CHAPITRE PREMIER
Monsieur à Vérone. — Son portrait. — La famille royale dispersée. — Monsieur se proclame roi sous le nom de Louis XVIII. — Notification aux puissances. — La déclaration au peuple français. — Le conseil du roi. — Une lettre au duc d'Harcourt. — Situation du prétendant. — Situation de son parti. — Mise en liberté de madame Royale. — Elle écrit au roi.
Vers le milieu de l'année 1795, le frère de Louis XVI, Monsieur, comte de Provence^ devenu régent de France, par suite delà mort du roi et de la captivité de Louis XVII, vivait à Vérone, dans les États vénitiens, sousle nom de comte del'Isle. Arrivé dans cette ville, à la fm du mois de mai, après avoir longtemps erré à travers l'Allemagne*, favorablement accueilli par le gouvernement de Venise, à la recomman-
1. Il s'était enfui de Paris en 1791, dans la nuit du 20 au 21 juin, grâce au dévouement du comte d'Avaray, qu'il en récompensa, dès ce jour, par sa confiance et son amitié.
dation du ministre de Russie, M. de Mordwinof, il s'était installé au Borgo San Domino, avec un petit nombre de courtisans et de serviteurs passionnément dévoués à sa cause.
Né en 1755, le régent avait alors quarante ans ; mais l'excès de son embonpoint, de fréquentes attaques dégoutte, une expérience précoce, puisée dans les malheurs de sa maison et visible aux rides de son visage, lui donnaient déjà les apparences et les incommodités de la vieillesse. Ce n'était plus le brillant comte de Provence, l'esprit le plus caustique de la cour de Louis XVI; c'était un proscrit, un proscrit cuirassé dans sa patience et ses illusions, indomptable dans son droit, que n'avaientpu décourager les dures épreuves de son exil. Quoique pour venir de Paris à Vérone, il eût mis quatre ans, à cette nouvelle étape de ses pérégrinations, il conservait la même confiance qu'à là première. Obligé de fuir devant les armées victorieuses de la république, ayant vu succomber tour à tour, victimes de vains complots, les plus intrépides champions de sa cause, trahi par la fortune, abandonné des rois, il ne désespérait pas, même à l'heure où, traqué de toutes parts, ne sachant où reposer sa tête, il était venu chercher un asile en Italie. Depuis, il remplissait le monde de ses protestations, lassait les princes de l'Europe de s*es incessantes plaintes, sans que l'inutilité de ses-
efforts eût raison de son énergie. Il la communiquait autour de lui, parmi les fidèles courtisans de son malheur, attachés à ses pas. Pour eux, il était toujours le roi, comme il l'était pour tous ses émigrés, errant misérables à travers le continent, les yeux tournés vers son drapeau, et pour ces obscurs conspirateurs qui, en Vendée, en Languedoc, en Provence, tombaient sous les balles ou montaient à l'écliafaud en prononçant son nom. Jamais, depuis le commencement de l'émigration, les membres de la famille royale n'avaient été plus dispersés. Les tantes duroi, mesdames Victoire et Adélaïde, vivaient à Naples où elles avaient trouvé un refuge. Le dauphin et sa sœur, Madame Thérèse, étaienttoujoursdétenusdanslaprison du Temple. Le comte d'Artois, nommé parle régent lieutenant général du royaume, venait de passer d'Allemagne en Angleterre pour suivre de près la campagne royaliste entreprise en Vendée. La princesse, sa femme, la comtesse de Provence, sa belle-sœur, étaient à Turin, auprès de leur père, le roi de Sardaigne. Le duc d'Angoulême partait pour Edimbourg; le duc de Berry, exerçait un commandement dans l'armée des émigrés. Les trois Gondé, à la tête de ce corps de troupes, qui portait leur nom, prenaient part à la guerre engagée sur le Rhin par la coalition contre la république. Le duc d'Orléans, fils aîné de Phi-
lippe-Égalité, émigré lui aussi après la défection de Dumouriez, voyageait obscurément en Suède, en Norwège et jusqu'en Laponie, tandis que sa mère, mise en liberté, le 9 thermidor, sollicitait à Paris la délivrance de ses deux plus jeunes fils, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, encore enfermés au fort Saint-Jean, â Marseille \ Le 8 juin, le dauphin, fils de Louis XVI, mourut dans le cachot où l'avait séquestré la Convention et martyrisé son geôlier. La nouvelle de sa mort arriva à Vérone le 21 du môme mois. Le 24, Monsieur se proclamait roi de France sous le nom de Louis XVIII, et faisait part de son avènement à toutes les cours d'Europe : a L'amitié dont Votre Majesté m'a donné des marques, disait-il au roi d'Angleterre, m'engage à lui communiquer avec empressement la peine que je ressens et à lui notifier mon avènement à un trône ensanglanté par les malheurs de ma famille, et que j'espère relever avec l'aide de Dieu et de mes puissants alliés. » La notification aux autres cours était conçue à peu près dans les mêmes termes. Envers le pape, le nouveau souverain prenait en outre l'engagement de (( faire fleurir la religion catholique, apostolique et romaine dans son royaume, » quand il l'aurait recouvré.