 42s
La Chambre des députés était dissoute. Les élections nouvelles étaient défavorables au cabinet Villéle, Corbière, Peyronnet. Tous trois échangeaient leur portefeuille de ministre contre la dignité de pair de France.
C'est alors que fut formé le ministère de conciliation, que présida Jean-Baptiste-Silvére Gave, vicomte de Martignac. De ce ministère, on peut dire, ce que Mardochée, dans Eslhcr, de Racine, disait d'Aman :
Je n'ai fait que passer. Il n'était déjà plus.
Le ministère Martignac tomba devant un vote parlementaire. Le ministère des ordonnances de juillet devait le remplacer.
Pendant que le gouvernement du Roi se débattait à l'intérieur contre des hostilités et des difficultés de diverses natures et d'origines différentes, le prestige de la France grandissait en Europe. Lad3mastie des Bourbons y était aimée et respectée. Elle était représentée à la bataille navale de Navarin. Elle fit seule l'expédition de Morée. Elle devait enfin purger la Méditerranée des pirates qui recommençaient à l'infester.
La Grèce, tyrannisée par les sultans, plus encore par les pachas qui les représentaient dans l'ancienne patrie de Léonidas et de Thémistocle, s'était révoltée contre la domination ottomane. L'Europe, ou tout au moins la France, d'accord avec la Russie et l'Angleterre, était intervenue pour arrêter l'effusion du sang dans ces contrées historiques. La Turquie n'avait même pas daigné répondre à leurs propositions concihantes. On décida d'envoyer trois escadres , qui combinèrent leurs efforts, croiser devant Navarin où elles trou-
vérent, le 22 octobre 1827, une nombreuse flotte de vaisseaux turcs et de vaisseaux égyptiens rangée en ligne de bataille. Elles lui livrèrent bataille. Le soir, il ne restait plus un seul navire turc, un seul navire égyptien. Tous avaient été détruits après un long et sanglant combat de plusieurs heures.
L'escadre française était commandée dans cette mémorable journée par le comte Henri-Gautier de Rigny, alors contre-amiral, qui fut immédiatement nommé vice-amiral.
La guerre de l'indépendance n'était pas terminée. La victoire de Navarin n'avait pas suffi à désarmer la Turquie. Elle continua à opprimer par la violence et la force l'ancien Péloponèse, qui s'appelait alors la Morée.
Dans l'été de 1828, Charles X, agissant au nom de l'Europe, envoya le général Maison, à la tête d'un corps d'armée, au secours de la Morée, avec mission de la délivrer de la domination ottomane.
Cette expédition fut couronnée par un plein succès. Le général Maison chassa de la Morée les soldats du croissant. Rentré victorieux en France, il y reçut le bâton de maréchal.
La France, qui avait aidé, sous Louis XVI, les États-Unis à secouer le joug pesant de l'Angleterre, venait d'aider, sous Charles X, la Grèce à secouer la longue tyrannie de la Turquie. Enfin, l'expédition d'Alger était en préparation.
Le Dey, qui était alors Hussein-Pacha, avait insulté le gouvernement du Roi dans la personne du consul de France. Un plénipotentiaire lui fut envoyé ensuite comme parlementaire. Il ne voulut même pas écouter la demande en réparation qu'il était chargé de lui présenter.
Le plénipotentiaire ainsi éconduit, quittait le port d'Alger pour
revenir en France. Hussein-Pacha fit tirer sur le vaisseau qui le ramenait à Toulon. C'était une grave insulte au pavillon français. L'expédition d'Alger fut immédiatement décidée.
Le ministre de la marine était alors le baron Lemercier d'Haussez, qui mit une grande vigueur et une rare activité à combiner cette expédition, le dernier souvenir de gloire delà branche aînée de la dynastie des Bourbons, et qui avait d'autant plus de mérite à donner tout son esprit à cette affaire nationale, que les orages politiques et parlementaires qui grondaient autour de lui auraient pu en détourner et absorber sa pensée.
Le prince Auguste- Jules-Armand-Marie de Polignac était président du conseil et ministre des affaires étrangères. Le baron d'Haussez était resté dans ce cabinet et gardait le portefeuille de ministre de la marine, qu'il avait déjà dans le précédent ministère, uniquement pour réaliser et diriger l'expédition d'Alger en préparation.
Le comte de Peyronnet rentra dans les conseils du gouvernement pour recevoir le portefeuille de ministre de l'intérieur. Celui de ministre de la guerre était confié au général Louis-Auguste- Victor comte de Ghaisne de Bourmont,qui était pair de France. Il se réserva le commandement en chef des troupes de débarquement et laissa au prince de Polignac l'intérim du ministère de la guerre. Le commandement en chef de la flotte qui devait transporter les troupes à Alger et seconder les opérations militaires, fut donné au vice-amiral Victoi Guy Duperré.
L'Angleterre s'opposait à l'expédition d'Alger. Elle alla même jusqu'à intimer à Charles X l'ordre d'y renoncer. Elle aurait dû se rappeler qu'il était de la dynastie des Bourbons. Il ne daigna même pas répondre à cette insolente injonction.
L'ambassadeur anglais lord Stuart de Rothsay eut à cette occasion de violentes altercations avec le baron d'Haussez.
A sa dernière visite, il déclara au ministre de la marine que si la flotte française appareillait à Toulon, elle rencontrerait la flotte anglaise qui lui barrerait le passage.
Le baron d'Haussez rédigea aussitôt une dépêche au vice-amiral Duperré. C'était l'ordre de prendre la mer, et la montrant à lord Stuart de Rothsay : « Voici, dit-il, ma réponse à votre menace. »
Au dehors, on allait à une victoire. Au dedans, on marchait à une catastrophe. Les esprits étaient très agités. La cour royale de Paris avait acquitté le /owr;;rt/ des Débats, poursuivi à raison d'un article que le procureur général avait jugé offensant pour la personne du Roi. Aux réceptions du i^"" janvier 1830, le pair de France, baron Jean- Antoine-Mathieu Séguier, qui en était le premier président, la présenta à Charles X et à la duchesse d'Angoulême. Elle fut reçue avec une froideur glaciale.
Le 6, une ordonnance du Roi convoquait les chambres pour le 13 mars. Le discours de la couronne n'avait certes pas une allure provocante. L'Adresse de la chambre des députés en réponse à ce discours était, au contraire, un véritable cartel au roi.
Le 18, entouré des grands officiers de la couronne, Charles X reçoit le Président de la chambre des députés, M. Royer-CoUard, qui lui présente, comme on le sait, l'Adresse, votée la veille, par 221 voix contre 181, respectueuse dans la forme, révolutionnaire au fond.
« J'avais droit, dit Charles X, de compter sur le concours des deux chambres pour accomplir tout le bien que je méditais; mon cœur
s'afflige de voir que les députt's des départements déclarent que, de leur part, ce concours n'existe pas. Messieurs, j'ai annoncé mes intentions dans mon discours d'ouverture de la session. Ces résolutions sont immuables. L'intérêt de mon peuple me défend de m'en écarter. »
A dater de ce moment, les événements, comme les morts de la ballade allemande, vont vite.
Le i"^"" avril, les chambres sont prorogées. Le 16 mai, celle des députés est dissoute.
Le 9 juillet, on avait appris à Paris qu'Alger était au pouvoir de l'armée française. Le 11, on avait célébré cette conquête à Notre- Dame, où on avait chanté le Te Daim.
Le lieutenant-général de Bourmont recevait le bâton de maréchal. Duperré entrait à la chambre des pairs et devenait amiral. Mais le bruit des cent un coups de canon que l'on avait tirés pourannoncer à la cour et à la ville la prise d'Alger, où flottait le drapeau de la France, se perdait bientôt dans le tumulte des agitations politiques.
Les 221 sont réélus. Il y a 270 opposants contre 144 ministériels.
C'est alors qu'ayant relu la charte de 1814, qu'il ne voulait pas déchirer, Charles X s'arrêtait à l'article 14, qui pouvait s'interpréter dans le sens du droit de l'autorité royale. Cet article lui ouvrit une voie où il entra résolument, et où il fallait vaincre ou tomber. Le 25 juillet 1830, il fit les quatre célèbres ordonnances dont il serait sans but de discuter l'opportunité et la légalité, à cette place où nous devons nous borner à constater qu'autant elles démontraient de la virilité dans la résolution, autant elles prouvèrent de l'imprévoyance, de l'impéritie et de la légèreté dans l'exécution.
Le prince de Polignac trompa son roi, trompa ses collègues, trompa la cour en affirmant que tout était prêt pour combattre l'insurrection, si une insurrection éclatait, alors qu'il ne pouvait disposer que de sept mille hommes! Il est vrai que dans son ignorance de la situation, il croyait à peine à une émeute.
Si l'on eut attendu le retour du maréchal de Bourmont, ramenant à Paris des troupes victorieuses, si une armée de trente à quarante mille hommes eut été concentrée sur le théâtre de la lutte probable, avant de rendre et de publier les ordonnances du 25 juillet 1830, le dénouement de cette lutte eut peut-être été tout autre. Mais cette question à laquelle il est facile et permis à chacun de répondre selon son sentiment personnel, est sans objet, puisque l'événement a prononcé, puisque le fait est accompli.
Il y eut plus qu'une émeute, il y eut une insurrection qui fut une révolution. Cependant, la bataille des trois journées qui renversa le trône de Charles X, s'était mollement engagée. Il fallut y pousser le peuple. Le drapeau tricolore reparut dans le cours de cette sanglante mêlée, de ce combat meurtrier où le duc de Raguse commandait l'armée de la défense et de la résistance, à regret, d'après d'irrécusables témoignages. Ce drapeau entraîna dans la rue les classes ouvrières qui, en le voyant, commencèrent à élever des barricades.
Pendant que l'on se battait dans Paris où le sang coulait, Charles X était au château de Saint-Cloud avec toute la famille royale, entretenu, jusqu'à la dernière heure, dans un funeste optimisme par le prince de Polignac, qui avait moins l'attitude d'un ministre que celle d'un illuminé, aventureux dans le conseil, incapable dans l'action.
Il y eut bien des projets différents, bien des avis contraires sur la
direction qu'il convenait d'imprimer au mouvement insurrectionnel qui, décidément, tournait à la révolution, dont on a dit que le quartier général était à l'hôtel du banquier Jacques Laffitte, où se trouvait le célèbre chansonnier Béranger, son conseiller officieux et intime.
Quel continuel échange de vues opposées entre l'hôtel de ville où trônait Lafayette, redevenu commandant en chef de la garde nationale de la Seine, et l'hôtel Laffitte où Casimir Périer, le futur grand ministre de la monarchie de 1830, déjà en enfantement, jouait le rôle de modérateur, au nom de l'ordre social menacé. Que de négociations entamées et rompues qui tendirent à une transaction impossible, parce qu'elle eut été tardive! Que de personnages, animés de sentiments contradictoires, couraient de Paris à Saint-Cloud et de Saint-Cloud à Paris, sans aboutir à aucun résultat, à aucune solution.
Ce sont là des détails qui appartiennent plutôt aux préliminaires de l'avènement du chef de la branche cadette de la dynastie des Bourbons au trône de France de Louis-Philippe I'^''; nous devons donc les réserver.
Éclairé enfin, mais trop tard, sur la situation que le prince de Polignac lui avait cachée, Charles X retira d'abord les ordonnances du 25 juillet, puis abdiqua avec le duc d'Angoulême, en faveur du duc de Bordeaux, par une lettre autographe, adressée de Rambouillet, le 2 août 1830, au duc d'Orléans qualifié, sur la suscription, de lieutenant général du royaume.
C'est le premier paragraphe de cette lettre que tous deux avaient signée, qui constitue le double acte d'abdication de Charles X et du duc d'Angoulême.
Voici le fac-similé de ce paragraphe.
Il n'était plus temps. La branche aînée delà dynastie des Bourbons était irrémédiablement condamnée. Charles X tomba, mais il tomba sur une conquête, sur une victoire, et le drapeau blanc qu'il devait emporter pour toujours dans l'exil, flottait encore sur la terre d'Afrique, le jour où il s'embarquait à Cherbourg pour l'Angleterre avec le duc et la duchesse d'Angoulême, la duchesse de Berry, Mademoiselle t\\Q duc de Bordeaux.
Charles X s'était déjà retiré du château de Saint-Cloud où commençait à régner l'épouvante, du château de Saint-Cloud vers lequel pouvaient marcher inopinément des bandes d'insurgés, au château de Rambouillet. C'est de là qu'après une nouvelle alerte, après une halte nocturne au château de Maintenon où il reçut l'hospitalité du duc Paul de Noailles, il dut partir pour Cherbourg, accompagné d'une escorte militaire que commandait le maréchal Maison.
Singulier jeu des hasards de la politique! Ce maréchal Maison qui allait donner la main à Charles X pour l'aider à descendre du port de Cherbourg sur le vaisseau destiné à l'emmener hors de France, en Angleterre, son premier asile, était le général Maison qui, dans le port de Calais, avait donné la main à Louis XVIII pour l'aider à descendre du navire qui le ramenait d'Angleterre, son dernier séjour, en France.
Le drapeau tricolore était redevenu le drapeau de la France.
Nous ne devons pas fermer le régne de Charles X, sans rappeler l'éclat qui a rejailli sur la Restauration du radieux mouvement littéraire dont Chateaubriand avait été le précurseur, sous Napoléon P"". Mais nous devons nous borner ici à l'indiquer sommairement, car son rayonnement qu'a complété l'avènement d'une brillante pléiade artistique, s'est étendu jusqu'à la fin du régne de Louis-Philippe, où nous le retrouverons dans tout son resplendissement, dans toute sa gloire.
Après s'être arrêté au château d'Holyrood , en Angleterre,
Charles X est allé mourir en Autriche, au château de Goritz, qui
semble être devenu, à l'étranger, le Saint-Denis de la branche aînée
des Bourbons. Là reposent, en effet, avec ses cendres, celles de son
fils le duc d'Angoulême, de sa nièce la duchesse d'Angoulême, du
duc de Bordeaux, mort, comme sa tante, au château de Frosdhorff,
qu'il habitait sous le nom de comte de Chambord, le 24 août 1883, sans laisser de postérité. La descendance directe de Louis XIV s'est donc éteinte ce jour-là dans sa personne, et ses droits héréditaires à la succession royale de Hugues Capet, de saint Louis et de Henri IV sont passés à la minute même où son âme s'envolait au ciel, au comte de Paris, chef actuel de la maison de France.
Nous allons maintenant achever ce livre, l'impartiale histoire à la main, mais aussi avec nos propres souvenirs et nos impressions personnelles, car il nous a été donné de traverser, modeste spectateur y perdu dans la foule, les dix-huit années d'un régne qui, pendant cette longue période, a fait de la France le pays le plus heureux, le plus prospère et le plus libre de l'Europe, et qui a su lui donner, sans troubler la paix générale, par des guerres de conquêtes, la puissance maritime et la gloire militaire.
Au début même de la monarchie de 1830, une question a été posée et discutée dans les journaux, dans les salons et jusque dans les Chambres. C'est celle-ci.
Le duc d'Orléans a-t-il été élu roi des Français quoique Bourbon ou parce que Bourbon? Ce n'était là un débat ni oiseux, ni puéril.
Deux grands partis se dessinaient déjà dans cette controverse, qui allaient bientôt imprimer une direction différente aux luttes parlementaires et politiques, et s'efforcer l'un et l'autre d'entraîner la royauté nouvelle dans la voie de ses préférences.
Le duc d'Orléans a été élu roi des Français parce qu'il était de la dynastie des Bourbons, cela ne fait l'ombre d'aucun doute. On
va en juger.
Mais pour caractériser la nature du mandat que le duc d'Orléans
a reçu de la France en 1830, il nous faut revenir en arriére sur les incidents qui ont précédé et accompagné le laborieux enfantement de la royauté sortie des barricades et des journées de juillet.
Il nous faut aussi démontrer que l'accusation qu'on a quelquefois portée contre le duc d'Orléans d'avoir préparé, par des voies souterraines, son avènement au trône de Henri IV et de Louis XIV, est absolument injuste, absolument fausse. Rien ne la justifie, tout la dément.
D'abord, s'il n'y avait pas communauté complète de vues sur la marche qu'il convenait d'imprimer au gouvernement du Roi, les relations personnelles entre Charles X et le duc d'Orléans ont été très courtoises, très amicales, jusqu'à la dernière heure.
Louis XVIII avait rendu au duc d'Orléans ses biens apanagers, ce qui était naturel. Mais il ne les lui avait rendus que par une simple ordonnance qui pouvait un jour être révoquée par une autre ordonnance. Charles X lui en assura la possession par une loi et lui donna en même temps le titre d'Altesse Royale.
Ce n'était pas, ce ne pouvait être une lettre de change tirée sur les opinions politiques du duc d'Orléans, mais c'était une lettre de change tirée sur ses sentiments d'affection et, à celle-là, il a toujours fait honneur.
Charles X rendait, sous ce rapport, pleine et entière justice au duc d'Orléans et c'est à titre d'amicale réciprocité de courtoisie entre les deux branches de la dynastie des Bourbons qu'à la prière de son cousin, il assista, avec la famille royale, au grand bal qui fut donné, le 31 mai 1830, au Palais-Royal.
On sait que Louis-Philippe, né à Paris le 6 octobre 1773, a été élevé virilement par M'"'= de Genlis. On sait qu'après s'être distingué,
en 1792, comme officier-général, sur les champs de bataille de Valmy et de Jemmapes, qu'après avoir encore combattu, en 1793, sous les ordres de Dumouriez, il dut se retirer en Suisse où, pendant plusieurs mois, il donna des leçons de géographie, de mathématiques et d'histoire dans une école du pays des Grisons. Il avait avec lui sa sœur, la princesse Adélaïde, qu'il mit dans une maison religieuse catholique. On sait enfin qu'après différents voyages à Hambourg, au cap Nord, en Amérique, en Angleterre, il se rendit, en 1808, à Parlerme, où il épousait, en 1809, lafille du roi de Sicile, Ferdinand I*^"", qui devint roi de Naples, la princesse Marie-Amélie, dont le prince de Talleyrand a dit qu'elle était la plus grande dame de l'Europe. Il aurait pu ajouter qu'elle en était aussi la plus charitable. Le pape Grégoire XVI Y appehïi h Sainte femme.
