‹ Les Bourbons de FranceChapitre 14 sur 17 · ROI DE FRANCE · texte numérisé non relu

ROI DE FRANCE

D'après l'opinion de M. de Freycinet lui-même, c'est donc le ROI DE FRANCE qui, le 24 juin 1886, a quitté, chassé de sa patrie par les montagnards, par les jacobins modernes, avec son héritier présomptif, le château d'Eu, allant s'embarquer au Tréport dans des conditions qui ont fait dire à cinquante mille spectateurs ce mot que cent journaux ont répété et que six millions de lecteurs ont retenu : C'est un départ royal.

Le souvenir des circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi ce départ royal, mérite d'être conservé. Voici le récit sommaire de ces circonstances :

LE COMTH DI-: PARIS 59 r

Le 22 juin 1886, le comte de Paris, la comtesse de Paris, le duc d'Orléans, le duc de Chartres, la duchesse de Chartres, le prince Henri d'Orléans, le prince de Joinville, le duc d'Aumale, le duc d'Alençon, qui représentait son père, le duc de Nemours, malade, se rencontraient dans la soirée, avec les intimes et les fidèles, dans une vaste bibliothèque, située au premier étage de l'aile gauche du château d'Eu.

C'est dans cette pièce que le comte de Paris reçut la dépêche qui lui annonçait que le vote du Sénat était conforme au vote de la Chambre des députés. Il donna à haute voix lecture de cette dépêche à sa famille. Cette scène émouvante et inoubliable restera éternellement gravée dans la pensée de ceux auxquels il a été donné d"\- assister.

Le comte de Paris alla s'asseoir entre ses deux oncles, le duc d'Aumale et le prince de Joinville, ayant en face de lui son frère, le duc de Chartres. 1

Le comte de Paris remercia le duc d'Aumale en termes émus d'être venu lui donner cette marque d'aiïection et de sympathie ; il adressa également d'amicales paroles au prince de Joinville et au duc de Chartres.

Les assistants s'étaient tous levés, silencieux devant la grandeur simple de cette scène; la comtesse de Paris allait de l'un à l'autre, relevant par un mot, par un serrement de main, les courages abattus.

La triste nouvelle circula vite dans la ville d'Eu et y causa une profonde émotion. La population de cette petite cité était dans la consternation, dans la désolation.

Dans toute la journée du mercredi 23, dans toute la matinée du jeudi 24, ce n'était que longues files de visiteurs, que processions

interminables de visiteuses qui venaient saluer avant son départ pour l'exil le chef de la Maison de France.

Sénateurs et députés, accourus de Paris, populations urbaines et populations rurales, bourgeois de la ville, maires de la campagne, ouvriers en blouse, agriculteurs en veste, industriels en redingote, tous se mêlaient au château d'Eu, et à tous l'héritier de Hugues Capet, de Philippe-Auguste, de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV donnait cordialement la main.

C'était un spectacle à la fois attendrissant et instructif, qui navrait le cœur et élevait l'âme, que ce mélange de toutes les classes sociales, confondues dans une même manifestation monarchique. Bien des larmes ont été versées alors dans ce coin de la Normandie, qui était comme l'image localisée de la France. Mais, à travers ces larmes, les regards ne disaient pas : Adieu! ils disaient : Au revoir!

La comtesse de Paris avait jusqu'à l'approche du départ, fixé à une heure trente minutes, montré une héroïque fermeté. Mais de si universels témoignages de sympathie et le chagrin profond qui se lisait sur tous les visages attristés lui donnèrent, pendant les derniers défilés de visiteurs et de visiteuses, une commotion si vive qu'elle se mit alors à éclater en sanglots.

La route qui mène d'Eu au Tréport est magnifique. Le ciel était ensoleillé. Tout le long du trajet, on accourait sur le passage du comte de Paris, qui était dans une première calèche avec la comtesse de Paris, le duc d'Orléans et le duc de Chartres. Les mouchoirs s'agitaient et on criait : Au revoir, Monseigueur!

Maintenant, nous allons laisser la parole au chroniqueur du Soleil, témoin oculaire et auriculaire de ce qu'il raconte.

Voici son récit :

Page 1