CHAPITRE XV
Arrivée de l'ambasvsadeur russe à Paris. — Il déplaît à Bonaparte. — Mort de Paul I" et avènement d'Alexandre I". — Duroc à Saint-Pétersbourg. — Louis XVIII oublié à Varsovie. — Importante négociation entre la Russie et les grandes cours, ayant pour objet le traitement du comte de l'Isle. — Entretien entre d'Haugwiz et Krudener. — Entretiens entre Markof et Talleyrand. — Tentatives de la Prusse pour arracher à Louis XVIII son abdication. — Protestation du roi. — Il songe à se réfugier en Suède.
L'histoire diplomatique a conservé le souvenir de l'ambassade russe, que conduisait en France, à la fm de février 1801, le comte de Kalitsclief. Dès le 28 janvier, à Berlin, le comte de Krudener l'annonçait à Beurnenville. Au reçu des rapports de ce dernier, Talleyrand s'empressait de donner des ordres afin que, de la frontière à la capitale, le représentant de Paul T'" trouvât un accueil digne du souverain dont il apportait au premier consul les félicitations et digne aussi du grand pays avec lequel, après de longues guerres, la Russie se réconciliait.
M. de Kalitschef, entrant en France, y fut traité en roi. Dans les villes qu'il traversait, les autorités se portaient à sa rencontre, lui donnaient des fêtes, l'entretenaient de celles qui l'attendaient à Paris. Lui-même ne cessait de parler de l'admiration de son maître pour Bonaparte. Arrivé à son poste, reçu aussitôt parle premier consul, il se vit accablé d'attentions et de prévenances. La réconciliation s'opérait donc sous de favorables auspices, promettait d'heureux résultats. Mais, quand des congratulations réciproques on passa aux affaires, dans l'ambassadeur jusque-là si déférent et si courtois, se révéla un homme nouveau, raide, tout d'une pièce, revendiquant avec hauteur les droits de son souverain, ne se prêtant à aucune transaction. Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis son arrivée à Paris que Bonaparte écrivait à Talleyrand : « Il est difficile d'être aussi impertinent et aussi bête que M. de Kalitschef ^ »
Entre temps, un tragique événement avait
1. Paul I" voulait à ce moment dicter au premier consul les conditions de la paix avec la Bavière, le Wurtemberg, le Piemont et Naples dont il s'était fait le protecteur. Il voulait même régler les relations de la France avec la Porte. Sa mort arriva à temps pour éviter une rupture. Il était alors si vivement irrité contre Bonaparte qu'un émigré français crut pouvoir lui proposer d'aller assassiner le premier consul. Le traité de paix entre la Russie et la France fut conclu à l'avènement de son successeur, et signé par Markof, remplaçant do Kalitschef, et par Talleyrand.
changé la face des choses en Russie. Durant la nuit du 11 au 12 mars, l'empereur était mort en des circonstances mystérieuses. A la suite d'une conspiration de palais, il avait péri assassiné. La nouvelle de son trépas arriva à Paris au moment où Bonaparte, las des procédés de M. de Kalitschef, songeait à demander son remplacement. L'occasion lui parut propice pour rendre plus étroites et plus cordiales ses relations avecla cour de Russie. Le nouvel empereur, Alexandre, était jeune, plus accessible que son père à l'influence des idées modernes. Non-seulement il manifestait l'intention de concourir au rétablissement de la paix générale par sa persévérance dans les mesures qu'avait adoptées son prédécesseur avec les puissances du Nord, mais encore il se prononçait sur son union avec la République française comme sur un système justifié par l'expérience de ses ancêtres, par la convenance des deux états, et « par la nécessité de mettre un frein au despotisme maritime de l'Angleterre ». Enfia^ dès son avènement, il avait fait savoir qu'il rappelait M. de Kalitschef et désignait un autre de ses sujets, M. de Markof, pour le remplacer.
