‹ Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française (d'après des documents inédits)Chapitre 16 sur 71 · Mémoires inédits du marquis de Eouthillier-Ghavigny · texte numérisé non relu

Mémoires inédits du marquis de Eouthillier-Ghavigny

2. Au mois de mai, le prince de Gondé et le duc d'Enghien qui était venu le rejoindre, subirent les effets de la bizarre humeur de Paul I«^ Soit qu'ils eussent alarmé la jalousie des courtisans, soit que le tzar eût pris ombrage de l'intimité qui s'était formée entre eux et divers membres de la famille impériale, ils furent l'objet d'une éclatante disgrâce. Elle dégénéra en taquineries qui les décidèrent à partir et à rejoindre leur petite armée à Dubno. A distance, la faveur impériale leur fut rendue, ainsi qu'on le verra dans des récits ultérieurs.

118 LES BOURBONS ET EA lUSSIE

Il entendait qu'il y fût traité en roi, ainsi que cela avait été convenu avec Saint-Priest, alors qu'il s'agissait de fixer à Gevers la résidence de la maison de Bourbon. A toutes les demandes formulées parPanin, il était fait droit.

Il n'y avait donc plus qu'à savoir si Louis XVIII adhérait àcesarrangemeuts. Son adhésion arriva à Saint-Pétersbourg au commencement de 1798, au moment où l'armée de Condé, partie d'Uberlingen, le 10 octobre, venait d'entrer dans la Pologne russe et d'établir à Dubno son quartier général. Les offres impériales étaient acceptées par lui avec reconnaissance.

Le tzar lui écrivit aussitôt pour l'inviter officiellement à se rendre en Russie. Un de ses aides de camp, le colonel de Lavrof, fut chargé de porter sa lettre à Blankenberg. Il y parvint le 27 janvier 1798. Il trouva le roi de France tiraillé entre l'intention d'obéir aux pressantes injonctions dePaninqui l'invitait à partir sur-le-champ et la crainte de s'éloigner trop vite et trop tôt d'un séjour où il était encore dans le voisinage de la France pour aller s'ensevelir sous les neiges de la Russie. Mais, après avoir pris connaissance de la lettre de Paul ?', prévoyant que les Anglais refuseraient de pourvoir aux frais d'une expédition organisée avec le concours des Suisses, s'il persistait à en prendre le comman-

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dément, il se décida à fixer au 10 février la date de son départ.

(( Dans ces circonstances, écrivait-il à Paul, je n'attendrai pas la réponse de Votre Majesté Impériale^ j'accepte l'offre qu'elle me fait, avec autant de reconnaissance qu'elle y met de générosité et je ne profite même pas de tout le délai ({ue le comte Panin m'a procuré. Quinze jours me seront suffisants, pour tout ce que j'ai à régler avant mon départ, et pour n'avoir aucun doute sur le sort de la Suisse. et, malgré la douleur que cet éloignement va causer à mes fidèles et malheureux sujets dont le cri retentit déjà dans mon cœur, je me mettrai en route le 10 du mois prochain avec mon neveu le duc d'Angoulème. Quant au duc de Berry, Votre Majesté Impériale a approuvé qu'il allât embrasser son père dont il est séparé depuis près de quatre ans, avant de se rendre dans ses États. Il partira donc pour l'Ecosse en même temps que je partirai pour Mitau et viendra me rejoindre au printemps.

1. Cette qualification n'avait jamais été employée par la cour de France, bien que dès le début de son règne, Catherine eût demandé qu'on l'appelât « Majesté Impériale ». Louis XV et Ghoiseul s'obstinèrent à ne pas lui donner ce titre, en déclarant à son ambassadeur Galitzin que la langue française ne comportait pas l'assemblage de ces deux mots. Catherine exprima son mécontentement, en rappelant son représentant et en le frappant d'une disgrâce qui durai onror<^ quatorze ans après, en 1782.

V) Mais en arrivant dans les États de Votre Majesté Impériale, il me sera impossible de ne pas éprouver le désir d'aller la voir, la remercier de ses bienfaits, resserrer s'il est possible les liens d'amitié qui nous unissent, lui exposer bien mieux que je ne le puis par lettres, la situation de mes affaires et lui demander ses conseils. Je la prie donc de permettre que je ne m'arrête pas à Mitau, mais que je continue mon voyage avec mon neveu auquel je ne puis donner de meilleures leçons du rôle important qu'il doit jouer un jour, qu'en lui faisant voir un si grand exemple, et les deux ou trois personnes qui feront la route avec moi et que j'aille passer quinze jour& à Pétersbourg a'iprès de Votre Majesté. Si elle y consent, autant que je l'espère et que je le souhaite, je la prie de trouverbon, quepournepas lui être à charge, je conserve à la cour le même incognito que dans les États du roi de Prusse. Je calcule que, vu l'époque de mon départ et le temps qu'un courrier gagne sur un voyageur ordinaire, peut-être même la nécessité où les circonstances pourraient me mettre de voyager lentement, je pourrais facilement recevoir la réponse de Votre Majesté Impériale en arrivant à Mitau ; je lui laisse à penser l'empressement avec lequel j'ouvrirai une lettre si intéressante pour moi. »