Le 31 mai 1830, le roi et la reine de Naples étaient de passage à Paris. C'est à cette occasion que leur gendre et leur fille donnèrent, au Palais-Royal, une fête splendide à laquelle le peuple lui-même fut convié. Les jardins avaient été ouverts à la foule. Il s'y produisit quelque tumulte, ce qui était inévitable. Un mot connu fut alors prononcé, qui est resté historique. Ce mot, le voici : « C'est une vraie fête napolitaine, nous dansons sur un volcan. »
On a vu, dans ce mot, une allusion malveillante et accusatrice pour le duc d'Orléans, recevant la famille royale dans le somptueux palais où il accueillait fréquemment les hautes notabilités de l'opposition de l'époque. On prétait là au comte Narcisse-Achille de Salvandy, qui a, en effet, prononcé cette phrase, une intention qu'il n'avait pas, qu'il ne pouvait pas avoir, lui que Louis-Philippe devait faire ministre de l'instruction publique, ambassadeur en Espagne et grandcroix de la Légion-d'honneur.
Lorsqu'il a dit : Nous dansons sur nu volcan, le comte de Salvandy était dans le vrai. Mais ce mot ne s'appliquait dans sa pensée qu'à la situation générale très troublée où se trouvait alors la France. C'est de lui que nous tenons cette explication.
Le duc d'Orléans recevait au Palais-Royal les hautes notabilités de l'opposition. Mais ces hautes notabilités étaient des princes de la finance et de l'industrie, des princes de la parole et de la science, c'étaient des écrivains et des artistes éminents. Qui donc leur aurait fait, s'il ne se fût donné cette mission, qui était un devoir, les honneurs de cette France enthousiaste de tous les génies, hospitalière à toutes les gloires ?
Ce rôle n'entrait ni dans les goûts, ni dans les habitudes de Charles X et du duc d'Angoulême, et le cercle de la duchesse de Berry était un cercle fermé. Si le duc d'Orléans l'avait accaparé, c'est parce que la Cour le lui avait volontairement abandonné.
Dans tout cela, du reste, où est la conspiration, où est le conspirateur?
Le duc d'Orléans conspirait si peu pour saisir sur la tête du duc de Bordeaux la couronne de France, que, pendant qu'on débattait dans Paris, à l'heure même où Charles X jouait tranquillement au whist dans le palais de Saint-Cloud, le sort de la France, il se recueillait dans sa résidence du Raincy, aux environs de Paris, ne se doutant même pas que le combat engagé entre la royauté et le peuple pouvait devenir une révolution, pouvait créer la vacance du trône et aboutir à un changement de régne.
Il yavait, le26 juillet 1830, jour où parurent les ordonnances, quatre courants.
L'un de ces quatre courants était celui de l'émigration qui voulait
remonter le cours des siècles. C'était celui qui entraînait Charles X, qui entraînait le prince de Polignac et qui comptait trois hommes funestes : le. comte François-Régis de la Bourdonnais, Hugues-Félicité-Robert de La Mennais et Eugéne-François-Auguste d'Arnaud, baron de Vitrolles.
Le comte de la Bourdonnais n'avait fait que traverser le ministère Polignac. II y entra pour y prendre le portefeuille de ministre de l'intérieur, porté par les souvenirs qu'il avait laissés comme membre de la Chambre qualifiée d'introuvable, où il s'était signalé par la fougue et la violence de son opposition à la charte de Louis XVIII, et ses catégories de proscrits, qui atteignaient les modérés aussi bien que les exaltés du libéralisme; mais il en sortit dés qu'il apprit que le prince de Polignac aurait la présidence du conseil qu'il avait ambitionnée. Il en sortit en disant que lorsqu'il jouait sa tête, il voulait tenir les cartes. Il savait donc déjà que les ordonnances du 25 juillet étaient projetées.
fLa Mennais rêvait ce qu'avait rêvé Grégoire VII, la suprématie, non seulement spirituelle, ce qui était de droit, du souverain pontife, sur le monde catholique, mais encore, mais surtout son omnipotence temporelle sur tous les rois et dans tous les États de la terre. Il avait une plume éloquente, un style ardent qu'il mettait au service et consacrait à la défense de cette thèse théocratique d'un autre âge. Plus tard, il devait retourner contre la royauté et contre la religion ce même style enflammé et cette même plume enfiévrée. Mais, sous Charles X, ses écrits, d'une forme admirable, donnaient un corps aux accusations dirigées contre le gouvernement du Roi, qu'on accusait de vouloir subordonner l'État à l'Église.]]
Le baron de Vitrolles était l'un des confidents dévoués de Charles X.
Il s'était activement mêlé aux divers incidents qui avaient précédé, accompagné et suivi la première Restauration. Mais bien qu'il se soit vanté d'avoir inspiré à Louis XVIII la déclaration de Saint-Ouen, il était le conseiller passionné des actes et des mesures qui étaient la répudiation de la charte de 1814. Cependant, à la dernière heure, il devait entrer dans les voies de la conciliation. Alors, il ne fut plus écouté.
•ù Un autre courant, qui n'entraînait que quelques adeptes, était le courant bonapartiste. Les gloires de l'empire ne pouvaient être effacées de tous les esprits, de toutes les mémoires. Napoléon 1" était mort sur le rocher de Sainte-Hélène, mais il avait un fils qui vivait prisonnier de l'Autriche, dans le palais de Schœnbrunn. C'était le roi de Rome que le prince de Metternich avait affublé du titre de duc de Reichstadt. C'était un souvenir. Ce ne pouvait être un parti sérieux, puisque son chef était hors de France et qu'il était certain que la cour de Vienne ne lui enverrait pas son idole. C'était comme un corps sans âme.
V Les deux autres courants étaient le courant constitutionnel, avec ses variétés de nuances, toutes monarchiques, et le courant révolutionnaire, avec ses variétés de couleurs, toutes républicaines.
La presse, que les ordonnances du 25 juillet 1830 avaient violemment supprimée, avait résisté, avait protesté, et dans les bureaux du Nafional, qui n'avait que quelques mois d'existence, beaucoup de journalistes avaient signé une déclaration de résistance, mais tous ne l'avaient pas signée avec les mêmes sentiments intimes. Les uns restaient dans le courant constitutionnel, les autres allaient au courant révolutionnaire.
Le premier courant s'abîmait sous les barricades de juillet, le second
courant se perdait dans les sables de l'utopie : il en restait deux en présence: la république terroriste qui déjà siégeait à l'hôtel de ville, malgré Lafayette, et la monarchie constitutionnelle , qui naissait dans le salon de Jacques Laffitte, député de Paris depuis 1816, l'un des rois de la haute banque.
C'est de ce salon qu'est sortie l'idée de sauver la France de la république terroriste en donnant la couronne au duc d'Orléans, ce qui était rompre avec la loi traditionnelle de l'hérédité royale, mais ce qui était maintenir la monarchie et la maintenir dans la dynastie des Bourbons.
Transaction, sans doute, mais transaction heureuse, parce que l'heure était critique, le danger imminent, et que ne pouvant plus relever le trône de Charles X, écroulé sous les coups formidables d'une insurrection victorieuse, ce n'était pas le duc de Bordeaux, ce n'était pas un enfant qu'on pouvait mettre en sentinelle dans le palais des Tuileries pour empêcher la république terroriste de passer.
La république terroriste dominait déjà dans les réunions de l'hôtel de ville, où l'on essayait de ressusciter la commune de Paris et le club des Jacobins, où Lafayette était débordé.
Jacques Laffitte, premier banquier de Paris, ne pouvait vouloir le désordre. Avant de faire de son hôtel le quartier général de la révolution, il essaya vainement d'obtenir du prince de Polignac le retrait des ordonnances du 25 juillet, et du duc de Raguse, la retraite des troupes royales. C'est seulement lorsqu'il fut convaincu que Charles X irait jusqu'au bout, que prévoyant sa défaite, il se préoccupa du remède au mal.
Le mal, c'était l'avènement de la république terroriste, le déchaînement de la populace enfiévrée, l'anarchie en haut et en bas, l'afîole-
ment général, la guerre civile, la société ébranlée jusque dans ses fondements séculaires, le pillage des propriétés, la spoliation des riches, la démagogie enfin, la démagogie triomphante s'asseyant sur des ruines, à la voix enflammée d'Erostrates modernes, qui croyaient sortir glorieusement de leur obscurité, en attachant leur nom à la destruction furieuse de tous les principes, de toutes les institutions, de toutes les croyances du passé.
Ces démolisseurs incorrigibles ont existé de tout temps dans le monde et l'humanité. Mais, depuis 1793, ils ont un caractère particulier. Ceux de 1830 ressemblaient à ceux du régne de la Terreur. Ils leur ressemblaient d'autant plus, au lendemain des journées de juillet, qu'ils en étaient plus près et que pour ne pas retomber dans les excès de cette époque de triste mémoire et d'amer souvenir, il y avait hâte et nécessité d'opposer à leurs forces destructives une digue insurmontable. C'était du bon sens et de l'esprit politique. Jacques Laffitte avait à ce moment-là ces deux qualités.
L'idée de Jacques Laffitte fut adoptée par Casimir Périer, dont l'opposition aux ministres de Charles X était toujours restée dans des limites constitutionnelles; par François-Pierre-Guillaume Guizot, qui, récemment élu député, avait voté l'adresse des 221 ; par Adolphe Thiers, que sa maxime trop absolue : « Le roi règne et ne gouverne pas » avait rendu célèbre dans le journalisme politique; par l'èminent historien Mignet et l'illustre chansonnier Bèranger.
C'est M. Thiers qui reçut la mission de se rendre au château de Neuilly. Le duc d'Orléans était absent. On a vu qu'il était au Raincy.
M. Thiers révèle à la duchesse d'Orléans et à la princesse Adélaïde la situation créée par un combat de trois jours dans les rues, où le
peuple était encore en armes, la résolution que la réunion de l'hôtel Laffitte a prise, dans l'intérêt de la sécurité générale, d'offrir au duc d'Orléans la couronne de France, parce que seul dans les circonstances où l'on se trouvait, dans les périls dont on était menacé, il pouvait devenir un rempart légal et fort contre les débordements de la démagogie.
Il était temps. Les propositions les plus incendiaires affluaient à l'hôtel de ville. Il y eut un moment où l'on n'y songeait à rien moins qu'à faire revivre l'une des plus odieuses lois de la Convention, la loi des suspects. Audr}' de Puyraveau et Labbey de Pompiéres, révolutionnaires de tempérament et de doctrines, de la trempe des montagnards de la Convention, y poussaient aux mesures extrêmes.
Sous l'empire d'une impérieuse nécessité, une entente s'établit promptement entre le palais du Luxembourg où quelques pairs étaient accourus, et le palais Bourbon, où beaucoup de députés, signataires de l'adresse des 221, étaient réunis.
Ces députés rédigèrent immédiatement l'adresse suivante : « La réunion des députés actuellement à Paris a pensé qu'il était urgent de prier son Altesse royale Mgr le duc d'Orléans de se rendre dans la capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant-général, et de lui exprimer le vœu de conserver les couleurs nationales; elle a de plus senti la nécessité de s'occuper sans relâche d'assurer à la France, dans la prochaine session des Chambres, toutes les garanties indispensables pour la pleine et entière exécution de la Charte.
Lorsqu'on démontrait au duc d'Orléans qu'il était le paratonnerre qui détournerait la foudre; lorsqu'on lui répétait qu'il s'agissait de préserver la France des tempêtes de la démagogie prêtes à éclater sur elle; lorsqu'on le suppliait d'empêcher le retour des excès de
1793, pouvait-il refuser? Le soir du 30 juillet, sur un conseil du prince de Talleyrand qui confirmait les avis de Jacques Laffite et appuyait la démarche que M. Thiers avait faite au château de Neuilly, il revint du Raincy à pied, et rentrait à Paris.
Le lendemain, dés huit heures du matin, le duc d'Orléans recevait au Palais-Royal la commission parlementaire qui venait lui présenter le message de la Chambre. Il hésitait encore à accepter, il hésitah à briser les liens de famille qui l'attachaient à Charles X. Mais on lui représenta le danger que courrait Paris, que courrait la France, que courrait la société, si on ne se hâtait pas d'arrêter les effrayants et audacieux progrés de la Révolution qui tournait à la démagogie. Ce langage le décida. Il y avait un péril à affronter. 11 accepta d'être à la tête des lutteurs qui voulaient marcher courageusement avec lui au devant de la démagogie pour la combattre et la vaincre. Où est le conspirateur? Où est la conspiration?
Le duc d'Orléans rédigea alors la proclamation suivante :
« Habitants de Paris, les députés de la France, en ce moment réunis dans la capitale, ont exprimé le désir que je m'y rendisse pour y exercer les fonctions de lieutenant-général du royaume. Je n'ai pas balancé à venir partager vos dangers, à me placer au milieu de cette héroïque population , et à faire tous mes efforts pour vous préserver de la guerre civile et de l'anarchie.
« En entrant dans la ville de Paris, je portais avec orgueil ces couleurs glorieuses que vous avez reprises et que j'avais moi-même longtemps portées.
« Les Chambres vont se réunir; elles aviseront au moyen d'assurer le régne des lois et le maintien des droits de la nation. La Charte sera désormais une vérité. »
Le duc d'Orléans avait eu deux collaborateurs dans la rédaction de cette proclamation : le futur maréchal de France, comte François- Horace-Bastien Sebastiani, et André-Marie-Jean-Jacques Dupin, tous deux députés. C'était associer la Chambre à ses déclarations. Dans la journée, il se rendit à l'hôtel de ville où il fut reçu par Latayctte, et où fonctionnait là-commission municipale qu'avait instituée M. Guizot et qui était composée de Casimir Périer, de Mauguin, dévoré d'un incroyable besoin d'activité, de Schonen, le futur parrain du divorce, d'Audry de Puyraveau, riche parisien, prédestiné à mourir pauvre à l'étranger, oublié et abandonné de ses amis, les modernes montagnards, et du futur pair et maréchal de France, Georges Mouton, comte de Lobau, qui allait bientôt devenir commandant en chef des gardes nationales de la Seine.
En même temps la réunion des députés avait prudemment confié le poste de commandant de la place de Paris au général Etienne- Maurice, comte Gérard, dont l'autorité devait servir de contrepoids à l'influence de Lafayette.
Le comte Gérard devait devenir, lui aussi, maréchal et pair de France, il devait surtout s'illustrer par le siège et la prise de la citadelle d'Anvers, secondé par deux fils de Louis-Philippe, le duc d'Orléans et le duc de Nemours.
Lorsqu'il montait à cheval pour se rendre à l'hôtel de ville où était le nœud gordien de la situation, le duc d'Orléans savait qu'il pouvait rencontrer un assassin. Sur les marches de l'escalier du palais municipal, il trouva des prétoriens de la Révolution qui montaient la garde : « Messieurs, leur dit-il en gravissant cet escalier, c'est un ancien garde national qui vient rendre visite à son général. »
Après un rapide échange de paroles, celui que l'on appelait le
citoyen des deux mondes tendit la main au lieutenant-général du royaume, lui présenta un drapeau tricolore, le conduisit à l'une des fenêtres qui donnent sur la place et l'embrassa devant la foule assemblée sur cette place.
Elle applaudit avec frénésie. Aucune voix ne demanda plus la République. ].a monarchie de 1830 était faite.
La politique des ordonnances du 25 juillet était matériellement vaincue. Le palais du Louvre était occupé par les insurgés. Ils étaient entrés dans le palais des Tuileries. Ils remplissaient la place du Carrousel. Ils étaient maîtres de l'hôtel de ville. Le duc de Raguse, que Charles X avait tardivement investi d'une dictature militaire, sans que le prince de Polignac lui eût fourni les moyens de l'exercer avec succès, avait dû donner à l'armée royale l'ordre de se replier jusqu'à l'Arc de Triomphe, sa première station de retraite.
Les chroniqueurs ont placé ici une anecdote plus curieuse qu'importante.
Pendant que les troupes royales reculaient de la place du Carrousel à l'Arc de Triomphe, à travers les Champs-Elysées, à l'angle de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin, une fenêtre de l'hôtel du prince de Talleyrand s'ouvrit avec prudence.
— Oh ! mon Dieu, que faites-vous, monsieur Kaiser ? s'écria du fond du salon une voix faible.
— Ne craignez rien, prince, répondit M. Kaiser. Les troupes royales battent en retraite, mais les combattants des barricades ne songent qu'à les poursuivre.
Alors le prince de Talleyrand fit quelques pas vers une pendule en disant : « Mettez en note que le 29 juillet 1830, à midi, la branche aînée des Bourbons a cessé de régner sur la France. »
La politique des ordonnances du 25 juillet, bien que matériellement vaincue, n'était pas moralement abattue. Elle résistait encore au château de Saint-Cloud. On y jetait par dessus le bord, pour alléger la situation, ces ordonnances tardivement rapportées, et le ministère Polignac remplacé par un cabinet où le duc de Mortemart, pair de France et ambassadeur de Charles X auprès du czar Nicolas L'"", avait la présidence du Conseil avec le portefeuille de ministre des affaires
étrangères.
Puis, parlalettre autographe, datée de Rambouillet, le 2 août 1830, dont nous avons reproduit le premier paragraphe, Charles X abdiquait en faveur du duc d'Angouléme, qui abdiquait à son tour en faveur du duc de Bordeaux que l'on confiait au duc d'Orléans, nommé régent et confirmé dans ses fonctions de lieutenant-général du royaume.
Le duc d'Orléans n'était plus libre d'accepter cette situation. Les événements avaient marché. Paris et la France, qui n'eurent qu'une seule et même pensée, à cette heure grave et solennelle, repoussaient une solution qui avait le tort ou le malheur d'arriver après l'avortement de plusieurs tentatives de conciliation que les chefs du mouvement avaient faites auprès du prince de Polignac, auprès de Charles X, tentatives qu'une persévérante opiniâtreté, entretenue par de persistantes illusions, avait fait échouer, à l'heure encore opportune où la réconciliation entre la branche aînée de la dynastie des Bourbons et la nation était possible.
Le 3 août, les pairs et les députés se réunissaient au Palais-Bourbon. Louis-Philippe y faisait l'ouverture de la session. Voici le passage important du discours que lui inspirait la situation, qu'il avait acceptée, mais qu'il n'avait pas créée.
« Messieurs les pairs, messieurs les députés,
« Paris, troublé dans son repos par une déplorable violation de la Charte et des lois, les défendait avec un courage héroïque. Au milieu de cette lutte sanglante, aucune des garanties de l'ordre social n'existait plus ; les personnes, les propriétés, les droits, tout ce qui est précieux et cher à des citoyens, courait les plus graves dangers. Dans cette absence de tout pouvoir public, le vœu de mes concitoyens s'est tourné vers moi; ils m'ont jugé digne de concourir avec eux au salut de la patrie; ils m'ont invité à exercer les fonctions de lieutenantgénéral du royaume. Leur cause m'a paru juste; le péril immense; la nécessité, impérieuse; mon devoir sacré. Je suis accouru au miUeu de ce vaillant peuple, suivi de ma famille, et portant ces couleurs qui, pour la première fois, ont marqué parmi nous le triomphe de la liberté. »
Six jours après, de ce Palais-Bourbon où il venait d'entrer duc d'Orléans, Louis-Philippe sortait Roi des Français.
