‹ Les Bourbons de FranceChapitre 13 sur 17 · NE EN · texte numérisé non relu

NE EN

ce fils de Roi qui avait terminé ses adieux à ses compagnons d'armes par ces mots sortis de son cœur de patriote :

« Officiers, sous-officiers et soldats, j'avais espéré combattre encore avec vous pour la Patrie. Cet honneur m'est refusé, mais du fond de l'exil mon cœur vous suivra partout où vous appellera la volonté nationale ; il triomphera de vos succès. Tous mes vœux seront toujours pour la gloire et le bonheur de la France. »

Voilà le prince, esclave de la discipline et du devoir jusqu'à l'abnégation ; voilà le général dont la République a par deux fois brisé la vaillante épée.

Dans son exil d'Angleterre, en 1848, comme dans sa retraite de Chantilly en 1871, époque de son élection comme membre de l'Académie française, le duc d'Aumale s'est adonné à l'histoire et à la critique militaires. Il a publié autrefois, sous divers pseudonymes, de remarquables écrits spéciaux. Aujourd'hui il achève son admirable étude sur les princes de la maison de Condé. L'homme de plume après l'homme de guerre. C'est César écrivant ses commentaires sur la guerre des Gaules.

Cette étude, le général duc d'Aumale la termine dans les tristesses d'un second exil, qui doit lui être d'autant plus douloureux qu'il est le résultat, non d'une révolution politique, mais d'une persécution personnelle.

Ce livre n'est pas une œuvre de polémique et de discussion actuelles. On comprendra cependant que nous devons consacrer quelques lignes spéciales à la grande figure du quatrième fils de Louis-Philippe, figure devenue doublement historique , par sa glorieuse participation aux faits de guerre de l'Algérie et par l'acte de donation à jamais mémorable, qui a fait l'Institut de France l'héritier

perpétuel du riche et magnifique domaine de Chantilly, avec toutes les forêts qui en dépendent, avec toutes les splendides et rares collections artistiques et littéraires que renferme la célèbre résidence des Condé.

M. Jules Grévy, Président de la République, avait suggéré, autorisé ou signé deux actes successifs, injustifiables et injustifiés, le premier également applicable, du reste, au duc de Chartres et au duc d'Alençon, le second atteignant tous les princes d'Orléans ; l'un, de février 1885, faisant sortir des cadres de l'activité, l'autre, de juillet 1886, rayant des cadres de l'armée, le général duc d'Aumale, qui avait pourtant présidé, avec une rare compétence, le procès Bazaine, en 1873, et formé avec une grande supériorité le corps des troupes de défense dont le siège est à Besançon.

Le dernier de ces deux actes d'hostilité comblait la mesure. Le général duc d'Aumale, dont on conçoit la légitime irritation, adressa alors à M. Jules Grévy une fière lettre, une lettre indignée dont vo'ici le texte :

« Chantilly, le ii juillet i8S6.

« A monsieur le Président de la République jrançaise.

« Monsieur le Président,

ce II y a trois ans , sans prétexte , sans précédent, vous m'avez infligé la plus sévère des peines disciplinaires.

« J'ai gardé le silence.

« Il ne me convenait pas de rompre un lien qui, s'il me retenait dans votre dépendance, me rattachait à l'armée française.

« Aujourd'hui, en me faisant rayer des contrôles, vous me dégagez de cette contrainte, mais vous touchez à la Charte de l'armée.

« Sans tenir compte des titres conquis à la guerre ou garantis par la loi, vos ministres vont frapper, jusque dans le cadre deréservedes armées de terre et de mer, des hommes sans reproche, honorés par leurs services et par un dévouement légendaire à la Patrie.

« Je laisse à mes Conseils le soin de défendre, par des arguments de droit, une cause qui est celle de tous les officiers.

(( Quant à moi, doyen de l'état-major général, ayant rempli, en paix comme en guerre, les plus hautes fonctions qu'un soldat puisse exercer, il m'appartient de vous rappeler que les grades militaires sont au dessus de votre atteinte, et je reste

« Le Général Henri d'Orléans, « Duc d'Aumale. »

M. Jules Grévy, aurait dû , si vive que cette lettre pût lui paraître, se rappeler que le Prince qui l'avait écrite, lui avait servi de parrain pour la Toison d'Or.

Le Président de la République l'avait sans doute oublié. Il signa, le 13 juillet 1886, un décret qui expulsait le général duc d'Aumale.

Le général duc d'Aumale qui n'avait que traversé la députation, qui avait refusé un siège de sénateur, qui se bornait à présider le conseil général de l'Oise, en voisin de campagne, et non en homme de parti, s'est noblement vengé. Le jour même où le décret d'expulsion lui était signifié dans son château de Nouvion, il rédigeait et écrivait un codicille confirmant l'acte de donation du domaine de Chantilly, qu'il avait déjà inséré dans- son testament de

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1884, codicile qui a mis pour toujours, comme on vient de le voir, l'Institut de France en possession d'un legs unique dans l'histoire.

Ce legs est un événement, même dans ce siècle si fécond en événements de tous genres. Le fait accompli et connu, il nous paraît inutile d'entrer dans des détails qui appartiennent surtout au domaine de la publicité quotidienne. Il nous suffira d'ajouter que l'Institut de France l'a accueilli spontanément avec une gratitude enthousiaste, et que, dés l'origine, dés 1884, le comte de Paris s'était associé, de cœur et de sentiment, à ce grand acte.

Le décret d'expulsion du 13 juillet 1886 n'a pas été publié à VOfficiel. On s'est borné à le signifier, le lendemain, 14, au duc d'Aumale, qui quittait la France le surlendemain, 15, en voiture, par Anor, se rendant à Bruxelles où il a fixé sa résidence habituelle.

Il nous faut revenir d'Algérie en France où nous trouvons le gouvernement du Roi dans une nouvelle période de luttes intérieures et de difficultés extérieures.

Voici d'abord le rapide tableau des difficultés extérieures.

L'ordre de succession avait été changé en Espagne. Ferdinand VII avait abrogé, par une pragmatique sanction , la loi salique qui excluait les filles du trône; il était revenu à la législation antérieure au régne de Philippe V qui les admettait à régner.

Ferdinand VII , qui n'avait pas eu d'enfont de ses premières femmes, avait deux filles de sa quatrième femme, Marie-Christine de Bourbon, sa nièce et princesse du roj^aume des Deux-Siciles. Il avait également un frère dont la pragmatique sanction détru isait les espérances.

Marie-Christine était régente au nom de sa fille aînée, mineure, la princesse Isabelle, future reine d'Espagne. Don Carlos, frère de

Ferdinand VII, avait soulève contre elle une partie du rovaume. C'était la guerre civile.

En Portugal il existait une situation analogue.

Don xMiguel avait engagé une lutte de famille qui dégénéra bientôt en guerre civile, contre sa nièce, Dona Maria da Gloria, fille de don Pedro I", qui l'avait instituée reine de Portugal, pendant que luimême prenait la couronne impériale du Brésil qu'il abandonnait en 183 1 à son fils, don Pedro II.

Le 22 avril 1834, un traité, dit traité de la quadruple alliance, avait été conclu et signé entre l'Espagne et le Portugal, l'Angleterre et la France.

Ce traité n'avait d'autre but, dans la pensée des cabinets de Londres et de Paris, que de rétablir la paix intérieure en Portugal et en Espagne, en prêtant un appui moral à Maria da Gloria et à Marie- Christine.

Le Portugal fut rapidement pacifié. Il n'en fut pas de même de l'Espagne, où les carlistes et les républicains s'alliaient contre la

régente.

Des troubles d'un caractère démagogique éclatent à Madrid où la régente est forcée de signer un ordre qui remet en vigueur la constitution de 181 2, qu'à la prière de Ferdinand VII, par ordre de Louis XVIII, le duc d'Angoulême était allé renverser à la tête d'une armée française.

Dans la dernière phase du ministère du 11 octobre 1832. devenu, on le sait, le ministère du 12 mars 1835, le duc de Broglie avait fait présenter par le ministre des finances Numann, peut-être en désaccord secret avec le Roi, un projet de conversion qui finalement amena sa retraite définitive des conseils du gouvernement. La ques-

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tion de la conversion des rentes , dans laquelle M. de Villéle avait échoué, portait décidément malheur à ses partisans.

C'est alors que s'était formé le ministère du 22 février 1836, où, pour la première fois, M. Thiers eut la joie de réunir la présidence du conseil au poste de ministre des affaires étrangères. La question d'Espagne, à ce moment-là, était la question vive du jour.

M. Thiers proposa au Conseil d'intervenir en Espagne. C'était détourner au profit d'intérêts étrangers nos forces militaires mieux employées en Algérie, où les fils du Roi combattaient pour l'intérêt français.

Louis-Philippe s'opposa énergiquement à cette folie. M. Thiers donna sa démission.

On a raconté que dans le conseil des ministres, M. Thiers, qui se croyait sûr de l'emporter devant les chambres et d'y faire triompher sa politique, s'écria tout à coup, au milieu de la discussion : « Sire, il y a ici quelqu'un de plus fin que vous, c'est moi. — Non, répliqua Louis-Philippe, puisque vous me le dites. »

M. Thiers, qui se retirait sur un premier traité de quadruple alliance, devait se retirer de nouveau sur un autre traité dé quadruple alliance, dans des conditions très différentes.

Le ministère du 6 septembre 1836 s'était constitué sous la présidence du comte Mole qui prit également le portefeuille de ministre des affaires étrangères. Ce fut lui qui eut la mission de combattre, devant la chambre des députés , la politique de l'inter^-ention en Espagne.

L'événement prouva bientôt que M. Thiers avait trop présumé de son influence sur la chambre des députés. La question d'Espagne fut portée incidemment au Palais-Bourbon.

La majorité donna raison à la sagesse du Roi. Elle condamna la politique d'intervention de M. Thiers qui, dans cette circonstance, eut contre lui M. Guizot, qu'il devait bientôt avoir avec lui contre le comte Mole.

A l'intérieur, la période qui s'achevait, bien qu'elle eut été troublée par de grandes insurrections, bien qu'elle eut été attristée par de grands crimes, avait été remplie par de grandes réformes et de grands travaux.

Le gouvernement du Roi eut, dés 1834, époque à laquelle le portefeuille de ministre du commerce, des travaux publics et de l'agriculture, fut confié à Charles-Marie Tanneguy, comte Duchâtel, le sentiment des réformes douanières qu'exigeaient le progrés des idées, la marche du temps et l'intérêt des consommateurs. 11 y eut, dés cette époque, d'intelligentes mesures d'ordre économique dont il sut prendre l'initiative.

C'est sur le désir et sous le patronage de cet éminent homme d'État que nous devions, lorsqu'il avait le portefeuille de l'intérieur, dans le cabinet du 29 octobre 1840, entrer dans la vie militante du journalisme politique en allant prendre à Angers la rédaction du Journal de Maine et Loire, feuille dévouée à la Monarchie et au Roi.

C'est également la monarchie de 1830 qui a donné une puissante et première impulsion au développement de nos voies de communications générales, départementales et communales. On leur consacra des millions, utilement dépensés.

Il faut rendre justice à M. Thiers, véritable phénomène moral inexplicable, qui sut allier des qualités supérieures à bien des petitesses de conduite et à bien des défauts de caractère, qui eut des passions égoïstes et des ambitions coupables, funestes à son pays, qui

avait^ cependant l'instinct des grandes choses. En 1832, lorsqu'il passa du ministère de l'intérieur au ministère du commerce, des travaux publics et de l'agriculture, il eut l'heureuse idée de demander aux chambres, avec l'assentiment du Roi, un crédit de cent millions qu'elles eurent la sagesse d'accorder.

Ce crédit devait servir à relever du marasme dans lequel les événements l'avaient jeté, le travail industriel, agricole et commercial. Il fut enfin le point de départ d'un vaste mouvement imprimé aux grands travaux d'utilité publique. On replaça la statue de Napoléon I^"" sur la colonne de la place Vendôme. On acheva l'église de la Madeleine, le palais du quai d'Orsay et l'Arc de l'Étoile.

Voici, du reste, le tableau général du labeur intérieur de la monarchie de 1830, tableau que nous empruntons à la belle histoire de la monarchie de juillet de Victor du Bled, histoire qui est aussi impartialement pensée qu'élégamment écrite :

« Notre législation criminelle réformée, la peine de mort abolie de fait en matière politique, le système pénitentiaire amélioré, le code de commerce et le code de procédure révisés.

« A aucune époque, les discussions législatives n"ont été plus approfondies, plus savantes; jamais on n'a fait plus de lois utiles au peuple. A citer parmi les réformes et les améliorations sociales : la suppression des jeux et des loteries, les lois sur l'instruction primaire, les chemins vicinaux, les aliénés, les caisses d'épargne, la compétence des juges de paix, l'expropriation pour cause d'utilité publique, les chemins de fer, le travail des enfants dans les manufactures.

K La réforme hypothécaire était en préparation, ainsi que la création des sociétés de secours mutuels et des caisses de retraite pour la ', vieillesse.

« A citer encore, le rétablissement de l'École normale supérieure, la création de l'École d'Athènes, de quatorze nouveaux collèges royaux, de dix Facultés nouvelles, de trente-neuf chaires dans les Facultés existantes; l'œuvre de la collection des documents inédits de l'histoire de France; le nombre des salles d'asile décuplé, celui des écoles et des élèves plus que doublé.

« De 1830 à 1847, le gouvernement exécute pour un milliard cinq cent trente-huit millions de grands travaux publics ; il se porte l'héritier de toutes les époques de notre histoire, il veut relever les œuvres de ses prédécesseurs, réunir toutes les traditions, tous les intérêts de la France. 11 termine les canaux, les routes, les monuments de la Restauration, de l'ancienne monarchie. Puis viennent les entreprises nouvelles : plus de quatre mille trois cents églises, succursales et chapelles vicariales, un immense réseau de routes nationales, départementales, de chemins de grande communication, cinquante-cinq ports améliorés ou ouverts, surtout celui de Cherbourg qui absorba plus de quarante-neuf millions, les fortifications de Paris et de Lyon, deux mille kilomètres de chemins de fer en exploitation , deux mille cent quarante-quatre kilomètres en construction. »

Enfin, en 1841, on faisait un emprunt en trois pour cent, au taux de 84 fr. 75 , et en 1848 le cinq pour cent dépassait le cours de 120 francs.

Ce labeur gouvernemental ne s'était pas accompli dans un calme profond. Après les deux grandes défaites du parti républicain à Lyon et à Paris, la chambre des Pairs avait été appelée à juger les chefs de la vaste conspiration de 1834, qui s'était étendue jusqu'à Grenoble.

Les incidents avaient succédé aux incidents. 11 y eut le procès des

insurgés d'avril que la presse révolutionnaire qualifia de procès monstre, bien que, sur deux mille individus arrêtés, la chambre des pairs n'eût retenu que cent accusés environ.

Le jugement et la condamnation de ces incorrigibles démagogues n'émurent pas, du reste, le public qui resta indifférent à ce drame judiciaire. Mais un épouvantable attentat allait jeter l'indignation , l'horreur dans la population parisienne.

Le duc de Broglie était président du conseil, ministre des affaires étrangères. M. Thiers était redevenu ministre de l'intérieur et avait gardé les travaux publics. Le maréchal Maison, qui n'avait fait que passer au département des affaires étrangères, dans le cabinet Laffitte du 2 novembre 1830, avait ensuite représenté la France successivement à Vienne et à Pètersboug. Puis, en 1835, il avait échangé sa situation diplomatique contre le portefeuille de la guerre qu'il tint assez longtemps avec distinction. Ce devait être sa dernière station dans la vie publique.

A l'occasion des fêtes de juillet, en 183 5, le 28, le Roi passa sur les grands boulevards une revue de la garde nationale de la Seine et de la garnison de Paris.

Un nombreux et brillant cortège accompagnait le Roi. A la hauteur du boulevard du Temple, éclata tout à coup la machine infernale de Fieschi, machine trop bien nommée. Il y eut beaucoup de victimes. Le maréchal Mortier, duc de Trévise, était du nombre.

Le cortège s'arrête indécis. Le Roi, qui n'a rien perdu de son calme, dit alors: «Allons, messieurs, il faut marcher, » et la revue continuée s'acheva sans autre incident, mais au milieu d'une émotion générale indescriptible.

Fieschi avait deux complices, un nommé Morey et un nommé

Pépin. Tous trois furent jugés par la chambre des pairs, condamnés et exécutés.

