‹ Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française (d'après des documents inédits)Chapitre 4 sur 71 · Voir aux pièces justificatives A · texte numérisé non relu

Voir aux pièces justificatives A

En même temps qu'il soUicitaitdes puissances la reconnaissance de son titre royal, il adressait à « son peuple » une déclaration dans laquelle il exposait ses vues sur le rétablissement de la monarchie. Jl promettait le pardon aux auteurs des erreurs du peuple; mais de ce pardon, les régicides étaient exceptés. Il entendait unir la fermeté à la clémence.

Ce qu'il prônait ensuite dans ce document où se révélaient les illusions qu'il caressaitêncore et que les événements ultérieurs devaient détruire une à une, c'était un retour pur et simple à l'antique constitution du royaume. Elle mettait dans la main du roi tous les pouvoirs, en n'accordant à ses sujets que des garanties qu'il pouvait impunément violer; c'était là son vice. Cependant, dans la pensée de Louis XVIII, ce régime, l'ancien régime, devait suffire à tout. Il s'engageait, il est vrai, à en poursuivre les abus. Mais, sous cette réserve, il voulait remettre les chose's en l'état où la Révolution les avait trouvées : la religion catholique, religion du royaume ; les autres cultes simplement reconnus ; hérédité du pouvoir; maintien des trois ordres; états généraux dont le consentement était nécessaire pourl'établissement de nouvelles contributions ou l'augmentation des anciennes, et qui pouvait formuler des vœux, mais que le roi de

son cùté pouvait, à son gré, convoquer ou dissoudre; pouvoir législatif et exécutif concentré dans ses mains, et enfin les parlements dépositaires et gardiens des lois.

Tel était, six ans après la Révolution, alors qu'un souffle démocratique passait sur la France, et que même, pour beaucoup de royalistes, les doctrines libérales devaient être substituées aux doctrines autoritaires du passé, tel était l'idéal de gou\^rnement que Louis XVIII croyait réalisable. La déclaration de Vérone portait l'empreinte de cette crédulité. Ce qui devait achever de la rendre impopulaire, c'est qu'aucune garantie n'y était assurée aux propriétaires des biens nationaux. Elle ne pouvait être considérée que comme un engagement de livrer la France aux émigrés.

Après cette première et regrettable manifestation, le roi s'occupa de reconstituer son conseil. Jusqu'à ce jour, le maréchal de Gastries et le baron de Flachslanden avaient été préposés à la direction politique de la régence. Le marquis de Jaucourtles assistait. A ce conseil, dont Monsieur présidait les délibérations, mais dont le comte d'Avaray, son favori « un autre lui-même, pour lequel il n'avait rien de caché, » était le censeur et le juge en dernier ressort, le roi adjoignit deux gentilshommes honorés de son

estime : le duc de la Vauguyon, lils de son ancien gouverneur, le comte de Saint-Priest qui avait été ministre de son frères

La Vauguyon se trouvait à Vérone; il prit possession de ses fonctions sur-le-champ, Quant à Saint-Priest, il fallut lui écrire à Stockholm. Il s'y était réfugié en 1791, en quittant le ministère : « Venez donner à un roi libre, hors de son trône, lui disait Louis XVIII, le secours de vos lumières et de vos talents, comme vous l'avez donné à un roi captif sur son trône. »

En recevant cette pressante invitation, Saint- Priest se promit sans marchander -. Mais, lorsque, vers la fin de septembre, il allait se mettre en route pour s'y rendre, il fut averti que la cour de Vienne désirait qu'il représentât auprès d'elle le prétendant et fût chargé de défendre les intérêts de ce prince, confiés jusque-

1. Marié à une aUemande, la comtesse Luclolf. Elle n'aimait pas la France, à en juger du moins par cet extrait d'une lettre qu'en 1798, après que son mari eut quitté Saint-Pétersbourg pour se rendre à Mitau, elle écrivait au chancelier russe. prince Bezborodko : « Je ne désire pas me fixer à Mitau. J'aime mon repos, ma tranquillité par dessus tout et ne veux jamais me mêler de quoi que ce soit au monde. Je n'aime pas les Français, et l'un de mes bonheurs en Suède était de n'en voir jamais. »

