‹ Les Bourbons de FranceChapitre 6 sur 17 · VI · texte numérisé non relu

VI

Voici maintenant le texte français de cette lettre autographe dont on vient de lire en lac-similé les dernières lignes en latin.

« C'est avec joie, illustres docteurs, que j'accepte l'honneur aussi agréable que précieux pour moi, que viennent de me décerner vos suffrages. Je ne l'attribue pas seulement à ma bonne fortune, mais surtout à la protection divine : n'est-ce point elle, en effet, qui s'est entremise prés de votre société si ancienne, si respectée, si connue dans le monde chrétien grâce à ses remarquables travaux, pour lui faire jeter les yeux sur moi, si peu digne d'elle, et pour me conférer un honneur qui était si loin de ma pensée. Voilà pourquoi je vous rends grâces, en vous exprimant toute la gratitude de mon cœur. Soyez assurés que je me montrerai reconnaissant de cette haute faveur, en travaillant, de tout mon pouvoir, au développement et à l'illustration de votre compagnie, ainsi qu'à l'ardente passion de tous les avantages qu'elle mérite par sa vertu et son savoir. Telle est mon intention, illustres docteurs, et j'ose espérer que, pour la réaliser, l'assistance du ciel ne me fera pas défaut.

ce Je vous salue, docteurs vénérés, et je vous prie de me croire, en toutes choses, votre très affectionné et très dévoué. »

Dans cet ordre de faits et d'idées, le plus beau titre de gloire du cardinal de Richelieu, c'est la création de l'Académie française, dont l'idée lui fut inspirée par deux membres d'une société littéraire qui siégeait rue Saint-Denis, dans la maison de Valentin Conrard, conseiller et secrétaire du roi.

Sur un rapport du cardinal de Richelieu, eh 163 5, Louis XlII donna des lettres patentes dans lesquelles il était dit qu'il serait formé à

Paris, sous le nom d'Académie française, une société de gens de lettres, au nombre de quarante, chargée de travailler au progrés et de veiller à la pureté de la langue française.

On a souvent médit de l'Académie française. On a fait sur elle des épigrammes en vers et en prose. Elle n'en est pas moins restée la plus grande, la plus illustre des institutions littéraires de l'Europe, et cette institution, qui a toujours été une réunion d'esprits d'élite, de poètes et de prosateurs éminents, où l'histoire et le théâtre ont eu constamment des représentants d'un mérite supérieur, a eu la rare sagesse de garder, à travers bien des révolutions et des orages politiques, son caractère primitif, son caractère exclusivement littéraire.

On ne doit pas oublier enfin que l'Académie française, par la date de son origine, appartient à la France des Bourbons.

Corneille était né à la gloire, à la poésie, au théâtre. Malherbe, qui avait débuté dans le monde des lettres sous Henri IV, avec Pierre de Ronsard, et qui était le contemporain du satirique Mathurin Régnier et du caricaturiste Callot, était, sous Louis XIII, dans tout l'éclat de son talent et de sa renommée. Biaise Pascal n'avait pas encore publié ses Lettres provinciales contre ou sur les jésuites. Il ne s'occupait encore ostensiblement que de science. Mais il préparait déjà la publication de ces fameuses Lettres qui eurent un retentissement immense. Enfin, René Descartes et Pierre Gassendi élevèrent les premiers monuments français de la philosophie moderne.

Pendant le ministère du cardinal de Richelieu et le régne de Louis XIII, les arts et les sciences reçurent, comme les lettres, une impulsion nouvelle. C'est à cette époque qu'on vit s'élever, par les soins de la Reine Marie de Médicis, sur le modèle du palais Pitti de Florence, le palais du Luxembourg, œuvre de Jacques Desbrosses :

que fut créé le Jardin des Plantes ; que fut définitivement fondée l'Imprimerie nationale, dont la création n'avait été qu'ébauchée sous François I^'', et dont la première installation se fit, comme la Savonnerie, au Louvre.

Pierre Puget, architecte, peintre et sculpteur, commençait à entrer dans la carrière des arts, où il devait, sous Louis XIV, conquérir la renommée; Nicolas Poussin fut chargé par le cardinal de Richelieu de décorer la grande galerie du Louvre, et bientôt surgirent à côté de ce maître Eustache Lesueur et Claude Lorrain. L'école française avait trouvé ses créateurs.

Sous Louis XIII, qui allait suivre de prés le cardinal de Richelieu dans la tombe, comme sous Henri IV, de grands travaux d'élargissement de l'enceinte, d'assainissement de l'intérieur furent exécutés. On vit s'élever de brillants et nombreux hôtels particuliers, s'ouvrir de nouvelles voies de circulation qui continuèrent à modifier à son avantage l'aspect de Paris. On y construisit des ponts et des quais, on y éleva des fontaines, on y planta des arbres, on y fit des jardins et des promenades.

Sous Louis XIII comme sous Henri IV, le nombre des institutions de charité, des maisons de piété, des hôpitaux, des couvents s'était considérablement augmenté.

C'est l'honneur de la dynastie des Bourbons d'avoir constamment doté, favorisé la création de tous les asiles consacrés à la souffrance, à la prière, recueillant, ceux-ci les malades, les indigents, ceux-là les désabusés, les désillusionnés de la vie mondaine, d'autres les pieux travailleurs qui se consacraient au fond de leurs cloîtres silencieux, dans leurs calmes solitudes, à d'utiles et savantes recherches historiques. Le tableau de ces établisse-

mcnts de nature différente n'entre pas dans le cadre restreint de ce livre.

Il est cependant impossible de ne pas constater que sous le régne de Louis XIII, Marie-Angélique de Sainte-Madeleine sœur du théologien Antoine Arnauld, transféra, en 1626, son abbaye de bénédictines, de la vallée de Chevreuse dans une maison du faubourg Saint-Jacques, voisine de la retraite où quelques solitaires s'étaient groupés autour de Jean Duvergierde Hauranne, abbé de Saint-Cyran, disciple et ami de Corneille Jansen ou Janssen, communément appelé Jansénius.

Ce fut là l'origine de ce Port-Royal, célèbre citadelle philosophique du jansénisme, qui devait jouer un rôle sérieux surtout sous Louis XIV.

C'est également au régne de Louis XIII qu'appartient le vénérable saint \'incent de Paul ou Depaul, qu'il suffit de nommer pour évoquer le pieux souvenir des œuvres et des institutions charitables dont il fut le père.

Dans un domaine tout différent, le cardinal de Richelieu a rendu à son roi et à son pavs d'inappréciables services. Il a organisé l'armée dans de meilleures conditions de force et de permanence ; il a créé une marine, œuvre que le duc de Sully n'avait pu qu'ébaucher sous Henri IV ; il a enfin formé tout un corps de généraux expérimentés, tout un personnel d'habiles administrateurs, et les diplomates qui devaient négocier et conclure la paix générale de 1648.

Le cardinal Mazarin, d'origine italienne, né en 1602, à Piscina dans les Abruzzes, continua le cardinal de Richelieu, avec plus de jeunesse, avec moins de difficultés intérieures à dénouer, avec des espérances de paix générale naissante. Louis XIII ne devait pas être

le signataire royal des conditions glorieuses pour la France de cette paix générale. Il régla la question de la future régence, dont l'état inquiétant de sa santé faisait entrevoir la prochaine éventualité.

Le lundi 20 avril 1643, dans la chambre de Louis XIII, on voyait la reine Anne d'Autriche, avec le jeune Louis et le jeune Philippe, ses enfants ; son beau-frère, le duc Gaston d'Orléans, relevé de fait de l'interdiction générale qui l'avait précédemment frappé ; le prince Henri de Condé; des titulaires de duchés-pairies; des maréchaux de France; des officiers de la couronne; les ministres, le cardinal Mazarin en tête.

Après quelques paroles que prononça Louis XIII, il fit lire par le secrétaire d'État, de La Vrilliére, sa déclaration pour la constitution de la régence et l'administration du royaume, lorsque Dieu l'aurait rappelé à lui.

Anne d'Autriche était constituée Régente avec l'assistance d'un conseil qui se composait principalement du prince Henri de Condé, du cardinal Mazarin , puis , ultérieurement , du duc Henri de Longueville.

Devenu veuf en 1640 de Louise de Bourbon, le duc de Longueville s'était remarié en 1642, on le sait déjà, avec Anne-Geneviéve de Bourbon, fille, et non pas sœur, comme on nous l'a fait dire plus haut, du prince Henri de Condé dont il était devenu le gendre et non le beau-frère.

Le duc Gaston d'Orléans, tout à fait pardonné, tout à fait réconcilié avec son frère, tout à fait amnistié, devait occuper le poste de lieutenant-général du royaume sous l'autorité de la Régente.

Louis XIII signa la déclaration où ces dispositions étaient consignées, en y ajoutant, écrits de sa main, ces mots : « Ce que dessus

est ma trcs expresse et dernière volonté que je veux être exécutée. » 11 la fit signer par sa femme et par son frère et leur lit prêter serment d'y conformer leur conduite. Il s'y trouvait d'ailleurs quelques restrictions au pouvoir de la Régente, surtout pour les nominations aux charges importantes.

Le dauphin, le futur Louis XIV, fut enfin présenté au baptême, sur l'ordre de Louis XIII, par le cardinal Mazarin et la princesse de Condé. Ce fut le dernier acte du règne. Le 14 mai 1643, trente-trois ans, jour pour jour, après la mort de Henri IV, le fîls sortait de la vie.

Cinq jours après on apprenait à Paris, en province et à la cour, que le duc d'Enghien, qu'on appelait le duc d'Anguien, et qui annonçait le grand Condé, venait de remporter devant Rocroy, sur les Espagnols, une éclatante victoire. On y vit la bénédiction du ciel pour le nouveau règne.

Les chroniques de l'époque racontent que, dans la nuit même du jour de sa mort, Louis XIII avait eu la vision de cette victoire.

Le duc d'Enghien, qui avait reçu de Louis XIII, ou plutôt du cardinal Mazarin, le commandement en chef de l'armée de Flandre, dut s'estimer heureux de n'être alors ni au château de Saint-Germain, où des querelles de préséance éclatèrent dés le premier jour, ni au palais du Louvre, où son père le prince Henri de Condé eut à relever l'insolence du jeune et beau duc de Beaufort, qui se croyait déjà maître de l'esprit, peut-être du cœur d'Anne d'Autriche, ni au Palais-Cardinal, où fille, veuve et mère de roi, cette fière princesse, de sang espagnol, devait'bientôt installer la Régence.

Quatre jours après la mort de son père, Louis XIV, encore entant, alla solennellement, selon la règle, tenir au parlement de Paris un lit

de justice pour l'enregistrement, pour la régularisation de la déclaration qui avait constitué la Régence, déclaration théoriquement modifiée, mais pratiquement maintenue dans ses dispositions principales.

Après on songea aux funérailles de Louis XIII, dont le corps inanimé était au chcâteau de Saint-Germain, devenu désert, dés le lendemain de sa mort, abandonné même par sa femme qui s'était hâtée d'emmener ses deux fils à Paris, où elle résida d'abord au Louvre avant d'aller habiter le Palais-Cardinal, déjà devenu de fait le Palais- Royal.

Le cœur de Louis XIII fut remis à la Société de Jésus, ses entrailles furent portées à Notre-Dame de Paris, et son cercueil, accompagné seulement des serviteurs qui avaient composé sa maison, fut conduit sans pompe à Saint-Denis et déposé dans la basilique, où il n'}' eut de cérémonie officielle pour les obsèques qu'après une attente, qu'après un retard de plusieurs semaines.

Louis XIII fut vite oublié. Cependant la France avait acquis sous son régne le Roussillon, qu'elle ne devait plus reperdre, l'armée avait été plus fortement organisée, l'administration plus savamment constituée, et il laissait en germe, par les généraux et les diplomates formés sous son régne, les gloires et les grandeurs du régne de Louis XIV.

La statue équestre de Louis XIII, œuvre de Cortot, érigée sous le règne de Charles X, s'élève au centre de la place Royale de Henri IV, qu'on appelle maintenant la place des Vosges et qui a été construite sur l'emplacement de l'ancien palais des Tournelles.

Les commencements de régence sont comme les commencements de régne, ils sont semblables. Ils se ressemblent surtout par la clémence.

Même avant la mort de Louis XIII, le cardinal Mazarin, que nous appellerons désormais par anticipation, le cardinal de Mazarin, bien que le Rhételois n'ait été érigé en duché-pairie, sous ce nom, que plus tard avait fliit incliner l'autorité royale vers les actes de pardon. Des exilés étaient rentrés en France, des rebelles étaient sortis de prison, des disgraciés avaient repris leur ancienne situation officielle. La duchesse de Chevreuse, vieille intime amie de la régente, avait été exceptée de l'absolution générale des fautes et des insubordinations du passé. Cependant elle était soudainement revenue la première au Louvre.

Ici se place un singulier épisode privé, d'apparence politique en réahté, et, au moins par ses résultats, curieux à divers points de vue que nous devons signaler.

La conduite des affaires de l'Etat était restée aux mains du cardinal de Mazarin , assisté de collègues qui constituaient avec lui le ministère, collègues dont le plus important était un de ses amis et de ses protégés, Michel Le Tellier, chargé spécialement des questions militaires. Le fils de l'ancien secrétaire de Henri IV, Henri-Auguste de Loménie , comte de Brienne , eut la direction des questions extérieures. Les questions financières étaient particulièrement réser-

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vées à Nicolas le Bailleul, qui occupa, sans éclat, le poste de surintendant que le duc de Sully avait illustré.

C'était, avec le chancelier Pierre Séguier et l'évêque de Beauvais, qui avait le titre de ministre d'État, tout le conseil officiel. Mais auprès de ce conseil officiel, il y avait le conseil privé, il y avait l'intimité, il y avait la cour, il y avait surtout le duc de Beaufort qui se croyait appelé aux plus hautes destinées.

C'était un présomptueux et un audacieux comme le duc de Luynes, premier mari de la duchesse de Chevreuse, comme le marquis de Cinq-Mars, comme le marquis d'Ancre. Il rêva de renverser et de remplacer le cardinal de Mazarin. Il organisa une cabale.

François, sixième du nom, duc de Larochefoucauld, prince de Marsillac, auteur des Maximes et fils de François, cinquième du nom, dont Louis XIII avait érigé, en 1622, la terre en duché-pairie, refusa prudemment de s'allier à cette cabale. Jean-François-Paul de Gondy, célèbre sous le nom de cardinal de Retz, récemment nommé coadjuteur de son oncle Jean François de Gondy, archevêque de Paris, eut également la sagesse de se tenir à l'écart de cette intrigue.

Le duc François de Beaufort, d'après M. Bazin, historien aussi consciencieux qu'érudit, était l'amant déclaré de la duchesse de Rohan-Montbazon, jeune belle-mère de la duchesse de Chevreuse, fille de son mari.

Le duc de Beaufort, qui se disait un grand machinateur de complots en même temps qu'un grand conquérant de cœurs, projeta avec ses adhérens et ses confidents de faire assassiner le cardinal de Mazarin. Maintenant nous laissons la parole à M. Bazin :

« Comme l'exécution devait consister en un coup de main où il fallait que le duc de Beaufort fût présent, elle dépendait entièrement

de l'occasion que les circonstances pouvaient faire plus ou moins favorables. On en avait déjà manqué plusieurs, quand un des incidents les plus mmces qui puissent survenir dans le monde élégant, fournit au cardinal Mazarin un prétexte de surveillance et de rigueur.

« La duchesse de Longueville, Anne-Geneviéve de Bourbon, déjà nommée, sœur du grand Condé et du prince Armand de Conti, tenait le premier rang parmi les beautés de la cour.

«Fille très remuante du prince Henri de Condé, elle appartenait par son père, par ses deux frères, par son mari, à. ceux qui ne voulaient que continuer le règne précédent. Sa mère était en intelligence étroite avec la régente, et c'était elle surtout qui servait à tenir éloigné le marquis de Châteauneuf, pour la part qu'il avait eue dans la condamnation du duc de Montmorency son frère. Cet intérêt aurait suffi sans doute pour rendre la jeune duchesse odieuse aux deux dames de la cour qui gouvernaient le duc de Beaufort ; mais elle comptait à peine vingt-quatre ans ; la duchesse de Rohan Montbazon en avait plus de trente; l'une était proclamée aujourd'hui ce que l'autre avait été longtemps : il y avait donc entre elles toutes les conditions d'une haine mortelle. Or il arriva que, dans la chambre de la duchesse de Rohan-Montbazon, se trouvèrent tombées par terre deux lettres « passionnées, bien écrites, et d'un beau caractère de femme ».

« De cette chambre était sorti tout à l'heure le comte de Coligny, fils aîné du maréchal de Châtillon. On supposa que les deux lettres s'étaient échappées de sa poche, et on voulut y reconnaître la main de la duchesse de Longueville, en ce moment enceinte, et qui avait alors, après un an de mariage, une grande réputation de sagesse et de vertu. Ni l'un ni l'autre n'était vrai, ces lettres avaient été perdues

par un autre amoureux, et elles compromettaient une autre dame.

« Le prince deMarsillac, en qui la personne intéressée se confia, et qui ne la nomme pas, fit toutes les démarches convenables pour justifier la duchesse de Longueville, sans perdre celle dont il avait le secret; les lettres furent montrées avec la discrétion qu'il fallait, et brûlées ensuite devant la Reine. Cependant des copies en avaient circulé, avec la même attribution que la malignité leur conservait toujours ; les propos moqueurs de la duchesse de Rohan-Montbazon demeuraient sans rétractation et sans excuse. Il y avait des épées au côté des amis de la duchesse de Longueville ; il y en avait une surtout, celle de son frère, que l'ennemi de la France voyait maintenant briller, et qui bientôt peut-être demanderait réparation de l'affront fait à sa sœur.

