CHAPITRE XVIII
La déclaration de Calmar. — Refus du tzar d'en accepter le dépôt. — Il conseille un nouveau manifeste. — Opinion du comte de Maistre. ~ Impoitantes lettres du roi. — Détresse de la famille ro\^ale à Mitau. — Les nouvelles désastreuses se succèdent. — Entrevue de Louis XVIII et d'Alexandre.
— Opinion défavorable qu'emporte le tzar. — Singulière démarche du roi de Suède. — Louis XVIII veut quitter Mitau.
— Paix de Tilsilt. — Communication du tzar au chargé d'affaires de France.
Au cours de ces agitations qui troublaient le repos de L<ouis XVIII, la proclamation qu'il voulait adresser à « son peuple » était le principal objet de ses pensées. Après en avoir arrêté les grandes lignes, de concert avec son frère, il en rédigea le texte définitif durant son séjour à Blankenfeld. La pièce est éloquente et vaut qu'on s'y arrête. Contrairement à son premier projet, le roi y mit une date (la date du 2 décembre 1804) sans indication de lieu.
Il commençait par y rappeler ses précédentes protestations : l'une qu'il avait fait entendre en
recueillant « le sanglant héritage de ses pères » ; l'autre écrite après l'attentat de Dillingen. Il exposait ensuite comment, ne pouvant plus compter sur ses agents de l'intérieur réduits à l'inaction, ni sur les puissances, et « ne voyant de terme aux proscriptions, au brigandage, à la dépravation que dans l'excès même de leurs horreurs », il avait dû, accablé des maux de la patrie, observer en silence la marche des événements.
Rappelant ses divers engagements, sa promesse de proclamer une amnistie générale et de conserver aux fonctionnaires leurs emplois, aux officiers leurs grades, leurs propriétés aux possesseurs de biens nationaux, il s'écriait: (( Français, voilà cette contre-révolution telle que votre roi l'a conçue, telle qu'ill'envisage aujourd'hui, telle enfin qu'elle sera tôt ou tard consommée. »
Puis, après un rapide exposé des horreurs de la Révolution et des bienfaits de la monarchie, il terminait en ces termes : « Français! au sein de la Raltique, en face et sous la protection du ciel, fort de la présence de notre frère, de celle du duc d'Angoulème, notre neveu, de l'assentiment des autres princes de notre sang, qui, tous, partagent nos principes et sont pénétrés des mêmes sentiments qui nous animent; attestant et les royales victimes et^celles que la fidélité, l'honneur, la
pitié, rinnocence, le patriotisme, le dévoùment offrirent à la fureur révolutionnaire ou à la soif et à la jalousie des tyrans ; invoquant les mânes du jeune héros que des mains impies viennent de ravir à la patrie et à la gloire ; offrant à nos peuples comme gage de réconciliation les vertus de l'ange consolateur que la Providence, pour nous donner un grand exemple, a voulu attacher à de nouvelles adversités, en l'arrachant aux bourreaux et aux fers, nous le jurons, jamais on ne nous verra rompre le nœud sacré qui unit inséparablement nos destinées aux vôtres, qui nous lie à vos familles, à vos cœurs, à vos consciences; jamais nous ne transigerons sur l'héritage de nos pères; jamais nous n'abandonnerons nos droits. Français ! nous prenons à témoin de ce serment le Dieu de saint Louis, celui qui juge les justices. )>
Les deux premières copies de cette proclamation furent adressées, l'une, au comte d'Artois, qui s'empressa d'y répondre, en adhérant sans réserve, tant en son nom qu'au nom des princes français réfugiés en Angleterre, aux doctrines et aux promesses qu'elle contenait; l'autre à l'empereur Alexandre, que le roi suppliait d'en accepter le dépôt. Mais, sur ce point encore, une déception lui était réservée :
f( L'empereur, ayant déjà énoncé précédem-
ment son opinion sur l'entrevue de Calmar et sur les résultats qu'elle pourrait avoir, écrivait à d'Avaray le prince Gzartoryski, vous ne serez point surpris, monsieur le comte, de la détermination qu'il a prise relativement à la déclaration que M. le comte de l'Isle lui a fait parvenir. Mon auguste maître a été sensible à cette nouvelle marque de confiance et se serait fait un plaisir de satisfaire aux demandes qu'elle a motivées, s'il n'avait été convaincu que toute démarche de ce genre et nommément la déclaration telle qu'elle est, loin de produire dans les circonstances actuelles l'effet désiré et attendu, deviendrait une arme contre M. le comte de l'Isle dans les mains de Bonaparte, si habile à diriger l'opinion publique et à lui donner une impulsion conforme à ses vues. A cette conviction s'est jointe la résolution qu'a adoptée Sa Majesté impériale de ne prendre aucune part aux affaires intérieures de la France. »
En même temps qu'il refusait d'accéder aux demandes de Louis XVIII, l'empereur, soit qu'il voulût entraver l'envoi de la proclamation, soit qu'il se réservât de s'en servir ultérieurement, conseillait, par l'intermédiaire du duc de Serra Capriola, diverses modifications. Il fit même rédiger un mémoire à cet effet. Le rédacteur de ce mémoire, après avoir critiqué la proclamation
royale, concluait en démontrant la nécessité d'un manifeste nouveau plus net, plus énergique en ce qui concernait surtout les engagements et les garanties. Il invitait le comte de l'Isle à déclarer qu'il n'attendait « que de la libre volonté, de la réflexion mûrie par le malheur le retour des Français à leurs anciens maîtres ».