Cette lettre fut écrite le 27 janvier, le jour même

OÙ était arrivé à Blankenberg le colonel de Lawrof, porteur de celle de l'empereur. Cet officier repartit sur le champ avec la réponse du roi. Après son départ, on commençatristemenl les prépréparatifs de ce long et pénible voyage de Russie. Des avis expédiés à la reine de France alors à Budweidss,au comte d'Artois^auxreprésentants de Louis XVIII, allèrent leur apprendre quels généreuxsecoursce prince recevait du tzar. Ordre fut donné aux divers agents, dans leurs communications avec l'intérieur, de faire valoir la protection accordée au roi par le plus puissant monarque du continent. On renonça à avertir ceux de Paris. On ignorait encore s'ils avaient échappé aux proscriptions fructidoriennes-. Enfin le roi se rappela au souvenir de Saint-Priest retenu à Stockholm : « J'attends de votre attachement, lui mandait-il, je dirai plus, de votre amité, que vous viendrez me joindre à Mitau^ »

1. La comtesse d'Artois était à Xlagenfarth en Garinthie (pays autrichien).

2. Les principaux d'entre eux s'y dérobèrent, Fauche Borel, notamment, qui trouva un refuge chez un ami de Bottot, le secrétaire de Barras, où prit naissance une des plus curieuses^ intrigues de l'émigration.

3. Saint-Priest répondait de Stockholm le 17 février: « Sire, j'ai reçu la lettre dont Votre Majesté m'a honoré de sa main,, le 27 du mois dernier. Elle doit bien être persuadée que la seule impossibilité physique pourrait m'arrèter lorsque ses ordres daignent mappeler auprès d'elle. Je partirai dès qu'il y aura moyen de passer le bras de mer qui sépare la Suède

Restaient encore à désigner les personnages dont le roi s'entourerait à Mitau. Indépendamment de ceux qui l'avaient suivi depuis Vérone, il en était d'autres qu'il désirait posséder dans sa petite cour. Ils vivaient dispersés de divers €ôtés. Ils furent invités à se rendre en Russie pour se réunir à leur maître. Le cardinal de Montmorenc}^, le duc de Piennes, le duc d'Aumont, le comte des Gars, d'autres encore, durent s'apprêter à remplaceras fidèles serviteurs que, pour des causes diverses, Louis XVIII laissait derrière soi. Le maréchal de Gastries fut de ceux qui ne l'accompagnèrent pas. Son âge le condamnait au repos \

La maison royale fut bientôt prête à se mettre en route. Il était convenu que le roi, le duc d'Angoulême et le comte d'Avaray voyageraient ensemble. Les autres personnes de a suite devaient marcher de leur côté par petits groupes, de façon à ne pas attirer l'attention dans les

de la Finlande, et j'espère que ce sera sous peu de jours. J'apprendrai à Pétersbourg la marche de Votre Majesté, soit pour 1'}' attendre, soit pour aller la rejoindre à Mitau, car, quoiqu'assez près de cette ville par mer, la distance est plus que quadruple par terre et le plus court chemin est par Pétersbourg. »

1. Le duc de Brunswick, qu'il avait vaincu a Glostercamp •«m 1704, se fit un honneur de lui maintenir l'hospitalité qu'il lui avait accordée dans ses États. Le maréchal mourut en

pays qu'elles avaient à traverser. C'est dans ces conditions que les gardes du corps, détachés de l'armée de Gondé dont ils avaient fait partie en attendant de pouvoir être rendus à leur premier emploi, s'étaient dirigés vers Mitau, précédant le roi.

Le départ avait été fixé au 10 février. Trois jours avant, on vit arriver à Blankenberg un nouvel envoyé du tzar. C'était le comte Schouvalof. Poussant jusqu'aux prévenances les plus délicates, sa sollicitude pour le prince à qui il offrait l'hospitalité, Paul avait voulu l'entourer, dès ce moment, de sa protection. Le comte Schouvalof était chargé de l'accompagner jusqu'àMitau,de faciliter son voyage, depourvoirà toutes ses dépenses.

Avant de quitter Blankenberg, Louis XVIIl reçut les adieux de son second neveu, le duc de Berry. Ce prince, âgé de vingt ans, était venu vivre auprès de lui, avec le duc d'Angoulême, son frère aine, au moment où l'armée royale avait été dirigée vers la Bussie. Il ne le quittait maintenant que pour aller embrasser son père, le comte d'Artois, à Edimbourg. Il devait partager ensuite l'hospitalité du château de Mitau. Malgré son caractère impétueux, hautain, susceptible, il était chéri par son oncle qui désirait, puisqu'il ne pouvait lui donner l'occasion de

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