« La duchesse de Rohan-Montbazon avait aussi ses champions, et il se fit à l'hôtel de Chevreuse une assemblée « de quatorze princes, » que les maisons de Vendôme, de Savoie, de Lorraine, de Rohan et de la Rochefoucauld offraient d'armer pour sa cause. Les deux moitiés de la cour étaient ainsi en présence, et si cette attitude de défi pouvait couvrir d'un côté les projets d'assassinat contre le cardinal de Mazarin, il lui était possible aussi de s'en servir pour se protéger. On essaya d'abord une réconciliation entre les dames. A un jour fixé, devant des personnes choisies, des paroles concertées furent adressées par la duchesse de Rohan-Montbazon à la princesse de Condé, qui lui fit une réponse convenue. C'était là en effet une espèce d'accommodement.

(( Mais quelques jours après, la princesse et la duchesse se rencontrèrent par hasard en même lieu, le soir, dans un jardin public situé à l'extrémité des Tuileries, où la reine avait accepté de la duchesse de Chevreuse une collation. Comme cette fois rien n'était réglé pour

leur approche, elles ne purent s'aborder même froidement. La princesse exigeait que la duchesse de Rohan-Montbazon se retirât, celleci n'en voulait rien faire; il y eut un long débat entre les amis de l'une et de l'autre, après lequel la partie de plaisir fut rompue, et l'on se sépara sans avoir rien mangé.

« La duchesse de Rohan-Montbazon reçut aussitôt l'injonction de se rendre dans une de ses maisons. Cette peine, infligée à une femme pour un manque de bienséance, ne semblait pas atteindre le duc de Beaufort. Il voulut qu'elle devînt une affaire d'État; il affecta de se montrera la régente avec la mine d'un homme irrité, de lui répondre brusquement, d'afficher en un mot, l'impertinente familiarité de la mauvaise humeur.

« Les rendez-vous avec les affidés du complot n'en continuaient pas moins. Le projet d'assassinat commençait à s'ébruiter, soit par des confidences imprudemment placées, soit par les indiscrétions de ceux mêmes qui avaient le plus d'intérêt à se taire. Ce fut encore une collation qui amena le dénouement. La Reine en avait accepté une chez le comte de Chavigny, au bois de Vincennes.

(( Le duc de Beaufort voulut troubler ce divertissement en y portant son air chagrin ; la reine le reçut assez mal ; il revint à Paris, et trouvant le cardinal de xMazarin au Louvre, il lui fit ou des questions, ou des menaces, dont le résultat fut que le ministre ne crut pas pouvoir rentrer chez lui sans une grosse escorte.

« Le soir du jour suivant, comme le duc de Beaufort s'était rendu seul au Louvre, sans s'inquiéter de la peur qu'il avait faite et pour témoigner qu'il n'en avait aucune, il fut arrêté par le capitaine des gardes de la Reine, et on le conduisit le lendemain au donjon de Vincennes. »

L'arrestation et l'emprisonnemej-it du duc de Beaufort consolida la situation du cardinal de Mazarin comme l'arrestation et l'emprisonnement du duc de Vendôme avaient autrefois consolidé la situation du cardinal de Richelieu. Étrange analogie! le fils après le père ! Lamartine a pourtant dit que l'histoire ne se répète pas. Non, elle ne se répète pas dans les faits et les détails matériels, mais elle se répète par leur similitude politique et leur portée morale.

Le duc d'Enghien reparut au Louvre presque le lendemain de ces événements intérieurs dont la mesquinerie contrastait d'ailleurs avec la grandeur des événements extérieurs que la brillante affaire de Rocroy avait replacés au premier rang des questions du jour et des affaires d'État.

Dès le 19 mai 1643, Louis de Bourbon, duc d'Enghien, plus tard prince de Condé, avait adressé au cardinal de Mazarin un billet autographe qui témoigne de sa grande modestie, billet autographe dans lequel il s'efface devant son lieutenant, M. de Gassion, et lui attribue presque le succès de la bataille de Rocroi. En voici le texte entier :

« ^ Monsieur « Monsieur le cardinal de Mazarin.

« Monsieur, j'ai envoyé M. de la Moussoye à la cour pour porter la nouvelle au Roy du gain de cette bataille. Je sais que vous prenez tant de part en ce qui me touche pour en être bien aise. Aussi je m'adresse à vous pour vous supplier de vouloir bien reconnaître les services que M. de Gassion a rendus en cette occasion, d'une charge de maréchal de France. Je vous puis assurer que le principal

honneur de ce combat lui est dû. Vous m'obligerez sensiblement de

le servir en cette rencontre , et me croire , monsieur , votre très

humble serviteur.

« Louis DE Bourbon, j)

On nous saura gré de donner le fac-similé, où se trouve également la signature du grand Condé, du vainqueur de Rocroy, des premières lignes de ce billet autographe.

La bataille, la victoire de Rocroy commence l'auréole de gloire du grand Condé. Elle donnait enfin un nouvel éclat au prestige militaire de la France. A ce double titre, elle mérite qu'on s'y arrête.

Louis XIII venait de descendre dans la tombe. Le roi d'Espagne compta sur les troubles que la mort du roi de France pouvait amener dans le royaume de saint Louis, sur les difficultés auxquelles la régence d'Anne d'Autriche pouvait se heurter. Il se décida subitement à tenter de nouveau d'envahir ce royaume que la prise de Corbie avait fliilli naguère lui livrer.

L'armée espagnole entra en Champagne et assiégea Rocroy. Le

duc d'Enghien commandait l'armée de Flandre. Il reçut l'ordre de tenir tête à l'ennemi. Le cardinal de Retz qui ne l'aimait pas, a pourtant rendu justice à sa vaillance. « C'eût été un blasphème, disait-il, que de prétendre qu'il y eût au monde un homme plus

grave. »

Le duc d'Enghien n'était pas beau, mais ses yeux étaient bleus et vifs, et son regard fier. Sa bouche trop grande et ses dents trop saillantes lui donnaient un aspect disgracieux. Mais il y avait dans toute sa physionomie quelque chose de grand rappelant la ressemblance de l'aigle. Tel est le portrait qu'en a tracé à la plume Françoise Bertaut de Motteville, qui était de l'intimité d'Anne d'Autriche.

Le duc d'Enghien était l'intrépidité incarnée, et c'est par là qu'il enlevait toute une armée. Il avait avec lui ou à côté de lui le maréchal de Lhopital et le général de Gassion , comme conseillers. Ce fut lui qui leur fit accepter son avis qu'il fallait combattre et attaquer l'armée espagnole qui occupait Rocroy. La victoire lui donna raison. Le nombre était contre lui et il avait affaire à un général habile , Francisco de Mello et au comte de Fuentés, d'une froide énergie, qui se faisait porter dans une chaise sur le champ de bataille.

L'infanterie espagnole était alors redoutable. Enfin le valeureux baron Jean de Berk était accouru sur ce même champ de bataille avec sa cavalerie toute fraîche. « Rien ne put tenir contre la fougue du duc d'Enghien, rien, dit M. le duc d'Aumale dans sa remarquable histoire de la maison de Condé, ne peut rendre la surprise, l'émotion de tous, l'effet produit sur les soldats par l'apparition soudaine du duc d'Enghien sortant de cette mêlée furieuse, les cheveux épars, les yeux pleins d'éclairs, l'épée à la main. Ce n'est plus le jeune homme à l'aspect un peu délicat qui passait le veille devant le front des troupes;

il est transformé; l'action l'a grandi, son visage irrégulicr est devenu superbe , c'est le général obéi de tous, c'est le premier soldat de l'armée, c'est le dieu Mars. »

On avait continué la guerre,. en négociant pour la paix.

Du vivant de Louis XIII, des préliminaires de paix avaient été arrêtés en 1641, et ratifiés en 1642, à Hambourg, et il avait été arrêté qu'une double conférence s'ouvriraità A'Iunsteret àOsnabruck. Mais , comme d'habitude , bien des incidents retardèrent ce double congrès où devait se préparer la pacification générale de l'Europe.

La guerre avait donc été poursuivie sur tous les points, et le duc d'Enghien avait ajouté à la victoire de Rocroy la prise de Thionville. C'est entre ces deux succès qu'il s'était montré à la cour d'Anne d'Autriche où il n'avait trouvé ni le duc de Beaufort, enfermé à Vincennes, ni la duchesse de Chevreuse, internée à Tours, ni le duc de Vendôme exilé à Anet. Dans l'intervalle, sa femme, Anne- Clémence de Maillé, nièce du cardinal de Richelieu, lui avait donné un fils.

L'année 1643 qui voyait l'aurore du grand règne de Louis XIV^, avait été une année heureuse. Le duc d'Enghien avait vaincu à RocrOy, il avait pris Thionville et l'illustre Henri de la Tourd'Auvergne, vicomte de Turenne, récemment nommé maréchal de France, entrait en scène avec éclat. Il recevait le commandement en chef de l'armée d'Allemagne.

Sans avoir le même rayonnement que l'étoile du cardinal de Richelieu, l'étoile du cardinal deMazarin se levait radieuse à l'horizon politique. Il y eut bien quelques incidents de cour, au dedans, quelques mésaventures de guerre au dehors, mais l'ensemble de la situation était resté au beau fixe.

La Régente Anne d'Autriche s'était établie, on l'a déjà vu, au Palais-Cardinal ou Palais-Royal, avec ses deux fils, Louis et Philippe, et le cardinal de Mazarin, qui n'avait pas encore fait construire le palais qui a porté son nom et où est aujourd'hui installée la Bibliothèque nationale, y vint aussi demeurer auprès de sa souveraine.

La Cour, qui était revenue du château de Saint-Germain au Louvre, le lendemain de la mort de Louis XIII, ne devait plus s'y montrer qu'accidentellement dans des circonstances exceptionnelles.

Le palais actuel du Louvre date de François P"" , qui le fit commencer par Pierre Lescot. Jean Goujon y travailla sous Henri IL André Ducerceau le continua sous Charles IX. Sa grande galerie fut achevée sous Henri IV et sous Louis XIII. Sa magnifique colonnade, œuvre de Claude Perrault, date seulement du régne de Louis XIV.

Aujourd'hui musée national où se trouvent réunies des galeries de tableaux, des collections spéciales et des salles de sculpture d'une valeur inappréciable et d'un prix inestimable, le palais du Louvre que Napoléon III avait relié au palais des Tuileries, perdit beaucoup de son importance officielle, dés le règne de Louis XIII.

Le château de Saint-Germain de Charles V, où naquit Henri II, où est mort Louis XIII, où naquit Louis XIV, et qui n'est plus qu'un musée d'antiquités gallo-romaines était devenu, dés le temps du cardinal de Richelieu, la résidence habituelle et favorite de la Cour, qui ne résidait que momentanément au palais de Fontainebleau de François P"" et, plus rarement encore, au château de Compiégne de saint Louis.

L'année 1644 eut d'heureux débuts. En se rendant aux conférences de paix, les diplomates que le cardinal de Mazarin y avait envoyés

renouvelèrent les traités d'alliance offensive et défensive de la France avec la Hollande.

On allait délibérer, et délibérer lentement, dans les conférences de paix, mais la France guerroyait sur les bords du Rhin, dans les pays qui forment aujourd'hui le grand-duché de Bade, et elle y guerroyait avec autant de bonheur que de vaillance et d'habileté.

Les Bavarois, ou les impériaux, ainsi qu'on désignait alternativement les corps d'armée qui combattaient pour la maison d'Autriche en Allemagne, occupaient Fribourg. Le maréchal de Turenne et le duc d'Enghien , ayant réuni les forces dont ils disposaient, leur livrèrent bataille, remportèrent une brillante victoire, s'emparèrent ensuite de Philisbourg et de Mayence et y mirent des garnisons françaises.

Ce fut pour le moment la fin des opérations militaires en Allemagne. Le duc d'Enghien revint à Paris et le maréchal de Turenne établit ses quartiers d'hiver à Spire.

Dans cette même année 1644, le duc Gaston d'Orléans voulut se réhabiliter dans l'opinion. Il avait pris le commandement de l'armée de Flandre, que le duc d'Enghien avait quitté, avait assiégé et pris Gravelines. C'était l'exécution de l'un des articles du traité d'alliance offensive et défensive récemment renouvelé entre la France et la Hollande.

Les armées françaises furent moins heureuses en Espagne où elles se battaient dans la Catalogne, ayant à porter le deuil de la femme de Philippe IV, Elisabeth de Bourbon, fille de Henri IV, qui mourut à cette époque. On guerroyait aussi, mais mollement, en Itahe.

C'est également dans cette même année 1644 que la princesse Henriette de Bourbon, autre fille de Henri IV, reine d'Angleterre,

et femme de l'infortuné Charles P'', dont le martyre royal devait précéder le martyre royal de Louis XVI, fut obligée de chercher un reluge en France.

Les négociations pour la paix marchaient avec la lenteur que la diplomatie imprime habituellement à ses travaux. Le roi d'Espagne et l'empereur d'Allemagne, ne songeant qu'à enlever des alliés à la France, manœuvraient souterrainement pour lui faire perdre l'appui de la Hollande.

Le cardinal de Mazarin était instruit de toutes ces menées et, sans s'en émouvoir, préparait une nouvelle campagne, afin d'obliger l'empereur d'Allemagne et le roi d'Espagne à subir les conditions qu'il entendait insérer dans le traité de paix générale, en préparation, depuis deux ans. C'est dans le cours de cette campagne que le duc d'Enghien et le maréchal de Turenne remportèrent à Nordlingen, le 3 août 1645, une nouvelle et grande victoire sur les Bavarois, ou les Impériaux. Le duc Gaston d'Orléans eut, de son côté, de brillants succès à la tête de l'armée, française de Flandre qu'il continuait à commander, et qu'il commanda en 1646, sous les yeux de Louis XIV, alors âgé de huit ans.

Le plan de la campagne de Flandre de 1646 avait été arrêté dans un conseil que le cardinal de Mazarin, le duc Gaston d'Orléans , le secrétaire d'État Michel Le Tellier et le maréchal de Gassion avaient tenu le 10 avril à Liancourt, à quelques lieues de Paris.

L'armée de Flandre compta bientôt trente-trois mille combattants^ placés sous les ordres du duc Gaston d'Orléans, oncle de Louis XIV et lieutenant-général du royaume, en vertu de la déclaration de Louis XIII pour la constitution de la Régence. Dans cette même armée, il y avait le duc d'Enghien, second prince du sang, et quatre

maréchaux de France. Il s'agissait d'assiéger la place de Courtray, que vint défendre le duc de Lorraine, à la tête d'une armée espagnole.

La cour s'était établie à Amiens. La place de Courtraj^ se rendit à l'armée française après quinze jours de résistance. Revenus à Paris, Louis XIV, Anne d'Autriche et le cardinal de Mazarin assistèrent, le 8 juillet 1646, à un Te Dcum qui fut chanté à Notre-Dame pouj. célébrer ce succès que le duc d'Enghien compléta bientôt par la prise de Dunkerque dont il eut seul l'initiative et la gloire.

En cette même année 1646, on eut à enregistrer la mort du prince Henri de Condé et celle de deux autres personnages qui ont joué dans ce livre un rôle important : la mort du duc de Bellegarde et la mort du maréchal de Bassompierre.

Le premier, qui avait signé, on le sait, l'acte du 3 août 1389, avait vu la ville de Seurre érigée en duché-pairie, en 1620, sous son nouveau nom de duc de Bellegarde.

Le second laissait une grande réputation de galanterie, d'humour, de faste et de vaillance.

Devenu quatrième prince de Condé, en 1646, par la mort de son père, le vainqueur de Rocroy se rendit, en 1647, ^n Catalogne où il lui fallut abandonner le siège de Lérida. Mais, en 1648, il remporta sur les troupes espagnoles, à la tête de l'armée de Flandre dont il avait, sans partage, le commandement en chef, la magnifique victoire de Lens, qui allait amener enfin la signature du traité de Westphahe, traité avantageux pour la France et qui, sans aboutir encore à la pacification générale , terminait du moins la guerre de Trente ans.

Cette affaire de Lens, qui eut des résultats aussi importants qu'heureux, mérite d'être expliquée.

23 o LES BOURBONS DE FRANCE

Le prince de Condé avait conduit devant Ypres le principal corps de son armée de Flandre, corps composé de troupes qu'il avait tirées de ses quartiers de Picardie et d'Artois.

Il y eut alors un mélange de succès et de levers. Le prince de Condé s'empara d'Ypres après seize jours de siège, mais les troupes espagnoles entrèrent sans combat dans Courtray où il n'y avait plus ni garnison, ni gouverneur, puis occupèrent successivement Furnes dans le voisinage de la mer, Estaires, sur la Lys, assiégèrent' et prirent Lens.

Le prince de Condé résolut alors de livrer bataille aux troupes espagnoles, déjà maîtresses de Lens, où elles occupaient des positions qui leur étaient favorables. Le lo août 1648, pendant qu'il opérait un mouvement tournant du côté de Béthune pour y chercher un autre terrain de combat, le général baron de Beck lança ses cavaliers sur l'arriére-garde de l'armée française et la mit en déroute.

L'armée espagnole s'ébranla aussitôt pour profiter du désordre apparent de l'armée française.