Un autre misérable, un autre monstre, du nom d'Alibaud, tira isolément sur le Roi qui se rendait en voiture, accompagné de la reine Marie-Amélie, du palais des Tuileries au chcâteau de Neuilly. Lui aussi fut jugé par la chambre des pairs, condamné et exécuté.

De ces deux abominables crimes, l'un avait précédé, l'autre avait suivi les lois de septembre 1835, lois qui modifiaient dans un sens restrictif et répressif la législation à coup sûr libérale, très libérale de la presse.

La doctrine du régicide, hardiment, ouvertement, cyniquement enseignée dans les bas-fonds de la société, dans les cavernes où la démagogie tenait ses séances secrètes, comme une religion de l'enier, avouée d'ailleurs par les Pépin, par les Morey, par les Alibaud, qui se posaient en Brutus à la chambre des Pairs, était indirectement prêchée, hypocritement encouragée dans les journaux révolutionnaires.

Fallait-il enchaîner la licence de ces journaux, au risque de restreindre la liberté de penser et d'écrire? C'est l'éternel dilemme depuis 1789. Ce qui est certain, c'est que les lois de septembre n'ont malheureusement pas sauvé la monarchie de 1830.

Après l'attentat d'Alibaud, il y eut, sous le premier ministère Mole, celui du 6 septembre 1836, l'attentat de Meunier, qui devait monter sur l'échafaud, mais dont le Roi commua la peine, et qui se rendit en Amérique ; il y eut enfin la première tentative du prince Louis-Napoléon Bonaparte, celle de Strasbourg, qui se dénoua également cette fois par son départ volontaire pour les États-Unis, sans qu'il y ait eu pour lui ni jugement, ni condamnation.

Les jours du ministère du 6 septembre 1836 étaient comptés. La

chambre des députés accueillit avec défaveur des lois d'apanage et de dotation qui, plus tard, devaient être votées sans difficulté. Il se retira devant des signes d'hostilité qui avaient tous les caractères d'une opposition personnelle.

Il avait cependant inauguré une politique de clémence. Le prince de Polignac était sorti du fort de Ham avec l'obligation plus douce de quitter la France. Il échangeait sa prison contre le bannissement, ses trois collègues étaient encore traités avec plus d'indulgence. Ils furent internés sur parole, chacun dans la ville qu'ils eurent la faculté de désigner. Enfin, on gracia beaucoup de condamnés politiques.

C'était le prélude de la grande mesure d'amnistie générale dont le comte Mole avait déjà la pensée pendant son premier ministère, mais que l'attentat de Meunier et la tentative de Strasbourg l'avaient forcé d'ajourner à un moment plus opportun. Il eut du reste à régler alors une question suisse, d'ailleurs sans gravité, qu'il avait trouvée dans l'héritage diplomatique de M. Thiers, et qu'il sut terminer pacifiquement, sans qu'il y eut froissement ni de part ni d'autre.

Il fallait reconstituer le ministère, ce qui, depuis quelque temps déjà, devenait le voile de Pénélope. Les rivalités accentuées de M. Thiers, chef du centre gauche, et de M. Guizot, chef du centre droit, rivalités de talent comme d'ambition et d'orgueil, rendaient toutes les combinaisons ministérielles difficiles, presque impossibles.

Les ministères se modifiaient, démissionnaient, se reconstituaient sur des questions de détail souvent futiles.

C'est à travers de nouveaux tiraillements qu'on arriva au ministère du 13 avril 1837, ^^^ était le second ministère Mole, dont le premier acte fut de retirer les lois d'apanages et de dotation, qui ne paraissaient pas destinées à rallier une majorité à la chambre.

L'une de ces lois intéressait le duc de Nemours. Elle lui donnait le château de Rambouillet avec trois forêts.

Le duc de Nemours alla lui-même trouver le comte Mole pour le prier de retirer cette loi, si bien qu'après l'avoir présentée par conviction sous son premier ministère, il la condamna, par prudence, sous son second ministère.

Malgré toutes les crises intérieures que la monarchie de 1850 avait traversées, le pays était calme et prospère. Aussi, dans l'exposé des motifs du budget de 1838, le comte Duchâtel, devenu ministre des finances dans le cabinet du 6 septembre 1836, avait pu constater que, descendant dans toutes les classes, l'aisance leur apprenait à apprécier le bonheur de l'ordre et le prix de la liberté.

De 1830 à 1836, le produit des taxes indirectes était monté de cinq cent vingt-deux millions à six cent douze millions.

La prospérité était grande, le calme était profond.

Nous voyons une preuve de cette prospérité et de ce calme dans ce fait que les journaux quotidiens durent chercher ailleurs que dans le domaine de la politique des moyens d'attraction capables de retenir et d'augmenter leur public.

L'innovation des feuilletons publiant des romans inédits est de cette époque. Est-ce un bien ? Est-ce un mal? C'est secondaire.

Il iaut bien que cette innovation répondît aux mœurs, au caractère, aux dispositionsdu pubhc, puisque la Presse et le Siècle, qui en ont pris l'initiative, ont forcé même le grave Jonnial des Débats d'imiter leur exemple. /

Que de lecteurs ne s'abonnaient à la Presse que pour lire Mathihie, d'Eugène Sue, que publiait cette nouvelle feuille, et il n'est pas sûr que les Mystères de Paris, de ce même Eugène Sue, n'aient pas eu dans

le Journal des Débats plus d'attrait et de succès, au moins de curiosité, que ses beaux articles politiques et ses admirables articles littéraires.

Heureuse ou malheureuse, l'idée a si bien réussi qu'elle a persisté. Mais elle ne pouvait naître qu'à un moment où, rassuré dans le présent et confiant dans l'avenir, le public avait assez de sécurité pour chercher de frivoles distractions qui remplissaient les loisirs que lui faisait un gouvernement sur lequel, dans sa prospérité du jour et sans souci du lendemain, il pouvait enfin se reposer du soin de veiller au repos, aux intérêts et à la grandeur de la France.

Le ministère du 15 avril 1837, où le comte de Salvandy et le comte de Montalivet étaient les collègues du comte Mole, était né sous une heureuse étoile. Il a rendu l'église de Saint-Germainl'Auxerrois au service du culte. Il a inauguré son avènement par une amnistie générale, qui faisait de la monarchie de 1830 un gouvernement de clémence, de pardon et d'oubli. Il a présidé à un événement mémorable, au mariage du duc Ferdinand d'Orléans avec la princesse Héléne-Louise-Élisabeth de Mecklembourg. Il a vu l'ouverture des galeries historiques du musée de Versailles. Il a vu enfin la naissance du comte de Paris.

Trois jours après sa constitution, le ministère du 15 avril 1837 annonçait aux chambres le mariage du duc d'Orléans avec une princesse allemande, alliée à la famille impériale de Russie et à la famille royale de Prusse.

La dotation du prince royal fut de deux millions avec un million de frais d'établissement. On accorda un million pour la dot de la reine des Belges. Le douaire de la princesse Hélène fut fixé à trois cent mille francs. Il fut démontré, dans la discussion qui accompagna le vote, que les assertions du célèbre pamphlétaire de l'époque, le

vicomte lie Cormenin, sur la liste civile du Roi, étaient des calomnies.

Le comte de Montalivet, qui eut la mission de réfuter ces assertions sans preuves, prouva par des chiflfres et des faits que, loin d'économiser sur la somme qu'il recevait du Trésor, Louis-Philippe consacrait, au contraire, sa fortune personnelle à des dépenses qui profitaient à l'État, au domaine de la couronne, à la France.

Le Roi fut si heureux de pouvoir s'abandonner sans réserve, avec élan, au charme de la clémence qu'en signant l'acte d'amnistie que lui présentait M. Barthe, alors ministre de la justice, il l'embrassa avec effusion. C'est cependant contre ce prince, dont le cœur débordait de bonté, que bien des attentats ont été souvent commis, que bien des poignards ont été levés, que bien des pistolets ont été dirigés.

Ah! la démagogie, qui voulait s'emparer de la France sentait donc que Louis-Philippe était le boulevard de l'ordre social et le drapeau de la sécurité publique. Ce boulevard elle voulait le renverser, ce drapeau elle voulait l'abattre.

L'amnistie précéda et prépara l'arrivée de la princesse Hélène, que le duc Victor de Broglie eut, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, l'honneur d'accompagner du grand-duché de Mecklembourg, sa patrie d'origine, en France, sa patrie d'adoption.

Sur les hauteurs de Berghem, la princesse Hélène eut la courtoisie de faire arrêter sa voiture et d'envoyer à l'ambassadeur extraordinaire du Roi un messager chargé de lui dire : « Monsieur le duc, Mme la princesse vous prie d'arrêter votre attention sur ces hauteurs. C'est dans ce lieu que votre aïeul, le maréchal de Broglie, a remporté une victoire mémorable. »

La duchesse Hélène d'Orléans, était une femme d'un grand cœur, d'un grand esprit, d'une instruction rare, d'une intelligence élevée,

qui eut dignement remplacé, sur le trône, par son inépuisable charité, la reine Marie-Amélie, si les événements ne lui eussent pas réservé le sort de Marie-Louise.

Il y a toutefois cette différence entre ces deux victimes de la destinée, que Marie-Louise n'était qu'un otage politique donné par l'impérial vaincu à l'impérial vainqueur, tandis que la princesse Hélène' était venue de son plein gré en France pour y donner et y recevoir le bonheur, au sein d'une famille royale dont on a pu dire avec raison que tous les hommes y sont braves et que toutes les femmes y sont honnêtes.

Le 30 mai 1837, le mariage civil et le mariage religieux furent célébrés au palais de Fontainebleau. Il y eut des fêtes pendant trois semaines dans ce même palais. Elles s'achevèrent dans le palais de Versailles.

« J'ai assisté à bien des fêtes, disait le prince de Talleyrand; j'ai vécu dans toutes les maisons royales de l'Europe; mais je n'ai jamais vu suffire avec autant de magnificence, avec autant d'ordre et de goût, à un service aussi nombreux, aussi compliqué et qui ait duré aussi longtemps. »

Les fêtes de Fontainebleau et de Versailles se terminèrent par une fête parisienne où il y eut des accidents, comme il y en avait eu soixante-sept ans auparavant aux réjouissances publiques du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette. On put croire à un pronostic de triste augure.

Rien ne faisait pourtant prévoir la catastrophe du 24 février 1848.

C'est à cette période du régne de Louis-Philippe qu'appartient la fête nationale d'inauguration des galeries historiques du palais de

Versailles. Ce fut une intelligente et lumineuse pensée que celle de cette création merveilleuse.

Abandonné depuis le 6 octobre 1789, le palais de Versailles n'était pas seulement une somptueuse solitude inutile. Il était menacé parle temps qui fait les ruines, par les révolutions qui font la destruction, par l'homme qui fait les profanations. Louis-Philippe le préserva de tous les outrages et de toutes les dégradations, en le plaçant sous le patronage de l'histoire de France, écrite par le pinceau de toute une légion d'artistes.

Le 10 juin 1837, le peuple, inondant les galeries ouvertes à sa curiosité et à son admiration, resta émerveillé. La grandeur de l'idée et la beauté de l'invention le frappèrent d'étonnement. Avec quel argent cette surprise lui avait-elle été ménagée? Avec l'argent du Roi, qui avait pris sur sa fortune personnelle vingt-quatre millions pour opérer cette métamorphose. Il a également fait tous les frais de la restauration des palais de Fontainebleau, de Saint-Cloud et de Pau, ainsi que du monument élevé à la mémoire de saint Louis sur les ruines de Carthage, et de l'acquisition des tableaux de la galerie espagnole qu'il a donnée au musée du Louvre.

Voilà le prince que l'on accusait d'aimer l'argent et de thésauriser pour sa famille !

La liste civile des sciences, des lettres et des arts, de 1830 à 1848, s'éleva à la somme de cinquante et un millions de francs, consacrés au musée du Louvre, aux manufactures de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais, à ce service ainsi qu'à celui des bibhothéques.

Le mariage de la princesse Marie, la seconde fille de Louis-Philippe, avec le duc Alexandre de Wurtemberg, suivit de prés celui du prince royal avec la princesse Hélène.

On n'égniera jamais la statue de Jeanne d'Arc que l'on doit à la princesse Marie. C'est un vrai chef-d'œuvre; on y sent le souffle et l'inspiration du plus pur patriotisme guidant le ciseau de l'artiste sur le marbre qui se transfigure et devient la vierge' de Vaucouleurs, telle que l'imagination la comprend et se la figure.

La princesse Marie est morte jeune, comme est morte la reine des Belges.

De 1836 à 1838, les rangs du passé s'éclaircirent. Le comte de Montlosier, le baron Louis, le comte Lobau, le prince de Talleyrand disparurent de la scène du monde où ils avaient joué, à des titres divers, un rôle important.

Mais, en l'an de grâce 1838, une nouvelle étoile brilla au ciel de la France. Le 24 août, la duchesse d'Orléans accouchait d'un fils qui reçut les noms de Louis-Philippe-Albert et le titre de comte de Paris, et que l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, vint ondoyer au palais des Tuileries.

Deux ans après, le 9 novembre 1840, la duchesse d'Orléans donnait au duc d'Orléans un second fils qui reçut les noms de Robert-Louis-Eugène-Ferdinand et le titre de duc de Chartres

Entre ces deux naissances, s'étaient noués les fils de ce que l'on appelle la grande coalition du centre droit, du centre gauche, de la gauche dynastique, de l'extrême gauche et de l'extrême droite de la chambre des députés, ligue formidable de talents et d'ambitions dont les attaques qui ne semblaient dirigées que contre le comte Mole passaient en réalité par-dessus sa tête pour aller atteindre le Roi.

C'est peut-être le premier coup de pioche porté à la monarchie de 1830, qui résistait éncrgiouement et efficacement à l'action dissol-

vante des sociétés secrètes, des conspirations républicaines et des journaux révolutionnaires, mais qui ne pouvait que recevoir un ébranlement irrémédiable des attaques inconscientes qu'une fraction importante de ses défenseurs naturels dirigeaient contre elle du haut de la tribune du Palais-Bourbon.

Le récit de cette coalition que Victor du Bled appelle spirituellement une Fronde parlementaire, n'offrirait plus qu'un médiocre intérêt rétrospectif, aujourd'hui que tous les premiers rôles de cette comédie parlementaire sont descendus dans la tombe , Guizot , Thiers, Odilon Barrot, Garnier-Pagés, Berryer, Dupin. Elle renversa le comte Mole, mais le chef du ministère du 15 avril [837 tomba certes avec éclat, car il avait brillamment soutenu contre les plus grands orateurs de l'époque une lutte courageuse.

Avant de descendre du pouvoir , le comte Mole envoya le prince de Joinville, qui commandait la frégate la Créole, au Mexique. Ce brillant "marin contribua au succès de cette expédition que dirigeait le contre-amiral Charles Baudin et qui força le Mexique de traiter aux conditions que lui imposait la France.

Le bombardement du fort de Saint-Jean-d'Ulloa et le combat de la Vera-Cruz furent les deux affaires de cette campagne. Dans ces deux affaii-es, le prince de Joinville fut admirable de courage. Un xkwi loup de mer, comme on dit dans la marine, n'aurait pas montré plus de calme et d'intrépidité.

François-Ferdinand-Phihppe-Louis-Marie, troisième fils de Louis- Philippe, qui porte le titre de prince de joinville et qui a le grade de vice-amiral, est né au château de Neuilly, le 14 août 1818. Ses études furent surtout dirigées du côté de la marine. Il fut reçu enseio-ne, après l'examen que les règlements imposaient, à l'école navale de

Brest. Le i^^ mai 1843, il '^ épousé, à Rio-Janeiro, la princesse

Francesca-Carolina de Bragance, sœur de don Pedro II, empereur du

Brésil. Il en a eu un fils et une fille.

Le fils, qui est né en novembre 1845, a reçu les prénoms de

Pierre-Philippe-Jean-Marie et le titre de duc de Penthièvre. Il 'a le

grade de lieutenant de vaisseau.

La fille, qui est née en août 1844, a reçu les prénoms de

Françoise-Marie-Amélie. Elle a épousé, en juin 1863, son cousin

germain, le duc de Chartres, dont nous aurons à dire plus loin la

brillante carrière de soldat.

Le prince de Joinville commandait l'escadre d'évolution qui croisait, en 1845, sur les côtes du Maroc. Il bombarda Tanger et prit Mogador. En 1848, il se trouvait à Alger avec le duc d'Aumale et, de même que son frère remettait le commandement de l'armée, il remettait le commandement de son escadre.

