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LES GRANDS HOMMES

DU SlkcI.E DE LOUIS \IV.

deux mondes, surtout depuis que Louis-Philippe a eu l'heureuse idée de l'approprier à nos mœurs actuelles.

On dira tout ce qu'on voudra. Mais il fallait aux mains du Roi la concentration de tous les pouvoirs pour que la France lit oublier à ce point Athènes et Rome, Athènes qui n'a été Athènes que parce que Périclés y dominait la démocratie ; Rome qui n'a été Rome que parce qu'Auguste y gouvernait la plèbe.

Du reste, Louis XIV usa de son autorité pour le bien du peuple et dans l'intérêt de Paris où l'on régularisa, par la création d'une Heutenance générale de police, le service de la sûreté publique, où le prévôt des marchands, qui recevait alors l'investiture du Roi, améliora considérablement la voirie et l'hygiène.

On brisa la ceinture de murailles, devenue trop étroite, qui embastillonnait, qui emprisonnait Paris et on commença, on activa la création de la magnifique ligne des boulevards, dits les grands boulevards, qui vont de la place de la Bastille à la Madeleine. C'est sur leur tracé que l'on construisit, en forme d'arcs de triomphe, les deux belles portes de Saint-Denis et de Saint-Martin, déjà citées.

En 1665, la cour et le Roi avaient définitivement renoncé au séjour de Paris comme séjour fixe. Louis XIV s'était d'abord établi au château de Saint-Germain qu'il abandonna ensuite pour le palais de Versailles. Il faisait des voyages à Fontainebleau et dans d'autres résidences royales, Compiégne, Chambord, et surtout à celles de Meudon et de Marly dont on lui doit la création. Mais il n'en fit pas moins achever le palais des Tuileries, en même temps qu'il faisait travailler au palais du Louvre, où, sous la direction de l'architecte Levrault, nous l'avons dit, Claude Perrault éleva la colonnade qui porte son nom.

Puisque nous parlons du palais des Tuileries, il nous paraît opportun de rappeler que la construction de ce palais témoin de tant de vicissitudes royales, théâtre de tant de drames révolutionnaires, et aujourd'hui disparu, fut commencée par Catherine de Médicis, avec le concours de Philibert Delorme, l'architecte du pavillon central dit de l'Horloge.

Nous avons dit que Napoléon III avait réuni le palais des Tuileries au palais du Louvre. C'est exact. C'est seulement sous son régne que ces deux palais n'en formèrent pour ainsi dire plus qu'un, au moyen de communications intérieures et de constructions extérieures nouvelles.

Mais, comme nous l'avons dit également, c'est à Henri IV que l'on doit attribuer la continuation de la grande galerie du Louvre rejoignant, du côté de la Seine, le palais des Tuileries, bien que sous Louis XIII, cité à cette occasion, on y ait encore travaillé.

De même, bien qu'à diverses époques postérieures, il ait été fait au palais des Tuileries différents travaux d'aménagement et d'appropriation, il n'en est pas moins juste d'en attribuer l'achèvement à Louis XIV.

C'est donc le palais de Louis XIV que les pétroleurs de 1871 ont détruit. Le reconstruira-t-on ? Redeviendra-t-il la demeure des Rois ? Qui sait. On n'ose rien élever sur son emplacement vide. Serait-ce par une intuition secrète de l'avenir?

On porta le nombre des Académies à quatre par la création de celle des sciences et des inscriptions et belles-lettres, et de deux sections de peinture et de sculpture, qui réunies à celle de musique forment l'Académie des beaux-arts. En 1672, on créa l'Académie de musique et de danse. C'est l'Opéra. En 1680, le Théâtre-Français existait, à

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son tour, avec son caractère d'institution royale, sous son appellation première de Comédie française.

La charité et la piété, qui toutes deux sont filles de la religion, eurent une grande part dans ce mouvement ascensionnel . Les Missions étrangères de la rue du Bac lurent créées vers cette époque. La malheureuse reine Henriette d'Angleterre institua la maison des Visitandines de Chaillot. On doit à la reine Anne d'Autriche le monastère de l'Adoration perpétuelle. Nous arrêtons là cette énumération qui relève plutôt d'une histoire spéciale de Paris.

En 1698, il y eut échange d'ambassadeurs entre toutes les nations de l'Europe et la France, et tous ces ambassadeurs firent assaut de magnificence. Il s'agissait déjà de la succession d'Espagne.

Il y eut successivement deux traités prématurés de' partage qui ne furent l'un et l'autre que des préliminaires trop hâtifs d'un héritage que Charles II donna définitivement, on vient de le voir, au duc Philippe d'Anjou, second fils du grand dauphin et petit-fils de Louis XR', que son testament fit son légataire universel.

Charles II voulait que rien ne fût changé à la situation de la monarchie espagnole. Il entendait que toutes les possessions de cette monarchie, où qu'elles fussent situées, restassent réunies sous une seule et même main. Cette pensée lui inspira son testament qui allait tomber sur l'Europe comme un nouveau brandon de discorde et de guerre.

La question cependant était claire, même avant le testament de Charles II en faveur du duc Philippe d'Anjou , testament que Louis XIV accepta, sans hésiter, très résolu à le défendre par des négociations et par les armes. On va en juger.

Deux fois, dans le siècle, une double alliance matrimoniale avait

été conclue entre l'Espagne d'une part, la France et l'empereur d'Allemagne de l'autre. Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, avait épousé Louis XIII; Marie-Anne, fille cadette de Philippe III, avait épousé l'empereur Ferdinand III. Plus tard, Marie-Thérèse, fille aînée de Philippe IV, avait épousé Louis XIV; Marguerite-Marie, fille cadette de Philippe IV , avait épousé l'empereur Léopold I. Louis XIV et Léopold I^"" étaient donc fils de deux sœurs, maris de deux sœurs, cousins-germains et beaux-frères. Dans les deux cas, la fille aînée du roi d'Espagne ayant épousé le roi de France, les princes français issus de ces mariages semblaient exclure par la primogéniture les princes autrichiens.

En second lieu, le mariage de Léopold I'^'' avec la seconde fille de Philippe IV^ n'avait donné qu'une fille, seule héritière des droits de sa mère. Cette fille, mariée à l'électeur de Bavière, était morte, laissant un fils; mais ce fils prenait à son tour la place de son aïeule et excluait les princes autrichiens. Léopold P"", marié en secondes noces à une princesse palatine, et ses deux fils, Joseph et Charles, nés de ce second mariage , étaient exclus par le petit-fils de l'espagnole Marguerite-Marie.

Léopold I" n'hésita pas cependant à nier tous les droits de ses deux compétiteurs et à réclamer, du chef de sa mère, tout l'héritage qu'il défendait au prince de Bavière de recueillir du chef de la sienne. Louis XIV était plus modéré, plus sage. Il comprit que s'il réclamait toute la monarchie d'Espagne pour le Dauphin, appelé à monter un jour sur le trône de France, toute l'Europe, où l'équilibre serait rompu, se soulèverait contre une pareille éventualité. Il voulait un partage à trois.

Mais le système qui prévalut fut l'acceptation de l'héritage royal de

Charles II par le duo Philippe d'Anjou renonçant à tous ses droits dans la succession de Henri IV, ce qui écartait pour l'Europe le danger de la réunion dans une même main de deux grands États aussi puissants , aussi vastes , que l'Espagne et la France. L'idée de cet arrangement vint de Madrid.

Les Espagnols influents redoutaient le partage de la monarchie de Charles-Quint et de Philippe II, et ils préféraient la France à l'Autriche. Ils agirent dans les conseils de la Couronne, où la reine Marie de Neubourg intriguait contre le duc Philippe d'Anjou, avec tant de fermeté qu'ils déterminèrent Charles II à foire son testament en faveur d'un petit-fils de Louis XIV.

Ce testament qui allait devenir l'occasion d'une nouvelle, d'une longue, d'une sanglante guerre dont l'heureux dénouement devait faire dire ce mot célèbre : // n'y a plus de Pyrénées, fut signé le 2 octobre 1700.

Charles II mourut le i^"' novembre. Le 16 novembre Louis XIV était dans son cabinet de travail et d'audience avec son petit-fils. Il fit entrer l'ambassadeur d'Espagne et lui montrant le jeune prince : « Vous pouvez, dit-il, le saluer comme votre Roi. »

C'était l'acceptation officielle du testament de Charles II.

