AU PASSAGE DU KHIK
Monsieur, c'était Philippe, duc d'Orléans, qui était doué d'un grand courage. Il le montra surtout à Cassel où il devait battre Guillaume de Nassau, prince d'Orange, qu'il avait pour adversaire.
Il y eut d'abord à résoudre une double difficulté militaire et diplomatique. La Hollande ne confinait par aucune province au territoire français et on ne pouvait entrer chez elle par les Pays-Bas espagnols qui devaient, au début de la campagne, rester étrangers à cette guerre.
Cette double difficulté fut habilement tranchée. On décida que l'on entrerait en Hollande par la Meuse, dans l'évêché de Liège, qui n'appartenait pas à l'Espagne, et par le Rhin, dans l'électorat de Cologne, qui ne touchait pas à la France.
L'électeur de Cologne ouvrit à l'armée française ces deux routes qui la conduisirent dans le duché de Cléves jusqu'aux villes occupées par des garnisons hollandaises.
Louis XIV avait caché ses projets et ses plans à ses sujets pour les cacher à ses ennemis. Le secret le plus impénétrable fut gardé sur les opérations militaires. Les premiers succès furent rapides.
On domina le cours de la Meuse, on manœuvra sur les deux rives du Rhin, on prit, sous les yeux de Louis XIV, quatre villes en quatre jours. Le prince d'Orange, que les États généraux de Hollande avaient fait généralissime de leurs forces de terre, avec le titre de capitaine général, tut battu presque sans combattre.
Enfin, l'armée française, commandée par Louis XIV, franchit le Rhin à Tolhuys avec une hardiesse et un éclat qui firent l'admiration même de l'étranger.
Le passage du Rhin est un épisode que l'histoire a consacré, que Paris a célébré par des réjouissances du peuple, par les arcs de triomphe des portes Saint-Denis et Saint-xMartin, dont la construction
ne s'acheva qu'après la conquête de la Franche-Comté, par les fêtes de la cour, et qui dans toute l'Europe fit comparer Louis XIV à César, en même temps qu'il inspirait à Boileau l'une de ses plus belles pièces de vers.
Le prince de Condé avait été blessé au passage du Rhin. Louis XIV confia le commandement de son armée au maréchal de Turenne.
La guerre continua entre la Hollande et la France avec des incidents comme il s'en produit dans toute lutte sérieuse qui se prolonge.
Ruyter, amiral-général hollandais, fut plus heureux sur mer que le capitaine-général, prince d'Orange, sur terre. Il remporta à Southwold Bay un avantage important sur les flottes réunies de France et d'Angleterre.
L'armée française rendait cet avantage inutile. Elle s'emparait de trois des Provinces-Unies, de celles d'Utrecht, d'Over-Yssel et de Gueldre. La province de Hollande était elle-même menacée.
On rompit les écluses et on inonda les environs d'Amsterdam, ainsi que toute la contrée hollandaise. Puis il y eut une révolution en Hollande.
Jean de Witt était assassiné. Le prince d'Orange, ennemi acharné de Louis XIV, devenait maître de la situation. Il était nornmé stathouder de toutes les Provinces-Unies. Protestant d'une intolérance calculée contre les catholiques, par l'ambition qu'il nourrissait déjà de devenir roi d'Angleterre, froissé doublement dans son orgueil et son ambition de n'être pas, en Europe, l'égal de Louis XIV, arriérepetit-fils de Guillaume le Taciturne, il n'avait qu'une qualité, il était brave, bien qu'on ait pu dire de lui, sans hyperbole, que jamais général na levé tant de sièges ni perdu tant de batailles.
LOUIS XIV joi
En 1674, il y eut en Europe une première coalition contre Louis XIV, dont les succès croissants effrayèrent le monde chrétien, qui se voyait déjà soumis à sa domination, comme le monde romain à celle d'Auguste.
L'empereur d'Allemagne, le roi d'Espagne, plus tard le roi d'Angleterre, le roi de Danemark, les princes et les États de l'Empire entrèrent dans cette coalition dont Louis XIV triompha sur terre et sur mer avec le concours du prince de Condé, du vicomte de Turenne, du duc de Luxembourg et du célèbre marin Abraham Duquesne, qui acheva devant Palerme la ruine des flottes espagnoles et hollandaises.
Un épisode militaire à citer, c'est celui de la délivrance de l'Alsace par le vicomte de Turenne.
Les troupes allemandes avaient réussi à prendre leurs quartiers d'hiver de 1674 en Alsace.
Turenne arrêta son plan d'attaque pour chasser l'ennemi de cette province en disant à un de ses lieutenants : « Il ne faut pas qu'il y ait un homme de guerre en repos en France tant qu'il v aura un Allemand en deçà du Rhin en Alsace. »
Patriotiques et fiéres paroles, qui, malheureusement, ne seraient plus en situation à l'époque douloureuse et troublée où nous sommes.
L'Alsace fut délivrée. Turenne parut ensuite à la cour de Versailles, et repartit pour l'armée d'Allemagne où il fut tué, en 1675, d'un boulet de canon, à Salzbach.
Turenne avait été inhumé à Saint-Denis, par ordre de Louis XIV. En 1800, son tombeau a été transporté dans les caveaux de l'église Saint-Louis des Invalides, où il est encore.