Le prince de Condé n'avait plus la faculté de choisir ni son champ de bataille, ni son heure de combat. Il accepta une lutte inégale. La victoire récompensa son audace, sa bravoure et sa science. Il paya, comme toujours, de sa personne, mais là peut-être plus qu'ailleurs il se montra grand capitaine. « Tout ce qu'il y avait à faire, dit le maréchal de Gassion, qui était sous ses ordres, se présentait à lui dans l'instant. »

L'armée espagnole, qui reperdit immédiatement Furnes, laissa sur le champ de bataille un grand nombre de morts, cinq mille prisonniers, trente-huit canons et tous ses bagages.

En même temps, le maréchal de Turenne faisait des progrés en Bavière.

Pendant que l'épée de la France parcourait victorieuse la Flandre, l'Allemagne, même l'Italie, où elle se montrait à Crémone, même en Espagne, où elle se montrait à Tortose, l'esprit de rébellion s'était réveillé dans Paris, redevenu le théâtre de discordes civiles.

Mais avant d'esquisser rapidement le triste tableau de ces nouveaux troubles intérieurs, nous devons indiquer le caractère du traité de Westphalie dont Louis XIV, âgé de dix ans, apprenait aux Parisiens, en revenant au Palais-Royal, le 31 octobre 1648, l'heureuse conclusion.

Le roi d'Espagne avait réussi à détacher de la France la Hollande. Il l'avait amenée à conclure avec lui un traité particulier qui la désintéressait dans les négociations de paix de Munster.

Le comte Abel Servien était le seul plénipotentiaire français qui fût encore à son poste. Après la défection de la Hollande qui allait rendre le roi d'Espagne plus exigeant, il ne pouvait songer à reprendre les négociations engagées avec la cour de Madrid. Il résolut de terminer au moins les questions qui regardaient spécialement le royaume de France et l'empire d'Allemagne.

Il quitta Munster où rien ne s'achevait, où rien ne se faisait, et se rendit à Osnabruk où tout allait se décider en dehors du pays qu'il représentait. Il eut l'habileté de déjouer cette intrigue.

La France n'intervint qu'accessoirement dans les arrangements de la Suède avec les États d'Allemagne. Mais elle obtint que l'on retournerait d'Osnabruk à Munster pour y régler avec elle les deux questions qui la préoccupaient, celle du duché de Lorraine et celle de

la comté de Bourgogne.

L'Espagne continua de rester à l'écart des négociations de paix; elle voulut se maintenir en état de guerre avec la France qu'elle savait occupée de difficultés intérieures. Mais enfin, le 24 octobre 1648, le double traité connu sous le nom de traité de Westphalie et qui avait été délibéré pendant cinq années à Munster et à Osnabruk, reçut les signatures de tous les intéressés.

En voici les clauses principales :

Outre les attributions de territoire qui étaient faites à la France, elle avait encore, sur tous les objets compris dans le traité, ce droit incontestable de surveillance, de protection, qui appartenait nécessairement aux puissances contractantes pour l'exécution des choses convenues et moyennant lesquelles la paix avait été consentie. La première de ces conditions en ce qui concernait l'Empire, était une amnistie réelle et générale pour tous les princes et États engagés dans le conflit, avec restitution à chacun de ce qu'il possédait avant la guerre. Une amnistie moindre et limitée était accordée aux sujets des pays héréditaires de l'Empereur. La participation des États de l'Empire aux délibérations des affaires générales, et leur indépendance dans le gouvernement intérieur comme dans les alliances qu'ils voudraient contracter; la convocation des diètes , l'admission des' villes libres à ces assemblées, la formation des votes, la composition des députations ordinaires et extraordinaires; la réformation de la chambre impériale de justice et du conseil aulique; l'élection du roi des Romains, successeur désigné de l'empereur régnant ; la rédaction des capitulations impériales ; le rétablissement de chaque État dans le cercle auquel il appartenait; le règlement des griefs religieux, c'est-àdire le partage de l'empire allemand entre les religions catholique, luthérienne et réformée, suivant la possession existante à une époque

fixée; l'égalité des droits entre ces religions diverses là où elles étaient souveraines, et la tolérance qu'elles devaient aux dissidents; toutes ces dispositions d'un intérêt purement germanique, et renfermées pour leur application dans les limites de l'Empire, n'en étaient pas moins stipulées en présence, avec l'agrément et bien évidemment sous la garantie des puissances belligérantes.

La satisfaction accordée à celles-ci se trouvait ainsi fixée : à la Suéde, une portion de la Poméranie, l'expectative de tout le duché à l'extinction des mâles de la maison de Brandebourg, l'île de Rugen, la seigneurie de Wismar, l'archevêché de Brème et l'évéché de Verden, comme fiefs perpétuels et immédiats de l'Empire avec séance et triple voix à la diète; à la France, la cession des droits de l'Empire sur les trois évéchés de Metz, Toul et Verdun qu'elle possédait déjà depuis un siècle, et sur la ville de Pignerol qu'elle avait acquise en 1632 ; la ville de Brisach , la haute et basse Alsace avec le Sundgau, moyennant une indemnité de trois millions à l'archiduc du Tyrol qui en était héritier; enfin la garde de Philisbourg, dont la propriété demeurait à l'évêque de Spire.

Les princes dépossédés pour former la part de la Suède recevaient d'amples dédommagements en biens ecclésiastiques. La maison de Hesse-Cassel, cette fidèle alliée des deux couronnes, gagnait aussi des terres et obtenait de l'argent pour ses soldats. Les cantons suisses étaient reconnus entièrement indépendants de la couronne impériale : l'Empereur et l'Empire promettaient de n'aider en aucune façon les ennemis avec lesquels le roi très chrétien restait en état de guerre, pas même pour ce qui regardait la comté de Bourgogne, qui rentrerait sous les lois du corps impérial, quand la querelle particulière de la France et de l'Espagne serait réglée.

Le différend de la France avec le duc de Lorraine était renvoyé, ou à des arbitres, ou au traité que cette puissance ferait un jour avec l'Espagne.

L'Empereur confirmait en faveur du duc de Savoie le traité de Chierasco fait en 163 1, et laissait ce prince, ainsi que le duc de Modène, en toute liberté de continuer leur alliance avec la France contre les Espagnols du Milanais. De tout cela il résultait que la guerre allait cesser dans toute l'étendue du territoire impérial, sauf la comté de Bourgogne et la Lorraine; que l'Empereur et les États de l'Empire n'avaient plus d'hostilités entre eux, ni avec personne; que la Suéde, comme avait déjà fait la Hollande, déposait les armes; et qu'enfin la France seule, aidée des ducs de Savoie et de Modéne et assistant les Portugais, allait donner suite à sa querelle contre la seule Espagne, servie par le duc de Lorraine.

Une confédération, appelée Ligue du Rhin, fut ensuite formée sous les auspices du cardinal de Mazarin ou plutôt de Louis XIV pour maintenir les conditions du traité de westphalie contre les entreprises nouvelles de la maison d'Autriche.

Cette ligue, qui comprenait des électeurs ecclésiastiques et de petits princes, comptait aussi dans ses rangs le duc de Brunswick, le duc de Bavière et le duc de Wurtemberg. Elle promettait, dans le cas où de nouvelles guerres obligeraient Louis XIV à reparaître en Allemagne à la tête de ses armées, son concours et son aide à la France.

Ce n'était pas sans doute la pacification ou la paix générale, mais c'était, avec un accroissement de territoire, la paix avec l'Allemagne, c'était surtout la liberté d'action, la libre disposition des forces de la France contre le roi d'Espagne et le duc de Lorraine. Cependant

LOUIS XIV 23 s

Paris, où l'on avait fomenté de nouvelles cabales, de nouvelles intrigues, de nouvelles rébellions, accueillit presque avec indifférence la grande nouvelle du traité de Westphalie. Il était tout entier aux épisodes, aux agitations de la première Fronde, de la Fronde des magistrats.

La Fronde des magistrats ou la Fronde parlementaire avait commencé en 1644, à l'occasion d'un cdit du Toisé, édit qui était l'interdiction de construire au delà des limites indiquées par l'administration.

Cet édit datait de Henri IL Tombé en désuétude, il était remis en

vigueur.

Depuis très longtemps, ce que l'on appelle la zone militaire est acceptée de tous sans difficulté. Elle ressemble beaucoup à l'édit du Toisé et le rappelle. Mais en 1644 le droit de l'autorité n'était pas beaucoup plus fixé sur ce point que sur beaucoup d'autres. Il fallut que Louis XIV brisât toutes les résistances opiniâtres contraires au bien général, au bien public, pour que ce droit fût réglé, obéi, respecté.

Victorieuse en Flandre et en Allemagne, la Régente dut plier devant l'opposition du Parlement de Paris, qui blâma la résurrection de l'édit du Toisé. Il fut retiré.

Cette concession, comme toutes les concessions que l'on arrache à la faiblesse du gouvernement, allait amener d'autres exigences.

En 1646, il y eut l'édit du Tarif qui créait ce que l'on appelle aujourd'hui les droits d'octroi.

La Cour des Aides enregistra cet édit de finances. Le Parlement de Paris s'insurgea contre ce qu'il qualifiait d'empiétement sur ses attributions. Ce n'était que le prélude de la première Fronde ou Fronde

parlementaire à laquelle se mêlèrent bientôt la question du jansénisme et les personnalités du duc de Luynes et du cardinal de Retz.

Ce duc de Luynes, né du premier mariage de la duchesse de Chevreuse, n'avait certainement jamais lu l'indigeste livre de Jansénius V^iigustiniis, ou étude développée de sa doctrine. Mais il avait fréquenté les solitaires et les religieux de Port-Royal-des-Champs et il était un partisan convaincu de cette doctrine. Il fit de la Fronde pour faire du jansénisme.

Le cardinal de Retz était un ambitieux, un turbulent et un corrompu, porté par son tempérament à l'intrigue, né pour être un meneur plus habile que consciencieux de rébellions plus ou moins franches et avouées, plus ou moins déguisées et secrètes.

Le Parlement de Paris que Henri IV avait renfermé dans ses attributions judiciaires, que Louis XIII avait habitué aux lits de justice où s'imposait la volonté royale, crut que sous la régence d'Anne d'Autriche et le ministère du cardinal de Mazarin il pourrait redevenir le véritable pilote de l'État.

La première Fronde ou fronde parlementaire s'était enfin tout à fait organisée en 1648, elle était prête à l'action à l'heure même où par un Te Dmm solennel on célébrait à Notre-Dame la victoire de Lens. Elle fut ce que sont toutes ces agitations qui ont pour prétexte le bien public et pour motif l'intérêt particulier.

Il y eut des tumultes, il y eut même des barricades, il y eut des conciliabules, des négociations entre le Parlement de Paris que présidait alors Mathieu Mole dont l'attitude fut celle d'un opposant plutôt que celle d'un dévoué à la Régente.

Ce n'était plus la Ligue, comme sous Henri IV, ce n'était plus la féodalité princière et seigneuriale comme sous Louis XIII essayant de

dominer la royauté, c'était un mélange de jansénisme, qui en était l'élément accessoire, et d'ambitions personnelles, coalisées avec des prétentions orgueilleuses, les unes voulant exploiter l'État à leur profit, les autres voulant le régenter de haut.

Ce nouvel et dernier effort contre la royauté devait échouer devant la volonté de Louis XIV, qui acheva, qui compléta l'œuvre de Henri IV et de Louis XIII, en personnifiant, dans sa personne, la Nation, ce qui lui permit de faire monter la France au plus haut degré de gloire et de grandeur que jamais peuple ait atteint.

La Fronde eut deux périodes : celle où le Parlement de Paris joua le principal rôle, celle où fut trop mêlé le grand nom de Condé.

Le prince de Condé, qui n'eut pas la sagesse et le patriotisme de persévérer dans sa première attitude, fut l'adversaire de la première Fronde ou Fronde parlementaire. Il défendit l'autorité royale, représentée par Anne d'Autriche et le cardinal de Mazarin.

Le cardinal de Mazarin avait décidé le prince de Condé à prendre le parti de la cour contre le Parlement de Paris et le cardinal de Retz, en s'engageant à le consulter sur toutes les mesures d'État impor. tantes qu'il y aurait à prendre.

C'est ce que démontre une lettre que le cardinal de Mazarin écrivit au prince de Condé, lettre dont voici le texte :

<c La Reyne songeant incessamment à tout ce qui peut le plus contribuer au service du Roy pendant sa régence, et croyant pour beaucoup de raisons que rien n'y peut être plus propre que l'établissement d'une parfaite intelligence entre xMonsieur le Prince et moi, sadite Majesté a trouvé bon que je promette qu'il ne sera pourvu à aucuns gouvernements généraux ou particuliers, aux charges de la

couronne, aux charges principales de la maison du Roy et de la guerre, ni aux ambassades, qu'on n'éloignera personne de la cour en qu'on ne prendra point de résolution sur aucune affaire importante de l'Etat, sans avoir, au préalable, l'avis de Monsieur le Prince, et outre, je lui promets entièrement mon amitié, et de le servir dans tous les intérêts de l'Etat, et les siens en particulier, envers tous et contre tous. Et pour commencer à lui en donner des marques, je promets à Monsieur le Prince de ne marier mon neveu, ni aucune de mes nièces qui sont ici, sans m'être, au préalable, concerté avec luy. En foi de quoi, j'ai signé la présente à Paris, le 20 octobre 1649.

(c Le Cardinal Mazarixi. :

Nous nous bornons ici à donner le fac-similé des dernières lignes de cette lettre, fac-similé où se trouve la signature.

C'était l'ingérence du prince de Condé dans le gouvernement de l'Etat. On retrouve là l'éternelle prétention des princes et des seigneurs de soumettre la royauté à leur tutelle.

Le frère du prince de Condé, le prince Armand de Conti prit au contraire le parti du Parlement de Paris qui s'arrogea, de son autorité privée, tous les pouvoirs comme toutes les responsabilités. Il se constitua en une sorte de gouvernement illégal, irrégulier, disons le mot vrai, en gouvernement révolutionnaire. Il avait avec lui la populace qui prit les armes pour le soutenir et le défendre.

Échappé de la garnison de Vincennes, le duc de Beaufort, incapable, mais populaire, surtout dans le quartier des Halles, était accouru à Paris où il s'unit au cardinal de Retz, le vrai meneur de l'insurrection qui recruta bientôt dans ses rangs tous les mécontents de haute naissance ou de grande chevalerie. Nous avons le regret de constater que parmi ces mécontents, on comptait le maréchal de Turenne qui eut la coupable pensée de venir combattre à la tête de son corps d'armée d'Allemagne, le gouvernement de la Régente, moins en haine du cardinal de Mazarin que par amour pour la duchesse de Longueville qui fut des deux Frondes.

Plus sages que leur général en chef, les soldats du maréchal de Turenne refusèrent de le suivre. Il se retira précipitamment en Hollande. Le prince de Condé qui battit et dispersa les insurgés dans un combat qu'il leur livra prés de Paris dans . cette même localité de Charenton, où existe aujourd'hui une célèbre maison d'aliénés, obtint sa grâce.

La défection inaccomplie, mais projetée du maréchal de Turenne et la fin tragique de Charles P'', dont la tête venait de tomber sous la hache du bourreau devant son palais de White-Hall, firent incliner, par les réflexions qu'elles amenèrent, vers un accord, Anne d'Autriche et le cardinal de Mazarin.

Cet accord que l'on appela la paix de Rueil,fut conclu dans la rési-

dence de campagne que le cardinal de Richelieu avait fait construire dans cette localité. Cet accord date du i^"" avril 1649.

La première Fronde, la Fronde des magistrats était à peine dissipée que l'on vit renaître la guerre civile compliquée cette fois d'une menace d'invasion espagnole, avec la seconde Fronde, la Fronde des

seigneurs.

Il est douloureux de constater ici que le prince de Condé fut l'àme de cette seconde Fronde. Ce serait un souvenir à rejeter dans l'ombre. Mais il a laissé trop de traces dans l'histoire pour qu'il soit possible de le passer entièrement sous silence.

Le 18 janvier 1650, en état de conspiration et de rébellion ouvertes, le prince de Condé fut arrêté au Palais-Royal, par surprise, comme son père l'avait été au Louvre, et comme lui conduit à Vincennes où son frère, le prince Armand de Conti, et son beau-frère, le duc Henri de Longueville, compromis dans la même intrigue, partagèrent d'ailleurs sa captivité.

Résidence royale sous Philippe-Auguste et sous saint Louis, sous Philippe Al qui éleva le donjon, sous Henri II qui éleva la chapelle, le château de Vincennes n'était plus guère qu'une prison d'Etat.

Il y eut alors le parti des princes, ou plutôt le parti de Condé, transféré de Vincennes à Aîarcousis, de Marcousisau Havre, toujours prisonnier, dont les adhérents s'allièrent à l'Espagne, toujours en état de guerre avec la France.

Il y eut la victoire de Réthel que le cardinal de Mazarin, secondé par un maréchal de France du nom de du Plessis, remporta sur les Espagnols, mais qui ne le maintint a la tête du gouvernement que jusqu'au 16 février 165 1. Ce jour-là il céda volontairement la place au duc Gaston d'Orléans , lieutenant général du royaume, donna sa

MI

démission de membre du conseil de régence et se rendit au Havre, où il apporta un ordre de la Régente pour la mise en liberté du prince de Condé, puis il se retira à Bruel, petite localité voisine de Cologne.

Ce n'était qu'un entr'acte. La Fronde princiére ou des seigneurs devait durer quelque temps encore. Elle était loin d'être terminée, lorsque arriva le 7 septembre 165 1, jour où Louis XIV devenait majeur, où de droit cessait la' Régence, où de droit commençait son régne. Il y eut à cette occasion un lit de justice du Parlement de Paris où le prince de Condé refusa de se rendre, et des réjouissances publiques.