Ce testament, ouvert par le Conseil d'Etat, devant les grands d'Espagne de présence à Madrid, apprit aux Espagnols que leur monarchie ne devait pas être démembrée , à la France que toute cette monarchie passait à l'un de ses princes. L'article 14 répétait que les actes faits au contraire du testament, ne pouvaient prévaloir contre l'élévation du duc d'Anjou au trône de Castille , d'Aragon, de Navarre et de tous les pays que le testateur possédait dedans et dehors l'Espagne.

Si le duc d'Anjou mourait sans enfants, la succession espagnole passerait à son frère cadet, le duc de Berry, et à sa postérité. Si à son tour le duc de Berry mourait sans enfants ou était appelé au trône de France, l'Autriche venant à son rang de seconde ligne collatérale par les femmes, l'archiduc Charles, second fils de l'empereur, serait alors roi d'Espagne ; le second était choisi parce que l'aîné devait hériter de la succession autrichienne en Allemagne, et qu'il ne convenait pas de réunir sur la même tête deux royautés. Enfin à défaut de cet archiduc, le duc de Savoie recueillerait l'héritage auquel l'appelait en troisième ligne sa descendance à la troisième génération d'une fille de Philippe II.

On voit que tout était prévu dans le testament de Charles II que Louis XIV n'hésita pas un seul jour à accepter et qui reposait sur cette idée, qui devait se traduire par le traité d'Utrecht, que les deux couronnes de France et d'Espagne devaient rester séparées, toujours distinctes l'une de l'autre et ne pourraient jamais être réunies sur la même tête.

Mais quel chemin à parcourir avant d'arriver à ce traité d'Utrecht !

L'Europe entière reconnut d'abord le second petit-fils de Louis XIV comme roi d'Espagne, sous le nom de Philippe V. Toute l'Europe ! Non. L'empereur d'Allemagne, Léopold P"", se préparait à la guerre contre la France et, en 1702, avant de mourir, le roi d'Angleterre, Guillaume III, jetait les bases de la Grande Ligue.

La grande Ligue, c'était le clairon sonnant l'heure des batailles, c'était aussi la foudre annonçant la période des désastres. Avant que cette période s'ouvrît, la cour de Versailles, toute à la joie, toute à l'espérance, avait vu partir le duc Philippe d'Anjou qui allait prendre possession de son trône en se rendant en Espagne où l'attendait

partout une rcception enthousiaste. Il était à peine arrivé à Madrid, à peine installé à l'Escurial, qu'il y recevait du Roi son aïeul des instructions admirables dont voici le texte officiel, d'après les œuvres de Louis XIV :

« Ne manquez à aucun de vos devoirs, surtout envers Dieu.

« Déclarez-vous en toute occasion pour la vertu contre le vice.

« N'ayez jamais d'attachement pour personne.

(( Aimez votre femme, vivez bien avec elle. Aimez les Espagnols et tous vos sujets. Ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus estimez ceux qui pour le bien hasarderont de vous déplaire ; ce sont Kà vos véritables amis. ^

« Vivez dans une grande union avec la France, rien n'étant si bon pour nos deux puissances que cette union à laquelle rien ne pourra résister.

« Si vous êtes contraint de faire la guerre, mettez-vous à la tête de vos armées.

« Ne quittez jamais vos affaires pour le plaisir, mais faites-vous une règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement. Il n'y en a guère de plus innocent que la chasse, et le goût de quelque maison de campagne, pourvu que vous n'y fassiez pas trop de dépense.

« Donnez une grande attention aux affaires ; quand on vous parle, écoutez beaucoup dans les commencements, sans rien décider.

a Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c'est à vous à décider.

ce Tenez tous les Français dans l'ordre. Traitez bien vos domestiques. Servez-vous d'eux tant qu'ils seront sages, renvoyez-les à la

moindre faute qu'ils feront, et ne les soutenez jamais contre les Espagnols.

c< Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez, ne vous en moquez pas. Chaque pays a ses manières particulières, et vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d'abord le plus surprenant.

« Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont vous aurez seul la clef.

« Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner : ne vous laissez pas gouverner, n'ayez jamais de favori ni de premier ministre. Écoutez, consultez votre conseil , mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vpus donnera toutes les lumières nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions. »

Les sommets trop élevés donnent le vertige. Une trop haute fortune donne des éblouissements. Louis XIV éprouva cet effet inévitable de la grande situation qu'il occupait en Europe, gouvernant à la fois, de son cabinet du palais de Versailles, comme la France, en véritable maître, de son autorité de fait, sinon de droit, l'Espagne, et pouvant dire comme Philippe II, en modifiant la phrase, que le soleil ne se couchait jamais dans les États soumis à son influence ou à sa volonté.

A ce moment-là , l'Espagne s'étendait de la Sicile aux Alpes , des Pays-Bas en Amérique. Louis XIV eut l'idée d'un coup^ hardi qui allait amener la guerre générale. Il donna au maréchal de Boufflers, qui était alors à Lille, l'ordre d'occuper les Pays-Bas espagnols, pour les soustraire à la tutelle de la Hollande.

La Hollande et l'Angleterre se montrèrent sincèrement ou hypo-

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critement affligées de cette occupation. L'empereur d'Allemagne, qui était resté dans l'expectative, envoya des troupes en Italie. C'était son Rubicon. Il le passait. Louis XIV dut se préparer à la guerre.

Le duo Philippe d'Orléans mourut au commencement de cette période, en 1701, laissant de sa seconde femme, Charlotte-Elisabeth de Bavière, un fils unique, qui devait être le Régent du royaume pendant la minorité de Louis XV.

Guillaume III meurt l'année suivante, en 1702, après avoir groupé les éléments de ce qui allait être la grande Ligue ou la troisième coalition. Il n'avait pas d'enfant de sa femme déjà décédée. Il laissait le trône d'Angleterre à la seconde fille de Jacques II, sa belle-sœur, Anne Stuart, qui s'était faite protestante.

Guillaume III léguait son implacable haine contre la France au prince Eugène, à lord Churchill, duc de Malborough, chef du parti de la guerre, sous la reine Anne, et à Heinsius, grand pensionnaire de Hollande.

La France allait être éprouvée par une série de revers, qui tut la série noire, succédant à de nombreuses séries blanches où les victoires avaient succédé, presque sans relâche, aux victoires.

Il y eut les défaites de Hochstedt, de Ramillies, de Turin, d'Oudenarde. Il y eut au dedans un hiver rigoureux, des souffrances et des misères. C'était à briser les plus indomptables courages, à foire plier les plus fermes caractères, à abattre les plus fermes volontés.

Louis XIV était de la race des Bourbons. Il était le petit-fils de Henri lY. La longue durée de son règne lui faisait enfin connaître le malheur, mais il se montra à la hauteur des circonstances douloureuses qui atteignaient sa situation, sans affaiblir son courage. Plus fier encore dans l'adversité que dans la prospérité, son caractère lui

mérita le respect du monde, lui valut l'éloge de l'histoire, enfin l'admiration de la France. Peut-être sa grandeur morale n'a-t-elle jamais autant éclaté que dans ces terribles épreuves.

Un fils naturel de Jacques II et d'Arabelle Churchill , sœur du duc de Malhorough , Charles de Fitz-James, créé duc de Berwick, passé au service de la France, après la chute définitive des Stuarts, et qui eut le bâton de maréchal de France, obtint de sérieux succès militaires contre les ennemis de Louis XIV et de Philippe V. La série noire allait bientôt faire place à une nouvelle série blanche.

Cette série noire, qui avait duré plusieurs années et plusieurs campagnes, cessa tout à coup. Le duc de Vendôme avait remporté, le 10 décembre 1710, une brillante victoire sur les ennemis du roi de France et du roi d'Espagne, à Villaviciosa, en Catalogne.

L'année suivante, Duguay-Trouin forçait, à la tête d'une escadre dont il avait le commandement, l'entrée du port de Rio-Janeiro et relevait en Amérique le prestige de notre marine.

Villars, de son côté, aidait à rétablir le prestige de nos armées.

Le 18 février 171 2 avait été un jour de deuil pour le royaume et le Roi de France. Ce jour-là, le duc de Bourgogne suivait dans la tombe la duchesse de Bourgogne, qui ne l'y avait précédé que de six jours, dans la tombe où son fils aîné, le duc de Bretagne, devait le rejoindre quelques jours après, succombant au même mal. C'était une grande tristesse jetée au milieu des négociations entamées pour la paix générale, déjà avancées, quoique la guerre continuât toujours avec la Hollande et avec l'Allemagne.

Il fallait cependant arrêter d'urgence un plan de campagne. Le 12 avril 1712, Louis XIV fit appeler le duc de Villars à Marly.

Voici, d'après les mémoires de cet homme de guerre, le langage du Roi.