Le chef de la branche cadette de la dynastie des Bourbons, avant d'être Roi des Français, d'abord duc de Valois, puis duc de Chartres, était, depuis 1794, le sixième duc d'Orléans.
Le premier duc d'Orléans, frère de Louis XIV, était mort en 1701.
Le second duc d'Orléans est celui qui a gouverné la France sous la minorité de Louis XV, comme régent du royaume.
Le troisième duc d'Orléans était un érudit qui vivait surtout avec la science et qui fut toujours étranger à la politique et à l'armée.
Le quatrième duc d'Orléans a été un vaillant homme de guerre-
Le cinquième duc d'Orléans est celui qui a péri sur l'échafaud révolutionnaire en 1793.
La filiation de la famille d'Orléans était donc directe, lorsque
KÉ 1;N 1773. MOKT EN 185O.
Louis-Philippe, qui appartenait à la descendance de Henri IV, est monté sur le trône de France. Il était Bourbon.
Que d'événements s'étaient accomplis du 25 juillet au 3 août qui avaient modifié la flice de la France! Du 3 au 9 août, que de changements s'étaient réalisés dans les institutions constitutionnelles qu'avaient précédés et accompagnés de graves, d'importants débats dont toutes les solutions peuvent ne pas paraître également heureuses.
Le parti bonapartiste est peut-être le seul qui n'ait pas eu dans ces débats la parole haute. Mais au dehors des Chambres et dans les Chambres, l'esprit révolutionnaire avait tenu en échec l'esprit conservateur, et s'il n'avait pas triomphé dans les votes, s'il n'avait pas réussi à faire abolir l'inamovibilité de la magistrature que AI. Dupin avait défendue avec énergie et sauvée du naufrage, il avait préparé la suppression de l'hérédité de la pairie.
Enfin, le parti légitimiste avait prononcé surla chute de la branche aînée de la dynastie des Bourbons des discours qui étaient plutôt des oraisons funèbres que des protestations et des réserves, mais qui étaient empreints de dignité.
Le 4 août, la Chambre des députés s'était déclarée en permanence, afin de hâter la rédaction, le vote et l'acceptation de la charte nouvelle, qui est restée dans l'histoire la charte de 1830.
11 y avait urgence à aller vite, il y avait péril à marcher lentement. On a dit que la charte de 1830 était une charte bâclée. Nous aurions bien voulu les voir à l'œuvre, ceux qui parlent ainsi, nous aurions voulu les voir à l'œuvre, lorsque le peuple auquel, dans les heures de houle, se mêle toujours cette écume de la population que le vent de l'insurrection fait remonter des bas-fonds de la société à la surface, campait encore en armes dans la rue.
Fallait-il attendre, pour organiser les nouveaux pouvoirs publics, que la démagogie, qui veillait aux portes du Palais-Royal, de l'hôtel de ville et du palais Bourbon, qui était vaincue, qui était contenue, mais qui n'était pas rentrée dans ses repaires, eût le temps de retrouver son audace?
Il y eut plusieurs projets, plusieurs rédactions, plusieurs propositions, dont l'examen remplit les journées des 4 et 5 août. Le 6 août, la Chambre des députés entendit la lecture du travail définitif sorti de ces délibérations. Le 7, le rapport de M. Dupin sur ce travail fut mis en discussion.
Le trône fut déclaré vacant en fait et en droit, à une très forte majorité. La religion catholique devenait simplement la religion de la majorité des Français, ce qui n'était que la constatation d'un fait matériel et indéniable. Le système électif fut profondément modifié. On devint èligible à trente ans, électeur à vingt-cinq ans. Le cens fut abaissé pour les électeurs et les éligibles. Le texte de l'article 14, devenu l'article 13, fut nécessairement remanié. On ajourna la question de l'hérédité de la pairie.
La charte de 1830 fut votée au Palais-Bourbon par 219 voix contre 33. Elle fut envoyée par un message à la Chambre des pairs, qui l'adopta par 89 voix contre 10 voix, avec 14 bulletins blancs, après un grand discours de M. de Chateaubriand, discours qui fut son testament politique.
Mélangé de récriminations personnelles amères, ce discours était un éloquent plaidoyer, prononcé dans l'intérêt de la royauté du duc de Bordeaux. En voici la péroraison, qui mérite d'être rapportée, à raison du grand rôle qu'a rempli, pendant un demi-siècle, l'orateur qui l'a fait entendre :
« J'ai assez fatigue le trône et la pairie de mes avertissements dédaignés, il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur toutes sortes de puissances, excepté celle de me délier de mes serments de fidélité. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans, mais je ne vois de vacant qu'un tombeau à Saint-Denis et non pas un trône. »
Déjà tous les députés s'étaient rendus en corps au Palais-Royal où M. Laffitte lut au duc d'Orléans la déclaration qui lui donnait la couronne royale, sous le nom de Louis-Philippe I^''.
Le duc d'Orléans, que nous appellerons désormais le Roi, se montra presque aussitôt sur son balcon, entre Laffitte et La Fayette. C'est dans cette circonstance que le compagnon d'armes de Washington dit ce mot souvent répété : « Voici le prince qu'il nous faut, c'est la meilleure des républiques. »
La foule, qui stationnait sur la place du Palais-Royal, acclama le Roi. Le soir, Paris était illuminé.
Le surlendemain, 9 août, le Roi se rendit au Palais-Bourbon, où les pairs s'étaient réunis aux députés. Sur son passage, il fut salué par un immense concert d'acclamations enthousiastes.
Ce fut Casimir Périer, alors président de la Chambre des députés, qui lut la déclaration du 7 août. Puis, M. Pasquier, qui avait été nommé président de la Chambre des pairs, lui remit l'acte d'adhésion de ses collègues.
« Messieurs les pairs, Messieurs les députés, dit alors le Roi, j'ai lu avec une grande attention la déclaration de la Chambre des députés et l'acte d'adhésion de la Chambre des pairs. J'en ai soigneusement pesé et médité toutes les expressions. J'accepte sans restriction ni
réticence les clauses et engagements que renferme cette déclaration, le titre de roi des Français qu'elle me confère, et je suis prêt à en jurer l'observation. » Voici le serment qu'il eut à prononcer : « En présence de Dieu, je jure d'observer fidèlement la charte constitutionnelle, avec les modifications exprimées dans la déclaration, de ne gouverner que par les lois et selon les lois, de faire rendre bonne et exacte justice à chacun selon son droit, et d'agir en toutes choses dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français. »
Ce serment, Louis-Philippe l'a tenu, et ce n'est pas lui qui, le 24 février 1848, a rompu le pacte conclu le 9 août 1830.
Quatre maréchaux de France , Mortier , duc de Trévise , Macdonald, duc de Tarcnte,- Oudinot, duc de Reggio et le comte Molitor offrirent au Roi, après le serment, les attributs et les insignes de la royauté, la couronne, le sceptre, le glaive, la main de justice.
Ce cérémonial s'était accompli aux cris de : Vive le roi! qui partaient de toute la salle. La monarchie de 1830 venait de recevoir le baptême.
Le Roi allait avoir une lourde et grande tâche à accomplir: l'alliance de l'ordre et de la liberté. Deux jours auparavant, le 7 août 1830, le père de famille avait dû régler des intérêts privés. Il avait fait donation à ses enfants, à l'exclusion du duc d'Orléans, qui devenait prince royal et l'héritier présomptif de la couronne, de ses biens patrimoniaux, placés sous le régime du droit commun. Cet acte était irréprochable et pourtant il a été injustement et amèrement reproché à Louis-Philippe par des adversaires dont l'hostilité était doublée d'ignorance.
LOUrS-PKILTPPH 453
Nous voilà donc forcés de réfuter une accusation imméritée et de rétablir la vérité.
L'acte de donation du 7 août 1730 a eu pour effet de partager, à l'exclusion du fils aîné, on vient de le voir, non entre les enfants du roi des Français, mais entre les enfants du duc d'Orléans, ses biens patrimoniaux et ses acquisitions personnelles ou sa fortune particulière et privée, dont il se réservait l'usufruit.
Cet acte de donation était-il régulier, était-il légal, était-il légitime? Oui. Est-il exact de prétendre que Louis Philippe, qui n'était d'ailleurs que le duc d'Orléans, qui ne devint le roi des Français que deux jours après, le 9 août 1830, devait en vertu des traditions et des lois monarchiques, faire don de ces biens patrimoniaux et de ces acquisitions personnelles au domaine de l'État? Non.
D'abord, le 7 août 1830, Louis-Philippe n'était pas le Roi. Il n'était que lieutenant-général du royaume.
Les deux chambres, celle des pairs et celle des députés, avaient modifié la charte de 1814, devenue la charte de 1830, et décidé de proposer au duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, d'accepter la royauté, sous le titre de Louis-Philippe F'"", à la condition qu'il prêterait serment à cette charte nouvelle. Il pouvait refuser. Après deux jours d'examen et de réflexion, il se résigna à accepter la responsabilité du pouvoir suprême.
Le 9 août 1830, Louis-Philippe convoqua au Palais-Bourbon la chambre des pairs et la chambre des députés. II fit cette convocation, non comme roi élu des Français, mais comme lieutenant général du royaume. C'est dans la séance de ce jour qu'eurent lieu son acceptation de la royauté et son serment à la charte. Alors, mais alors seulement il fut le Roi.
Mais, en admettant un instant que, dès le 7 août 1830, Louis- Philippe pût être considéré comme étant déjà roi, en fait, il serait encore inexact de dire qu'il avait l'obligation de priver ses enfants de ses biens patrimoniaux et de ses acquisitions personnelles, au profit du domaine de l'État.
Il nous serait facile de démontrer, historiquement et juridiquement, qu'à tous les points de vue et sous quelque face qu'on l'envisage, l'acte de donation du 7 août 1830 était, en droit civil et en droit monarchique, inattaquable.
Il y avait un précédent du même genre qu'il nous suffira de citer.
Le 9 novembre 181 9, Charles X, héritier présomptif de la couronne, avait donné une partie de ses biens à son second fils, le duc de Berry, et s'en était réservé l'usufruit. Cet acte de donation n'était-il pas semblable à celui du 7 août 1830 ? Sous le régne de Louis-Philippe, on ne songea pas à en "discuter la validité. II fut respecté, il fut confirmé par l'article 3 de la loi du 8 avril 1834, article qui fut voté sans débat par les deux chambres.
La monarchie de 1830 allait avoir à franchir deux redoutables écueils, deux caps des tempêtes. Elle allait avoir à se faire respecter de l'Europe conservatrice, d'où l'ombre de la sainte alhance des rois n'avait pas encore tout à fait disparu, et à se faire redouter de la France révolutionnaire. Fonder au dedans l'ordre sous l'aile de la liberté et maintenir au dehors la paix, en faisant respecter le drapeau tricolore, c'était une rude et double tâche que Louis-Philippe pouvait seul accomplir, sans défaillance comme sans témérité. Il fallait sa haute sagesse, sa prudence consommée, son courage personnel, sa rare énergie pour maintenir dans les limites de la légalité un pouvoir
qu'il n'avait pas eu à conquérir, comme Henri IV, avec Tépée, mais qu'il devait conserver dans l'intérêt de la société, sourdement travaillée dans ses profondeurs par des passions et des exaltations dangereuses de nature diverse.
La France départementale était venue tout entière à la royauté du 9 août et s'était placée sous l'égide de cette royauté avec confiance avec entraînement, dans un unanime, dans un universel élan de sympathie et d'enthousiasme.
Mais, dans les entrailles de la population parisienne, il y avait bien des ferments d'agitations nouvelles. On y retrouvait, à côté des principes libéraux de 1789, le germe renaissant des aspirations démagogiques de 1793 ; il s'y cachait déjà ce suc empoisonneur de doctrines malsaines que développaient des génies du mal, des corrupteurs du peuple. Tous ces corrupteurs du peuple, tous ces génies du mal, n'avaient pas à un égal degré la conscience de ce qu'il v avait de semences de dépravation sourde dans leurs systèmes.
Ainsi l'école à laquelle appartenait Mfchel Chevalier et d'où sont sortis Emile et Isaac Péreire, Enfantin, Olinde Rodrigue, bien qu'elle ait contribué à matérialiser l'époque actuelle, ne voulait pas. ne croyait pas corrompre parla science le cœur des générations nouvelles .
Quelque peu théâtrale dans ses manifestations extérieures, rue Monsigny, qui fut son berceau, à la salle de la rue Taitbout, qui était son église, à Ménilmontant, qui fut son monastère, cette école comptait, parmi ses adeptes enthousiastes, des hommes d'une grande valeur, qui ont plus tard laissé de brillantes traces de leur passage dans la haute industrie, dans l'économie politique, dans l'art, dans la littérature, dans la haute banque, et qui ont imprimé à la civilisation moderne une puissante impulsion.
C'était presque des apôtres, et des apôtres éloquents qui attiraient à la salle de la rue Taitbout, le jour, où dans leur élégant costume d'hommes du monde, en tenue de salon, qui était leur uniforme de prédicateurs laïques, ils développaient, ils expliquaient leur système qu'ils appelaient leur religion, devant un public d'élite. Malheureusement cette religion n'était pas celle qui enseigne, comme le catholicisme, la résignation dans la pauvreté. Elle appelait tous les citoyens à boire à la même coupe l'ivresse des biens de ce monde. Elle ne disait pas aux pauvres de spolier les riches.
C'étaient des hommes jeunes, instruits, illuminés, qui ne parlaient pas du ciel, qui ne parlaient que de la terre à leurs auditeurs, mais qui n'attendaient l'accroissement des biens matériels pour tous et pour chacun que des miracles de l'industrie et des prodiges de l'art. Ils oubliaient l'âme. Aussi leur secte a-t-elle fini tristement dans le ridicule et l'immoralité.
Cette école, qui rêvait une organisation sociale, à la fois théocratique et despotique, basée sur les droits de la capacité personnelle, a eu trop de retentissement dans les premières années de la monarchie de 1830, pour qu'il n'y ait pas obligation d'en parler dans ce livre. Elle a développé, elle a presque créé en France les chemins de fer et les sociétés de crédit. Mais en surexcitant les appétits sensuels dans les prédications de la salle de la rue Taitbout, elle a, pour sa part, inoculé la maladie des appétits matériels à la société actuelle.
L'école fouriériste et l'éghse française que l'abbé Chatel a eu la prétention de fonder, ont été sans grand effet sur les masses qui ne pouvaient comprendre ni que l'on réglât les mouvements de l'âme comme une horloge, ni que l'on se dît catholique en dehors de l'autorité du souverain pontife.
L'école communiste avait pour chef Louis Blanc. C'était un Épimcnide qui avait dormi trois mille ans sous les pyramides d'Egypte pour se réveiller dans la France du xix<= siècle, sans s'être aperçu que la terre des Pharaons et la terre des Bourbons ne pouvaient avoir entre elles aucune similitude. Sa grande valeur d'écrivain est incontestable, mais son Organisation du travail n'est qu'un appel à la révolution, puisqu'il faudrait, pour appliquer son système, commencer par tout détruire pour tout reconstruire.
Singulier apôtre de la liberté qui voudrait faire de tous les travailleurs des soldats ou des moines. Ce qu'il leur propose, en effet, c'est d'adopter une organisation calquée sur le modèle d'une caserne ou d'un couvent.
Cette œuvre n'avait pas encore paru dans les premiers jours de la monarchie de 1830, et Louis Blanc n'avait pas alors la grande autorité, la funeste influence qu'il a eue depuis sur les classes ouvrières. Mais l'école dont il devait devenir le grand prêtre était née et déjà, par les convoitises qu'elle excitait dans le peuple, elle était une force révolutionnaire qui minait souterrainement les bases fondamentales de toute société civilisée : la propriété, la religion, la famille.
C'est à cette force que Louis Blanc devait prêter un jour le prestige de sa plume, l'ascendant de sa parole, et sa doctrine a certainement une grande part de responsabilité dans l'insurrection de juin 1848 et aussi dans l'insurrection de mars 1871, car celle-ci a été faite pour ainsi dire à l'imitation de celle-là, dans des conditions différentes.
A côté des écoles qui avaient la prétention de refaire la société, de la base au sommet, il y avait ceux qui ne voulaient que la détruire, en montant, par le chemin des émeutes, à l'assaut et au renversement des pouvoirs publics.
C'était le monstre à dompter, le tigre à museler, dés le premier jour, dés la première heure.
Auparavant il fallait déterminer la situation de la monarchie de 1830 en Europe. C'était la tâche spéciale du pair de France, comte Louis-Mathieu Mole qui avait accepté le portefeuille de ministre des affaires étrangères dans le cabinet du 9 août, en même temps que le duc Victor de Broglie, également pair de France, prenait le portefeuille de ministre de l'instruction publique et que M. Guizot devenait ministre de l'intérieur, avec la tâche de réorganiser l'administration préfectorale.
La situation extérieure fut rapidement et heureusement réglée. L'Angleterre s'applaudissait de la chute de Charles X qui avait accompli sans elle et contre elle l'expédition d'Alger et qui négociait avec Nicolas I'^'', successeur d'Alexandre l", un traité de partage de la Turquie, traité qui devait donner le Rhin à la France et Constantinople à la Russie. Elle se hâta de reconnaître la première Louis-Philippe I^"", comme Roi des Français.
L'exemple de l'Angleterre fut bientôt imité par l'Autriche et suivi par la Prusse, alors à la remorque de la cour de Vienne, où le prince de Metternich, favori de l'empereur François II, était souverain , sous le titre officiel de Président du conseil des ministres. Il accueillit très courtoisement le diplomate qui représentait à ce moment-là le gouvernement français auprès du gouvernement autrichien. Mais, à la fin de leur conversation, il prédit que bientôt il faudrait renverser la royauté du marquis de Lafayette; qui représentait la politique de la propagande révolutionnaire européenne,
« Alors, seulement, ajouta le prince de Metternich, le lieutenant
général sera véritablement roi. » Cette prédiction n'allait pas tarder à se réaliser.
Le czar Nicolas I^"" était désappointé par la chute de Charles X. II reconnut cependant Louis-Philippe I^"', comme roi des Français, mais avec une attitude moins amicale.