La Fronde princiére ou des seigneurs, persista encore avec des incidents divers, avec l'arrestation du cardinal de Retz, des épisodes de discordes civiles mêlés à des épisodes de guerres internationales, une nouvelle union du prince de Condé avec le roi d'Espagne contre le roi de France, le retour du cardinal de Mazarin avec sa rentrée dans les conseils de la Couronne. •

L'année 1633 vit la défaite et la lin de cette nouvelle, de cette seconde Fronde, qui mit en face l'un de l'autre deux grands hommes de guerre : le maréchal de Turenne, redevenu fidèle sujet du roi, et le prince de Condé qui fut vaincu devant Étampes, puis écrasé au faubourg Saint-Antoine par son rival de vaillance et de gloire.

Louis XIV, roi de tait comme de droit, mais qui n'avait pas encore atteint sa quinzième année, tint avec beaucoup de résolution, en cette même année 1653, alors que la Fronde princiére ou des seigneurs, était abattue, alors que son autorité était aussi incontestée qu'incontestable , un lit de justice , où , sur son ordre et par sa volonté, le Parlement de Paris jugea et condamna, par défaut, à

mort, pour crime de félonie, à raison de son alliance avec l'Espagne, le prince de Condé, en ce moment-là réfugié en Belgique.

Il était certain que cette sentence ne serait pas exécutée. Mais elle était un avertissement salutaire pour tous ceux qui seraient tentés à l'avenir de s'insurger contre l'autorité du Roi et de s'allier avec l'étranger contre la France.

L'arrêt de mort qui atteignait le premier prince du sang, pour un crime de haute trahison, portait encore plus haut que celui qui avait frappé le duc de Biron sous Henri IV et le duc de Montmorency sous Louis XIII. Mais il était d'autant plus justifié par la raison d'Etat et l'intérêt de la France indissolublement lié à l'intérêt de la royauté, que la rébellion armée de ce premier prince du sang allait se prolonger encore cinq années dans les mêmes conditions d'alliance avec l'Espagne.

Le 7 juin de cette même année 1653, Louis XIV se fit sacrer à Reims, avec le cérémonial accoutumé, bien qu'il ne fût accompagné d'aucun prince et d'aucune princesse de sa famille. Il ne s'y trouvait que son frère Philippe, qui reçut le lendemain l'ordre du Saint- Esprit.

Dix jours après, Louis XIV quittait Reims pour se rapprocher de son armée de Flandre.

Ici, bien que le cardinal de Mazarin conserve la direction des affaires d'Etat, s'ouvre réellement, et s'ouvre avec éclat, le régne personnel de Louis XIV, dont on peut dire que la capacité gouvernementale n'attendit pas le nombre des années.

Le cardinal de Retz s'échappe de prison et se rend à Rome, début, non le terme de ses nombreuses pérégrinations à l'étranger.

Archevêque de Corinthe /;/ partibiis , coadjuteur de son oncle,

l'archcvèquc de Paris, on le sait, nommé cardinal en 165 1, mais frondeur obstiné, était enfermé au donjon de Vincennes en 1654, lorsque la mort du titulaire du siège archiépiscopal qu'il était appelé à occuper rendit ce siège vacant. Louis XIV exigea qu'il se démît de cette haute situation ecclésiastique, ce qu'il fît en 1662. Il reçut en dédommagement la riche abbaye de Saint-Denis.

Cromwell meurt. L'Angleterre, alors réconciliée avec la France, reste son alliée contre l'Espagne; Christine, reine de Suéde, vient en France ; Léopold F"" devient empereur d'Allemagne par la mort de Ferdinand III.

Tous ces incidents, d'autres petits événements de moindre importance encore, n'agissent qu'accessoirement sur la situation intérieure de la France. Louis XIV est victorieux sur tous les points où la guerre continue. Le 14 juin 1658, le maréchal de Turenne remporte, entre Dunkerque et Nieuport, sur les Espagnols, que commandait Don Juan d'Autriche, la victoire des Dunes, qui amena le traité des Pyrénées comme la victoire de Lens avait amené le traité de Westphalie.

La défaite militaire du roi d'Espagne fut aussi la défaite politique du prince de Condé dont la paix des Pyrénées décida la soumission qifl, cette fois, fut complète et définitive.

Le traité des Pyrénées, c'était la pacification générale, la paix générale, c'était aussi le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV, roi d'Espagne.

Il y eut de longs préliminaires avant que le cardinal de Mazarin, négociateur pour la France et Louis de Haro, négociateur pour l'Espagne, logés, l'un à Saint-Jean-de-Luz, l'autre à Saint-Sébastien, pussent se joindre dans l'île des Faisans, qui était une île de la

Bidassoa. Enfin, le 7 novembre 1658, fut signé le traité des Pyrénées, dont la clause principale était le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse.

Ce traité contenait cent vingt-quatre articles. Il était fait entre les deux rois, sans autre intervention ni médiation de qui que ce fût, par la seule entremise de leurs ministres.

La France gardait, de ses conquêtes, du côté des Pays-Bas, d'abord Arras, Hesdin, Bapaume, Béthune, Lilliers, Lens, le comté de Saint- Pol, Térouane, Pas, c'est-à-dire tout l'Artois, moins Aire et Saint- Omer; en Flandre, Gravelines avec ses forts, Bourbourg et Saint- Venant; en Hainault, Landrecies et le Quesnoy ; dans le Luxembourg, Thionville, Montmédy, Damvilliers, Yvoy, Chavancy et Marville. Pour Bergues et laBassée, qui lui avaient été précédemment délaissés et qu'elle consentait à échanger, on lui donnait Mariembourg et Philippeville situés entre la Sambre et la Meuse. Dans le même pays et par d'autres considérations, elle acquérait Avesnes. Du côté de l'Espagne, on lui abandonnait le Roussillon, le Conflans, et ce qui pourrait se trouver de la Cerdagne en deçà des Pyrénées, C'était là ce que le royaume très chrétien avait gagné par la guerre. Les restitutions auxquelles il s'obligeait pouvaient encore lui faire honneur. Il remettait au roi catholique : dans les Pays-Bas, Ypres Oudenarde, Dixmude, Furnes, Merville, Menin, Comines, Bergues et la Bassée ; en Italie, Valence et Mortara ; dans le comté de Bourgogne, Saint-Amour, Bleterans et Joux; en Espagne, Roses, la Trinité, Cadagues, la Seu-d'Urgel, Toxen, la Bastide, Baga, Ripol et le comté de Cerdagne. Pour ce qu'on lui avait pris, il le recouvrait en entier, et fort heureusement l'énumération n'en était pas longue ; c'épit Rocroy, le Catelet et Linchamp. Le Roi recevait

LOUIS XIV 24s

ces places, non pas du prince qui les occupait, mais du roi d'Espagne.

Le roi très chrétien, à la prière du roi catholique, recevait en sa bonne grâce le duc de Lorraine et promettait de lui rendre son duché, après toutefois que les fortifications "de Nancy auraient été démolies pour ne plus être refaites; mais il gardait Moyenvic, tout le duché de Bar, le comté de Clermont, Stenay, Dun et Jamets, et il se réservait le passage par la Lorraine pour les troupes qu'il aurait occasion d'envoyer en Alsace, à Brisach et à Philisbourg. Le prince de Condé ayant témoigné sa douleur de la conduite qu'il avait tenue depuis quelques années et promis de réparer le passé par une entière obéissance à tous les commandements du roi, il était convenu entre les deux rois que ce prince désarmerait au plus tard dans huit semaines, en licenciant réellement ses troupes, sans pouvoir les céder à qui que ce fût; qu'il enverrait au roi de France un acte signé de lui, portant sa soumission à tout ce qui était réglé pour ses intérêts et renonciation à toutes ligues, intelligences et traités qu'il avait pu faire ; ensuite de quoi, il pourrait rentrer en France et même à la cour, et y reprendre ses biens, honneurs, dignités et privilèges.

Louis de Bourbon, deuxième du nom, quatrième prince de Condé, recouvra donc alors , avec ses autres domaines, le duché de Bourbon que Louis XIV avait détaché, le 26 février 165 1, du domaine de la Couronne pour le lui attribuer, en vertu d'un contrat d'échange, principalement avec le duché d'Albret, destiné au second duc de Bouillon, de la maison de la Tour-d'Auvergne, récemment réconcilié avec laCour, et qui, né calviniste, en 1605, mourut catholique, en 1652, sans avoir eu le temps de jouir des bénéfices de cette réconciliation.

Louis XIV, stipulant pour le duc de Savoie, lui faisait restituer

Verceil et Cencio. Le duché de Mantoue restait acquis à la maison de Gonzague et Pignerol restait acquis à la France.

Le 2 février 1659, ce traité des Pyrénées, si glorieux pour Louis XIV , si avantageux . pour la France , était ratifié par les deux cours du Louvre et de l'Escurial. Le même jour, le duc Gaston d'Orléans mourait à Blois et laissait vacant son titre qui allait devenir celui de Monsieur, Philippe, alors duc d'Anjou, trére du roi et tige, on l'a dit, de la branche cadette de la dynastie des Bourbons.

Le 3 juin de cette même année, le mariage par procuration entre Louis XIV et Marie-Thérèse d'Autriche se fit dans l'église de Fontarabie. L'étiquette le voulait ainsi. Le lendemain, Anne d'Autriche, son frère Philippe IV, qu'elle n'avait pas revu depuis quarante-cinq ans et la jeune reine de France, se rendirent dans l'île des Faisans, aussi appelée île de la Conférence.

Le traité des Pyrénées, le mariage de Louis XIV avec Marie- Thérèse d'Autriche, qui fut béni le 9 juin 1660, à Saint-Jean-de- Luz par l'évêque de Rayonne , ne sont pas les derniers actes politiques du cardinal de Mazarin. Il signa aussi avec le duc Charles de Lorraine , un accord qui ne devait pas être le dernier fait par ce remuant personnage avec le roi de France. Ce fut son testament d'homme d'État. Le 9 mars 1661, il disparaissait de la scène du monde, comme son prédécesseur, le cardinal de RicheHeu, presque au même âge, comme lui, après dix-huit ans de pouvoir ministériel.

Le cardinal de Mazarin a eu le mérite de maintenir la politique monarchique et patriotique du cardinal de Richelieu, politique à laquelle la France a dû son unité territoriale, que l'affermissement de l'autorité royale pouvait seul lui donner.

L'Espagne abaissée, la prépondérance de l'Autriche en Allemagne amoindrie, la France au premier rang en Europe : telle était l'œuvre extérieure du cardinal de Mazarin.

Le cardinal de Mazarin laissait, comme son prédécesseur, une fortune immense qui pouvait, qui devait prêter à la critique. Mais il l'offrit tout entière à Louis XIV, dont il disait la tenir, et Louis XIV lui en rendit la libre disposition. C'est à ses libéralités que l'on doit la création du Collège des Quatre-Nations, aujourd'hui le Palais de l'Institut, et le commencement de la riche bibliothèque que ce palais renferme.

Il est difficile, il est même impossible de négliger les diverses discussions qu'a motivées la persistance opiniâtre de la protection, on peut dire de l'amitié, qu'Anne d'Autriche a constamment et énergiquement accordée au cardinal de Mazarin.

On sait que le cardinal de Mazarin n'était nullement prêtre, il était ce que l'on appelle cardinal laïque. Rien ne s'opposait donc à son mariage. Il pourrait avoir été le mari morganatique d'Anne d'Autriche, comme Mme de Maintenon devait être plus tard la femme morganatique de Louis XIV. C'est ce que prétendent les chroniques de l'époque.

Il y a ici deux explications. Dans les maisons ro^^les, le mariage morganatique est religieusement très régulier, seulement il ne donne pas aux enfants qui en pourraient naître le droit d'hérédité à la Couronne. Mais il est très légitime et suffit parfaitement pour les consciences catholiques.

D'après ces mêmes chroniques, Louis XIV connaissait le secret du mariage morganatique de sa mère, Anne d'Autriche, avec le cardinal de Mazarin; et c'est ainsi qu'elles expliquent l'attitude

affectueuse qu'il a eue pendant la maladie et à la mort de son premier ministre, qu'il est allé visiter aux dernières heures au château de Vincennes, où il s'était fait transporter.

Cependant cette version est absolument inacceptable, inadmissible. A sa dernière heure, le cardinal de Mazarin faisait toujours partie du sacré collège, puisqu'il est mort avec la pourpre.

Or, la situation d'époux était incompatible avec celle de cardinal.

Lorsqu'un cardinal laïque ou diacre rentrait dans le monde et se mariait, avec l'autorisation préalable du Pape, il sortait d'abord du sacré collège et renonçait à la pourpre.

Le cardinal de Mazàrin a pu posséder le cœur d'Anne d'Autriche, qui, peut-être, en lui aimait l'homme autant qu'elle appréciait le ministre, mais leur prétendu mariage morganatique secret doit être relégué au rang des fables.

Le nom de Richelieu a été continué avec quelque éclat par Louis- François-Armand du Plessis, qui était, par les femmes, arriére-petitneveu du grand ministre de Louis XIII et qui fut, sous Louis XV, maréchal de France.

Il est difficile d'oublier que le cardinal de Mazarin a fait venir en France cinq nièces, célèbres à divers titres, filles de sa sœur, mariée à un patricien de Rome, du nom de Laurent Mancini.

L'aînée, Laure Mancini, épousa, en 165 1, le duc de Mercœur, frère du duc de Beaufort et fils aine du duc César de Vendôme, qui ne mourut qu'en 1665.

La quatrième, Hortense Mancini, la préférée de son oncle, avait épousé Charles de la Porte, marquis de la Meilleraye. Le cardinal de Mazarin leur légua, par son testament, le duché-pairie érigé sous son nom.

La seconde, Olympe Mancini, épousa Eugène-iMaurice de Savoie, fils puîné du prince de Carignan et de Marie de Bourbon, qui était comte de Soissons, du chef de sa mère. Elle eut une existence vagabonde et agitée, et, devenue veuve, mourut à Bruxelles.

La troisième, Marie Mancini, dont Louis XIV s'était occupé, mariée au connétable Colonna qui l'emmena bientôt à Naples, n'eut également qu'une vie agitée, accidentée, et mourut tout à fait oubliée.

La cinquième, Anne Mancini, devint, après son mariage avec Godefroi, duc de Bouillon, la protectrice de La Fontaine. C'est son meilleur titre aux yeux de l'histoire et de la postérité.

Un neveu du cardinal de Mazarin, du nom de Mancini, devint duc de Nivernais, titre que sa descendance a conservé jusqu'en 1789, époque à laquelle cette famille en a été dépossédée.

Le jour où mourut le cardinal de Mazarin, Louis XIV n'avait pas encore accompli sa vingt-troisième année. Mais il avait la science du gouvernement à un degré rare.

Il pouvait être lui-même son premier ministre. Le lendemain, il assembla matinalement au Louvre un conseil où vinrent siéger le chanceHer Séguier, le surintendant des finances Fouquet, Hugues de Lionne, que Mazarin avait formé et qui devait occuper plus tard, avec une grande distinction, la secrétairerie d'État des affaires étrangères, Le Tellier, du Plessis-Guénégaud, de Brienne et de la Vrillière.

« Messieurs, leur dit-il, je vous ai fait assembler pour vous dire que, jusqu'à présent, j'ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal, mais que dorénavant j'entends les gouverner moi-même; vous m'aiderez de vos conseils quand je vous les demanderai. »

Ces fiéres paroles royales étaient un acte.

Le même jour, le président de l'assemblée du clergé, Harlay de Champvallon, archevêque de Rouen, se préoccupant de la distribution des faveurs et des grâces dont la feuille des bénéfices était la source, distribution que le cardinal de Mazarin avait faite, sans partage et sans contrôle, jusque-là, vint trouver Louis XIV et lui demanda à qui désormais il devait s'adresser pour les affaires de ce genre. « A moi, monsieur l'archevêque, » répondit sèchement le Roi. Il n'est pas exact pourtant qu'il ait jamais dit : « L'État, c'est moi. » Ce mot, qu'on lui a prêté à tort, est une fausse légende.

Mais sa réponse à l'archevêque de Rouen est vraie.

La feuille des bénéfices !

Il y a dans ces quatre mots tout un système politique, religieux et national qui s'adaptait admirablement à la doctrine de Louis XIV.

Ce système n'était pas nouveau. Il n'était nouveau ni dans ses causes, ni dans ses effets, car il remontait au régne de François I". Il était l'œuvre réfléchie de l'École de Toulouse, fille de l'Université et du Parlement de cette ville, école de légistes, autoritaire et centraliste, s'inspirant des tendances à la fois monarchiques et catholiques de la nation.

L'illustre chef de cette École avah été, à l'origine, Antoine Duprat, d'abord premier président du parlement de Paris, ensuite chancelier de France. Devenu veuf, il entra dans les ordres, fut nommé archevêque de Sens, puis promu au cardinalat.

Chef du ministère, comme on dirait à notre époque, Antoine Duprat négocia le concordat de 1516, qui fut conclu entre Léon X et François L"", dans les circonstances suivantes, qu'il n'est pas inutile de rappeler, parce qu'elles expliquent pourquoi les événements reli-

gicux ont marché en France en sens inverse du cours qu'ils ont suivi en Allemagne, dans le nord de l'Europe et en Angleterre.

En 1458, sous Charles VII, une pragmatique sanction, publiée à Bourges, avait 'réglé les rapports du pouvoir spirituel ou pontifical et du pouvoir temporel ou royal, dans des conditions provisoires qui ne furent ni complètement acceptées au Vatican, ni rigoureusement exécutées en France.

