Le comte d'Avaray, capitaine des gardes de Sa Majesté
Kotclioiibey ne ré[)oiid pas.Rostopcliiu répond le lendemain. « Il le prie de vonloir bien remettre la lettre dont il est le porteur à Mgr le chancelier prince de Bezborodko.SaMajestélmpérialerEmpereur ne tardera pas à donner ses ordres relativement à la présentation de M. le comte d'Avaray. » Quand d'Avaray se rend chez le chancelier, il est froidement accueilli. Bezborodko reçoit la lettre du roi « Très Chrétien », promet de la remettre à remj)ereur, mais ne prononce pas un mot qui puisse donner au pauvre ambassadeur un encouragement ou une espérance.
D'Avaray revient mélancoliquement « à son auberge ». On l'y oublie pendant cinq jours. La cour est tout entière aux préparatifs des fêtes qui vont être données à l'occasion du mariage de l'archiduc Joseph d'Autriche avec une fille du tzar. Ce jeune prince est arrivé àPétersbourg,sous le nom de comte de Burgau. Avec sa sœur, dite comtesse de Rombeck, il est descendu chez l'ambassadeur autrichien, M. de Cobenzl. Entre le palais impérial et l'hôtel de l'ambassade, ce ne sont qu'allées et venues, échange de visites, réceptions et diners. Dans ce joyeux mouvement, personne ne
très chréiieiiMt', est venu pour avoir riioiiiieur de présenter son respect à M. de Kotchoubey. Il est porteur d'une lettre du roi son maître pourSa Majesté Impériale et attend les ordresqu'elle daignera lui faire donner hôtel de Grodncj. Samedi Ô/IG février. » Billet analogue laissé chez Rostopchin.
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suiige à d'Avaray. 11 n'ose quitter sa chaiiiljre; il s'y morfond, ne connaissant à Saint-Pétersbourgque quelques rares Français. La Ferté, qui vient le voir, cherche vainement à le rassurer, à calmer les s^isceptihilités d'une vanité froissée.
Le 21 février, l'envoyé du roi se décide à se rappeler au souvenir de Rostopchin. 11 écrit une lettre bien humble, dont tous les termes sont pesés. Il se met avec conliance sous la protection du ministre, lui parle avec émotion de son malheureux maître; Rostopchin se laisse toucher. Il envoie le même jour un avis officiel, i)ortant que d'Avaray sera reçu i)ar l'empereur le dimanche suivant, lly joint un mot de sa main : « Vous ne pouvez pas douter. Monsieur le comte, ni de l'intérêt de Sa Majesté Impériale pour tout ce qui regarde le roi votre maître, ni du plaisir qu'il aura de vous voir dimanche. Sa Majesté l'empereur désire que vous demandiez une heure à M. le chancelier pour converser avec lui et lui exposer l'objet de votre mission qui doit être d'une très grande importance dans un moment où les affaires prennent une tournure qui semble mettre une lin heureuse aux malheurs de la France. »
Ce langage rend conliance à d'Avaray. Le dimanche, il se rend au palais impérial. A peine distingué au milieu des courtisans, il est présenté à l'empereur par le chancelier. 11 a préparé le dis-
cours qu'il compte tenir; il u'a pas le temps de le prononcer. Paul P' lui adresse un compliment flatteur; par un retour sur Fépoque où d'Avaray contribua à faire sortir de Paris le comte de Provence, il rend hommage à sa fidélité; puis il s'éloigne avant que d'Avaray ait pu placer un mot. Sa physionomie a-t-elle déplu au tout-puissant et bizarre monarque? On ne sait; mais il ne sera plus admis en sa présence; c'est avec le chancelier qu'il lui est enjoint de conférer. A l'exception du chancelier, aucun personnage de la cour ne le recevra. Bezborodko lui-même ne lui accordera que deux audiences. C'est au moyen de notes envoyées par d'Avaray, auxquelles il est rarement répondu, que la négociation se poursuit.