Louis XIV, qui pleurait Turenne, déclara que dans son royaume un seul homme de guerre pouvait le remplacer. C'était le prince de Condé, qui fut appelé au commandement en chef de l'armée d'Allemagne.
La guerre de la France contre la Hollande, devenue la lutte de Louis XIV contre l'Europe, se continua jusqu'à la paix de Nimègue, à travers des péripéties et des comphcations diverses dont le détail n'entre pas dans le plan de ce livre , où on s'attache surtout aux grands résultats et aux grandes Hgnes.
Après des négociations souvent interrompues et toujours reprises, dans la nuit du lo au ii août 1678, la paix fut signée entre la France et la Hollande, puis elle fut signée entre la France et le roi d'Espagne, enfin entre la France et l'empereur d'Allemagne, entre la France et l'électeur de Brandebourg, l'un des intéressés.
Les différents traités deNimégue assurèrent à la France la Franche- Comté et sa frontière du Nord, et firent une impression d'autant plus profonde sur l'Europe que Louis XIV, qui rendait Gand au roi d'Espagne et Nancy au duc de Lorraine, y avait montré dans la victoire une modération dont les vaincus devaient lui savoir gré.
Louis XIV avait encore réussi à étendre les bornes du royaume de France aux dépens des ennemis de sa puissance. C'est alors que la ville de Paris lui décerna la qualification de Grand, qui avait déjà été donnée à Henri IV.
C'était la seconde fois qu'un successeur de Hugues Capet obtenait cet honneur, réservé à des rois de la dynastie des Bourbons.
Louis XIV était monté à un tel sommet de gloire et de grandeur qu'il en eut comme un vertige et que, convaincu qu'il n'en pouvait plus descendre, qu'il s'élèverait plus haut encore, il exagéra son
autorité. C'est dans cette nouvelle période qu'il eut avec le Saint-Siège les différends que nous avons indiqués et sur lesquels nous n'avons pas à revenir, différends qui se terminèrent par sa soumission au chef spirituel de la catholicité.
Louis XIV eut sur l'interprétation des traités de Ximégue des prétentions d'une nature toute temporelle avec ses cosignataires, difficultés qui allaient amener la rupture de la paix et la ligue d'Augsbourg.
Le dauphin, qui est mort avant Louis XIV et qui n'a pas laissé de trace dans l'histoire de France, épousa, en 1679, la princesse Marie- Christine, fille de l'électeur de Bavière, le seul prince allemand qui ne fût pas entré dans la coalition européenne fomentée par la Hollande contre la France. A peu prés vers la même époque, Charles II, le dernier roi d'Espagne de la maison d'Autriche, épousa, en premières noces , la princesse Louise de Bourbon , fille du duc Philippe d'Orléans et de sa première femme, Henriette d'Angleterre.
Ce double mariage fut, à Madrid et à Paris, l'occasion de fêtes qui furent de simples intermèdes de paix entre deux grandes guerres. Louis XIV, qui imposait ses volontés à la princesse Jeanne, régente du duché de Savoie, pendant la minorité de son fils Victor-Amédée, deuxième du nom, eut également des projets dans la haute Italie où il voulait rétablir la suprématie de la France, avec l'appui du duc de Mantoue, voisin de Milan, qui appartenait au roi d'Espagne.
Enfin, il y eut avec l'Espagne des différends sérieux sur l'interprétation des traités de Westphalie et de Nimègue dans leur application territoriale aux Pays-Bas espagnols.
C'est à ce débat que se rapporte la création de ce que l'on appelle
diplomatiquement les Chambres de ré jnion, qui eurent à trancher ces différends.
Ces chambres de réunion, au nombre de trois, siégèrent à Metz, à Besançon et à Brisach. Louis XIV gagna à ce procès la possession de Strasbourg , de Montbéliard et de plusieurs autres villes de moindre importance. Il eut au même moment la pensée, d'une réalisation difficile, mais d'un patriotisme intelligent, celle de faire de la Méditerranée un lac français.
La fortune de la France et de Louis XIV continuait à monter. Tant de prospérité allait exciter la jalousie, la crainte, la défiance de l'Europe. La ligue d'Augsbourg était proche.
La ligue d'Augsbourg, c'était le prélude d'une seconde coalition de toute l'Europe contre la France, plus formidable, plus étendue que la première qui avait amené les traités et la paix de Nimègue.
Le I" septembre 1683, Louis XIV fît irruption dans les territoires des Pays-Bas espagnols que l'arrêt des chambres de réunion lui avait attribués, et prit soudainement possession de ces territoires avant que le roi d'Espagne eût reconnu la validité de cet arrêt.
Le dernier jour de ce même mois , l'armée française occupait d'autorité Strasbourg, capitale de la province d'Alsace, et Casai, ville du duché de Mantoue, ce qui fit dire au duc Louis-François de Boufflers, dans une lettre qu'il écrivait à Louvois : « Quel jour pour toute l'Europe que le 30 septembre, et quel jour de gloire dans l'éternité pour le Roi et pour vous ! »
La double occupation de Strasbourg et de Casai était dirigée contre l'Espagne, menacée par la France à la fois sur le Rhin et sur le Pô.
Le roi d'Espagne, pour Strasbourg, et le duc de Mantoue, pour Casai, protestèrent, mais sans résultat.
