LES BOURBONS ET L\ RUSSIE
({Li'il avait été surpris et mécontent de le trouver au premier rang du cercle diplomatique. Saint- Priest s'excusa, allégua son ignorance des usages de la cour de Russie.
« Telle est au vrai, Sire, maméprise, disait-il aju-ès s'être expliqué. Je suis loin de toute prétention personnelle, et j'ose dire n'en avoir jamais montré ni dans la prospérité, ni dans l'adversité. D'ailleurs, comment un infortuné proscrit, capable de quelque retour sur lui-même, songerait-il à en élever dans une cour hospitalière où il n'est admis que par la généreuse Lonté d'un auguste souverain dont il a reçu tant de bienfaits. Non, Sire, je n'ai de rang dans cet empire que celui que donne la décoration éminente dont j'ai l'honneur d'être revêtu depuis vingt ans et je pense de plus que, dans un lieu où se trouve Votre Majesté Impériale, toute place est honorable. »
Ces excuses ne rendirent pas à Saint-Priest sa faveur. Il continua à négocier avec Bezboroko, sans être admis à s'entretenir avec l'empereur. Puis, brusquement, et comme il attendait le résultat de ses demandes, il reçut l'ordre de quitter Saint-Pétersbourg. « Je repars pour Mitau dans trois jours, étant ce qu'on peut appeler renvoyé. Il est vrai que c'est avec les honneurs de la guerre, après m'avoir accordé tout ce que j'étais venu de-
mander. Mais, M. le chancelier ne m'a pas mâclié qne l'empereur prenait ombrage de mon séjour ici et voulait que je retournas se près du roi. Gomme je ne demandais pas mieux, nous nous sommes trouvés d'accord, mais, sans que j'aie pénétré ces motifs d'ombrage. Ces choses-là sont si communes en cette cour qu'il n'en résulte aucune déconsidération pour qui l'éprouve. Le fond est qu'on est las de ce que nous coûtons et à quoi on n'avait pas regardé lorsqu'on nous a admis. Les gens du pays jalousent et saisissent les occasions. Il faut se tenir coi le plus possible et ne pas fatiguer de demandes particulières. »
Ce langage révélait la clairvoyance de celui qui le tenait. Mais, il n'eut pas pour effet de ralentir les demandes de la cour de Mitau, ni de modérer ses exigences. Les demandes se continuèrent, les exige nces s'accrurent. Elles obligent à confesse que le séjour de Louis XVllI et des émigrés français en Russie, ne fut qu'une longue mendicité \
1. Je renonce à publier les pétitions d'émigrés qui sont sous mes yeux, sollicitant la charité du tzar. Ces requêtes signées des noms les plus illustres arrivaient de tous les points de l'Europe, Elles révèlent que la plus profonde détresse avait étouffé toute dignité. Du reste, il est bien vrai de dire que le roi et les princes donnaient l'exemple et poussaient parfois l'importunité jusqu'à l'excès. Je n'en citerai qu'un trait. On lit dans une note remise par d'Avaray au prince de Bezborodko,le 10 mars 1790 : M y\. le duc de Berry a reçu avec une respectueuse reconnaissance le traitement de quatre mille six cents roubles que Sa Majesté Impériale a eu la bonté de lui faire. C'est avec une
Quant à Saint-Priest, une déception nouvelle l'attendait à Mitau. En prenant connaissance avec le roi, des intentions définitives de Paul P"", quant aux objets qu'il lui avait soumis, il s'aperçut qu'il en avait trop espéré. Le tzar consentait à s'entremettre pour aplanir les difficultés qui s'opposaient au voyage de Madame Royale. A cet effet, il envoyait des ordres à M. de Razomowski, son ambassadeur à Vienne. Mais il ne voulait prendre à sa charge ni les frais du voyage de la reine et de sa nièce, ni ceux de leur entretien à Mitau. Il laissait au roi le soin d'y pourvoir.