2. Les documents cités dans ce volume, sous la signature du comte de Saint-Priest, ne figurent pas, sauf un très petit nombre, dans l'ouvrage consacré à cet homme d'Etat par le baron de Barante.

là à M. delà Fare, évèque de Nancy, tombé subitement dans la disgrâce impériale. Ce fut le ministre de Russie en Suède, qui fit à Saint-Priest cette communication, au nom de l'Autriche. Il ajouta que sa propre souveraine, Catherine II, engageait le vieux serviteur des Bourbons à ne pas se dérobera ce qu'on attendait de lui. Cette circonstance décida Saint-Priest à passer par Saint- Pétersbourg en allant rejoindre Louis XVIII. Il prit cette résolution sans consulter son maître. Il fut néanmoins approuvé. Le roi profita même de son séjour en Russie pour lui confier une importante mission.

En attendant l'arrivée de Saint-Priest, le conseil du roi se trouva donc composé du maréchal de Castries, du baron de Flachslanden,' du duc de la Vauguyon, du marquis de Jaucourt et du comte d'Avaray. Les comtes de Damas, de Cossé- Brissac, d'Hautefort, le chevalier de Montaignac, le bailli de Crussol, le duc de Gramont, le duc de Villequier, Cazalès, les évoques d'Arras et de Vence, complétaient la petite cour qui s'était formée autour du roi à Vérone même.

A Venise, elle était représentée par le comte d'Antraigues, l'agent le plus actif de l'émigration. D'Antraigues, neveu de Saint-Priest, parlait quatre ou cinq langues, connaissait toute l'Europe, tous les hommes d'État de l'Europe.

Plusieurs d'entre eux étaient ses amis. Il correspondait avec les agents du roi au-dedans et au-dehors. Il tenait dans ses mains les fils de toutes les conspirations, de toutes les intrigues.

Telle était son habileté qu'il semblait que rien ne pût se faire sans son concours. Nul plusquelui ne savait s'imposer, s'insinuer même dans ce qu'on voulait lui taire. Le roi qui ne l'estimait pas n'aurait osé se priver de ses services. D'Avaray l'avait surnommé « la fleur des drôles » ; mais il lui écrivait des lettres pleines de condescendance et de flatteries.

Parallèlement à ces personnages établis à poste fixe à Venise et à Vérone, chargés de transmettre de toutes parts les volontés du roi ou d'assurer l'exécution de ses ordres, chaque jour en amenait d'autres qui ne faisaient que passer. C'étaient tour à tour lord Macartney à qui lord Grenville avait confié la mission de porter au nouveau roi de nombreux avis et de maigres secours; Bayard, l'agent de ce persévérant et intrigantWickham que son gouvernement avait envoyé en Suisse pour discipliner les menées des émigrés et en tirer parti; Mordwinof, le ministre de Catherine à Venise, qui rendait fréquemment visite à Louis XVIII, en attendant d'être officiellement accrédité près de

lui S des émissaires venus de l'intérieur, les uns signalés parles services qu'ils avaient déjà rendus à la cause royale, les autres plus ou moins inconnus, accrédités par les royalistes pour recueillir les paroles du roi, et parmi lesquels se glissaient souvent des curieux, des mendiants ou même des espions.

Aux visiteurs qui se succédaient près de lui, Louis XVIII demandait ordinairement ce qu'on pensait en France de sa personne. C'était là sa grande préoccupation. Il redoutait que son oisiveté forcée, son impuissance donnassent à ses sujets une fausse idée de sa valeur personnelle et de ses sentiments. Aussi, à tous ceux qui venaient, ne cessait-il de parler de son ardent désir de se rendre à l'armée, de Gondé ou de passer en Vendée, d'affronter les périls des combats, de jouer un rôle militaire. Il préludait ainsi aux incessantes réclamations qu'il devait par la suite adresser aux puissances afin d'être autorisé à marcher à la conquête de son royaume.