« Vous voyez mon état, il y a peu d'exemples de ce qui m'arrive, et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa pctite-bellefille et leur fils, tous de très grande espérance et très tendrement aimés. Dieu me punit, je l'ai bien mérité ; j'en souffrirai moins dans l'autre monde. Mais voyons ce qui peut se faire pour prévenir les malheurs du royaume. Ma confiance en vous est bien marquée, puisque je vous remets les forces et le salut de l'État ; je connais votre zèle et la valeur de mes troupes; mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez , quel serait votre sentiment sur le parti que j'aurais à prendre pour ma personne? »

Villars, effrayé de la responsabilité qu'il pouvait encourir, n'osait exprimer un avis.

« Eh bien ! reprit le Roi, je vais vous dire toute ma pensée. Les courtisans veulent presqiie tous que je me retire à Blois, et que je n'attende pas que l'ennemi s'approche de Paris, ce qui lui serait possible si mon armée était battue. Pour moi, je sais que des armées aussi considérables ne sont jamais assez défaites pour qu'aucune partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme. Je connais cette rivière, elle est très difficile à passer; il y a des places qu'on peut rendre bonnes. Je compterais aller à Péronne ou à Saint-CHientin, y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, taire un dernier effort avec vous, et périr ensemble ou sauver l'État. »

Le duc de Villars avait approuvé cette résolution héroïque,

espérant la rendre inutile. En effet, le 24 juillet 17 12, il livre et gagne, sur les Hollandais, qui avaient avec eux le prince Eugène, la célèbre bataille de Denain, puis il complète cette grande victoire en se jetant sur la Flandre dont il foit rapidement la conquête.

Vers cette époque, mourait à Vinaroz, Louis-Joseph, d'abord duc de Penthièvre, puis troisième et dernier duc de Vendôme, qui avait combattu, on l'a vu, avec tant d'éclat et de succès, en Espagne, les ennemis de Philippe V.

Depuis quelque temps déjà, il y avait eu des espérances de pacification générale. Léopold I" était mort, laissant la couronne impériale d'Allemagne à son fils aîné, Joseph P"', qui ne vécut que jusqu'en 1711.

Cette couronne passa alors au second fils de Léopold P'"" , à Charles VI, celui-là même qui s'était considéré comme injustement dépossédé par le testament de Charles II des droits qu'il prétendait avoir à la couronne d'Espagne. Le duc de Malborough avait perdu la confiance de la reine Anne, qui avait appelé à la tête du ministère, à l'instigation de Henri John, vicomte de Bolingbrok, Robert Harley, comte d'Oxford, chef du parti de la paix dans le parlement de Londres. L'Angleterre se détacha la première de la grande Ligue.

Un neveu de Colbert, Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, était depuis quelque temps mêlé aux affaires diplomatiques les plus importantes. Il était pour quelque chose dans le testament de Charles II en faveur du duc Philippe d'Anjou. Il fut pour beaucoup dans la préparation des traités d'Utrecht et de Rastadt.

le 21 avril 1712, on avait signé à Fontainebleau une suspension d'armes, négociée en France entre Bolingbrock et Torcy, suspension

d'armes qui fut le prélude du traité d'Utrecht, bientôt suivi du traité de Rastadt.

La Hollande avait refusé de traiter, avait refusé de suivre l'exemple de l'Angleterre et de désarmer comme elle, même après sa défl^ite de Denain. Après la belle et victorieuse campagne de Villars dans la Flandre, elle aussi se résigna enfin à accepter les conditions que Louis XIV et Philippe V offraient à l'Europe, avide de repos, lasse de la guerre.

Abandonné par l'Angleterre et par la Hollande, bientôt par tous les autres États, tous les autres princes qui avaient adhéré à la Grande Ligue , l'empereur d'Allemagne, resté seul avec son intraitable prétention de s'imposer à l'Espagne, allait bientôt subir à son tour les lois de la guerre et signer le traité de Rastadt qui devait compléter le traité d'Utrecht.

On parle beaucoup de ce traité d'Utrecht qui réglait les conditions de la paix entre plusieurs puissances européennes, grandes ou petites. En voici l'analyse qui montrera quelle y fut la part des alliés, sans que la France eût rien à v perdre.

Aiigh'tenr. — Louis XIV reconnaît la royauté de la reine Anne, l'ordre de succession établi en Angleterre en faveur de la maison de Hanovre, et s'engage à ne plus donner asile au prétendant. L'Angleterre reconnaît Philippe V pour roi d'Espagne et des Indes, à la condition que les renonciations des princes français au trône d'Espagne, de Philippe V au trône de France, demeurent une loi inviolable et toujours observée. Le roi de France consent à démolir les fortifications de Dunkerque, à en combler le port et ruiner les écluses, mais il garde la ville et son territoire. Il cède à l'Angleterre, sur la baie et le détroit d'Hudson, les terres occupées par la Compa-

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gnie française de Québec, la moitié française de l'île de Saint- Christophe, l'Acadie entière et l'île de Terre-Neuve. 11 se réserve le droit d'aborder à Terre-Neuve pour la pêche et d'y sécher le poisson sur une ligne de côtes déterminées. Il garde la propriété de l'île du Cap-Breton et de toutes les autres situées dans l'embouchure et le golfe du Saint-Laurent , avec la faculté d'y fortifier des places. L'Espagne abandonne à l'Angleterre, qui le garde encore, Gibraltar, dont l'amiral Rooke s'était emparé en 1 704 par surprise, et l'île de Minorque, à la condition que la religion catholique y soit libre et qu'il soit interdit aux juifs et aux maures d'y habiter ou de s'y réfugier. Pour le commerce, la France consent à la liberté réciproque, à l'égalité de traitement dans les deux pays, pour les marchands de l'un et de l'autre. « Les sujets de part et d'autre paieront les douanes, impôts et droits d'entrée et de sortie accoutumés dans tous les États et provinces de part et d'autre. » Ils jouiront respectivement dans les deux pays des mêmes privilèges, libertés et immunités sans aucune exception. L'Espagne transporte, de la Compagnie française de Guinée à l'Angleterre, Yassicnto,ou\e privilège d'introduire les esclaves nègres dans les colonies espagnoles. La Compagnie française n'avait obtenu ce droit que pour dix années. L'Angleterre se le fait adjuger pour trente ans.

Hollande. — Les États généraux se font remettre les Pays-Bas espagnols pour les restituer à la maison d'Autriche ; mais pour dédommager l'Électeur de Bavière a qui Philippe V avait cédé ces provinces , ils accordent que cet électeur garde provisoirement la souveraineté et les revenus du Luxembourg, du comté de Namur et de la ville de Charleroi, jusqu'à ce qu'il ait été rétabli dans ses États et investi du royaume de Sardaigne. Ils conservent de la haute Gueldre,

province espagnole, ce que le roi de Prusse n'y occupe pas, c'est-àdire Venloo et Ruremonde. C'est aussi comme propriété delà maison d'Autriche qu'ils reçoivent Ypres, Menin, Tournay et les autres villes qui doivent former leur barrière. Ils auront le droit d'y mettre garnison, et des gouverneurs et des commandants, mais sans préjudice des droits et privilèges ecclésiastiques et politiques de l'Empereur. Ils rendent à la France Lille avec toute sa chàtellenie, Aire, Béthune et Saint-Venant, reformant ainsi la chaîne de fer qu'ils croyaient avoir brisée. La liberté de commerce est rétablie entre la France et la Hollande. Ils ne peuvent obtenir de Philippe V aucun avantage du côté des colonies espagnoles.

Poriiii^nil. — Ici les intérêts ne sont pas longs à démêler. Tout se borne pour le roi de Portugal à la souveraineté des deux bords du fleuve des Amazones, et à un règlement de commerce qui interdit aux Français d'aller négocier dans la rivière des Amazones, aux Portugais d'aller négocier à Cayenne.

Prusse. — Le roi de Prusse n'obtient de l'Espagne qu'une partie de la haute Gueldre, c'est-à-dire la ville de Gueldre et ses dépendances, le pays de Kessel et le bailliage de Krickenbeck , qui renforcent son duché de Cléves. Il s'établit hors de France, avec le consentement de Louis XIV, dans la principauté de Xeuchâtel et de Valengin. Il n'obtient rien au détriment de la France. C'est lui, au contraire, qui abandonne à Louis XIV. l'héritage patrimonial de Guillaume IIL la principauté d'Orange et les seigneuries de Chalon et de Chàtelbelin en Franche-Comté. Son plus grand avantage est dans l'article séparé par lequel Louis XIV et Philippe V s'engagent à lui accorder tous les honneurs attachés à la dignité royale, à lui donner le titre de Majesté, à rendre à ses ministres du premier et du second ordre les honneurs

anciens ou nouveaux qu'on rend aux ministres des têtes couronnées. Les Hohenzollern sont enfin sûrs d'être rois.