Antoine Duprat abandonna la pragmatique sanction de 1438, lors de l'entrevue qu'eurent, à Bologne, Léon X et François P"', entrevue d'où sortit le concordat de 1516 entre la cour de Rome et la cour de France.

Les préoccupations qui ont présidé à ce concordat étaient moins d'ordre politique et religieux que d'ordre spécialement économique.

Avant, même après Charles VII, le souverain pontife tenait en France ce que l'on a depuis appelé la teuille des bénéfices.

Léon X remit, en fait, par le concordat de 1516, aux mains de François I" cette feuille des bénéfices, en lui reconnaissant le droit qu'il abandonnait de choisir le bénéficiaire, évéque, abbé ou prieur, ce qui était lui concéder la libre et réelle disposition des biens ecclésiastiques.

La question économique se liait ici étroitement à la question politique. Dans ce que nous devons continuer d'appeler la feuille des bénéfices, la Royauté avait un puissant moyen d'influence sur la haute et moyenne noblesse, à laquelle étaient généralement réservés les biens ecclésiastiques, puisque le Roi nommait aux évêchés, aux abbayes et aux prieurés. C'est ce qu'Antoine Duprat avait compris et voulu.

Il n'y avait pas là, d'ailleurs, qu'un levier de gouvernement. La

question économique se trouv.int résolue à l'amiable par le concordat de 15 16, ni l'Église, ni l'État n'eurent aucun intérêt de verser dans le protestantisme et la France resta catholique à l'heure où la Suisse, où l'Allemagne, où l'Angleterre, où la Suéde passaient, en grande partie, à la Réforme naissante, dont le gouvernement de François I^"" fut l'adversaire déterminé.

Ce n'est pas seulement le Roi qui voulait cette politique. C'était la France qui l'imposait, la France qui, toute imprégnée du sentiment le plus élevé de l'unité nationale, demandait, avec la même énergie, la même opiniâtreté que la Royauté dominât tout les pouvoirs et que le catholicisme régnât sur toutes les consciences.

On retrouve à la même époque le germe de la politique extérieure qui devait, de Henri IV à Louis XIV, poursuivre avec ténacité l'abaissement de la maison d'Autriche dont Charles-Quint tenait alors la puissante épée.

Ainsi, à tous les points de vue, c'était l'âme de la France qui était passée tout entière dans l'âme des Bourbons.

Des indices du caractère de Louis XIV, qui eut de très bon-ne heure le sentiment élevé de sa dignité et de son droit, s'étaient déjà produits à diverses époques. Le jour de son baptême officiel, Louis XIII mourant lui ayant demandé, au retour de cette cérémonie religieuse, comment il s'appelait : « Louis XIV, répondit-il. — Pas encore, reprit en souriant Louis XIII. »

On connaît l'acte historique par lequel Louis XIV, qui était majeur' mais qui n'avait pas encore seize ans, annonça que lorsqu'il avait pris une résolution et donné un ordre, il entendait être obéi.

C'était au milieu des agitations de la Fronde. Il fallait de l'argent pour l'armée. On porta des édits fiscaux au parlement de Paris qui

voulut, avant de les enregistrer, en délibérer en assemblée générale- Averti de ce commencement de résistance à sa volonté, Louis XIV se rendit du château de Vincennes, où il avait alors sa résidence, au parlement de Paris, en habit de chasse, des éperons à ses bottes, un fouet à la main, s'assit au fauteuil du premier président et s'exprima en ces termes :

« Messieurs, chacun sait les malheurs qu'ont produits les assemblées du parlement; je veux les prévenir et j'ordonne que l'on cesse celles qui sont commencées sur les édits que j'ai apportés, lesquels je veux être exécutés. Monsieur le président, je vous défends de souffrir aucune assemblée, et à aucun de vous de les demander. »

D'après le père Paulin, c'est Louis XIV, à peine majeur, qui, en 1652, avait personnellement dirigé l'arrestation du cardinal de Retz, avec autant d'énergie que d'habileté. Il fallait cette précocité d'intelligence et de fermeté pour détruire au dedans ce qui restait encore d'esprit de friction, dernier obstacle à l'établissement de l'ordre et de l'unité.

Le cardinal de Mazarin rendit à Louis XIV le même service que le cardinal de Richelieu avait rendu, en le lui recommandant, à Louis XIII ; il appela son attention sur Jean-Baptiste Colbert, qui fut créé marquis de Scignclay et qui exerça dans le gouvernement une heureuse influence, une action utile. Mais il ne fut que l'un des ressorts de l'administration et n'eut pas à décharger le Roi du fardeau des affaires.

Louis XIV apporta dans l'étude des questions pratiques la même ténacité que dans le règlement des questions politiques. On lui a reproché d'être fastueux. Il fut encore plus laborieux que fastueux. Il voyait, il appréciait, il décidait tout par lui-même. Au conseil, il

prêtait une attention soutenue au langage des hommes compétents. On en cite une preuve manifeste.

Le premier président du parlement de Paris étant mort, sa situation était vacante. Il s'agissait de choisir pour l'occuper, le plus digne, le plus honnête, le plus capable.

Le choix de Louis XIV s'arrêta sur Guillaume de Lamoignon qu n'était que maître des requêtes, et il justifia ce choix en disant : « Je ne comprends que les affaires qu'il rapporte. »

C'est une grande qualité que de savoir reconnaître la valeur des hommes. Louis XIV avait cette qualité au suprême degré. Il aimait le faste, la représentation. Cela prouve qu'il était dans le mouvement de la civilisation et du progrés; cela prouve aussi qu'il avait la passion des grandes et belles choses, dans les arts, les lettres et les sciences; cela prouve encore qu'il avait ce que nous appelons l'orgueil du patriotisme et qu'il voulait pour son pays toutes les grandeurs et toutes les gloires, celles du génie aussi bien que celles des armes. Aussi son régne, s'il fut l'apogée de la royauté, fut aussi l'apogée de la France.

D'ailleurs Louis XIV s'est peint lui-même dans ses Mémoires et dans ses Notes. Nous ne saurions mieux faire que d'y chercher son portrait moral et royal. ■

D'après ces Mémoires et ces Noies, Louis XIV avait médité de très bonne heure sur les conditions de la royauté, dont il reconnaissait les devoirs en même temps qu'il en maintenait les droits. S'il rapporte tout à lui, c'est qu'il doit pourvoir à tout.

Voici, d'après M. Casimir Guallardin, historien dont l'Académie française a couronné le travail, les traits principaux de la théorie du pouvoir telle que Louis XIV l'avait comprise.

LOUIS XIV 2yy

« Il ne faut qu'un maître dans l'État, parce que la multiplicité des pouvoirs produit toujours de grands malheurs. Dans ce partage de l'autorité, un gouverneur s'attribue des droits injustes; les troupes vivent dans la dissolution; le gentilhomme tyrannise le paysan; tout receveur, tout élu, tout sergent, exerce une insolence d'autant plus criminelle qu'elle s'appuie sur l'autorité du roi. Ces crimes divers ont une seule victime, le peuple. »

Ainsi pensait Louis XIV en 1661. Depuis, plus de deux siècles se sont écoulés, et nous ne voyons pas ce que la sagesse et l'expérience humaines y ont ajouté.

Fidèle à ces maximes, Louis XIV distribua ses heures de travail, ses heures de récréation ou de repos, ses heures d'audience : sa vie officielle était réglée comme une montre. Il recevait tous les visiteurs, tous les placets, il écoutait toutes les plaintes avec une patience admirable. Voici, du reste, comment il s'exprime sur ce point :

« C'est par le travail, dit-il, que l'on règne, c'est pour cela qu'on régne; il y a de l'ingratitude à l'égard de Dieu, de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des hommes, de vouloir l'un sans l'autre. Je ne puis vous dire quel fruit je recueillis aussitôt après cette résolution. Je me sentis comme élever l'esprit et le courage, je me trouvai tout autre, je découvris en moi ce que je n'y connaissais pas, et je me reprochai avec joie de l'avoir si longtemps ignoré. Cette première timidité que le jugement donne, et qui me faisait peine, surtout quand il fallait parler un peu longtemps et en public, se dissipa en moins de rien. Il me sembla alors que j'étais roi et né pour l'être. »

A la surprise générale, Louis XIV persévéra dans ce système et

dans ce labeur. Il s'instruisit de toutes les affaires du dehors et du dedans, il pourvut et répondit à tout, afin de concentrer en lui-même toute l'autorité royale. Il gouverna donc par lui-même, il fut le maître, et le seul maître, secondé par des capacités dévouées, mais d'une situation personnelle secondaire. Il ne pouvait, avec ces résolutions, admettre ni les princes du sang, ni les grands du roj^aume pour collaborateurs, convaincu qu'ils auraient bientôt aspiré à lui imposer leur volonté au lieu de servir la sienne. Il n'admit même pas Monsieur, Philippe, duc d'Orléans, son frère, à l'égalité d'honneur avec lui. C'est dans les questions de politique extérieure surtout qu'il se réserva le premier rôle. Ses ministres des affaires étrangères n'étaient en réalité que ses secrétaires. Il eut toujours la direction absolue de la diplomatie, comme l'avait eue, du reste, Henri IV.

Ce fut un bonheur pour la France, car deux pensées ont dominé et illustré son régne par les merveilleux résultats qu'elles ont produit : l'organiser au dedans sous l'autorité royale; lui donner au dehors le premier rang. Ce double but, il devait l'atteindre.

Aussi Boileau put-il publier, dans sa première oeuvre sérieuse, ces vers qui étaient plus d'un enthousiaste que d'un courtisan :

Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse N"est pas le fruit tardif d'une lente vieillesse, Et qui ieul, sans ministre, à l'exemple des dieux, Soutiens tout par toi-même et vois tout pur tes yeux

Louis XIV eut, comme Henri IV, de passagers attachements de cœur, dont le plus sincère et le plus profond est celui que lui inspira Louise de La Baume Le Blanc, qu'il créa duchesse de La Vallière, qui

NÉ bN 163S. — MOKT LN l?!)-

resta, quoique aimée d'un roi dont la puissance égalait la séduction, simple et modeste, et qui mourut avec le voile de carmélite, sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde.

La duchesse de La Valliére vivait tout à fait retirée du monde depuis déjà trente-trois ans, dans le couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, lorsque, dans l'intérêt de ses compagnes en religion, elle écrivit au contrôleur général des finances, une lettre dont voici le texte :

« Comme vous avez la bonté, monsieur, que l'on s'adresse directement à vous pour ce qui regarde les bancs et lanternes, nous vous supplions d'ordonner que l'on reçoive au bureau, en paiement de ce qui reste dû, partie en argent, partie en billets.

« L'on est, je vous assure, monsieur, dans une telle peine pour trouver de l'argent, que l'on ne sait que faire pour avoir ce qui est absolument nécessaire pour vivre, y ayant bien des choses pour lesquelles il en faut et dont on ne peut se passer.

« Nous attendons cette grâce de vous, et que vous nous ferez l'honneur de nous croire très véritablement votre très humble et très obéissante servante,

« Sœur Louise de la Miséricorde. »

Nous ne publions que le fac-similé de la phrase principale et de la

signature.

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Bien que l'assimilation serait ici contraire à l'histoire et à la vérité, après la duchesse de La Valliére, il est nécessaire de faire intervenir, le nom de Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, veuve du grotesque poète Scarron, avant de devenir la gouvernante des enfants, plus tard légitimés, que Louis XIV avait eus de Françoise-Athénaïs de Rochechouart de Mortemart, marquise de Montespan, seconde favorite, et, comme Gabrielle d'Estrées, plus ambitieuse qu'aimante, mais sans relief d'aucun genre.

Mme de Maintenon, d'après les témoignages les plus irrécusables de ses contemporains, eut toujours une vie digne, une attitude réscr-

vée. Mariée morganatiquement avec Louis XIV, traitée en Reine par la famille royale, elle montra dans cette situation, qui n'était un secret que pour le public, infiniment de tact; elle n'eut pas maison dans le palais de Versailles où elle n'afficha ni luxe, ni domination et où elle garda toutes les apparences d'une modeste sujette.

Il devint donc évident pour tous qu'en faisant consacrer religieusement et secrètement ses relations intimes avec Louis XIV dont elle fut la compagne dévouée, pendant les dernières années du Règne, la marquise de Maintenon n'avait voulu que rassurer sa conscience de chrétienne. Elle eut surtout à la Cour une influence de rétormatrice austère, et s'occupa beaucoup moins que ses détracteurs l'ont prétendu des affaires de l'État. Elle se consacra presque uniquement à sa belle création de la maison royale de Saint-Cyr, création qu'autorisa un édit du roi du 30 juin 1686.

Le but de Mme de Maintenon était louable. Elle avait voulu soustraire les jeunes filles pauvres de la noblesse au danger des tentations du luxe et des conseils de la misère. C'est pour atteindre ce but, dans la mesure du possible, qu'elle établit dans le village de Saint- Cyr, non loin du palais de Versailles, une communauté de dames professes et converses qui reçut la mission d'élever, chacune en vertu d'un brevet personnel, signé du Roi, deux cent cinquante jeunes filles.

Nous avons donné une lettre de sollicitation adressée par la duchesse de La Vallière au contrôleur général des finances.

Voici le pendant de ce billet. C'est une courte lettre de recommandation d'un style très simple, d'un ton très modeste, que la marquise de Maintenon adresse à M. Desmaretz, alors élevé à ce poste. 11 est supposé avoir été écrit de Versailles vers le 8 octobre 17 14.

26o LES BOURBONS DE FRANCE

« .jl Monsieur, « Monsieur Tfestnaret^,

« Oserais-je, Monsieur, vous prier d'être favorable à M. l'évêque de Poitiers, dans la demande qu'il fait d'une somme de deux mille livrés de la coupe de quelques balivaux pour mettre sa maison en sûreté. Je sais que les règles sont contre lui, mais je sais aussi que le Roy en sort quelquefois et que cet évêque ne le demande que par le besoin qu'il en a. Je me sers avec plaisir de cette occasion pour vous assurer, monsieur, que je suis bien véritablement votre très humble et très obéissante servante. »

Nous ne détachons également de cette lettre autographe que la phrase la plus caractéristique et la signature.

Les entraînements de cœur de Louis XIV ne furent pas ceux d'un corrompu, d'un dépravé, d'un vicieux, car lui-même condamna sévé-

rement, en principe, les relâchements do mœurs dans des réflexions morales qu'il destina à l'éducation de son fils. Ces réflexions prouvent que ses attachements illégitimes n'ont jamais étoufl"é ses sentiments chrétiens.

Voici, d'après les mémoires mêmes de Louis XIV, sa pensée intime sur la question des moeurs d'un r.oi :

(( Je vous dirai premièrement que, comme le prince devrait être un parfait modèle de vertu, il serait bon qu'il se garantît des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant qu'il est assuré qu'elles ne sauraient demeurer cachées. Et néanmoins s'il arrive que nous tombions malgré nous dans quelqu'un de ces égarements, il faut du moins, pour en diminuer la conséquence, observer deux précautions que j'ai toujours pratiquées : la première, que le temps que nous donnons à notre amour ne soit jamais au préjudice de nos affaires: la seconde, qui est la plus délicate et la plus difficile à pratiquer, c'est qu'en abandonnant notre cœur il faut demeurer maître absolu de notre esprit, que la beauté qui fait nos plaisirs n'ait jamais la liberté de nous parler de nos affaires ni des gens qui nous y ser\'ent. Ces précautions satisferont en quelque façon à votre état comme prince, mais pour rendre à Dieu ce que vous lui devez comme chrétien, il est bon de s'abstenir de tous ces commerces illicites qui ne sont presque jamais innocents. Et dans ce dernier moment où nous arriverons peutêtre plus tôt que nous ne pensons, Dieu ne nous demandera pas si nous avons vécu en honnête homme, mais si nous avons gardé ses commandements. »

Louis XIV, bien que les apparences aient pu quelquefois faire

supposer le contraire, a toujours parlé de sa femme, Marie-Thérèse d'Autriche, avec beaucoup d'affection, ainsi que le prouve la lettre autographe suivante, écrite au roi d'Espagne Charles II, à l'occasion de la mort de cette princesse, décédée à Versailles le 30 juillet 1683, ayant auprès d'elle son mari, son beau-frère, Philippe, duc d'Orléans, et son fils le Dauphin.

7^/^£t^^ ^<^^/y T^^^^^^ :^Àor^y^ j^/'^r^y^v^f^'^

Voici le texte imprimé de cette même lettre autographe :

Saint-Cloud. i"' août 1683.

Jlu roi d'Espagne.

'< Monsieur mon frère, beau-frère et neveu, c'est avec une extrême douleur que je donne part à Votre Majesté de la perte que j'ai faite de la Reyne, ma très chère épouse. Vous étiez si proches qu'on ne peut

douter, que ce funeste coup ne vous soit sensible aussi bien qu'à moi. Dieu nous veuille consoler par sa sainte grâce, et, au surplus, conserver Votre Majesté comme je désire. »

On a de Marie-Thérèse d'Autriche une lettre autographe en espagnol écrite à sa belle-mére, Marie-Anne d'Autriche, alors régente d'Espagne, pendant la minorité de Charles II.

citldl/-

2 ^ •W.cuf U c/urVt^ y^h uKjH^y

Voici la traduction en français de cette lettre :

« Chérie de mon âme et de ma vie, le duc de Mazarin m'a demandé d'écrire à V. M. parce qu'il envoie aujourd'hui une personne

pour acheter douze chevaux. V. M. me fera la grâce d'accorder permission pour qu'il puisse les acheter. Dieu me garde à V. M. seilora de mon cœur comme je le désire.