ijuant à Rostopchiîi, il se fait invisible. Vainement, d'Avaray assiège sa porte, s'ingénie à trouver les moyens de l'ouvrir, elle reste close, «( M. de Rostopchin ayant pour principe de ne voir pour affaires que les personnes avec lesquelles il se trouve en relations par ordre de Sa Majesté Impériale l'empereur. » D'Avaray se plaint respectueusement : n Comme homme du roi, honoré de sa confiance et chargé d'une mission agréée par Sa Majesté Impériale, je vous ai suffisamment marqué. Monsieur, le désir extrême de vous entretenir ; j'ai fait plus, comme individu et indépendamment des affaires qui m'amènent, j'ai
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clierclié avec empressement roccasiou de vous voir et de l'aire ma cour à Mme de Rostopchin. Il m'a été facile de remarquer que j'avais à respecter des motifs de circonspection et de prudence, qui mettaient obstacle à mes vœux. »
Il renonce à arriver jusqu'à Rostopchin, mais non à l'intéresser à ses démarches. Il parvient à obtenir que le ministre consente à remettre ses notes à l'empereur, à les appuyer auprès de Bezborodko, mais c'est tout. Il continue à être consigné. Il ne reçoit que de rares billets, les uns révélant la courtoisie, les autres affichant l'impertinence. S'il écrit que « c'est une cruelle chose d'avoir uniquement à traiter par écrit, et qu'il devient souvent impossible de s'y soumettre », on lui marque, par le silence, qu'il a déplu. Si, pour forcer la porte rigoureusement fermée, il transmet des rapports venus de France que, de Mitau, le roi lui a envoyés pour faciliter ses démarches, on objecte, en le remerciant, « que toutes ces nouvelles sont déjà parvenues à la connaissance de Sa Majesté Impériale l'empereur, soit par ses ministres, soit par les employés dans les pays étrangers ».
Ainsi, peu à peu, se remplit la coupe des ?im ères humiliations. Une dernière avanie est réservée à d'Avaray. Les ministres étrangers sont invités à dinar chez l'ambassadeur d'Autriche, à la table du
comte (le Biirgau. Quelques Français, notamment l'abbé de Tressan, ont été admis au même honneur. Le représentant du roi de France, a la douleur de n'être pas compris dans cette invitation. Ses compatriotes croient, pour ce motif, devoir la décliner, soit qu'il leur présente son exclusion comme une offense à leur commun souverain, soit qu'euxmêmes aient spontanément ressenti cette injure. Quant k lui, il demande « comme une grâce lapermission d'attendre, fût-ce dansTantichambre, le moment où il pourra être admis à faire sa cour à M. le comte de Burgau ». Mais, le comte de Gobenzl l'accuse d'avoir provoqué le refus des invités français, parce qu'il n'en faisait pas partie, et accueille sa requête de telle sorte que d'Avaray se décide « à lui sauver jusqu'à l'inquiétude de rencontrer à sa porte un Français fidèle ».
D'ailleurs, il ne se résigne pas sans bruit. Il écrit à la comtesse de Rombeck, au princed'Auersperg qui a accompagné l'archiduc et sa sœur à Saint-Pétersbourg. Ses lettres sont jugées offensantes pour le prince autrichien. Elles font scandale. Alors, d'Avaray écrit à Rostopchin pour se justilier.il lui raconteles faits, envoie copie de ses lettres, le fait juge et non sans amertume. « Sous les yeux du plus puissant souverain du monde, qui accueille et honore la fidélité et la vertu malheureuse, il faudrait, au moins en apparence.
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leur porter respect et particulièrement à une éi)C)que où tous les efforts doivent se réunir pour mettre un frein au triomphe de la félonie et du crime, ne pas couvrir de dédain ceux qui professent le plus haut de nobles sentiments. » La lettre est longue; elle remplit plusieurs paoes d'une écriture fine, serrée, à peine lisible.