Duc de Savoie. — Favori particulier de l'Angleterre, le duc de Savoie est évidemment le mieux traité . Il recouvre la Savoie et le comté de Nice dans toute leur intégrité. Il renonce à Briançon et au fort Barraux qu'il convoitait si fort, mais il obtient pour limites, du côté de la France, les sommités des Alpes. A ce titre, il garde aves lesiorts d'Exilles et de Fenestrelles, la vallée de Pragelas, les vallées d'Oulx, de Sezanne, de Bardonache, « et tout ce qui est à l'eau pendante des Alpes du côté du Piémon t ; » mais, par le même principe, il est obligé de céder à la France la vallée de Barcelonnette avec ses douze communautés. Il se fait donner par la France contre l'Empereur la garantie des cessions de territoire que Joseph I'^'' lui avait accordées dans le Montferrat et le Milanais , et la liberté d'élever telles fortifications que bon lui semblera dans tous Jes lieux qui lui ont été cédés par les traités. En cas d'extinction de la dynastie de Philippe V, sa famille est appelée à la succession d'Espagne en vertu de sa descendance d'une fille de Philippe II. Il est lui-même immédiatement investi de la royauté de Sicile.

La maison de Savoie devient, comme la maison de Hohenzollern, maison royale. Le roi de France et l'empereur d'Allemagne restèrent seuls engagés dans cette guerre de succession qui avait tenu l'Europe en armes pendant douze années. Mais Charles VI ne tarda pas à reconnaître que, seul, il n'était pas de force à lutter contre Louis XIV

Le prince Eugène prit le commandement de la dernière armée impériale. Il allait se mesurer de nouveau avec Villars qui s'empara de Fribourg-en-Brisgau. L'honneur du dernier succès de la guerre de succession lui resta.

Le princf Eui;cnc et le duc de Villars qui avaient été les derniers combattants, furent aussi les premiers négociateurs de la paix de Rastadt où, le 26 novembre 1713, ils eurent une première entrevue. Le traité qui porte le nom de cette ville ne fut cependant signé que le 6 mars 17 14. En voici les clauses principales.

L'empereur d'AUernagne se contente des provinces de la domination espagnole qu'il a entre les mains : le royaume de Naples, les présides de Toscane, le duché de Milan, les Pays-Bas.

L'afLiirc des électeurs de Bavière et de Cologne est terminée à leur avantage et à l'honneur de Louis XIV. Les deux électeurs sont rétablis dans tous leurs États, biens, honneurs et dignités, ainsi que tous leurs officiers et domestiques. L'électeur de Bavière reprend son rang et garde le haut Palatinat.

La Sardaigne est abandonnée à l'empereur d'Allemagne. Du côté du Rhin, rien n'est changé à la paix de Ryswick.

Louis XIV, conformément à sa promesse, rend Kehl à l'Empire, le Vieux-Brisach et Fribourg à la maison d'Autriche , il démolit les fortifications françaises établies sur la rive droite du fleuve et reconnaît les nouveaux titres princiers de quelques maisons allemandes ; mais il garde toute l'Alsace, y compris Strasbourg, au sens de Ryswick et non au sens de Munster, et Landau, sa récente conquête, avec ses fortifications. Pour la seconde fois, l'Allemagne reconnaît l'Alsace pour une province française.

Villars devint, comme Turenne, maréchal général.

Les députés de l'Empire ratifièrent le traité d'Utrecht, pour la forme, comme parties intéressées à ce traité, à Bade, en Argonne, où ils se réunirent sur une convocation spéciale.

La capitulation de Barcelone qui ouvrit ses portes au duc de

Berwick, le 13 septembre 17 14, et la soumission de l'île de Majorque que le chevalier d'Asfeld força de reconnaître k royauté de Philippe V, furent les dernières scènes de ce vaste et long drame.

Le 4 mai de cette même année, le duc de Berry était mort sans postérité. L'héritier présomptif de la couronne de France était un entant, le seul fils survivant du duc de Bourgogne, qui s'appelait Louis,, comme son bisaïeul, son aïeul et son jjére, et qui avait le titre de Dauphin. ^■

Le dimanche i*-'"" septembre 17 i), Louis XIV, qui avait survécu à son fils, mort, en 1 711, au château de Meudon, où il vivait dans l'isolement, et à deux de ses petits-fils, entrait aussi dans le sommeil de l'éternité. Voici quelques détails intéressants empruntés aux chroniqueurs contemporains de sa mort et de ses derniers jours.

« Le 10 août 1715, Louis XIV rentrant de Marlyà Versailles était si abattu et si faible, qu'il eut peine à aller de son cabinet à son prie- Dieu. Deux jours après, Dangeau, assistant à son coucher, crut, dit-il, « voir lin homme mort, » tant ce corps vigoureux avait dépéri et maigri en si peu de temps. Il se résigna à prendre quelques précautions, à garder le lit chaque jour pendant quelques heures, à se taire porter chez Mme de Maintenon pour entendre la musique et jouer avec les dames. Mais les affaires n'en souli'rirent pas ; il tenait dans son lit, à leurs jour et heure, le conseil des finances ou le conseil d'Etat, ou travaillait avec chaque ministre en particulier. On n'avait encore aucune inquiétude de mort prochaine, quand, le 24, les médecins jugèrent, à des taches noires, que la gangrène pourrait bien être à sa jambe. Lui-même, frappé d'une grande faiblesse qui lui prit après le souper, fit venir son confesseur. Mais ayant un peu dormi, et le lendemain étant la Saint-Louis, jour de sa fête, il crut

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pouvoir ne rien changer aux usages de cette solennité. Il Lussa les tambours lui donner les aubades accoutumées, et, pour les mieux entendre, il les fit avancer jusque sous son balcon. 11 voulut encore permettre au public d'entrer à son dîner, pendant lequel les vingtquatre violons et les hautbois ne cessèrent de jouer dans son antichambre. Mais dans la seconde partie de la journée il survint une crise décisive. Après un court sommeil, il se réveilla avec une absence d'esprit qui effraya les médecins. Ils déclarèrent qu'il était temps de lui administrer le viatique; lui-même, revenu à la raison, le demanda dans la persuasion qu'il ne lui restait que peu d'heures à vivre.

« La gravité, la majesté, avaient toujours, dit Saint-Simon, accompagné tous les actes de sa vie. 11 avait toujours paru grand dans le malheur comme dans la gloire. Il lui fut donné de le paraître encore davantage dans la mort, et d'une grandeur plus solide que celle que les hommes envient. A partir de l'heure où il reçut les derniers sacrements, on vit constamment en lui la fermeté du chrétien, l'élévation des sentiments du Roi et de l'homme, un détachement sans regret des biens qu'il tallait quitter, une noble fidélité à ses attachements. La mort n'avait pas d'eftroi pour lui; il disait que ce passage si redouté ne lui paraissait pas difficile, maintenant qu'il y touchait. Deux garçons de sa chambre pleuraient au pied de son lit' il les en reprit par ces paroles : « Pourquoi pleurez-vous, est-ce que vous m'avez cru immortel? » Il donna l'ordre de porter son cœur à la maison professe des Jésuites de Paris. « avec h même tranquillité qu'il ordonnait, en santé, une fontaine pour \'ersailles ou pour Marly ». Son point fixe était l'éternité; son confesseur lui demandant s'il souffrait beaucoup, il répondit : « Non, et c'est ce qui me fâche; je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de mes péchés. »

Dés le premier jour, Louis XIV avait tait entrer dans sa chambre, outre les ministres, son neveu, le duc d'Orléans, le duc du Maine, le comte de Toulouse, le duc de Bourbon avec le comte de Charolais son frère et le prince de Conti, tous trois de la maison de Condé, pour leur adresser ses adieux.