La Hollande et l'Espagne s'unirent pour résister aux volontés de Louis XIV qui prit la formidable place de Luxembourg. C'est alors qu'on vit apparaître le nom resté célèbre de Sébastien Le Prestre de Vauban qui entoura la France entière de fortifications longtemps réputées inexpugnables. 11 fut maréchal de France.
A la même heure, Duquesne bombardait Gênes dont le doge avait fourni des secours aux Barbaresques, coupables d'avoir attaqué et capturé un vaisseau français sur les cotes de Provence, et qui furent vaincus par l'amiral Anne-Hilarion de Contentin, comte de Tourville. Ces deux incidents amenèrent une trêve de courte durée, bientôt suivie d'une longue et nouvelle guerre qui dura dix ans et qui ne devait se terminer que par la paix et le traité de Ryswick.
Dans le cours de cette période, Louis XIV, qui avait déjà perdu Turenne, perdit Colbert en 1684, et vit l'avènement au trône d'Angleterre de son ennemi le plus irréconciliable, du prince d'Orange, que la Révolution de 1688 fit monter sur le trône de son beau-père, Jacques 11, obligé d'abandonner sa couronne et son rovaume pour les laisser à son gendre.
C'est vers la même époque que Nicolas de Catinat de la Fauconnerie se révéla comme grand homme de guerre, et sans faire oublier Turenne, mérita du moins, par sa science militaire, de recevoir le bâton de maréchal de France.
La ligue d'Augsbourg était déjà formée. Elle datait du 16 juillet 1686 et comprenait l'empereur d'Allemagne, le roi d'Espagne pour le cercle de Bourgogne; la Suéde pour les Etats allemands; l'électeur de Bavière, le cercle de Franconie, toute la maison de Saxe, des princes et des États voisins de l'une et de l'autre rive du Rhin. Quelques semaines plus tard, deux autres princes allemands adhé-
3o6 LES BOURBONS DE FRANCE
raient à cette ligue dont Louis XIV avait surpris le secret, pendant que François d'Aubusson , duc de La Feuillade, faisait construire, d'après les plans de Mansart, sur l'emplacement de son hôtel, la place des Victoires.
C'est sur cette place que s'éleva la statue équestre de Louis XIV, statue qui fut inaugurée le 28 mars 1686 et que remplace aujourd'hui une autre statue, également équestre, qui est l'œuvre de François- Joseph Bosio.
La ligue d'Augsbourg n'eut d'abord qu'un caractère et qu'un but défensifs. Mais elle ne pouvait tarder à devenir le point de départ d'une vaste coalition européenne contre Louis XIV, coalition qui cette fois ne devait pas tarder à compter dans ses rangs avec la Hollande, l'Angleterre, où le prince d'Orange n'avait été accepté comme roi, sous le nom de Guillaume III, que nous lui donnerons désormais, que parce qu'il consentait à servir les intérêts protestants contre les intérêts catholiques que Jacques II avait protégés.
Deux incidents précipitèrent la crise. Louis XIV réclama, au nom de la seconde femme de son frère, Charlotte-Elisabeth de Bavière, la remise du Palatinat du haut Rhin. Il voulut aussi imposer son choix pour l'électûrat ecclésiastique vacant de Cologne, dont une bulle d'Innocent XI investit un prince de Bavière qui n'entrait pas dans les vues de la France.
Le 24 septembre 1688, le roi de France déclara la guerre à l'empereur d'Allemagne. Toutes les grandes guerres du règne de Louis XIV se ressemblent par le commencement et la fin. Ce sont toujours au début des marches soudaines, impétueuses, rapides, de l'armée française sur le territoire ennemi où elle fait des sièges de villes et des conquêtes de territoires qui plus tard, après des alter-
natives diverses, après de longues luttes, se changent en traités de paix avantageux.
En 1671, Louis XIV avait envahi avec impétuosité, avec succès, la Hollande où il s'était ensuite heurté à Guillaume, élu stathouder. En 1688, il envahit, avec la même fougue et le même succès, le Palatinat, où il se heurta à ce même Guillaume, devenu roi.
Dans le Palatinat, le dauphin montra incidemment de véritables aptitudes d'homme de guerre. Secondé par Vauban, il prit Philipsbourg, affrontant le danger avec l'aplomb d'un vieux soldat et se signalant par une bravoure, par une témérité qui servait d'exemple à toute l'armée. Les soldats le surnommèrent k Hardi. Il avait pris Heidelberg avant, il prit Freguental après, et retourna en France.
Un gros nuage, signe d'une grande tempête, se formait à l'horizon extérieur.
A l'instigation et sur l'insistance de Guillaume III, l'Angleterre devenait l'âme des jalousies et des haines de l'Europe contre la France. Louis XIV allait être forcé d'abandonner le Palatinat. C'est la phase des désastres qu'effaceront bientôt de nouveaux triomphes.
Dans cette phase, Louis XIV donna un grand exemple. Il fallait de l'argent pour soutenir contre l'Europe presque entière une lutte qui devenait gigantesque. Il fut le premier à faire de très larges sacrifices pour subvenir aux frais de cette lutte. Il envoya à la Monnaie, pour les convertir en espèces, des meubles qui étaient une merveille d'art et de richesse, et dont l'ènumération se trouve dans un inventaire des meubles de la couronne.