Le duc de Serra Gapriola ne voulut pas transmettre ces conseils à Mitau sans en discuter le fond avec les ministres de l'empereur. Il sollicita même l'avis du comte de Maistre, alors à Saint- Pétersbourg comme envoyé de Sardaigne. L'illustre écrivain prit parti pour le roi de France contre l'empereur avec une rare puissance d'arguments :
« Il faut être équitable ; on ne saurait exiger du roi de France qu'il déclare qu'il n'attend la couronne que de la libre volonté des Français et que si la nation le rappelle au trône... Sans entrer à cet égard dans des détails qui me mèneraient trop loin, je me bornerai à signaler deux erreurs qui me paraissent influer trop sur la politique actuelle. La première, c'est que le rétablissement du roi sera le fruit d'une délibération et que par conséquent, il s'agit de capter par tous les moyens possibles la volonté de la nation ; la seconde, c'est que le roi de France est un pauvre homme qui a besoin de tout le monde et dont
personne n'a besoin. C'est tout le contraire. Aucune révolution politique bonne ou mauvaise ne résulte d'une délibération. Le peuple français n'a rien voulu de ce qui s'est fait, depuis « la nation, la loi et le roi » jusqu'au capitaine-empereur; il en sera de même du changement que nous attendons. Tout se fera par la force des choses, et la guerre ne doit servir qu'à donner le mouvement. Quant au roi de France, il est, dans l'état même oùil se trouve actuellement, au rang de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus imposant dans l'univers. Je ne suis pas suspect en le disant, puisque je ne suis pas son sujet ; mais j'affirme sans balancer que les puissances qui le soutiennent ont autant besoin de lui qu'il a besoin d'elles. L'Europe n'est ébranlée et ensanglantée, depuis quinze ans, que parce qu'il n'est pas à sa place... Au lieu donc de parler aux Français de la bonté qu'ils auront de rappeler leur roi, il serait plus royal et même plus philosophe de les entretenir du service inestimable qu'il leur rendra en revenant à sa place. » Le roi, de son côté, écrivait au tzar : « En 1792, on tenta de s'appuyer de l'opinion ; mais ce levier puissant, môme alors, fut aussitôt abandonné que mis en jeu. En 1708, je représentai inutilement à l'empereur François II que s'il prenait Valenciennes et Gondé au nom du roi, mon
neveu, s'il mettait en avant le dépositaire de l'au. torité royale, il aurait pour alliés tout ce qu'il y aurait de bons Français, tandis que s'il prenait ces places en son propre nom, il aurait pour ennemi l'universalité des halDitants de la France. En 1795, je recommençai mes efforts avec aussi peu de succès. En 1796, la môme politique annula l'eft'et de ma présence sur les bords du Rhin. En 1799, je demandai vivement à Paul P' de paraître aux premiers rangs de son armée. Enchaîné par des traités, ce prince ne put suivre sapropre impulsion. Ainsi, jamais on n'opposa le droit au crime, le successeur de trente rois à des tyrans éphémères, la légitimité à la révolution ^ Aujourd'hui, la circonstance est peut-être plus favorable que jamais. Et qu'on ne s'en laisse pas imposer par l'idée de l'éloignement de la France où commenceraient les llostilités. Partout où le roi et les siens seront offerts en personne aux étendards de la rébellion, là sera la frontière. Les armées sont plus attaquables avec ma déclaration appuyée de la garantie imposante de l'empereur Alexandre que les places ne le sont par le canon et la valeur éprouvée des soldats. Le temps est passé où l'on
1. On peut voir par cette citation que ce n'est pas M. de Talleyrûnd, ainsi qu'on l'avait toujours supposé, qui prononça, le premior ce mot légitimité.
pouvait craindre de faire la guerre à des abstractions... Enfin, pour dire toute ma pensée, on a trop combattu les Français, il est temps de les convaincre, et voilà pourquoi j'attache tant d'importance à cette déclaration. »
Jamais Louis XVIII n'avait affirmé ses idées plus nettement, ni avec tant de force. Il ne parvint pas cependant à modifier la conviction d'Alexandre, non plus qu'à vaincre la répugnance de ce prince à intervenir dans les affaires intérieures de la France. Ces pourparlers durèrent dix mois et aboutirent à une proclamation nouvelle, en date du 21 octobre 1805, qui eut le même sort que la précédente et ne put franchir la frontière française. L'Europe était en feu. Les victoires de Napoléon ébranlaient les trônes, stérilisaient les efforts de la troisième coalition ; les incessantes réclamations du prince proscrit se perdaient dans le formidable bruit des batailles.
Il s'épuisait cependant à vouloir se faire entendre, importunait les cours, et loin de renoncer à conspirer, rêvait d'une expédition sur les côtes de France, à la tète de laquelle il marcherait *. Tant d'efforts pour réaliser des espérances aussitôt avortées que conçues n'enlevaient rien à la tristesse de la vie qu'on menait alors à Mitau.