Le lendemain, 26 août, Louis XIV se fit apporter le petit Dauphin, le prit sur son lit, l'embrassa et lui dit : « Mignon, vous allez être un grand roi, mais tout votre bonheur dépendra d'être soumis à Dieu et du soin que vous aurez de soulager vos peuples. Il faut pour cela que vous évitiez autant que vous le pourrez de faire la guerre; c'est la ruine des peuples. Ne suivez pas le mauvais exemple que je vous ai donné sur cela; j'ai souvent entrepris la guerre trop légèrement, et je l'ai soutenue par vanité. Ne m'imitez pas, mais soyez un prince pacifique , et que votre principale occupation soit de soulager vos sujets. » On avait retiré l'enfant de dessus le lit, le Roi le redemanda, l'embrassa de nouveau, et, levant les yeux au ciel, lui donna sa bénédiction. Ce spectacle fut extrêmement touchant, dit Saint-Simon; celui qui succéda fut empreint d'une solennité qui provoqua à la fois l'admiration et les larmes. 11 fit approcher de son lit et de son balustre tout ce qu'il y avait de ses officiers dans sa chambre; il leur dit: •< Messieurs, je suis content de vos services, vous m'avez fidèlement servi et avec envie de me plaire. Je suis fâché de ne vous avoir pas mieux récompensés que j'ai fait; les derniers temps ne l'ont pas permis. Je vous quitte avec regret. Servez le Dauphin avec la même affection que vous m'avez servi; c'est un enfant de cinq ans qui peut essuyer bien des traverses; car je me souviens d'en avoir beaucoup essuyé pendant mon jeune âge. Je m'en vais, mais l'État demeurera toujours. Soyez-y fidèlement attachés, et que votre exemple en soit

un pour tous mes sujets. Soyez tous unis et d'accord; c'est l'union et la force d'un État. Suivez les ordres que mon neveu vous donnera. Il va gouverner le royaume, j'espère qu'il le fera bien. J'espère aussi que vous ferez votre devoir et que vous vous souviendrez quelquefois de moi. »

(c A ces dernières paroles, dit un témoin oculaire, nous sommes tous fondus en larmes, et rien ne peut exprimer les sanglots, l'affliction et le désespoir de tous. »

Le mal avait été rapide et foudroyant, incurable. 11 venait d'une gangrène intérieure qu'on n'avait pu combattre, parce qu'on ne l'avait pas devinée.

Il est faux que Mme de Maintenon ait quitté Louis XIV quatre jours avant sa mort. Le 28, elle partit dans la soirée pour Saint-Cyr, afin d'y faire ses dévotions; le lendemain matin, le 29, elle était revenue d'elle-même et de très bonne heure. Le 30, l'intelligence et le sentiirient n'apparaissaient plus qu'à de rares intervalles.

Toute la journée du 3 1 se passa dans l'attente de la mort certaine. On commença le soir, à dix heures, les prières des agonisants. Le lendemain, à huit heures du matin, Louis XIV s'était éteint sans souffrance, comme une lampe où l'huile manque. C'était la fin d'un grand chrétien et d'un grand Roi, la fin d'un grand règne.

Aujourd'hui encore, on dit après Voltaire, le siècle de Louis XIV, tant le xvii« siècle, incarné dans sa personne, a laissé des traces profondes dans l'histoire de France, dans l'histoire de l'Europe.

Un fait particulier qui prouve ce que Louis XIV occupait de place dans le monde, c'est que Charles VI, instruit le premier dans Vienne de sa mort, entrant tout à coup dans la salle où étaient déjà réunis

ses ministres, leur dit simplement ces mots : « Messieurs, le Roi est mort. »

Il ne vint à l'esprit d'aucun d'eux de demander quel roi était mort. Tous comprirent que c'était Louis XIV.

Le moraliste peut et doit reprocher à Louis XIV ses attachements de cœur illégitimes, mais l'histoire qui voit et juge de plus haut, sait qu'il n'a eu qu'une seule et véritable maîtresse qu'il n'a jamais trahie, jamais abandonnée, qu'il a constamment et passionnément aimée, c'est la France.

Il y avait un testament. Louis XIV l'avait remis lui-même au premier président et au procureur général. Un édit en confiait la garde au parlement de Paris. Il tut déposé dans une maraille d'une tour du palais où l'on creusa une niche et sous une porte et une grille de fer dont le greffier en chef eut une clef.

Deux autres clefs étaient aux mains, l'une du premier président, l'autre du procureur général. Que contenait ce testament? En voici la substance.

Louis XIV établit un conseil de régence, dont le duc d'Orléans, son neveu, est le chef, et composé de quatre princes du sang, de cinq maréchaux, des quatre secrétaires d'État et du contrôleur général des finances.

Toutes les grandes affaires qui doivent être décidées par l'autorité du Roi, toutes les nominations, ecclésiastiques, civiles, judiciaires, militaires, seront délibérées en conseil de régence, sans que le duc d'Orléans, chef du conseil, puisse seul et par son autorité particulière, rien déterminer, statuer et faire expédier; en cas de partage des voix, son avis prévaudra. Il ne peut être fait de changement dans le conseil que par la mort, ni être pourvu aux vacances que par le choix du conseil.

« Je suis encore plus i-rançais que Roi, » avait dit Louis Xi\' à Villars, après la victoire de Friedlingen. Toute sa vie justifie ce mot. Ce qu'il poursuivait par la guerre, c'était moins l'agrandissement de sa puissance que l'agrandissement de la France qui lui doit cinq provinces : la Flandre, l'Artois, la Franche-Comte, le Roussillon et l'Alsace. L'Alsace aujourd'hui reperdue! Qui nous la rendra?

Militairement, nous l'avons constaté, c'est Louis XIII qui a fait la conquête du Roussillon. Mais, diplomatiquement, c'est Louis XR qui a obligé l'Espagne de signer la cession définitive de cette province à la France.

A l'heure où s'ouvrait le régne de Louis XV, avec la régence du duc d'Orléans, la situation générale de l'Europe n'était plus ce qu'elle était à l'heure où s'ouvrait le régne de Louis XIII, avec la régence de Marie de Médicis. De 1610 à 17 15, cette situation s'était profondément modifiée.

La France s'était considérablement agrandie. L'Espagne, au contraire, s'était beaucoup amoindrie. Mais la maison de Bourbon y avait remplacé la maison d'Autriche. Un petit-fils de Louis XR occupait le trône de Philippe II, l'éternel ennemi de Henri IV, et régnait à Madrid.

Devenu, le 14 janvier 17 14, veuf de la princesse Gabrielle de Savoie, fille de Victor-xAmédée II, Philippe V s'était remarié, la même année, avec la princesse Éfisabeth, nièce de François Farnése, duc de Parme.

D'un caractère ambitieux et remuant, la reine Elisabeth que conseillait le cardinal Jules Alberoni, son compatriote, devait exercer une action, souvent décisive, dans le gouvernement de l'Espagne ; action, plus fréquemment défavorable que favorable à la France.

En cette même année 17 14, à la mort de la reine Anne, décédée, comme Guillaume III, sans laisser d'héritier, la couronne d'Angleterre était entrée dans la maison de Hanovre, qui la possède encore, par l'avènement au trône des Tudors et des Stuarts, de Georges P'', arriére-petit-fils, par sa mère, de Jacques P''.

Enfin, pendant la guerre de succession, s'étaient produits deux faits qui devaient avoir un jour de graves conséquences.

En 1700, l'empereur Léopold I^"" avait accordé le titre de roi de Prusse à l'électeur de Brandebourg, Frédéric de Hohenzollern, premier du nom, sous ce titre que le traité d'Utrech avait définitivement reconnu à son fils, Frédéric-Guillaume F''.

Qui pouvait prévoir, à ce moment-là, qu'un descendant de Cq Frédéric-Guillaume serait couronné empereur d'Allemagne dans le palais de Versailles, et reprendrait à la France, avec Strasbourg, conquête de Louis XIV, Metz, acquisition de Henri II?

Dans la même période, Victor-Amédée II, duc de Savoie, devenait roi de Sicile, titre qu'il devait échanger plus tard contre celui de roi de Sardaigne.

Qui pouvait également supposer alors qu'un descendant de ce Victor-Amédée deviendrait roi d'Italie et transférerait sa capitale de Turin à Rome, où le Quirinal se dresse, menaçant, en face du Vatican?

Il y avait eu trois règnes successifs, grands à des titres divers, glorieux dans des conditions différentes, mais grands et glorieux, ceux de Henri IV , de Louis XIII et de Louis XIV. Seulement la France était montée si haut que, selon les lois de l'histoire et de l'humanité, que, selon la régie habituelle des nations et des empires, elle était fatalement condamnée à s'arrêter dans cette marche ascendante.

Le régne de Louis XV n'a donc eu ni l'éclat, ni le prestige des trois régnes qui l'avaient précédé.

Ce régne n'a pas eu cependant que des revers, il a eu aussi des succès, et s'il a vu s'amoindrir la France coloniale, il a vu s'agrandir la France continentale, il a vu la réunion très importante de la Lorraine au domaine de la Couronne, domaine que la conquête de l'île de Corse a augmenté et complété, dans la même période.