C'étaient des cabinets, tables, guéridons, fauteuils, bancelles à dossier, balustrades d'alcôve, torchères, girandoles, chandeliers, cuvettes, salières, pots à fleurs, caisses d'orangers, brancards, sceaux,
3o8 les; BOURBONS DE FRANCE
cages, crachoirs, des centaines d'objets en filigranes d'argent du poids total de 2,167 marcs, des figurines et bas-reliefs ciselés, entre lesquels une image de Louis XIV à cheval.
Cette patriotique abnégation eut de nombreux admirateurs dans tous les rangs de la noblesse, du clergé, de la bourgeoisie.
Il y eut surtout à rétablir les forces militaires. L'insuffisance des généraux en chef du moment avait été démontrée à Mayence, que l'armée française avait abandonnée. Le grand Condé n'était plus. Il avait suivi Turenne et Colbert dans la tombe.
Du reste, la campagne d'Alsace avait été la dernière campagne du grand Condé. Il s'était ensuite retiré dans sa magnifique résidence de Chantilly où il avait donné à Louis XIV, en avril 1671, une fête royale, un moment troublée par le suicide de Vatel, désespéré du retard de la marée. Il était sorti depuis environ dix ans de la vie active, lorsqu'il mourut dans le palais de Fontainebleau, couronnant une carrière héroïque par une fin chrétienne.
A cette heure grave, il restait cependant Luxembourg, Tourville, Catinat. On leur partagea la tâche sur terre et sur mer.
La campagne de 1690 allait s'ouvrir. La France opposait à la coalition européenne cinq armées : Luxembourg en Flandre ; sur la Moselle, Louis-François, duc de Boufflers, maréchal de France, qui avait eu pour maître dans l'art de la guerre François de Créqui, aussi maréchal de France ; le maréchal Alphonse de Durfort de Duras, duc de Lorges, du côté de l'Allemagne; Catinat en Dauphiné; en Catalogne, le maréchal Anne-Jules, duc de Noailles, d'une ancienne, d'une illustre famille du Limousin qui possédait, avec la terre de ce nom, le comté d'Ayen érigé en duchépairie en 1663.
Le I" juillet, Luxembourg gagna une grande bataille entre Charleroi et Namur, à quelque distance de Fleurus.
L'ennemi laissait sur le champ de bataille sept mille huit cents prisonniers, huit mille morts, cent six drapeaux, quarante-neuf canons, cinq pontons et deux cents caissons d'artillerie.
Il y avait dans l'armée vaincue, que commandait le prince de Waldeck, et qui était la plus forte des armées de la coalition, des Hollandais, des Espagnols, des Liégeois, des Anglais, des Suédois, des Hessois, des Hanovriens, des contingents de Brunswick et de Brandebourg.
Cette victoire .sur terre, dont l'effet moral fut immense, était bientôt suivie d'une victoire sur mer non moins importante. Le 10 juillet, Tourville battait devant Beachy-Head, sur la Manche, les flottes combinées de l'Angleterre et de la Hollande. Il y eut en France une explosion d'enthousiasme et de joie. On fut consterné à Londres.
Enfin, le 18 août, Catinat battait à Staffarde, village voisin de Saluées et du Pô, une armée composée de Piémontais, d'Espagnols et d'Impériaux, commandée par le célèbre homme de guerre communément et simplement appelé le prince Eugène que le duc de Savoie, Victor-Amédée II, lui avait opposée, en se séparant de la France, son ancienne alliée, sa vieille protectrice, qu'il avait cru perdue.
Le prince François-Eugène de Savoie était fils ducomtedeSoissons qui avait épousé Olympe Mancini. Entré au service de l'empereur d'Allemagne, Léopold I", qu'il représentait à Staffarde, il couvrit la retraite de Victor-Amédée II, qui laissait sur le champ de bataille quatre mille morts, quinze cents prisonniers, onze canons, cinq drapeaux, ses bagages et ses munitions. Sa défection ne lui avait pas porté bonheur.
Louis XIV avait fait une expédition en Angleterre pour y soutenir Jacques II contre Guillaume III, les catholiques irlandais contre les protestants anglais. Ses armes y avaient été moins heureuses. Le prestige du drapeau de la France s'y était pourtant maintenu.
Une diversion favorisait Louis XIV du côté de l'Allemagne, où les Turcs contenaient l'Autriche. Mais le i" janvier 1691, Guillaume III provoqua et présida à la Haye, où il n'avait pas reparu depuis deux ans, un congrès qui était une nouvelle menace pour la France. Elle y répondit par la conquête du comté de Nice en Italie, et de la ville de Mons, dans le Hainaut.
La conquête du comté de Nice par Catinat , surtout la prise de Mons, où Louis XIV se rendit à la lin du siège, et qui était aux portes de la Haye où siégeait le congrès des coalisés, y semèrent l'étonnement et la confusion.
La préparation du siège de Mons est peut-être le chef-d'œuvre d'organisation militaire de Louvois, dont ce fut le testament ministériel, puisqu'il devait, avant la fin de l'année, aller rejoindre dans l'éternité Turenne, Colbert et Condé. Il avait médité ce siège depuis longtemps. Il y voyait l'occasion de frapper un grand coup sur les esprits en Europe. Il avait entassé des approvisionnements immenses dans les magasins de Flandre et d'Artois. A la fin de l'hiver, il avait distribué les troupes dans leurs cantonnements, disposés pour faciliter le groupement des différents corps d'une puissante armée dans le voisinage des Pays-Bas espagnols.