« De Saint-Germain, ce 19 de février 1661.

« La bonne fille de V. M. qui plus la chérit et l'estime

(c Marie-Thérèse. »

Si Louis XIV avait le tort de trop aimer les plaisirs, il avait le mérite de haïr beaucoup les dilapidateurs des deniers publics, pour dire le vrai mot enfin, les pillards de l'administration des finances. Il établit une chambre de justice qui jugea et condamna un assez grand nombre de personnes accusées de malversations. Le plus célèbre des procès de ce genre fut celui de Nicolas Fouquet, qui mérita son sort, et dont l'arrestation et la détention n'eurent d'autre cause que les monstrueuses concussions à l'aide desquelles il affichait le faste insolent d'un parvenu.

Ce procès fut préparé, avec dissimulation, par Louis XIV, avec la collaboration de Colbert qui l'avait éclairé sur cet orgueilleux et cupide surintendant des finances, mettant le trésor public au pillage à son profit personnel, éblouissant le tout Paris de son temps par son luxe et qui crut fasciner la Cour en donnant à son souverain, le 17 août 1661, dans sa terre et sa résidence de Vaux, une fête qui fut une merveille de magnificence.

Cette résidence, bâtie sur les bords de la Seine, à quelques lieues de Paris, avait coûté huit millions, ce qui équivaut à quarante millions d'aujourd'hui. Sçudéry en avait décrit l'année précédente les splendeurs

dans sa Clclie, et Louis XIV put constater que cette description était exacte. C'était partout, dans les décorations, dans les allégories, Fouquet gouvernant le monde par son génie et sa munificence.

Sur un théâtre dressé dans un jardin, dont les décors étaient au naturel, on joua les Fâcheux, comédie que Molière avait faite sur commande du maître de la maison. On servit le festin sur des tables où l'on vit trente-six douzaines d'assiettes en or massif. Enfin, on tira sur la grande pelouse un feu d'artifice dont le bouquet éclaira la marche de Louis XIV rentrant dans le château avec sa mère Anne d'Autriche.

Louis XIV se rendit à Nantes, où Fouquet eut ordre de le suivre. C'est là que, sortant de travailler dans la matinée avec son souverain, il fut jeté, par le capitaine des mousquetaires, dans une voiture. Étonné, il s'écria : « Est-ce que vous m'arrêtez? — Oui, monsieur, répondit d'Artagnan, par ordre du Roi. »

Fouquet, dont le procès fut long, dont les juges siégeaient à l'Arsenal, sous la présidence de Pierre Séguier, fut sauvé de la peine de mort, mais il fut condamné à une détention perpétuelle qu'il subit pendant quinze ans dans la forteresse de Pignerol, ce qui a donné naissance à la légende du Masque de fer, frère jumeau supposé de Louis XIV, fable aussi fausse qu'invraisemblable.

Le procès des financiers devant la chambre de justice fut suivi des Grands Jours qui furent le procès des puissants et des riches appartenant au corps de la noblesse et qu'une longue impunité avait enhardis et encouragés dans leur tyrannie, souvent accompagnée de violences, de spoliations et de crimes à l'égard du peuple et même de la bourgeoisie.

Louis XIV entendait que la justice royale'atteignît les nobles aussi

bien que les financiers. Il décréta la tenue des Grands Jours à Clermont, au centre de l'Auvergne. La terreur fut générale dans Taristocratie de province; la joie fut immense dans le peuple des campagnes. Les coupables furent jugés, condamnés et punis.

L'égalité devant la loi ou devant le Roi était entrée dans le domaine de la justice.

L'heure des grandes guerres du glorieux régne de Louis XIV allait venir, mais n'était pas encore venue. Après l'arrestation, la condamnation et la réclusion de Fouquet, il y eut à s'occuper de la réorganisation des finances. Ici Colbert fut le Sully de Louis XIV, bien qu'avec moins d'initiative personnelle. Il ne resta étranger qu'à la diplomatie et à la guerre. Il administra le commerce, l'industrie, l'agriculture, les lettres, les arts, les sciences, comme la police, les fortifications des ports et les voies de communication. Il fut le grand administrateur du régne.

Spécialement contrôleur général des finances, diminutif officiel du titre de surintendant, qui était supprimé, Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, eut sous sa direction les bâtiments et les manufactures.

François-Michel Le TeUier, qui devint marquis de Louvois, qui était le fils d'un collègue obscur de Colbert , et qui [fut avec lui l'un des principaux collaborateurs de Louis XIV dans le gouvernement, administra le département de la guerre.

Louvois était jaloux de Colbert; mais il a su distinguer Vauban et Catinat sans s'offusquer de leur renommée. Il a organisé la victoire dans les jours prospères et organisé la défense dans les jours défavorables. C'était un Carnot monarchique, autrement capable, autrement fort que le Carnot républicain qui n'eut que la peine d'utiliser

les ressources militaires admirables que le gouvernement de Louis XVI lui avait léguées.

La soumission des parlements, la résurrection de la marine alors amoindrie, la réorganisation de l'armée, déjà forte, la réforme des finances et d'autres améliorations, d'autres progrés à l'intérieur, remplirent principalement les cinq premières années du régne de Louis XIV, après la mort du cardinal de Mazarin. Les ports de Toulon, de Rochefort et de Brest, datent de cette époque. Il fallut rivaliser avec la Hollande et l'Angleterre qui avaient de nombreuses et puissantes flottes, protectrices de leur commerce. On y travailla avec ardeur, avec activité.

Un incident subit démontra la nécessité de songer sérieusement à fortifier la marine. Voici le récit curieux de cet mcident, qui n'est pas sans analogie avec l'expédition d'Alger, faite aux derniers jours du régne de Charles X.

Les provocations des Barbaresques réclamaient, de la part de toutes les nations commerçantes, des représailles et des mesures préventives contre ces corsaires avides d'esclaves chrétiens et de richesses européennes. Cette nécessité avait inspiré tout d'abord à Louis XIV la pensée de fonder un établissement en Afrique : « Ce que je désirerais le plus, écrivait-il au duc de Beaufort, le 19 mars 1662, ce serait que vous pussiez prendre quelque poste fixe en Afrique, soit qu'il fût fortifié, soit qu'il fût dans une assiette à le pouvoir être facilement. »

Le duc de Beaufort n'avait pas obtenu du premier coup, et avec les ressources du début, des avantages assez marqués pour satisfaire l'ardeur de Colbert. Mais, en 1663, il eut le bonheur de contenir la flotte d'Alger et de la refouler dans ses ports. Afin de

continuer cette première victoire, le Roi décida une expédition composée de vaisseaux, de galères et de six mille hommes d'infanterie.

Le duc de Beaufort, devenu soumis, commandant en chef, Louis- Victor de Rochechouart qui devint duc de Mortemart, qui était duc de Vivonne, frère de Mme de Montespan, capitaine-général des galères, Gadagne, chef des troupes de débarquement, étaient chargés d'accomplir enfin la conquête désirée.

Sur d'autres points, les menaces des Turcs tenaient la chrétienté en grand péril. L'alarme en retentissait jusque dans la chaire par la voix de Bossuet. Les Infidèles diminuaient « tous les jours la chrétienté par des armes fortunées. »

En 1663, un général ottoman, du nom d'Achmet KuprugH, s'emparait de Neuhausel, ville de la Hongrie.

L'hiver seul arrêta le vainqueur et sauva Vienne. Devant une telle évidence, l'empereur d'Allemagne, réduit à accepter la lutte, demanda des secours à la diète germanique; il en obtint, mais à la condition humiliante que les troupes des Cercles auraient leur général particulier. Il s'engageait en outre à faire des levées dans ses États héréditaires; mais, craignant de n'y pouvoir suffire, il recourut au roi de France, qui lui accorda sans hésiter, six mille auxiliaires. Louis XIV entrait ainsi en Allemagne pour le salut de l'Empire, à la sollicitation de son chef.

L'expédition de Barbarie et la guerre de Hongrie, sont simultanées et connexes. Commencées dans le même mois, elles atteignent leur but principal à huit jours de distance l'une de l'autre. Le roi de France en suit tous les mouvements avec une égale vigilance, semaine par semaine, recueille avec empressement les rapports favorables, et

les communique de ceux-ci à ceux-là, comme autant d'encouragements. Des deux côtés, il s'occupe d'aguerrir ses troupes, et de révéler par elles son importance à ses amis et à ses ennemis; en même temps il expérimente sur les officiers et les soldats ses principes de rigoureuse discipline et d'organisation militaire. Ce sont, en un mot, deux applications de sa politique au dehors et au dedans.

L'expédition de Barbarie a quelques jours de priorité. Louis XIV commença par montrer qu'il en était le véritable chef. Ne pouvant ôter le commandement au duc de Beaufort, qui avait conservé, par les dernières transactions de la Fronde, le titre d'amiral, il le mit du moins sous la garde de Vivonne et de Gadagne. Enfin la flotte sortit de Toulon le 2 juillet, et quelques jours après l'armée débarquait à Gigeri, prés d'Alger.

Malgré la résistance des Barbares, Gigeri fut prise le 25 juillet.

Louis XIV en éprouva d'autant plus de joie, que cette victoire dissipait le préjugé de terreur qui protégeait encore les Turcs. Immédiatement il s'occupa d'en assurer les conséquences. Il commanda des travaux de fortifications, et la création d'un bon port à Gigeri.

La guerre de Hongrie, avec plus de difficultés, rapporta presque le même jour une gloire bien plus retentissante. Ici encore Louis XIV avait fait comprendre par le choix du commandant qu'il n'entendait pas se mettre à la merci des grandes illustrations. Il n'appela ni Turenne, ni Condé à la tête de ses troupes. Il y plaça Jean de Coligny, comte de Saligny, en lui adjoignant Lafeuillade et Podv/itz, qui eurent le titre de maréchaux de camp.

L'armée française, partie de Metz, et arrivée au Rhin le 5 1 mai,

s'avançait à travers les États de Bade et de Wurtemberg. Malgré les ménagements dont elle usait envers eux, les princes allemands trouvèrent son passage onéreux, et insistèrent pour qu'elle s'embarquât sur le Danube et payât 60,000 livres pour ce transport : « Je m'étonne, écrivait Louis XIV, de la répugnance qu'on a de souffrir leur passage, puisqu'elles payent partout ; » mais, quoique le prix lui parût excessif, il envoya les 60,000 livres.

Ce qui entretenait la persévérance de Louis XIV, c'était surtout, comme on le voit par ses mémoires, la pensée des services qu'il allait rendre à la chrétienté. L'événement lui donna raison. Ce fut l'armée française, sous les ordres de CoHgny, qui amena la déroute complète des Turcs à la bataille de Saint-Gothard que, sans elle, le Margrave de Bade, général en chef de l'armée dite des Cercles et le comte de MontecucuUi, général en chef des troupes dites impériales, auraient certainement perdue.

Louis XIV avait atteint son but. Il avait sauvé la chrétienté.

Il en avait encore atteint un autre. Il était sûr de l'héroïsme de ses soldats. Il avait une armée sur laquelle il pouvait compter et avec laquelle l'Europe aurait à compter.

Un échec, promptement réparé, du côté des États barbaresques, fournit à Louis XIV l'occasion de témoigner de son intelligente et vive sollicitude pour les marins et les soldats. Il préludait à la fondation de l'Hôtel des Invalides. Secondé par Colbert, il donna, on va le voir, un grand essor à la marine marchande et à la puissance coloniale delà France, a'insi qu'à la facilité des communications intérieures. On construisit le canal du Midi ou du Languedoc , entreprise dont François P"" avait eu l'idée, que Henri IV avait voulu réaliser, que le cardinal de Richelieu n'avait pu accomplir et dont

l'exécution fut confiée à Pierre-Paul Riquet, baron de Bon-Repos, simplement homme de gabelles, tige de la famille de Caraman, devenue ducale sous la Restauration, et héritière de la principauté belge de Chimay.

Le canal du Languedoc, ou du Midi, devait joindre la Méditerranée à l'Océan. Telle était du moins la pensée de Colbert que l'on vient de reprendre avec plus de largeur et d'étendue, dans le projet d'établissement d'un canal de jonction de ces deu\ mers.

En 1663, on rétablit les haras, afin de remonter la cavalerie française sans être dans la nécessité de faire au dehors des achats de chevaux considérables.

Dés 1662, on s'était occupé du commerce pour le rendre prospère, de l'industrie pour la rendre florissante. Il y eut bientôt des manufactures, des fabriques, des usines, des exploitations de toutes sortes, et, le Roi donnant l'exemple, il fut ordonné aux riches habitants des villes de ne porter que des étoffes françaises, de n'acheter que des produits français.

C'est alors que Louis XIV acquit de la famille de Jehan Gobelin l'établissement, déjà célèbre, qui devint la merveilleuse manufacture de tapis qu'on appelle encore les Gobelins. L'illustre peintre Lebrun en eut la direction.

Les Gobelins absorbèrent bientôt la Savonnerie, autre manufacture de tapis dont il a été parlé dans ce livre, créée sous Henri IV, et d'abord installée au Louvre. Enfin, en 1664, on établissait à Beauvaîs, où elle existe toujours, une manufacture spéciale de tapisseries dont on sait le rare mérite et la grande réputation.

Dans le même temps, on ouvrait à Alençon une fabrique de

dentelles qui rivalisèrent bientôt de perfection et de beauté avec les dentelles de Bruxelles et de Venise.

Sous l'empire d'une législation énergiquement protectrice, l'industrie trançaise prit très vite un développement considérable. Cependant on concluait à la même époque des traités de commerce et d'échange avec la Suéde, le Danemark et la Hollande.

Il n'y avait pas là de contradiction. Le système de la protection doit être pratiqué là où il est utile. Le système de l'échange doit être adopté là où il est nécessaire. C'est l'absurdité de l'absurdité que de vouloir régir ces matières d'après des principes absolus invariables, au lieu de les réglementer selon les temps et les circonstances.

On a vu que, sous Henri IV, Sully avait enrichi les campagnes en autorisant l'exportation des produits agricoles; en 1662, il y eut en France une famine qui faisait beaucoup de victimes. Colbert acheta alors, par ordre de Louis XIV, des blés étrangers.

Louis XIV et Colbert avaient raison, comme avaient eu raison Henri IV et Sully. Lorsqu'il y a surabondance de produits agricoles, c'est l'heure de la libre exportation. Lorsqu'il y a, au contraire, insuffisance de céréales ou de bestiaux, c'est l'heure de la libre importation.

La seule loi dans cet ordre de faits et d'idées, c'est, selon le mot de Louis XIV, le salut du peuple.

C'est dans cette même période que Louis XIV développa ou plutôt créa la France coloniale. En 1664, on reconstitua la Compagnie des Indes occidentales et on fonda la Compagnie des Indes orientales. On attribua à la première le commerce exclusif de l'Atlantique entre les côtes d'Afrique et les côtes d'Amérique, ce qui lui assignait le Canada, les Antilles, la Guyane. On accorda à la seconde de grands

avantages, et on lui assigna l'île de Madagascar, destinée à devenir le point de départ des établissements qu'on devait fonder dans l'Inde.

Enfin on donna une puissante impulsion à l'architecture. On restaura le château de Fontainebleau, on modifia le château de Saint- Germain, on éleva la magnifique colonnade de Perrault du côté de la façade du Louvre qui fait tace à l'église de Saint- Germain l'Auxerrois, on commença à s'occuper du palais de Versailles.

En 1662, à l'occasion de la naissance du Dauphin, qui reçut le prénom de Louis, qui fut ensuite appelé le grand Dauphin et qui devait mourir avant son père, il y eut, devant le palais des Tuileries, un splendide carrousel, qui servit de baptême à cette place que depuis on désigna sous ce nom.

Enfin, au mois de mars 1664, Louis XIV donnait, au palais de Versailles, la fête qui est restée historique sous le nom, approprié à la circonstance : Plaisirs de l'île enchantée.

La cour de Louis XIV surpassa la cour de Bourgogne qui s'était signalée au xv*^ siècle par la richesse et l'éclat d'une fête également restée historique.

La fête du xvii^ siècle dura huit jours. Voici un fragment de la description officielle.

« Tout y parut merveille, dès la première entrée. Aux trompettes des habits de satin et des soleils d'or à leurs banderoles, aux chevaliers des habits de toile d'argent, et des broderies d'or et de jais, au roi une cuirasse de lames d'argent et des broderies d'or et de diamants. Au défilé qui précéda la course de bagues, un char de dix-huit pieds de haut, de vingt-quatre de long, de quinze de large, éclatant d'or et de diverses couleurs; Apollon assis au plus haut du char avec les quatre Ages à ses pieds, sur les côtés les douze Heures et les douze

Signes du Zodiaque. Au ballet du soir, le Printemps sur un cheval d'Espagne, l'Été sur un éléphant, l'Automne sur un chameau, l'Hiver sur un ours ; derrière eux quatre groupes de jardiniers, de moissonneurs, de vendangeurs, de vieillards gelés sous leurs fourrures, représentant par ses attributs chaque saison; enfin Pan et Diane sur une montagne ombragée d'arbres qui se soutenait en l'air et s'avançait toute seule. Au banquet des dames, un nombre infini de chandeliers, peints d'argent et de vert, de vingt-quatre bougies chacun , et deux cents autres flambeaux de cire blanche tenus par autant de personnes vêtues en masques, pendant que les chevaliers , avec leurs casques couverts de plumes de différentes couleurs et leurs habits de la course, étaient appuyés sur la barrière. Le ravissement était général. Le roi, pour sa part, en ressentait le plaisir cherché de proclamer et de faire reconnaître par tous le rétablissement de l'autorité souveraine. Sa propre devise : un soleil en pierreries avec les mots Nec ccsso, ncc erro, signifiait que sa vigilance ne se lassait pas, que sa sagesse ne s'égarait jamais. »

Louis XIV raisonnait tous ses actes. Il avait sa théorie des divertissements comme celle des devoirs de la royauté. « Ils sont, disait-il, utiles à tous les hommes pour délasser du travail, fournir de nouvelles forces, servir à la santé, calmer les troubles de l'àme et l'inquiétude des passions, inspirer l'humanité, polir l'esprit, ôter à la vertu une trempe trop aigre qui la rend quelquefois moins sociable et moins utile. »

Cette explication du goût de Louis XIV pour les divertissements est d'autant plus admissible que ce goût a été de tous les temps et dans toutes les cours. Au surplus, il en eut d'autres plus graves, sur-

LOUIS XIV 27s

tout celui des longues guerres qui allaient remplir la plus grande part de sa vie et de son régne.