Bonaparte ne voulut pas laisser se refroidir ces heureuses dispositions. Son ambassadeuren Russie n'était pas encore nommé. En attendant
qu'il l'eût choisi, il résolut d'envoyer Duroc, un de ses aides-de-camp, à Saint-Pétersbourg. Duroc reçut de Talleyrand les instructions les plus minutieuses. Il devait présenter au tzar les regrets du premier consul sur la mort de Paul I", le féliciter sur son avènement, et lui offrir de signer immédiatement la paix. Une lettre autographe deBonap.rte exprimait ces sentiments. Les instructions remises à Duroc avaient tout prévu, même l'attitude qu'il devait prendre vis-à vis des émigrés. « Quant aux émigrés français qui pourraient se trouver en crédit à Saint- Pétersbourg, vous les recevrez tous sans aller chez aucun. Vous pourrez cependant charger un des deux officiers que vous avez, de se mêler à eux, afin de rassembler un plus grand nombre de renseignements. »
Duroc quitta Paris le 24 avril. Moins d'un mois après, il faisait connaître qu'il avait été amicalement accueilli par Alexandre : « Je ne veux me mêler des affaires intérieures de personne, lui avait dit l'empereur. Chacun peut se donner le gouvernement qui lui convient. Je désapprouve ceux qui veulent s'y opposer. »
Ce langage était bien fait pour laisser supposer à Bonaparte qu'il trouverait dans Alexandre un utile et fidèle allié. Au même moment, l'arrivée de M. de Markof à Paris imprimait aux relations
des deux gouvernements le caractère le plus cordial. A la fin de 1801, sur la demande du tzar, divers gentilshommes français restés longtemps au service de la Russie : MM. de Richelieu, de Lambert, de Langeron, de Torcy, de Ghoiseul- Gouffier, d'autres encore, étaient rayés de la liste des émigrés. Talleyrand, ministre des affaires étrangères à Paris, échangeait avec le prince Kourakin, ministre des affaires étrangères à Saint- Pétersbourg, d'amicales lettres\ Il semblait donc que Ronaparte, possédé du désir de créer entre la Russie et la France, pour contenir l'Angleterre, une étroite alliance, eût atteint son but.
Pendant ce temps, réfugié à Varsovie, Louis XVIII y était oublié par ces mêmes souverains en qui naguère il mettait ses espérances. S'ils se souvenaient encore de lui, c'était pour s'avouer qu'il ne pouvait plus être désormais l'instrument de leurs desseins, pour se décharger l'un sur l'autre du soin de le soustraire aux amères humiliations de la pauvreté. La pauvreté, l'impuissance qui en résulte, c'étaient là, en effet, les plaies vives de la petite cour du comte de ^Isle^
1. Dans Tune d'elles, où le chancelier russe faisait étalage de ses sentiments de sympathie, on lit : « Agréez-en l'assurance de même que celle de la confiance que je place en vous. »
2. Dès ce moment, et môme au regard de la cour de Russie, qui l'avait d'abord reconnu comme roi de France, il n'était plus que le comte de l'Isle. C'est sous ce nom que lui fut
Il séjournait depuis plus de six mois à Varsovie qu'il en était encore à attendre les secours mensuels du tzar. A son départ de Mitau, Paul P' s'était engagé à les lui continuer. Mais, en réalité, il ne les recevait plus. Malgré ses pressantes sollicitations, l'héritier des Bourbons restait en disgrâce à Saint-Pétersbourg comme s'il eût été un simple courtisan. Le tzar lui refusait jusqu'au droit d'avoir un agent à la cour de Russie. Ce n'est que par l'intermédiaire du duc de Serra- Gapriola, représentant des Deux-Siciles, qu'il pouvait faire parvenir ses demandes et plaider sacause. C'est par cette voix qu'il protesta contre le concordat, conclu entre le Saint-Siège et le gouvernement français.
La correspondance, en cette année 1801, n'est guère défrayée que par les questions d'argent. La misère chaque jour s'accuse et s'aggrave. Pri^édes secours delà Russie, le roi en est réduit aux deux cent mille francs de l'Espagne et aux vingt mille florins que reçoit de la cour d'Autriche, comme héritière de Marie-Antoinette, la duchesse d'Angoulême. Ces fonds arrivent irrégulièrement, à travers d'innombrables difficultés. Ils ne suffisent pas aux dépenses de la
adressée la première lettre qu'il reçut de la chancellerie russe après la mort de Paul I". Depuis, etjusqu'en 1814, la formule ne changea plus.