Avant la fin d'octobre 1830, l'Europe entière avait accepté la monarchie de 1830. Le duc de Modéne, François IV, fit seul exception. Il mourut sans avoir eu de représentant diplomatique auprès du gouvernement français. Cette situation continua d'exister sous son fils François V. Elle durait encore le 24 février 1848. Fait singulier, c'est la fille et la sœur de ces deux princes qui était devenue, à Graetz, à la fin de 1846, la comtesse de Chambord. Cette princesse, qui avait survécu à son mari, est morte le 25 mars 1886.
Des orages allaient pourtant s'élever en Belgique, en Pologne, en Italie, qui allaient devenir comme la pierre de touche des idées réellement pacifiques de la monarchie de 1830.
Ces orages n'ont pas tous éclaté à la même heure, ni sous le même ministère. Mais selon notre système de grouper dans un même tableau les faits analogues, nous allons indiquer, les unes à la suite des autres, les difficultés extérieures qui appartiennent à la première période de la monarchie de 1830.
La question de Belgique était née sous le ministère du 9 août, alors que le comte Mole tenait le portefeuille des affaires
étrangères.
Les traités de 181 5 avaient fait un accouplement qui n'avait d'autre motif que déplacer une puissante sentinelle européenne à la porte de la France, sur la frontière du nord. Ils avaient marié poHtiquement la Belgique avec la Hollande. Ces deux peuples soudés de force l'un à
l'autre, constituaient le royaume des Pays-Bas, dont La Haye était la capitale. Ce royaume avait été donné à la maison d'Orange-Nassau, dans la personne de Guillaume P'', beau-frére du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III.
La Belgique aspirait depuis longtemps à son indépendance. Elle, qui avait quatre millions d'habitants, n'acceptait qu'en frémissant de colère le joug de la Hollande qui ne comptait que deux millions d'habitants. Elle nourrissait sans cesse des pensées de révolte.
Le 25 août 1830, après une représentation de la Mncttc, d'Auber, une révolution avait éclaté dans Bruxelles et s'était étendue rapidement à toute la Belgique.
Le roi de Prusse avait voulu marcher au secours du roi des Pays- Bas, en vertu des traités de 181 5 ; il avait voulu intervenir entre la Hollande et la Belgique par les armes.
Louis-Philippe avait fait déclarer à la Tribune de la Chambre des députés le principe de non-intervention par le comte Mole, son ministre des affaires étrangères.
En vertu d'instructions que lui avait données le Roi, le comte Mole fit demander le baron de Werther, qui représentait alors la Prusse, à l'hôtel du boulevard des Capucines. Voici la conversation qui paraît s'être engagée entre ces deux personnages :
« Est-il vrai, s'écria le comte Mole, que vous ayez un corps d'armée réuni sur la frontière hollandaise et que vous ayez l'intention d'intervenir dans les affaires de la Belgique. — Oui, vraiment, répondit le baron de Werther. — ■ Mais, c'est la guerre, reprit le comte Mole. — Comment, la guerre, s'écria le baron de Werther, mais vous n'avez pas d'armée.
(c Vous vous trompez, dit le comte Mole, blessé dans son orgueil national, et tenez pour certain que les soldats prussiens ne mettront pas le pied en Hollande sans rencontrer l'armée française entrant par la frontière de Belgique. »
Le diplomate, qui représentait la France à Berlin, y tint le même langage. Le roi de Prusse donna Tordre à son armée déjà en marche de ne pas franchir la frontière hollandaise.
La France de 1830 fit reculer la Prusse de 181 5. Il n'y eut pas de guerre, et la question de l'indépendance de la Belgique, que l'on traita dans un grand Congrès national de Bruxelles, fut portée devant la Conférence européenne de Londres, où le prince deTalleyrand représentait la France, comme ambassadeur du roi des Français auprès du roi d'Angleterre, conférence qui s'ouvrit en novembre 1850. • Vers la même époque, le Congrès s'assemblait à Bruxelles. On y vota l'indépendance de la Belgique, l'établissement d'une monarchie constitutionnelle avec une famille royale héréditaire, la déchéance avec exclusion perpétuelle de la maison d'Orange-Nassau qui régnait à La Haye.
Le congrès de Bruxelles eut ensuite des exigences qui se heurtaient aux intentions de la Conférence de Londres. Il songeait à deux candidats pour le jeune royaume de Belgique : au duc de Nemours, que la France eut la sagesse de lui refuser pour ne pas provoquer une guerre générale, au duc de Leuchtemberg qu'elle combattit parce qu'elle ne voulait pas d'un ennemi couronné à ses portes.
Après des échanges de vues interminables entre le Congrès de Bruxelles et la Conférence de Londres, le prince Léopold de Saxe- Cobourg, Allemand de naissance, Anglais d'adoption, Français de
cœur, fut élu roi de Belgique, le 4 juin, et prêta serment le 21 juillet, de 183 1.
Le roi des Pays-Bas était irrité d'un dénouement qui dépossédait la maison d'Orange-Nassau de l'un des plus beaux fleurons de la couronne que les traités de 181 5 lui avaient cédée. Il envahit la Belgique, où ses armées furent victorieuses.
Le 2 août 183 1, Léopold P'' sollicita l'intervention de la France et de l'Angleterre, qui devaient agir comme déléguées de la Conférence européenne de Londres. Le comte Mole avait été remplacé par le général Sébastiani au ministère des affaires étrangères. Casimir Périer était ministre de l'intérieur et président du conseil des ministres.
Louis-Philippe fit appeler Casimir Périer et tous deux décidèrent sur le champ de faire entrer en Belgique une armée française de cinquante mille hommes.
Il devait y avoir deux expéditions, deux campagnes. Le maréchal Gérard devait les commander l'une et l'autre.
La première expédition fut rapide. Elle dura dix jours et chassa les troupes hollandaises du territoire belge.
La seconde expédition se fit sous le ministère du 1 1 octobre. Le duc de Broglie avait alors le portefeuille de ministre des affaires étrangères. Le roi de Hollande refusait de se soumettre à l'acte de la Conférence de Londres qu'on appelait les Vingt-quatre articles. Il refusait de rendre la citadelle d'Anvers à la Belgique.
La Conférence résolut de recourir à la force pour se faire obéir du roi de Hollande. La France reçut la mission d'agir au nom de l'Europe. Une armée de soixante et dix mille hommes entra en Belgique sous les ordres du maréchal Gérard.
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Cette seconde expédition fut plus meurtrière et plus brillante. Deux fils du roi, le duc d'Orléans et le duc de Nemours étaient à l'avant-garde de cette armée. On fit le siège de la citadelle d'Anvers. Tous deux s'y firent remarquer par leur intrépidité.
La citadelle d'Anvers fut prise. L'indépendance du royaume de Belgique était dés lors assurée. Le 3 août 1832, le roi Léopold L""" avait épousé la princesse Marie-Louise, fille aînée de Louis-Philippe. Elle est morte en 1850.
La Pologne, à l'époque du ministère Casimir Périer, s'était soulevée contre la Russie. Elle fut écrasée. Ce fut, sans doute, un événement douloureux. Mais devait-on, pouvait-on la secourir du moment qu'il ne se produisait pas en Europe un mouvement général pour sa délivrance.
La Pologne s'est quelquefois plaint de l'indifférence avec laquelle les autres nations ont assisté à ses luttes héroïques contre des dominateurs étrangers. Ses récriminations ne sont pas toujours justes. Un mot a été dit à Varsovie même, qui est vrai, et qu'elle devrait se rappeler avant de prendre les armes sans aucune espérance. Ce mot disait : « Dieu est trop haut, la France est trop loin. »
On a beaucoup reproché au général Sébastiani d'avoir dit à la tribune de la Chambre des députés : « L'ordre régne à Varsovie » pour indiquer que le sang avait cessé de couler dans l'ancienne capitale de la Pologne.
Le mot n'était pas heureux. Il devait paraître cruel. Il aurait dû être accompagné, non de phrases d'encouragement pour la révolution polonaise, mais d'expressions de regret et de pitié pour cette France du nord. Mais il n'était pas plus dans les sentiments du ministère que dans le cœur du Roi et dans les opinions de la France. C'était
une de ces phrases irréfléchies qui peuvent échapper, surtout dans l'improvisation, à un soldat qui sait mieux manier l'épée que la parole. Ce soldat devait bientôt mériter le bâton de maréchal.
Sous le ministère de Casimir Périer, un incident s'était produit, qui avait amené un conflit entre la France et le Portugal. Il fut promptement et facilement réglé, sans laisser de traces ni à Paris, ni à Lisbonne.
Sous ce même ministère, des difficultés plus hautes et plus scabreuses surgirent en Italie. C'est dans ce pays qu'était née la charbonnerie, vulgairement appelée le carbonarisme. Des insurrections s'y étaient produites. Elles avaient été vaincues par les troupes de l'Autriche, excepté dans les Légations où elles n'étaient pas entrées. Grégoire XVI les y appelle à son secours.
C'était l'établissement de la suzeraineté de l'Autriche sur toute l'Italie centrale, comme elle existait déjà dans toute la haute Italie, excepté à Turin et à Gênes. L'expédition d'Ancône en devait être la contre-partie. Elle fut résolue, elle fut exécutée avec tant de rapidité qu'elle frappa d'étonnement l'Europe entière. L'effet fut foudroyant. C'était comme la révélation subite de la force et de l'énergie que sans rompre avec la politique de paix, que sans appel à la guerre, la monarchie de 1830 déploirait pour sauvegarder partout son intérêt et sa dignité, son prestige et son honneur.
Ce n'était pas une attaque dirigée contre la légitime autorité de Grégoire XVI dans les États de l'Église, puisque le drapeau français et le drapeau romain flottèrent l'un à côté de l'autre sur les murs de la citadelle d'Ancône.
Les ambassadeurs des grandes puissances vmrent cependant demander à Casimir Pèrier, qui était souffrant, des explications sur
cet acte de vigueur. Le baron de Werther, qui représentait la Prusse, s'écria : « Est-ce qu'il y a encore un droit public européen ? »
Acesmots, Casimir Périer se leva et s'avançant vers M. de Werther: a Le droit public européen, monsieur, dit-il, c'est moi qui le défends. Croyez-vous qu'il soit facile de maintenir les traités et la paix ? Il faut que l'honneur de la France aussi soit maintenu ; il demandait ce que je viens de faire. J'ai droit à la confiance de l'Europe et j'v ai compté. »
L'un des ambassadeurs étrangers, témoin de cette scène qu'il racontait, ajoutait : k Je vois encore cette grande figure pâle, debout dans sa robe de chambre flottante, la tête enveloppée d'un foulard rouge, et marchant sur nous avec colère. »
L'occupation d'Ancône avait demandé un jour et une nuit et n'avait pas coûté une goutte de sang. Ce n'était pas Li révolution colportée en Italie, c'était simplement l'influence française établie à côté de l'influence autrichienne. .
Le procès des quatre ministres de Charles X, signataires des ordonnances du 25 juillet, arrêtés et prisonniers, devait bientôt se dénouer devant la chambre des pairs, transformée en haute cour de justice.
Dans cette prévision, la chambre des députés qui s'était bornée à ordonner le dépôt aux Archives des actes d'abdication de Charles X et du duc d'Angouléme, voulut la condamnation de ces quatre ministres, alors détenus dans le fort de Vincennes, puisqu'elle les avait décrétés d'accusation. Mais elle ne voulait pas faire tomber leur
tête. Elle adopta d'urgence une proposition d'abolition de la peine de mort, en matière politique, qui eut la complète approbation du Roi.
On sait que Louis-Philippe, qui avait horreur du sang, était l'adversaire passionné de la peine de mort, en matière politique, et qu'il poussa ce principe à ses plus extrêmes limites, à l'égard de quelques-uns des misérables qui ont, à diverses reprises, attenté à sa vie. Il s'est souvent opposé à ce qu'on les envoyât à l'échafaud.
Une délégation de la chambre des députés alla trouver le Roi au Palais-Royal , où elle venait le supplier de prendre instantanément l'initiative de cette urgente et grande réforme. En même temps, M. Guizot, encore ministre de l'intérieur, présenta un projet de récompense aux citoyens blessés dans les journées de juillet.
La démagogie veillait ; elle voulait du sang, elle voulait la tête des ministres de Charles X. Il y eut de l'agitation d'abord , puis du désordre dans les rues de Paris. Le peuple, excité par la lecture des journaux révolutionnaires, avait formé des rassemblements qui protestaient contre l'aboHtion de la peine de mort, en matière politique. On vint crier jusque sous les fenêtres du Palais-Royal, en chantant h Parisienne, de Casimir Delavigne, chant de victoire dont on faisait un chant de haine, de colère et de vengeance, Mort aux ministres !
Ces incidents devaient amener une crise ministérielle. Le cabinet parut condamner la politique de modération- qui avait inspiré l'idée d'abolir, avant que la Cour des pairs fût appelée à rendre son arrêt dans le procès des ministres de Charles X, la peine de mort, en matière politique ; M. Guizot, le duc de Broglie, le comte Mole, le baron Louis, ministre des finances, sortirent des conseils du gouvernement. On constitua le faible ministère du 2 novembre 1850.
M. Dupont, que Ton appelait Dupont de l'Eure, restait ministre de la justice. M. Camille-Hyacinthe Odilon Barrot, outre gonflée de vent, qui courba plus tard la tête sous cette virulente apostrophe de M. Guizot : k Je vous connais depuis cinquante ans, vous vous appelez Pétion, » restait préfet de la Seine. Tous deux formaient avec La Fayette, qu'on avait officiellement nommé commandant en chef des gardes nationales de France et qui volontiers se croyait le droit de traiter avec le Roi de puissance à puissance, une trilogie de mannequins politiques.
Laffitte était président du conseil, avec le portefeuille des finances. Ce n'était pas l'homme de la situation. Heureusement Marthe-Camille Bachasson, comte de Montalivet, venait de recevoir le portefeuille de ministre de l'intérieur. Le maréchal Gérard avait le portefeuille de ministre de la guerre, portefeuille qui passa bientôt aux mains du maréchal Soult. Celui de ministre des affaires étrangères était confié au général Sébastiani. Le comte d'Argout et M. Mérilhou complétaient le cabinet.
Ce n'était pas un grand ministère, un ministère de forte résistance conser\^atrice. Mais il fallait ménager Dupont de l'Eure, Odilon Barrot et La Fa^^ette, dont les noms pouvaient aider, du moins on le supposait, associés à celui de Laffitte, à contenir la population qui demandait la tête des ministres de Charles X. Quatre d'entre eux seulement avaient été arrêtés : le prince de Polignac, Chantelauze, Guernon de Ranville et le comte de Peyronnet. L'instruction de leur procès était terminée. Le jour du jugement était arrivé. Épreuve redoutable pour l'ordre et la société, car des bandes d'énerguménes avaient déjà tenté de les enlever, non pour les sauver, mais pour les massacrer. C'est ce que la démagogie a de tout temps appelé la justice populaire.
Les ministres de Charles X comparaissaient le 15 décembre 1830, dans la matinée, devant la chambre des pairs. M. Pasquier présidait cette haute cour de justice. M. Jean-Charles Persil, futur pair de France, remplissait ce jour-là, au nom de la chambre des députés, les redoutables fonctions de procureur général, ou d'accusateur public.
Ce fut M. de Martignac qui défendit le prince de Polignac, son adversaire politique, son rival ministériel.
La défense, complétée par le futur président de la chambre des députés de 1848, Jean-Pierre Sauzet, fut admirable. Mais qu'aurait pu l'éloquence d'un Cicéron, l'éloquence d'un Mirabeau contre les inexorables nécessités politiques du moment. On ne pouvait acquitter le prince de Polignac sans soulever les tempêtes de l'opinion publique. On devait le condamner, et pour sauver sa tête que l'on demandait dans la rue, aux portes mêmes du palais du Luxembourg, avec ces vociférations particuhéres aux masses affolées qui ont soit de vengeance et de sang, on décida de le condamner, avec ses trois collègues, à la prison perpétuelle, avec déchéance de leurs titres, ordres et grades.
L'arrêt qui prononçait cette condamnation est du 21 décembre. C'est seulement à dix heures du soir que le Président de la chambre des pairs en donna lecture à ses collègues. Depuis six heures déjà les quatre condamnés étaient en sûreté dans le fort de Vincennes. Ils y étaient en sûreté parce que M. de Montalivet, qui avait promis au Roi de sauver leur vie, les avait arrachés, dés quatre heures du soir, à la démagogie en armes qui les attendait à leur sortie de la chambre des pairs pour les massacrer, comme en 1789, on avait massacré le prévôt des marchands, Flesselle, comme les dantonistes de 1792 avaient massacré pêle-mêle vieillards et femmes, prêtres et nobles, dans les
prisons où les entassaient les meneurs de la Commune de Paris et du club des Jacobins.
Le haut personnel des sociétés secrètes était en éveil. On assurait le lendemain qu'elles disposaient de trente mille soldats enrégimentés dans l'armée du mal et échelonnés sur la route que les ministres de Charles X devaient prendre. Il faisait déjà sombre. M. de Montalivct fait mettre la garde nationale sous les armes.
On fait alors sortir du palais du Luxembourg, par une porte dérobée, le prince de Polignac et ses trois collègues, on les fait monter dans une voiture que protège une escorte composée de deux cents chevaux, commandée par le général Fabvier.
M. de Montalivet se met lui-même à la tête de cette escorte, traverse Paris à cheval avec la voiture où sont les quatre ministres de Charles X que l'on conduit au fort de Vincennes. La foule amassée sur leur passage pour les enlever, recule devant sa courageuse et mâle attitude. Sa colère, sa fureur n'éclate qu'en imprécations, en vociférations brutales et sauvages.
A six heures du soir, du fort de Vincennes on tirait deux coups de canon. Ces deux coups de canon annonçaient au Roi que la vie du prince de Polignac et de ses trois collègues ne courait plus aucun danger.
La monarchie de 1850 avait, dans cette journée du 21 décembre, fait ses preuves. Le lendemain, dans tout Paris, dans toute la France, on savait qu'elle était la citadelle dans laquelle la société pourrait s'abriter avec sécurité dans l'ordre et dans la liberté.
C'est alors que s'accomplit la prophétie du prince de Metternich sur le marquis de Lafayette. Il n'avait pas ser\'i la démagogie, il n'avait pas pactisé avec elle pendant que le procès des quatre ministres de
Charles X se déroulait devant la chambre des pairs; mais son attitude avait été, sinon équivoque, au moins faible.
On discutait alors à la chambre des députés la nouvelle organisation des gardes nationales. Dés le début, on y supprimait le commandement qui les avait placées dans tout le royaume sous l'autorité de Lafayette. Il comprit et donna sa démission.