De toutes les questions intérieures qui ont laissé une trace profonde dans le siècle, dans le règne de Louis XIV, la plus intéressante est peut-être la question religieuse.

Avant d'entrer en plein, pour n'en plus sortir, dans le vaste domaine militaire et diplomatique de ce siècle et de ce règne dont le rayonnement radieux des arts, des lettres et des sciences, de la poésie et de l'éloquence, des mœurs, des salons et des élégances sera le couronnement, nous allons résumer dans un tableau d'ensemble cette question religieuse, la plus haute à toutes les époques, puisqu'elle touche aux fibres les plus délicates de l'âme.

La question religieuse qui embrasse, dans ses diverses phases, une grande partie du règne de Louis XIV, comprend quatre affaires principales distinctes : le quiétisme, le jansénisme, la déclaration du clergé de 1682, charte gallicane de l'église de France, la révocation de l'édit de Nantes, qui était le palladium du protestantisme.

Le quiétisme, venu tardivement, ne fit qu'une courte apparition en France, et si nous en parlons, c'est qu'il mit en conflit religieux deux hautes célébrités chrétiennes de l'époque, Bossuet et Fénelon.

François, de Salignac de la Mothe Fénelon, qui mourut archevêque de Cambrai, fut chargé de faire l'éducation du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, et publia, pour l'instruction de son élève, son TéUwaquc qui le fit entrer, en 1696, à l'Académie française.

Jacques-Bénigne Bossuet, qui fut successivement évêque de Condom et évêque de Meaux, et qui joua un grand rôle dans le monde religieux, sous Louis XIV, avait été chargé de faire l'éducation du Dauphin, père du duc de Bourgogne, et publia son Discours sur

rbîstoire nniversdk, qui le fit entrer, en 1671, à l'Académie française.

Bossuet a donc historiquement devancé Fénelon.

Le quiétisme était une doctrine mystique inventée par un prêtre espagnol du nom de Molinos. Elle fut introduite en France par Jeanne-Marie Bouvier de la Mothe, mariée à Jacques Guyon, fils de l'entrepreneur du canal de Briare.

Fénelon protégea cette doctrine que combattit Bossuet. Innocent XI l'avait condamnée en 1685. Innocent censura, en 1699, l'archevêque de Cambrai qui se soumit. Ce fut la fin du quiétisme.

C'est le moment opportun de fliire connaître, avec le fac-similé de sa signature, quelques lignes autographes de l'illustre auteur de TéUmaque, lignes d'un caractère privé.

Lettre privée de Fénelon à Marie-Célestine-Philippine-Joséphe de Mérode, marquise de Trelon, duchesse de Holstein :

« Cambrai, 21 décembre 1703.

Il y a une lettre de Bossuet, d'un caractère également privé, écrite au comte de Fontchartrain, contrôleur général des finances.

C'est une simple recommandation adressée au nom du Roy , en faveur d'Antoine Girard, docteur en Sorbonne, abbé de Pontlevoy, précepteur du comte de Toulouse, au sujet d'une pension de mille écus qui lui était accordée.

Nous nous bornons a donner le fac-similé de la signature.

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L'histoire du jansénisme, c'est l'histoire de Port-Royal-des-Champs.

Quelque admiration littéraire que l'on ait pour les Provinciales de Biaise Pascal, plus ennemi encore de la Société de Jésus qu'ami de la doctrine de Jansénius , Port-Royal-des-Champs, c'était la ligue à rebours, c'était l'une des citadelles de l'opposition à la royauté, opposition qui sait revêtir tant de formes diverses, c'était une place de guerre de la rébellion de l'époque.

Louis XIV ne s'y trompa pas. Il brisa Port-Royal-des-Champs, ou plutôt la fronde janséniste, comme il avait brisé la fronde parlementaire, comme il avait brisé la fronde princiére, et il fit bien, car un État où il y a plusieurs volontés d'égale puissance qui se heurtent est un État perdu.

Les agitations du jansénisme se prolongèrent jusqu'à la fin du règne de Louis XIV. C'est*en 1709 seulement que Port-Royal-des- Champs fut rasé, et ce n'est qu'en 17 13 que Clément XI, inter\'enu avec son autorité de souverain-pontife dans ces débats religieux , publia la bulle Unigenitus qui était la condamnation d'un fivre de

l'oratorien Quesnel, paru en 1 671, et favorable aux doctrines de Jansénius qu'Antoine Arnault, dont il reçut le dernier soupir à Bruxelles, en 1694, avait embrassées avec enthousiasme et détendues avec passion.

La déclaration de l'assemblée du clergé de 1682 est généralement attribuée à l'initiative, à l'influence et à l'autorité du grand orateur chrétien de l'époque, à Bossuet, qui s'étdt déjà immortalisé, à cette date, par sa magnifique oraison funèbre de la première femme de Monsieur, Henriette d'Angleterre, morte presque subitement à Saint- Cloud , oraison dont chacun sait de mémoire l'émouvant début : « Madame se meurt, Madame est morte ! »

Eh bien ! c'est de l'histoire, mais de l'histoire falsifiée, c'est de la légende; Bossuet n'a pas été l'âme, encore moins le dominateur de cette assemblée du clergé, assemblée dont la convocation lui parut même dangereuse, et dont il a été plutôt le modérateur que l'inspirateur. Il paraît très démontré que la fameuse déclaration dont on lui a fait souvent un mérite n'est pas son œuvre personnelle.

Une affaire d'argent, et non de foi, avait soulevé un conflit entre le roi Louis XIV et le pape Innocent XI. Ce fut là l'origine de la convocation de l'assemblée du clergé, convocation qui est de 1681.

Louis XIV ne souffrait guère la contradiction. Innocent XI lui avait donné tort dans l'affaire de ce que l'on appelait la Régale, prélèvement royal sur le temporel épiscôpal.

Le Roi chercha un point d'appui contre le pape dans le clergé de France. Il fit intimer à l'assemblée qu'il avait provoquée d'examiner l'étendue de la puissance des successeurs de saint Pierre et d'en fixer les limites.

Telle a été l'origine, tel a été le but de la déclaration de 1682,

adoptée le 19 mars avec les quatre articles établissant que le pape n'a aucune autorité sur le temporel des rois, que la plénitude de puissance du siège apostolique sur les choses spirituelles devait être réglée d'après les canons du concile de Constance, que.rexercice de l'autorité pontificale doit être conforme à ces canons, que les décisions du pape en matière de foi ne sont irréformables qu'après avoir été confirmées par le consentement de l'Église.

Aujourd'hui que l'infaillibilité du pape dans le domaine spirituel est incontestée, proclamée, reconnue, ces quatre articles ne sont plus que de l'histoire. Ils ne furent d'ailleurs qu'une satisfaction platonique donnée à Louis XIV dans son différend avec Innocent XI, car bien qu'il se soit empressé d'en rendre, par un édit royal, l'enseignement obligatoire, à la demande de l'archevêque de Cambrai, l'assemblée du clergé qui les avait votés admit qu'ils n'étaient que la constatation d'une opinion et non un article de foi.

Louis XIV eut de longs démêlés avec le Saint-Siège. Il y eut comme conséquence de la déclaration du clergé de 1682, le refus du souverain pontife de consacrer par des bulles, selon l'usage, les nominations à des évêchés de France des prélats qui avaient participé à cette déclaration.

Il V eut entre le pape et le Roi d'autres difficuhés et d'autres froissements de différente nature et d'importance secondaire, puis, sous le pontificat d'Innocent XII, en 1693, il y eut une heureuse réconciliation entre Louis XIV, redevenu sincèrement le fils aîné de l'Église, et le Saint-Siège.

Le passé fut oublié, effacé. La soumission du Roi très chrétien au chef spirituel de la catholicité fut complète.

La révocation de l'éditde Nantes, qui est du 15 octobre 16S5,

28o LES BOURBONS DE FRANCE

et qui a été signée au palais de Fontainebleau, a eu de regrettables résultats dans le domaine industriel et commercial. Mais pour apprécier cet acte, il faut se reporter à l'époque où cette mesure fut prise. Dans toute l'Europe protestante, l'intolérance était à l'ordre du jour contre les catholiques. Ils y étaient persécutés à outrance; ils y étaient exclus de tous les emplois civils. Louis XIV, dans cette circonstance, usa de représailles que des incidents imprévus rendirent parfois sanglantes, mais qui ne tardèrent pas à se transformer en une lutte surtout politique. Le sentiment public était d'ailleurs, en France, à ce moment-là, pour l'uniformité de croyance, pour l'unité de la foi.

En révoquant l'édit de Nantes, Louis XIV obéissait donc au sentiment public. Un fait le prouve. Le sculpteur Girardon envoyait à Troyes, sa ville natale, un médaillon du Roi consacré au pieux triomphateur qui avait éteint l'hérésie. Il fut reçu avec acclamation par les habitants. Le peuple, la bourgeoisie, la noblesse, toute la France applaudissait.

Innocent XI seul resta silencieux. Il voulait la conversion des hérétiques, mais il ne la voulait que par la persuasion. Louis XIV qui trouvait en eux des rebelles à son autorité royale, autant que des révoltés contre le Saint-Siège, se vit contraint d'user de la force. Chacun d'eux était dans son rôle.

Le protestantisme, en lutte avec la royauté, expira en 1674 dans les Cévennes où il avait son dernier refuge et sa dernière armée.

Les protestants des Cévennes étaient appelés les Camisards parce qu'ils mettaient sur leurs vêtements des chemises de toile blanche. Leur chef le plus célèbre se nommait Jean Cavalier. Il se soumit le premier.

C'est à cette époque qu'apparaissent dans les Cévenncs les dragons du maréchal de France Charles-Louis-Hector, duc de Villars, qui triompha de cette rébellion autant par la douceur que par la force. Mme de Sévigné a raillé les dragons de Villars transformés en missionnaires. Elle oubliait que Cromwell avait promené la dévastation, la ruine et la mort, par le fer et par le feu, dans l'Irlande catholique, qui était encore religieusement asservie et persécutée par l'Angleterre protestante au commencement de ce siècle.

Nous ne saurions mieux terminer cette échappée sur la question religieuse que par un fait de conversion qui eut, en 166S, un retentissement considérable et qui se produisit avec un éclat extraordinaire.

Né protestant, Turenne eut le bonheur et la gloire de se convertir, à la parole éloquente de Bossuet, au catholicisme. C'est ce qu'avait déjà fait Lesdiguiéres.

Ainsi les deux plus grands hommes de guerre, après le grand Condé, qui était né catholique par la conversion de son père, imitèrent Henri IV et, abjurant le protestantisme, se rangèrent spontanément, librement, sous les lois de l'Église. »

Deux ans après Turenne, Henri-Charles de la Tremoille, duc de Thouars, prince de Tarente, abjurait aussi le protestantisme.

La terre de Thouars avait été érigée en duché pairie, en 1595, en faveur de son aïeul, Claude de la Tremoille.

Nous allons entrer dans une longue période glorieuse, bien que des revers momentanés en aient parfois obscurci l'éclat, comme des éclipses passagères cachent momentanément les clartés, les rayons du soleil à la terre.

Mais, pour éclairer cette période, qui comprend des négociations,

des guerres et des traités et dans laquelle se trouve comprise la grosse affaire du testament de Charles II en faveur du duc d'Anjou, second fils du Dauphin et l'un des trois petits-fils de Louis XIV, il est nécessaire de constater que le traité des Pyrénées n'avait pas entièrement effacé les sentiments de rivalité qui avaient longtemps existé entre la cour de France et la cour d'Espagne.

Philippe IV paraît s'être plaint à Louis XIV de machinations souterraines qu'il accusait la France de fomenter en Portugal contre la couronne d'Espagne.

C'est ce que'démontre la lettre suivante de Louis XlVà Phihppe IV.

« Paris, 50 juillet 1663.

« Monsieur mon frère, oncle et beau-pére, j'ai chargé l'archevêque d'Embrun, mon ambassadeur, de présenter à Votre Majesté la réponse à tous les articles du mémoire que le marquis de la Fuente remit, il y a quelques jours, par votre ordre, entre les mains de la Reyne, madame ma mère.

« J'avoue franchement à Votre Majesté que rien ne m'a jamais plus surpris que tout le contenu en cet écrit, et je désire si fort qu'il n'en reste aucune ftnpression dans l'esprit de Votre Majesté que le mien n'en sera point satisfait que je n'aie appris par elle-même qu'elle n'y ajoute plus aucune foi.

« Peut-être pourrais-je prétendre avec justice quelque chose au-delà, et qu'elle voudrait bien donner des marques de son indignation à ceux qui travaillent de cette sorte, par tant d'artifices et de calomnies, à partager des cœurs que le sang unit si étroitement. Mais je m'en remets à ce qu'elle estimera plus à propos, et malgré eux ne cesserai point d'être bon frère, neveu et gendre de Votre Majesté.

« Louis »

LOUIS XIII 28j

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Les rapports de la cour de France et de la cour d'Espagne se détendirent ensuite, comme l'indique cette autre lettre autographe de Louis XIV, écrite huit ans après à Marie-Anne d'Autriche, mère de Charles II, encore mineur, lettre autographe dont voici le fac-similé.

Voici maintenant l'imprimé de cette lettre autographe :

« Saint-Germain-en-Laye, 23 décembre 1671.

« ^ la Reine régente d'Espagne, madame ma sœur et cousine,

« Madame ma sœur et cousine, la lettre ordinaire de créance que le marquis de Villars, mon ambassadeur, porte à Votre Majesté, ne remplissant pas le désir que j'ai de la rendre bien persuadée de mes tendres sentiments pour la personne du Roi son fils, et de l'estime singulière et de la parfaite amitié que j'ai pour elle-même, je n'ai pas voulu qu'il partît sans l'accompagner encore de cette lettre de ma main pour autoriser d'autant plus ses expressions sur ces points là. Elle me fera justice d'y ajouter foi pleine et entière, comme à des vérités certaines, sur lesquelles me remettant plus particulièrement à la vive voix du même ambassadeur, je prie Dieu de conserver Votre Majesté comme je souhaite.

K Louis. »

Dans l'intervalle de ces deux lettres, Louis XIV avait adressé à cette même princesse une lettre d'un caractère privé, également autographe, lettre dont voici intégralement l'imprimé.

" Saint-Germain-en-Laye, 19 septembre 1668.

« Louis XIV à Maric-tÂnne d'.Autriche, régente d'Espagne,

« Madame ma sœur et cousine, l'occasion du baptême de mon fils, le duc d'Anjou, est trop avantageuse au désir que j'ai de serrer de plus en plus les nœuds de notre amitié pour ne m'en prévaloir pas. Je demande à Votre Majesté de vouloir bien le présenter à ce premier sacrement en qualité de sa marainc et de le recevoir pour filleul

conjointement avec l'empereur. Sans parler des autres actes qui m'engagent à ce choix, la vertu de Votre Majesté lui est un gage infaillible des bénédictions qu'il doit attendre de cette nouvelle alliance, attendant laquelle je prie Dieu de la conserver comme je désire.

« Bon frère et cousin de Votre Majesté,

« Louis. »

Voici maintenant le tac-similé des premières lignes de cette même lettre autographe.

Le duc d'Anjou reçut le nom de Philippe. Il fut baptisé le 24 mars 1669 dans la chapelle des Tuileries par l'archevêque de Reims. Il eut pour parrain Léopold I^'', empereur d'Allemagne. Il était le second fils du Dauphin.

Louis XIV avait un double orgueil très légitime et très élevé, il voulait que la royauté fût maîtresse à l'intérieur, afin que la France fût prépondérante à l'extérieur. On ne peut qu'applaudir à ce double orgueil, d'un caractère patriotique et d'un personnalisme intelligent, auquel on doit de si grandes choses.

Nous avons esquissé le tableau de la politique intérieure dont on a vu les résultats heureux dans la question religieuse et dans la question administrative, dans la réforme des finances et des parlements, dans lesaméliorationsd'ordrematériel, comme d'ordremilitaireet maritime.

Il est temps de peindre à traits larges et rapides le tableau de la politique extérieure.

A cette occasion, nous ferons la même réflexion que pour ce qu'on décore du nom d'économie politique. C'est l'absurdité des absurdités que de baser uniquement et uniformément son système d'alliances internationales sur la similitude des institutions et des croyances, au heu de l'asseoir sur la concordance des intérêts du jour.

Le 2 novembre 1655, un traité d'alliance offensive et défensive avait été conclu à Westminster entre la France et l'Angleterre, l'une catholique et monarchique, l'autre protestante et républicaine. D'un côté Louis XIV, petit-fils de Henri IV, descendant de saint Louis ; de l'autre, Olivier Cromwell, le régicide.