maison royale, composée de soixante personnes, dépenses qui dépassent quatre cent mille francs. L'habileté de Thauvenay, appelé provisoirement à Varsovie pour remplacer d'Avaray, malade en Italie^ ne parvient pas à les diminuer. C'est donc la misère, une misère que rendent plus cruelle les demandes incessantes adressées au roi par ses partisans et les réclamations de ses créanciers, dont les exigences se sont déchaînées depuis qu'il habite Varsovie ^
Sous toutes les formes, la détresse éclate. Quelques-uns des gentilshommes retenus auprès du roi cherchent à se procurer, par divers procédés, les ressources qui leur manquent. Ils entreprennent des opérations commerciales, achètent très cher et à crédit, des marchandises qu'ils revendent à vil prix, mais au comptant. Ils jouent, spéculent, compromettent leur nom et leur honneur dans des entreprises véreuses \
1. Il était atteint déjà de la maladie de langueur dont il mourut en 1810. 11 partit le 2o septembre pour aller passer l'hiver sous un ciel moins rigoureux que celui de Varsovie. Il revint au printemps de 1803.
2. Il fallut un ordre formel du roi de Prusse pour mettre un terme aux poursuites dont Louis XVIII était l'objet.
3. Le jeune duc de Fleury, notamment, se mit dans la situation la plus difficile et encourut la colère du roi, qui, cependant, attachait grand prix à son dévouement et à ses services. Couvert de dettes criardes imprudemment contractées, il se vit au moment d'être déféré à la justice. Il avait fait des billets et engagé sa parole. D'Avaray, de Gramontetde Piennes offrirent trois mille ducats pour lui sauver l'honneur et la liberté. Ils lui
ono
L'obligation d'arracher à cette noire misère sa famille et les courtisans de son exil ne permettait pas à Louis XVIII de garder longtemps le silence. Après la mort de Paul I", il avait écrit à son héritier pour lui adresser les compliments d'usage et l'entretenir de ses intérêts pécuniaires. Il chargea le duc de Serra-Gapriola de les exposer et de les défendre.
Le diplomate napolitain en entretint un des ministres russes, le comte de Panin. Celui-ci prit les ordres du tzar et parvint à réveiller la vieille bienveillance de la maison de Piussie pour les Bourbons. Le traitement annuel que recevait jadis le roi de France fut rétabli à partir du jour où il avait cessé d'être payé. De nouveau, le palais de Mitau lui était ouvert *. Le tzar s'engageait en outre à intéresser à son sort les familles souveraines d'Europe. Enfin, Panin insinua qu'il ne
épargnèrent une première crise. Mais il ne put tenir des engagements ultérieurs. Le roi et la reine ne voulurent plus le voir. Ils lui firent dire d'aller attendre leurs ordres à Munster, auprès du cardinal de Montmorency. Il refusa d'obéir et tomba en disgrâce. Le roi finit cependant par lui pardonner et lui rendit sa faveur en 1814.
1. Le roi ne voulait plus retourner en Russie. En remerciant Alexandre de sa bienveillance, il disait : « Toutes les considérations du monde doivent céder au devoir, et le mien, jusqu'à ce qu'il plaise à la Providence de terminer les malheurs de la France et les agitations de TEurope, est de me tenir le plus à portée qu'il est possible de profiter des circonstances qui peuvent amener cet heureux dénoùment. » (11 juillet 1802.)
serait pas impossible d'obtenir du gouvernement français un subside régulier qui mettrait le roi à l'abri de tout souci dans le présent comme dans l'avenir.
Pour justifier et alimenter ce subside, il y avait, à ce que pensait le gouvernement moscovite, une cause légitime : les biens héréditaires du roi, confisqués au profit de la nation. Cette opinion reposait sur une erreur. Louis XVIII dut objecter au duc de Serra-Gapriola que tous les biens du roi de France, sous la loi de l'ancienne monarchie, étaient domaines de la couronne : « Ceux même qu'il possédait patrimonialement avant son avènement acquièrent cet indélébile caractère à l'instant de la mort de son prédécesseur. D'ailleurs, il serait impossible que je ne parusse pas de près ou de loin dans un pacte de cette nature, et vous sentez que rien au monde ne peut me faire transiger sur ma couronne. Si les puissances engageaient celui qui l'a usurpée à leur assurer un subside qu'elles me transmettraient ensuite, le cas serait différent. Je puis tout recevoir d'elles, rien de lui. Votre âme est trop élevée pour ne pas partager cette manière de voir et surtout de sentir. » Après cette réponse, l'idée parât abandonnée; mais Alexandre n'y renonça pas, convaincu que Bonaparte devait une indemnité aux Bourbons.