Le prince de Joinville, qui est vice-amiral depuis 1845, était aux États-Unis, en 1861, pendant la guerre de sécession. C'est lui qui a présenté au président Lmcoln, comme on le verra plus loin, le comte de Paris et le duc de Chartres. En 1870, il offrit vainement au gouvernement de la Défense nationale de servir, en simple volontaire, la France vaincue. On lui doit de remarquables études sur la marine française. Il vit aujourd'hui dans la retraite.

Une insurrection qui fut la dernière du règne, avant la campagne des banquets, débuta par un assassinat. Barbés tua d'un coup de pistolet, par surprise, le lieutenant Drouineau, qui commandait le poste de la Conciergerie. Arrêté dans la nuit, traduit pour meurtre et rébellion devant la Cour des pairs, il fut condamné à mort. Mais, à la prière du duc et de la duchesse d'Orléans, le Roi, contre l'avis du

LOLIS-PHILIPPE S33

conseil des ministres, commua sa peine. La prison remplaça pour lui l'échafaud.

L'insurrection du 12 mai 1839 avait misérablement échoué. Mais elle eut pour résultat que l'on dut improviser, sous la présidence du maréchal Soult, un ministère d'attente. Ce ministère d'attente prépara celui du !«'■ mars 1840, ministère homogène, tout centre gauche.

Le ministère improvisé du 12 mai n'eut qu'une existence obscure. Il n'avait fait cesser qu'en apparence l'interrègne gouvernemental qui avait encouragé Barbés dans sa folle équipée. La succession du ministère du 15 avril 1837 n'était pas réglée. M. Thiers s'agitait toujours. M. Guizot restait impénétrable. On lui offrit l'ambassade de Londres dont une question européenne et de première importance, la question d'Orient, faisait un poste très difficile. Il accepta. Il partit pour l'Angleterre, incertain sans doute entre le suzerain et le vassal, entre Méhémet-Ali et Abdul-Medjid, entre l'Egypte et la Turquie, mais sachant très bien que Louis-Philippe ne voudrait pas d'une guerre où la France donnerait son sang et son or pour un intérêt qui n'était pas directement son intérêt.

Le ministère du 15 avril 1837 avait vu le mariage du duc d'Orléans. Le ministère du 12 mai 1839 allait voir le mariage du duc de Nemours avec la princesse Victoire- Augusta-Antoinette , fille du prince Ferdinand, duc de Saxe-Cobourg-Gotha, sœur du roi de Portugal, nièce du. roi des Belges, cousine de la reine d'Angleterre, et la principale héritière de la fortune des princes de Kohary. Elle est morte en 1857. O" présenta, à cette occasion, un projet de loi de dotation spéciale. Ce projet de loi accordait au second fils du Roi une somme annuelle de cinq cent mille francs avec cinq cent mille francs de frais d'établissement.

M. Thicrs noua contre ce projet de loi, ce que l'on appellerait aujourd'hui une intrigue de couloir. Il fut l'âme d'une conspiration parlementaire d'un genre nouveau.

Le 20 février 1840, l'ordre du jour de la séance de la chambre des députés portait que le projet de loi de dotation du duc de Nemours serait mis en discussion. Mais on passa au vote sans débat, aucun discours n'avait été prononcé ni pour ni contre. Les boules seules parlèrent. Les noires l'emportèrent sur les blanches. C'était le rejet. Le scrutin avait été secret.

M. Villemain, pair de France, qui faisait partie du ministère du 12 mai 1839, où il avait le portefeuille de l'instruction publique, dit alors ce mot connu et vrai : « C'est comme à Constantinople. Nous venons d'être étranglés entre deux portes par des muets. »

C'était la seconde fois que le duc de Nemours était l'occasion, le prétexte plutôt que le but, d'une manifestation parlementaire hostile. Jusque-là cependant il n'avait pas été mêlé très activeement aux événements politiques du régne. Il n'en suivit même la marche, que lorsque la mort du prince royal lui fit décerner par une loi spéciale la régence, pour le cas où le comte de Paris, encore mineur, serait appelé au trône, loi qui le ramènera momentanément et personnellement en scène, le 24 février 1848. En 1840 sa vie avait été toute militaire.

On sait que l'Assemblée nationale de février 1871 a rapporté en juin, dès sa première année d'existence, les lois d'exil qui frappaient les deux branches de la maison de Bourbon.

Rentré librement en France avec toute la flimille d'Orléans, le duc de Nemours se tint entièrement à l'écart des débats politiques. Il est général de division ; il donnait tout son temps et toute son activité

à une société qu'il présidait, qu'il dirigeait et qui intéresse l'arniée. C'est la société de secours aux blessés militaires.

Le 24 juin 1884, le duc de Nemours donnait sa démission de président de cette société, résolution qui lui était inspirée et commandée par la loi qui expulsait le chef de la Maison de France.

Le duc de Nemours a eu deux fils et deux filles.

L'aîné des fils, qui est né en avril 1842, a reçu les prénoms de Louis-Philippe-AIarie-Ferdinand-Gaston et le titre de comte d'Eu. Il a épousé, en octobre 1864, la princesse Isabelle, fille de don Pedro II, héritière présomptive de la couronne impériale du Brésil.

Le second, né en juillet 1844, a reçu les prénoms de Ferdinand- Philippe-Marie et le titre de duc d'Alençon. Il est capitaine d'artillerie et a épousé, en 1868, la princesse Sophie-Charlotte- Augusta, duchesse en Bavière.

L'aînée des filles, la princesse Marguerite-Adélaïde, née en 1856, a épousé, en 1872, le prince Ladislas Czatorisky.

La seconde, la princesse Blanche-Marie-Amélie-Caroline-Louise- Victoire, née en 1857, quelques jours seulement avant la mort de sa mère, n'est pas mariée.

L'étranglement du ministère du 12 mai 1839 amena l'avènement du ministère du i" mars 1840, qui devait être un ministère de huit mois.

M. Thiers rentrait triomphant dans les conseils du gouvernement. Il y rentrait avec tout un bataillon de collègues du centre gauche avec la présidence du conseil et le portefeuille de ministre des afifaires étrangères. Il confia le portefeuille de ministre de l'intérieur à Charles- François-Marie comte de Rémusat, et le portefeuille de ministie de l'instruction publique à l'illustre Victor Cousin, qui était pair de

;3é LES BOURBONS DE FRANCE

France. Il distribua les autres portefeuilles entre des spécialités comme l'amiral Roussin, qui eut la marine, ou des comparses, comme M. Vivien, qui eut la justice;

Au fond, dans sa vaniteuse présomption, M. Thiers se disait volontiers comme Médée : « Moi seul, et c'est assez. »

M. Alphonse de Lamartine, qui était un grand poète, un grand orateur; qui a eu le malheur de partir de la Restauration et de la monarchie pour arriver à la révolution et à la république ; qui eut l'honneur de vaincre, à l'hôtel-de-ville, en 1848, le drapeau rouge; qui a vu défiler devant lui , devant l'Arc de triomphe de l'Étoile, trois cent mille gardes nationaux l'acdamant avec frénésie et qui est tombé ensuite dans l'impopularité, dans le discrédit et dans l'oubli, a fait, à la tribune du Palais-Bourbon, de M. Thiers, le plus fidèle portrait qui existe.

C'était dans la séance du 24 mai 1840 où M. Thiers, ayant à traverser le fameux défilé parlementaire des fonds secrets, prit la parole. Il se disait un ministre de transaction, ce que Lamartine modifia en lui répondant qu'il n'était qu'un ministre de transition.

La transition, c'était du centre gauche à la gauche dynastique, ce qui conduisait tout droit de la gauche dynastique à l'extrême-gauche, de la monarchie à la république.

Puis M. de Lamartine lança à M. Thiers cette apostrophe éloquente : « Vous, vous aimez, vous caressez, vous surexcitez le sentiment, le souvenir, la passion révolutionnaire; vous vous en vantez. Vous dites : Je suis un fils des révolutions, je suis né de leurs entrailles, c'est là qu'est ma force. Je retrouve de la puissance en y touchant, comme Antée retrouvait sa vigueur en touchant la terre. Vous aimez à secouer devant le peuple ces mots sonores, ces vieux

drapeaux, pour l'amener et l'appeler à vous ; le mot révolution dans votre bouche, c'est le morceau de drap rouge qu'on secoue devant le taureau pour l'exciter. Il y a encore autre chose en vous, il y a la passion de gouverner seul, de gouverner toujours, de gouverner avec la majorité, de gouverner avec la minorité, comme aujourd'hui, de gouverner envers et contre tous, de régner seul, de régner toujours, de régner à tout prix. »

Tracé de main de maître, ce portrait est resté juste, est resté fidèle-

M. Thiers l'a justifié à la veille de la campagne des banquets par son langage révolutionnaire. Il a été la fatalité de la monarchie de 1830 qu'il a désarmée, à la dernière heure, en brisant l'épée du maréchal Bugeaud, alors que cette épée allait la sauver.

M, Thiers semble n'avoir travaillé à élever la monarchie de 1830 que pour travailler à la renverser, et s'il a été l'un de ses premiers constructeurs, il a été aussi,- il a été surtout l'un de ses derniers démolisseurs. Nous qui avons vécu tout le temps qu'il a vécu, nous rendrons toujours un éclatant hommage à sa haute valeur politique, à sa grande supériorité intellectuelle; mais tout ce que nous en avons vu et su nous condamne à maudire la détestable influence qu'il a exercée de 1840 à 1848 sur la marche des événements. Il a fait par orgueil, il a fait par égoïsme, il a fait par ambition le malheur de son pays. Il a été l'homme funeste, l'homme néfaste.

Le 12 mai 1840, M. de Rémusat avait annoncé, du haut de la tribune du Palais-Bourbon, à la chambre des députés, que le prince de Joinville, par ordre du Roi, allait se rendre avec sa frégaî'î la B,iUc- Potile à Sainte-Hélène pour y chercher les restes de Napoléon I^' et les ramener en France où, au prix d'un million, un magnifique tombeau allait lui être préparé sous le dôme des Invalides.

Instabilité des destinées ministérielles ! La frégate h Bcllc-Pouk quitta le 7 juillet les côtes de France, elle arriva le 8 octobre devant Sainte-Hélène, et le 30 novembre elle entrait dans la rade de Cherbourg. Le ministère Thiers avait vécu.

L'idée de ramener en France les restes de Napoléon I^"" appartenait à M. Thiers plutôt qu'au Roi. Elle fut un encouragement donné au prince Louis-Napoléon Bonaparte de renouveler à Boulogne sa tentative avortée de Strasbourg.

L'incident de Boulogne avait précédé la solennité du 15 décembre. Il se produisit sous le ministère du i^"" mars. Il amena l'arrestation du pnnce Louis-Napoléon Bonaparte qui, cette fois, fut traduit devant la Chambre des pairs et condamné à dix ans de détention dans le tort de Ham, d'où il s'évada en 1846 avec la complicité secrète de Louis-Philippe. C'est du moins ce que disent les chroniques^ de l'époque.

La grosse affaire, la grave difficulté, la grande question du ministère du i*^"" mars 1840, c'était la lutte armée qui se poursuivait en Orient entre Méhémed-Ali, pacha d'Égj'te et maître de la Syrie, et Abdul-Medjid, qui venait de succéder à Mahmoud II, premier acteur dans ce sanglant conflit.

L'antagonisme de la Turquie et de l'Egypte, qui portait surtout sur la possession de la Syrie, était le paravent derrière lequel se cachait l'antagonisme qui dure encore entre la Russie et l'Angleterre, en Orient, sur les rives du Bosphore, dans la mer Noire et dans le détroit des Dardanelles.

M. Thiers tenait résolument pour Méhémet-Ali. La Russie tenait énergiquement pour Abdul-Medjid. L'Autriche et la Prusse louvoyaient ertre la Turquie et l'Egypte. L'Angleterre, dans ce conflit.

LOUIS-PHILIPPE 53 c;

tenait uniquement contre la France, dont elle redoutait l'influence en Orient et la puissance dans la Méditerranée.

La France était avec l'Egypte, l'Angleterre fut avec la Turquie.

Lord Palmerston manœuvra beaucoup plus habilement et plus secrètement que M. Thiers, et manœuvra si habilement, si secrètement que, le 15 juillet 1840, un traité de quadruple alliance fui signé à Londres par l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie qui rendait à la Turquie, pour l'enlever à l'Egypte, la Syrie.

Etait-ce une insulte pour la France que l'ignorance dans laquelle on l'avait tenue de ce traité de quadruple alliance, dont le projet ne lui avait même pas été communiqué?

Le mot aurait dépassé la chose, mais c'était évidemment un procédé insolite. Connu tardivement en France, le traité du 15 juillet 1840 y produisit une émotion profonde et servit de prétexte à une recrudescence d'ardentes et d'hostiles polémiques dirigées bien plus contre le gouvernement du Roi que contre la conduite de l'Angleterre et l'attitude de l'Europe.

Le sentiment du patriotisme n'entrait pour rien, l'esprit de révolution entrait pour tout dans ces polémiques d'autant plus dangereuses que, correspondant à une surexcitation passagère dont la source était légitime, elles pouvaient plus facilement égarer le public ignorant du véritable état des choses.

Comme on l'a dit dans le moment même, il ne s'agissait guère que de savoir si les Syriens seraient bâtonnés par les Turcs ou par les Égyptiens. On était placé alors entre deux tyrannies, presque entre deux barbarie'^. L'abstention n'était-elle pas ce qu'il y avait encore de

Plus sage .'

Que disait d'ailleurs J'amirai Roussin à M. Thiers, lorsou'on lui

HO l'ES BOURBONS DE FRANCE

vantait les torces militaires et navales de l'Egypte. Voici son langage : « Vous parlez des forces du pacha, vous parlez de ses armées, de ses flottes. Mais il n'a que des apparences d'armée, des apparences de flotte. Tous ses soldats réunis ne résisteraient pas à un régiment européen. Quant à ses vaisseaux, je ne demande qu'une frégate, une seule pour les disperser et les brûler. J'ai vu de trop prés ces troupes et ces marins pour les traiter autrement que comme de vaines fantasmagories. »'

L'amiral Roussin avait été, en effet, ambassadeur de France à Constantinople.

La presse révolutionnaire ne se bornait pas à parler du sultan qu'on soutenait, du pacha qu'on abandonnait, elle s'efforçait de réveiller dans les masses la haine de la monarchie et l'idée du régicide.

Un traître, du nom de Darmés, et frotteur de sa profession, traduisit en acte le langage des feuilles radicales. Le 15 octobre 1840, à six heures du soir, le Roi retournait au château de Saint-Cloud, accompagné de la reine Marie-Amélie et de la princesse Adélaïde. Placé prés du poste du pont de la Concorde, Darmés tira sur kii un coup de carabine. C'était un affilié de la société des Travailleurs cgalitaires. Il expia son crime sur l'échafaud.

L'opinion publique commençait à dévier. L'attentat du pont de la Concorde la ramena vite aux idées d'ordre et de paix. Bientôt il ne devait plus rester du traité du 15 juillet 1840 d'autre trace que les fortifications de Paris.

Le Roi avait vivement ressenti ce qu'il y avait de blessant pour la France dans le procédé de l'Europe. Mais avant d'agir, il avait dû raisonner la situation. 11 avait pris froidement et sagement son parti.

LOUIS-PHILIFPE 541

Après avoir mis dans une balance les avantages de la paix et dans l'autre balance les périls de la guerre, il s'était décidé pour la paix contre la guerre.

Les chambres étaient convoquées pour le 18 octobre. Le 20 octobre, M. Thiers soumit au Roi son projet de discours de la couronne. On y annonçait que l'armée allait être mise sur le pied de guerre. C'était inquiétant.

Ce projet ne fut pas accepté. Le cabinet Thiers donna sa démission collective le 22 octobre. Sept jours après, le ministère du 29 octobre, qui a été le dernier ministère de la monarchie de 1830, comme il en a été le plus long, était constitué.

M. Guizot prit le portefeuille des affaires étrangères, mais il laissa la présidence du conseil au maréchal Soult qui la garda cette fois pendant plusieurs années. Il ne la quitta qu'en 1S47, lorsqu'il se retira de la vie publique, avec le titre honorifique de maréchal général qui n'avait été donné, sous l'ancienne monarchie qu'à \'illars, à Maurice de Saxe et à Turenne. Il avait renoncé, dès 1845, au portefeuille de ministre de la guerre.

M. Guizot ne devint officiellement président du conseil qu'à ce moment-là. Mais, dés l'origine du cabinet du 29 octobre 1840, il en fut l'âme. Il y était politiquement secondé par le comte Duchâtel, qui eut le portefeuille de ministre de l'intérieur qu'il a gardé jusqu'au dernier jour de la monarchie de 1830.

