‹ Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française (d'après des documents inédits)Chapitre 33 sur 71 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Garaman expulsé de Saint-Pétersbourg. — Il part pour Mitau*

— Douloureux étonnement de Louis XVIII. — Il écrit au tzar. — Réponse de ce dernier. — Symptômes inquiétants.

— Le roi averti que le tzar ne veut plus lui donner asile. — La journée du 20 janvier. — Résignation courageuse de la duchesse d'Angoulème. — Adieux du roi aux gardes du corps.

— Son départ. — Un pénible voyage. — Garaman à Berlin.

— Perplexités du roi de Prusse. — Déclaration de Beurnonville. — Arrivée de la famille royale à Varsovie.

Témoin de la terreur qui pesait sur les sujets du tzar, Garaman ne partageait pas la confiance de la cour de Mitau dans la continuation des dispositions favorables de ce prince. Mais il ignorait les négociations engagées entre la Russie et la France, dont rien n'avait transpiré. Les mesures dont il venait d'être l'objet le surprirent et le consternèrent. Elles lui furent signifiées, sous des formes courtoises, par le comte de Pahlen, gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, qui s'était rendu chez lui, mais en des termes qui ne permettaient pas d'espérer qu'elles fussent adoucies. On lui accordait deux heures

pour sortir de la capitale. Il se défendit auprès de Palilen d'avoir mérité la disgrâce de l'empereur et tenta vainement d'en connaître l'origine.

Il courut ensuite chez le comte de Panin; il se croyait sûr de son amitié, voulait savoir par lui quel était son crime. Panin demeura sur ce point aussi réservé que Pahlen. Il engagea Caraman a obéir sur l'heure aux ordres du tzar et à quitter la ville. Il lui offrit un asile momentané dans un château qu'il possédait hors des portes, sur la roate de Peterhof. Pour se donner le temps de préparer son départ et pour échapper à. la surveillance de la police, Caraman s'y réfugia après avoir essayé, sans y réussir, d'arriver à Rostopchin. Il en partit le lendemain, toujours ignorant des causes de son expulsion, mais convaincu que le tzar les avaitcommuniquées au roi et qu'il les apprendrait en arrivant à Mitau.

Cet espoir fut trompé. Le roi n'avait reçu, aucune nouvelle ; il ne savait rien de l'événement. Caraman eut la douleur d'être obligé de le lui apprendre, et de s'avouer hors d'état de lui en indiquer les motifs.

Louis XVIII ressentit la plus vive peine. La conduite du tzar consommait l'abandon par les puissances, de la cause royale, et allait l'affirmer aux yeux de l'Europe. Le roi ne pouvait même,

par des explications, en atténuer les effets. Dis-; posé à croire que Garaman avait, par quelque imprudence, provoqué l'empereur, il l'interrogea. Garaman retraça les détails de sa conduite; elle n'offrait aucun trait répréhensible. Ge qui ajoutait à la gravite du sileïice gardé par le tzar, c'est que les officiers russes attachés à la cour de Mitau, très affectés en apparence, n'osaient parler ni dire ce qu'ils pensaient. Dans ces circonstances, le roi se décida a écrire à l'empereur. Sa lettre était humble; elle se ressentait de ses appréhensions, de la crainte de froisser Paul I". '

« Monsieur mon frère et cousin, profondément affligé de voir arriver le comte de Garaman auprès de moi, j'ai interrogé son honneur sur les causes de sa disgrâce. Il m'a répété les expressions de son.dévoûment pour la personne de Votre Majesté Impériale et m'a assuré ne connaître de son malheur que Tordre qu'il a reçu de se rendre à Mitau. Dans la cruelle perplexité où je me trouve et non moins frappé de la crainte d'un r-efroidissement dans l'amitié de Votre Majesté Impériale que de l'effet funeste que le renvoi de mon ministre doit nécessairement produire pour mes intérêts, je la supplie, si la faute certainement bien involontaire du comte de Garaman n'est pas* irrévocable, de me permettre d'en £lppe-