Le cardinal de Mazarin fit bien de signer ce traité au nom du roi de France, puisqu'il s'agissait de s'assurer l'appui de l'Angleterre contre la maison d'Autriche, contre la cour d'Espagne.

Louis XIV eut d'abord à se préoccuper, dans des circonstances différentes et meilleures, de la situation de l'Angleterre, qui pouvait être un auxiliaire ou un obstacle. Le 5 août 1661, il écrivait à son ambassadeur à Londres : « Je suis bien aise d'apprendre que le roi d'Angleterre, Charles II, n'est pas en si bon état qu'on le croit, qu'il sera toujours en arriére de deux millions tous les ans, ce qui lui fera considérer davantage ses amis et lui ôtera le moyen d'entreprendre de grandes choses comme il pourrait en être tenté par la possession d'une flotte de cent-soixante vaisseaux qu'il doit à ses malheurs, puisqu'elle est l'œuvre de Cromwell. »

On reconnaît dans ces quelques lignes la hauteur de vues de tous les véritables hommes d'État, qui n'ont jamais vu, dans la diplomatie, qu'un instrument de ce que l'on appelle la politique des intérêts nationaux, indépendants des doctrines religieuses et des institutions gouvernementales. Mais cette politique exige une grande suite dans les idées. Elle n'est possible qu'avec une royauté héréditaire.

Depuis le traité de Westphalie, depuis la constitution de la Ligue du Rhin , l'empereur d'Allemagne était sans prestige comme sans autorité. Il était menacé par les Turcs, alors en possession de Budc depuis un siècle, futurs assiégeants de Vienne.

Depuis le traité des Pyrénées, le roi d'Espagne avait gardé une attitude fiére, mais il était sans force.

C'était autant d'excitations qui poussaient Louis XIV à des guerres de conquêtes d'où devaient sortir la gloire de son régne et la grandeur de la France.

La Hollande, la plus importante des sept Provinces-Unies, était dans une situation meilleure : sa marine était puissante, son com-

merce extérieur très étendu , sa prospérité immense. Ses mœurs étaient simples, mais elles étaient d'une excessive intolérance à l'égard des catholiques.

Depuis l'abolition du stathoudérat, qui datait de 1650, la Hollande était divisée. Les républicains, maîtres du gouvernement, avaient placé à sa tête Jean de Witt, avec la qualification de grand Pensionnaire. Les orangistes soutenaient Guillaume de Nassau, troisième du nom, comme prince d'Orange, de la famille des anciens stathouders, et qui avait l'appui du roi d'Angleterre, Charles II, dont il était le neveu. Son père avait épousé une fille de Charles P''. Lui-même épousa sa cousine Marie, fille de Jacques Stuart, d'abord duc d'Yorck, plus tard roi d'Angleterre sous le nom de Jacques II. Le trône des Stuarts était relevé depuis 1660.

Guillaume de Nassau devait, à son tour, échanger son titre de prince d'Orange contre celui de roi d'Angleterre.

Le roi d'Angleterre , Charles II , sollicita le concours de Louis XIV, roi de France, pour que le stathoudérat de la Hollande fût rendu à la maison d'Orange , dans la personne de Guillaume de Nassau.

Louis XIV ne jugea pas opportun d'entrer dans les vues de Charles II. Il projetait la conquête des Pays-Bas espagnols et il comptait que la Hollande le seconderait dans cette entreprise. Or, Jean de Witt exerçait alors une action considérable dans l'assemblée des états généraux de la Hollande.

On disait la Hollande, bien qu'elle ne fût qu'une des sept Provinces-Unies. Mais c'est chez elle que se tenaient les états généraux de la confédération ; c'est à La Haye que résidaient les ambassadeurs étrangers; c'était là que se traitaient les affaires intérieures de

l'Union, et que se faisaient les négociations avec les puissances extérieures.

Enfin, la Hollande contribuait à elle seule aux dépenses communes plus que la moitié des six autres provinces.

L'espoir de compter la Hollande parmi ses alliés fut une courte illusion de Louis XIV. Il avait fait d'abord de la tolérance religieuse pour attirer à lui les États et les princes protestants. Il reconnut bientôt qu'ils ne voulaient de liberté que pour eux et qu'ils seraient ses plus dangereux ennemis. C'est ce qui le décida plus tard à n'être pas plus tolérant que ces faux partisans de la tolérance.

Louis XIV pourtant poursuivit avec opiniâtreté un nouvel amoindrissement de la couronne d'Espagne, contre laquelle il soutenait secrètement la maison de Bragance en Portugal et l'isolement de l'empereur d'Allemagne au delà du Rhin. Déjà, pour rapprocher la France des Pays-Bas espagnols , il avait acquis, à prix d'argent, de Charles II, le 12 octobre 1662, la ville de Dunkerque.

Mais si Louis XIV avait eu raison de la pauvreté de Charles II, il échoua devant l'incorruptibilité de Jean de Witt et en arriva à cette conclusion logique : en 1648, à l'époque des négociations de Munster, les Hollandais, se séparant de la France, ont jugé utile de ne songer qu'à eux. Désormais la France ne songera qu'à elle et se séparera des Hollandais dans les débats qu'ils pourraient avoir avec d'autres puissances.

C'est de ce froissement que devait sortir la guerre de 1672.

En 1664, il y eut une rupture éclatante entre l'Angleterre et la Hollande, deux nations maritimes rivales qui aspiraient, chacune, à l'empire exclusif des mers.

Ce ne fut qu'un intermède, dans lequel la France ne joua guère que le rôle d'arbitre et qui se termina par la paix de Brèda.

La paix de Brèda fut conclue en trois actes séparés, à la date du 31 juillet 1667 : l'un concernant la France et l'Angleterre, l'autre concernant l'Angleterre et la Hollande, le dernier concernant le Danemark et l'Angleterre.

La paix de Brèda n'avait qu'une importance secondaire pour la France. Il en fut tout autrement du traité d'Aix-la-Chapelle, dénouement de la question de dévolution.

Le roi d'Espagne, Philippe IV, était mort. Il laissait un enfant débile, né de son second mariage avec Marie-Anne, sœur de Léopold pf, empereur d'Allemagne. Cet événement soulevait la question de dévolution. La théorie des peuples géographiques ou des frontières naturelles, qui était celle de Henri IV et de Richelieu, bien supérieure à celle des nationalités, qui n'a ni commencement ni fin, était en vigueur.

Une coutume civile du Brabant, appelée le droit de dévolution? disait que lorsqu'un veuf se remariait, la propriété de ses biens était dévolue à ses enfants du premier lit.

Or, la reine de France, Marie-Thérèse d'x\utriche, issue du premier mariage de Philippe IV, avait été investie de la souveraineté du Brabant par le seul fait du second mariage de son père avec Marie- Anne d'Autriche. Louis XIV réclama cette province comme étant dévolue à la France.

Louis XIV agit dans cette circonstance avec l'habileté d'un diplomate consommé. Le 8 mai 1667, il fit publier un traité des droits de la Reine très chrétienne sur divers États de la monarchie d'Espagne, traité qui était, sous forme de manifeste, une déclaration de guerre.

Ce traité des droits tut expédié à toutes les cours d'Europe : à la cour d'Espagne, à la cour d'Allemagne, à tous les princes et États souverains, comme s'ils avaient été pris pour arbitres.

Ce qui était une préparation plus sérieuse à la guerre, c'est que le maréchal de Turenne reçut l'ordre de tout disposer, de tout préparer pour une expédition sur le Rhin. Ce grand homme de guerre fit trois parts de ses troupes : lui, au milieu, entre la Lys et la Meuse; Aumont, à gauche, entre la mer et la Lys ; Créqui, à droite, dans les Trois-Évéchés, pour surveiller les Allemands.

Enfin, Louis XIV alla joindre l'armée du maréchal de Turenne, afin d'apprendre, sous cet illustre maître, l'art militaire. Cette détermination produisit en France une explosion d'enthousiasme et' d'admiration.

Il y eut d'abord le siège de Lille, qui capitula le 27 août 1667, et dont Louis XIV partagea personnellement tous les dangers et toutes les fatigues.

Le maréchal de Turenne mena cette campagne avec une rapidité foudroyante, avec un succès men-eilleux. Louis XIV était rentré à Paris, d'où il dirigeait une autre campagne non moins difficile et non moins admirable, la campagne diplomatique. Ici nous devons citer le nom de Jacques Bretel de Grémonville qui fit des miracles d'habileté pour forcer l'empereur d'Allemagne, Léopold L"", à l'inaction, à la neutralité.

La diplomatie française, qui était au fond la diplomatie royale, était alors la première diplomatie de l'Europe.

Il y eut des incidents qui compliquèrent la situation et qui déterminèrent Louis XIV à s'emparer de la Franche-Comté. A cette détermination se rattache un fait intéressant. Depuis plusieurs années, le

vainqueur de Rocroy et de Lens, le grand Condé, presque tombé en disgrâce, était tenu à l'écart des affaires.

Tout à coup, Louis XIV rappelle de Chantilly l'émule du maréchal de Turenne, qui ne pouvait guerroyer partout à la fois, et lui confié le commandement d'une armée d'Alsace de vingt-cinq mille hommes. Le 3 février 1668, il déclara la guerre aux populations franc-comtoises au nom du Roi de France.

Louis XIV, là aussi, se rendit, de sa personne, sur le théâtre de la guerre. Elle fut rapide. L'irrésistible prince de Condé en abrégea la durée par l'impétuosité de ses attaques, par l'importance de ses succès.

La guerre de dévolution se dénoua le 2 mai 1668 par le traité de paix d'Aix-la-Chapelle, dans lequel, quoique partout victorieux, sur le Rhin et en Alsace, Louis XIV fît preuve d'une rare modération.

Louis XIV explique lui-même les motifs de cette modération dans ses Mémoires qui s'arrêtent à cette date. Voici son langage :

(c II s'agissait de savoir lequel m'était le plus avantageux et le plus honnête ou de consentir à la paix aux conditions que j'avais moimême réglées, ou de continuer la guerre contre les Espagnols et contre ceux qui prendraient leur parti. Dans les grands accroissements que ma fortune pouvait recevoir, rien ne me semblait plus nécessaire que de m'établir, chez mes plus petits voisins, dans une estime de modération et de probité qui pût adoucir en eux ces mouvements de frayeur que chacun conçoit naturellement à l'aspect d'une trop grande puissance. Et je considérais que je ne pouvais faire paraître ces vertus avec plus d'éclat qu'en me faisant voir, les armes à la main, céder pourtant à l'intercession de mes alliés, et me contenter d'un dédommagement médiocre... Ce dédommagement était néan-

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moins plus important qu'il ne semblait, parce que m'étant cédé par un traité volontaire, il portait un certain abandonnement des renonciations pour lesquelles seules les Espagnols prétendaient exclure la reine de toutes les successions de sa race... Si je m'opiniâtrais maintenant à la guerre, la ligue qui s'allait former pour la soutenir demeurerait ensuite pour toujours comme une barrière opposée à mes plus légitimes prétentions...; en m'accommodant promptement, je la dissipais dés sa naissance... Je ne manquerais pas d'occasions de rompre, quand Je voudrais, avec l'Espagne... La Franche-Comté que je rendais se pouvait réduire en tel état que j'en serais le maître à toute heure, et mes nouvelles conquêtes bien affermies m'ouvriraient une entrée plus sûre dans le reste des Pays-Bas ; la paix me donnerait le loisir de me fortifier chaque jour de finances, de vaisseaux et d'intelligences, et de tout ce que peuvent ménager les soins d'un prince appliqué dans un État puissant et riche... »

Le traité d'Aix-la-Chapelle fut donc signé par Louis XIV, que le prince de Condé, le maréchal de Turenne et le marquis de Louvois excitaient à continuer la guerre, et il le signa par les considérations qu'on vient de Hre. En vertu de ce traité, la France rendit la Franche- Comté et garda Charleroi, Binche, Ath, Douai, le fort de Scarpe, Tournai, Oudenarde, Lille, Armentiéres, Courtray, Bergues, Furnes, et toute l'étendue de leurs bailliages, châtellenies, territoires, gouvernances, prévôtés, appartenances, dépendances et annexes de quelque nom qu'elles pussent être appelées. Le traité des Pyrénées était confirmé.

Il y avait restitution de conquêtes récentes. Mais il y avait aussi agrandissement du territoire. Quelques mois après le traité d'Aix-la- Chapelle, on célébrait dans le palais de Versailles la fin de la guerre

29é LES BOURBONS DE FRANCE

et le retour de la paix par une fête dont la magnificence dépassa celle qui l'avait précédée.

Après la paix et le traité d'Aix-la-Chapelle, de l'avis unanime, dans toute l'Europe, il fut reconnu que Louis XIV avait placé la France au premier rang, au-dessus de toutes les autres nations de la chrétienté.

« La puissance de la France, disait le grand Pensionnaire de Hollande, Jean de Witt à Simon Arnaud, marquis de Pomponne, ambassadeur de Louis XIV, est telle qu'elle n'a jamais eu de semblable en Europe. » L'ambassadeur de l'Angleterre à La Haye, sir William Temple, écrivait, le 25 janvier 1669, à son gouvernement, une lettre caractéristique dont voici le texte :

« Je crois que les Français en viendront, avec le temps, à l'imitation de cet ambassadeur romain, à décrire un cercle autour des princes avec lesquels ils auront à traiter, et à leur commander de répondre positivement avant que d'en sortir. Ce sont de grands desseins pour les entreprendre tout d'un coup, que d'avoir cent vaisseaux de guerre avec tous les canons de fonte, d'étabUr le commerce dans les Indes, de faire valoir ses manufactures en interdisant toutes les autres, de reprendre tous les domaines qui ont autrefois appartenu à la couronne, de supprimer tous les privilèges de ceux de la religion, d'entreprendre la conquête de la Flandre, et de vouloir être le seul arbitre de tous les différends qui arrivent entre ses voisins. Pour venir à bout de tous ces desseins, il faut bien du temps et bien du bonheur, et que les autres princes et États aient bien de la négUgence et de l'imprudence. »

Ce tableau de la situation militaire, maritime et diplomatique de la France, était le plus flatteur éloge que l'on pût faire du régne de Louis XIV, puisqu'il était tracé par une plume hostile et jalouse.

C'était de l'admiration, c'était aussi de la crainte. Cette crainte, la Hollande et la Suède la partageaient avec l'Angleterre. Ces trois puissances avaient formé entre elles une sorte de ligue défensive qui avait précédé la paix et le traité d'Aix-la-Chapelle, et avait survécu à cette paix et à ce traité.

Louis XIV connaissait cette triple alliance, qui pouvait devenir pour lui un danger, qui lui était déjà un obstacle, et il travailla à la rompre. Le marquis de Pomponne lui en avait exactement défini le caractère dans la dépêche suivante du mois de mars 1669 : « Je ne vois ici qu'une application continuelle à faire un tel ralliement dans l'Europe qu'il ser\-e de barrière à Votre Majesté, toutes les fois qu'elle pourrait entreprendre quelque chose dans les Pays-Bas. »

Les Pays-Bas, restés espagnols, étaient, en effet, un sujet de préoccupation générale à cette époque. Louis XIV voulait y conquérir les frontières géographiques ou naturelles de la France, de ce côté-là. L'Espagne voulait les conserver. La Hollande y redoutait le voisinage de la France.

C'est la Hollande surtout qui s'agitait, tour à tour sourdement ou ouvertement, pour que rien ne fût changé dans la situation extérieure et intérieure des Pays-Bas espagnols. Elle avait été, dans ce but tout personnel, l'âme de la triple alliance qu'elle s'efforçait de maintenir et d'étendre.

La diplomatie de Louis XIV fut plus habile. Elle détacha successivement la Suède et l'Angleterre de la triple aUiance. Dés ce moment, on put s'attendre à une grande guerre entre la France et la Hollande.

Après une expédition sans résultat que Louis XIV fit à la demande du Saint-Siège et de la république vénitienne pour secourir l'ile de

Candie ou de Crète, menacée par les Turcs, qui la conquirent en 1669, et qui la possèdent encore en 1S86, et au milieu de longues querelles de tarifs commerciaux, il déclara officiellement, le 6 avril 1672, la guerre à la Hollande.

Cette guerre peut s'appeler la guerre de sept ans. Elle ne fut terminée définitivement qu'à la paix de Nimègue, ville des Provinces- Unies ou de la Hollande, où la France signa, on va le voir, quatre traités avec les diverses puissances intéressées dans cette longue, dans cette formidable et sanglante lutte dont voici les faits principaux.

L'armée française, la première des armées européennes, comptait cent vingt mille hommes, bien armés, bien équipés, très instruits, très disciplinés. Vingt mille Suisses et douze mille étrangers de tous pays, des régiments anglais, officiellement fournis par Charles II, les troupes des électorats de Cologne et de Munster complétaient les effectifs de cette nombreuse armée qui avait pour chefs : le prince de Condé, dont on savait la fougue, le vicomte de Turenne, dont on connaissait la science et alors honoré du titre de maréchal général, substitué à celui de connétable; François-Henri de Montmorency- Bouteville, duc de Luxembourg, du chef de sa mère, qui s'illustra dans cette campagne.

Louis XIV s'était réservé le commandement en chef, et, pour éviter que des conflits de vanité surgissent entre tous ces grands hommes de guerre, il avait décidé qu'il donnerait le mot à Monsieur, présent à l'armée, que Monsieur le donnerait au prince de Condé, premier prince du sang, qui le donnerait au vicomte de Turenne. Le maréchal général devait le communiquer à tous les autres maréchaux de France qui étaient placés sous ses ordres.

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