D'après VHisloirc de Louis XIV, de M. Casimir Gaillardin, à la fin de février toutes les compagnies d'infanterie étaient au complet, toutes les instructions à donner aux généraux appelés à' agir dans cette circonstance étaient parties.
Le 13 mars Louvois quitta Versailles sans dire le but extérieur de son voyage. Le 15 mars Mons était investi. Le 21 mars Louis XIV arrivait à l'armée assiégeante. Quoique souffrant de la goutte, il était à la tranchée comme un simple soldat, couvert de terre par les boulets qui tuaient ses voisins, « s'exposant, dit le duc du Maine dans une lettre à Mme de ALiintenon, comme un jeune fou qui aurait sa réputation à établir. »
Après avoir assez résisté pour sauver l'honneur militaire, Mons capitula le 8 avril. Le siège n'avait pas duré un mois. Luxembourg et Vauban contribuèrent à amener sa reddition.
Mme de Maintenon avait regretté le départ de Louis XIV. Elle avait confié ses doléances à son confesseur, son seul confident intime, l'abbé Gobelin. Le 18 mars, pendant le siège, il écrivait à son illustre pénitente en ces termes :
« Qu'est-ce que cette absence que vous pleurez, sinon la plus haute entreprise et la plus glorieuse expédition^ que jamais monarque ait formée, qui épouvante toute l'Europe, et ne fait pas pâlir seulement le prince d'Orange, le marquis de Brandebourg, le duc de Bavière, mais jusqu'au roi d'Espagne, jusqu'à l'empereur. Le soleil a-t-il jamais vu quelque chose de plus fier et de plus hardi que ce siège de Mons, tandis que tant de puissants ennemis, assemblés à La Haye, conspirent par une vainc jalousie contre une domination vraiment chrétienne, qui ne tend qu'à leur paix et à leur repos. »
« Un roi de France, écrivait à son tour Mme de Sèvignè, victorieux partout, aimé du ciel, confond et dissipe d'une manière charmante tous ces grands politiques assemblés à La Hâve autour de ce
faux roi d'Angleterre. C'était pour saper, pour détruire cette grande puissance qu'ils étaient tous ensemble, et par l'événement ça été pour voir prendre de plus prés la belle et importante ville de Mons. »
L'histoire métallique, dans la médaille consacrée à cette conquête, ne disait cette fois que la vérité sans exagération par cette légende : Tota Eiiropa spcctaiite et advcrsank.
La guerre continuait partout en Italie, en Catalogne, en Hollande. Tout à coup survint une nouvelle lugubre. Louvois, sortant de travailler avec Louis XIV à Versailles, avait traversé la grande galerie, était rentré chez lui et quelques instants après était frappé de mort subite.
En ce temps-là on ne croyait pas aux morts subites naturelles des hauts personnages ; celle de Louvois parut mystérieuse. On fit beaucoup de suppositions plus fausses et plus invraisemblables les unes que les autres. Il n'était plus. 11 n'v eut que cela de vrai, et Louis XIV dut se condamner à être li^i-même son ministre unique.
La tâche était lourde. 11 n'y avait pas seulement la guerre contre l'Europe, il y avait de grandes difficultés et il y eut de grandes misères au dedans. Il fallait de l'argent pour combattre, et le trésor était devenu pauvre. Pour surcroît d'embarras, de 1692 à 1693, il y eut une seconde famine.
C'est alors que Louis XIV montra combien est forte, combien est puissante l'idée de la royauté. Il comprit tout ce que ses droits lui imposaient de devoirs et il se dit que seul maître, il était responsable devant la France, devant l'histoire, devant Dieu. Il s'éleva aussitôt à la hauteur de son rôle. Il prit toute la conduite de la guerre et de la diplomatie, sans négliger aucune affaire d'administration intérieure.
L'année 1691 finit heureusement pour les armes de la France. Catinat, le 21 décembre, entra victorieux dans le château de Montmélian. La conquête de la Savoie était complète.
La campagne de 1692 fut marquée au début par un revers. Tourville eut la flotte qu'il commandait, flotte qui menaçait l'Angleterre, détruite le 29 mai dans la Manche, au fort de la Hogue. Il avait attaqué, par ordre, au large de Barfleur, quarante-quatre contre quatre-vingt-dix. Il fit des prodiges de courage et d'habileté. Il mérita l'admiration de l'ennemi, mais il devait succomber à la force du nombre.
La tristesse de ce désastre s'évanouit bientôt dans la joie de la prise de Namur, capitale delà province de ce nom, située au confluent de la Sambre et de la Meuse, qui ouvrait aux armées françaises le chemin du pavs de Liège, des Provinces-Unies et de la basse Allemagne. Cette place se rendit le 30 juin. Louis XIV avait assisté au siège.
Après le siège de Namur, vint la bataille de Steinkerke, sur la Senne, que Luxembourg gagna, le 4 août, contre Guillaume III. C'est à l'occasion de cette bataille que l'on reconnut en France la supériorité du fusil sur le mousquet.
Une irruption passagère de Victor-Amédée dans la province du Dauphiné, termina, sans que la situation respective de la France et de la coalition fût sérieusement modifiée, la campagne et l'année 1692.