1er à rindulgence de Votre Majesté Impériale, ou s'il s'était irrévocablement perdu dans ses bonnes grâces, de vouloir bien m'autoriser à lui présenter de nouveau quelques sujets parmi lesquels elle daignerait choisir mon représentant auprès d'elle. »

Cette lettre fat adressée par d'Avaray à Rostopchin, qu'il priait de la remettre à l'empereur. Mais elle produisit sur Paul P"" un tout autre effet que celui qu'en attendait le roi. « Gomment! il me demande compte de mes actions ! s'écria Paul, en la recevant. Suis-je, oui ou non, maître chez moi? » Et par ses ordres, le billet suivant, signé d'un secrétaire, fut expédié à Mitau : (( L'empereur m'ordonne de répondre pour s'éviter de dire lui-même au roi des choses désagréables. Sa Majesté ne doit pas intervenir en faveur de M. de Garaman, qui est un intrigant et a donné de justes sujets de mécontentement à l'empereur. L'empereur veut être maître chez soi: Il est fâché de rappeler au roi que l'hospitalité est une vertu et non un devoir. » Gette dure et laconique réponse ne laissait plus aucun espoir de voir le tzar revenir à d'ancres sentiments. La cour de Mitau en fut réduite à attendre les événements. Ils ne tardèrentpas à se produire, précédés de signes avant-coureurs.

Ghaque jour, des étrangers se dirigeant vers la

frontière passaient par Mitau sous bonne garde, n'ayant la permission de s'arrêter, ni de parler à personne; personne n'osait les approcher. On sut que, parmi eux, se trouvaient les ministres de Danemark et de Sardaigne, d'autres diplomates qui, durant leur séjour en Russie, s'étaient signalés par leur hostilité au gouvernement français etleur zèlepourlesBourbons.On les expulsait comme avaient été expulsés Garaman et, au mois d'avril précédent, l'ambassadeur anglais, en leur accordant quelques heures à peine pour quitter la capitale. Ces traits suffisaient pour éclairer du jour le plus inquiétantl'aventure encore obscure du représentant du roi de France. Ils étaient le prélude du malheur plus grand encore qui menaçait le roi lui-même.

Le 14 janvier 1801, le généra! de Fersen, commandant militaire de Mitau, ayant fait demander, dès le matin, une audience à Louis XVIII, lui présenta un ordre qu'il venait de recevoir du comte de Pahlen. Cet ordre était ainsi conçu : « Vous notifierez à Louis XVIII que l'empereur lui conseille de rejoindre son épouse à Kiel le plus tôt possible et de s'y fixer auprès d'elle. » Le roi reçut cette nouvelle avec le calme et la dignité qui le mettaient au-dessus de ce qui pour tout autre que pour lui eût été une insulte. « L'empereur se trompe quand il me conseille

d'aller rejoindre la reine à Kiel, dit-il au général de Fersen. Elle n'y est établie que momentanément, en attendant la saison des eaux de Pyrmont, où elle doit retourner, ce lieu étant inhabitable pendant l'hiver. La peine que j'éprouve n'est point l'effet de l'horreur de ma situation. Accoutumé à souffrir, j'ai le courage nécessaire pour supporter le malheur, et je n'attends que mes passeports. Mais ma nièce, où reposer sa tète? Il n'est pas un coin en Europe où nous puissions être reçus!.. » Et, après un silence, il ajouta: « Revenez dans deux heures chercher ma réponse. »

Resté seul, il fit appeler le comte d'Avaray. De concert avec lui, il rédigea une lettre pour le tzar S et quand revint le général Fersen, il la lui remit. 11 fut convenu que jusqu'à ce que l'empereur y eût répondu, la décision impériale servait tenue secrète. C'est en songeant à la duchese d'Angoulême dont il voulait ménager la sensibilité que le roi sollicita ce secret. Il s'inquiétait surtout d'elle; pour elle plus encore que pour lui, il s'indignait de la dureté des ordres qui le contraignaient à quitter la Russie, à se mettre en route au cœur de l'hiver, à exposer la princesse aux rigueurs du froid et aux périls d'une route dépourvue de tout secours.

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