Cette décision éloignait encore la réalisation des vœux de Louis XVII I. L'infortuné prince se décidait alors à implorer l'assistance de l'empereur d'Autriche. Il ne recueillait qu'un refus. Après de longs pourparlers, il parvenait enfin à faire décider par la cour de Vienne qu'avant de partir. Madame
exti'èiiK' cii-i-oiispection que le roi uJjsei'vc (jul- ci- j»'iiiiu prince plein d'ardeur et de volonté, servant Sa Majesté Impériale avec le plus grand zèle, ne pourra se soutenir à Tarniée avec ce traitement et le roi ose espérer que Sa Majesté Impériale daignera le traiter aussi favorablement que Mgr le duc de Bourbon. » Il est dit dans la même note : « Les malheurs de Témigration et la cherté delà vie en Courlande causant un embarras toujours croissant dans les finances du roi, Sa Majesté. Impériale l'Empereur est suppliée d'exciter de nouveau par ses ambassadeurs, les différentes puissances à imiter le noble exemple qu'il a donné à l'Europe. L'Angleterre, le Portugal et la Porte ottomane* particulièrement ne se refuseront pas sans doute à soutenir dans l'infortune, la famille royaU' dont la princi)»ale parti»^ va se trouver réunie :'i Mitan. »
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Royale toucherait partie des intérêts qui lui seraient dûs au moment de son départ, par l'empereur dépositaire de sa fortune et que ce premier versement aiderait à défrayer son voyage. « Quant à la reine, écrivait Saint-Priest à Thauvenay, je ne sais comment elle fera, car le roi n'a pas un sol à envoyer pour la route. Si le banquier (1(^ (îènes ne fournit, elle sera forcée de demeurer à Hudweiss et y sera réduite aux expédients. »
Par suite de ces douloureux incidents et maloré c«^ {[ue le tzar avait promis, Louis XVIII allait soupirer durant de longs mois encore après \o honheur de voir réunis àlui sa femme et sa nièce. « En ce pays, remarquait mélancoliquement Saint-Priest, les promesses sont rarement ou lentement effectuées. »
Ce furent là les plus graves préoccupations de l'année 1798. En s'écoulant, elle ne fit qu'accenliUM* les difficultés de la position du roi. Saint- Priest attribuaitcesdiffu^ultés à l'absence de toute communication politique avec l'empereur de Russie, (^ette communication n'existait pas. « C'est en vain ([ue j'ai cherché à l'établir à Pétersbourg. Elle a inspiré tant de défiance que sans autre laçon, on m'a dit que ma présence faisait ombrage à l'empereur et qu'il serait bon que je partisse l)our Mitau. » 11 semblait donc que le roi ne fût venu en Russie que ])our y subirdes humiliations.
S'il voulait s'occuper de l'armée de Coudé, il lui était objecté « que l'empereur qui a pris le corps de Coudé à sou service n'euteud pas que le roi s'en mêle. » Si quelqu'un de ses partisans retenu longtemps loin de lui désirait le voir, il fallait de laborieuses démarches auprès de la cour impériale pour ouvrir au nouveau venu le territoire de l'empire. La difficulté d'en sortir n'était pas moindre que celle d'y entrer. Un passeport, même quand le roi le sollicitait, ne s'obtenait qu'après des démarches réitérées et quelquefois pas du tout. Non seulement, le roi n'était pas libre de recevoir qui bon lui semblait, mais il arrivait qu'à son insu, presqu'en se cachant de lui, le tzar mandait quelque Français recommandé par l'un des ambassadeurs de Russie à l'étranger comme pouvant fournir d'utiles renseignements. C'est ainsi qu'un certain chevalier de la Garde*, se disant renseigné sur l'état des esprits en Vendée, était appelé à Saint-Pétersbourg sans que le roi eût été consulté et revenait ensuite à Mitau où on le connaissait peu, imposé à la con-
1. Ce voyage du chevalier de la Garde est un de ces (''pisodes sur lesquels l'absence de documents empêche de faire la lumière. La Garde paraît être allé à Saint-Pétersbourg de son propre gré et y avoir produit peu d'effet. Sa mission assurément n'eut pas de suite. En passant à Hambourg, il on raconta les incidents à Mourawief et lui communiqua ses instructions, — ce que Saint-Priest appela une « commnnicîition criminelle ».
fianro de Louis XVIII, par raocueil même qu'il avait reçu chez les ministres de l'empereur.