En attendant d'y revenir, il fit expédier une lettre circulaire à ses représentants à Vienne, Londres, Berlin et Naples,leur enjoignant de demander à la cour auprès de laquelle chacun d'eux était accrédité une pension annuelle pour « M. le comte de l'Isle ». La correspondance directe entre la Russie et l'Espagne n'étant pas encore rétablie, l'ambassadeur russe à Paris reçut l'ordre de communiquer la circulaire à son collègue espagnol. Enfin, lui-même fat autorisé à entretenir verbalement Talleyrand de la question qui préoccupait le tzar et que ce prince cherchait à résoudre conformément à la générosité de son cœur *.
1. Voici le texte de la lettre que le tzar fit adresser à ses ambassadeurs :
« La situation à laquelle se trouve réduit M. le comte de risle (Louis XVIII) à une époque où la tranquillité publique, après tant d'orages, n'a pu être rétablie qu'aux dépens des droits de sa naissance, ne peut être indifférente à tous les souverains de l'Europe. Déchu du milieu d'eux par l'enchaînement des circonstances, il est de leur dignité de ne pas le laisser en peine et toute sa famille dans un abandon qui les expose à éprouver le besoin le plus pressant. Tel serait cependant le sort infailliblement réservé à cette malheureuse famille si par des mesures de bienveillance, les souverains ne s'empressent de venir à son secours.
)) Ceux qui lui ont été donnés par feu l'empereur, ceux que lui a fait tenir tout récemment encore Sa Majesté Impériale ont pu suffire jusqu'ici à ses besoins. Mais quelque sensible que soit notre auguste maître à la situation de ce prince, quelque porté qu'il soit à l'adoucir, il ne peut supporter la charge trop onéreuse de fournir seul à cette dépense. Il croit que les autres souverains voudront la partager, et c'est dans le dessein de les engager à assurer à ce prince par une contribution volontaire
Ces démarches eurent un sort très différent. L'empereur d'Autriche se montra empressé à y répondre. Il parut comprendre à demi mot, et s'engagea à contribuer pour cinquante mille florins, à partir du 1" juillet 1802, au traitement annuel du roi de France. Mais ces belles promesses restèrent sans effet. Deux ans après, l'évêque de Nancy, agent de Louis XVIII à Vienne, réclamait en vain les termes échus de la pension, qui ne fat pas payée davantage par la suite.
L'Angleterre mit plus de sincérité dans sa réponse. Elle refusa d'augmenter les charges qu'elle acquittait déjà. Il est vrai qu'elle pourvoyait à l'entretien du comte d'Artois, du duc d'Angoulême, du duc de Berry, des princes d'Orléans, du prince de Gondé, du duc de Bourbon, sans parler des pensions qu'elle servait à un grand nombre d'émigrés. « Il neresteplus que Louis XVIII à pourvoir, disait avec raison lord HawkesburyaM.de Woronzof, en motivant le refus de sa cour. Si les autres souverains de l'Europe veulent imiter ce que l'empereur de Bussie fait envers cet intortuné prince et ce que le roi de la Grande-Bretagne fait pour les autres
des moyens d'existence qui le mettent hors de l'atteinte du besoin, que l'empereur s'adresse aujourd'hui à quelques cours, plaçant une pleine confiance dans leurs sentiments et leur générosité. »
membres de la famille de France, cette dépense ne leur coûtera pas beaucoup. »
L'Espagne fit une réponse analogue. Depuis 1794, elle payait à la maison de Bourbon une somme annuelle de trois cent trente mille livres. Elle trouvait sa part de charges suffisante et n'y voulut rien ajouter.
Quant au roi de Naples, qui longtemps avait donné asile aux tantes du roi et qui payait encore un traitement au duc de Beriy, le silence des documents permet de supposer qu'il ne voulut pas aller au-delà.
