‹ Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française (d'après des documents inédits)Chapitre 39 sur 71 · Von- aux pièces justificatives E · texte numérisé non relu

Von- aux pièces justificatives E

Ce second séjour dans la capitale de la Gourlande ne ressemblait guère au premier. La maison royale, réduite au strict nécessaire, un seul secrétaire au lieu de sept ou huit, les relations avec les cabinets européens de plus en plus rares, le roi sans nouvelles de ses agents, ses lettres saisies par la police de Fouché, Mitau séparé peu à peu du reste du monde, tandis que là-bas la, gloire de Napoléon s'élevait lumineuse et sanglante, voilà où en était, en 1805, l'héritier des Bourbons. Successivement, il apprenait la déroute des Autrichiens et des Russes à Austerlitz, l'écrasement des Prussiens à léna, l'entrée de Napoléon à Vienne d'abord, à Berlin ensuite; il ne se décourageait pas cependant ; ce fut sa force dans ce long exil de ne pas perdre espoir un seul jour.

A la fin de 1800, sur les confins de la Pologne, l'armée russe, réunie aux débris de l'armée prussienne, était en ligne sous les ordres du général de Benningsen, attendant, comme les Français, sur une réserve troublée par de fréquents combats, la fin d'une saison peu propice aux opérations militaires II semble bien qu'à ce moment, l'empereur Alexandre ait pensé qu'on pourrait tirer parti de Louis XVIII et de ses projets. Il est vrai que le prétendant ne négligeait aucune occasion de se rappeler à son souvenir.

Après la bataille de Pultusk, le 20 décembre, le général de Beniiingseii, s'étant attribué la victoire, en avait fait porter la nouvelle à Saint- Pétersbourg, où Louis XVIII s'était empressé d'envoyer ses félicitations.

Il en fut de même après la bataille d'Eylau, survenue le 8 février 1807 : « Je ne parlerai point, ajoutait le roi à ses compliments, de ce qu'éprouve le petit-fils d'Henri IV, lorsqu'il apprend la nouvelle d'actions aussi grandes, aussi importantes pour lui-même, et cela tandis qu'il est dans l'inaction; mais j'oserai répéter en ce moment ce que je disais avant la campagne de 1805 : Là où le roi de France se trouvera en personne, là sera la frontière, et j'ajouterai que ma présence doit fixer les succès, inlluant sur l'opinion en général et en particulier sur l'esprit du soldat qui, voyant le drapeau blanc dans ma main, verra autre cliose à suivre qu'un tyran que la France abliorre \ )•>

Cette fois, Alexandre parut prêter attention au langage du comte de l'Isle. Il lui fit suggérer l'idée d'une proclamation qui serait distribuée aux Français par les armées coalisées; il en traça

1. C'est durant le second séjour ù Mitau que mourut d'une lièvre typhoïde, le 10 mai 1807,rabbé Edgewoitl.' deFirmon. Au musée de Mitau, on montre encore en souvenir de lui, sa canne, un bambou avec une pomme en or.

lui-même le plan et en indiqua l'esprit. A la même époque, le roi, apprenant qu'Alexandre allait rejoindre son armée sur les bords du Niémen et devait passer par Mitau, sollicita de lui une entrevue à laquelle le tzar se prêta.

Le 30 mars, à sept heures du soir, il arrivait à Mitau, après s'être fait annoncer, dès le matin, par le gouverneur de Gourlande. A la poste, il trouva le duc d' Angoulême venu pour le complimenter. Suivi du prince et d'un de ses aides de camp, le comte Tolstoï, il se rendit au château. Au pied de l'escalier, il rencontra le comte d'Avaray, qui le conduisit jusqu'à la pièce d'entrée du premier étage où se tenaille comte de l'Isle empêché par la goutte de descendre audevant de l'empereur. Les deux souverains s'étant embrassés, s'enfermèrent dans le cabinet du roi, où ils restèrent durant plus d'une heure. A rissue de leur entretien, le tzar consacra quelques instants à la reine et à la duchesse d'Angoulême; il quitta Mitau le même soir.

Que s'étaient dit dans cette entrevue l'empereur qui se considérait encore comme l'arbitre des destinées de l'Europe et le roi sans couronne? Les lettres postérieurement échangées permettent de le conjecturer. Louis XVIII demanda à marcher avec les monarques coalisés, son drapeau déployé, afin qu'il fût prouvé que ce n'était

pas une guerre de conquête qu'ils faisaient à la France, mais qu'ils avaient seulement en vue de la délivrer du goug de Napoléon et de lui rendre son roi légitime.