Le personnel du ministère du 29 octobre 1840 a été remanié, à diverses reprises et pour des causes différentes. Mais, malgré les modifications qu'il dut subir, il était resté, par l'esprit qui l'animait, toujours le même, et il ne perdit son nom que lorsqu'il disparut avec la monarchie de 1830.

Ministre de la guerre en même temps que président du conseil, c'est le maréchal Soult qui fit construire les fortifications de Paris, sous l'habile direction du baron de Chabaud-Latour, alors capitaine du génie. La question d'Orient tomba dans des subtilités diplomatiques. Elle perdit alors toute sa gravité et M. Guizot concourut, d'accord avec l'Europe, à son règlement définitif. Le procédé du traité du 15 juillet fut eflfacé.

Le ministère du 29 octobre, qui allait durer, ne pouvait donner à la France des extensions de territoire. Ce n'était pas son rôle. 11 acheva cependant la conquête de toute l'Algérie. 11 avait une mission spéciale; il devait reconstituer le parti conservateur, que la coalition de 1839 avait désorganisé; il devait créer une majorité ministérielle homogène, compacte et disciplinée, sur laquelle le gouvernement du Roi pourrait s'appuyer avec confiance pour une longue période d'activité; il devait augmenter enfin la somme d'ordre et de liberté, de richesse et de sécurité dont on jouissait depuis les défaites du parti républicain de 1834, il devait favoriser le travail; cette mission, il l'a complètement remplie. C'est à ce ministère que sont dues deux lois de progrès matériel importantes : celle qui fixait définitivement les droits respectifs de l'État et du propriétaire en matière d'expropriation pour cause d'utilité publique, et celle qui déterminait le système de construction, les conditions d'établissement, le choix des lignes du réseau de chemins de fer. Ces deux lois étaient connexes ; l'une est de 1841, l'autre est de 1842.

Dans un ordre de faits et d'idées plus élevé , le ministère du

LOUlS-PHlLlPPE 543

29 octobre 1840 trouva la question de la liberté de renseignement engagée par la charte de 1830 même qui l'avait promise.

M. Guizot avait déjà doté, par la loi de 183 5, l'instruction primaire de cette liberté. Il voulait, d'accord avec M. Villemain, en doter aussi, dès 1841, l'instruction secondaire.

Mais sur ce terrain, on rencontrait la question de la société de Jésus. On s'y heurtait à des préventions de très ancienne date que le temps n'avait pas dissipées.

Ceux qui réclamaient la liberté de l'enseignement attaquèrent l'Université, ce qui était une grande faute. Elle eut des défenseurs qui attaquèrent, à leur tour-, la société de Jésus, qui vivait alors en France, tolérée, mais non autorisée.

Nous voulons épuiser d'un seul trait ce souvenir irritant. La question de la liberté de l'enseignement dans le domaine de l'instruction secondaire renaissait en 1845 avec M. de Salvandy, qui partageait dans cette question le libéralisme de M. Guizot, et elle renaissait dans les mêmes conditions qu'en 1841.

Le 2 mai 1845, le débat sur cette question fut porté devant la chambre des députés de 1842. Après un brillant débat de deux jours, dans lequel intervinrent MM. Dupin et Berryer , une majorité imposante vota un ordre du jour où il était dit que la chambre se reposait sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'État.

Le ministère ne pouvait plus que se soumettre. Mais il n'y eut ni violence, ni décret d'expulsion, ni persécution. Il y eut une négociation laborieuse entre le gouvernement français et le Saint-Siège, et la difficulté se dénoua à Rome. Mais la liberté de l'enseignement, qui assure la liberté de conscience, fut ajournée.

L L'année 1842, dans laquelle était née la chambre des députés, dont la société de Jésus troublait le sommeil, avait été marquée d'une croix noire. Au lendemain même des élections générales, le 13 juillet, dans la journée^ surtout dans la soirée, dans tout Paris consterné, on apprenait la mort du duc d'Orléans.

Le duc d'Orléans mort ! On ne voulait pas le croire. Toutes les figures étaient attristées, toutes les voix étaient altérées. Est-ce vrai ? Est-ce possible? C'est ce qu'on entendait dans tous les groupes se iormant dans tous les quartiers, dans toutes les rues. Enfin les détails arrivèrent, détails navrants.

On sut que le duc d'Orléans, qui allait partir pour une inspection militaire au camp de Saint-Omer, se rendait vers onze heures du matin , dans une voiture conduite à la daumont , au château de Neuill}', afin d'y prendre congé de la famille royale, qu'à la hauteur de la porte Maillot les chevaux s'étaient emportés et que, malgré le conseil du postillon qui le rassurait, il sauta sur la route et tomba. Sa tête porta sur un pavé. Il était vivant encore, mais il était mortellement blessé.

Cinq heures plus tard, le duc d'Orléans, qui n'avait pas repris connaissance, expira sans avoir prononcé une parole. Le Roi, la Reine, la princesse Adélaïde, des membres de la famille royale assistaient, avec des larmes dans les yeux, le désespoir dans le cœur, des sanglots dans la voix, à cette muette et terrible agonie.

Le duc d'Orléans avait dû être transporté, aussitôt après sa chute, dans une humble maison de la route de la Révolte, maison que remplace aujourd'hui la chapelle Saint-Ferdinand. Il était étendu sur un lit de modeste travailleur.

Quel tableau ! Ah ! quel peintre aurait pu peindre dans toute sa vérité

cette scène de désolation. Puis, qui aurait pu raconter, sans être brisé de douleur, le triste et pieux pèlerinage de toute cette famille royale suivant à pied, de la route de la Révolte au château de Neuilly, le cadavre du fils adoré, du frère aimé, du neveu chéri. Comme la main de fer de la destinée s'appesantissait cruellement sur elle !

Toute la soirée du 13 juillet, dans Paris où, détail par détail, on entendait, par mille voix différentes, le récit navrant de toutes ces scènes déchirantes, on n'eut pas d'autre pensée que celle d'une profonde sympathie pour tant de douleurs. Le lendemain on commença à se dire avec anxiété, avec effroi, qu'un grand vide venait de se faire en France.

Le 13 juillet, la duchesse d'Orléans était absente de Paris. C'est le 14 juillet seulement, à Plombières, où le duc d'Orléans l'avait conduite et devait la rejoindre, qu'elle apprit la fatale nouvelle.

Le 30 juillet, le corps fut conduit solennellement de la chapelle du château de Neuilly, où il était resté, à Notre-Dame où il fut exposé pendant deux jours, où se fit, le 3 août, la cérémonie religieuse et d'où il fut transporté, le 4 août, à Dreux.

Les obsèques officielles furent magnifiques. Tout l'intérieur de Notre-Dame disparaissait entièrement 'sous des tentures noires semées de larmes d'argent.

Il nous a été donné d'assister à cette pieuse solennité. L'assistance était nombreuse. P^s une place n'était vide. Quel recueillement, quelle émotion dans cette foule qui priait, qui pleurait ! On eut dit toute une famille en larmes dont la pensée s'élevait vers Dieu, à travers la lumière des cierges et des nuages d'encens, pour lui demander de rendre la vie à ce fils du Roi, idole du peuple et de l'armée, espoir de de la patrie, mort si tristement, mort si jeune.

Les plus graves préoccupations se mêlaient aux plus grandes tristesses. Le Roi assurait le présent, mais qui assurait l'avenir?

Le duc d'Orléans était universellement aimé. Sa nature loyale lui créait de nombreuses et vives sympathies dans le peuple. L'armée l'adorait, et dans le monde des lettres et des arts il avait plus que des partisans, il avait de chauds amis. Ses relations personnelles, intimes dans le monde vivant étaient nombreuses. Les cercles parlementaires le savaient animé d'idées libérales et de sentiments patriotiques. Il semblait prédestiné à fondre, au jour opportun, toutes les fractions de gauche, toutes les fractions du centre et toutes les fractions de droite modérées dans un seul grand parti national qui aurait fait à la monarchie constitutionnelle des bases si solides et si durables que la démagogie aurait été impuissante à les jamais détruire.

Un accident avait anéanti en quelques minutes toutes ces brillantes perspectives de l'avenir. La France avait bien raison de porter le deuil du duc d'Orléans. Le futur paratonnerre qui devait la préserver de la foudre prochaine était brisé.

Voici ce que disait du duc d'Orléans un puissant et populaire écrivain, Alexandre Dumas, parlant de toute la famille royale de 1830 : « Quel merveilleux épanouissement d'une noble et vigoureuse famille ! cinq princes, tous beaux, tous braves, portant les plus illustres et les plus anciens noms de la chrétienté, riche faisceau dominé par un frère aîné à qui ses plus implacables ennemis ne savaient reprocher que sa beauté presque féminine, et ses amis que son courage presque insensé. Trois princesses, chez lesquelles la beauté, cette couronne des femmes, n'était qu'une qualité secondaire ; trois princesses, dont l'aînée, la princesse Louise, était citée pour sa religieuse bonté, dont la seconde, la princesse Marie, était illustre parmi les

artistes, dont la troisième, la princesse Clémentine, était presque célèbre par son esprit. »

On a beaucoup parlé du testament que le duc d'Orléans avait écrit au moment de son expédition des Portes de Fer. En voici les principaux extraits, ceux qui ont conservé leur intérêt et leur signification :

« C'est une grande et difficile tâche que de préparer le comte de Paris à la destinée qui l'attend ; car personne ne peut savoir, dés à présent, ce que sera cet enfant, lorsqu'il s'agira de reconstruire sur de nouvelles bases une société qui ne repose que sur des débris mutilés et mal assortis de ses organisations précédentes.

«Mais, que le comte de Paris soit un de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi, ou qu'il devienne l'un des ouvriers de cette régénération sociale qu'on n'entrevoit qu'à travers de grands obtacles et peut-être des flots de sang; qu'il soit roi ou qu'il demeure défenseur inconnu et obscur d'une cause à laquelle nous appartenons tous, il faut qu'il soit avant tout un homme de son temps et de la nation, qu'il soit catholique et défenseur passionné de la France. »

La duchesse d'Orléans mourut à son tour en 1858, elle mourut dans l'exil, en Angleterre, au château de Richemond, avant la reine Marie-Amélie. Voici quelles furent ses dernières volontés :

« Je recommande à mes fils de ne jamais oublier que la crainte de Dieu est le commencement de toute sagesse, qu'elle est un guide et une lumière dans la prospérité, et un appui dans l'infortune. Qu'ils restent fidèles aux préceptes de leur enfance; qu'ils restent fidèles aussi à leur foi politique. Qu'ils la servent, soit par leur constance dans l'adversité et l'exil, soit par leur fermeté et leur patriotisme dévoués lorsque les événements les rendront à leur pays. Que la

France rendue à sa dignité et à sa liberté, que la France constitutionnelle puisse compter sur eux pour défendre son honneur, sa grandeur et ses intérêts, et qu'elle retrouve la sagesse de leur aïeul et les qualités chevaleresques de leur père. »

Le duc d'Orléans et la duchesse d'Orléans reposent aujourd'hui avec la princesse Adélaïde, qui est morte en 1847, assez à temps pour ne pas assister à la chute de la monarchie de 1830, avec Louis- Philippe et la reine Marie-Amélie dans une église de Dreux où sont les sépultures de la branche cadette de la dynastie des Bourbons.

On doit cette église à l'aïeul du comte de Paris. Il en avait confié la construction à l'architecte Lefranc. Les vitraux, dessinés par Ingres et Delacroix, ont été exécutés à la manufacture de Sèvres. On doit à Jacques Pradier le remarquable monument du duc d'Orléans. Tout récemment, est venu prendre place auprès de ce monument le beau groupe de Mercié que l'on a tant admiré dans la salle de sculpture de l'exposition de 1886, représentant Louis-Philippe debout et Marie-Amélie agenouillée.

Le duc d'Orléans et la duchesse d'Orléans aimaient et protégeaient les artistes, comme le Roi, aimaient et protégeaient plus que lui les écrivains. Avant de poursuivre cette étude historique où bientôt à d'éclatants rayons vont se mêler des teintes sombres, nous devons signaler, à cette place opportune, le vaste mouvement artistique et littéraire qui, d'ailleurs, né vers 1820, commençait à s'arrêter et qui comprend toute une pléiade de noms illustres dans tous les genres, appartenant à la période de ce siècle que trois règnes de la dynastie des Bourbons ont remplie.

Chacun le sait, dans le domaine de la littérature, l'auteur du Génie du Christianisme, le vicomte de Chateaubriand, que l'on doit

compter également parmi les grands orateurs- et les grands publicistes des régnes de Louis XVIII et de Charles X, a\m frayé, sous l'empire, avec la baronne de Staël, qui a écrit Coriiuic, des voies nouvelles où était entré, après la chute de Napoléon I'-^ à pleine voile, le monde des lettres que le monde des arts avait suivi à son tour dans ces voies nouvelles.

Ici nous n'avons pas de biographies à écrire. Nous n'avons qu'à donner une liste de noms célèbres qui doit comprendre les hommes d'État, les orateurs de la tribune, les orateurs de la chaire, les orateurs du barreau, les hommes de guerre, les jurisconsultes, les savants, les économistes, les historiens, les philosophes, les penseurs, les romanciers, les dramaturges, les poètes, les historiens, les critiques, les sculpteurs et les peintres.

Dans le nombre, il en est qui, à l'exemple du vicomte de Chateaubriand, ont eu plusieurs fleurons à leur couronne.

Ainsi Victor Hugo et Alphonse de Lamartine. Le premier a siégé à la chambre des pairs, le second à la chambre des députés, sous la monarchie de 1830. Mais tous deux ont débuté dans le monde de la poésie où ils resteront rois, couronnés pour la postérité comme pour leur siècle, sous la restauration.

Il en est de même de Thiers et de Guizot, rivaux dans l'art du gouvernement, rivaux comme historiens, comme écrivains, rivaux dans l'art de la parole, rivaux d'influence à la chambre des députés, rivaux partout et toujours, de 1830 à 1848.

Vient ensuite le prince de Talleyrand, qui datait de la Constituante, qui n'a conquis sa haute renommée que dans l'art de la diplomatie, où il fut un maître, sous la restauration et sous la monarchie de 1830, comme il l'avait été sous l'empire.

s 50 LES BOURBONS DE FRANCE

En tête de ceux qui n'ont été que des hommes d'État de premier ordre, doublés nécessairement d'un homme de tribune, on doit placer, par ordre de date, le duc de Richelieu, le duc Decazes, le comte de Villèle, le comte de Serre, le comte de Martignac, le duc Victor de Broglie, Casimir Périer, le comte Mole, le comte Duchâtel, le duc Pasquier.

Trois publicistes, trois écrivains, M. Villemain, M. de Salvandy, M. Cousin, qui était surtout un penseur, ont été portés, sous la monarchie de 1830, au ministère de l'instruction publique par des précédents littéraires qui remontaient à Louis XVIII et à Charles X.

Le premier empire avait légué à la restauration un grand jurisconsulte, Portalis, et la restauration légua à son tour au second empire un jurisconsulte éminent, Troplong. Tous deux formaient avec Dupin une remarquable trilogie de spécialistes, dont la race semble s'être perdue.

Dupin fut aussi un grand parlementaire avec son confrère, son ami Berryer, l'aigle du barreau, le Mirabeau de la tribune.

Les hommes de guerre de la dynastie des Bourbons de 181 5 à 1848 furent surtout des vétérans de l'empire qui avaient survécu au désastre de Waterloo : Moncey, Mortier, Macdonald, Oudinot, Gérard, Lobau, Soult en tête, illustre phalange dont les rangs s'ouvrirent au maréchal Bugeaud, qu'elle accueillit comme un vieux frère d'armes, au duc d'Aumale qui peut-être aurait libéré le territoire avec son épée, si on eut eu la salutaire pensée d'en confier, en 1870' la défense à son patriotisme, à son courage, à sa loyauté, à sa science, cà son honneur.

Dans les cadres de la marine figuraient encore l'amiral Roussin, l'amiral de Rigny , l'amiral Duperré, qui saluaient dans le prince

de Joinville l'héritier des Duguay-Trouin , des Duquesne et des Jean-Bart.

Dans le domaine de l'histoire, c'était plus qu'une renaissance, c'était la naissance d'un monde nouveau que découvraient les Thierry, les Michelet, les Sismondi, les Mignet.

Dans le domaine de l'économie politique, deux noms surgirent avec éclat, ceux d'Auguste Blanqui et de Michel Chevalier, qui faisaient contrepoids aux retentissantes utopies de Proudhon.

