‹ Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française (d'après des documents inédits)Chapitre 26 sur 71 · Le comte de Las Cases à d'Antraigues, 21 juillet l'9G · texte numérisé non relu

Le comte de Las Cases à d'Antraigues, 21 juillet l'9G

SOUS les neiges de la Russie, qu'est concentrée la vie du.parti des Bourbons.

De Mitau, le roi dirige le personnel de ses agents, grossi chaque jour des diplomates de rencontre et des intrigans qui viennent s'offrir, pour la plupart gens sans scrupules, étourdis et légers, dont il faut le plus souvent réparer les bévues et dont quelques-uns se transforment aisément en espions au service de la République. De Mitau, il dicte ses ordres Hux agences de France, d'Angleterre et de Suisse, foyers d'intrigues et de sourdes rivalités. De Mitau enfin, il correspond avec les souverains qu'il sollicite sans cesse, avec le comte d'Artois réfugié en Angleterre, avec les princes de sa maison, les Coudé, les d'Orléans *.

On ne reçoit à Mitau d'autres nouvelles de France que celles que, de Hambourg, envoie Thauvenay. Toute la correspondance, les rapports des agents passent par ses mains. Il les transmet au cabinet royal, annotés, commentés, critiqués ou approuvés. C'est par son intermédiaire que l)arviennent au roi les offres de services de ceux qui veulent travailler au succès de la cause des Bourbons. C'est grâce à lui que les rumeurs qui

1. Ce qui reste de cette volumineuse correspondance ne forme pas moins de cent et quelques volumes in-folio, conservés au Dépôt des ali'aires étrangères. Il y en a tout autan répandus dans les divers dépôts d'archives en Europe.

1»EXDA\T I.A REVOLUTION

(•irciik'iit en France et en Europe arrivent à Mitau.On eonnait ainsi les projels de Dumouriez qui rêve une descente en Normandie, i)Ins tard ceux de Pichegru et de Willot * qui se flattent de soulever le Midi et la Franche-Comté. Enfin, c'est })ar lavoiedeTlianvenay que le roi est averti des prétendus desseins de B^irras, lesquels no tendent à rien moins qu'à livrer aux royalistes la garnison de Paris.

Les offres analogues sont fréquentes, car les intrigants sont nombreux. On les accueille à Mitau avec crédulité. Elles yravivent les espérances, y déchaînent les illusions, servent de prétexte aux longues lettres que le roi écrit au tzar pour le tenir au courant de ces multiples incidents.

Pour l'aider dans cette tâche, il a ses deux collaborateurs : le comte d'Avaray, « la fleur de la petite cour de Mitau », le comte de Saint-Priest. Ces deux personnages s'aiment peu, se jalousent, se disputent sa faveur. Saint-Priest linit toujours par l'emporter, ayant pour lui ses longs services dii)loniatiques, ses anciennes relations avec la plupart des hommes d'État étrangers, sa connaissance des cours du Nord. <i Dans l'exil, il conserve avec une froide hauteur, les fornu^s et les

1. Voir mon piucluiiii volume : Les hourbuns et la seconde coalition.

prétentions d'nn ministre de Versailles. Il n'en est que plus déplacé à Mitau, où on ne l'aime pas. Le roi lui-même a plutôt l'air de le craindre ({ue de l'aimer i. » Il travaille tous les matins avec le prince, qui, à son insu, soumet ensuite à d'Avaray les résolutions prises en commun.

Les lettres aux s.ouverains sont l'œuvre personnelle de Louis XVIII. Il les rédige après en avoir causé avec ses conseillers. Celles qu'il écrit au tzar sont l'objet de longs débats. La difficulté de bien vivre avec Paul P', ce qu'on lui doit déjà, ce qu'on attend encore de sa générosité commande la circonspection dans le langage autant que la prudence dans les actes. Le roi s'adresse Iréquemment à lui, tantôt pour lui communiquer les nouvelles qu'il reçoit du dehors, tantôt pour lui soumettre les projets inspirés par les événements, tantôt entln pour appeler sa bienvaillance sur des intérêts qu'il a à cœur. Toute l'histoire de l'émigration de 1798 à 1801 tient dans cette correspondance. Indépendamment des objets énumérés cidessus, ce sont les mouvements de l'armée de

1. Mémoires manuscrits d'un sénateur russe, exilé à Mitau, en 1800, communiqués par M. Paul de Lilienfeld, gouverneur de Courlande. Les lettres du roi au tzar, conservées à Moscou, sont écrites sur du papier in-4" de fabriques anglaise et hollandaise. Elles portent en filigrane tantôt une fleur de lis, tantôt la figure allégorique d'une fortune debout sur un globe.

Coudé, passée à la solde de la Russie, qui fournissent matière aux lettres du roi, le mauvais vouloir de la cour de Vienne, les échanges de décorations entre Saint-Pétersbourg et Mitau, les missions successives du comte d'Avaray, du comte de Gossé-Brissac, de l'abbé Edgewortli de Firmon, du chevalier de la Garde, du marquis de La Maisonfort auj)rès de Paul P'', et en dernier lieu, celle du vicomte de Garaman, destinée au dénoùment le plus lamentable *.