Il demanda également que le tzar poussât l'Angleterre à organiser une expédition destinée à agir sur les côtes de Bretagne, expédition qu'à ce même moment, le comte de La Chapelle et le comte de La Châtre sollicitaient à Londres et à laquelle le roi de Suède devait prêter son concours *. Enfin, il insista pour être officiellement

1. C'est à propos de cette expédition que le 27 mars 1807, d'Avaray écrivait à La Châtre : « Poussez vigoureusement à la reconnaissance et ù l'activité du roi. C'est une chose qui ne peut être faite que d'accord entre l'Angleterre et la Russie et au moyen duquel celle-ci donnerait l'exemple à l'autre. Le cabinet de Saint-Pétersbourg, éclairé parle feu qui est à ses portes, semble entendre que nos raisons sont les siennes. Mais, il tremble d'aborder nettement la question et je tremble qu'il ne perde l'occasion d'en saisir les avantages. Enfin, tâchez d'emporter cette malheureuse négociation depuis si longtemps sur le tapis, des dix-huit mille^livres sterling. A peine le roi a-t-il de quoi manger trois plats et porter un pourpoint percé au coude. Mais, il n'a pas la plus petite ressource pour ses relations et ses alTaires. Je ne vois pas en quoi il peut être utile à l'Europe et particulièrement à l'Angleterre que la France et l'armée croient que le roi a abdique et qu'il n'est pas plus question de lui que de Jean de Vert. C'est pourtant là véritablement le produit des entraves qui furent mises de toutes parts à la publication du 2 décembre 1805 de notre égiro contre des entreprises très dangereuses. Ceci aura son explication. » Après l'entrevue avec Alexandre, d'Avaray écrivait encore : « La cause royale et la personne du roi ont obtenu des points de contact récents. L'empereur vient de consentir à l'envoi d'un officier de confiance auprès du général de Bcnningsen. » Cet officier était le chevalier de Rivière. Quant à l'expédition que

reconnu par Alexandre comme il l'avait été par Paul P^

Le tzar se déroba à tout engagement; il ne refusa rien, mais ne promit rien; et quand le comte de risle devint plus pressant, il se tira d'embarras en annonçant l'arrivée prochaine d'un personnage investi de sa confiance, qui serait chargé de traiter des nombreux détails que soulevaient de telles demandes.

Au cours de l'entretien, il exprima la pensée que toute proclamation du roi devait être conti'esignée par les princes de sa famille, la conformité de sentiments entre ses parents et lui devant donner plus de poids à ses paroles. Le roi lui communiqua la lettre qu'il avait reçue en 1805 du comte d'Artois, à la suite de la déclaration de Calmar et s'engagea à la publier dans une édition nouvelle de cette déclaration, qu'il suppliait le tzar de faire répandre dans l'armée française.

Alexandre à peine parti, le roi lui écrivit lettres sur lettres à son quartier-général, pressant les solutions, réclamant le personnage de confiance qu'on lui avait annoncé, harcelant l'empereur de ses demandes, plein d'espoir dans leur succès, véritablement enivré par un entretien

demandait le roi, eUe devait se composer d'un corps de trente mille hommes, commandés par lui-même, et se jeter en Vendée. Un projet fou, auquel il ne fut pas donné suite.

OÙ les deux interlocuteurs avaient parlé comme des victorieux et non comme des vaincus.

Son exaltation fût vite tombée s'il avait su quelle fâcheuse impression emportait Alexandre de sa rencontre avec lui. Soit que le spectacle de cet exilé goutteux, lourd, impropre à l'activité du champ de bataille eût mal disposé l'empereur, soit que la pauvreté de son hôte lui eût caché ses mérites, il le jugea comme un homme médiocre et le quitta convaincu qu'il ne régnerait jamais.

Après son départ, le roi attendit vainement l'effet de leur entrevue. L'opinion d'Alexandre était faite. Il avait quitté Mitau, définitivement résolu à abandonner les Bourbons à eux-mêmes, à ne favoriser en rien leurs projets. Quant à l'hospitalité qu'il accordait au chef de leur maison, il entendait n'y rien changer, le laisser libre d'en profiter ou d'y renoncer. Il ne considérait plus Louis XVIII que comme l'épave d'une grandeur passée, à la résurrection de laquelle il ne croyait plus, encore qu'il restât disposé à l'environner des égards dus au malheur. Aussi, confiant au général de Budberg le soin de répondre aux lettres du prétendant par de banales formules de politesse, il cessa de s'occuper de lui.

D'autres soucis d'ailleurs l'absorbaient. En arrivant au quartier-général de l'armée russe sur le Niémen, il avait pu juger par lui-même d'une

situation que, malgré l'évidence, le général de Benningsen s'obstinait à ne pas'croire désespérée, mais dont les périls apparaissaient de toutes parts. Les opérations militaires qui allaient s'accomplir constituaient un suprême va-tout, à l'approche duquel Alexandre eut vite oublié le roi de Mitau.

En une seule circonstance, il communiqua encore avec lui : ce fut pour lui transmettre une lettre du roi de Suède. Brusquement, Gustave IV appelait à sa cour le roi de France à titre d'allié. Pour lui faire tenir un si étrange message, il avait eu recours à l'empereur de Russie.

Cette proposition tourna la tête à Louis XVIH. Il y avait donc en Europe un monarque qui consentait à se servir de l'influence que, quoique exilé, le chef des Bourbons tirait de ses imprescriptibles droits. Il se prépara à partir pour Garlscrone, un des ports suédois sur la Baltique, où Gustave IV lui donnait rendez-vous.