Comme Louis XIII, comme Louis XIV, Louis XV était mineur, n'était qu'un enfant, lors de son avènement au trône de France.

Comme sous Louis XIII, comme sous Louis XIV, il y eut une régence. Seulement ce n'est pas sa mère, déjà descendue dans la tombe, qui fut Régente. Le Régent fut Philippe de Bourbon, duc d'Orléans, né à Saint-Cloud, en 1674, alors âgé de plus de quarante ans.

Surpris par une mort tragique, Henri IV n'avait pas fait de testament et Marie de Médicis, sa veuve, mère de Louis XIII, était devenue Régente sans discussion, sans difficulté, par la décision du parlement de Paris.

Louis XIII avait fait un testament que ce même parlement de Paris avait pour ainsi dire cassé, mais qui avait été plutôt modifié en prin-. cipe qu'annulé en fait, puisque ses dispositions principales, la régence d'Anne d'Autriche, la lieutenance générale du duc Gaston d'Orléans et la prédominance ministérielle du cardinal de Mazarin avaient été réalisées.

Le testament de Louis XIV fut encore moins respecté. Dans ce testament, il n'enlevait pas la régence au duc Philippe d'Orléans, qui, ayant épousé mademoiselle de Blois, sa fille légitimée, était à la fois son gendre et son neveu, mais il confiait la garde et l'éducation de Louis X\" au duc du Maine, Louis-Auguste de Bourbon, assimilé aux princes du sang, avec le comte de Toulouse, par actes de 17 14 et de 171 3 et trére de la duchesse d'Orléans, fille comme lui de la marquise de Montespan,

Le 2 septembre 171 5, le parlement de Paris décidait que la régence appartiendrait sans conditions et sans restrictions au duc d'Orléans. Le duc du Maine, qui perdit bientôt après sa qualification de prince du sang, n'eut même pas le commandement de la maison militaire et civile de Louis X\' , commandement que Louis XI\' lui avait attribué.

Les premières années du règne du Louis XV sont donc les années de la régence du duc d'Orléans. Ce prince, qui s'était brillamment distingué à la guerre, sous Louis XIV, était doué de grandes qualités personnelles; son tort, ou plutôt son malheur, a été d'avoir eu pour

précepteur le trop célèbre Guillaume Dubois, qui fut plus tard son premier ministre.

Instruit et intelligent, mais sans scrupule, sans conscience, ni comme homme public, ni comme homme d'Église, ni comme homme privé, Dubois, qui fut honoré du cardinalat qu'il n'honorait pas, a devant l'histoire et la postérité la véritable responsabilité des scandales de la Régence.

Le duc d'Orléans était le portrait vivant de Henri IV, ressemblance que le duc de Nemours, l'un des fils de Louis-Philippe I^"". a également au même degré. Il ramena la Cour du palais de Versailles au palais des Tuileries où Louis XV lut installé, le 30 décembre 1715. On lui en sut gré dans Paris où il tut aussitôt populaire, dans Paris qui déplorait l'absence systématique du Roi depuis que les troubles des deux Frondes en avaient éloigné Louis Xl\'.

La situation extérieure était très simplifiée. Elle vient d'être indiquée.

Des descendants de Jacques II essayèrent bien encore de reprendre possession de la couronne d'Angleterre, si enviable. iMais ils échouèrent dans toutes leurs tentatives. L'un d'eux, Jacques III, s'efforça d'obtenir le concours de la France. Le duc d'Orléans, qui voulait surtout qu'une paix durable lui permît d'améliorer la situation financière du royaume dont il avait la régence, tourna habilement et sagement cet écueil. Il lui donna ses sympathies, m.iis il ne lui accorda aucun concours ostensible, qui eût été la violation de l'une des clauses importantes du traité d'Utrecht.

L'administration du royaume avait été divisée par le duc d'Orléans en six conseils, celui des affaires ecclésiastiques, celui de la guerre.

celui de la marine, celui de l'intérieur, celui des affaires étrangères, et enfin celui des finances.

Ce dernier conseil était présidé par le maréchal de France Adrien- Maurice, duc de Noailles, qui avait épousé Françoise d'Aubigné, nièce de Mme de Maintenon. C'est ce mariage qui a fait entrer le beau château de ce nom dans cette illustre famille.

Le duc de Noailles fit de grands, de louables et consciencieux efforts pour fonder le crédit public, que les dépenses forcées d'un long état de guerre avaient compromis, et ranimer le commerce et l'industrie dont ce même état de guerre avait ralenti l'activité.

Ces efforts n'aboutirent, malgré quelques réformes utiles, quelques améliorations heureuses, qu'à des résultats incomplets et partiels. C'est alors qu'apparaît Jean Law de Lauriston, fils d'un riche orfèvre d'Edimbourg, esprit inventif et hardi, mais aventureux. Il s'offrit au duc d'Orléans, qui aimait les nouveautés, comme un sauveur, lui fit accepter ses plans financiers et créa d'abord une banque privée d'escompte et de circulation, ensuite la Compagnie d'Occident dont l'action rayonnait des lacs du Canada aux bouches du Mississipi , compagnie qui fut créée par lettres-patentes du mois d'août 1717, et qui devint bientôt la Compagnie des Indes.

Le succès de cette Compagnie fut phénoménal. Il y eut de la folie dans l'accaparement de ses actions; c'est alors que l'agiotage dont la rue Quincampoix a été le premier théâtre, s'introduisit dans Paris où il a toujours son temple.

Ce ne fut pourtant qu'une grande aventure financière de plusieurs années. Après l'affolement de la confiance vint l'affolement de la défiance. Aux bénéfices immenses succédèrent les immenses ruines. Un jour, le peuple de Paris voulut lapider jusque dans

le Palais-Royal, Law, qui avait eu un instant le poste de contrôleur général des finances , qui s'enfuit de France tout à fait discrédité, et qui mourut, en 1729, dans la pauvreté, à \'enise, où il s'était retiré.

Il ne restait pas que des ruines de toute cette féerie dont nous avons indiqué, dans un seul et même tableau, le commencement, le milieu et la fin, pour ne plus avoir à nous occuper de ce triste épisode; elle avait eu pour résultat final la liquidation des dettes qui grevaient l'agriculture, un élan nouveau donné à l'esprit de colonisation, en même temps qu'elle avait rendu plus d'élasticité au crédit et plus d'activité au commerce.

Des questions d'ordre intérieur de nature diverse, moins importantes que la question financière, appelèrent bientôt l'attention du duc d'Orléans. On le sollicita de convoquer les États généraux pour les examiner, les discuter et les résoudre. Il s'y refusa absolument, bien résolu qu'il était de transmettre intact a Louis XV le pouvoir royal dont il avait reçu le dépôt de Louis XIV.

Le duc d'Orléans sentait très bien que cette demande de convocation des États généraux masquait une pensée d'opposition, et qu'elle cachait l'espoir d'arriver à un amoindrissement de la puissance royale. Il régla donc d'autorité le seul débat d'ordre intérieur qui lui parut appeler une solution immédiate ; débat que les princes de la maison de Condé avaient soulevé. Il cassa par une loi du 8 juillet 1717, les déclarations de Louis XIV qui assimilaient les légitimés aux princes du sang, ce qui leur avait créé un droit éventuel à la couronne de France, droit contraire aux lois traditionnelles de la monarchie.

Les princes de la maison de Condé, ayant alors une situation

importante dans l'État, étaient au nombre de trois : Louis Henri, duc de Bourbon; Charles, comte de Charolais; Louis Armand, prince de Conti.

Tous trois furent membres du conseil de Régence.

La réclamation des princes du sang, demandant le maintien de leurs privilèges et de "leurs droits, à l'exclusion des légitimés, était juste ; elle en fit naître une autre qui était au moins inopportune, intempestive.

Les princes du sang venaient naturellement dans la hiérarchie, après le Roi. Dans l'ancienne monarchie, la qualification et le titre de prince n'appartenaient qu'à eux. Ce titre et cette qualification n'existaient pas, si ce n'est à de rares exceptions, et par l'effet de circonstances spéciales, même dans la haute noblesse où le titre et la qualification de duc primaient toutes les autres qualifications et tous les autres titres.

Les membres des grandes familles qui portaient réguUérement le titre et la qualification de princes, les tenaient, non de lettres patentes royales, mais généralement du saint empire romain germanique. Ce titre et cette qualification étaient donc d'origine étrangère.

La haute noblesse se divisait en familles historiques, comme celle de Montmorency, et en familles illustrées, comme celle de Noailles. Elles étaient généralement les unes et les autres, en possession d'un duché pairie. Il était rare qu'il y en eut deux dans la même maison.