On vivait à une époque encore très agitée où les luttes succédaient aux luttes, les périls aux périls, les incidents aux incidents. Il n'y avait plus l'ébranlement général de la société. Il y avait encore du trouble moral dans les esprits. On eut les déplorables journées des 14 et 15 février 1831. L'origine de ces journées était une idée malheureuse sans doute, mais au fond inoffensive. Le monde légitimiste eut la pensée de célébrer, dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, un service funèbre à l'occasion de l'anniversaire de la mort du duc de Berry.
Rien n'était plus respectable, et il n'y aurait eu qu'à louer, si l'esprit de parti n'avait été au fond de cette solennité religieuse. Le monde légitimiste eut, sous la monarchie de 1830, un tort qu'il a cruellement expié. Alors qu'il aurait dû, sans attaquer la personne de Charles X, qui s'était trompé de bonne foi, se mêler activement aux affaires publiques, dans l'intérêt de la France, en se mettant toujours, comme le lui conseillait l'un de ses chefs les plus honorables et les plus honorés, le duc Paul de Noailles, du côté des principes conservateurs contre les doctrines révolutionnaires, il passait, de parti pris, nous ne dirons pas à la démagogie , mais à l'opposition systématique , ou il restait dans l'abstention, dont il ne sortait que pour faire acte ostensible d'hostilité contre une royauté devenue le dernier boulevard de tout l'ordre social.
Le monde légitimiste tut tout au plus imprudent le 14 février. La démagogie parisienne fut criminelle. Peut-elle être autre chose ! Après le service funèbre, après la cérémonie religieuse, une bande d'énergumènes se rue sur l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, la pille, la saccage. C'était plus que du désordre; c'était delà profanation. Que fait pourtant le président du conseil, M. Laffitte ? Que fait M. Odilon Barrot, préfet de la Seine? Que fait enfin le baron Jean-Jacques Baude, préfet de police ? Ils se croisent les bras. La démagogie ne les imita pas, elle agit, elle se montra. Le lendemain elle se livre au sac du palais archiépiscopal qui n'est pas encore relevé de ses ruines, et il y a cinquante-cinq ans que cette dévastation a affligé, indigné la population catholique de Paris, il y a cinquante-cinq ans que le pasteur du premier diocèse de France n'a plus pour demeure épiscopale qu'un hôtel en location.
La mesure était comble. Le préfet de la Seine fut révoqué ; le préfet de poUcefut révoqué. Le cabinet Laffitte tomba devant l'opinion publique.
On a parfois accusé Louis-Philippe d'ingratitude envers le promoteur de sa royauté. Rien de plus faux, de plus injuste.
Le Roi n'a pas abandonné Laffitte. Il l'a sauvé de la faillite qui devenait menaçante, en lui achetant sa forêt de Breteuil au prix de dix millions.
La vérité, c'est que Laffitte avait négligé sa maison de banque pendant sa présidence du conseil, et que cette maison de banque touchait à sa ruine. Il s'est relevé de cette situation difficile, pénible, puisqu'il a laissé une fortune considérable à sa fille, la princesse de la Moskowa, mère de celle qui a été la duchesse de Persigny. Mais au moment où il sortit du pouvoir, il n'y pouvait plus rester. Des considérations
privées s'unissaient à des considérations politiques pour rendre sa retraite inévitable.
Le grand ministère fut enfin constitué avec Casimir Périer que voulaient à la fois la chambre, la France, l'Europe. Il eut le portefeuille de l'intérieur, avec la présidence du conseil; le comte de Montalivet devenait ministre de l'instruction publique, le comte d'Argout échangea le portefeuille de ministre de la marine, qui fut donné à l'amiral de Rigny, contre le portefeuille de ministre du commerce ; M. Félix Barthe, qui devait être pair de France et premier président de la cour des comptes, eut le portefeuille de ministre de la justice.
Le maréchal Soult restait à la guerre, le baron Louis redevint ministre des finances , et le général Sébastiani restait aux affaires étangéres.
C'était un ministère d'ordre au dedans et de paix au dehors. Mais, au dehors comme au dedans, on avait à côtoyer bien des dangereux récifs.
Qu'était-ce que Casimir Périer, qui devenait un véritable président du conseil, dans toute l'acception du mot? Le Richelieu et le Mazarin, le Richelieu plutôt que le Mazarin de la France conservatrice et libérale, avec un Roi qui n'était pas aussi personnel et aussi autoritaire que Louis XIV, mais qui avait autrement de capacité et de volonté que Louis XIII.
« Casimir Périer, a dit M. Royer-CoUard, avait reçu de la nature la plus éclatante des supériorités, un caractère énergique jusqu'à l'héroïsme, avec un esprit doué de ces instincts merveilleux qui sont comme la partie divine de l'art de gouverner. Sa haute stature, sa mâle et noble figure, son œil étincelant, n'étaient que le reflet d'une âme puissante, fiére et dominatrice. On eût dit qu'il avait toujours
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commandé, tant sa force pénétrait ses inférieurs, ses égaux, ses collègues. En dépit d'une opposition frondeuse, presque factieuse, dont le nombre et la complicité, directe ou indirecte, avec la démagogie parisienne, augmentaient encore l'audace et l'entraînement, il sut former, discipliner une majorité, et la faire manoeuvrer comme un bataillon. Avec sa raison froide et sa nature passionnée, il agissait comme un aimant sur ces députés incertains, tiraillés en tous sens et indécis.
Profondément pénétré des idées d'ordre et d'autorité , Casimir Périer restait un libéral éclairé. Jamais il ne proposa de lois d'exception. Il voulait gouverner et gouverna avec la Charte, toute la Charte, rien que la Charte. Sa politique était d'ailleurs celle du Roi, celle de M. Guizot, du duc Victor de Broglie, du comte Mole. Mais il fut le premier, depuis 1830, à arborer nettement le drapeau de la résistance, affirmant sa volonté absolue de remettre la société ébranlée sur ses bases naturelles, de ramener l'unité, on pourrait dire l'homogénéité, dans le ministère, le calme dans les rues et dans les esprits, de contenir et de rassurer l'Europe, sans lui céder ; le premier, il sut apporter à la froide raison d'État l'appui de la conviction et de l'enthousiasme.
Cinq jours après la constitution du cabinet dont il était le chef, Casimir Périer exposait à la tribune du Palais-Bourbon sa politique intérieure et extérieure. Pas de propagande au dehors, pas d'aventure au dedans, et il était unanimement applaudi par une majorité compacte dont il obtenait, sans restriction, le concours et la confiance.
Voilà comment on comprenait, comment on pratiquait, sous la monarchie de 1830, l'art du gouvernement, comment on constituait de véritables majorités ministérielles sous cette monarchie cons-
titutionnelle et parlementaire modèle. Le pouvoir exécutif sachant et disant ce qu'il voulait, le pouvoir législatif savait, de son côté, ce qu'il devait vouloir, ce qu'il devait dire.
Casimir Périer avait eu le pouvoir et la volonté d'endiguer la démagogie. Il n'avait pu la supprimer. Elle s'agitait à Paris, elle s'agitait à Grenoble, elle s'agitait surtout à Lyon où éclata une formidable insurrection qui prit pour devise : Vivre en travaillant ou mourir en combattant! devise des socialistes d'alors, d'aujourd'hui et de demain.
Ignorants ou fous qui ne se disent pas que le travail ne renaît que dans une société qui est en pleine ! sécurité du présent et de l'avenir, parce qu'elle vit à l'ombre d'institutions qui lui assurent et lui donnent un lendemain.
La vérité est que la misère était grande à Lyon, parce que l'état d'agitation, l'état de trouble où l'on avait vécu en 1830 avait amené la stagnation des affaires.
Cependant la monarchie de 1830 était au moins un abri où la société pouvait attendre la renaissance de la prospérité commerciale, industrielle et financière. Que serait-il donc advenu si l'hôtel de ville, plus fort que la chambre des députés, plus écouté, plus obéi, eût proclamé, à la première heure, le 29 juillet, la République avec la présidence de l'utopiste Lafayette?
L'insurrection de Lyon fut vaincue, fut comprimée, sans mesures et sans lois d'exception. Ce fut pour Casimir Périer un double triomphe. La mort l'attendait, presque foudroyante.
La chambre des députés avait commencé à organiser l'ordre et la liberté, lorsqu'un terrible fléau vint s'abattre sur Paris.
Ce fléau, c'est le choléra asiatique dont nous avons vu, de nos
propres yeux, les effrayants ravages. D'où venait ce fléau ? Des Indes. Quel en était le caractère ? On l'ignorait. Quel était le remède qui pouvait combattre le mal? La science médicale ne le savait pas encore.
On mourait par centaines en un jour dans Paris, où de vrais tombereaux mortuaires chargeaient les victimes à la porte des maisons en deuil et les emmenaient aux différents cimetières de la grande cité, sans cérémonial et sans garantie. C'était cffrovable et effrayant.
L'Hôtel-Dieu était encombré de cholériques. S'y rendre, c'était aller à la mort. Le Roi voulait le visiter. Le conseil des ministres s'y opposa. Ce fut le Prince Royal, septième duc d'Orléans qui, le i^"" avril 1832, alla consoler, accompagné de Casimir Périer, dans des salles méphitiques, les moribonds atteints du fléau, qui gisaient sur leur grabat d'agonie, donnant à quelques-uns d'entre eux une poignée de main. C'était de l'héroïsme civil.
Est-ce dans cette visite que Casimir Périer a contracté le germe du mal qui devait l'emporter ? Peut-être. Le 16 mai, il mourait, le même jour qu'une illustration de la science, le même jour que le baron Cuvier. Ce fut un deuil public. Chacun sentait qu'un grand cito^^en venait de descendre dans la tombe. Le conseil municipal rendit hommage à ce grand citoyen en lui accordant, à litre de récompense nationale, dans le cimetière de l'Est, le vaste terrain, entouré d'une grille où on lui a élevé une statue en bronze, sa fidèle image. Un jour de discussion animée, nous l'avons vu, presque dans cette pose, presque dans cette attitude, à la tribune du Palais-Bourbon, où, dans une éloquente improvisation, il foudroyait la gauche révolutionnaire, de sa parole vengeresse.
Le vide que la mort de Casimir Périer avait laissé dans les conseils du gouvernement et les rangs de la majorité, ne fut pas immédiatement comblé. Les funérailles du général Lamarque furent l'occasion d'une insurrection de deux jours, le 5 et le 6 juin 1882, insurrection qui ne fut guère qu'une échauffourée, mais dont le caractère ouvertement républicain révélait l'action des sociétés secrètes.
On dut dissoudre l'école polytechnique, l'artillerie de la garde nationale de la Seine et mettre Paris en état de siège. Il y a de pentes glissantes. Une fois entré dans la voie de la répression, le gouvernement ordonna l'arrestation de Berryer, du baron Hyde de Neuville, du duc de Fitz- James et de Chateaubriand. Ils étaient des adversaires de la monarchie de 1830. Étaient-ils des conspirateurs? C'est douteux. Une insurrection légitimiste s'était produite dans la Vendée. Elle était comprimée. Ils l'avaient déconseillée. Du reste, leur captivité fut douce et courte.
11 y avait de la fermentation dans les esprits, de l'irrésolution dans les chambres. Le Roi devait constituer un ministère. La négociation fut longue. Il en sortit le cabinet du 11 octobre où le maréchal Nicolas-Jean-de-Dieu Soult, duc de Dalmatie, eut le portefeuille de ministre de la guerre avec la présidence du conseil, plutôt honoraire que réelle.
Le maréchal Soult était une grande illustration militaire, mais ce n'était pas un véritable homme politique. La signification parlementaire de ce cabinet était dans la réunion de M. Thiers, qui avait le portefeuille de ministre de l'intérieur, du duc Victor de Broglie, qui prit le portefeuille de ministre des affaires étrangères, et de M. Guizot, qui accepta le portefeuille de l'instruction publique. C'est alors qu'il prépara et donna sa grande loi de 1833, qui est restée la charte fon-
damentale de l'enseignement primaire, qu'il a institué dans ses bases essentielles.
C'est ici que se place la triste affaire de l'arrestation de la duchesse de Berry, sur la dénonciation d'un misérable du nom de Simon Deutz qui vendit à M. Thiers, pour cinq cent mille francs, le secret de sa retraite dans la ville de Nantes.
Un homme d'État de la valeur de M. Thiers, qui aurait eu plus d'élévation dans le caractère , plus de dignité dans son attitude, plus de portée dans l'esprit, plus de noblesse de sentiment, aurait donné cinq cent mille francs, non pour faire arrêter, mais pour faire échapper la duchesse de Berry dont l'entreprise n'était qu'une aventure chevaleresque, sans danger pour l'État.
Le fait accompli, Louis-Philippe, qui était l'oncle par alliance de la duchesse de Berry et qui aurait voulu qu'elle fût immédiatement mise en liberté et conduite hors de France, mais qui était roi constitutionnel, forcé de compter avec le ministère, avec les chambres, avec l'opinion, dut accepter la situation que les événements avaient créée.
La duchesse de Berr}% enceinte, fut enfermée dans la citadelle de Blaye, où elle fut traitée avec tous les respects dus à son rang et tous les égards dus à sa situation. La solution de cet incident tut inattendue. Dans la nuit du 9 au lo mai 1853, cette princesse accoucha d'une fille et fit déclarer devant témoins, par son médecin accoucheur, que rien n'était plus régulier que la naissance de cette fille, attendu qu'elle avait épousé morganatiquement et secrètement le comte Hector de Luchesi-Palli, de la famille des princes de Campo-Formio, gentilhomme de la chambre du roi des Deux-Siciles, domicilié à Palerme.
La duchesse de Berry fut ensuite, sur sa demande, conduite à Palerme. On sait qu'elle est morte à Venise.
Une insurrection beaucoup plus sanglante, beaucoup plus dangereuse que celle de la Vendée, éclata, le 9 avril 1834, dans la ville de Lyon. C'était la seconde. Elle fut beaucoup plus grave que la première.
Celle-ci était l'œuvre du comité central de la société secrète des Droits de l'homme, qui exploitait les souffrances de la classe ouvrière pour la pousser à la révolte.
Au fond, c'était un mouvement socialiste et communiste qui tendait à la destruction delà société autant et plus qu'au renversement de la monarchie. La bande des démolisseurs de l'époque préludait aux insurrections de 1848 et de 1871. Seulement elle avait établi son quartier-général à Lyon, d'où elle se proposait de le transporter à Paris, après une première victoire. Heureusement elle n'obtint pas cette première victoire. Elle fut vaincue.
Le 1 3 avril, dans la soirée, à l'heure même où la Tribune, organe de la démagogie, annonçait audacieusement aux Parisiens le triomphe des insurgés lyonnais, ces insurgés, après une terrible et sanglante bataille de cinq jours, déposaient les armes. Mais, le même jour et à la même heure, la lutte qui cessait dans la seconde ville du royaume recommençait dans la capitale.
Le gouvernement avait proposé, le parlement avait voté une loi sur les associations qui devenait aux mains du pouvoir une arme de défense sociale efficace contre les menées souterraines, l'action dissolvante et les complots permanents du socialisme et du communisme. Cette loi était une mesure de salut public. Mais elle désorganisait l'armée du mal.
Les chefs mystérieux ou connus de cette armée le comprirent, et avant que la loi sur les associations eut produit tous ses effets, ils
tentèrent un dernier effort, ils donnèrent à la Monarchie un dernier assaut, ils firent contre la société, qui organisait enfin sa défense, une dernière levée de boucliers. Il y eut une insurrection de deux jours, qui se cantonna dans les étroites et tortueuses rues du cloître Saint- Merry.
Dans ces rues, les insurgés ne furent pas des soldats de l'émeute. Ils furent les assassins de la troupe, qui eut de son côté des emportements inévitables. Ce sont ces emportements qui ont créé la légende des massacres de la rue Transnonnain,
De massacres, il n'y en eut point. Il v eut naturellement de terribles représailles dont la responsabilité remonte à ceux qui les avaient provoquées. L'insurrection de Paris fut vaincue comme l'avait été l'insurrection de Lyon.
C'était la seconde insurrection qui choisissait le quartier Saint Merry pour quartier-général. La première était celle de 1832, qui s'était produite à l'occasion des funérailles du général Lamarque. Thomas-Robert Bugeaud de la Piconnerie, qui devait être maréchal de France, duc d'Isly, et gouverneur général de l'Algérie, les avait combattues et réprimées l'une et l'autre. C'était avant tout un soldat, mais un soldat mêlé aux luttes politiques, un énergique défenseur de la Monarchie et de la société qui aurait vaincu le parti républicain, en 1848, comme il l'avait vaincu en 1832 et en 1834, si on lui avait laissé la liberté de le combattre.
Nous devons négliger des détails, des incidents, des émeutes passagères et des faits parlementaires qui n'ont pas laissé de traces durables dans l'histoire et qui ne sauraient entrer dans le cadre restreint de ce livre où, comme nous l'avons dit, on ne s'attache qu'aux grandes lignes et aux résultats importants.
48o LES BOURBONS DE FRANCE
Les faiseurs d'émeute, nous avons pu le remarquer personnellement, se groupaient généralement, en été, vers quatre heures, autour des portes Saint-Denis et Saint-Martin , au nombre d'environ trois mille. Puis arrivaient des troupes de la garnison de Paris, toujours précédées d'un bataillon de la garde nationale. Le rassemblement était promptement dispersé. Il en est un qui eut moins de courage. Ce fut celui que le maréchal Lobau, commandant en chef de la garde nationale de la Seine, dissipa avec des pompes à incendie.
Ce rassemblement menaçait, dans les palais du Louvre et des Tuileries, le local où était installé l'état-major général de la garde nationale de la Seine et qu'habitait le maréchal Lobau.
Le commandant en chef de la garde nationale de la Seine jugea vite que cette attaque n'était pas dangereuse. « Pas de coups de fusil, dit-il, pas de charge de cavalerie. Amenez-moi des pompes à incendie. » On dirigea alors sur le rassemblement, au lieu d'une fusillade, des colonnes d'eau. Il se dispersa aussitôt. Il y eut un vaudeville au lieu d'un drame.
La tâche de la monarchie de 1830 était quelquefois pénible, comme dans l'affaire de la duchesse de Berry, toujours laborieuse. Après les graves incidents du dehors et du dedans qui l'occupaient et la préoccupaient, elle avait à régler bien des questions spéciales dont nous aurons à donner, à la place opportune, la liste nombreuse.
Le gouvernement du Roi avait présenté, et les chambres avaient voté, l'importante loi politique sur les associations dont il vient d'être parlé. Une nouvelle loi électorale avait été faite, dés les pre- , miers jours de la monarchie de 1830.