J'ai gardé pour la fin la réponse de la Prusse, parce que la démarche du tzar auprès d'elle révèle le projet que M. d'Haugwiz et le général de Beurnonville s'étaient mis en tête de faire réussir. A la première ouverture de M. de Krudener, le ministre prussien ne fit aucune objection. Il devait d'abord prendre les ordres de son maître. Puis, lorsqu'au bout de six semaines, il se décida à répondre, il justifia ses retards en alléguant la nécessité où il s'était trouvé défaire rechercher dans les archives du royaume le relevé des sommes fournies par la Prusse aux princes français. (( Ces sommes s'élevant à six millions en espèces sonnantes, dit-il à Krudener, non comprises les dépenses énormes qu'a faites la Prusse pour relever le trône des Bourbons, le roi,
quoique très sensible aux mallieurs de cette auguste famille, doit à son peuple de mettre un terme aux libéralités de sa maison. Mais, si j'en puis juger par quelques propos échappés au général de Beurnonville, bien que je me sois gardé de lui parler de cet objet, la France ellemême ne serait pas éloignée de pourvoir à Tentretien des princes français, en leur procurant un petit établissement. »
Ce langage étonna Krudener. Il fit observer que la proposition du tzar s'adressait uniquement au cœur du roi de Prusse, qu'il ne pouvait être question d'une charge onéreuse au trésor de l'État, mais d'un concert entre les têtes couronnées pour assurer la subsistance d'un prince déchu du trône. Quant aux propos attribués au général de Beurnonville, il pensait que ce diplomate avait, en cette occasion, consulté son cœur et non son gouvernement.
« A supposer, ajouta-t-il, que le premier consul soit disposé à écouter des propositions en faveur des Bourbons, ceux-ci répugneraient peut-être à accepter des bienfaits de la main de ceux qui les ont dépouillés. Bonaparte y mettrait sans doute la condition d'une renonciation formelle à laquelle M. le comte de l'Isle ne souscrira jamais. Une semblable négociation serait-elle d'ailleurs bien sérieuse ? Ne cache-
rait-elle pas, de la part du gouvernement français, le dessein de tenir la maison de France dans une continuelle sujétion, sans donner jamais de réalités aux espérances que celle-ci pourrait concevoir?
» — En eflet, répliqua M. d'Haugwiz, le premier consul demanderait probablement une renonciation. Mais, dans ce cas,lamaisonde Bourbon ne devrait pas se faire scrupule d'y souscrire. La situation est telle qu'il ne peut rester aux Bourbons aucun espoir de recouvrer leur couronne, à moins qu'elle leur soit offerte par la nation française elle-même, et alors la renonciation cesserait d'être obligatoire. Au surplus, Bonaparte n'a-t-il pas déjà procuré un établissement en Italie à un prince Bourbon ? Pourquoi n'en procurerait-il pas un autre en Allemagne ? L'Espagne pourrait se charger de la négociation et prêter son nom aux formes. »
Ces arguments n'ébranlèrent pas la conviction contraire de M. de Krudener. Il était d'ailleurs sans pouvoirs pour négocier. Les deux diplomates se séparèrent sur la promesse faite par M. d'Haugwiz de revenir à la charge auprèsde son souverain.
IL résulte de ce curieux entretien que le roi de Prusse avait eu la même pensée que l'empereur de Russie ; mais tandis que, chez le monarque
moscovite, elle était le résultat d'une initiative personnelle et désintéressée, chez le monarque prussien, elle était due aux incitations venues de Paris, où Talleyrand poursuivait av-ec persévérance la réalisation d'un projet qu'il jugeait propre « à déshonorer les Bourbons ».
Les critiques dont M. de Krudener accompagnait les ouvertures de M. d'Haugwiz en les transmettant à sa cour, le 23 février 1802, produisirent l'effet qu'il était fondé à en attendre. Une communication rltérieure de l'ambassadeur de Russie à Paris, acheva de donner à Alexandre la mesure de la délicatesse du premier consul. Le 4 juillet, M. de Markof écrivait : « J'ai voulu pressentir M. de Talleyrand si le premier consul aVait quelque propension à accorder en général des secours pécuniaires à cetteinfortunée famille. Il me répondit que le premier consul n'en était pas éloigné et qu'il n'attendait peut-être pour cela que le rassemblement de cette famille dans un endroit éloigné de France, et qu'il se proposait même de faire des démarches auprès du gouvernement anglais pour faire sortir des pays de sa domination ce qui y restait encore da la maison de Bourbon, savoir : le comte d'Artois, les trois fils du dernier duc d'Orléans et le prince de Condé. Faisant semblant d'exciter des doutes que la délicatesse de Louis XVIII et celle de son
frère et de ses neveux leur permît d'accepter des secours de la France, ilme dit de me tranquilliser là-dessus, qu'on les avait déjà pressentis à cet égard par Rome et parNaples * etqu'ilsne se sont nullement montrés difficiles. — Mais, peut-être, lui ai-je dit, attacherez-vous à la prestation de ce secours quelques conditions humiliantes et préjudiciables pour eux, comme par exemple une renonciation formelle à leurs titres et à leurs droits. Il resta quelque temps à penser et puis me répliqua : — Les actes de renonciation ne sont point valides selon les lois de l'ancienne monarchie; mais ce qui les rendra tels, c'est l'avilissement: des individus, qui sera complet de cette manière. — C'est donc à ces motifs que ces princes devront quelques secours passagers que le premier consul leur accordera et qu'il fera cesser au moment où il s'apercevra qu'il a suffisamment rempli son objet. »
Après avoir pris connaissance de cette lettre, Alexandre fut édifié sur les mobiles auxquels, en cette circonstance, obéissait Bonaparte, et il renonça à ses desseins.
