‹ Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française (d'après des documents inédits)Chapitre 34 sur 71 · Je n'ai pu retrouver l'original de cette lettre · texte numérisé non relu

Je n'ai pu retrouver l'original de cette lettre

Le lendemain, il crut pouvoir écrire à sonfrère pour lui annoncer son infortune. Mais ses angoisses n'eurent d'autres confidents qued'Avaray ^t Caraman. Elles s'aggravèrent bientôt d'un nouvel incident. La pension de janvier n'avait pas été payée à l'échéance accoutumée, malgré les promesses dePahen; le temps s'écoulait sans •qu'elle arrivât. Il fallut envoyer une estafette à Riga, où, à ce que prétendait le vice-gouverneur de Mitau, l'argent était resté. Ce ne fut qu'après une longue et cruelle attente que le roi fut mis en possession des fonds qui constituaient son unique ressource.

Jusqu'au 20 janvier, on fut sans nouvelles du tzar. Mais, ce jour-là, Fersen reçut de nouveaux ordres qu'il dut communiquer au roi. Ils lui enjoignaient de s'éloigner de Mitau à bref délai. Ils étaient accompagnés des passeports nécessaires pour le voyage et de la lettre écrite au tzar par Louis XVIII, à qui elle était retournée sans avoir été décachetée.

Après cette communication, Fersen, sans chercher à taire sa douleur, se tenait debout devant le roi. Celui-ci soudain se mit à pleurer. Il rappela qu'on était à la veille du jour anniversaire de la mort de son frère, que sa nièce, enfermée «dans ses appartements, célébrait, par le recueilleincnt,par la prière, cette douloureuse commémo-

ration. « Dois-je troubler ses larmes etFarracher à sa pieuse méditation? » demanda-t-il. Fersen, très ému, prit sur lui d'ajourner le départ au surlendemain. ■

Le roi, toutefois, ne voulut pas laisser ignorer à la duchesse d'Angoulême le nouveau coup qui les frappait. Suivi de d'Avaray et de Caraman, il se rendit auprès d'elle. La- porte était close, gardée par le fidèle Gléry, qui ne l'ouvrit que sur la demande instante du roi. La princesse se tenait agenouillée devant son aumônier, l'abbé Édgeworth, le même qui avait assisté Louis XVI à ses derniers moments. Surprise parla présence de son oncle, elle se leva, courut à lui, l'em- Êrassaen l'interrogeant et apprit de lui que l'asile de Mitau leur était retiré.

• Elle reçut cette nouvelle avec un grand courage, remerciant Dieu, dit-elle, de n'avoir à déplorer d'autre malheur que le sien et non celui de la France. Elle s'attacha à rassurer le roi. Elle serait heureuse partout où elle pourrait le suivre et vivre auprès de lui. Elle demanda ensuite s'il lui serait permis de consacrer à la mémoire de son père les deux jours suivants, ou si l'ordre de partir devait être exécuté sur-leèhamp. Sur la réponse de son oncle, elle reprit ses dévotions.

Durant la journée, la 'nouvelle répandue dans

Mitau y donna lieu spontanément à une manifestation de sympathies et de regrets. La foule se porta aux abords du palais. Il y avait là, à en croire un témoin oculaire, des gens.de toutes conditions, des femmes, des vieillards, des enfants. Le roi ayant paru avec sa nièce, il y eut une poussée de cette foule vers eux. On s'inclinait sur leur passage, on leur baisait les mains. La noblesse courlandaise eut sa part dans ces démonstrations. Sans craindre de paraître désapprouver la rigueur déployée contre les exilés royaux, elle sollicita l'honneur d'être admise à leur faire ses adieux; elle leur offrit aussi ses services en vue d'adoucir la cruauté du maître.

Pendant ce temps, la petite cour procédait aux préparatifs de son départ, au milieu d'incidents qui témoignaient du trouble général. Le gouverneur de Mitau, d'Arsenief, croyait que la volonté exprimée par le tzar s'étendait aux gardes du corps. Sans pitié pour leur âge et leurs infirmités, il leur enjoignait de s'apprêter à suivre le roi. On eut beaucoup de mal à lui faire comprendre que l'uniforme russe dont ils étaient revêtus les protégeait, et qu'étant à la solde de l'empereur, ils devaient être considérés comme appartenant à ses armées. Il se laissa enfin convaincre et rapporta ses premières instructions.

Le roi adressa alors à ces braves gens la pro-

clamation que voici : <( Une des peines les plus sensibles que j'éprouve au moment de mon départ est de me séparer de mes chers et respectables gardes du corps. Je n'ai pas besoin de leur recommander de me garder une fidélité gravée dans leur cœur et si bien prouvée par toute leur conduite. Mais que lajustedouleur dont nous sommes pénétrés ne leur fasse jamais oublier ce qu'ils doivent au monarque qui me donna si longtemps un asile, qui forma l'union de mes enfants, et dont les bienfaits assurent encore mon existence et celle de mes serviteurs. » Dans une autre proclamation, le roi chargeait « son cousin le duc d'Aumont » d'assurer à ceux de ses jfidèles serviteurs qu'il ne pouvait emmener avec lui que leurs traitements seraient continués et de leur exprimer, avec la douleur qu'il éprouvait en se séparant d'eux, l'espoir de les voir de nouveau réunis autour de lui.