La chambre des députés était définitivement organisée, la chambre
LOLIS-PHILIPPE 481
des pairs n'avait qu'une organisation provisoire , qui devint alors également définitive.
On trancha une question, d'une haute importance, laissée en suspens, celle de la pairie, qui était héréditaire et qui devint viagère. Elle perdait son indépendance, elle perdait sa force.
Il est vrai que la pairie héréditaire de la Restauration n'avait pas sauvé Charles X. Elle avait eu assez d'indépendance pour l'avertir. Elle n'eut pas assez de force pour le maintenir. La pairie viagère de la monarchie de 1830 n'eut pas plus d'action en 1848. Mais le peuple était entré en scène, même contre la chambre élective. Que pouvaitelle faire?
Le gouvernement du Roi était respecté en Europe, consolidé en France. Au dehors, il avait applani les difficultés et détruit les préventions de la première heure. Au dedans, il avait rassuré les intérêts, en écrasant par d'énergiques résistances, en muselant par des mesures vigoureuses, la démagogie. ALiis il était lui-même troublé par des dissentiments intérieurs.
Le cabinet conservateur du 11 octobre 1832 s'était péniblement constitué. Ce cabinet s'était déjà modifié, avait déjà été remanié, lorsque des dissentiments éclatèrent entre le maréchal Soult et quelques-uns de ses collègues, à l'occasion du système qu'il convenait d'adopter en Algérie à l'égard des populations indigènes de race arabe et de religion mahométane. Il se retira. Son départ fit passer la Présidence du conseil au duc Victor de Broglie, qui garda, ou plutôt qui reprit le portefeuille de ministre des affaires étran-
gères.
MM. Thiers et Guizot conservaient leurs portefeuilles. C'était comme un triumviral.
Entre la démission du marcchal Soult et la formation de ce cabinet, qui fut celui du 12 mars 1835, ou plutôt celui du 11 octobre 1852, reconstitué, il y avait eu des ministres de circonstance et de passage, presque des intérimaires. Il n'y aurait pas à s'en occuper si, dans ces essais de replâtrage, comme on dirait aujourd'hui, ne s'était déjà produite la rivalité de M. Thiers et de M. Guizot, pour la Présidence du conseil. Ce fut le duc Victor de Broglie qui les départagea.
Le cabinet du 12 mars 183 3 devait traverser de redoutables épreuves : l'attentat de Fieschi et les lois de septembre sur la liberté de la presse, ou plutôt contre la liberté de la presse. Mais avant de poursuivre le récit des événemenls qui devaient agiter et troubler la métropole, puisque nous avons prononcé le nom de l'Algérie, nous allons succinctement résumer tous les faits généraux qui se rattachent à cette France africaine.
La conquête définitive de l'Algérie est l'œuvre personnelle de Louis-Philippe qui, pour la conserver, n'eut pas seulement à lutter contre les désirs secrets de l'Angleterre, son alliée, qui aurait voulu que la France en fît volontairement l'abandon.
L'idée d'abandonner l'Algérie fermentait aussi en France, même à la chambre des députés, où elle eut pour premier apôtre M. Dupin.
M. Dupin était dans cette affaire un véritable chef de comptoir d'un négociant de la Cité, le quartier commerçant de Londres. Il ne songeait qu'à la balance du Doit et de l'Avoir, en francs et en centimes. C'était mesquin, c'était vulgaire.
Mais, pour la gloire de la France et pour son honneur, pour sa
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dignité, pour son intcict, Louis-Philippe était d'une trempe supérieure. Il était l'homme de la paix, sous son régne, car il avait dit, du vivant du duc d'Orléans : « La guerre, ce sera l'affaire de mon fils. »
Mais l'amour de la paix n'excluait pas la prévoyance de l'avenir. L'Algérie pouvait devenir une colonie productive. En attendant, elle était l'école pratique du soldat, école qui a puissamment contribué, en 1854 et en 1859, au succès de l'expédition de Crimée et de l'expédition de Lombardie. Qiii a combattu à TAlma, h Sébastopol, à Magenta et à Solférino ? L'armée d'Afrique.
Qui a formé cette armée d'Afrique? Louis-Philippe, ou du moins, sous son régne et par sa volonté, ses fils, surtout le duc d'Orléans et le duc d'iVumale, avec le maréchal Bugeaud, le maréchal Soult de la monarchie de 1830. Ah! si le duc d'Orléans n'était pas mort avant son père, que n'aurait-il pas fait de la France avec cette armée d'Afrique, lorsqu'il serait monté sur le trône par droit de naissance et d'hérédité !
Nous n'écrivons pas l'histoire spéciale de l'Algérie, nous n'avons donc qu'à signaler la marche des faits militaires, surtout de ceux auxquels les fils du Roi se sont trouvés mêlés sur cette terre d'Afrique que la dynastie des Bourbons a donnée à la France. Charles X y a planté le drapeau blanc, qui était le sien. Louis-Philippe y a promené, de victoire en victoire, de champ de bataille en champ de bataille, de péril en péril, le drapeau tricolore, qui était celui de la monarchie de 1830.
Louis-Philippe n'est pas allé combattre en personne Abdel-Kader, le chef de la résistance arabe, de la résistance kabyle, de la résistance mahométane, mais il y a envoyé, au péril plutôt qu'à l'honneur, quatre de ses fils, et surtout le prince royal, héritier présomptif de la
couronne, le duc d'Aumale qui, possesseur d'une immense fortune que lui avait léguée le duc de Bourbon, aimant le danger pour le danger, risquant sa vie pour risquer sa vie, et ne trouvant rien audessus du métier des armes qu'il aimait avec passion, rêvait de mettre jusqu'à son dernier jour son épée au service de sa patrie.
La question algérienne a, dans ce livre, comme elle l'a eu sous le régne de Louis-Philippe, une importance de premier ordre. Cependant elle n'est qu'un brillant épisode de ce régne si riche en bienfaits de tous genres. Nous allons donc la résumer en quelques pages dont nous empruntons les premiers éléments au récit inachevé des campagnes de l'armée d'Afrique, écrit par le duc d'Orléans, comme nous consultons utilement et fréquemment, pour l'histoire politique, parlementaire et diplomatique de la monarchie de 1830, l'excellent ouvrage de Victor Du Bled.
Sidi el-Mahidin , qui faisait remonter sa généalogie jusqu'au prophète iMahomet, exerçait à Mascara une autorité incontestée, s'étendant de la province d'Oran, de proche en proche, jusqu'au grand désert. Son fils, Sidi el-Nadji, Ouled Mahidin, connu sous le nom d'Abdel-Kader, avait hérité de cette autorité et entamé contre la France une lutte opiniâtre.
Il y avait eu une malheureuse affaire de la Macta, où le général Trezel avait essuyé un grand échec, où Abdel-Kader avait remporté un sérieux avantage. On avait été contraint de traiter avec lui. 11 y avait paix, ou plutôt trêve.
C'est après cette affaire de la Macta, en 1835, que le maréchal Clauzel, accompagné du duc d'Orléans, vint prendre en Algérie la direction des opérations militaires, avec le commandement de l'occupation française, alors restreinte, alors limitée. 11 se trouva en face
LOUIS-PHILIPPE 48s
d'une nationalité arabe puissamment organisée, d'une armée arabe fortement disciplinée.
C'était l'œuvre d'Abdel-Kader, élu du peuple, élu de Dieu, qui imposait son autorité à toute la population musulmane qu'il fascinait et fanatisait, population dont il partageait les passions, dont il servait les intérêts.
Abdel-Kader avait inauguré son régne par le succès de la Macta où l'armée française avait essuyé, nous venons de le dire, un désastre que le maréchal Clauzel eut à réparer. Il résolut d'attaquer l'ennemi de notre domination au cœur même de sa puissance, à Mascara. C'était choisir hardiment le théâtre de la revanche. Cette revanche fut complète.
L'expédition de Mascara partit d'Oran où elle avait été préparée. On y employa pour la première fois les chameaux comme transports de l'armée.
Ferdinand-Philippe-Louis-Charles-Henri, devenu, depuis l'avènement de son père au trône de France, le septième duc d'Orléans, et qui avait également le titre de prince royal, substitué à celui de Dauphin, était né à Palerme le 3 septembre 1810. Il n'avait donc que vingt ans en 1830. Il avait été successivement élevé au collège Henri IV et à l'École polytechnique. Nous avons dit qu'il avait accompagné le maréchal Gérard dans les deux expéditions de Belgique et qu'il s'était signalé surtout au siège d'Anvers. Il était donc naturel de le retrouver en Algérie. On était sûr de le rencontrer partout où il y avait des périls à braver, des ennemis de la France à combattre. Il était de l'expédition de Mascara.
Il y eut d'abord, sur la route, les combats du Sig et de l'Habra, où le duc d'Orléans, avec trois compagnies du 17^' léger et du bataillon
d'Afrique, s'empara de positions qui pouvaient faire obstacle à la marche des troupes françaises et qu'occupaient des troupes arabes. Il y eut ensuite la pénible traversée du col de l'Atlas à travers des chemins impraticables. Enfin on entra dans Mascara qu'Abdel-Kader avait abandonné. On y retrouva et on y reprit les trophées qu'il avait conquis à la Macta.
On était à la fin de décembre 1835. L'armée française souffrait du troid et de la pluie. On se hâta de rentrer à Oran.
Après l'expédition de Mascara, l'expéditon de Tlemcen. Ici nous laissons la parole au duc d'Orléans.
« L'armée parcourt en cinq jours et demi, sans avoir brûlé une amorce, la route directe d'Oran à Tlemcen. Cette route, qui présente les traces d'une ancienne voie romaine, coupe perpendiculairement les rivières et les montagnes qui descendent de l'Atlas vers la mer.
(c Le 13 janvier 1836, la colonne débouchait sur le vaste plateau de Tlemcen, qui occupe le centre d'un immense amphithéâtre de montagnes s'èlevant majestueusement en gradins gigantesques. Des sources limpides, véritables mines d'or sous un climat brûlant, s'échappent avec profusion des cimes neigeuses de l'Atlas, dont elles relient les différents étages par de gracieuses et fraîches cascades, et, après avoir arrosé des forêts suspendues, comme les jardins de Babylonc, au-dessus des divers ressauts de la montagne, ces eaux de cristal viennent se perdre dans la plaine sous les voûtes d'une riche végétation tropicale. Tous les climats, toutes les productions des divers pays se trouvent réunis dans cette magnifique oasis, remplie de beaux villages et garantie du vent desséchant du désert.
Ce lieu, déjà si riche des dons de la nature et encore enrichi par la main de l'homme, réaliserait les descriptions de?, Mille ri une Niiils,
si les ruines qui encombrent le sol ne rappelaient que c'est en Europe maintenant que le vieil Orient, dépouillé de son prestige, doit venir admirer des merveilles rivales de celles dont il ne conserve plus même le souvenir.
« Ici, l'ouvrage de Dieu subsiste seul dans sa beauté primitive, l'œuvre des hommes disparaît.
« Trois villes mortes, mais dont le squelette est encore debout, Mansoura, Tlemcen et Méchouar, forment la réunion des capitales déchues que l'on confond sous le nom de Tlemcen.
(c Leurs monuments, qui portent l'empreinte de tous les siècles et la trace de tous les régnes, attestent les longues luttes que toutes les races, toutes les religions, tour à tour triomphantes et vaincues, ont soutenues pour la possession de ces lieux vraiment privilégiés.
« Mais toutes ces races ont disparu, laissant leurs ossements mêlés dans d'innombrables cimetières. La dernière étincelle de vie vient de s'éteindre dans ce cadavre depuis longtemps parah-sé : les Arabes ont fui cette ville si féconde pour eux: en grands souvenirs.
« Les couloughlis accueillent , avec des illusions promptement détruites, les libérateurs qui mettent fin à un nouveau siège de Troie, auquel il ne manqua peut-être qu'un Homère.
« Pendant six longues années, cette brave garnison avait combattu tous les jours. Séparée, ignorée du reste du monde, sans espérance de secours, sans retraite ni capitulation possibles, destinée à s'éteindre au milieu des Arabes qui l'usaient sans la vaincre, elle a résisté à l'ennemi, au découragement, aux privations; elle a même résisté à l'aveugle complicité de la France avec Abd-el-Kader, n'avant que quatre cents fusils pour huit cents hommes; c'était au milieu des rangs ennemis qu'elle cherchait les armes qui lui manquaient, dans
des luttes individuelles dont le singulier caractère rappelait les combats antiques.
« Le commandant de cette vaillante milice, vieillard de soixante et quinze ans, à l'œil de feu, à la barbe blanche, jeune au combat, vieux au conseil, toujours et partout chef digne et imposant, Mustaphaben-Ismaïl remet aux Français les murailles de cette place qu'il avait gardée pour nous, sans nous et malgré nous.
« Fier du petit nombre de ses guerriers, montrant les brèches de Méchouar avec l'orgueil qu'un vieux soldat apporte à faire voir ses blessures, il s'adresse au maréchal Clauzel dans un langage noble et simple comme sa vie.
« Ces jours-ci, lui dit-il, j'ai perdu soixante de mes plus braves « enfants; mais en te voyant, j'oublie mes malheurs passés, je me « confie à ta réputation. Nous nous remettons à toi, moi, les miens, « et tout ce que nous avons; tu seras content de nous. »
« Mustapha a tenu fidèlement parole. »
L'expédition de Tlemcen, où était le duc d'Orléans qui s'y était deux fois signalé dans les combats de l'Isser, n'avait pas eu de résultats appréciables. Le maréchal Clauzel, revenu d'Oran à Alger, se mit en route pour aller chercher dans leurs cavernes les Hadjouts, auxiliaires d'Abd-el-Kader, qui nous faisaient la guerre en tirailleurs. On eut à franchir l'Atlas que l'on appelle dans le pays les Thermopyles de la Numidie.- On réussit dans cette entreprise.
Établi à Nedroma, au centre du pays des Kabyles, depuis qu'il avait dû abandonner successivement Mascara et Tlemcen, Abd-el- Kader allait se trouver sur le chemin de l'armée française.
Le maréchal Clauzel voulait établir entre Tlemcen et la mer une ligne de communications régulières. Il donna l'ordre d'élever, à
l'embouchure de la Tafna, un poste retranché. Cet ordre fut exécuté à travers des dangers inouis, des combats nombreux, et finalement compromit le sort de nos armes. Des soldats français étaient bloqués à la Tafna. L'entreprise avait échoué. C'était un revers.
On s'émut en France. Le général Bugeaud fut envoyé en Algérie avec trois régiments pour v renforcer l'armée française. Il y rétablit vite la situation.
Le général Bugeaud et l'émir Abd-el-Kader se rencontrèrent au bord d'un ravin profond de la Sickack, qui formait, en tournant sur la gauche, un arc de cercle dont la route de Tlemcen était la corde. Sur la droite, la plaine était coupée par le cours encaissé de la rivière qu'on appelle l'Isser. Le plateau sur lequel devait s'engager l'action se trouvait ainsi fermé par trois ravins escarpés.
Abd-el-Kader avait sous ses ordres douze mille hommes. Le général Bugeaud n'en avait que huit mille.
Ces huit mille hommes marchaient sur trois colonnes. Au centre, était un convoi de ravitaillement et d'approvisionnement que le général Bugeaud conduisait à Tlemcen, et qu' Abd-el-Kader voulait enlever.
L'armée musulmane fut mise en déroute. L'armée française venait de remporter sur elle une brillante victoire.
Rappelé en France par les affaires d'Espagne, Bugeaud laissa de nouveau la direction des opérations militaires au maréchal Clauzel qui'eut la malheureuse idée de les étendre avec des forces insuffisantes.
L'ambition du maréchal Clauzel était de conquérir toute la régence algérienne en s'emparant des places importantes qui n'étaient pas encore au pouvoir de l'armée française. Constantine fut la première de ces places dont il résolut le siège.
Hadji-Achmct régnait à Constantinc, avec le titre de Bey, sur deux millions de sujets arabes et kabyles. II avait l'appui de la Turquie. Il s'approvisionnait par Tunis. Sa capitale est, dit le duc d'Orléans, un de ces lieux privilégiés de la nature, voués à une destinée qui s'accomplit d'une manière constante et immuable à travers les siècles, malgré les transformations du sol et les révolutions de la politique.
Le rocher inaccessible sur lequel devait s'élever successivement la Cirta des Numides et des Romains, avant d'être la Constantine des Vandales, des Arabes et des Turcs, fut toujours l'antre inexpugnable des tyrans de l'Afrique. De ce nid d'aigle, planté au milieu du désert et qui n'avait encore connu de vainqueur que la fivmine, les maîtres de cette ville prédestinée ont toujours bravé des armées, vaincues d'avance, en été, par le manque d'eau, en hiver, par le manque de bois, en toute saison, par les obstacles naturels.
L'entreprise du maréchal Clauzel contre Hadji-Achmed qu'il voulait remplacer par Youssouf, chef d'escadron dans l'armée française, échoua. Ce fut plus qu'un échec, ce fut un désastre.
Le maréchal Clauzel était parti seul en avant avec le duc de Nemours qui commandait une brigade.
Louis-Charles-Philippe-Raphacl, qui était le fils puîné de Louis- Philippe et portait le titre de duc de Nemours, est né à Paris le 25 octobre 1814. Il n'avait donc que seize ans en 1830. Cependant il voulut être, comme son frère, le duc d'Orléans, des deux expéditions de Belgique. En 1836, il était au milieu de l'armée d'Afrique, et, sous les ordres du maréchal Clauzel, il fit partie de cette expédition de Constantine, dont on croyait trouver les portes ouvertes, tandis que tout s'y préparait pour une opiniâtre résistance. Il fallut en faire le
siège, œuvre matériellement impossible avec le chiffre restreint de troupes que comptait l'armée assiégeante.
Le maréchal Clauzel dut battre en retraite. Il fut remplacé par le lieutenant général comte Denis de Damrémont nommé, le 12 février 1837, au commandement en chef de l'armée d'Afrique.
Le général Bugeaud, devenu libre, revenait également en Algérie. Il devait opérer dans la province ou la division d'Oran.
Pendant que le général Bugeaud préparait, par des marches habiles, le traité de paix qu'il devait bientôt signer avec Abd-e!-Kader à la Tafna, le général Damrémont établissait un camp retranché à Boudouaou, dans une forte position stratégique, afin de contenir les tribus hostiles du pays des Issers, qui borde la plaine de la Metidja, à l'est d'Alger.
Damrémont a^-ait livré aux tribus de l'Isser, sur la rivière et dans le village de Boudouaou, un combat acharné où la victoire était restée au drapeau de la France.
