‹ Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française (d'après des documents inédits)Chapitre 18 sur 71 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le palais de Mitau. — Premières impressions de Louis XVIII.

— Il organise sa cour, nomme des aumôniers, im capitaine des gardes, des gentilshommes de la chambre. — D'Avaray créé duc. — Le roi songe à appeler sa femme et sa nièce.

— Tristes démêlés avec la reine. — Influence fâcheuse de Madame de Gourbillon. — Une lettre du duc d'Angoulême.

— Madame Royale. — Celle-ci veut rejoindre son oncle et épouser son cousin, — Difficultés que soulève la réunion projetée de la famille royale.

Lepalais de Mitau, où la générosité de Paull" offrait à Louis XVIII un refuge, est l'ancienne résidence des grands ducs de Gourlande*. En

1 Surnommée jadis par ses habitants « petite contrée de Dieu », la Gourlande, une des provinces baltiques, fait partie de l'empire russe depuis le règne de Catherine II, après avoir vécu longtemps indépendante sous le gouvernement des grands ducs de Biren. Ces Biren étaient des gentillàtres polonais à qui la protection de la Russie valut la puissance souveraine sur cette province. L'un d'eux, le Régent, est enterré à Mitau où on peut le voir dans les caveaux du palais, embaumé, vêtu de ses plus beaux habits, chamarré de ses croix, étendu dans son cercueil ouvert, le visage grimaçant sous une perruque blanche. Son fils, le duc Pierre, abdiqua en 1795, cédant son petit État à la Russie. Il mourut en Silésie. Son château de plaisance, Ruhental, fut donné par Catherine à Platon Zoubof. Il passa ultérieurement parhéri-

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1798, c'était, comme aujourd'hui, une vaste et somptueuse construction, élevée par l'un d'eux, sur l'emplacement du vieux château ducal, aux bords de l'Aa. Des bosquets et des étangs l'entouraient. Sesproportions monumentales, ses pièces spacieuses, sa physionomie architecturale rappelant Versailles, en faisaient une demeure digne d'un roi. Par les hautes croisées, le regard embrassait un immense horizon de dunes grisâtres, coupé çà et là de terres fertiles et de forêts, borné au loin par la mer Baltique. Plus près, s'étendait la ville, une petite ville avec des rues spacieuses, des maisons en bois pour la plupart, habitées par une population formée en partie de nobles familles russes et de juifs allemands.

Mitau renfermaitune société cultivée, savante, aimant les arts, au courant du mouvement intellectuel de l'Europe. Elle devait ce privilège à ses longues relations avec la Pologne, et surtout à son contact permanent avec les voyageurs venus du midi de l'Europe, qui, pour arriver dans la capitale russe, devaient nécessairement passer par Mitau. De toutes les résidences qu'avait occupées le roi depuis son départ de Paris, nulle autre ne pouvait mieux convenir à ses goûts.

tage au neveu du puissant favori. Quand ce neveu y vint pour la première fois, il fit remarquer que ce bel édifice était passablement délabré :« Votre oncle a toujours aimé les ruines! « objecta gravement un de ses auditeurs.

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Malheureusement, il s'y trouvait, plus que jamais, éloigné des hommes et des choses (jui rintéressaient, à deux j oui-nées de Saint-Pétersbourg, à douze ou quinze de Hambourg, le seul endroit par où il lui tut possible de recevoir des nouvelles de France. G'étaitrexil, l'exil rigoureux, assombri par les longs hivers, par les neiges, par les boues, aggravé par les tracasseries d'une police qui exerçait aux frontières, sur les correspondances et les voyageurs, une surveillance sévère et méticuleuse.

La première impression fut mauvaise. Il semblait au roi qu'il venait d'élever entre ses partisans et lui une infranchissable barrière, de se constituer prisonnier de Paul P'. Le refus du tzar de le recevoir à Pétersbourg rendit cette impression plus cruelle. Il comprenait quil avait cessé d'être libre, que l'hospitalité qu'il recevait n'irait pas sans entraves. Il le comprit dès les premiers jours qui suivirent son installation.

Le gouverneur militaire de la ville avait reçu l'ordre de caserner les gardes du corps, de les soumettre à la discipline des armées russes. Le roi protesta. Il demandait que ses vieux serviteurs fussent autorisés à se loger à leur gré chez les habitants, à n'obéir qu'à lui. Gomme prix de cette faveur, il offrait de leur confier la police de la ville. On répondit de Pétersbourg eu confir-

mant brutalement les premiers ordres. Il fallut négocier. Le roi se plaignit de ces rigueurs inattendues : « Me sera-t-il permis d'ouvrir ici mon cœur tout entier à Votre Majesté ? Je suis affligé que dans une chose qui me touche de si près, l'amitié dont Elle m'a donné des preuves si positives nel'aitpasportéeàs'en ouvrir avec moi. Ma sensibilité à l'épanchement de la confiance aurait adouci l'amertume que je ressens. » L'intervention du général de Fersen aplanit ces premières difficultés ; mais le roi en garda le souvenir ineffaçable. Ce fut, jusqu'à la fm de son séjour en Bussie, une cause de pénible défiance et de réserve incessante. Même, lorsque la bienveillance du tzar se manifestait avec suite, Louis XVIII était disposé à se demander avec anxiété quelle en serait la durée.