Rostopchin s'impatiente de ce verbiaoe. Il inflige une dure leçon au prolixe représentant du roi de France : « Etant obligé par les affaires, par le mauvais état de ma santé et par habitude, de rester la plus grande partie du temps chez moi, je n'ai rien su des bruits que l'on a fait courir sur votre compte et dont vous avez bien voulu me donner connaissance. Il me serait impossible de prendre sur moi de censurer la conduite de M. l'ambassadeur comte de Gobenzl, encore moins de la lui prescrire. Je me borne uniquement à remplir la volonté de mon maître, en évitant, avec le plus grand- soin, toute occasion où je ])ourrais être pour quelque chose sans être bon à rien. »
Ce laconique et railleur billet parait avoir été le couronnement de la mission de d'Avaray. Quelques jours après l'avoir reçu, il quittait Saint- Pétersbourg sans qu'il eût été répondu à ses demandes. Il rentrait à Mitau, il la fin de mars, le cœur ulcéré, donnant à rire, non àSaint-Priest, qui avait l'âme trop haute pour se réjouir de son
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échec, mais aux envieux qu'il devait à sa longue faveur dans cette petite cour « où l'intrigue, la morgue et l'envie trouvaient le loisir de s'exercer à défaut d'occupations plus nobles \ -d
Malgré le piètre résultat du voyage de d' Avaray, le roi ne renonça pas à obtenir satisfaction sur les divers objets énumérés dans les notes qu'avait inutilement présentées son envoyé. Il écrivit au tzar, sollicitant avec instance une solution. La lettre qu'il reçut à cette occasion se ressentait de la mauvaise humeur dont d' Avaray venait de subir si durement les effets. Elle prouvait que Paul I" commençait à être las des exigences de l'exilé de Mitau. Elle révélait que s'il entendait contribuer à son rétablissement, c'était par ses propres moyens, sans avoir à tenir compte de réclamations et de conseils qu'il jugeait excessifs, inutiles et inconsidérés.
(( Je n'ai pas besoin de donner à Votre Majesté, à cette occasion, de nouvelles^assurances de l'ami-
1. CeUo appréciation est extraite des notes du baron de Guilhermy, publiées par ses descendants, sous ce \i\ve : Papien; dun èmiqrè. J'ai eu le regret de relever dans ce livre diverses erreurs, surtout en ce qui touche le séjour de Louis XVIII en Russie. Elles tiennent à ce que M. de Guilhermy, apprécié pour son dévouement et son caractère, ne fut jamais tenu au courant des grands projets. A Milan, il paraît ne les avoir connus que par les propros de l'entourage et très incomplèlement. A Londres où il fut employé à distriJ)uer des secours au nom du roi, dans ses rapports avec le duc d'Orléans, M. de Guilhermy paraît avoir joui d'une faveur plus grande qu'à Mitau.
tié et de l'intérêt que je lui porte. La part que je prends dans la guerre actuelle, mes armées en mouvement, les peines que je me donne pour armer l'Europe contre vos sujets, ennemis de vos droits, tout doit vous prouver combien je m'occupe de votre personne et combien doivent monter les frais de mes expéditions par terre et par mer. L'Angleterre n'ayant rien fixé pour votre traitement, il faudrait qu'elle vous l'assignât de son propre mouvement ou d'après la lettre que Votre Majesté m'a communiquée, écrite par elle au roi d'Angleterre. »
Le roi dut se résigner et attendre les événements. Ils offrirent d'abord une physionomie satisfaisante. L'ouverture des hostilités en Italie fut marquée par de fréquents et importants succès des coalisés * . Le moment parut favorable aux plus ardentes espérances. La cour de Mitau alors seulement goûta un peu de joie.
En même temps, les dernières difficultés opposées à l'arrivée de la reine et de Madame Royale étaient enfin levées. L'empereur de Russie avait donné des ordres pour que le voyage des princesses dans ses États fût entouré non des mêmes honneurs que celui de Louis XVIII, mais d'une égale sûreté. D'après son désir, elles devaient faire route incognito, autant que possible, à deux
1. J'ai appris les brillantps victoirp^^ du maréchal de Souvarof,
jours do distance « pour la facilité des chevaux». De son côté, l'empereur d'Autriche, après avoir consenti à ce que les bans dumariage de Madame Royale fussent publiés à Vienne, avait dit à La Fare: « Je la fais conduire à la frontière ; après quoi c'est votre affaire delà fairearriver à Mitau. » Et, dans la première quinzaine de mai, la reine de son côté, la princesse du sien, accompagnées par un petit nombre de fidèles serviteurs, pouvaient se mettre en chemin.