Dans cette même journée du 20, le roi fit rédiger par le comte d'Avaray une relation des événements qui avaient précédé son départ; ce récit fut envoyé à l'évéque de Tarbes et au bailli de Grussol à Londres, au cardinal Maury à Rome, à l'évéque de Nancy à Vienne, à M. de Thauvenay à Hambourg et à M. d'André, celui de ses agents en Suisse qui lui inspirait le plus de confiance.

Il fallait encore décider en quel pays le roi por-

ter ait ses pas. Ce fut l'objeti d'une délibération, qui eut lieu, dans la soirée, entre lui et ses conseillers. La situation politique des diverses cours de l'Europe fut examinée de près, au point de vue de ce qu'on pouvait attendre d'elles. La cour d'Espagne fut écartée à cause de ses relations avec le gouvernement français. On pouvait compter sur un bon accueil en Suède et en Danemark. Mais la rigueur de la saison ne permettait pas de s'y^rendre avant le printemps. La. malveillance avérée de l'Autriche faisait supposer que le cabinet de Vienne ne consentirait pas à recevoir un Bourbon. Le roi des Deux-Siciles était disposé sans doute à offrir un asile à son parent malheureux et proscrit. Mais, pour arriver dans ses États, il fallait traverser des contrées surveillées par la République.

Restaient l'Angleterre et la Prusse. L'Angleterre fut jugée dangereuse,; c'était l'heure où Bonaparte la signalait à TEurope comme l'en- •nemie séculaire de la France. En se réfugiant parmi les Anglais, le roi s'exposerait à froisser irréparablement les susceptibilités de ses sujets, et du même coup, celles du tzar, qu'il était tenu de ménager. Quant à la Prusse, elle vivait en paix avec la République. Tolèrerait-elle la présence sur son territoire du plus redoutable adversaire du gouvernement républicain? A cette

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question, M. de Garaman répondit que le roi de Prusse ne refuserait pas l'hospitalité au roi de France. « Vous irez donc la lui demander en mon nom, dit Louis XVIII, et au moins jusqu'au jour où les puissances coalisées auront pu s'entendre pour mon établissement définitif. » Garaman partit dans la nuit. Le roi devait attendre de ses nouvelles à Memel, la première ville prussienne au-delà de la frontière russe.

Assistés jusqu'au dernier moment par le général de Fersen, salués par ceux de leurs serviteurs qui ne restaient derrière eux que pour lesrejoindre à quelques jours de là, le roi et la duchesse d'Angoulême se mirent en route, le 22 janvier, dès le matin. Leurs passeports étaient libellés au nom du comte de l'Isle, et de la marquise de la Meilleraye. Leur suite se composait du comte d'Avaray, de la duchesse de Sérent, de l'abbé Edgeworth, du vicomte d'Hardouineau et de trois domestiques. Il y avait en tout deux carrosses.

Le froid était rigoureux ; la neige tombait dru, couvrait de ses couches épaisses et cristallisées le& vastes plaines qui s'étendent autour de Mitau. On voyagea jusqu'au soir sans s'arrêter, si ce n'est aux. relais. A la nuit, on trouva respectueux accueil et bon gîte chez un gentilhomme du pays. Mais les deux jours suivants, les augustes pros-

crits n'eurent que de mauvaises auberges pour abri. La quatrième journée fut terrible. Un vent impétueux soulevait la neige en tourbillons, rendait les chemins impraticables aux voitures, alourdies par le poids des voyageurs. Le roi et ses compagnons se virent contraints de faire la route à pied. Cette marche sous la tempête était un supplice, surtout pour le malheureux prince que paralysait son obésité. Use traînait péniblement au bras de sa nièce, héroïque de patience et de sérénité.

On atteignit enfin Memel. En y arrivant, sans attendre les nouvelles que devait envoyer Garaman, la duchesse d'Angoulême écrivit à la reine de Prusse. Elle lui demandait d'obtenir de son époux qu'il fût permis au roi de France de traverser les états prussiens et d'y séjourner au besoin.

M. de Caraman n'avait pas perdu une minute. Arrivé si rapidement à Berlin, où il entrait le 2 février, qu'il y précédait la nouvelle de l'expulsion de Louis XVIIl, ce fut lui qui l'annonça au roi. Par ce qu'on a lu précédemment, il est aisé de deviner quel embarras dut éprouver ce prince, placé entre l'obligation de répondre à un proscrit qui sollicitait un asile dans ses états et les devoirs que lui imposaient son intérêt, ses relations avec la république, le rôle d'inter-

médiaire qu'il avait accepté entre elle et la Russie. Hypocrite ou sincère, il parut compatir à rinfortune du chef de la maison de Bourbon.