Des procédés si choquants arrachaient-ils quelque plainte au proscrit, on lui rappelait durement qu'il n'était qu'un monarque sans puissance, accueilli par pitié, obligé par conséquent de subir en silence le traitement qu'on jugeait bon de lui infliger. Il existe au dossier de la correspondance générale une lettre, en date de 8 novembre 1798, qui éclaire du jour le plus instructif la situation du roi de France à cette époque et révèle en même temps que son état d'esprit, la rigueur qu'apportait le tzar dans ses rapports avec lui. « Voire Majesté Impériale me dit qu'elle a rempli ses engagements avec moi. Ma reconnaissance ne se borne pas à lui rendre ce témoignage; je lui dis, à elle-même, je dirais à toute la terre qu'elle ne me devait rien, qu'elle a tout fait pour moi elles miens; mais j'ose ajouter qu'il est de sa bienfaisance, de l'intérêt qu'elle a toujours pris aux malheurs de mon royaume, à ceux de ma famille et aux miens, que je puisse dans l'asile qu'elle m'a donné, vaquer à mes affaires par des communications libres et personnelles avec mes agents. Je réponds d'eux et de leurs principes; ils seront toujours sous mes yeux et ils ne quitteront Mitau que pour sortir des États de Votre Majesté Impériale.
» Dnns nu moment où In Providence semble
ouvrir la voie à mon rétal)lissement sur le trône de mes pères, lorsque j'en ai l'espoir le plus plausible qui jamais se soit offert à mes yeux, je voudrais déposer dans le sein de Votre Majesté Impériale, le détail des motifs ([ui fondent cet espoir, je voudrais demander son avis et surtout ses conseils. Je voudrais que cette communication de confiance d'une part, de lumières et de ])uissa nce de l'autre, devint à jamais la hase d'une alliance indissoluble entre nos deux couronnes et que mes successeurs puissent toujours se dire : Si lagém''rosité de Paul P' accueillit Louis XVIII dans ses malheurs, ce furent ses conseils et son appui ({ui en hâtèrent la fin.
» Mais, comment entreprendre par écrit, une pareille communication dont les détails seraient immenses? D'ailleurs, dois-je abuser par de trop longues lettres, du temi)s précieux de Votre Majesté? Cet inconvénient n'existerait pas, si j'avais à Saint-Pétersbourg quelqu'un de capable de rendre compte de tout à Votre Majesté Impériale; c'est encore un avantage que j'ai à regretter et si Votre Majesté m'en faisait jouir, ce ne serait l)as la moindre des obligations dont je lui serais redevable. »
Cette lettre resta sans réponse. Le tzar ne voulait pas accorder ce qui lui était demamlé. Le roi rencontra les mêmes difficultés iioiir obtenir des
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passeports, pour maintenir ses relations avec ses aj^ents, pour les faire voyager, pour correspondre avec eux. De même, la communication politique avec la co-ur de Russie, que réclamait Saint-Priest, no fut pas établie. Louis XVIII demeura réduit à formuler en de longues lettres ses réclamations et ses doléances, à étaler sa royale misère, à supplier qu'on lui vint en aide. A la fin de 1708, repoussé par l'Europe, séparé de ses partisans, il se trouvait à Mitau comme dans une prison, livré au caprice d'un despote fantasque et mobile, dont les actes tour à tour se paraient des apparences du génie, ou semblaient émaner d'un fou couronné.