La reine arriva la première. C'était dans la soirée du 2 juin. En dépit des ordres du roi, Mme de Gourbillon, à sa prière, l'avait accompagnée. Louis XVIII s'en émut, confiasonlégitimemécontentement aux autorités russes et les pria d'intervenir. Tandis que les voitures de lafille de Savoie traversaient la ville pour se rendre au château, on vit l'une d'elles se détourner et aller droit à la maison du gouverneur. Dans cette voiture, se trouvait la femme de chambre. Chez le gouverneur, on lui signifia un ordre, en vertu duquel elle devait être ramenée àla frontière. Elle poussa
J'»^spère que Votre Majesté Impériale ne cunfondia pas mes félicitations avec toutes celles qu'elle recevra à cette occasion. Je n'oublie pas ce qu'elle a bien voulu me mander au sujet des premiers succès de l'archiduc Charles. Mais je n'en ai pas besoin, en ce moment, pour rendre ma joie complète. Il me suftit que le triomphe soit dû aux armes de Votre Majesté Impériale. (Louis XVIII H Paul 1"% 10 mai 1700.)
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les hauts cris. Debout sur le perron de l'hôtel du gouverneur, elle proférait contre le roi de grossières inj ures . Lafoule s'était amassée, commentait avec passion l'événement. Cette scène scandaleuse ne prit fin que par l'incarcération de la Gourbillon qui fut, dès la même nuit, conduite à Vilna^
Pendant ce temps, au palais, la reine, encore vêtue de ses habits de voyage, se livrait à un accès de violence et de larmes, refusant d'entrer dans ses a partements, criant qu'elle voulait repartir plutôt que de rester séparée de celle à qui If^ roi faisait remonter à tort, disait-elle, la responsabilité de la mésintelligence qui avait trop longtemps régné entr'eux. Il fallut pour l'apaiser (fue Louis XVIII, faisant acte de volonté et d'énergie, déclarât qu'il ne la laisserait pas repartir.
L'arrivée de Madame Royale, qui eut lieu le surlendemain, effaça la douloureuse impression causée par cet événement. Le roi s'était porté audevant de sa nièce, sur la route par où elle était attendue. Dès qu'elle l'aperçut, elle se précipita hors de sa voiture, courut vers lui et se jeta à ses
1. Internée dans un couvent, eUe trouva plus tard le moyen d'en sortir et de gagner Saint-Pétersliourg où elle intrigua tant et si bien qu'elle peut être considérée comme ayant contribué à l'expulsion du roi. p]n 1804, elle était à Londres. ^I. de Guilhermy raconte avoir été chargé de lui porter vingtcinq louis.
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})ie(ls, qiielcfue elTort qu'il fit pour la relever et la ])resser dans ses bras. Jamais depuis son départ de Paris, il n'avait ressenti d'émotion plus profonde et plus douce. Le maria^je, depuis si longtemps projeté, i)ouvait être enfin célébré. Il le fut le 10 juin, dans l'église catholique de Mitau, par le cardinal de Montmorency. Le contrat avait été signé la veille. Ce même jour, la duchesse d'Angoulème recevait un collier en brillants, envoyé parle tzar, avec une lettre de félicitations et de
VOMIX.
A cette époque, on était d'avis à Mitau que l'exil du roi ne se prolongerait plus longtemps. On croyait que les victoires des alliés allaient lui ouvrir les portes de son royaume. Mais, cette croyance devait subir le même destin que tant d'autres illusions caressées par les émigrés, depuis le commencement de la Révolution. L'année n'était pas encore achevée que les succès des soldats de la République en Hollande, en Suisse, en Italie, brisaient la seconde coalition comme avait été brisée la première . Paul T", irrité de la défaite de ses généraux, qu'il attribuait non à l'intrépidité française, mais aux mesquines jalousies de l'Autriche, rappelait ses armées, abandonnait le corps de Goiidé et se retirait de la triple alliance.
A Paris, Bonaparte, revenu d'Egypte, s'emparait du pouvoir par le coup d'État de brumaire, se
proclamait premier Consul. Après tant de jours troublés et sanglants, une ère d'ordre et de sécurité s'ouvrait pour la France, tandis que pour la cour de Mitau, commençait une nouvelle période d'isolement et de misère, de tristesses et d'incertitudes, d'anpjoisses et de larmes.