LES BOURBONS ET LA BFSSTE
d'affaires Les ministres étrangers ne sont à sa portée que les jours de cour et ne peuvent guère luiparleralorsqu'en répondant àce qu'il leur dit. Ils sont obligés de recourir aux princes de Bezborodko et Kourakin, »
N'osant s'aventurer seul dans une cour où tout était difficultés et périls, Saint-Priest demanda à deux de ses compatriotes, émigrés comme lui, résidant depuis longtemps en Russie, d'y guider ses premiers pas. L'un était le comte de Ghoiseul- Gouffier, nommé par l'empereur, directeur des arts, admis à ce titre à sa table et dans son intimité, l'autre le marquis de la Ferté-Meun. C'est à ce dernier que d'Esterliazy, obligé d'abandonner la direction des affaires du roi à Saint- Pétersbourg, l'avait remise. Ils semblaient être tous deux en mesure de seconder les efforts de Saint-Priest, de contribuer au succès de sa mission.
Il s'aperçiit bientôt qu'il n'y avait pas à compter sur leur crédit. La Ferté voyait assez facilementle prince chancelier. « Mais, ce dernier ne fait aucun état de ses offices ^ ». Quant à Ghoiseul,
1. Une lettre écrite à l'empereur par la Ferté, le 17 juillet 1797, peut expliquer pourquoi il ne jouissait d'aucun crédit à Pétersbourg. Il avait aliéné son indépendance en sollicitant humblement des secours : « Je me trouve. Sire, absolument sans aucunes ressources , ne pouvant même subvenir aux besoins du ministère dont je suis chargé... Votre Majesté
^^ outre qu'il est d'une paresse et d'une négligence extrêmes, il est encore extrêmement en réserve par la crainte de déplaire. Je ne dissimulerai pas à Votre Majesté qu'elle ne doit y compter que pour les choses où il ne craindra pas de se compromettre. Il prétend que l'empereur est fort difficile à voir. Il est du moins certain que ce prince veut en un instant et ne veut pas. »
En cet état de choses, ilnerestaitàSaint-Priest d'autre ressource que celle d'agir seul. C'est ce qu'il fit. Il s'aboucha avec le prince Bezhorodko. En souvenir de leurs relations passées, il lui demanda de solliciter pour lui l'honneur d'une audience impériale. Il lui exposa les divers objets dont il désirait entretenir le tzar. Il obtint des promesses encourageantes.
De ces objets, celui qui appelait le plus impérieusement une solution, concernait la petite armée du roi. Quelquesheures après Saint-Priest, était arrivé à Saint-Pétersbourg un gentilhomme français, le baron de La Rochefoucauld, chargé de lui remettre une lettre du prince de Coudé. Dans cette lettre datée d'Uberlingen, le commandant des troupes royales parlait sans détours
ne permettra sans doute pas que le gentilhomme qu'elle a publiquement assuré de sa protection, et accordé (sic) en quelque sorte un caractère public, tombe dans le dernier degré de l'indigence après en avoir supporté les approches dans le silence et avec résignation. »
de la pénible situation clans laquelle il se trouvait. Entretenue jusque-là aux frais de l'Angleterre et de rAutriclie, son armée, dont ces deux puissances considéraient le concours comme désormais inutile, allait être licenciée. Déjà, les Anglais l'avaient abandonnée en accordant aux soldats une gratification égale à six mois de solde. Les Autrichiens annonçaient qu'ils cesseraient de pourvoir à ses besoins, le 1" septembre suivant. Les derniers défenseurs de la royauté proscrite étaient donc réduits à se disperser s'ils n'étaient promptement secourus.
Dans cette détresse, le prince de Gondé avait eu l'idée de s'adresser à l'empereur de Russie pour le supplier de prendre à son service ces quelques milliers de braves gens, soit qu'il voulût les enrôler sous ses drapeaux, soit qu'il préférât leur assurer un établissement sur les bords de la mer d'Azof et en former une colonie, ainsi que le leur avait olïert déjà, en 1793, l'impératrice Cathetherine. N'ayant pas encore reçu de réponse, Gondé invitait Saint-Priest à obtenir du tzar que son corps ne fût pas licencié. La Rochefoucauld avait ordre de rapporter une solution à Uberlingen, où elle était anxieusement attendue par ceux des membres de l'armée qui n'osaient rentrer en France.