Peu à peu cependant, la petite cour de Mitau se complétait, se formait, offrait l'image diminuée de celle de Versailles. Le cardinal de Montmorency était venu y prendre place en qualité de grand aumônier, l'abbé Marie, ancien précepteur des duc d'Angoulême et de Berry, l'abbé Edgeworth de Firmon, à titre d'aumôniers ordinaires. Ce dernier avait eu le périlleux honneur d'accompagner Louis XVI à l'échafaud. Ce S.OU venir lui assurait à Mitau une faveur exceptionnelle. En le recevant, le roi lui exprima

sa reconnaissance avec émotion : « — Mon respect vous était acquis depuis longtemps; aujourd'hui, c'est mon amitié que je vous offre. » Gléry, le fidèle serviteur de la famille royale, fut l'objet d'un égal accueil : « — Votre place est auprès du roi, qu'il soit libre ou dans les fers. » Les grandes charges de la cour furent rétablies. Il y eut un capitaine des gardes, un premier maître d'hôtel, des gentilshommes delà chambre. D'Avaray fut créé duc. A la vérité, il s'effraya des jalousies quepourrait éveiller dans l'entourage du roi cette haute distinction ; il voulut la décliner; le roi s'y refusa; il ne consentit qu'à la tenir provisoirementsecrète^Saint-Priest, dont l'arrivée avait suivi celle de son maître, reprit les fonctions de premier ministre, précédemment exercées par lui à Blaukenberg. Le duc d'Angouléme eut sa maison. Il fallut organiser de même celle du duc de Berry qui revint d'Ecosse dans le courant de l'année. Le roi se plaisait à cesdétails. Le soin qu'il en prenait occupait ses loisirs, comblait le vide deslongues journées. Ce n'est guère que sous cette forme qu'il pouvait se donner les illusions du pouvoir royal.

Samaison constituée ainsi, son train d'existence réglé, il songea à réaliser deux projets conçus

i. Elle ne fut rendue publique qu'en 1809, lorsque le roi était M Tjondrps, ainsi fjn'on lo yorra ])liis li>in.

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depuis longtemps, mais traversés jusque-là par d'incessantes difficultés : le mariage de sa nièce avec le duc d'Angoulême et l'installation de la reine, sa femme,, dans la même résidence que lui. Marie-Joséphine-Lonise de Savoie, depuis le débutdel'émigration, vivait séparée de son époux. Après un long séjour à Turin et un séjour plus court à Passau, elle s'était récemment retirée à Budweiss, en Bohême. Elle demeurait là, réduite à de faibles ressources, inconnue, oubliée, sous la domination de sa femme de chambre, une Mme de Gourbillon, personne actucieuse, intrigante qui lui imposait ses volontés, en jouant la soumission. Une santé perdue, l'esprit le plus étroit 'gâtaient les qualités naturelles de la reine, la faisaient excentrique, exaltée, d'humeur fantasque. C'était une malade que ses bizarreries rendaient tour à tour chère et insupportable à ses plus dévoués serviteurs et dont l'influence de la Gourbillon aggravait l'état. Seule, celle-ci avait raison de ses caprices, s'en accommodait, trouvait profit à faire étalage de sa patience, jouissait d'un crédit plus puissant que l'influence même du mari. Les lettres que lui écrivait la reine, la correspondance des deux époux révèlent cette situation invraisemblable autant qu'humiliante, mais ne l'expliquent pas. Ce qu'elles en laissent deviner suffit îi faire comprendre pourquoi

Louis XVIII, une fois installé à Mitau, avait eu h cœur de rendre à la reine la dignité de son rang, en l'appelant près de lui et en éloignant la Gourl)illon.

Par malheur, aux premières ouvertures qui lui étaient faites sur ce sujet, la reine répondait par des récriminations et des jdaintes. Disposée à venir à Mitau, elle entendait y être accompagnée de (( sa fidèle amie ». Elle menaçait d'en appeler au tzar de la décision qui, sous des formes fermes quoiqu'affectueuses, lui était siguifiée. Cette discussion, que les exigences pécuniaires de la reine venaient encore aigrir, allait envenimer les rapports des deux époux pendant Tannée qui devait s'écouler avant qu'ils fussent réunis ^ Ainsi, s'accentuait une querelle dont

1. On lit dans le recueil des lettres du roi à la reine, sous la date du 81 mai 1790 : « Si mes instances et mon amitié ne peuvent rien sur vous, si vous pouvez vous résoudre à me compromettre vis à vis de l'empereur de Russie qui ne pourra, d'après cette résistance, que prendre la plus étrange idée de nous deux, M"'* Gourbillon pourra arriver à Mitau. Mais je vous jure, pour ma part, qu'elle ne mettra pas les pieds au château et que je ne réponds pas des dispositions de Fernpereur à son égard. » La reine ne se laissa pas convaincre par ce sévère avertissement. Elle écrivit au tzar pour obtenir que la présence de la Gourbillon fût imposée au roi. Paul I""^ ne répondit pas à cette demande et la renvoya à Mitau. Le 1*2 juillet, Louis XVIII le remerciait : « Je suis sensiblement obligé à Votre Majesté Impériale de la communication qu'elle veut bien me faire et la prie d'excuser une démarche inconsidéréo dont jai lieu d'être blessé. L'avis que Votre Majesté Impériale me donne nio st-rvirn. j'ospèro. à ompèrhor (\uo i)areille chor'o

