CHAPITRE IX
Truisiùine iiiissiuii de Sidul-rrietit à Suiiit-Pétci'sbourg. — Mauvaises dispositions de la cour de Russie. — Une lettre du Roi. — Saint-Priest n'est pas admis à voir l'empereur. — Une cruelle aventure. — Il est renvoyé à Mitau. — Le Tzar ne veut pas prendre à sa charge les frais du voyage des princesses. — Refus de l'Autriche d'y participer. — La réunion de la famille royale ajournée. — Humiliations que subit le roi.
Saint-Priest toujours prêt à se dévouer, quitta Mitau le 21 juin, contiant dans l'issue de son voyage, convaincu qu'il retrouverait chez l'empereur les dispositions bienveillantes, dont il avait précédemment bénéficié.
Cruelle devait être sa déception. Son apparition à la cour de Russie parut surprendre et sa présence importuner. Le mécontentement devant lequel le prince de Coudé et le duc d'Enghien avaient dû se retirer durait encore. Il s'était même aggravé par suite d'une imprudence du maréchal de Broglie, débarqué à Riga, pour venir à Saint- Pétersbourg avec une suite de quarante personnes : « Se croit-on au Pérou ou vient-on au pilla ^v? " s'ét?n*t écrié le tzar, «mi apprenant ce
débarquement inattendu. Et le maréchal avait dû reprendre la mer sans être même autorisé à aller plus loin que Riga.
Enfin, un bouleversement dans les personnes s'était produit. « Il paraît que l'empereur a pris une passion à Moscou qui lui a l'ait changer la face de sa cour. Il est en querelle ouverte avec l'impératrice. Il prétend qu'elle a fait une clique pour lui enlever son autorité de concert avec Mlle de Nélidof, la ci-devant favorite. Gelle-ci est ])artie pour Moscou. Le prince Kourakin, général l)rocureur, place qui revient à celle de surintendant des linances, a été renvoyé et remplacé par le père de la nouvelle maîtresse nommée Lapoukine. Le prince Bezborodko est plus puissant que jamais. » Lorsque Saint-Priest , à la date du 15 août, constatait ces changements, il en avait ressenti déjà les pénibles effets. Ce n'est pas que l'empereur eût refusé de s'occuper des objets que lui recommandait le roi. Mais, se dérobant à tout entretien avec Saint-Priest, il l'avait dédaigneusement renvoyé à ses ministres. Saint-Priest, inquiet, faisait part de ce mauvais vouloir à Louis XVIII. En réponse à la lettre qui le révélait, il en recevait une, humble et pressante, qu'il était chargé de remettre au tzar. Elle était ainsi conçue :
(( Monsieur mon frère et cousin, parmi les
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ol>jets ([lie j'ai chargé le comte de Saiut-Priesl de mettre sous les yeux de Votre Majesté Impériale, il eu est uu qui intéresse tellement mon bonheur et celui de toute ma l'amille, que malgré la mission que j'ai donnée, à cet égard, à M. de Saint- Priest,ma confiance en lui et l'espoir que j'ai que Voire Majesté l'écoutera avec bonté, je ne puis me refuser à lui en écrire encore moi-même. Elle devinera facilement que je veux parler du mariage de mon neveu avec ma nièce.
)) Je ne répéterai point ici les raisons générales el particulières qui me font désirer passionnément de former une union si chère; le cœur de Votre Majesté Impériale les a senties, sa sagesse les a approuvées; j'en ai pour garant ce qu'elle a bien voulu me marquer à ce sujet. Qui croirait que tuteur de ma nièce, agissant d'après le vœu des infortunés auteurs de ses jours, son propre consentement et le désir le plus ardent de mon frère, de ma belle-sœur, de mon neveu, de toute ma famille, muni enfin des dispenses de Rome ([ui étaient nécessaires, je puisse éprouver des obstacles? Gela n'est pourtant que trop vrai. La cour de Vienne n'a pas, je crois, des vues personnelles sur ma nièce. Elle a môme dit vaguement qu'elle ne s'opposerait pas à ce mariage; mais une triste expérience ne m'a que trop appris combien peu je puis compter sur sa bonne vo-
loiité pour moi et lorsque j'ai demandé à l'empereur des Romains de me remettre ma nièce dès le moment de sa sortie de France, il me l'a refusé.
» J'ajouterai à ces motifs d'inquiétude les liaisons qui se sont depuis formées entre ce prince et la prétendue république française et je n'ai que trop lieu de craindre que si je renouvelais à moi seul la demande que j'ai formée en 1795, je n'éprouvasse un nouveau refus.
» Telle est la position où je me trouve. Mais si la fortune m'a ùté les moyens de laire par moimême valoir mes droits, la Providence m'a donné l'amitié de Votre Majesté Impériale. C'est elle (jue je réclame en ce moment; elle seule peut dissiper mes inquiétudes et embellir encore l'asile que je tiens d'elle, par le spectacle louchant du bonheur de mes enfants et de leur union formée sous ses auspices. Je suis certain du succès, si Votre Majesté veut bien s'en charger et ordonnera son ambassadeur de Vienne de faire à cet égard toutes les démarches nécessaires. Je le lui demande comme la plus grande preuve d'amitié que je puisse tenir d'EUe. J'ai vaincu pour le fond de l'affaire, la crainte d'importuner Votre Majesté Impériale; je ne saurais en agir de même, relativement aux détails; si Elle veut bien le permettre, le comte de Saint-
Priest aura, de bouche ou par écrit, l'honneur (le les mettre sous ses yeux. »
Le capricieux autocrate qui régnait sur toutes les Russies, ne voulut pas recevoir cette lettre des mains de Saint-Priest. Il le lit inviter à la confier au prince de Bezborodko. L'envoyé de Louis XVIII ne se hâta pas de s'en dessaisir. Il nég:ocia pour être autorisé à ne la remettre qu'au tzar. Il recourut même au bienveillant intermédiaire de l'impératrice. Mais, l'impératrice était sans crédit depuis la disgrâce de Mlle de Nélidof*. Saint-Priest dut se résigner à obéir et à entamer avec le chancelier la négociation qui motivait sa présence à Saint-Pétersbourg.
Elle dura trois semaines. Tandis qu'elle se poursuivait, il se montrait à la cour, se mettait sur le passage de l'empereur avec l'espoir d'être remarqué. Il n'obtint ni un mot, ni un témoignage quelcon({ue d'attention. Il lui arriva même une humiliante aventure. Un soir qu'il assistait a un bal, à Pawlowski, il se trouva, au moment où entrait l'empereur, placé entre le prince de Bezborodkoetle nonce dupape. L'empereurpassa sans lui parler. Mais, le lendemain, il lui lit dire
I. i'.L'ilc (li.sgràctj lit! dura pas plus que la laveur de Mlle Lapoiikine qui n'exerça d'ailleurs qu'une influence limitée. Mlle de Nelidof revint peu de mois après à Pélersbourg et l'Impératrice retrouva le cœur de son mari.