Mais, après avoir fait connaître à Garaman qu'il le réintégrait dans son grade, et sans lui révéler les négociations auxquelles son gouvernement était mêlé, il ne lui cacha pas ses perplexités. Il parla, non sans émotion, de ce qu'il aurait voulu pouvoir faire et de la réserve qui lui était commandée.

Son embarras n'étonna pas l'envoyé du roi de France. Il savait déjà par d'Haugwiz que Frédéric-Guillaume « ne se souciait guère d'avoir un collègue dans son royaume. » Il sollicita cependant pour son maître le séjour de Varsovie. Le monarque prussien ne voulut pas répondre surle-champ ; il entendait consulter ses ministres ; il ne céda que sur un point et autorisa la famille royale à rester à Memel autant qu'elle le voudrait. Mais cette autorisation ne donnait qu'une demi-satisfaction à Garaman ; il ne renonça pas à obtenir mieux.

Les jours suivants se passèrent en vains pourparlers, au cours desquels le roi de Prusse reçut communication de la lettre adressée à sa femme par la duchesse d'Angoulême. Pourtant, il résistait encore. Enfin M. d'Haugwiz, ayant fait connaître à Beurnonville l'embarras dans lequel se

trouvait son souverain, l'envoyé de France répondit « que le premier consul ne désapprouverait pas que des princes persécutés trouvassent une retraite dans les états prussiens, à condition que le chef des Bourbons renoncerait à un vain titre ».

Rassurée par ce langage, la Prusse n'hésita plus. Louis XVIII fut autorisé à résider temporairement à Varsovie, « à ses propres frais » . L'infortuné n'avait pas attendu cette décision pour quitter Memel. Arrivé dans cette ville le 28 janvier, il comptait en partir le 9 février pour chercher un refuge plus confortable et plus sûr. Mais, le 8, il était rejoint par cinq de ses gardes du corps et apprenait par eux que, dix-huit heures après son départ de Mitau, ordre avait été donné à tous les Français résidant dans cette ville, de sortir de Russie. Ces pauvres gens étaient partis à la débandade, à pied pour la plupart, réduits à solliciter la charité des paysans. Le roi voulut attendre qu'ils fussent tous à Memel avant de poursuivre son voyage.

Une fois réunis, il fallut assurer leur sort, les mettre à même d'atteindre les lieux où ils devaient se rendre. Pour leur venir en aide, on engageâtes diamants de la duchesse d'Angoulême, sur lesquels un propriétaire du pays consentit à prêter deux mille ducats. Ces questions réglées, le roi et sa nièce se dirigèrent vers Kœnisberg,

OÙ une lettre de Garaman leur annonça que le séjour de Varsovie leur était accordé.

Ils continuèrent leur route. Elle leur réservait une dernière épreuve. En traversant la Vistule, leur carrosse versa. On eut quelque peine à tirer de l'eau la duchesse d'Angoulème, Enfin, le 22 février, un mois après avoir quitté Mitau, ils atteignaient Varsovie. Le gouverneur général de Kohler était encore sans instructions. 11 accueillit cependant le comte de l'Isle et la marquise de La Meilleraye avec les égards dus à leurs malheurs. L'ordre officiel qu'il reçut quelques jours plus tard lui enjoignait de les installer dans le palais de Lazienski, construit aux portes de Varsovie parle dernier roi de Pologne ^

A ce moment, les vues politiques de Bonaparte se réalisaient; le rapprochement qu'il avait

1. Les gardes du corps furent dispersés et pour la plupart rentrèrent en France. En septembre 1801, le bruit se répandit que le roi voulait de nouveau les réunir autour de lui, et donner à sa cour l'éclat qu'elle avait à Mitau. Il fit appeler le général de Kohler et opposa à ces rumeurs un démenti formel. Il redoutait d'être expulsé de Varsovie et s'appliqua à démontrer que sa conduite ne méritait aucun reproche. Il ne quittait pas, dit-il, le palais de Lazienski ; il n'était allé qu'une fois à la ville, le jour de sa fête, pour dîner chez le prince Poniatowski, Kohler transmit ces propos à Berlin. Le roi de Prusse répondit, en donnant des ordres pour que la cour de l'exilé ne fût pas augmentée et que les titres de ceux qui s'y rendraient fussent examinés avec le plus grand soin. « On est trop aisément compromis par ces gens-là, » disait-il. C'était le moment où, sur la demande de Bonaparte, MM. de Précy, Imbert,-Golomés el de la Chapelle venaient d'être arrêtés à Bayreuth.

souhaité entre la Russie et la France s'opérait sur la base des satisfactions demandées par Paul p- ; l'ambassadeur russe, M. de Kalitschef, reçu à la frontière, avec les honneurs royaux, salué par les populations comme un messager de paix, continuait sa marche triomphale vers Paris, où allait le suivre, à bref délai, la nouvelle de la tragique fin du prince dont il apportait au premier consul l'alliance et l'amitié.

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