Les titulaires des duchés pairies venaient immédiatement, dans la hiérarchie, après les princes du sang.

A l'instigation du duc de Saint-Simon, qui eut de l'originalité et de l'influence à la cour, sans y occuper une grande situation officielle , les titulaires des duchés pairies prétendirent

aussi recouvrer leurs vieux privilèges, leurs vieux droits, depuis longtemps oubliés, et ramener la France à une sorte de féodalité nouvelle.

Le duché-pairie dont le duc de Saint-Simon était titulaire, ne datait que de 1655. C'est Louis XIII qui avait créé ce duché-pairie en faveur de Claude deRouvroi, père de l'historien.

L'heure était singulièrement choisie pour ouvrir un pareil débat et entreprendre une pareille croisade; déjà la révolution de 1789 frappait à la porte du palais de Versailles et du palais des Tuileries, déjà la soirée du 4 août était marquée au cadran du siècle.

Des préoccupations plus graves appelèrent l'attention du duc d'Orléans sur la situation e.\térieure. La France n'avait pas d'allié. L'Espagne elle-même lui était plus hostile que tavorable.

Devenu tout à fait espagnol, Philippe V oubliant qu'il avait été duc d'Anjou, rêva de déchirer le traité d'Utrecht, au profit de l'Espagne. C'était la rupture de la paix de l'Europe.

Le duc d'Orléans, qui redoutait les maux de la guerre, essava de détourner Philippe Y de ses ambitieux desseins. Il n'v réussit pas. C'est alors que, sur l'avis de Dubois, qui n'était encore que son conseiller officieux et intime, il rechercha l'alliance de deux autres puissances, l'Angleterre et la Hollande. Il v eut la triple alliance, qui devint bientôt la quadruple alliance par l'accession de l'Allemagne ou de TAutriche à cette ligue formée contre l'Espagne.

Avant que la quadruple alliance pût agir, il v eut quelques incidents qui sont à signaler.

C'est sous la régence du duc d'Orléans qu'un souverain, qui

devait devenir un grand empereur et qui était déjà un grand

prince, le czar Pierre I^'', vint en France où il ne fit qu'une rapide apparition.

L'année suivante, en 1718, Antoine Giudice, duc de Giovenuzzo, prince de Cellamare, ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne à Paris, fut convaincu de s'être mêlé à un complot formé contre le duc d'Orléans. Il fut reconduit à la frontière. L'âme de ce complot était la duchesse du Maine. On l'arrêta ainsi que son mari. Mais on rendit bientôt la liberté à l'un et à l'autre, car il fut démontré que dans toute cette affaire, le côté ridicule l'avait emporté sur le côté dangereux.

Depuis, la duchesse du Maine, Bénédicte de Bourbon, tint à Sceaux une sorte de cour, semi-politique, semi-littéraire, qui devint le centre de réunion des mécontents.

Le duc d'Orléans, comme Louis XIV, comme Louis XIII comme Henri IV, eut à soutenir des démêlés avec le parlement de Paris.

Un édit du II mai 17 18 avait ordonné la refonte des monnaies. Le parlement de Paris qui jamais n'avait renoncé sincèrement à exercer un pouvoir politique, s'immisça dans cette affaire.

Mais le duc d'Orléans n'entendait pas céder. On prépara au palais des Tuileries pour le 26 août 1718, un lit de justice qui avait été précédé d'un conseil de régence.

Le parlement de Paris, introduit en présence de Louis XV, encore mineur, n'obtint même pas le droit de remontrance. Il dut se soumettre. Bientôt après on supprima les conseils établis au commencement de la régence, on les remplaça par des secrétaires d'État.

Dubois n'était encore qu'abbé; il n'en fut pas moins le personnage

le plus considérable du gouvernement dans cette nouvelle organisation du pouvoir.

La quadruple alliance porta ses fruits prévus. Le 9 janvier 17 19, la France déclarait, après l'Angleterre, la guerre à l'Espagne dont la défaite amena la disgrâce du cardinal Alberoni.

Philippe V accepta, le 26 janvier 1620, les conditions de paix que lui offrait la quadruple alliance.

C'est après la déroute militaire de l'Espagne que se produisit la déroute financière de Law.

Puis, Law oublié, on reparla de la bulle Unigeiiiiiis contre laquelle avait constamment protesté le cardinal Louis-Antoine de Noailles , archevêque de Paris , et on en reparla si bien que pour foire cesser l'agitation dont cette discussion était la source dans le clergé, dans l'Université, à la Sorbonne, dans le parlement et dans le peuple, il ne fallut rien moins qu'une ordonnance royale du 4 août 1720, qui en prescrivit l'acceptation à tous les princes de l'Église.

Cependant le cardinal de Noailles persista dans sa résistance et la paix de l'EgUse ne fut définitivement rétablie qu'en 1728, lorsqu'il se résigna à accepter, à son tour, sans réserve, la bulle Unigenitus, qui fut enregistrée, le 5 avril 1730, comme loi de l'Etat, dans un lit de justice que tint Louis XV.

L'ordonnance royale du 4 août 1720 avait déjà été un triomphe pour le Saint-Siège. L'édit du 3 avril 1730 compléta ce triomphe.

Dubois avait contribué à ce résultat, qui assurait la paix de l'Église. Il se fit donner d'abord l'archevêché de Cambrai par le duc d'Orléans, puis le chapeau de cardinal par Innocent XIII, la situation officielle de premier ministre, la présidence de l'assemblée du clergé et un

fauteuil à rAcadémie française, fortune qui égalait celle du cardinal de Richelieu et du cardinal de Mazarin.

Çubois n'avait certes ni les talents, ni les vertus de ces deux, grands ministres. Son élévation n'était pas justifiée par ses services, et bien qu'il pût se glorifier d'avoir travaillé avec habileté, avec succès, au rétabhssement de la paix en Europe, à la restauration de la paix dans l'Eglise de France, on s'étonna, on s'indigna de cette élévation aussi extraordinaire que rapide. Seulement, comme toujours, la médisance dépassa la vérité et devint de la calomnie.

Devenu premier ministre, Dubois se hâta de réinstaller Louis XV dans le palais de Versailles, afin de l'éloigner des agitations de Paris. La régence du duc d'Orléans allait cesser.

Le 19 février 1723, Louis XV fut déclaré majeur. Il avait déjà été sacré à Reims, le 25 octobre 1722. A cette occasion, le duc d'Orléans à Saint-Cloud, le duc de Bourbon à Chantilly, donnèrent des fêtes somptueuses. C'était leur devoir de premiers princes du sang.

Le duc d'Orléans mourut d'apoplexie foudroyante, le 2 décembre 1723. Son mauvais génie, Dubois l'avait précédé dans la tombe, le 2} août 1723. La situation devenait ainsi tout à fait nouvelle. La régence, qui disparaissait en droit, disparaissait aussi en fait, par ces deux morts se suivant à si peu d'intervalle.

Louis XV, dans les premières années de son règne de lait, montra plus de bonté de cœur, plus de loyauté de caractère que de virilité d'esprit. Il se fit aimer par ses qualités privées plus qu'il ne se fit admirer par ses actes publics. Il n'oublia jamais les services rendus à la royauté par les familles déchues de leur splendeur passée, comme le prouve la lettre autographe suivante qu'il adressa de Versailles, le 13 décembre 1760, à Louis-Charles de Lorraine, comte de Brionne,

grand écuyer de France, et que nous donnons prématurément à cette place pour indiquer, sans plus tarder, combien son cœur était affectueux.

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Louis XV réalisa sa promesse, l^a charge de grand écuyer de France fut donnée en 1761, à l'un des fils du comte de Brionne, à Charles de Lorraine d'Elbœuf, qui devint prince de Lambesc, émigra à la révolution, et mourut en 1823 en Autriche.

Après la mort du duc d'Orléans, qu'avait devancée la mort de Dubois, le pouvoir ministériel passa, en apparence, au duc de Bourbon, qui devint officiellement premier ministre, et, en réalité, au cardinal de Fleury, ancien précepteur de Louis XV, qui eut dans ses attributions spéciales le département des affaires étrangères.

Du reste, le duc de Bourbon dut bientôt se retirer, par ordre de Louis XV, dans son château de Chantilly. Cette révolution de palais s'était accomplie le ii juin 1726. Le cardinal de Fleury restait seul maître de la situation. Ce n'était pas un homme de génie, mais c'était un sincère ami du Roi et de la France. Ces deux sentiments suffirent à le guider, dans le gouvernement des affaires de l'État, toujours avec prudence, quelquefois avec bonheur.