Un objet sur lequel le roi revient sans cesse, c'est le désir qu'il nourrit de se rapprocher des frontières de France, « d'y paraître les armes à la main. » Pour réaliser ce désir, il sollicite, a de fréquentes reprises, l'agrément du potentat qui dispose souverainement de son sort et qu'il appelle

1. DaiîîH raunée 180(j, reiiipereiu' et le roi échangèrent leurs ordres. L'empereur envoya le grand cordon de Saint-Andrc, la grand'croix de Malte, le roi celui du Saint-Esprit, celui de Saint-Lazare, La première de ces décorations fut portée à Saint-Pétersbourg par le comte de Cossé Brissac et l'abbé Edgeworth de Firmon. Le tzar la reçut en disant. — C'est le souvenir d'un ami malheureux. Et s'adressant à l'abbé Edge- Avorth, il ajouta : — Vous êtes pour moi un être bien intéressant. Vous me rappelez le moment où vous vous êtes tenu courageusement au pied de l'échafaud. Je remercierai Louis XVIII de vous avoir choisi pour m'apporter l'ordre que j'ai désiré de lui. — Les hauts personnages des deux cours eurent aussi des décorations. J'ai raconté plus haut les missions de d'Avaray et fait allusion à celle du chevalier de la Garde. On lira plus loin le récit de Garaman. Celle de La Maisonfort eut pour objet l'affain' Barras. 11 en sera reparlé dans les volumes qui suivront celui-ci.

tour à tour son bienfaiteur, son sauveur, sa providence. Las de son exil, de l'oisiveté qui lui pèse, il renouvelle à tout instant sa requête. Sa présence à la tête des armées étrangères, rassurerait ses fidèles sujets, surtout si la marche de ces armées était précédée d'une déclaration portant que les puissances coalisées poursuivent non la conquête de la France, mais le rétablissement des Bourbons. « Il veut trouver dans sa patrie son trône ou son tombeau K »

Ses demandes sont jugées inopportunes à Saint-Pétersbourg : « Que l'intérêt sincère que je porte à sa personne rassure Votre Majesté, lui écrit Pau l'\ le 16 juillet 1799. Quant à son empressement de se présenter en France à la tête d'une armée, croyez-moi, il n'en est pas temps encore, et je serai le premier à vous proposer cette démarche aussitôt que l'heure en sera arrivée. » Le l*'' août suivant, l'impatience du tzar se manifeste plus clairement : « J'ai vu que mes

1. « J'osu supplier Votre Majesté de vouloir bien lire ces différentes pièces, et je la conjure ensuite au nom de ma reconnaissance et de notre amitié, de se mettre un instant à ma place. Elle jugera si ma gloire, si mes intérêts les plus chers ne me commandent pas impérieusement de solliciter avec plus d'instance que jamais d'être rapproché de mon royaume et du théâtre de la guerre. » (Louis XVIII à Paul I", août 1799.)

i( Votre Majesté Impériale est instruite depuis longtemps de l'importance que j'attache pour le succès de ma cause à me rapprocher des frontières de mon royaume ; il est plus que temps d'y paraître les armes à la main. » (30 avril 1800.)

conseils n'ont pas le don de persuader Votre Majesté et de la convaincre de la force de l'intérêt, que je lui porte. Je lui ai dit, et je répète encore qu'elle doit attendre le moment favorable, que c'est moi qui lui en ferai part, et qu'en attendant, elle doit rester à Mitau et laisser faire les puissances qui tout la guerre à ses sujets ennemis, (rest à ceux-là à vous offrir la couronne qu'ils vous ont ravie et pas à Votre Majesté à implorer leurs bonnes grâces. Ce n'est pas aux armées et aux frontières que vous devez aller, mais droit à Paris de Mitau, si la Providence voudra le permettre. »

Les questions d'argent tiennent aussi une grande place dans la correspondance du roi de France avec l'empereur de Russie. Presque toujours résolues par la générosité de ce prince, dont le comte de Saint-Priest dit qu'il ne rappelait jamais ses bienfaits, elles renaissent à toute heure, toujours impérieuses.

A Mitau, outre le logement dans l'ancien palais des ducs de Gourlande, le roi reçoit du gouvernement impérial six cents mille francs par an. Mais cette somme ne représente qu'une partie de ce que les émigrés coûtent au trésor russe. L'armée deGondé,les cent gardes du corps attachés à la personne du roi, sont à la solde de la Russie. Investis de grades honoraires, le duc d'Angouléme et le

duc de Berry reçoivent un traitement effectif. Un grandnombre de gentilshommes français sont devenus officiers ou fonctionnaires du tzar. Dautres touclient des pensions, ou même ont été mis en possession de vastes domaines peuplés de paysans. Le représentant de Louis XVIII à Saint- Pétersbourg est payé sur la cassette impériale. Touteslesfois que Paul P'mandeunFrançaisprès de lui ou en accueille un présenté au nom du roi, il lui accorde toujours, sous forme pécuniaire, un témoignage de sa faveur.

La pension servie à Louis XVIII ne représente donc qu'une infime part des charges que rémigrationimpose à la Russie. Elleestloin decouvrirles dépenses auxquelles le roi est tenu de pourvoir. Elle se grossit, il est vrai, d'un revenu de quatrevingt-dix mille francs, servi annuellement par l'Espagne, d'une autre rente que la cour de Madrid fait à la reine, et dont, quand celle-ci vit près de son époux , elle lui abandonne la presque totalité. Mais ces ressources sont peu de chose, en présence des misères que le roi doit secourir.

La plupart de ses lettres n'ont d'autre cause que sa détresse ^ Il y énumère ses charges, y trace le tableau de sa pauvreté, y sollicite de nouveaux secours, en supliant le tzar d'intercéder

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