La campagne de 1695 allait s'ouvrir. On fit de 'grandes levées en France, où l'on organisa, à l'imitation de l'Autriche, des régiments de hussards, et où l'on créa l'ordre de Saint-Louis, réservé au seul mérite militaire. Le nombre des chevaliers était indéterminé, mais il ne comptait que huit grand'croix et vingt-quatre commandeurs. Le Roi en était naturellement le grand maître.
On forma six armées : celle de Flandre sous les ordres du duc de Luxembourg, celle de la Moselle sous les ordres du maréchal de Boufflers; celle d'Allemagne sous les ordres du maréchal deLorges; celle d'Italie sous les ordres de Catinat; celle de Roussillon sous les ordres du duc deNoailles; celle des côtes sous les ordres du duc Philippe d'Orléans. Cette sixième armée était répartie de Dunkerque à Bayonne.
On redoutait une descente de Guillaume III sur les côtes de France. « Je ne doute pas, dit Louis XIV à son frère, que s'il tente quelque entreprise, vous ne le battiez comme vous avez fait à Cassel.»
On a de ce prince une lettre datée de Vitré, ii juin 1693, qu'il écrivit à cette occasion à M. de Pontchartrain, ministre de la marine, en même temps que contrôleur général des finances. En voici le texte :
« Je suis fort content de mon voyage et de la situation où j'ai trouvé tout le monde de ce pays-là, qui ne craignent point les ennemis. Il faut pourtant convenir qu'on ne pouvait pas les empêcher de venir bombarder la ville de Saint-Malo, s'ils l'avaient bien entrepris. Mais le profit qu'ils en tireraient n'approche pas de la dépense nécessaire à une pareille entreprise, ni des inconvénients qu'ils auraient à essuyer. Je n'ai eu ces jours-ci aucune de leurs nouvelles; continuez â me donner des vôtres et me croyez votre meilleur ami. »
Il y avait à cette lettre un postscriptum qui est seul, avec la signature, de sa main.
Nous publions, comme autographe d'un ancêtre direct du prince
de Joinville qui, lui aussi, devait occuper une haute situation dans la marine française, un fac-similé de la signature et du postcriptum.
Louis XIV allait entreprendre sa dernière campagne. Il annonça qu'il commanderait lui-même son armée du côté du nord, où l'on avait réuni cent cinquante mille hommes. Il y eut des retards forcés dans la marche de cette armée. Il dut renoncer au siège de Liège qu'il avait projeté. Guillaume III l'avait devancé. Il en avait renforcé la garnison. D'autres dispositions furent prises. On décida de porter l'effort décisif en Allemagne où le maréchal de Lorges avait repris Heidelberg.
Louis XIV quitta l'armée où on ne le revit plus et retourna à Versailles, où il ne tarda pas à recevoir d'heureuses nouvelles.
L'armée française de Catalogne s'empara de Rosas. Tourville dispersa, le 27 juin, la fameuse flotte appelée flotte de Smyrne, qui devait escorter le grand convoi d'Orient,. semi-anglais, semi-hollandais, de quatre cents vaisseaux chargés de marchandises. Enfin le 29 juillet Luxembourg remporta, dans la province de Liège, contre
3 lé LES BOURBONS DE FRANCE
Guillaume III, la victoire de Neerwinden qui, du reste, fut vivement disputée. Le 1 1 octobre, il faisait capituler Charleroi dans la province du Hainaut.
Depuis quelques jours déjà Catinat avait rencontré l'armée de Victor-Amédée II à Marsaille, et y avait remporté sur cette armée où il y avait, comme d'habitude, des Piémontais, des Espagnols et des Impériaux, une victoire décisive.
Les Anglais avaient imaginé de faire sauter Saint-Malo avec une machine infernale d'une puissance extraordinaire; elle éclata au milieu de leurs vaisseaux, et leur tentative avorta. Ils en furent pour la honte de l'invention de cet odieux moyen de destruction.
C'est dans cette année 1693 que mourut obscurément, dans le palais du Luxembourg, Anne-Marie d'Orléans qui avait eu tant de célébrité, soit sous son titre de duchesse de Montpensier, soit sous son surnom de la Grande Madeiiioiselle.
Deux autres célébrités féminines de même caractère avaient depuis quelque temps déjà disparu de la scène politique : la duchesse de Longueville et la duchesse de Chevreuse.
En 1672, la duchesse de Longueville avait perdu un fils adoré. Depuis elle vécut dans la solitude et la prière.
Deux fois veuve, la fille du duc Hercule de Rohan ne laissait pour héritier des deux duchés-pairies de Luynes et de Chevreuse que le fils qu'elle avait eu de son premier mari, Louis-Charles d'Albert.
Depuis, on porte alternativement dans la descendance du puissant favori de Louis XIII, les deux titres de duc de Luynes et de duc de Chevreuse.
Devenu chef de la famille, Charles-Honoré d'Albert, épousa, par ordre, la fille aînée du grand Colbert.
La campagne et l'année 1694 eurent moins d'éclat. La France, qui avait toujours pris partout l'offensive, se tenait alors partout sur la défensive.