Il serait injuste d'oublier ces deux éloquents novateurs dans l'art de la prédication, Lacordaire et Ravignan, dont les sermons furent d'attrayantes causeries, le comte de Montalembert, catholique ardent et sincère qui a traversé comme un météore l'orageuse région des polémiques religieuses de l'époque, La Mennais qui est allé des doctrines théocratiques aux doctrines démagogiques, passant sans transition, avec les Paroles d'un croxant, d'un pôle à l'autre.

Dans le monde des lettres, à côté de ceux qui sont restés les grands maîtres du théâtre, de la poésie, du roman, on comptait Déranger, qui a élevé la chanson à la hauteur de l'ode, Casimir Delavigne, Eugène Scribe, Honoré de Balzac, la baronne Dudevant qu'on appelait de son vivant Georges Sand, Alexandre Dumas, dramaturge et romancier étincelant de verve et d'imagination et d'une fécondité inépuisable, Octave Feuillet, Jules Sandeau, Théophile Gautier, Alfred de Musset,' Alfred de Vigny, Charles Nodier, Eugène Sue, Francis Ponsard, Emile Augier, presque tous à l'aurore de leur talent et de leur renommée.

Sous la plume incisive et attrayante des Sainte-Beuve, des Saint- Marc-Girardin, des Cuvillier-Fleury, la critique littéraire devenait un sacerdoce. Étincelante et spirituelle avec Jules Janin, la critique

dramatique devenait, avec Gustave Planche, une profonde étude psychologique du cœur humain.

La philosophie avait Jouffroy à côté de Cousin, les sciences avaient François Arago, Geoffroy-Saint-Hilaire, le baron Thenard, Jean- Baptiste Dumas, le baron Georges Cuvier.

- Des sculpteurs comme Clesinger et Pradier; des peintres comme Ingres, Paul Delaroche, Ary Scheffer, Eugène Delacroix; Decamps, Léopold Robert, Meissonier; des compositeurs comme Auber, Spontini, Adolphe Adam, Boïeldieu, Halévy, Hérold, Rossini^ Meyerbeer, Donizetti, Berlioz, Bellini, jetèrent un vif éclat surtout sous la monarchie de 1830.

Quand la France reverra-t-elle un pareil ensemble de talents supérieurs, de génies éminents dans tous les genres?

La mort du duc d'Orléans créa de nouveaux devoirs au ministère du 29 octobre. Il eut à présenter une loi de régence qui fut adoptée à de fortes majorités par la chambre des députés' et la chambre des pairs, mais qu'une nouvelle commotion gouvernementale devait déchirer.

En 1843, il y eut un mariage dans la famille royale. Le 20 avril, la princesse Clémentine, aujourd'hui veuve, épousait un prince de Saxe-Cobourg-Gotha, dont elle a eu un fils, marié à la princesse Léopoldine, seconde fille de l'empereur actuel du Brésil.

La politique conservatrice du cabinet du 29 octobre avait amené l'apaisement dans les esprits. L'agitation avait disparu du parlement. La sécurité qui régnait partout, en France surtout, favorisait le travail, et dans tous les domaines de l'activité nationale, on créait de nouveaux éléments de richesse. Mais la race impie des régicides n'était pas éteinte.

En 1846, il y eut deux nouveaux attentats. Le 16 avril et le 29 juillet on tira sur le Roi qui échappa encore à ces deux tentatives d'assassinat. Rien ne désarmait, rien ne lassait la haine de la démagogie qui, forcée de se réfugier dans ses tavernes, ne savait qu'y former des monstres assez abandonnés de Dieu pour demander au régicide un triomphe qu'ils ne pouvaient plus attendre de l'opinion publique.

L'opinion publique était avec Louis-Philippe dont elle appréciait la sagesse, les vertus, le libéralisme et dont le règne donnait avec l'ordre, la paix etja sécurité, le repos et la prospérité.

Cependant on approchait de la grande et dernière crise politique et parlementaire. Il y eut en 1846 de nouvelles élections générales. La chambre des députés avait une durée constitutionnelle de cinq ans. Mais il était alors d'usage de la dissoudre à la fin de sa quatrième année d'existence. Celle de 1842 allait disparaître.

M. Thiers lança un manifeste qui était une déclaration de guerre à la fois au ministère du 29 octobre et à la monarchie de 1830 elle-même. L'ambition du chef du centre gauche se lassait d'attendre. Il imagina de monter à l'assaut du pouvoir porté par tous les adversaires de M. Guizot, dût-il pour le renverser aller jusqu'au Roi, jusqu'à la royauté. Le résultat des élections générales ne répondit pas à son espérance. La majorité ministérielle revint au Palais-Bourbon plus forte le lendemain que la veille. Au lieu de le décourager, cette défaite l'irrita. Il se préparait à passer franchement dans le camp de la révolution. Ce Rubicon, il ne tarda pas à le franchir.

Déjà des difficultés d'ordre trop secondaires, trop oubHèes, si oubliées qu'on ne comprend plus aujourd'hui qu'on les ait alors

presque élevées à la hauteur de questions internationales, avaient surgi entre la France et l'Angleterre, qui duraient encore.

Au premier rang l'affaire du droit de visite.

La pensée de l'abolition de l'esclavage était déjà née en France, elle, existait dans toute l'Europe. L'interdiction de la traite des nègres, cet odieux, cet immoral trafic de chair humaine, était un acheminement à la réalisation de cette pensée chrétienne.

Personne en Europe, surtout en France, pas plus qu'en Angleterre ne voulait que la traite des nègres fût libre.

La question qui se posr.it était celle-ci : Chaque nation exercerat-elle, pour empêcher la traite des nègres, la police des mers sur les navires naviguant sous son pavillon et soupçonnés de transporter des marchés d'achat aux marchés de vente des cargaisons de marchandises humaines de race noire, ou bien cette police des mers, au lieu d'être individuelle, sera-t-elle générale, et toutes les marines européennes pourront-elles, en vertu de conventions spéciales, l'exercer réciproquement les unes à l'égard des autres ?

Compris dans ce dernier sens, le droit de visite annulait en fait l'application du principe de la liberté des mers que l'Angleterre ne contestait pas ouvertement, mais qu'elle n'admettait qu'à regret et qu'elle violait volontiers là où elle pouvait dire impunément que la force prime le droit.

Cependant le duc de Broglie, lorsqu'il était ministre des affaires étrangères, avait admis le droit de visite général et réciproque. Il n'avait vu là qu'une question d'humanité. Mais quelques incidents avaient ensuite démontré que l'Angleterre pratiquait ce droit de visite général et réciproque avec le projet de s'approprier la police exclusive des mers.

Le cabinet de Londres demanda que les premières conventions spéciales dans lesquelles le cabinet de Paris avait admis le droit de visite général et réciproque fussent étendues et complétées pour qu'il devînt plus efficace.

C'est alors que l'opinion publique s'alarma en France et que la chambre des députés demanda à M. Guizot, alors ministre des affaires étrangères, par un paragraphe inséré dans l'adresse de 1845, non seulement de refuser l'extension du droit de visite général et réciproque, mais encore de négocier l'abolition des traités qui l'avaient établi entre la France et l'Angleterre.

Dans l'opinion publique, cette abolition était la revanche du traité du 15 juillet 1840 qui l'avait mise en défiance à l'égard de l'Angleterre.

La négociation que ce vote de la chambre imposait à M. Gui;^ot était épineuse. Avec lord Palmerston, elle eût peut-être échoué. Elle réussit avec lord Aberdeen, qui l'avait remplacé. Le 29 mai 1845, les cabinets de Paris et de Londres signaient un traité qui maintenait la répression de la traite des nègres, mais qui supprimait le droit de visite général et réciproque.

C'était une double victoire, victoire au dehors, victoire au dedans, pour le cabinet du 29 octobre, que l'opposition parlementaire espérait faire tomber sur cette question. M. Guizot triomphait donc à Paris comme à Londres.

Une autre difficulté était également pendante entre les cabinets de Paris et de Londres, car il est à remarquer que pendant le long ministère du 29 octobre, la politique extérieure s'est presque exclusivement circonscrite dans un antagonisme universel entre la France et l'Angleterre.

On le voit, la monarchie de 1850 était loin de sacrifier les intérêts de la France à l'alliance anglaise. Elle étendait nos relations [commerciales dans de lointaines contrées, sans s'inquiéter de ce qu'on pouvait en penser à Londres; et si elle ne courait pas imprudemment les aventures de la guerre, elle savait, tout en conservant les avantages et les bénéfices de la paix, accroître dans le monde notre influence, notre prestige et notre autorité.

La monarchie de 1830 chercha constamment à développer notre commerce extérieur et notre marine marchande. Dans ce but, elle fondait des comptoirs, faisait des traités, prenait des positions dans de lointaines contrées. Elle avait spécialement établi le protectorat de la France sur les îles de la Société et l'archipel de Taïti, protectorat qui ne réveille plus que le souvenir humoristique de la reine Pomaré, mais que l'Angleterre vit avec déplaisir, avec jalousie.

Un nommé Pritchard, qui cumulait les fonctions de consul avec la profession de mouchard et le rôle de missionnaire, ameuta contre le protectorat de la France, d'abord la milice indigène, ensuite la presse anglaise. Avec de l'argent on l'apaisa. Mieux valait une indemnité pécuniaire qu'une rupture diplomatique.

M. Guizot dénoua également cette difficulté sans que l'alliance cordiale de la France et de l'Angleterre fût altérée.

Il est vrai que, dans le cours de ces dissentiments diplomatiques, et à l'heure même où ils étaient dans leur phase la plus Vive et la plus grave, il y avait eu, entre la Reine d'Angleterre et le Roi des Français, un double et réciproque échange de visites amicales.

La reine Victoria avait pris l'initiative de ce courtois échange de visites. Le 27 décembre 1845, elle avait débarqué au Tréport et, conduite au château d'Eu, selon son désir, elle y était restée quelques jours.

Cette démarche de la Reine d'Angleterre produisit un effet considérable sur l'opinion publique en France et en Europe. Elle était la preuve manifeste de la haute situation morale que la monarchie de 1830 avait conquise dans le monde. Cette haute situation, on la devait au Roi, on la devait à la prudence et à l'habileté qu'il avait su déployer sur le trône où l'avait porté la volonté nationale se manifestant par l'organe des représentants officiels du pays, les députés de Paris et les députés des départements.

Le 8 octobre 1844, le Roi des Français avait rendu à la Reine d'Angleterre, au château de Windsor, la visite qu'elle lui avait fliite au château d'Eu.

Ces deux actes de cordiale et réciproque amitié avaient dû ûiciliter la tâche de M. Guizot, à Londres d'abord, ensuite à Paris.

Le cabinet de Paris et le cabinet de Londres étaient également en conflit depuis longtemps en Grèce, où M.Jean Kolettis, que soutenait M. Guizot, s'efforçait d'établir, d'accord avec le Roi, qui était Othon I'^'', une monarchie constitutionnelle, parlementaire et libérale.

En 1 846, le cabinet de Londres, que présidait Robert Peel, tombait, lord Aberdeen sortait du ministère des affaires étrangères, lord Palmerston y rentrait et aussitôt le conflit arrivait à l'état aigu.

Mais en 1847, M. Kolettis, qui devait mourir cette même année, le 12 septembre, ayait pu déjouer toutes les intrigues souterraines de lord Palmerston qui voulait faire d'Othon L'' un docile instrument du cabinet de Londres. Sa politique l'emportait, et avec elle l'influence française. L'influence anglaise était vaincue.

11 allait en être de même en Espagne. Là encore M. Guizot lutta contre lord Palmerston. La question des mariages espagnols est

connue. Aujourd'hui c'est de l'histoire rétrospective qui a perdu son intérêt avec son actualité. Sur quel terrain était placé le débat? Sur celui de l'antagonisme déjà ancien de l'intérêt français et de l'intérêt anglais à la cour de Madrid.

Le Portugal était devenu, par l'effet de diverses circonstances de vieille date, l'allié, presque le protégé, de l'Angleterre. On sait qu'un prince de Saxe-Cobourg-Gotha avait épousé la reine dona Maria II. Le prince Albert, mari de la Reine d'Angleterre, était aussi un Saxe-Cobourg-Gotha.

Le cabinet de Londres rêva d'asseoir l'influence prédominante de l'Angleterre en Espagne par le mariage de la reine Isabelle avec un autre prince de la maison de Saxe-Coboug-Gotha, avec cette arriérepensée d'amener une sorte de subordination future de la cour de Madrid à la cour de Portugal. Toute cette machination était dirigée contre la France.

Ce que l'on appelle les mariages espagnols, où l'on n'a voulu voir qu'une ambition de famille, était donc une contre-mine tout à fait nationale. Dans cette circonstance, Louis-Philippe reprenait dans d'autres conditions et par d'autres moyens, la politique de Louis XIV. Les 10 et II octobre 1846, l'archevêque de Grenade célébrait, selon le cérémonial espagnol, dans l'église de Notre-Dame d'Atocha, le mariage de la reine Isabelle II avec le duc de Cadix, don François d'Assises, et celui dAntoine-Marie-Philippe-Louis d'Orléans, duc de Montpensier, né le 31 janvier 1824, avec l'infante Marie-Louise- Ferdinande de Bourbon. Le duc de Montpensier n'a eu en France, sous la monarchie de 1830, qu'un rôle secondaire. Il est capitaine général dans l'armée espagnole. Il a depuis longtemps établi sa résidence habituelle à Séville, en Espagne.

LOUIS-PHILIFPH 559

Sœur de la reine Isabelle II, la duchesse de Montpensier, qui est née en 1832, a donné plusieurs enfants au duc de Montpensier; il ne leur reste qu'un fils et une fille.

Le fils, qui a les prénoms d'Antoine-Marie-Louis-Philippe-Jean- Florence, et qui est né le 23 février 1866, est infant d'Espagne.

La fille, qui a les prénoms de Marie-Isabelle-Françoise-d'Assise, et qui est née le 21 septembre 1848, a épousé, le 30 mai 1864, son cousin-germain, le comte de Paris.

La preuve est-elle faite pour démontrer la fitusseté de cette accusalion de la prétendue subordination du cabinet de Paris au cabinet de Londres sous le régne de Louis-Philippe.

L'action diplomatique du ministère du 29 octobre a été constamment libérale, conservatrice, pacifique, laborieuse et victorieuse.

Ainsi la Suisse, que sa faiblesse protégeait plus encore que sa neutralité, était livrée, dans les derniers temps de la monarchie de 1830, à une agitation radicale. Là encore M. Guizot rencontrait lord Palmerston. Là aussi, comme en Grèce, il y avait divergence d'opinion et rivalité d'influence entre les cabinets de Paris et de Londres.

Mais toutes les cours du Nord, celles de Vienne, de Pétersbourg et de BerUn, s'inclinaient devant la haute sagesse de Louis-Philippe, et, à la veille de la catastrophe du 24 février 1848, elles reconnaissaient dans la monarchie de 1830 la modératrice éclairée de l'Europe et s'apprêtaient à traiter des affaires de Suisse avec la France, à l'exclusion de l'Angleterre.

Mais déjà la campagne des banquets était organisée, déjà la mine qui devait faire sauter la monarchie de 1830 était chargée. Elle allait éclater.

Tout renseignement rétrospectif devient superflu devant le fait

56o LES BOURBONS DE FRANCE

brutal, le fait accompli. On a dit que si Louis-Philippe avait imposé à M. Guizot l'adjonction des capacités aux censitaires à deux cents francs qui élisaient la chambre des députés, la question de la réforme électorale et parlementaire se serait immédiatement éteinte. Nous croyons que dans les villes, et surtout dans les campagnes, les classes- industrielles, agricoles et commerciales voulaient davantage.

Si Louis-Philippe s'était brusquement et spontanément décidé à abaisser à cinquante francs le cens électoral, il aurait créé dans les campagnes, alors très conservatrices, un million d'électeurs qui se seraient voués, corps et âme, à la défense de la monarchie de 1830.

Inutiles et tardives réflexions. La réforme électorale et parlementaire était pour les uns, sans doute, un but; pour le grand nombre, cette question n'était qu'une arme de guerre. Elle était née en 1847, année de la mort de la princesse Adélaïde, sœur du Roi, dont elle était l'Egérie et qui, ne s'étant pas mariée, a pu instituer le duc de Montpensier son principal légataire. Elle est née enfin dans une série noire où de grandes inondations avaient succédé à de mauvaises récoltes, de sorte que les éléments conspiraient avec la démagogie pour disposer les esprits aux agitations et aux soulèvements.