Le général Bugeaud ravitailla Tlemcen, ou plutôt alla délivrer la garnison de la faim, et décida l'évacuation de la place. Il résolut également la destruction de la Tafna. Il avait pour instruction l'occupation restreinte et la paix immédiate.
Le 30 mai 1837, '-^^^ convention de paix reçut, à la Tafna, la signature du général français et le cachet du prince arabe. La France se réservait seulement, dans la province d'Oran et dans la province d'Alger, la possession de territoires limités.
Abd-el-Kader devenait maître de tout le pays compris entre Constantine et le Maroc, et il prenait possession des places de Tlemcen et de la Tafna.
L'armée française avait à prendre une éclatante revanche devant
Constantine où le bey Hadji-Achmet était encore debout. Le 23 juillet 1837, Damrémont alla prendre à Bone la direction d'un nouveau siège de cette cité presque imprenable, qui cette fois allait être prise.
En France, on attachait un grand prix au succès de cette entreprise, qui devait être une brillante vïctroie. On alla chercher dans sa retraite, pour lui confier la direction du service de l'artillerie, le lieutenant général Valée, qui fut bientôt le maréchal Valée.
Revenu à l'avant-garde de cette armée dont il avait déjà partagé les souffrances, le duc de Nemours reçut le commandement d'une brigade. Une escadre de cinq vaisseaux coupa les communications par mer de Con stantine avec Tunis et s'embossa devant la Goulette.
« Dans la matinée du 5 octobre 1837, d'après le récit du duc d'Orléans, dont nous allons textuellement reproduire les principaux passages, au monument de Souma, majestueux témoignage de la grandeur de ce peuple romain dont les Vandales eux-mêmes, ces terribles niveleurs, n'ont pu effacer la trace, l'armée salua d'un cri de joie Constantine, qui ressortait, éclairée par un soleil brillant, sur un fond de montagnes des formes les plus belles et des couleurs les plus riches.
« Le 6, on part, dés la pointe du jour, pour gravir le Mansoura, avant que les terres soient trop détrempées. Chaque pas de cette longue montée réveille de nouvelles douleurs; ce sont les stations du Calvaire. Ici, on heurte les débris du convoi pillé par les Arabes ; plus loin, les ossements blanchis des Français décapités semblent avertir les chrétiens du sort qui peut les attendre de nouveau.
ce Les hauteurs se couvrent de milliers de cavaliers : les uns attaquent l'arrière-garde; les autres se groupent, immobiles, sur les divers
étages de montagnes, comme des spectateurs sur les gradins d'un vaste cirque.
« Au fond de l'arène, Constantine semble une fourmilière en proie à une agitation fébrile. Une population nombreuse couvre les places, les remparts et les toits, se serre autour d'immenses drapeaux rouges, ornés de divers emblèmes, et accompagne de ses cris de guerre le bruit de ses canons. Les Turcs seuls défendent les approches de la place en avant d'El-Kantara. La brigade du duc de Nemours débouche la première, les zouaves en tête, sur le .Mansoura, et rejette vivement l'ennemi dans la ville. Le général en chef prend immédiatement ses dispositions d'attaque.
« Le duc de Nemours est nommé commandant du sièçe, avec le capitaine de Salles pour major de tranchée. Le général Trézel est chargé de la défen-^e du Mansoura, où s'établissent le quartier-général et les parcs. Le poste de Coudiat-Aty est confié au général Rulhières, qui l'occupe promptement avec les troisième et quatrième brigades, sans autres pertes que celles occasionnées par les boulets de la place.
« Pour surveiller les sorties, sans trop livrer les hommes aux vues de la place, il fait immédiatement élever, par trois compagnies de sapeurs et deux bataillons, des retranchements en pierres sèches sur les crêtes les plus rapprochées de la ville ; les autres troupes sont disposées pour contenir l'ennemi extérieur. Achmed, en effet, a déjà pris ses contre-dispositions : sa cavalerie s'est rapprochée des lignes françaises, qu'elle enveloppe et menace, surtout vers Coudiat-Aty ; c'est là toujours le point décisif.
« Dès le premier coup d'œil, les commandants du génie et de l'artillerie ont reconnu que ce front est le seul où il soit possible
d'essayer une brèche ; mais, avant d'attaquer directement cette place hérissée de canons, il est nécessaire d'éteindre les feux de la casbah et de prendre de revers et d'enfilade les batteries du rempart de Coudiat- Aty, en se plaçant sur le prolongement de ce front autant que le permettra son extrême obliquité par rapport au Mansoura. Le personnel et le matériel de l'artillerie sont d'ailleurs trop peu nombreux pour conduire à la fois les deux attaques qui sont commandées, celle de Coudiat-Aty, par le chef d'escadron d'Armandy, et celle du Mansoura, par le chef d'escadron Maléchard.
ce Sur ce dernier point, le général Valée a déterminé lui-même l'emplacement de trois batteries. La première, batterie du Roi, pour avoir moins de commandement et plus d'enfilade, prolonge à micôte la courtine de Coudiat-Aty, qu'elle doit battre à six cents mètres avec une pièce de vingt-quatre, deux de seize, et deux obusiers de six pouces. La deuxième, batterie d'Orléans, placée à la droite de la redoute tunisienne, combattra la casbah à huit cents mètres, avec les deux autres pièces de seize et deux obusiers de huit pouces. La troisième batterie recevra les trois mortiers, et tirera de la gauche de la redoute tunisienne sur tous les édifices et sur les batteries à ciel ouvert de la casbah.
(c Enfin, le 9 au matin, le bruit des batteries, jusqu'alors muettes, du Mansoura et des obusiers de Coudiat-Aty réveille l'armée, engourdie dans la boue sous une calotte de nuages bas et lourds qui ressemblent au couvercle d'un tombeau. La violente canonnade, qui interrompt les tirailleries journalières, atteste le courage et l'adresse des artilleurs français et turcs.
« Au bout do quatre heures d'un feu très vif, le lir admirable des assiégeants a éteint toutes les batteries découvertes de la casbah et de
la ville; des pièces sont même démontées dans les casemates. Tout ce qu'on pouvait attendre de cette attaque était obtenu.
« Le siège entre dans une nouvelle phase : c'est à effectuer ou à empêcher l'ouverture de la brèche que vont tendre tous les efforts.
« Pendant la nuit, les assiégeants avaient recommencé à creuser dans le roc de la batterie de Nemours, placée en hce de ^l'isthme de terre qui rattache la montagne de Coudiat-Aty à l'excroissance de granit sur laquelle est bâtie Constantine. Sur la portion la plus saillante de cette courtine sans fossés et sans glacis, les flanquements sont faibles et le mur est vu jusqu'au pied. En le masquant, Ben- Aïssa, qui défendait Constantine au nom du Bey, eût cru l'affaiblir, car les Arabes, comme les enfants, jugent seulement de la puissance d'une fortification d'après la première impression qu'elle leur cause. Mais il savait que ce serait là le point d'attaque, et il avait couronné le rempart d'une grande batterie casematée à onze embrasures, toutes armées de pièces de bronze et entrecoupées de créneaux réguliers. C'est à l'angle de cette batterie, limitée à gauche par une maison casematée avec deux embrasures et cinq autres plus loin, et flanquée, à droite, par la grande caserne à trois étages des janissaires, que le général Valée a reconnu le seul point où l'on puisse essayer une brèche. « La construction de la batterie de Nemours à cinq cents mètres de ce formidable dispositit de défense, sans aucune communication couverte en arriére, et sous le leu plongeant et non combattu de la place, était déjà une œuvre hardie et difficile. Le général Valée tenta plus encore : sans attendre l'expérience du tir, dont il craignait que l'effet, à cette distance, ne fût trop lent sur une maçonnerie compacte et terrassée, il résolut de rapprocher plus tard les canons destinés à battre en brèche.
« L'ennemi sent l'étreinte des Français se resserrer et s'afFerrnir; mais il voit leurs projets sans découragement, et combat avec une rage nouvelle pour reculer l'heure fatale.
« Le 10 au matin, un mouvement combiné s'opère contre les Français, obligés, par le feu du front de Coudiat-At)^ de suspendre la construction de la batterie de Nemours. Les cavaliers d'Achmed essayent de couper la communication entre Mansoura et Coudiat- Aty, et livrent plusieurs combats aux assiégeants, dont l'effectit diminue à mesure que les travaux et les dangers du siège commencent. Les sorties journalières de la garnison sont empreintes, cette fois, d'un caractère particulier de fureur, mais ne sont que de stériles protestations contre les avantages acquis à l'attaque ; les Turcs surtout s'acharnent contre les retranchements de Coudiat-Aty.
« Le duc de Nemours et le général Damrémont s'élancent au delà du parapet. Six des officiers qui les suivent tombent frappés autour d'eux ; mais les Turcs, chargés à la baïonnette de haut en bas, sur la pente la plus verticale de Coudiat-Aty, par les soldats de la légion étrangère, que le duc de Nemours excite en allemand, sont délogés des ravins où ils s'étaient blottis et rejetés en désordre jusque dans la place.
« La journée du 1 1 allait être décisive, et les Français ne sont point encore prêts à commencer le tir en brèche. La nouvelle batterie n'est point encore élevée: la dureté du roc de la batterie de Nemours en a retardé l'armement; les sacs à terre ont manqué pour les autres batteries, dont les parapets ont été faits en partie avec des pierres et des briques. La perplexité des chefs de l'armée s'accroît de moment en moment, car la limite du séjour possible devant la place, marquée par l'état des munitions de bouche et de guerre, s'approche avec une
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effrayante rapidité. Mais la conscience de celte situation inspire à chacun un paroxysme d'efforts héroïques.
(c Le capitaine d'artillerie Caffort amène en plein jour les pièces de la batterie de Nemours; l'attaque de Coudiat-Aty ouvre aussitôt son feu. 11 faut faire brèche, et faire brèche en six cents coups, ou périr, et périr sans gloire. L'armée, silencieuse et inquiète, suit avec angoisse les progrés d'un travail duquel dépend son destin.
« Enfin, à trois heures, un coup d'obusier, pointé par le général Valée lui-même, détermine le premier éboulement. La confiance renaît et s'annonce par les cris de joie des soldats, qui ne doutent plus de leur succès, puisque Constantine est accessible à leurs baïonnettes. Pour la première fois, un morne silence régne dans cette ville livide, éclairée par les pâles rayons du soleil d'automne qui vient de paraître.
(c Le 12 au matin, le général en chef Damrémont, accompagné de tout son état-major, se rendait à la nouvelle batterie de brèche par un chemin entièrement vu de la place. Un premier boulet passe sur sa tête; on l'engage à hâter le pas et à ne point dédaigner cet avertis- • sèment : « C'est égal, » répondit-il avec ce calme et ce courage qui le caractérisaient. Un second boulet ricoche aussitôt en avant, couvre de terre tout le groupe, et renverse le général en chef, qui tombe mort entre le duc de Nemours et le général Rulhières. , « Le bey de Constantine envoie un parlementaire au général Valée qui a dû prendre le commandement en chef par droit d'ancienneté.
« Il est trop tard, répond le général Valée ; nous ne traiterons que « dans Constantine. »
« Et il dicte ses ordres pour l'assaut.
« Le 13, à neuf heures du matin, après une furieuse mêlée de deux heures, Constantine est prise ; les soldats couronnent tous les édifices, et, se tournant vers l'armée qui les admire, ils annoncent leur triomphe par le cri unanimement répété de llvc le Roi!
« Le quartier général s'établit au palais du bey, séjour étincelant de toutes les féeries des Mille et une Nuits. Achmed en a 'retiré son trésor, mais il y a oublié son harem, destiné, selon les usages de l'Orient, où la femme n'est qu'une chose, à devenir le prix de la victoire.
« A la vue du drapeau tricolore arboré sur sa demeure, le Bey verse de grosses, larmes, et fuit en poussant des imprécations. 11 est détrôné, car il ne trouvera plus que des ennemis et point de refuge dans cette population nomade, contre laquelle les murs de Constantine servaient d'asile à sa tyrannie.
« Le 17 octobre, le colonel Bernelle, parti de Medjez-Amar dés l'arrivée du 61^ régiment, envoyé de France, amena à Constantine un convoi de ravitaillement.
« Dans les rangs de cette colonne marchait le prince de Joinville, lieutenant de vaisseau à bord de VHemiIe, et qui se vengea bientôt au Mexique d'être arrivé trop tard cette fois pour partager les dangers de son frère, le duc de Nemours. »
La prise ùc Constantine remua profondément, en France, les esprits et les coeurs.
Le général comte Valée reçut le bâton de maréchal et garda le commandement en chef des troupes d'Algérie.
A la guerre, comme en politique, rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire. Le maréchal Valée était entré dans Constantine. Mais il fallait organiser la conquête, il fallait l'organiser en prévision
surtout de luttes nouvelles, il fallait l'organiser au moins dans les territoires où notre domination était reconnue.
Le maréchal Valée résolut d'opposer à ce qui constituait l'empire d'Abd-el-Kader, empire qu'il avait l'art de toujours accroître, de toujours étendre, en dehors des stipulations du traité de laTafna, une barrière compacte par la création de communications faciles entre la province d'Alger et le heylik de Constantine. Il forma, dans le but de réaliser cette combinaison, un corps d'opération dont il prit lui-même la direction et qui se composait de trois divisions.
C'est alors que le duc d'Aumale fit ses débuts à l'armée d'Afrique.
Henri-Eugéne-Philippe-Louis , duc d'Aumale, est né à Paris le i6 janvier 1822. Il avait dix-huit ans en 1840. Il avait été élevé, lui aussi, au collège Henri IV. Son instruction militaire s'était faite au camp de Fontainebleau. Ses deux frères, le duc d'Orléans et le duc de Nemours, avaient eu, sous la Restauration, le grade de colonel. Les temps étaient changés. On était sorti des vieilles traditions de l'ancienne Monarchie. C'est avec le simple grade de chef de bataillon qu'il servit d'abord, en 1840, dans l'armée d'Afrique, en qualité d'officier d'ordonnance de son frère aîné.
On a vu que le maréchal Valée avait formé trois divisions.
La première division , dont le centre était dans la province de Constantine, était commandée par le duc d'Orléans. Elle ne comprenait que six faibles bataillons des 2^ et 17'^ légers, du 2^^ de ligne, quatre escadrons des i'^"' et 3"^ chasseurs, des spahis, un détachement de sapeurs et quatre obusiers de montagne.
Elle partit de Philippeville avec l'ordre de se porter de Constantine à Alger, en passant à Sétif, aux Portes de. Fer et à Hamza, par une
marche d'environ cinq cents kilomètres, dans des contrées inconnues et à peu près inabordables.
La deuxième division, que commandait le lieutenant général Galbois, devait se borner à appuyer la première division jusqu'aux limites de la province de Constantine qui ne devait pas être dégarnie.
La troisième division, que commandait le lieutenant général Rulhiéres, comptait cinq bataillons, huit escadrons, une batterie de campagne et une compagnie du génie. Elle devait paraître sur rOued-Khadara au moment où la première division s'approcherait d'Alger, afin de la soutenir, en se portant à sa rencontre, lorsque la seconde division serait mise par la distance dans l'impossibilité de l'appuyer.
L'opération commença vers le 15 octobre 1839. Elle réussit à merveille. Mais le duc d'Orléans la jugea téméraire, k C'est, dit-il, un exemple bon à citer, mais jamais à imiter. »
Nous lui laissons la parole dans cette affaire où il était au premier rang.
« Jusqu'à Sétif, dont la colonne expéditionnaire compléta l'établissement, la marche fut une facile ovation au milieu des musulmans, qui, pour la première fois, recevaient en triomphe un prince chrétien ; mais là commençaient les difficultés.
« Les obstacles naturels étaient immenses; il était impossible de suivre la voie romaine de Sitifis à Césarée, qui, passant au sud des Portes de Fer, traversait les États de l'Émir. Il fallait cheminer à vol d'oiseau de Sétif à Alger, à travers des montagnes inconnues, inaccessibles, coupées par de nombreuses rivières, que les pluies pouvaient grossir en une nuit et qu'on n'avait aucun moyen de franchir, et
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habitées par une population nombreuse et indépendante de Kabyles qui s'y étaient réfugiés.
« On était à la fin d'octobre, à l'époque où les chaleurs sont encore fortes et les pluies déjà fréquentes. La division du duc d'Orléans ne comptait que deux mille cinq cents baïonnettes et deux cent-cinquante sabres pour vaincre une résistance dont la probabilité s'augmentait en proportion de la fliiblesse de la colonne, et pour escorter un convoi 'qui devait suffire à tous ses besoins, depuis Sétif jusqu'à Alger.
« Mais cette poignée de soldats endurcis, conduite par des officiers d'élite, était pleine d'enthousiasme, et se sentait entraînée par les difficultés mêmes vers une entreprise q.ui avait le charme de l'inconnu et du romanesque.
« La division d'Orléans, composée aussi légèrement que possible, franchit en neuf jours les soixante-huit lieues qui séparent Sétif d'Alger, malgré deux combats, quinze passages de rivière à gué, un convoi de neuf cents animaux très chargés, des montagnes affreuses sans chemins; et, non seulement elle n'y laisse ni un mulet, ni un homme en arrière, quoique l'infanterie porte six jours de vivres et soixante cartouches, mais elle enlève à l'ennemi des prisonniers et des chevaux.
« En partant de Sétif, les deux divisions d'Orléans et de Galbois font vingt-quatre lieues en trois jours, à la boussole, à travers pavs ; cette course au clocher assure la réussite de l'expédition, en dérobant à l'ennemi le passage féerique des Bibans ou Portes de Fer.
« Ce défilé célèbre, et plus ditficile encore que la renommée ne l'avait dit, est la seule entrée donnant accès, vers l'est, dans l'agglomération de montagnes sauvages et amorphes dont le Djurdjura est
le pic principal, et qui couvre près de douze cents lieues carrées de pays entre Bougie, Ouennougha et l'Oued-Kaddara.
« Un phénomène géologique extraordinaire a relevé verticalement sur une vaste surface, les couches horizontales des roches calcaires dont cette partie de l'Atlas est formée. L'action des siècles a détruit les couches plus friables qui remplissaient les intervalles de ces stratifications parallèles, en sorte qu'aujourd'hui ces murailles naturelles, distantes de quinze à trente mètres, se succèdent pendant près d'une lieue, s'èlevant jusqu'à une hauteur de cent à deux cents mètres.