Le duc de Noailles remporta quelques avantages en Espagne. Mais Guillaume III allait reprendre Namur. Auparavant les Anglais avaient eu la tentation de renouveler leur vaine entreprise de Saint-Malo et de pénétrer sur le territoire de la France, en opérant sur ses côtes une descente favorisée par un bombardement d'un caractère sauvage, par la destruction barbare de ses ports. Cette fois encore, ils échouèrent dans leur odieux dessein.
L'argent était toujours rare, mais Louis XIV allait du moins présers-er ses sujets des horreurs de la famine. Il fit acheter en Pologne des quantités considérables de blés. Ces blés devaient arriver en France sur des vaisseaux danois et suédois chargés dans la Baltique.
Ces vaisseaux de commerce furent capturés par trois navires de guerre qui les conduisaient avec leur cargaison en Hollande. Sorti du port de Dunkerque pour aller à leur rencontre afin de les protéger, l'illustre corsaire et marin français Jean Bart, dont nous prononçons pour la première fois le nom très connu, attaque avec son intrépidité accoutumée la flotte ennemie, essuie son feu sans y répondre, monte à l'abordage et s'en rend maître après une lutte furieuse et meurtrière.
Son héroïsme donna aux populations françaises le pain que Louis XIV, dans sa sollicitude, leur avait procuré et que la coaUtion avait projeté de leur enlever.
La coalition aspirait enfin au désarmement. La France, elle aussi, aspirait à la paix. En 1695, elle reperdait Casai, elle reperdait Namur, Mais à la tête de l'armée des Pays-Bas espagnols dont il avait le véritable commandement, le duc de Luxembourg, par sa merveilleuse
3i8 LES BOURBONS DE FRANCE
énergie, par sa grande activité, par sa bravoure personnelle neutralisa les forces supérieures de Guillaume III, le plus implacable ennemi de Louis XIV, de la France et du catholicisme, et dont le cœur était rempli de fiel, d'orgueil, de haine et d'ambition.
Ce fut la dernière campagne du duc de Luxembourg ; lui aussi allait descendre dans la tombe. 11 mourut dans cette même année 1695. Ainsi disparaissaient les uns après les autres tous les grands hommes d'État et tous les grands hommes de guerre qui avaient contribué à la grandeur, à l'éclat, à la gloire du règne de Louis XIV.
Toute la chrétienté demandait la paix générale afin d'être libre de tourner tout l'effort de ses armes contre les Turcs qui redevenaient inquiétants et menaçants pour elle. Alexandre VIII, qui succéda à Innocent XI et qui précéda Innocent XII sur le trône de Saint-Pierre, exhortait par ses conseils officieux les princes et les États engagés dans la guerre à se réconcilier. C'était son rôle.
Quoique victorieux, Louis XIV avait d'ailleurs fait le premier des propositions d'arrangements pacifiques par l'intermédiaire du roi de Suède. Il avait reçu de Fénelon, sous le voile de l'anonyme, une lettre où se trouvait surtout la pensée de la pacification générale. C'était aller au devant de son vœu secret. Mme de Maintenon affirme dans sa correspondance qu'il la désirait avec sincérité.
Victor-Amédée II facilita le dénouement pacifique d'une guerre qui avait troublé, ensanglanté, ruiné toute l'Europe ; il se détacha de la coalition et traita séparément avec Louis XIV , qui lui rendit Pignerol par un traité signé dans cette ville, et s'en fit un allié.
Ce traité reposait surtout sur la neutralité de l'Italie et sur un projet d'alliance de famille. En effet, le duc de Bourgogne, fils aîné
du Dauphin, épousa une fille du duc de Savoie, la princesse Marie- Adélaïde.
La défection du duc de Savoie déconcerta la coalition. Après de nouveaux débats, de nouveaux retards, à la veille même du jour où le grand duc de Vendôme, petit-fils du duc César, fils du duc Louis et de Laure Mancini, prenait possession de Barcelone, le 4 février 1697, les ennemis acharnés de Louis XIV, l'Espagne, l'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre acceptèrent enfin la médiation du roi de Suède, qui leur avait ofiert sans succès ses services depuis plusieurs années.
C'était la préparation à la paix, ce n'en était pas la conclusion. On arrêta que le congrès qui devait la décider se tiendrait dans le château de Ryswick, propriété de la maison d'Orange. Les plénipotentiaires, le roi d'Espagne et l'empereur d'Allemagne élevèrent des exigences immodérées, dans ce congrès où les conférences ne furent régulièrement ouvertes que le 22 juin 1697.
La même année, le i*^"" septembre, lorsque les coalisés savaient déjà que la France avait pris Barcelone et qu'elle était maîtresse de toute la Catalogne, Louis XIV déclara son ultimatum. Il avait indiqué ses propositions; on n'3^ avait pas encore répondu. Il donnait à ses ennemis jusqu'au 22 septembre pour les accepter ou les refuser. L'acceptation c'était la paix, le refus c'était la guerre.
On ne s'embrassa qu'à la dernière heure. Le 20 septembre, l'Espagne, la Hollande et l'Angleterre signèrent leur paix particulière. L'Allemagne ne signa la sienne que le 30. Elle mit sa vanité à être la dernière.
