Histoire des conspirateurs royalistes du Midi» 1 vol
chant, dans les archives départementales, les éléments d'une histoire des conspirations royalistes, je ne savais guère de l'émigration, que ce que tout le monde en sait. Elle était pour moi comme un livre encore fermé. Divers ouvrages qui sont maintenant dans toutes les mains, et nous rendent familiers ces temps prodigieux, commençaient à peine à paraître. Ce n'est guère que dans les histoires générales de la Révolution, dans des mémoires ou des pamphlets oubliés, qu'on pouvait apercevoir, présentés non sans passion, ni sans erreurs, trop souvent sans preuves, les faits et gestes des émigrés.
C'était donc une tâche difficile, mais attrayante, que celle qui consistait à faire revivre cette émigration encore si peu et si mal connue.
Ce sujet avait commencé par m'attacher.
Lorsque mes premières recherches, complétées peu à peu par la lecture des ouvrages antérieurs, me l'eurent mieux appris, il me passionna. Je voulus le creuser jusqu'au fond et ne tardai pas à me convaincre que le peu que j'en savais n'était rien. Alors commencèrent les longues stations dans les archives publiques, à l'hôtel de Soubise, au Dépôt de la Guerre, auDépôt des Affaires Étrangères, où sont conservés les papiers que Louis XVIII, en 1814, rapporta de l'exil. Puis, des archives de la France, il fallut passer à celles de
l'étranger. Laissant de côté les dépôts d'Angleterre, que de patients chercheurs nous livraient peu à peu, je m'adressai à ceux de Russie. Il y en a deux, l'un à Moscou pour tout ce qui est antérieur à 1800, l'autre à Saint-Pétersbourg, pour tout ce qui est postérieur. Une haute protection les ouvrit à un Français qui n'avait à son actif que son goût pour les choses d'histoire et beaucoup de bon vouloir. Ces papiers des émigrés qui n'avaient jamais été communiqués, on m'en offrit libéralement des copies. J'ai reçu ainsi près de six cents pièces, la correspondance de Louis XVIIÏ et des princes de sa famille avec Paul l"" et son successeur Alexandre ; les rapports des commissaires russes à l'armée de Gondé pendant la seconde coalition; les dojcuments relatifs aux voyages de Dumouriez et de La Maisonfort à Saint- Pétersbourg; ceux qui ont trait aux missions de Saint-Priest en 1797 et 1798, à celle de d'Avaray en 1799 ; la correspondance du comte d'Esterhazy, du comte de Gossé-Brissac, du vicomte de Garaman, agents du roi auprès du Tzar; les rapports adressés à Louis XVIII de Pari*s, de Londres, de Hambourg,
Ges envois de Russie se complétèrent bientôt par d'autres venus d'Allemagne, du Danemarck, de Suède. Enfin, des manuscrits inédits et des collections privées, spontanément offerts, par
leurs détenteurs, à mes études, grossirent ce trésor documentaire. Après tant de longues et minutieuses investigations, je me suis cru maître de mon sujet, en état par conséquent de réaliser un projet qui, depuis qu'il fut conçu, a été tour à tour mon tourment et ma joie.
C'est ainsi que deux volumes ont été écrits. Le premier est celui qu'on va lire. Entièrement consacré à l'odyssée personnelle de Louis XVIII depuis le séjour de ce prince à Vérone en 1795 et son « avènement » sur un trône ensanglanté, jusqu'à son installation en Angleterre, qui ne devint définitive qu'en 1810, et après laquelle l'émigration n'offre plus d'intérêt, ce livre révèle en tous leurs détails les relations des émigrés avec la Russie, pendant la même période. J'ose affirmer qu'il constitue la restitution à l'histoire de notre pays, d'événements pour la plupart ignorés.
J'en dirai autant du volume aujourd'hui terminé qui suivra celui-ci, sous ce titre : Les Bourbons et la seconde coalition. Là, est serrée de plus près la politique des émigrés ; là sont mis à nu leurs plans piteusement avortés. Sur le sombre fond de leurs folles intrigues, on voit défiler leurs généraux: Gondé , Dumouriez, Pichegru,Willot,Précy. Ultérieurement, si mes prévisions actuelles se réalisaient, un ouvrage
sur les agents royalistes et enfin, une histoire « des origines et des débuts de l'émigration » viendraient compléter ces premières études. C'est dans une telle histoire, qui serait comme la conclusion de mes travaux, que j'oserais aborder et essayer de résoudre quelques-uns des problèmes que nous a légués cette tragique époque, et dans l'examen desquels de précédents historiens ont apporté plus d'ardente passion que de froide impartialité.
Ces graves problèmes se formulent ainsi.
La folie des émigrés fut-elle la conséquence des excès révolutionnaires? Ces excès, au contraire, ne furent-ils dus qu'aux intrigues des princes, à leurs efforts pour ameuter contre la France les souverains de l'Europe? En un mot, dans cette mémorable querelle des peuples et des rois, qui a commencé?