Le gouvernement du Roi était innocent des malheurs et des souffrances que le peuple ne devait qu'à l'inclémence du ciel. Mais ce n'en était pas moins un ferment de trouble et de désordre qui venait s'ajouter aux excitations de la presse et de la tribune.

Les dynastiques du Siècle et les répubhcains du National faisaient alliance, conduits à l'assaut de la monarchie de 1830 par M. Thiers que suivait le centre gauche, qui était la Gironde à la Législative, qui était la Plaine à la Convention, et qui sera éternellement le complice inconscient de toutes les insurrections, le précurseur aveugle de

toutes les révolutions. C'est dans l'une de ses boutades de l'époque que Lamartine a dit que la France s'ennuyait. Oui, elle s'ennuyait de son bonheur. Bientôt après elle ne s'ennuyait plus. Elle n'en avait plus le loisir. Elle vivait entre l'épouvante de la veille et la terreur du lendemain.

Le premier banquet de la réforme électorale et parlementaire ouvrant cette campagne qui devait aboutir à l'effondrement d'une constitution et conduire la société au bord d'un abîme, est du 9 juillet 1847.

Le Château-Rouge servit de salle de banquet. Le lieu était bien choisi. L'orgie politique s'asseyait aux mêmes tables que les immondes orgies des viveurs et des viveuses de bas étage de l'époque.

Il y eut ensuite des banquets semblables dans quelques grandes villes de province. Dans ces banquets, où le nombre des convives était d'ailleurs restreint, ou prophétisait la République, on prêchait le socialisme. C'était un avertissement.

Dans le discours de la couronne de la session de 1848, que l'émeute allait clore brusquement, se trouvait cette phrase significative : « Au milieu de l'agitation que fomentent des passions ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient : c'est que nous possédons dans la monarchie constitutionnelle, dans l'union des grands pouvoirs de l'État, des moyens assurés de surmonter tous les obstacles et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère Patrie. »

La discussion de l'Adresse de la chambre des députés fut ardente et passionnée. M. Thiers parla par les fenêtres du Palais-Bourbon aux passions ennemies, aux passions aveugles, pour leur donner de l'audace. Il avait dit avec une véhémence étrange : « Oui, je suis du

parti de la révolution en Europe! » C'était jeter de l'huile sur le feu, c'était attiser le foyer de l'incendie.

L'attaque de la rue n'était pas encore venue. Mais déjà la démagogie fourbissait ses armes. L'opposition parlementairelesavait. M. Hébert, alors ministre de la justice, ayant répondu à un défi de M. Odilon Barrot qui lui disait que la campagne des banquets continuerait, quoique le ministère annonçât son intention de les interdire : « le cabinet fera son devoir, » toute la gauche s'était levée en s'écriant : « Nous acceptons la menace. :)

C'était une scène de la Convention.

L'attaque' était trop audacieusement annoncée pour que le gouvernement du Roi ne prît pas toutes les mesures de défense qu'exigeait la situation. Malheureusement on n'alla pas jusqu'au bout. Le maréchal Bugeaud commandait tous les corps d'armée.

Le général vicomte Jean-François Jacqueminot, pair de France, était commandant en chef de la garde nationale de la Seine. Mais, sans passer à la République, dont elle ne voulait pas, elle passait à l'insurrection; elle était ou croyait être pour la réforme contre le ministère.

Les trois journées de février que Victor Hugo, qui a tout chanté, a chantées, sont plus prés de ce temps-ci que les trois journées de juillet, que rappelle la colonne de la place de la Bastille ; elles ont été souvent racontées. Il n'y a pas d'utilité à en refaire l'histoire aussi attristante que lamentable, car il nous faudrait enregistrer toute une série de concessions malheureuses , d'aveuglements inouïs et de défaillances qui ressemblent à des trahisons, comme celle du général Marie-Alphonse Bedeau, qui a laissé pénétrer une bande d'énergumènes dans le Palais-Bourbon dont il lui était facile de défendre

l'entrée, sachant que la duchesse d'Orléans se trouvait avec ses deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres, daas la salle des séances de la chambre des députés.

On ne comprend que l'hésitation du Roi à taire tirer sur ce que l'on appelle le peuple, bien que souvent ce ne soit qu'un ramassis de vagabonds et de pillards que l'émeute attire, comme l'odeur de la chair fraîche attire les fauves. La garde nationale, était dans son opinion, la nation elle-même, et comme il entendait crier sur la place du Carrousel : Vive la réjornie! il crut qu'il avait le devoir d'accorder à la milice parisienne ce qu'il avait refusé à l'opposition parlementaire. D'ailleurs il avait horreur du sang.

Une fois entré dans la voie des concessions, Louis-Philippe ne devait plus s'arrêter qu'au terme du chemin de l'exil.

Ce que l'on ne comprend pas, c'est la faiblesse, c'est la présomption de M. Thiers qui croit que son nom va calmer la tempête qu'il a soulevée, c'est que celui qui avait vaincu les républicains en 1854, dans les journées d'avril, par l'épée du maréchal Bugeaud, ait brisé cette épée.

Le 23, M. Duchâtel remit au maréchal Bugeaud l'ordre de faire avancer les troupes. Le 24, M. Thiers lui apporte l'ordre de faire retirer les troupes.

Ce fut une grande faute, dont M. Thiers a toute la responsabilité, car c'est lui qui en a donné le conseil, au moment même où le Roi l'appelait à la tête d'un ministère de réforme.

Le maréchal Bugeaud avait déclaré que si on le laissait faire, que si on le laissait agir, il rétablirait la situation et vaincrait l'insurrection. Mais M. Thiers ne l'a pas laissé faire, ne l'a pas laissé agir. Il n'a traversé le pouvoir, pendant quelques heures, que pour empêcher lesau^

vetage de la monarchie de 1830 qu'il avait jetée à la mer dans la séance du 12 février, que pour compromettre l'avenir de la France.

M. Thiers était le seul qui crût encore au prestige de son nom. Sa popularité avait sombré dans cette redoutable crise.

Dans cette séance du 12 février, son langage avait enflammé les esprits, enfiévré les imaginations.

A l'appel du NatioMÏ, on avait remplacé le banquet projeté par une manifestation populaire. Les masses étaient descendues dans la rue. Il fallait vaincre ou périr; mais, pour vaincre, il fallait combattre. iMinistre d'un jour, il ne le voulut pas. Dieu peut lui pardonner, la France, jamais !

Du reste, un incident de la soirée du 23 vint prouver que dans les conciliabules des députés et des journaux de l'extrême gauche, que dans tout le parti radical, la résolution était prise de périr ou de vaincre. On croyait à la fin de l'insurrection désarmée par les premières concessions du gouvernement du Roi. Tout à coup une bande de démagogues armés apparaît, munie de torches, un drapeau rouge entête, sur le boulevard des Capucines; elle avait avec elle un tombereau.

Donc cet incident était préparé, prémédité à l'avance. Le poste de garde du ministère des affaires étrangères sort, se montre à la porte. Un coup de feu part de la colonne des insurgés. Un soldat tombe mort. Le poste riposte. Il y a des blessés, il y a des tués. On place leurs cadavres sur le tombereau, on les promène à travers les quartiers populeux, au son du tocsin, à la lueur des torches, en agitant le drapeau rouge et en criant : Vengeance ! Aux armes ! Vengeance !

Le lendemain, dès l'aube, Paris était couvert de barricades. La bataille était inévitable. C'est alors que M. Thiers, que le Roi fait

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appeler pour lui confier le pouvoir, désarme. Ce n'était à ce momentlà ni folie, ni trahison. Etait-ce peur ou infatuation?

Lorsqu'on a mis le feu à un baril de poudre, rien ne peut l'empêcher de sauter. M. Thiers ne fit pas rentrer l'insurrection dans ses cavernes. C'est elle qui bientôt s'installait à l'Hôtel de Ville, où se formait un gouvernement provisoire qui proclama la République.

La personne qui, dans cette journée de défaillance générale, a eu de l'héroïsme, c'est la duchesse d'Orléans. Le Roi, étant encore dans le palais des Tuileries, dont il s'apprêtait à sortir et qui allait être envahi et saccagé, abdiqua en faveur du comte de Paris, son petitfils aîné.

On remarque dans cet acte d'abdication, écrit et signé en entier de la main de Louis-Philippe, une faute de français qu'expliquent trop naturellement les poignantes émotions et les graves préoccupations du moment. Le Roi l'avait remis au général de Lamoriciére qui le portait à l'Hôtel de Ville, en l'agitant et en le montrant sur sa route, lorsque Charles Lagrange survenant tout à coup le lui arracha des mains. 11 l'a gardé jusqu'àsa mort. Cependant il ne se considérait que comme le dépositaire de ce document historique. Il le légua à un pasteur protestant, du nom de Martin Pascaud, pour le rendre à la famille d'Orléans.

Le pasteur Martin Pascaud mit, en effet, l'acte d'abdication du 24 février 1848 à la disposition du comte de Paris, qui déclara ne pas réclamer un document qui appartenaità l'histoire. C'est alorsque Jules Simon, ministre de l'instruction publique sous M. Thiers, après avoir fait constater par son collègue des affaires étrangères, Charles de Rémusat, l'authenticité de l'écriture et de la signature.

le fit déposer aux Archives nationales, où nous avons fait photographier cet important autographe dont voici le fac-similé.

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La famille royale quitte le palais des Tuileries pour se réfugier au château de Neuilly et y laisse la duchesse d'Orléans avec ses deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres. Elle n'a pas l'idée de fuir. Elle se place devant un portrait du duc d'Orléans. '< C'est ici qu'il faut mourir, » dit-elle avec calme.

La duchesse d'Orléans se rend au Palais-Bourbon, où le duc de Nemours va la rejoindre. Sur sa route, on crie : Vive le comte de Paris, roi des Français! Vive Mme la duchesse d'Orléans, régente!

Au Palais-Bourbon, à la vue de la duchesse d'Orléans et du comte de Paris, les députés se lèvent et les acclament. M. Dupin monte à la tribune et annonce l'acte d'abdication de Louis-Philippe en faveur de son petit-fils. La duchesse d'Orléans veut parler. Sa voix se perd au milieu du tumulte. Des étudiants et des ouvriers en armes pénétrent alors dans la salle des séances. Ils arrivent jusqu'à l'hémicycle en criant : « La déchéance ! la déchéance ! » C'est une confusion générale. Celui-ci veut faire porter le comte de Paris par le peuple. Celui-là demande la proclamation de la République.

Lamartine se prononce pour la République. Une nouvelle bande armée de fusils, de couteaux et de piques se montre dans une tribune publique en criant : « A bas la chambre ! » Il en est qui visent la duchesse d'Orléans, le comte de Paris et le duc de Chartres. Une femme et deux enfants!

Les députés quittent la salle des séances en masse. Entraînée dans cette fuite générale, la duchesse d'Orléans se réfugie avec ses deux enfants à l'Hôtel des Invalides.

Pendant que des hordes de mégères et d'ivrognes commençaient dans le palais des Tuileries une orgie, une saturnale qui dura douxe heures, la duchesse d'Orléans délibérait, dans l'asile où elle s'était réfugiée, avec quelques fidèles amis. Elle voulait rester, et à ceux qui lui conseillaient de partir, en lui montrant la force irrésistible de l'ouragan révolutionnaire, elle répondait : » Je tiens à la vie de mon fils plus qu'à sa couronne, mais si sa vie est nécessaire à la France, il faut qu'un Roi, même un Roi de neuf ans, sache mourir. » Enfin, vers six heures du soir, les nouvelles qu'elle reçut de l'Hôtel de Ville où les meneurs de l'émeute populaire et les meneurs de l'émeute parlementaire s'entendaient pour se constituer en gouvernement

provisoire, la décidèrent à quitter Paris avec ses enfants. Elle gagna la frontière, se retira d'abord en Allemagne, et ne revit que l'année suivante, comme on va le dire, la famille royale, alors réunie en Angleterre, au château de Claremont, propriété du roi des Belges, où Louis-Philippe est mort, en 1850, où est morte la reine Marie- Amélie en 1866.

Le 24 février, le duc de Chartres n'avait que huit ans. Il partit pour l'exil et, comme son frère le comte de Paris, il suivit la duchesse d'Orléans dans les différentes stations, dans les divers séjours qu'elle fit, soit en Allemagne, soit en Angleterre. Mais après ]a mort de sa mère, le 23 novembre 1858, à l'âge de dixhuit ans, il quitta le château de Claremont et alla se faire recevoir élève à l'école spéciale de Turin, modelée sur l'école de Saint-Cyr, qui lui était fermée.

[En 1839, à l'époque de l'alliance franco-italienne contre l'Autriche, le duc de Chartres venait d'être nommé sous-lieutenant au régiment de Nice-Cavalerie.

Ici se place un épisode intéressant de ses débuts dans la carrière des armes.

Un colonel du nom de Chabron, que le duc d'Orléans avait .mené au feu en Algérie était à l'armée d'Italie. Un jour, le duc de Chartres vient remplir auprès de lui une mission délicate.

Le colonel Chabron ne connaissait pas le duc de Chartres. Il s'étonna, le croyant italien, qu'il parlât aussi bien le français.

— Mais je suis Français, mon colonel.

— Ah! Français! Tiens! Et vous servez l'Italie! Quel est donc votre nom?

— De Chartres.

Le colonel Chabron est remué, ù ce nom qui lui rappelle le père, jusqu'au plus profond de son cœur.

— Buvons à votre père, dit-il, en tendant un verre au fils.

— Buvons à la France! mon colonel, reprend le duc de Chartres, les yeux pleins de larmes.

Après avoir fait dans l'armée italienne, en 1859, ses premières armes qu'il aurait voulu faire dans une armée française, le duc de Chartres accompagne, en 1862, le comte de Paris aux États-Unis où, pendant quelques mois, attaché à l'état-major de Mac-Clellan, l'un des généraux fédérés, il combat brillamment dans les rangs de l'armée du Potomac.

Vint l'année de malheur, l'année 1870, l'année do l'invasion allemande. Les désastres de la France où les ruines s'amoncellent, grandissent, d'heure en heure. Le duc de Chartres traverse la Manche et, sous le nom de Robert le Fort, il entre dans l'état-major de M. Estancelin, son seul confident, comme capitaine de garde nationale; puis il s'engage, comme simple soldat, dans un bataillon de mobiles de la Seine-Inférieure. Divers incidents l'amènent à prendre le commandement d'une compagnie de trente cavaliers qui bat le pays.

Bientôt le duc de Chartres, resté Robert le Fort, fut nommé chef d'escadron par Gambettaqui ne se doutait pas qu'il donnait de l'avancement à un fils de France, et fut attaché, avec ce nouveau grade, à l'étatmajor du général de division d'Argent, état-major qui fut licencié après que l'Assemblée nationale eut voté les préUminaires de paix.

Le général Chanzy avait demandé la croix pour le chef d'escadron Robert le Fort. Le duc de Chartres apprit qu'il était nommé chevalier de la légion d'honneur, pour actions d'éclat, le jour où, librement, il rentrait dans sa patrie.

Le général Le Flo, alors ministre de la guerre, savait que sous ce nom d'emprunt de Robert le Fort s'était caché le duc de Chartres. Il lui écrivit, en lui adressant son brevet, qu'il n'en avait encore signé aucun avec autant de joie que celui-là.

L'ancien volontaire des deux armées de Normandie et de la Loire, en 1870, avait vu s'ouvrir devant lui les cadres officiels de l'armée active. En 1878, il était promu colonel et bientôt appelé au commandement du 12^ régiment de chasseurs, en garnison à Rouen. Il y était adoré pour ses qualités militaires et ses qualités privées. 11 en était l'orgueil et la joie. Mais, en février 1883, il fut, on le sait, brutalement et brusquement arraché à une carrière qu'il parcourait avec autant d'éclat que d'amour.

A l'époque du choléra de Toulon et de Marseille, qui a sévi si cruellement dans ces deux villes pendant l'hiver de 1883 à 1884, le duc de Chartres s'est rappelé l'admirable conduite de son père, le duc d'Orléans, pendant le choléra de Paris, de l'hiver de 1832. Il s'est rendu, de sa personne, dans les deux cités contaminées pour y distribuer lui-même aux cholériques une somme de dix mille francs, au nom de sa famille. Bravoure et charité sont sœurs dans cette famille.