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les éclats, bien que contenus ordinairement entre les murs du palais de Mi tau, devaient troubler trop souvent le calme de la cour exilée, avoir des écbos jusqu'à Londres et à Vienne. Infiniment plus douces, quoique traversées par mille craintes, étaient les préoccupations que causait au roi le mariaji^e de « ses enfants ». Des motifs sacrés et respectables le poussaient à en hâter la réalisation : Tardente tendresse qu'il portait à son neveu et à sa nièce; Tespoir de rendre moins amères les tristesses de Texil, en s'entourant de sa famille; le désir enfin d'accomplir un vœu formé, durant les jours heureux, par Louis XVI, par Marie-Antoinette, par le comte et la comtesse d'Artois. L'union projetée

n'arrivo î\ ravenir. En tout ôtat do cause, je conjure son amitié de supporter une iniportunité qu'il me coûte beaucoup de lui occasionner, mais qui prévient des inconvénients importants pour mon intérieur que je ne détaille pas ici pour ne pas abuser de la patience de Votre Majesté Impériale. Je la supplie donc de regarder comme non avenue toute démairhe ultérieure relative à la dame Gourbillon, qui se ferait à mon insu, s'il m'était permis de supposer qu'il en survînt encore. » Dans ce débat tout intime, le dernier mot appartint au roi. Ainsi qu'il l'avait dit, il chassa la Gourbillon, le jour même où elle arrivait i\ Mi tau.

Une autre discussion très pénible s'engagea avant que la reine se mît eu route, entre elle et le roi. Elle voulait voya>ior avec un somptueux état de maison et h\ encore, il fallut une ferme volonté et plusieurs lettres pour qu'elle abantlonnât cette prétention. On lit dans un billet de Saint-Priest, eh date du , y avril 1799 : « L'état que M. de Virieua envoyé à M. de Villequier serait assurément bien petit pour la reine de France ; mais les «'iiconstum'es nous c»>ntrai«ïnent à le resserrer encort'.

>< fût donc imposée à Louis XVIII, alors même qu'elle ne lui aurait pas été suggérée par le besoin légitime d'embellir sa vie du spectacle d'un jeune et consolant bonheur.

Le duc d'Angouléme, revenu réc^îniment d'Ecosse, pressait son oncle de réaliser ce bonlieur. Modeste à l'excès, dépourvu des hautes ({iialités intellectuelles sans lesquelles il est difficile d'acquérir un grand renom, ce prince, en revanche, sous une froideur qui dissimulait une extrême timidité, possédait une âme ardente, un cœur aimant. L'image de sa cousine depuis longtemps les remplissait, y tenait lieu de toutes les autres séductions. A l'arrivée de Madame Royale à Vienne, il lui avait écrit pour faire connaître ses sentiments. Elle avait répondu en révélant simplement qu'elle les partageait. Dès ce jour, les anciennes fiançailles s'étaient trouvées renouvelées et confirmées. Une lettre écrite d*Édimbourgpar le duc d'Angoulême, le 3 septembre 1706, porte une discrète lumière sur ces chastes amours nées dessouvenirs d'enfance, écloses comme une pure Heur d'exil.

« Ma très chère cousine, vous m'avez autorisé à vous écrire souvent et c'est une permission qui m'est trop précieuse pour que je n'en profite pas. Si je ne consultais que moi, j'en ferais mon occupation de tous les jours.

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» Les sentiments que mon aimable et bien chère cousine m'inspire sont tout à la fois mon bonheur et mon tourment. Je ne peux voir sans une peine bien vive tant de retardement dans l'espoir qui m'occui)e sans cesse. Il me semble que c'est m'arracher des jours que je voudrais pouvoir consacrer à votre bonheur.

» Le ciel, enpréservant aussi miraculeusement les jours de notre oncle de l'effroyable danger qu'il a couru ^, nous donne l'espérance que la Providence veut enfin mettre un terme aux rigueurs qu'elle a si terriblement exercées contre nous. Je vous laisse à penser, mon aimable cousine, à qui dans cet espoir général, j'adresse celui particulier que j'en conçois pour moi.

» Adieu, ma bien chère cousine, je voudrais bien que votre cœur pût lire dans le mien le tendre hommage et l'attachement éternel de votre bien affectionné cousin. »

Les lettres de Madame Royale ne nous ont pas été conservées. Mais de ce qu'elle répondait à son fiancé, le langage même de Louis XVIII peut aisément donner une idée. En août 1797, il écrivait à Saint-Priest : « Ma nièce se déplaît, je crois, à Vienne. L'évêque de Nancy mêle mande, et de plus, dans presque toutes ses lettres, elle

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