Le traité de Ryswick fut moins brillant que les traités de Westphalie, des Pyrénées et de Nimégue. Louis XIV restitua tous les territoires
conquis, toutes les villes prises depuis la dernière paix. Il ne conserva que Strasbourg et dut abandonner la cause du catholique Jacques II. 11 reconnut le protestant Guillaume III. La maison d'Orange dépossédait définitivement la famille des Stuart, destinée à s'éteindre obscurément dans la personne du cardinal d'Yorck, qui mourut à Rome, seulement en 1807.
La France occupait, depuis 1632, en fait, tout le duché de Lorraine. Mais le fait n'avait jamais été accepté par les possesseurs de ce duché. Le traité de Ryswick le leur rendait dans la personne de Léopold I'^"', petit-fils de Charles III que Louis XIII en avait dépossédé, à titre provisoire. En revanche, par les termes de ce traité, l'Alsace restait tout entière province française.
Le traité de Ryswick était à peine signé, à peine exécuté, qu'une nouvelle préoccupation domina en France, en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, dans toute l'Europe, celle de l'éventualité de la succession d'Espagne. Charles II n'avait pas eu d'enfant de sa première femme, la princesse Louise, fille du duc Philippe d'Orléans et de Henriette d'Angleterre.
La reine Louise d'Orléans, princesse de la dynastie de Bourbon, était morte brusquement en 1669, comme sa mère, probablement par le même mal.
On prétendit, comme on l'avait prétendu pour la mère, que la reine Louise avait été empoisonnée. Ces deux versions étaient également fausses.
Toutefois, devenu veuf, Charles II dont toute l'Europe escompta la mort pendant un quart de siècle, se remaria avec Marie de Neubourg, belle-sœur de Léopold F"''. Elle ne lui donna pas d'héritier. Il fit alors en faveur du duc Philippe d'Anjou son testament que Louis XIV
accepta et qui fit naître une nouvelle et dernière lutte, celle que l'on a appelée la guerre de succession.
Entre le traité de Ryswick et la guerre de succession, il y eut quelques années de repos. Pendant quatre années, Louis XV ne s'occupa que de réparations et de réformes intérieures. L'état de guerre, lorsqu'il se prolonge, a toujours été ruineux. Il exige le recours à des expédients qui froissent les intérêts privés subordonnés à l'intérêt public ou général.
Le premier souci de Louis XV, après la paix et le traité de Ryswick, fut de remettre de l'ordre dans les finances, tout en allégeant les charges de ses sujets. C'est le moment de retracer le tableau sommaire des splendeurs morales et des améliorations matérielles de son régne, dans les autres domaines que ceux de la politique, de la guerre et de la diplomatie.
Nous avons déjà résumé la question religieuse qui ne fut complètement réglée et terminée dans tous ses détails que dans cette dernière période. Nous n'avons plus à y revenir, si ce n'est pour constater que, vers cette époque, Bossuet s'était déjà retiré de la scène du monde catholique ; sa dernière oraison funèbre est celle du grand Condè, qui fut prononcée à Notre-Dame de Paris. Après, il ne sortit plus de son diocèse de Meaux, où il donna, selon ses propres expressions, à ses ouailles, le reste d'une voix qui tombait et d une ardeur qui s'éteignait. Mais alors apparaissait , sur cette même scène du monde catholique, celui que l'on appela le Cygne de Cambrai, le doux et charitable Fénelon. Tous deux contribuèrent également à l'éclat du grand régne de Louis XIV. Comme écrivains et comme prédicateurs célèbres, ils eurent, à côté d'eux, Bourdaloue, Massillon et surtout Fléchier , évêque de Nîmes, qui fut aussi membre de
l'Académie française et qui avait prononcé, en 1678, une oraison funèbre de Turenne, considérée comme un chef-d'œuvre d'éloquence chrétienne.
Dans les jardins de Versailles, sur cet immense tapis de gazon qu'on nomme encore le tapis vert, entre des bosquets, des parterres, des bassins merveilleux, des allées somptueuses, des statues et des décorations variées, en face des splendides lignes architecturales du Palais, se figure-t-on, par un naturel effort d'imagination, Bossuet et Fénelon, se mêlant, à tour de rôle, à des groupes d'hommes de guerre comme Turenne, Condé, Luxembourg, Catinat, Vendôme, Villars, Vauban, Berwick ; s'entretenant avec des marins illustres comme Duguay-Trouin , Duquesne, Tourville^ Château-Renaud; discourant de poésie, de théâtre et d'art avec Racine, Molière, Boileau, La Fontaine, La Bruyère, LuUi, Perrault, Mansart, Puget, Girardon, le Poussin, Lesueur, Lebrun, Le Nôtre; se renseignant sur les secrets de la haute administration avec Colbert, Louvois, Lionne et Torcy ; parlant des règles de la justice avec Seguier, d'Aguesseau et Lamoignon.
Quel éblouissant cortège, où Corneille seul manquait, de génies resplendissants, qui étaient comme les rayons éclatants de ce soleil que l'on appelait la France, et qu'il était bien nommé ce Louis XIV dont on disait qu'il était le Roi-soleil !
Y a-t-il eu jamais dans le monde moderne deux Versailles, deux Louis XIV et deux assemblages de pareilles supériorités dans tous les genres. Le règne d'Auguste était dépassé, surpassé.
Le palais de Versailles a coûté sans doute, pour le temps où il a été construit, des sommes considérables, mais combien a-t-il rapporté à la France par les visites productives qu'il a reçues des voyageurs des