La requête de Gondé figurait déjà parmi les
instructions que Saint-Priest avait reçues à Blankenberg. Sa lettre n'eut donc d'autre effet que de rendre l'envoyé du roi plus impatient d'aboutir. Malheureusement Paul ?' ne se pressait pas d'accorder l'audience sollicitée de lui. Saint-Priest avait vu Bezborodko, pour la première fois, le 25 juillet. Quand il le revit le 8 août, la réponse qu'il espérait ne lui fut pas donnée. Le chancelier lui apprit cependant qu'aussitôt après avoir reçu l'avis du désir exprimé par Gondé, le tzar avait chargé M. d'Alopéus, son ministre à Dresde, d'aller conférer avec ce prince. Bien que ce fût quelque chose, c'était loin d'être tout ce que souhaitait Saint- Priest. Il en fit la remarque. Mais le langage de Bezborodko ne put apaiser son impatience. Bezborodko n'avait-il pas osé dire dans l'entretien que la France n'était « nullement disposée pour les Bourbons ».
Le même jour, Saint-Priest fut reçu par le vice chancelier. Les paroles du fonctionnaire impérial accrurent ses inquiétudes. Kourakin pensait que son maître ne voudrait pas donner satisfaction au roi de France sur tous les objets que Saint-Priest était chargé de lui présenter. Sous l'empire de ces inquiétudes et après avoir sondé les dispositions des ministres russes, l'envoyé du roi écrivait à Blankenberg le 9 août :
(f Je ne dois pas dissimuler à Votre Majesté que l'empereur Paul n'a pas d'autre ultérieure intention que de tenir en Europe une balance imaginaire sans vouloir se compromettre d'aucunes suites. Il en résulte que la considération à laquelle Catherine seconde avait élevé sou empire décroît visiblement. Ses voisins voient clairement qu'ils n'ont plus rien à espérer ni à craindre de la Russie dont l'armée est désorganisée et les finances épuisées et ils agissent en conséquen-ce. »
Plusieurs jours s'écoulèrent. Le 15 août, Saint-Priest n'avait pas encore obtenu son audience. Il lui revenait que l'empereur était indécis surla forme qu'il convenait d'y donner. Dans la soirée de ce jour, il assistait à un bal au palais de Pawlowski, au souper qui suivit. Mais le tzar ne lui adressa pas la parole. La fête touchait à sa fin. Il allait se retirer déçu et attristé, quand un chambellan vint l'inviter à se rendre à la réception diplomatique qui devait avoir lieu au palais le lendemain dans la matinée. Il n'eut garde d'y manquer, encore qu'il n'espérât pas être admis dans une audience publique, à exposer en détail l'objet de sa mission. Mêlé aux ministres étrangers, il attendait que le tzar parût. Tout à coup il entenditprononcerson nom. C'était l'introducteur des ambassadeurs qui l'appelait. Il le suivit
et lut conduit ainsi dans le cabinet de Tempereur.
Une cordialité qui le surprit fut le trait caractéristique de l'accueil de Paul 1". Après avoir lu la lettre du roi, dont Saint-Priest était porteur, le tzar mit l'entretien sur sa mère Catherine.
^' — Elle s'est toujours montrée favorable à la bonne cause, dit Saint-Priest; elle avait fini par armer pour la soutenir.
» — Trop tard, objecta l'empereur; on ne serait pas arrivé à temps.
» — Votre Majesté croit-elle la paix certaine?
> — A peu près.
» — N'est-ce pas pourtant l'avis de Votre Majesté qu'il faut se préparer à une rupture nouvelle, et tenir le roi en mesure d'agir, d'attendre les événements avec convenance et sûreté? »
C'est ainsi que l'entretien s'engagea à fond.
Le tzar ne se refusait pas à accorder à Louis XVIII un asile et des ressources pour y vivre. Il accepta des mains de Saint-Priest une note, que ce dernier tenait prête à tout événement, dans laquelle il demandait que le château de Gevers fût mis à la disposition de son maître, ainsi qu'un traitement annuel pour lui, poursafamille, pour les gentilshommes qui viendraient y vivre à ses côtés, et pour ses gardes du corps qu'il avait le dessein d'y appeler. Malgré ce que pouvait olfrir d'excessif et de coûteux une telle installa-
tion, plus conforme à l'éclat d'un roi sur son trône qu'à la pauvreté d'un roi dans l'exil, Paul F ne se récria pas. Il objecta seulement qu'il seraitplus opportun de traiter de cette org^anisation quand on serait sûr de la conclusion de la paix.
Pour ce qui concernait le mariage de Madame Thérèse de France avec le duc d'Angoulême, il promit d'envoyer à son ambassadeur, à Vienne, l'ordre de seconder toutes les démarches que le roi trouverait bon d'y faire à cet elïet.
