LES BOURBONS ET L.^ RUSSIE
combattre pour sa cause, l'avoir à ses côtés.
Dans la matinée du 10 février, par un froid rigoureux, le roi se mit en chemin. Il avait eu d'abord la pensée de s'arrêter quatre jours à Francfort- sur-l'Oder ; mais il changea d'avis. C'est à Kustrin, petite ville à une courte distance de Berlin, qu'eut lieu la première halte. Le comte dePanin, et avec lui, les rares émigrés dont la Prusse tolérait la présence dans sa capitale, vinrent le saluer. Triste fut cette entrevue. Quelque optimisme que manifestât le roi, la nécessité qu'il subissait de s'éloigner des frontières de son royaume, ne pouvait être interprêtée autrement ({ue comme une défaite nouvelle de sa cause. Il prodigua cependant des encouragements, se montra confiant et courageux.
Six jours plus tard, après une halteà Leipzig, il était à Bromberg, dans le bassin de la Vistule. C'est delà qu'iFécrivit au tzar, au sujet de lacourse qu'il se proposait de faire à Saint-Pétersbourg : « En demandant à Votre Majesté de me rendre auprès d'elle, j'ai cédé au désir d'être plutôt à portée de lui exprimer moi-même les sentiments dont mon cœur est rempli. Je n'avais pas réfléchi aux embarras qui pourraient en résulterpour Elle et pour moi, lorsque tout à coup j'en ai été frappé. En efîet,si Votre Majesté cédait à mon empressement, jeme trouverais en route ou à Pétersbourgdans
un temps consacré à des exercices de piété auxquels un chrétien se doit tout entier. Je me hâte de faire part de cette réflexion un peu tardive à Votre Majesté Impériale, et je la prie, si, comme je l'espère, elle approuve ma course à Pétersbourg, de trouver bon que cette course n'ait lieu qu'après la fête de Pâques. »
La route se continua sans autres accidents que ceux qui résultaient de la rigueur du froid, du mauvais état des chemins, du débordement des rivières, et surtout de la pauvreté des gites où l'ons'arrêtait au soir de chaque journée, pour passer la nuit. C'est ainsi que de Kœnigsberg où leroi se trouvait dès les premiers jours de mars, il ne put se rendre ni à Memel, ni àTilsitt. 11 en fut empêché par la crue des eaux du Niémen. Un difficulteux et long détour le conduisit à Kowno en Lithuanie, à mi chemin entre Grodno et Mitau. Il fallut traverser en barque le Niémen démesurément gonflé; les voitures du roi ne purent être transportées de l'autre côté du flenve. Heureusement, à Kowno, on était sur le territoire de l'empereur de Russie; il fut aisé àSchouvalof de se procurer les moyens d'arriver au terme du voyage. Dans cette ville, Louis XVIII fut reçu par le général de Sacken. « J'aurais désiré voir la parade de son régiment, mandait-il au tzar; le temps ne l'a pas permis. Mais j'ai du moins
VU relever la garde ce matin, et j'ai ressenti une joie bien vive en songeant que de pareilles troupes sont celles de Votre Majesté. »
Enfin le 13 mars, après trente-et-un-jours de route, le roi de France faisait son entrée dans Mitau. Les principaux membres de la noblesse courlandaise, conduits par le gouverneur militaire, le général de Fersen, étaient venus à sa rencontre jusqu'aux portes de la ville. Ils le conduisirent au château ducal. Là, se tenaient sous les armes, en l'attendant, ses gardes du corps. Il ressentit, à leur aspect, une émotion d'une infinie douceur; elle suffit à lepayer des fatigues de son long voyage. Le général de Fersen lui remit deux lettres de Paul P', qui attendaient son arrivée. Malheureusement, elles ne répondaient pas à ses requêtes ainsi qu'il l'eût souhaité.
« J'apprends avec bien du plaisir l'arrivée de Votre Majesté à Mitau, était-il dit dans Tune d'elles, et je jouirai réellement de la savoir enfin dans une parfaite sécurité. Je désire que le séjour dans mes États lui devienne agréable et que sa santé se repose de toutes les fatigues et désagréments qu'elle a essuyés.
» Quant au voyage qu'elle désire faire jusqu'à Pétersbourg, en gardant même l'incognito, je suis bien fâché de devoir m'y opposer, malgré le
désirbieii vif que j'ai de voir Votre Majesté et de lui dire de bouche tout ce que je lui ai si souvent écrit. Les circonstances rendent le projet de son voyage impossible à exécuter en ce moment et je la prie de s'arrêter à Mitau où je tâcherai de lui procurer toutes les aisances et les services d'amitié qui dépendront de moi. »
Ce refus dont la dureté était à peine tempérée par les formules de politesse, aiïecta sensiblement le cœur de Louis XVIII. Mais il importait de n'en rien laisser paraître; il importait surtout de ne pas se mettre en révolte contre les ordres de Paul T', quelque humiliants qu'ils fussent. Leroi serésignadonc. Dès lejendemain, il répondait à la lettre qu'on vient de lire :
(( Je suis enfin arrivé hier dans l'asile que Votre Majesté Impériale m'a donné; il m'est bien moins cher, je la prie d'en être persuadée, par les avantages et les agréments qu'il réunit que parce que je le tiens de son amitié. J'en ai éprouvé les effets, le long de ma route, où le zèle et l'activité de ses sujets m'a fait surmonter avec une facilité qui tient du miracle, les obstacles multipliés que la saison opposait à mon passage.
» M. le général de Fersen m'a remis les deux lettres de Votre Majesté Impériale des 4 février et 5 de ce mois ; le désir ardent que j'ai de la voir
et de lui témoigner moi-même toute l'amitié, toute la reconnaissance dont mon cœur est rempli pour elle^ est le moindre motif qui me fait souhaiter une entrevue avec elle; je regarde comme un devoir indispensable de l'entretenir à fond sur la révolution française, sur ses dangers, sur ses conséquences, et personne ne peut en cela me remplacer. Cependant, je respecte les motifs qui.engagent Votre Majesté à se refuser en ce moment à mon empressement, mais je ne cesserai de liàter par mes vœux celui où elle croira pouvoir y céder.
-) Je ne saurais terminer cette lettre sans peindre à Votre Majesté Impériale la douce émotion que j'ai éprouvée hier en me voyant entouré des gardes du corps qu'elle a réunis près de moi et surtout en songeant que c'était à elle que je devais ce moment heureux. Ces respectables vieillards sont presque tous arrivés et ils ont soutenu la fatigue du voyage, bien mieux que leur âge et la saison ne semblaient le comporter. »