D'autre part, eonvient-il de juger avec le tempérament des générations modernes, la conduite que tinrent alors les partisans de la monarchie? Doit-on admettre que l'idée de patrie n'était
pas encore ce qu'elle est devenue depuis; qu'elle sortit des entrailles de la Révolution, forgée de toutes pièces par la brutalité des agressions étrangères et que les émigrés, coupables de ne l'avoirpas professée, sontjustifiés par la doctrine fameuse : La Patrie est là où est le roi? A-t-on le droit, au contraire, d'objecter, que même en ce temps-là, cette doctrine était nouvelle, qu'ils la fabriquèrent à leur usage? Est-on fondé à rappelerà leurs défenseurs que la Fronde et, avant elle, la Ligue avaient aussi fait appel à Tétranger, non pour le roi, mais contre le roi?
Il serait utile assurément de donner à des questions si brûlantes, débattues en vain, sous coûtes les formes, depuis tantôt un siècle, des solutions définitives. Mais, ces solutions ne peuvent se produire et prévaloir qu'autant que l'histoire des émigrés aura cessé d'offrir aux hommes de travail des mystères, des obscurités, des contradictions. Il convient donc moins de les proclamer aujourd'hui que de les préparer par une impartialeétudedes événements. Quandlesfaits seront connus et incontestés, elles s'en dégageront avec l'irrésistible force de la vérité.
Ce qu'on peut affirmer, dès maintenant, sans attendre des preuves nouvelles ; ce que ce livre et celui qui doit le compléter, démontreront avec une évidence concluante, c'est que, contraire-
ment aux dires propagés par l'esprit de parti, les Bourbons émigrés ne rencontrèrent en Europe qu'égoïsme et mauvais vouloir. Quand la Révolution éclata, les grandes cours poursuivaient avec persistance une politique qui devait assurer à celles du Nord la possession de la Pologne, à la Russie, par surcroit, un accroissement d'influence en Orient, à l'Angleterre la suprématie sur les mers et le développement de sa puissance coloniale. Elles ne virent d'abord dans les événements de France, qu'un concours de circonstances, qui leur permettait de réaliser librement leur vues. L'appel queleuradressaitla maison de Bourbon les surprit toutes^ attachées, au même degré, à la réussite de combinaisons personnelles et les dérangea. Elles ne se décidèrent à intervenir que sous l'empire de l'effroi que leur causait la propagande révolutionnaire; Dans le concours qu'elles donnèrent aux princes, il faut voir surtout un efletde ceteffroi et non un témoignage de sympathie.
Le ministre autrichien Thugut exprimait clairement leur opinion, lorsqu'il écrivait, le 27 juin 1795, en parlant des frères de Louis XVI : « Personne, assurément, ne fait moins de cas de la personne de ces deux princes que moi; je reconnais plus que tout autre combien ils sont peu estimables. Mais, est-il de notre intérêt que la
royauté soit rétablie en France? Nui iiepeut le contester. Peut-il nous convenir (|ue les sans culottes de Paris choisissent d'autres pour les mettre sur le trône et donnent cet exemple aux autres nations? Non sans doute. » C'est à ce langage qu'il faudra toujours en revenir pour apprécier l'attitude de l'Europe envers les Bourbons. Cette attitude apparaîtra nettement dans les récits qui suivent. Gela seul suffirait à justifier l'opinion que je me fais de leur importance et de leur intérêt.
Ils ne modifieront pas, je le suppose, les jugements antérieurement portés sur Ja légèreté des émigrés, leur crédulité, leurs illusions, leurs divisions. Les partis qui, successivement, se formaient à Goblentz, à Vérone, à Londres, à Blankenberg, à Mitau reproduisaient assez -exactement les coteries royalistes de France. Il n'est donc pas étonnant qu'ils en aient reproduit les passions avec une égale fidélité. Il serait difficile d'ailleurs de tirer quelque fruit de l'étude de ces événements, si l'on n'abordait cette étude, résolu à l'impartialité, disposé à l'indulgence. Je me suis efforcé d'être indulgent et impartial. Je plains ceux pour qui l'histoire n'est qu'une arme de parti.
Les temps que j'ai racontés sont loin de nous. Mais si grands furent les événements
qu'ils virent s'accomplir, qu'ils sont inoubliables 1 Plût à Dieu que les enseignements qui s'en dégagent n'eussent été oubliés jamais ! Quant aux colères qu'ils peuvent allumer dans les cœurs échauffés par un ardent patriotisme, encore qu'elles soient légitimes et généreuses, efforçons- nous de les apaiser. Gardons-nous de les faire retomber trop durement sur une génération que ni son passé, ni son [éducation n'avaient préparée à l'excès de ses malheurs ; qui, n'ayant pu les prévoir, crut les conjurer alors qu'elle les aggravait. Rappelons-nous que, si les émigrés furent coupables, ils ne furent pas les seuls coupables. Rappelons-nous qu'ils ex" pièrent cruellement leurs erreurs. Sachons re^ connaître enfin que, dans un pays où tous les partis ont commis des fautes, ils se doivent mutuellement le pardon. Le pardon est dû aux morts; la politique des émigrés est chose morte; elle ne ressuscitera pas.