1. C'est en vain que j'ai clierclié dans les archives d'Italie quelque document propre à justifier les propos de Talleyrand. Je n'ai trouvé aucune trace de la négociation à laquelle il faisait allusion et qui, d'ailleurs, à supposer qu'elle eût eu lieu, ne pouvait aboutir, à en juger du moins par la réponse de Louis XVIII, aux propositions de la Prusse, dont il va être question.
• A Berlin, il en fut autrement. Avec une singulière persistance, on y poursuivait la réalisation du plan abandonné par Tempereur de Russie. Il est même permis de supposer que, soit pour se rendre agréable au premier consul, soit pour se faire pardonner l'hospitalité qu'à la demande de sa femme, il n'osait refuser au comte de l'Isle, le roi de Prusse avait pris envers le gouvernement français l'engagement de s'employer pour arracher à Louis XVIII la renonciation à ses droits.
Au commencement de l'année 1803, le président de la régence de Varsovie, Meyer, fut chargé par M. d' H augwiz de démontrer au prince français l'utilité de cette renonciation. Mais ses démarches échouèrent. Louis XVIII le prit de très haut, se plaignit de la sollicitation dont il était l'objet, et, en guise de procès-verbal destiné à en perpétuer le souvenir, rédigea une protestation qui fut adressée à toutes les cours et aux princes de sa famille.
(( Je ne confonds pas Buonaparte avec quelquesuns de ceux qui l'ont précédé, était-il dit dans ce document; j'estime sa valeur, ses talents militaires; je lui sais gré de quelques actes d'administration, car le bien qu'on fera à mon peuple me- sera toujours cher. Mais il se trompe s'il croit m'engager à transiger sur mes droits. Loin delà, liii-même les établirait, s'ils pouvaient être
litigieux, par la démarche qu'il fait en ce moment. J'ignore les desseins de Dieu sur ma race et sur moi, mais je connais les obligations qu'il m'a imposées par le rang où il m'a fait naître. Chrétien, je remplirai ces obligations jusqu'à mon dernier soupir. Descendant de saint Louis, je saurai à son exemple me respecter moi-même jusque dans les fers. Successeur de François ?', je veux au moins pouvoir dire avec lui : a Nous avons tout perdu, fors l'honneur. »
Ce fut le dernier mot de cette étrange négociation. La Prusse ne persista pas à arracher à Louis XVIII une abdication déshonorante, et les efforts de l'empereur Alexandre pour décider les cours à contribuer à l'entretien du comte de l'Isle restèrent sans effet. Quant à ce prince, à la suite de sa protestation, redoutant d'être expulsé de Varsovie, il s'occupa de chercher un autre asile.
A la vérité, la Russie lui demeurait ouverte. Mais la Gourlande est loin de la France. Il lui répugnait d'aller de nouveau s'ensevelir à une si grande dista-nce des frontières de son pays. Il s'adressa au roi de Suède, Gustave IV, et lui demanda un asile dans le duché de Poméranie : « Ce n'est point le roi de France qui fait cette demande à Votre Majesté ; c'est le comte de l'Isle qui la supplie de le recueillir dans ce nouveau naufrage avec sa famille et un petit nombre
d'amis. La générosité de Votre Majesté m'est trop connue pour que j'aie besoin d'invoquer aucun titre auprès elle. Mais j'en possède un trop cher à mon cœur pour ne pas l'invoquer : Gustave III fut mon ami^ »
Le jeune roi de Suède était généreux comme son père; comme lui, il ne professait qu'horreur pour la Révolution française ; comme lui, il aimait les Bourbons. Sa réponse fut telle que leur héritier pouvait l'attendre. Mais, les craintes un moment conçues par Louis XVIII ne s'étant pas réalisées, il ne profita pas sur l'heure des bienveillantes dispositions de Gustave IV, et demeura à Varsovie.