C'est à ce moment, 28 septembre, qu'il écrivait

1. « Quoique j'aie tout fait pour ne laisser aucun doute delà reconnaissance solennelle que je fais des droits et des titres de Votre Majesté, je n'ai pas laissé, pour le constater encore davantage, de profiter de la mission du duc de Polignac auprès de moi pour en décerner une expresse auprès de Votre Majesté, dans la personne de mon ministre auprès de la république de Venise. » {Catherine à Louis XVIII, 8 mai 1796).

au duc d'Harcourt, son représentant à Londres : « Mon inactivité forcée donne occasion à mes ennemis de me calomnier. Elle m'expose même à des jugements défavorables de la part de ceux qui me son restés fidèles; jugements que je ne puis appeler téméraires parce que ceux qui les portent ne sont pas instruits de la vérité... On vous dira que les progrès de Monsieur me permettent une entière sécurité; on me conduira dans mes États. Mais, cela signifie uniquement que l'on me fera venir lorsque les plus grands dangers seront passés. Dieu m'est témoin, et vous le savez, mon cher duc, vous qui connaissez le fond de mon cœur, que j'entendrai avec satisfaction mon peuple répéter le cri des Israélites : Saûl a tué mille hommes et David dix mille. Mais, ma joie comme frère, ne fait rien à ma gloire comme roi; et je le répète, si je n'acquiers pas une gloire personnelle, si mon trône n'est pas entouré de considération, mon règne sera peut-être tranquille par l'effet de la lassitude générale, mais, je n'aurai pu construire un édifice solide.* »

Les sentiments exprimés par ce langage revenaient à tout instant dans les entretiens du comte de risle. Le souvenir de son aïeul Henri IV l'obsédait : « Ce n'est qu'en Vendée que je puis réelle-

1. Lettre citée dans les Papiers cViin Émigré, du baron de Guilhermv.

ment l'imiter, disait-il, mourir ou satisfaire les regards de l'Europe fixés sur ma conduite. » Mais les puissances restaient insensibles à ses prières. A l'exception de la Russie et de la Suède, aucune d'elles ne voulait reconnaître son titre royal \ Elles persistaient à le qualifier M. le comte de l'Isle. De même, elles lui refusaient le droit de se montrer à la tête de ses partisans.

Il restait donc à Vérone, rongeant son frein, maudissant son inaction, voyant à regret le temps s'écouler sans profit pour sa cause, au milieu des basses intrigues, des pénibles conflits, des âpres rivalités que faisaient naître la tristesse et les duretés de l'exil. Morne et dénuée de tout, était sa cour où la pénurie de ses ressources l'empêchait d'appeler la reine ; la table peu abondante, sans élégance, la domesticité mal vêtue, la maison qu'il habitait pauvrement meublée. Sous ses yeux tout lui parlait de sa misère. Fùt-il parvenu à l'oublier, elle lui aurait été rappelée par les demandes qui lui arrivaient chaque jour, parles lettres émouvantes qui lui décrivaient la détresse de ses plus fidèles serviteurs, détresse aggravée de mois en mois et qu'il était impuissant à soula-

1. Dans sa notice sur le comte de Saint-Priest, M. de Barante écrit que la Russie ne reconnut pas le titre royal. C'est le contraire qui est vrai. Tous les documents et notamment les lettres adressées à Louis XVIII par Catherine et Paul I" en tout foi.

PENDANT LA REVOLUTTON

ger. Aucune distraction ne venait le détourner de ses cuisants soucis. La seule qu'il se donnât consistait à étudier dans les ouvrages spéciaux, le cérémonial du sacre, à en faire avec d'Avaray la répétition, comme s'il eût été au moment de partir pour Reims.