Il était prêt, de même, à prendre à son service l'armée de Gondé. Il fit connaître à Saint-Priest que M. d'Alopéus avait déjà rendu compte de ses premières conférences, avec le prince qui la commandait. Dans ces conférences, auxquelles assistaient les principaux chefs, le marquis de Bouthillier-Ghavigny, le comte delà Laurencie, le marquis de Montesson, les bases d'un accord avaient été établies. Elles étaient maintenant soumises au tzar qui, les ayant revêtues de ses observations, se préparait à les renvoyer à M. d'Alopéus, par un de ses aides de camp, le général-prince Basile Gortschakof, porteur de ses ordres et des fonds nécessaires pour en assurer l'exécution. Ges ordres disaient en substance que le corps de Gondé serait conduit, par la Gallicie, en Volhynie, province de la Pologne russe, où il prendrait ses quartiers.
Sur ce point, la mission de Saint-Priest se trouvait accomplie. Il demanda seulement que le baron de La Rochefoucauld fût autorisé à quitter Saint-Pétersbourg avec le commissaire russe pour retourner àUberlingen, ce qui fut accordé ainsi qu'un don de cinq cents ducats^ pour l'envoyé du prince Gondé, destiné à payer son voyage. Le tzar ajouta qu'il serait heureux de voir ce prince venir résider à Saint-Pétersbourg, et qu'il le lui avait fait savoir.
A la fin de cette longue. audience, Saint-Priest se trouvait, vis-à vis de Paul 1" dans une situation analogue à celle dans laquelle il s'était trouvé vis-à-vis de Catherine lorsqu'elle l'avait reçu en 1796. Les divers sujets dont il devait entretenir le tzar étaient épuisés à l'exception d'un seul, le plus important : l'entrée de la Russie dans la coalition. Il fallut bien y arriver. Mais, à ce qui lui fut dit à cet égard. Paul P' opposa une indifférence , une froideur égales à la froideur et à l'indifférence manifestée par sa mère dix-huit mois avant : « Je ne veux pas entrer dans une affaire aussi avancée », dit-il. Saint-Priest insistait; le tzarréponditque les espérances des royalistes n'étaient qu'illusions.
Il révéla au représentant du roi que la cour de Vienne avait aussi tenté le faire entrer dans l'alliance austro-anglaise, mais qu'il s'était dérobé
à ses obsessions. Il ne croyait pas à l'efficacité de la guerre. Elle n'avait eu d'autre effet que de consolider les républicains en faisant d'eux les défenseurs de la patrie contre l'étranger. Il préférait la paix qui serait le signal d'une contre révolution en France, en faciliterait le développement et le triomphe.
Après ces explications, il voulut faire conduire Saint-Priestcliez l'impératrice. En le congédiant, il l'engagea à souper pour le soir. Dans cette seconde entrevue, il déploya la plus irrésistible bonne grâce ; mais il ne fut pas dit un seul mot des questions traitées le matin. Au milieu du repas, on annonça au tzar qu'un incendie venait d'éclater dans un des quartiers populeux de la ville ; il y courut avec ses fils. Au retour, il était « ravi de la rapidité des secours » ; jusqu'à la fin de la soirée, il ne parla pas d'autre chose. Quand Saint-Priest crut devoir prendre congé de lui, il l'engagea à revenir. Au lendemain de cette importante journée, dont il rendit à Louis XVIII un compte minutieux, le diplomate royal disait: ^< J'ai bonne espérance. »
A quelques jours de là, mandé par le prince Bezborodko, il apprenait de lui qu'une lettre de change de deux cent mille roubles, payable à vue, venait d'être expédiée au roi pour pourvoir aux frais de son installation à Gevers; il rece-
vait communication de la lettre écrite par le tzar à la princesse douairière d'Anhalt. « La position du roi de France a attiré toute mon attention tant par l'amitié personnelle que j'ai vouée à ce prince que par l'intérêt que ses malheurs m'ont inspiré. En lui faisant tenir une somme assez forte pour subvenir à ses besoins, je lui ai imposé de choisir la ville de Gevers pour asile et demeure avec les princes de sa maison. En communiquant à Votre Altesse Sérénissime ma démarche, je la préviens que le séjour du roi de France ne doit troubler nullement son administration, ni y apporter aucun changement. Je la prie seulement de témoigner à Louis XVIII l'amitié et l'intérêt qui lui sont dus tant par sa qualité de souverain que pour ses vertus personnelles. »
Le comte de Saint-Priest avait donc lieu de se louer du résultat de ses démarches. Sauf sur un point, important à la vérité, mais au sujet duquel le dernier mot de l'empereur n'était peutêtre pas dit, il avait obtenu des solutions conformes à ce que souhaitait Louis XVIII. La nécessité de régler divers détails le retint encore à Saint-Pétersbourg durant plusieurs semaines. Elle lui fournit l'occasion de revoir le tzar, mais aussi de subir les effets de sa bizarre humeur.