En terminant ces explications, j'ai de nombreuses dettes de reconnaissance à payer. Je les
ai contractées envers toutes les personnes qui m'ont pi-êté leur concours pour la réunion des documents à l'aide desquels cette histoire a été écrite et sera continuée. Je ne peux m'acquitter qu'en les nommant ici, qu'en indiquant la part qu'elles ont eue dans mes travaux.
Aleurtête, je dois placer le regretté prince Orlof. Sa bienveillante intervention m'a valu le haut patronage du baron de Jomini, ouvert les archives de Russie et assuré la précieuse collaboration des directeurs de ces archives^ le baron de Buhler à Moscou, et le baron Stuart à Saint- Pétersbourg.
La dédicace placée à la première page de ce livre, ne traduit que très imparfaitement la gratitude que je garde au baron de Buhler qui dirige le dépôt de Moscou. Ce haut fonctionnaire, qui est aussi un historien, ne s'est pas contenté de veiller à la confection des copies tirées des documents confiés à sa garde. Même après que MM. Alexis Protopopow, Stankévicht, le comte A. Sollohub, ses subordonnés à des titres divers, les avaient collationnées, il a voulu les relire, les annoter et me fournir ainsi de curieux renseignements. M. le baron Stuart et M. le baron de Lilienfeld, gouverneur de Gourlande, ont mis également à mon service une bonne volonté que je ne saurais trop hautement recon-
iiaitre. Notre ambassadeur le général Appert, le comte de Lagrené, consul de France à Moscou, le général Annenkoff ont pris à tâche de seconder tant d'efforts déployés au profit de la vérité historique.
Partout ailleurs, je n'ai pas trouvé une moindre obligeance. Le comte de Moltke, ministre de Danemark à Paris, M. Sibbern, ministre de Suède, M. Garl Gustaf Malmstrom, directeur des archives royales à Stockholm, ont répondu à mes demandes avec le plus gracieux empressements.
A Berlin, j'ai eu à me louer de la protection de M. le baron de Gourcel. Il a étendu sur moi la protection officieuse de l'ambassade de France. L'un des secrétaires de cette ambassade, M. René Lecomte, a fait, en mon lieu et place, aux archives de Prusse, des recherches dont les résultats m'ont été précieux.
A Paris, aux Archives Nationales ainsi qu'au Dépôt des Affaires Étrangères ouvert à mes investigations par M. de Freycinet et par feu mon ami,le Comte de Saint-Vallier,j'ai rencontré l'inépuisable complaisance de MM. Alfred Maury, Rocquain, Girard de Rialle et l'intelligente activité de M. de Ribier. J'adresse des remercîments à tous ces collaborateurs de mon œuvre; sans eux, elle n'aurait pu être menée- à
bonne fin. C'est un devoir d'ajouter à cette liste MM. les conservateurs de la bibliothèque Nationale.
M. le duc de Garaman, M. le vicomte de Bouthillier, M. le comte d'Hauterive m'ontprêté, de leur côté, un très utile concours. Je dois auxpremiers communication des mémoires inédits du vicomte de Garaman qui représentait, en 1799 et 1800, Louis XVIIl auprès de Paul l*"" et de ceux du Marquis de Boutliillier-Ghavigny,majorgénéral de l'infanterie à l'armée de Gondé; àM. le comte d'Hauterive davoirpu prendre connaissance des collections de documents formées par son père. Je leur offre iciFhommagedemareconnaissance.
Qu'on me permette d'ajouter combien m'ont rendu fier tant de témoignages de confiance, combien me sont douxles souvenirs qu'ils m'ont laissés. 11 ne me convient pas cependant de pousser trop loin cette fierté. Dans tant de bon vouloir mis à mon service, il faut voir surtout un trait nouveau du goût de plus en plus répandu des études d'histoire. G'est ce goût, c'est la passion de la vérité, qui, peu à peu, associent les souverains, les hommes d'État, les lettrés dans les mêmes efforts, en vue de contribuer aux progrès de lasciencehistorique. Ces progrès sont éclatants. Ds se manifestent par de savants travaux qui, simultanément, abordent toutes les épo-
ques, portent la lumière dans toutes les obscurités; par ces publications périodiques qui, chez nous comme au dehors, et chez nous malheureusement avec moins de suite qu'au dehors, jettent peu à peu dans la circulation les papiers d'État; par cette abondance de mémoires inédits tirés de l'oubli et surtout par la libéralité avec laquelle favorisent ce mouvement des gouvernements qui naguère y semblaient rebelles et qui maintenant se montrent jaloux de prendre l'initiative des mesures les plus propres à le servir.
Telles sont les circonstances qui ont assuré le succès de mes démarches et les dispositions dont j'ai bénéficié.
Paris, 15 avril 1886.