La situation politique du parti royaliste ne se présentait pas plus favorable que la situation privée du roi. Quand il était arrivé à Vérone, le prétendant se leurrait des plus belles espérances, nourrissait la conviction qu'elles allaient se réaliser. Quoiqu'au mois d'avril, la paix eût été signée à Bàle entre la République française et le roi de Prusse, ce terrible coup porté à la coalition ne les avait pas ébranlées. Le roi croyait à son prochain rétablissement. Mais, en quelques semaines, tout s'était modifié. Après la Prusse, l'Espagne, à son tour, venait de déserter, le 24 juillet, le camp des coalisés. Le 16 mai précédent, à la suite de l'invasion des Pays-Bas, la Hollande, s'érigeant en république, avait proclamé son union avec la France. Les Belges avaient suivi cet exemple. Puis, tous les projets dont le soulèvement de la Vendée paraissait devoir hâter la réalisation s'étaient effondrés à Quiberon, dans le sanglant dénouement d'une héroïque et piteuse équipée.

Aulendemain de cet événement, la Convention s'était séparée, non vaincue, mais triomphante.

cédant la place au Directoire qui, sous des formes adoucies, mais plus perfides, allait continuer le comité de salut public. Cette fin des pouvoirs de l'assemblée révolutionnaire, longtemps prédite comme le point de départ d'une ère réparatrice se produisait sans rien réaliser de ce qu'on en avait attendu. Il n'était pas jusqu'aux pourparlers mystérieux, commencés entre Pichegru et Gondé, qui ne fussent au moment d'avorter. L'Autriche et l'Angleterre restaient seules armées contre la Révolution. Mais l'Autriche accentuait sa politique égoïste, ne rêvait que conquêtes, se préoccupait peu des Bourbons. Louis XVIII ne comptait plus que sur l'Angleterre, encore qu'il n'approuvât ni sa marche ni ses procédés.

Cette année 1795 s'achevait ainsi sans avoir imprimé le moindre progrès à la cause du roi. Le 20 octobre, le vieux Flachslanden, secoué par le désespoir, écrivait : « Quand finiront donc nos malheurs? Rien ne nous réussit, et si la guerre civile ne s'éta])litpas tout à fait dans les provinces, le règne de la terreur va recommencer. »

Au milieu de tant de tristesses, le roi goûta cependant une joie. Ce fut au commencement de 1796. Dans les derniers jours de décembre, sa nièce la princesse fille de Louis XVI, que les roj^alistes appelaient Madame Royale, avait été mise en lil)erté par le Directoire, conduite à Bàle

et là, coiiliée à des commissaires Aiitricliiens en échange de quelques français prisonniers de l'empereur : Beurnonville, Sémonville, Maret. Quel- ([ues semaines plus tard, elle écrivait à son oncle pour lui exprimer sa filiale affection et le bonheur qu'elle aurait à le revoir. En dépit des séductions de la cour de Vienne, où l'on s'ingéniait à la retenir, elle voulaitrester Française. Mais, cette lettre, toute vibrante des cruelles émotions subies par Madame Royale durant sa captivité, contenait des conseils qui durent causer quelque surprise au roi. Elle le conjurait de faire cesser la guerre; elle lui déclarait qu'il n'était pas d'autre moyen de rendre à sa patrie son antique splendeur. « Oui, mon oncle, suppliait la princesse, c'est moi, c'est celle dont ils ont laissé périr le père, la mère et la tante, qui vous demande à genoux leur grâce et la paix^ »

Leur grâce, on sait dans quelle mesure le roi entendait l'accorder. Il s'était engagé déjà à étendre sa clémence sur « les coupables », à l'exception de ceux qui avaient voté la mort du roi. Un peu plus tard, il devait en faire bénéficier même ceux-là, et, à sa rentrée en France, prendre parmi eux un de ses ministres. Quant à la paix, illacon-

1. L'Angleterre et VèmigratioPy française, psiv André Leboii, p. 352. Les papiers de Wickham, réunis dans cet ouvrage, nous ont fourni de précieux renseignements.

sidérait comme le plus grand malheur que pût subir sa cause. La première coalition n'était pas encore dissoute qu'il espérait voir s'en former une seconde plus redoutable, avec l'appui de la Russie dont le zèle pour les Bourbons avait été jusqu'à ce jour plus platonique qu'effectif.

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