« La seule brèche pratiquée à travers ce feuilleté de montagnes grandioses a été frayée par l'Oued-Biban ou Bou-Kton, torrent salé dont le lit, encombré de cailloux roulés et de débris de toute espèce, n'a parfois qu'un mètre ou deux mètres de large. Il n'a point sillonné en ligne droite les faces verticales des rochers qui les surplombent, et il n'y a pas un recoin de ce sombre défilé où l'on ne soit à la fois vu de plusieurs de ces remparts, qui se donnent ainsi un flanquement mutuel, et dont le sommet, dentelé par une incroyable bizarrerie de la nature, est percé d'ouvertures ovales disposées comme des meurtrières.
« La pluie ou la moindre résistance rendent le passage impossible. Les eaux, arrêtées par les rétrécissements auxquels on a donné le nom de Portes de Fer, à cause de leur couleur noire, s'élèvent quelquefois jusqu'à trente pieds au-dessus du sol, puis s'échappent avec violence dans une étroite vallée qu'elles inondent entièrement; et telle est la disposition, unique sur le globe, de cette forteresse naturelle, que quelques hommes avec des pierres suffiraient pour y arrêter une armée, car celle-ci ne pourrait ni les voir, ni leur répondre. Les crêtes ne peuvent être ni couronnées régulièrement, étant toutes
parallèles et isolées entre elles en même temps que perpendiculaires à la direction du lit du torrent; ni tournées, car les ressauts de ces déchirements étranges se prolongent fort au loin jusqu'à un pêlemêle de rochers anguleux, de maquis épineux et de précipices infranchissables.
« Aussi le duc d'Orléans renonça-t-il aux précautions militaires d'usage, dont l'essai infructueux eût demandé plusieurs jours et exigé dix mille hommes. Il lance à toute course les compagnies de voltigeurs commandées par le lieutenant-colonel Drolenvaux, qui traversent le défilé, en occupent l'issue et reviennent par les hauteurs, aussi loin que possible, au devant de la colonne; celle-ci, forte de moins de trois mille hommes, mit quatre heures à défiler, un par un, dans cet effroyable coupe-gorge.
« A peine l'arriére-garde en était-elle sortie, à peine les Cheikhs, les Beni-Abbés, retenus dans le passage comme guides et comme otages, étaient-ils rendus à leurs tribus, que quelques coups de fusil et un orage violent rendirent évident pour le dernier soldat le bonheur particulier qui avait protégé cette téméraire entreprise.
« Le maréchal Valée, Justement fier d'avoir dirigé les soldats français dans cet enfer respecté par les Romains eux-mêmes, y puisa la conviction que cette fantastique combinaison de bouleversements impossibles à décrire n'a jamais été et ne sera jamais une route militaire, et qu'il fallait chercher ailleurs la communication régulière et habituelle d'Alger avec Constantine.
« Au delà des Portes de Fer, la colonne se trouva aux prises avec de nouvelles difficultés ; ce fut d'abord le manque d'eau potable : la division qui, pendant cinquante-deux heures, côtoya les eaux magnésiféres de l'Oued-Bou-Kton, endura le cruel supplice de la soif en
présence d'un liquide n'ayant de l'eau que l'apparence et que les animaux eux-mêmes refusaient avec dégoût. Calme dans les privations, infatigable dans les marches, la division, qui n'avait ni traînards ni malades, surprit ensuite, par une marche de nuit, le fort d'Hamza, carré étoile, avec muraille de dix métrés de haut et onze pièces de canon sans aiïût. Ben-Salem, bey de Sébaou pour Abd-el-Kader, ne défendit pas ce poste, important cependant par la belle position militaire qu'il occupe sur une sorte de table commandant la réunion de trois vallées qui mènent à Alger, à Bougie et aux Portes de Fer, et au pied d'un col déprimé conduisant à Médéah. Mais, lorsque les Français furent engagés dans les montagnes affreuses qui séparent Hamza du Fondouk, et où le chemin, fréquemment coupé par les rivières qu'il faut passer à gué, est tantôt un escalier de rochers roulants encaissés sous une voûte de broussailles, tantôt un sentier en saillie sur des précipices, Ben-Salem protesta par les armes.
« Après deux affaires d'arriére-garde àBeni-Djaad et à Ben-Hini, où l'ennemi fut rudement repoussé, Ben-Salem s'éloigna, et, le 2 novembre 1839, la division d'Orléans terminait par une entrée triomphale à Alger une longue et périlleuse opération, dont les connaisseurs seuls apprécièrent le mérite, mais dont le côté romanesque frappa l'imagination du public, souvent injuste pour la prudence, mais toujours séduit par la témérité heureuse. »
La mort a surpris le duc d'Orléans avant qu'il ait pu terminer l'histoire de la conquête de toute l'Algérie. Il n'a même pu la continuer jusqu'au- point où lui-même avait conduit cette conquête, que son frère, le duc d'Aumale, devait achever; mais il termina les notes que ses fils ont pieusement recueillies et publiées en constatant que les résultats de l'expédition des Portes de Fer étaient au-dessous des
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dangers et des efforts de cette opération. Le pays était soumis. La route militaire qui devait relier Alger et Constantine n'était pas faite. Elle ne pouvait être construite que sur le territoire imprudemment cédé â Abd-el-Kader par le traité de la Tafna. La guerre allait le lui reprendre et nous le rendre.
La traversée des Portes de Fer ne devait pas être la dernière action d'éclat du duc d'Orléans sur la terre d'Afrique. A la reprise des hostilités, qu 'Abd-el-Kader avait le premier rouvertes , il vint reprendre le commandement de sa division. Le jeune duc d'Aumale, on le sait déjà, alors chef de bataillon au 4^= \égef, était son officier d'ordonnance.
Sur l'ordre d'Abd-el-Kader, les beys de Milianah et de Médéah avaient donné le signal de la guerre. Ils avaient envahi la Mehdja. Le général Valée forma rapidement à Blidah, au sud d'Alger, un corps expéditionnaire qui comprenait deux divisions et une réserve. 11 confia au duc d'Orléans le commandement de la première division, donna au lieutenant général de Rumigny celui de la seconde division et se mit à la tête de la réserve.
Le 27 avril, l'expédition franchit la Chiffa, qui était la limite de nos possessions, d'après le traité de la Tafna, qu'Abd-el-Kader venait de rompre. Le duc d'Orléans était en tête avec sa division.
A quatre heures, le corps expéditionnaire était réuni à quelque distance du lac Alloulat. L'ennemi déboucha par la gorge de l'Oued- Jer.
Le duc d'Orléans, qui était à l'aile droite, s'avance vers l'Oued-Jer, et envoie le duc d'Aumale porter au i'-'' régiment de chasseurs d'Afrique l'ordre de charger.
Le duc d'Aumale part au galop porter cet ordre et fond sur les
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Arabes a la tête d'un escadron. L'ennemi est rejeté sur la rive droite de l'Oued-Jer et cherche un refuge sur les sommets de l'Afîroun.
Le maréchal Valée voulait occuper Médéah, qui est au pied de la chaîne du petit Atlas. On ne peut y arriver qu'en franchissant le col de la Mouzaïa. C'est le duc d'Orléans qui reçut la mission difficile et périlleuse de s'emparer de ce point où Abd-el-Kader avait élevé des redoutes et placé des batteries. Il divise ses hommes en trois colonnes. Parti à quatre heures du matin, il donne, vers midi, le signal de l'attaque. Le duc d'Aumale était prés de son frère. Il courut à pied, à la tête des grenadiers, l'épée haute, dans la dernière redoute. L'ennemi, délogé de ses positions prit la fuite. Deux jours après on entrait à Médéah.
Après ce brillant début, le duc d'Aumale qui venait de recevoir le baptême du feu, rentra en France, ainsi que le duc d'Orléans.
La guerre algérienne change de but et de caractère. Le ministère du 29 octobre 1840 était constitué. Le Roi put décider que toute l'Algérie serait conquise par nos armées et qu'elle deviendrait une terre de France, la France africaine, patriotique et grande pensée qui était heureusement réalisée le jour où commença la déplorable campagne des banquets.
C'est d'abord au général Bugeaud que fut donnée la mission de fonder, par la victoire et par l'épée, notre vaste colonie de la Méditerranée. A la même heure, le duc d'Aumale retournait à Alger avec le grade de lieutenant-colonel du 24^^ de ligne. Il y débarqua le 19 mars 1841.
Un mois après, le duc de Nemours, lui aussi, revenait en Algérie, où il prenait le commandement d'une division. Les deux frères se
distinguèrent, l'un dans une aiïaire de Médéah, l'autre dans une affaire de Milianah.
Le duc d'Aumale quittait momentanément l'Algérie avec le grade de colonel du 17*^ léger qu'il ramenait en France.
La rentrée en France du duc d'Aumale à la tête du 17*= léger fut une longue ovation de Marseille à Paris, où il arrivait le 13 septembre 1841. Le prince royal et le duc de Nemours étaient accourus au devant de leur frère. Le peuple criait : Vive le Roi ! \'ive le duc d'Aumale! Vive le 17= léger!
Tout à coup un assassin, du nom de Quénisset, sort des rangs de la foule et décharge sur le duc d'Aumale son pistolet presque à bout portant. La balle n'atteignit que le cheval d'un officier de l'escorte. Ce cheval tomba foudroyé.
Le régiment continua sa marche vers le palais des Tuileries où le Roi venait le recevoir à la grille de la place du Carrousel.
L'indignation populaire fit justice du misérable qui avait attenté aux jours du duc d'Aumale qui demanda et obtint que son assassin ne montât pas sur l'èchafaud.
Le duc d'Aumale retourna en Algérie en 1842 avec le grade de maréchal de camp.
Le général Bugeaud résolut d'intimider les populations de ces contrées. Il prépara une expédition, qui se composait de trois colonnes. Le duc d'Aumale eut le commandement de l'une de ces trois colonnes.
Cette expédition eut d'heureux résultats momentanés. Les tribus, qui s'étaient plusieurs fois soulevées à la voix d'Abd-el-Kader, abandonnèrent sa cause. Mais leur soumission laissait toujours debout la puissance du fanatique ennemi de la France. Le duc d'Aumale allait
5o8 LES BOURBONS DE FRANCE
lui porterie premier coup. Le gouverneur général lui avait confié le commandement supérieur de la province de Tittery dont Médéah était le siège.
Le d^uc d'Aumale s'était déjà signalé par plusieurs coups de main aussi heureux que hardis dans la province de Tittery qui échappa à Abd-el-Kader, lorsqu'il reçut l'importante et dangereuse mission de lui prendre sa smalah que gardaient cinq mille réguliers, et qui comprenait ses femmes, ses entants, ses drapeaux, ses trésors, ses provisions, ses munitions; la smalah, qui était comme son sanctuaire, comme son foyer de famille !
Le 10 mai 1843, le duc d'Aumale, à la tête d'une poignée de braves, se dirige vers Goudgilah où l'on croit qu'est la smalah. On arrive à cette localité.
La smalah était déjà partie. Elle était allé camper prés des sources du Taguin,
Le duc d'Aumale court à la tête de cinq cents cavaliers vers les sources du Taguin. Il les atteint; on aperçoit une ville de tentes installée prés de ces sources. C'est la smalah.
Mais attaquer avec cinq cents cavaliers une garde de cinq mille réguliers, élite des tribus musulmanes, c'est aller à la mort. Autour du duc d'Aumale, on hésite, et comme on lui demande ce qu'on va faire : « Entrer là dedans, pardieu, » répond-il, en montrant la smalah. Il s'élance à la tête des cinq cents cavaliers qu'il commande et que son audace électrise.
Le combat dure deux heures. L'infanterie régulière d'Abd-el-Kader avait été tuée ou dispersée. On prit son trésor, toute sa correspondance, un canon, quatre drapeaux et l'on fit plus de trois mille prisonniers. Nos pertes étaient insignifiantes.
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Ce coup d'audace, cet acte de bravoure fut l'événement du jour en France. En Algérie, il devint le signal du déclin de la fortune d'Abdel-Kader que les populations musulmanes, qu'il entraînait au combat, commencèrent à ne plus croire invincible. Sa smalah prise, pour ces populations superstitieuses, il n'était plus le dieu.
Nous avons dit que nous n'écrivons pas l'histoire spéciale de l'Algérie. Il nous est donc permis et commandé de ne nous arrêter, surtout après l'expédition aussi heureuse que téméraire des Portes de Fer, qu'aux grandes lignes et plus particulièrement aux faits auxquels sera désormais glorieusement mêlé le nom du duc d'Aumale.
Est-ce parce qu'il était fils du Roi ?
Non, c'est parce que la présence des princes de la famille royale sur le seul théâtre où ils pussent alors exposer leur vie dans les jeux sanglants de la force et du hasard attestait l'importance que Louis- Philippe attachait à l'entière occupation et à la complète soumission de l'Algérie. Il faut insister sur ce détail, pour qu'il soit juste de rappeler à la France ^ue si Charles X est tombé sur la prise d'Alger, la monarchie de 1830 s'est écroulée sur la conquête de l'Algérie.
Singulière destinée! En 1 814 la dynastie des Bourbons, reprenant possession du trône de Henri I\' et de Louis XI\', comptait deux branches, la branche aînée et la branche cadette. L'une et l'autre sont parties pour l'exil, emportées par le vent des révolutions au delà de la Manche, vers .la côte anglaise, et l'une et l'autre en partant font à la France, qui les rejette, un legs de puissance et de gloire.
Après la prise de la smalah d'Abd-el-Kader, le duc d'Aumale ne quitta l'Algérie que pour y revenir bientôt avec le grade de lieutenantgénéral et pour y prendre le commandement de la province de Constantine.
Dans l'intervalle, le duc d'Aumale avait épousé, en novembre 1844, la princesse Marie-Caroline-Augusta de Bourbon, fille du prince de Salerne, de la maison royale de Naples, qui est morte le 6 novembre 1869 et qui lui a donné deux fils, morts jeunes, l'un en 1866, avec le titre de prince de Condé, l'autre en 1873, avec le titre de duc de Guise.
Dans sa nouvelle situation, le commandant de la province de Constantine fit plusieurs expéditions militaires toutes couronnées de succès. Il fit davantage. Il jeta les bases d'une organisation administrative, d'une colonisation civile dont la France actuelle bénéficie encore.
L'homme de gouvernement se montrait après l'homme de guerre.
Deux faits viennent à l'appui de cette vérité. Le duc d'Aumale s'était mis à la poursuite du kalifat d'Abd-el-Kader, réfugié avec ses richesses dans l'oasis de Méchounéche, auprès des montagnes de l'Aurés. Un fort construit sur une arête très vive offrit de la résistance.
D'après le rapport officiel de cette affaire, il y eut un moment où le corps expéditionnaire parut prêt à reculer. Le duc d'Aumale fait avancer alors des obusiers et dirige leurs feux sur les crêtes, puis fait mettre la baïonnette au canon, défend aux soldats de tirer et s'avance résolument à leur tête. Les projectiles ne cessaient de tomber autour de lui. Le duc de Montpensier, qui l'accompagne, est atteint au front. Il continue sa course, arrive le premier, suivi de quelques hommes, au sommet de la montagne qu'abandonnent promptement les Arabes effrayés,
« Vous le voyez, dit alors le duc d'Aumale à ceux qui l'entouraient, voilà comment il faut aborder l'ennemi. »
La tribu des Haractas était inscrite au rcile des contributions de guerre pour cent mille francs. « Cette somme, dit le dacd'Aumale au chef de cette tribu, te donne droit à dix mille francs. Tes déprédations se sont élevées l'année dernière à cent quarante mille francs, c'est donc un total de deux cent cinquante mille francs à percevoir; je m'en charge. » Quinze jours après, cette somme entrait dans le trésor de la province.
Les événements politiques se précipitaient en France ; les événements militaires se pressaient en Algérie.
En juin 1846, poursuivi, comme on dit vulgairement, l'épée dans les reins, par le duc d'Aumale, Abd-el-Kader s'était enfui dans le Maroc. Mais avant de prendre le chemin de l'exil, il avait donné à Bou-Homedi, qui en avait la garde, l'ordre de massacrer trois cents officiers et soldats français faits prisonniers l'année précédente. L'œuvre de la guerre était presque achevée. Il ne restait plus guère à soumettre que la Kabylie.
Le gouverneur général était devenu le maréchal Bugeaud, duc d'Isly. Après ce glorieux dénouement d'une brillante campagne, où il avait eu à détendre l'intérêt de la France contre l'empereur du Maroc, il émit un plan de colonisation qui exigeait le vote d'un crédit que la chambre des députés refusa. Il donna sa démission et fut remplacé par le duc d'Aumale.
Surveillé du cQté de l'Algérie qu'il inquiétait encore et du côté du Maroc qu'il troublait toujours, Abd-el-Kader se trouvait dans une situation plus que difficile, lorsque le duc d'Aumale prit possession du poste de confiance auquel le Roi et le ministère l'avaient appelé.
Abd-el-Kader eut à soutenir une dernière lutte, non contre les soldats de la France, mais contre les tribus de la Kabvlie. Puis il
voulut prendre le chemin du désert, mais il était dit qu'il serait prisonnier du duc d'Aumale.
C'est à Nemours, l'ancienne Djemaraa-Ghazaouah, qu'Abd-el- Kader fut conduit devant le nouveau gouverneur général qui le reçut entouré de son état-major, le fit embarquer pour Paris dés le lendemain, et attribua généreusement tout le mérite de cette importante soumission au maréchal duc d'Isly qui l'avait, il est vrai, préparée.
Le duc d'Aumale organisa l'Algérie qui fut divisée, comme la France, en départements et en communes. Il s'occupa de préparer une expédition dans la Kabylie, qui était encore indépendante et qu'il était nécessaire de soumettre à notre domination ou de rejeter dans le désert. Il se proposait ensuite de travailler laborieusement à l'assimilation aussi complète que possible des races indigènes conquises à la race conquérante, ce qui était le meilleur moyen de coloniser un pays qui avait été naguère le grenier d'abondance des conquérants et des maîtres du monde. On allait créer des villages européens.
La catastrophe du 24 février 1848 surprit le duc d'Aumale au milieu de ses préparatifs militaires et de ses préoccupations colonisatrices. Il donna sa démission de gouverneur général de l'Algérie.
Le 5 mars 1848, le duc d'Aumale quittait l'Algérie où il laissait de glorieux souvenirs, mais en la quittant il la remettait conquise et soumise aux mains du gouvernement provisoire. On s'est demandé alors en France et en Europe s'il n'aurait pas dû accourir à Paris avec l'armée d'Afrique, renverser ce gouvernement provisoire né d'une insurrection dont la victoire inattendue avait semé dans tous les départements la défiance et l'épouvante.
C'eût été la guerre civile. Elle ne pouvait entrer dans la pensée de
LE DUC D'AUMALli