Avant cet incident, Louis XV, quoique fiancé à une infante d'Espagne, fille aînée de Philippe V, qui était à Paris et qui fut renvoyée à Madrid, avait épousé, en 1725, la princesse de Pologne, Marie Leczinska, dont le père n'avait plus ni couronne, ni fortune.

Louis XV n'avait que quinze ans, la fille de Stanislas Leczinski en avait vingt-deux. Ce mariage sans éclat devait avoir un résultat inattendu, inespéré. Il devait donner un jour la Lorraine à la France.

L'Espagne se montra très froissée de la rupture inopinée du projet de mariage de Louis XV avec l'Infante dont la main avait été demandée et accordée sous la régence du duc d'Orléans. La paix de 1720 n'avait pas réglé toutes les questions en suspens entre l'Espagne, l'Autriche et l'Angleterre. La solution de ces questions avait été réservée à un congrès qui devait se réunir à Cambrai, dans le palais des archevêques. Ce congrès ne s'était pas encore assemblé le i^'' janvier 1724.

Lorsque ce congrès commença à délibérer, le décor était changé

sur le théâtre de l'Europe. Philippe V et Charles VI s'étaient entendus ensemble. La quadruple alliance était rompue.

Il se forma deux ligues. Dans l'une d'elles, la France se trouvait associée à l'Angleterre, à la Hollande, au Danemark, à la Suéde et à la Prusse qui commençait à entrer sérieusement en scène. Dans l'autre figurait la Russie, à côté de l'Espagne et de l'Autriche. Le tableau était véritablement nouveau.

On fit alors en France une levée extraordinaire de soixante mille hommes dans laquelle on peut voir la première conscription. L'édit de Louis XV qui l'avait décrétée, est du 26 février 1726. C'était le prologue d'une nouvelle et grande guerre générale. Elle tut évitée à la satisfaction de toute l'Europe.

Le cardinal de Fleury eut l'habileté de décider les puissances entrées dans l'une ou l'autre ligue, à signer à Paris, le 31 mai 1727, des préliminaires de paix. L'Europe devait ainsi son repos menacé à la sagesse et à l'activité de la France. Le congrès de Cambrai dissous, sans avoir rien réglé, rien décidé, devait être remplacé par un congrès de Soissons.

Il n'y eut finalement qu'un traité de Séville, du 29 novembre 1729, entre la France, l'Angleterre et l'Espagne.

Ce repos ne fut pas de longue durée. Bien des négociations se croisèrent et s'entrecroisèrent, qui toutes pouvaient amener la rupture de la paix. L'Espagne avait ses exigences. L'Autriche, qui était restée en dehors du traité de Séville, et dont le nom était substitué à celui d'Allemagne, bien que ce fût encore l'Empire, demandait surtout qu'on adhérât à ^a pragmatique sanction que la diète de Ratisbonnc avait acceptée et garantie, le 11 janvier 1732.

Ce qu'on nommait ainsi, c'était une ordonnance de Charles VI sur

36o LES BOURBONS DE FRANCE

les affaires. Cette ordonnance décidait que lorsqu'il mourrait sa fille Marie-Thérèse hériterait de tous les États de l'Empire, à l'exclusion des filles de son frère Joseph.

Marie-Thérèse, qui avait épousé, en 1736, le duc François de Lorraine, devait, en effet, succéder à son père comme impératrice d'Allemagne, reine de Hongrie et reine de Bohême, titres qu'allait lui reconnaître, en 1648, le second traité d'Aix-la-Chapelle. Ce traité dénoua, à son jour et à son heure, la guerre dite guerre de la succession d'Autriche, guerre à laquelle allait être mêlée la France, et dans laquelle allait intervenir toute l'Europe.

Mais avant la guerre de la succession d'Autriche, il y eut la guerre de Pologne.

Le point de départ de cette nouvelle mêlée était en Pologne. Le i^'"' février 1733, mourut Auguste II, qui avait remplacé Stanislas Leczinski, depuis retiré en France, au château de Chambord.

Stanislas Leczinski partit aussitôt pour Varsovie où il reçut un accueil enthousiaste. Il ne devait cependant pas réussir à recouvrer son trône de Pologne. Une ligue du Nord s'était formée, à la mort d'Auguste II, entre l'Autriche, la Russie, le Danemark, la Prusse et la Saxe. La France, pour combattre cette ligue, envoya deux armées, l'une sur le Rhin, l'autre sur les Alpes.

Il y avait eu des luttes en Italie et en Allemagne, mais pas de résultats décisifs. Le cardinal de Fleury eut l'heureuse idée d'entamer secrètement des négociations particulières avec l'Autriche. Ces négociations, qui devinrent officielles, amenèrent la signature du traité de Vienne, du 18 novembre 1738.

Ce traité, qui terminait la guerre de Pologne, assurait à la France

la possession du duché de Lorraine qu'elle avait souvent conquis, longtemps occupé, mais qui ne lui était jamais resté.

On faisait abandon de ce duché à Stanislas Leczinski, en compensation de sa renonciation au trône de Pologne. 11 était stipulé qu'à sa mort sa fille, Marie Lec/inska en hériterait, et qu'il serait alors réuni au domaine de la couronne. C'est ce qui devait être réalisé en 1766. Ce résultat était considérable et compensait bien des sacrifices. 11 y avait un siècle que la France le poursuivait et il suffirait à lui seul a illustrer le régne de Louis XV.

La guerre de Pologne était à peine terminée que la l-'rance se vit à la veille d'être mêlée à une guerre maritime et coloniale qui intéressait, surtout à l'origine, l'Espagne et l'Angleterre. Cette tempête fut momentanément détournée par un autre orage. La mort de Charles VI, survenue le 20 octobre 1740, fit éclater la guerre continentale de la succession d'Autriche. Dans cette guerre, la Prusse alhit jouer l'un des premiers rc)les a\ec Frédéric II, que l'histoire appelle Frédéric le Grand, et qui a compté parmi ses flatteurs Voltaire, l'un des personnages de l'époque.

La France aurait pu rester étrangère à cette sanglante mêlée, puisqu'elle avait adhéré, par le traité de Vienne de 1738, à la pragmatique sanction. Mais un petit-fils de Fouquet, Charles-Louis- Auguste Fouquet, duc de Belle-Ile et maréchal de France, entraîna Louis X\' et le cardinaldeFleury à soutenir les droits contestables du duc Charles de Bavière contre les droits incontestables de Marie- Thérèse.

Le duc de Bavière, qui mit la Prusse avec la France et l'Espagne dans ses intérêts, prit même, sous le nom de Charles VII, le thre d'empereur d'Allemagne. L'Angleterre, où régnait alors Georges II,

fils et successeur de Georges l", se mit du côté de Marie-Thérèse qui ne tarda pas à avoir d'autres puissants alliés. •

Le cardinal de Fleur}' ne vit pas le dénouement de la guerre de la succession d'Autriche. Il mourut le 29 janvier 1743, lorsqu'elle était dans toute sa gravtté, mélangée de succès et de revers, de plus de revers que de succès pour la France, qui allait être envahie du côté de l'Alsace et du côté de la Lorraine, lorsque Louis XV, se souvenant du chef de sa dynastie, Henri IV, de son bisaïeul Louis XIV, se rappelant que Louis XIII lui-même, qui n'était pas un homme de guerre, avait participé à des sièges et à des campagnes, prit la mâle résolution de se montrer à l'armée. Il se rendit d'abord au camp de Lille, puis il conduisit un corps d'armée en Alsace, laissant en Flandre le comte Hermann Maurice de Saxe, qui était entré, sous la régence du duc d'Orléans, au service de la France où il obtint, en récompense deservices militaires, le maréchalat.

Louis XV arriva à Metz le 4 août 1745; quatre jours après il y tomba dangereusement malade. Cette nouvelle, bientôt répandue dans Paris, causa une désolation générale.

Le peuple était d'autant plus inquiet qu'il voyait partir, pour aller retrouver à Metz Louis XV que l'on disait mourant, la reine, le dauphin, alors âgé de seize ans, les princes du sang.

On exigea que l'on affichât d'heure en heure, et dans tous les quartiers de Paris, le bulletin de santé du Roi. Il y eut des prières dans toutes les églises pour son rétablissement.

C'est alors que le poète des Halles, Vadé, donna à Louis XV le surnom de Bien- Aimé, qui fut répété par le peuple et qui lui est resté ■ dans l'histoire.

La dernière heure de Louis XV n'était pas venue. Il était sauvé,

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