Le duc de Chartres, on le sait déjà, a épousé l'unique fille du prince de Joinville. Il en a eu plusieurs enfants. Il lui reste deux fils : Henri d'Orléans, né le lé octobre 1867; Jean d'Orléans, né le 4 septembre 1874; ainsi que deux filles : la princesse Marie-Amélie- Françoise-Héléne, née le 13 janvier 186 5, et mariée, le 21 octobre 1885, à un fils du roi de Danemark, le prince .Waldemar, lieutenant de marine, né le 27 octobre 1858; la princesse Marguerite, née le 25 janvier 1869.

Douloureux rapprochement! Sombre similitude!

Le duc de Bordeaux n'avait pas encore dix ans, lorsqu'il suivit dans l'exil la branche aînée de la dynastie des Bourbons dépossédée du trône de France par la révolution de 1830.

Le comte de Paris n'avait pas encore dix ans, lorsqu'il suivit dans l'exil la branche cadette de la dynastie des Bourbons renversée 'du trône de France par la catastrophe de 1848.

Charles X et le duc d'Angoulême avaient abdiqué en laveur du duc de Bordeaux qui n'a jamais régné, qui peut-être ne désirait pas régner.

Louis-Philippe avait abdiqué en faveur du comte de Paris, qui, lui aussi, n'a pas encore été appelé à régner, mais que la mort du duc de Bordeaux, décédé sans enfant, a fait le légitime héritier de Henri IV et de Leuis XIV, et chef de la Maison de France, qui a eu pour fondateur Hugues Capet, arriére petit-fîls de Robert le Fort, ou l'Angevin.

Depuis la mort du duc de Bordeaux, le comte de Paris porte d'azur à trois fleurs de lys d'or.

Le frère, les oncles et les cousins ont conservé, comme cadets, la brisure d'Orléans, au lambel d'argent sur les armes de France.

Telles sont les indications récentes que donne l'AlDiauacb de Gotha, qui est le registre officiel de l'état civil des maisons souveraines et des maisons princiéres d'Europe.

On a vu dans notre préambule, les Origines, on a vu dans notre tableau sommaire des régnes de Henri IV, de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV, tout ce que la France a dû de grandeur, de puissance, d'agrandissement, de progrés et de prospérité, même dans les plus tristes périodes, dans les phases les plus troublées, à la race capétienne et surtout à la dynastie des Bourbons.

Ces temps sont loin de nous. Le comte de Paris personnifie une époque plus récente. Son rôle n'est plus celui de Henri IV et de Louis XIV. Il est plutôt celui de Louis XVIII venant se placer entre l'Europe et la France pour sauver le royaume de saint Louis, tout à lafois, de l'anarchie et du partage, et lui donner, par la charte de 1814, l'ordre, la paix et la liberté.

Ce régime, qui sera celui de la monarchie constitutionnelle, est soumis, comme tous les régimes politiques, à la loi du progrés. Si le comte de Paris était un jour appelé à prêter serment à une constitution, cette constitution ne serait sans doute pas un décalque, ni de la charte de 18 14, ni même de la charte de 1830. Elle serait certainement plus démocratique.

Mais avant de discuter sur cette hypothèse, il faut d'abord se demander si elle se produira, quand et comment elle pourra se produire.

Quand et comment ? La question est hardie dans un pays comme la France, qui est le pays de l'imprévu, le pays où tout est possible. Laissons à l'avenir, laissons à Dieu le soin d'y répondre. Notre seul droit, notre seul devoir, c'est de démontrer que tout semble s'être réuni pour faire du comte de Paris ce que nous appellerons un véritable chef de gouvernement des temps modernes.

En 1 872, dans la belle préface du livre de M. Yriarte sur les princes d'Orléans, M. Edouard Hervé s'exprimait ainsi :

« La situation du comte de Paris est plus délicate et son rôle plus difficile. La Providence, heureusement, en le plaçant au milieu de tant de dangers, lui a donné ce qu'il faut pour les éviter : un jugement infaillible, un inébranlable sang-froid, et enfin cette droiture de caractère qui est parfois plus habile que l'habileté elle-même. La France l'ignore et peut-être l'ignorera-t-elle toujours, mais depuis longtemps elle n'a pas eu un politique aussi précoce et aussi complet. C'est l'esprit méditatif et profond de Guillaume d'Orange, avec la bonne grâce et le charme qui manquaient au mélancolique fondateur de la monarchie constitutionnelle en Angleterre. »

Ce portrait, magistralement écrit, vrai hier, est encore vrai aujourd'hui.

Toutefois les lecteurs de ce livre feront cette réflexion naturelle et juste qu'entre Guillaume d'Orange et le comte de Paris, il y a une différence profonde.

Guillaume d'Orange était l'ennemi acharné de la France, l'adversaire opiniâtre de Louis XIV. Le comte de Paris, au contraire, aime passionnément la France, et Louis XIV serait, nous ne dirons pas son modèle, les temps ne sont plus les mêmes, mais son aïeul respecté, son prédécesseur admiré.

La duchesse d'Orléans avait décidé de se rendre d'abord à Eisenach, ville du grand duché de Saxe-Weimar, dans un château qui appartenait à la famille régnante. Quel triste voyage ! C'est là que le comte de Paris apprit la terrible nouvelle des effroyables journées de juin ; là que, sous l'habile direction de son instituteur, M. Adolphe Régnier, il continua ses études.

Dans l'été de 1849, la duchesse d'Orléans quitta Eisenach et se

rendit en Angleterre auprès du Roi et de la Reine qu'elle revoyait pour la première fois depuis la terrible journée du 24 février 1848.

En dix-huit mois, le comte de Paris s'était transformé. Il était grave et réfléchi. On remarqua vite, au château de Claremont, cette attitude qui annonçait un caractère sérieux et une nature studieuse.

Nous avons parlé de la journée du 24 février 1848. Nous n'avons pas à y revenir à cette place.

Avant la mort de Louis-Philippe, le comte de Paris lit, sous les yeux de son royal aïeul, sa première communion dans la chapelle catholique française de King-street. Puis il reprit, avec la duchesse d'Orléans et le duc de Chartres, le chemin de l'Allemagne.

L'Allemagne de cette époque n'était pas l'Allemagne du prince de Bismarck. Elle était un curieux et instructif objet d'études. Le comte de Paris visita toute la Confédération germanique. Il connaît à fond ce pays qui joue maintenant un rôle si considérable en Europe. Il atteignait sa vingtième année. Il allait perdre sa mère, dont nous avons déjà dit la mort douce et soudaine. Il était devenu, l'année précédente, l'un des meilleurs élèves d'Hoffmann, le savant professeur de chimie de l'école des mines de Londres. Pendant que le duc de Chartres étudiait l'art militaire à l'école spéciale de Turin, il alla visiter l'Espagne.

Après la guerre d'Italie, le comte de Paris et le duc de Chartres mêlèrent quelque temps leur vie. Ils visitèrent ensemble l'Egypte, la Judée, la Syrie, la Turquie, la Grèce, le Liban, Constantinople, Athènes, les rivages qu'a chantés Homère dans l'Iliade, qu'il a décrits dans VOdysséc, les contrées que Chateaubriant et Lamartine ont parcourues et dépeintes.

L'imagination du comte de Paris était encore pleine des souve-

nirs de l'antiquité qu'il avait étudiée avec son savant professeur, M. Adolphe Régnier. Frappé surtout de l'exactitude et de la vérité des récits d'Homère, il écrivit des lettres de voj'age d'un caractère privé, mais qui auraient mérité d'être imprimées. Témoin des massacres du Liban, il a seulement publié à Londres, en 1865, un volume intitulé Damas et le Liban, où il a consigné les observations que ces massacres lui ont inspirées.

Le 30 août i8éi, le comte de Paris s'embarquait pour New- York avec son frère, le duc de Chartres, et le prince de Joinville, son oncle. Les États-Unis étaient alors en pleine guerre civile. C'était une occasion pour les deux fils du duc d'Orléans de chercher à conquérir la gloire des champs de bataille.

Nous venons de dire quel a été le rôle, dans la guerre de sécession, du duc de Chartres qui, ne pouvant plus se battre en Italie, venait se battre en Amérique. Le comte de Paris, encore étranger aux émotions des champs de bataille, trouvait là une occasion toute naturelle de se familiariser avec elles.

Le comte de Paris fut autorisé, comme son frère, le duc de Chartres, à servir, à titre étranger, comme auxiliaire dans l'armée fédérale et attaché, comme lui, à l'état-major du général Alac-Clellan.

Pendant dix mois, le comte de Paris fut activement mêlé aux dangers et aux fatigues de la guerre de sécession. Il avait spécialement la mission de localiser tous les renseignements qu'on pourrait obtenir sur les plans de bataille et les forces de l'ennemi. Souvent il eut, dans des combats qui, ne se rattachant pas directement à l'action générale, n'ont pas eu de retentissement, l'occasion de risquer sa vie.

Ainsi, àGaine's-Hill, lorsque les fédéraux durent pHer devant les réserves confédérées, on vit le comte de Paris se jeter vaillamment,

comme le duc de Chartres, dans la mêlée, le sabre à la main, pour arrêter le mouvement.

Des considérations d'ordre politique qui déterminèrent le duc de Chartres à cesser sa participation à la guerre de sécession, décidèrent naturellement le comte de Paris à se démettre aussi des fonctions d'officier d'état-major qu'il remplissait auprès du général Mac-Clellan, commandant en chef de l'armée du Potomac.

Les deux fils du duc d'Orléans prirent ensemble congé du général Mac-Clellan et s'embarquèrent sur le Jame-River, sur une canonnière qui emportait les dépêches. Ils avaient servi plus de dix mois, du 28 septembre 1861 au 2 juillet 1862, dans l'armée fédérale. Ils avaient assisté au siège et à la prise de York-Town, ainsi qu'aux batailles de Williamsburg, de Fair-Oaks et de Gaine's-Hill.

Un témoignage récent est du reste arrivé d'Amérique en France, pendant que l'on discutait au Palais-Bourbon la question de l'expulsion des princes d'Orléans, témoignage qui, en dehors de cette question et de ce débat, prouve que le comte de Paris et le duc de Chartres ont laissé aux États-Unis de glorieux souvenirs et de vives sympathies.

Le comte de Paris recevait, dans les premiers jours de juin i88é, la lettre suivante :

ft A Monsieur le comte de Taris,

« Venez chez nous : vous serez le bienvenu parmi vos anciens compagnons d'armes.

« Nous n'avons pas oublié les services que vous avez rendus à notre République dans la plus grave des crises.

'< Aucun nom n'est parmi nous l'objet d'un plus respectueux souvenir que le vôtre et celui du duc de Chartres.

« Les vétérans de la grande guerre savent ce que vous avez fait et ce que vous pouvez faire.

« Une chaleureuse bienvenue vous attend ici.

« Général Danii^l BuTTiiKinxD. »

Le général Butterlield a reçu, immédiatement après l'arrivée de cette lettre, du comte de Paris, par télégraphe, la réponse suivante :

« Je vous suis bien reconnaissant pour votre aimable dépêche Dans ces jours si pénibles, un souvenir sincère de la part d'anciens camarades, venant de votre grande République, est une consolation et un encouragement. Malheureusement, l'Amérique est bien loin ; mais un voyage dans votre pays, jadis si bouleversé et aujourd'hui si prospère, répondrait à un de mes plus vifs, désirs.

« Paris. »

La participation momentanée du comte de Paris à la guerre de sécession a cette importance capitale qu'elle est le point de départ de l'étude approfondie des questions ouvrières à laquelle il s'est livré.

En 1862, le comte de Paris était à Londres où venait de s'ouvrir une exposition universelle. Il fit de nombreuses visites aux produits et aux œuvres qui occupaient les emplacements réservés à la France, et dans chacune de ces visites, il eut l'occasion de s'entretenir avec des compatriotes. Beaucoup d'entre eux lui donnèrent publiquement

d'éclatantes marques d'une vive sympathie. Ils admiraient la variété de ses connaissances spéciales, la facilité avec laquelle son esprit saisissait vite toutes les notions, toutes les applications de la science industrielle. Sa courtoisie les charmait, sa personne les frappait. Sa taille est élevée, sa physionomie calme, son regard doux et profond, son front intelligent, son attitude posée. On sent l'homme qui réfléchit, qui médite, qui pense, mais la bonté rayonne sur sa figure et l'illumine d'une teinte attractive.

Mais l'illustre exilé, heureux de retrouver comme un coin de la France à l'exposition universelle de Londres de 1862, revint bientôt à ses préoccupations d'homme d'Etat qui doit tout voir, tout savoir. La Famine du coton, comme on disait alors, l'amenait, cette même année, à Manchester, où il étudia le vaste système de secours qui donnait du pain à la population du Lancashire.

C'est à cette époque que la Revue des Dcux-Moudes publia, dans son numéro du i^"" février 1863, h\ Semaine de Noë] dans le Lancashire.

L'article était signé du nom d'Eugène Forcade, Mais il était du comte de Paris.

Ce n'était qu'un prélude. Toute la question sociale en France , comme en Angleterre, est dans la question ouvrière. Le comte de Paris se mit résolument à l'étudier sous toutes ses faces. Il chercha consciencieusement la solution du problème qui est loin encore d'être résolu. Il s'aboucha avec les fondateurs de la célèbre société des Equitables Pionniers de Rochdak, et là il trouva une source féconde d'indications sur la condition des classes laborieuses. Enfin, en 1868, il compulsa les Bhie-Booh, recueil officiel où se trouvaient sténographiées les séances de la Commission royale d'examen des Tradcs Unions. Puis il retourna à Manchester, où il vit de simples travailleurs

qui achevèrent son éducation pratique dans cet ordre de taits et d'idées.

Le comte de Paris publiait l'année suivante, en i86>^, son livre si remarquable sur les ^ssocialioin ouvrières eu Angleterre, li\re qui ne dut son succès qu'à l'abondance et à la sûreté des informations, à la sagesse des appréciations, au libéralisme et à l'élévation des idées, puisqu'il n'était pas signé.

Il ressort de ce livre que le chef actuel de la Maison de France croit surtout, dans ce que l'on peut appeler la question sociale, comme remède au mal, à l'efficacité du système de la participation industrielle, système qui fait passer l'ouvrier de la situation desimpie salarié à celle d'associé.

Le comte de Paris a porté ses vues sur des questions d'un caractère plus gouvernemental, tout au moins politiques. En 1867, il avait publié, dans la Revue des Deux-Mondes, YAlleiungne nouvelle.

Le comte de Paris, on le voit, ne sachant pas ce que Dieu peut lui créer de devoirs, s'est préparé, en politique intérieure et en politique extérieure, au rôle d'un chef de gouvernement libéral, éclairé, prudent. Sa vie privée est toute de tamille. C'est à la chapelle catholique de Kingston, prés de Londres, qu'il a épousé sa cousine germaine, déjà nommée, qu'il avait connue dans ses excursions en Espagne. Elle lui a donné quatre fils et quatre filles.

Deux fils, le prince Charles et le prince Jacques, sont morts jeunes. Le fils aîné, qui est le huitième duc d'Orléans, est né le 6 février 1869, à Twickenham, en Angleterre. Il a reçu les prénoms de Louis- Philippe-Robert. Il est entré dans sa dix-huitiéme année. Mais le malheur lui vient avant l'âge. Une nouvelle loi de proscription le bannit de France et l'arrache à sa patrie avec son jeune frère, le prince

Ferdinand-François, né le 9 septembre 1884 au château d'Eu, résidence patrimoniale du comte de Paris, depuis la fin de son premier exil, et avec ses trois sœurs, la princesse Héléne-Louise-Henriette, également née à Twickenham, le 16 juin 1871, la princesse Marie- Isabelle, née au château d'Eu, le 7 mai 1878, la princesse Louise- Françoise, née à Cannes, le 24 février 1882. Sa sœur aînée, la princesse Marie-Amélie-Louise-Héléne, née à Twickenham, le 28 septembre 1865, et que la Reine, sa bisaïeule, a tenue sur les fonts baptismaux, a échappé à cette inique loi de proscription par son mariage avec don Charles-Ferdinand-Louis-Marie-Victor-Michel-Raphaël- Gabriel-Gonzague-Xavier-François-Joseph-Simon, duc de Bragance, prince royal de Portugal, et l'héritier présomptif de la couronne. Il est le fils aîné de don Louis L'' et de dona Maria-Pia, sœur de Humbert, roi d'Italie.

Le duc de Bragance avait vingt-deux ans. La princesse Amélie d'Orléans avait vingt ans. Ce mariage était tout d'inclination. iMais c'était aussi une grande alliance pour le chef delà Maison de France, une alliance qui attestait très haut le respect et la sympathie dont l'entoure, bien qu'il ne régne pas, l'Europe monarchique. En France, elle a été saluée avec enthousiasme par tous les royalistes de cœur et de doctrine qui y sont en grand nombre.

Cet enthousiasme s'est manifesté ouvertement, publiquement, par d'éclatantes et publiques démonstrations très légales, mais dont le caractère n'était pas douteux. Elles attestaient l'inaltérable et profond amour que la France, qui, dans la désolation et la détresse du présent, se réfugie dans l'attente et l'espérance de l'avenir, garde à la royale descendance de Louis-Philippe.

Ainsi, la princesse Amélie, aujourd'hui duchesse de Bragance,

devait quitter, avec sa famille, le château d'Eu le 10 mai 1S86. La veille, il y avait fête populaire dans cette résidence.

A la demande des habitants de la ville d"Eu, qui désiraient saluer sa fille avant son départ pour Lisbonne, le comte de Paris avait tait ouvrir les jardins réservés du château. Quinze mille personnes sont accourues avec le désir de témoigner ostensiblement leur sympathie à la princesse Amélie qui laisse dans le pays de profonds regrets, surtout parmi les pauvres, les humbles, les petits, dont elle était le bon ange.

Le comte et la comtesse de Paris recevaient dans la galerie de Guise, où un lunch a été servi, toute la société de la ville et de la campagne, venue pour taire ses adieux à la princesse Amélie dont la corbeille de mariage était déjà pleine de riches cadeaux portant tous la marque de France, et auxquels la famille royale de Portugal a ensuite ajouté une parure en diamants de plus de six cent mille francs.

Il serait trop long de publier dans ce livre la liste entière de ces cadeaux, qui étaient surtout des manitestations de sympathie pure, qui cependant révélaient aussi le caractère d'une démonstration de sympathie politique. Citons les principaux.

Mme la comtesse de Paris a donné à sa tille un livre d'heures qui est une merveille. Ce livre, de forme presque carrée, de Paul Fontaine, est recouvert en maroquin blanc aux armes de France et de Bragance; il est doublé de maroquin bleu semé de fleur de lys d"or. Ce délicat objet d'art est renfermé dans un étui de maroquin bleu timbré d'un A en mosaïque, surmonté de la couronne royale.

Le duc d'Aumale a offert une broche en émeraudes et diamants.

Les princesses Hélène, Isabelle et Louise, le duc d'Orléans et le prince Ferdinand ont offert six grosses perles blanches.

La princesse Marguerite d'Orléans a offert une épingle et broche colimaçon en œil de tigre.

Don François d'Assises a offert un collier de perles.

Le prince Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha a offert une petite pendule marbre blanc et bronze doré.

La princesse Czartoriska, fille du duc de Nemours, a offert une broche avec trois gros diamants jaunes.

La princesse Elisabeth de Saxe-Weimar a offert un éventail rose^ monté en nacre, avec chiffre en argent.

La princesse Max-Emmanuel de Bavière a offert un coffret en cuir avec peintures.

La princesse de Hohenzollern-Sigmaringen a offert un bracelet avec un gros diamant et deux saphirs.

La princesse Clémentine de Saxe-Cobourg-Gotha a offert cinq perles blanches.

Le grand-duc Wladimir a offert une fleur de lys en diamant.

Les dames de la ville d'Eu ont offert un christ en ivoire, dont le cadre d'ébéne porte accolées les armes de la Maison de France et de la Maison de Bragance.

Un reliquaire de grande valeur artistique contenant une relique de saint Laurent, patron de l'église d'Eu, a été offert par le clergé de la ville.

Une vierge d'ivoire, ouvrage florentin du xvi*^ siècle, a été offert par Mgr l'archevêque de Rouen.

Un éventail orné de pierreries, sur lequel l'aquarelliste Eugène Lamy a retracé des faits se rattachant à l'histoire du château d'Eu, a été offert par les dames de la Seine-Inférieure.

Un plat décoré par le célèbre fliïencier Avisseau , de Tours, aux

armes de la princesse Amélie et du duc de Bragance, a été offert par les dames de la Touraine.

Une statuette de Notre-Dame d'Auray, style ancien, en ari^ent, exécutée dans les ateliers de M. Froment-Meurice, a été offerte par les dames de Bretagne.

Le cadeau offert par un groupe de Parisiens royalistes est un surtout de table en argent. 11 représente le vaisseau armoriai de la ville de Paris, soutenu par des sirènes, reposant sur un bassin dont les rebords sont ornés de têtes de dauphins.

Un paravent peint sur fond d'or a été offert par les dames de la Lorraine.

Un cœur vendéen en pierreries a été offert par les dames de la Loire-Inférieure.

Un service en porcelaine a été offert par les dames du Berry. M. Edouard Bocher a eu l'heureuse idée d'offrir un éventail peint par Olivier de Penne et qui représente la chasse de Chantilly où la princesse Amélie a pour la première fois rencontré le duc de Bragance.

Le duc et la duchesse de La Rochefoucauld-Bisaccia ont offert une théière et deux tasses en vieux Sèvres.

M. et Mme Edouard Hervé ont offert une coupe en jade portée par un éléphant en argent massif, orné de pierres précieuses, objet d'art signé Alellerio.

La duchesse Decazes a offert une petite chaise à porteurs en vernis Martin.

La vicomtesse Greffulhe a offert^un éventail en écaille blonde et plumes blanches, orné d'un écusson aux armes de France et de Portugal en diamants.

La duchesse d'Uzès a offert une montre ancienne en argent dans un cadre en velours.

Le duc et la duchesse de LaRochefoucauld-Doudeauville ont offert une fleur de lys en saphirs et diamants avec une aigrette.

Le samedi 1 5 mai, à l'occasion du mariage de leur fille aînée, le comte de Paris et la comtesse de Paris recevaient dans leurs appartements de la rue de Varennes, à l'hôtel Galliéra, comme cela se fait dans toutes les familles qui ont un rang dans la société parisienne.

Cette réception a été très brillante, très animée. Les hauts personnages de France que leur républicanisme n'attachait pas à leur foyer, ont franchi le seuil de cette demeure princiére, l'ont franchi sans reproche et sans peur. Les diplomates étrangers, en résidence à Paris, y sont accourus pour présenter leurs hommages à la future duchesse de Bragance, qui doit devenir un jour reine de Portugal. On y a même vu des princes de race impériale ou royale. C'est tout simple. On n'efface pas par des révolutions successives de gouvernement huit siècles de l'histoire, et tout ce qu'on pourra dire ou faire n'empêchera pas le comte de Paris de descendre de Hugues Capet, de Philippe-Auguste, de saint Louis, de François I'=^ de Henri IV et de Louis XIV; lui-même ne pourrait pas détruire sa royale origine. Une peut pas renier ses ancêtres , il ne peut pas décliner sa glorieuse généalogie.

On est allé à l'hôtel Galliéra de la rue de Varennes, non comme on allait jadis au palais des Tuileries, au palais de Saint-Cloud, au palais de Versailles, ou, plus anciennement, au palais du Louvre, par devoir et par situation, mais par sympathie ou par courtoisie ? comme on va dans une maison hospitalière, dans une lamille amie.

Cependant, cette soirée du 15 mai 1886 marquera dans notre his-

toire politique et parlementaire. Elle a été le prétexte d'une explosion de haines, de colères, de terreurs et de jalousies depuis longtemps contenues dans les régions affolées où se règlent actuellement les destins de la France et qui allaient se traduire par un acte d'ostracisme d'une révoltante iniquité.

C'est le 17 mai que le comte de Paris, la comtesse de Paris et la princesse Amélie ont quitté Paris avec le duc d'Orléans et la princesse Hélène, pour se rendre à Lisbonne où le duc d'Aumale, le prince et la princesse de Joinville, le duc et la duchesse de Chartres, le duc et la duchesse Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha n'ont pas tardé à les rejoindre.

Le 22 mai, la bénédiction nuptiale était donnée au duc de Bragancc et à la princesse Amélie dans l'église métropolitaine de San-Domingo par le cardinal don José, patriarche de Lisbonne. Le prince Amédée, de la famille royale d'Italie, et le prince Georges, de la tamille royale d'Angleterre, assistaient officiellement, en grand uniforme, à cette auguste solennité où toutes les pompes religieuses se mêlaient à toutes les pompes royales.

Le voyage du comte de Paris, de la comtesse de Paris, de la princesse Amélie, du duc d'Orléans et de la princesse Hélène a été effectué, de Paris à la gare d'Irun, sans incident. Mais, de cette gare à Lisbonne, soit en Espagne, soit en Portugal, tout le trajet s'est accompli au milieu d'une série d'ovations sympathiques et de manifestations enthousiastes indescriptibles.

La princesse Amélie est d'une taille svelte, d'une charmante figure. Sa beauté égale son esprit et son cœur. Elle a tout pour plaire. Un diplomate auquel on disait qu'elle était pleine de grâces, répondit : « Elle est la grâce même. » Sa personne était donc pour beaucoup

dans les ovations du voyage et dans les enthousiasmes de la réception, mais la situation du comte de Paris qui représente la plus ancienne, la plus glorieuse et la plus nationale des maisons souveraines d'Europe, y était bien pour quelque chose.

C'est dans le trajet de France en Portugal par l'Espagne, à la station de Talvucra, que le comte de Paris apprit que le gouvernement allait présenter à la Chambre le projet d'expulsion qui est devenu la loi du 25 juin. En apprenant cette nouvelle, il ne songea qu'à son pays, et s'il fut profondément affligé, c'était surtout de voir qu'après cent ans de conflits et de discordes, l'ère des proscriptions n'était pas encore fermée et qu'on verrait de nouveau des fils de la France errer sans patrie sur le sol étranger.

Les fêtes du mariage de la princesse Amélie avec le duc de Bragance ont rempli tout Lisbonne de leur magnificence pendant plus d'une semaine. L'enthousiasme populaire a rehaussé l'éclat de ces fêtes, pendant lesquelles les acclamations de la foule n'ont pas cessé un seul jour de se confondre avec les acclamations de l'armée, et auxquelles l'Europe entière assistait par ses ambassadeurs extraordinaires.

M. Billot, qui représentait le' gouvernement de la République française, tenait au roi de Portugal un langage qui ne faisait certes pas pressentir à ce moment-là le rôle que le président du conseil, ministre des affaires étrangères, allait jouer dans la question de l'expulsion des princes d'Orléans.

Voici l'allocution de M. Billot :

« Sire,

'c M. le président de la Répubhque m'a fait parvenir des lettres spéciales qui m'accréditent, en qualité d'ambassadeur extraordinaire,

LE COiMTE DE PARIS 587

pour le représenter près de Votre Majesté au mariage de Son Altesse le prince royal.

« C'est à la fois un témoignage du vif intérêt que M. le président de la République porte à tout ce qui touche la famille de Votre Majesté et de la sympathie avec laquelle mon gouvernement envisage une union qui doit établir un lien de plus entre les deux nations.

« Votre Majesté a bien voulu me faire connaître qu'elle apprécie de même les conséquences de cet heureux événement pour les relations de la France avec le Portugal ; je suis heureux d'avoir une occasion nouvelle de l'en remercier en lui présentant l'hommage respectueux de mes félicitations, »

Le comte de Paris, le duc de Chartres, le duc d'Aumale, le prince de Joinville, ont dû s'arracher aux joies d'une union dans laquelle M. Billot avait dit que M. Jules Grévy voyait un lien de plus entre la France et le Portugal, pour accourir à Paris où la nouvelle loi de bannissement, qui menaçait de leur fermer en 1886 les portes de la patrie qu'une décision de l'Assemblée de Versailles leur avait rouvertes en 1871, était en délibération au Palais-Bourbon.

Le II juin 1886, cette délibération sans nom aboutissait au vote d'une première loi des suspects, adoptée par 315 voix contre 232 voix sur 547 votants, à la majorité de 85 voix, loi dont voici le texte :

(c Art. i'-''. — Le territoire de la République est et demeure interdit aux chefs des familles ayant régné en France et à leurs héritiers directs, dans l'ordre de primogéniture.

« Art. 2. — Le gouvernement est autorisé à interdire le territoire de la République aux autres membres de ces familles. L'interdiction est prononcée par un décret du président de la République, rendu en conseil des ministres.

« Art. 3. - — Celui qui, en violation de l'interdiction, sera trouvé en France, en Algérie ou dans les colonies, sera puni d'un emprisonnement de deux à cinq ans. A l'expiration de sa peine, il sera reconduit à la frontière.

« Art. 4. — Les membres des familles ayant régné en France ne pourront entrer dans les armées de terre et de mer, ni exercer aucune fonction publique, ni aucun mandat électif. »

Cet article 4 atteint le duc de Nemours et le prince de Joinville, entrés dans les cadres de réserve, de retraite ou de disponibilité de la guerre ou de la marine, où leurs noms cesseront de figurer, comme il atteint le duc d'Alençon, le duc de Penthiévre, le duc de Chartres et le duc d'Aumale, rayés de ces mêmes cadres, par une fausse interprétation du texte voté. Là où il dit : ne pourront entrer, le ministère a lu : devront sortir.

La loi de bannissement et de proscription qui est, comme nous venons de le dire, une première loi des suspects, est donc en même temps une loi de confiscation, puisqu'elle confisque à tous les princes d'Orléans, appartenant à l'armée de terre ou à l'armée de mer, la propriété du grade qu'ils ont pu conquérir avec leur épée.

L'article 4 du texte voté le 11 juin 1886 par la Chambre des députés atteint encore, uniquement, sur le terrain électoral, le duc d'Aumale que le conseil général de l'Oise s'enorgueilUssait d'avoir pour président, pour ainsi dire, à perpétuité, et qui est expulsé de cette assemblée départementale, comme s'il était un indigne ou un incapable.

Cet ostracisme enfin qui semble n'atteindre que la personne du

comte de Paris, chef de la maison de France, et la personne de son fils aîné, le duc d'Orléans, en réalité, frappe tous les princes et toutes les princesses d'Orléans, il frappe jusqu'aux enfants, car il laisse suspendue sur leurs têtes l'expulsion, la proscription, par simple décret du président de la République, et il leur crée en France une situation exceptionnelle. Là où l'on ne peut résider que par la tolérance du gouvernement, on est soumis au régime du bon plaisir. Comme on l'a vu plus haut, le duc d'Aumale ne devait pas tarder à en faire la triste épreuve, la douloureuse expérience.

La loi que la Chambre des députés avait votée le 11 juin 1886, à la majorité de quatre-vingt-trois voix, a été adoptée, le 22 juin 1886, par le Sénat, à une majorité moindre, mais cependant inattendue. On espérait qu'elle serait repoussée au Luxembourg. Mais on n'a pas osé y faire échec au Palais-Bourbon. Elle était donc devenue définitive. Il n'\' manquait plus qu'une formalité, celle de la promulgation. M. Jules Grévv, qui en est le véritable parrain, le véritable père, bien qu'il ait manœuvré souterrainement avec assez d'habileté pour en rejeter la responsabilité sur d'autres, s'est hâté de remplir cette formalité. L'0//înV/ l'a promulguée le mercredi 23 juin 1886, qui sera sa date dans l'histoire.

Nous ne faisons pas un journal, nous ne faisons pas de polémique; nous écrivons un livre, nous faisons de l'histoire. Mais cependant nous ne pouvons. pas ne rien dire de l'étrange, de l'instructif débat qui a précédé, au Palais-Bourbon, le vote de la loi d'expulsion que le gouvernement a proposée, que le parlement a adoptée, et que VOfficid a promulguée.

Nous ne pouvons pas ne point retenir de ce débat ce qui s'en dégage, comme esprit, comme portée; nous ne pouvons pas ne point

constater ce qui ressort du commentaire que le ministère lui-même a fait de cette loi de violence, née de la haine et de l'envie, et par quel langage il l'a justifiée. Quel a été le principal, on pourrait dire l'unique argument de M. de Freycinet pour la faire voter? Il a dit qu'il y avait en présence et en rivalité deux gouvernements, celui de la monarchie et celui de la république, et qu'il fallait que l'un sortît de France pour que l'autre y restât.

C'était s'exprimer, en d'autres termes et dans d'autres circonstances, comme s'exprimait Berryer parlant du duc de Bordeaux, dont il disait qu'il ne pouvait être en France que le premier de tous, le Roi.

Aussi M. Edouard Hervé, s'emparant de cet aveu, a-t-il eu raison de dire dans le Soleil, le lendemain :

« Hier, II juin 1886, M. de Saulces de Freycinet, président du conseil des ministres de la République française, a proclamé Louis - Philippe-Albert d'Orléans, comte de Paris,

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