Soudain, tout fut remis en question. L'armée russe venait de subir une sanglante défaite à Friedland, plus décisive celle-là que la défaite d'Eylau. Louis XVIII différa son départ. Toutefois, il envoya à Garlscrone M. de Blacas afin de s'informer si Gustave IV persévérait dans ses desseins. M. de Blacas quitta Mitau au moi des juillet, gagna Riga, où il s'embarqua pour Garls-

crone. En arrivant dans cette ville, il y apprit une nouvelle autrement grave que les précédentes : le 8 juillet, la paix avait été signée entre Alexandre et Napoléon.

Ce mémorable événement semblait fait pour détruire les plans sans consistance du roi de Suède. La situation devenait critique pour lui. Des anciennes possessions suédoises en. Allemagne il n'avait conservé que la Poméranie. A la fin de Tannée précédente, une armée française était venue menacer cette province et mettre le siège devant la place forte de Stralsund, qui la défendait. Mais l'héroïque valeur du général Essen avait obligé, au mois d'avril 1807, les assiégeants à battre en retraite. Un armistice entre la Suède et la France était alors intervenu. 11 durait encore, quand, en quelques semaines, se succédèrent la bataille de Friedland et la paix de Tilsitt.

L'Allemagne désarmée, la Russie vaincue, la paix signée entre les puissances du Nord et la France, la prudence conseillait à Gustave IV de renoncer à la guerre. C'est le système contraire qu'il adopta. Blacas le trouva à Garlscrone, très excité, hanté par des visions, obéissant, disait-il, à des voix célestes, repris de sa vieille haine contre la Révolution française, décidé à opérer une descente en Poméranie, à rompre l'armistice, à se défendre dans Stralsund, à l'exemple de son

aïeul Charles XII. Il s'ouvrit de ces desseins à 'Blacas, en le chargeant les faire connaître à Louis XVIII. Il avait déjà formé un corps d'émigrés, mis à leur tête le duc d'Aumont, persuadé que le jour où cette petite troupe, ayant dans ses rangs le roi de France et son drapeau, se présenterait devant l'armée de Napoléon, celle-ci passerait aux Bourbons. Alors, il serait temps de se joindre à la Grande-Bretagne pour jeter ces soldats sur les côtes de France en les appuyant de Suédois et d'Anglais.

Blacas ne discerna pas ce qu'un tel plan offrait d'impraticable et d'insensé. Il revint à Mitau. Gustave IV voulut qu'un de ses vaisseaux de guerre le ramenât en Russie et attendit Louis XVIII dans le petit port de Liébau pour le conduire à Garlscrone.

. Abandonné par toutes les cours, au fur et à mesure que Napoléon étendait ses conquêtes, Louis XVIII n'avait plus d'espoir qu'en celle de Suède, et cela peut contribuer à faire comprendre ses illusions. Mais, il fallait être singulièrement ignorant de l'état du continent pour supposer ' qu'après les défaites successives de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, le petit roi de Suède pourrait seul tenir tête au conquérant qui dominait le monde. Le prétendant crut cependant à la possibilité de cette résistance. Sur le rapport de

Blacas, il se décida à quitter Tasile qu'il tenait de la générosité du tzar, ne conservant qu'un très faible espoir d'y revenir si l'entreprise qu'il allait ^tenter échouait, mais songeant déjà à se fixer dans ce cas en Angleterre, au milieu d'une nation qui se déclarait l'irréconciliable ennemie de Napoléon. 11 ne voulut pas cependant faire connaître au tzar toute sa pensée. En lui mandant son départ, il lui annonçait aussi son prochain retour.

Alexandre reçut sa lettre à Saint-Pétersbourg. Il venait d'y rentrer, suivi d'un représentant du gouvernement français, Lesseps, accrédité près de lui, comme chargé d'affaires. C'est à cet agent diplomatique qu'il voulut d'abord communiquer la détermination du comte de l'Isle. Dans la matinée du 22 août, il le fit appeler :

« En mai dernier, lui dit-il, lorsque je faisais la euerre à la France, le roi de Suède m'écrivit pour m'engager à déterminer le comte de l'Isle à se rendre à Stockholm. Je me bornai à envoyer cette lettre à Mitau, sans lui donner aucun conseil, et en le laissant maître de faire ce qu'il voudrait. Je ne me suis plus occupé de lui parce que je le reconnus, surtout lorsque j'eus occasion de le voir et de causer avec lui, pour l'homme le plus nul et le plus insignifiant en Europe. J'en parlai sur ce ton à l'empereur, qui le connaissait sous

ce même rapport. Tranquille sur ce point, je n'y pensais plus, lorsqu'hier, je reçus un courrier de mon gouverneur de Mitau, qui m'annonçait que le comte de l'Isle se disposaità s'embarquerpour la Suède. J'ai aussitôt répondu qu'il n'était pas mon prisonnier, que je lui avais offert l'hospitalité chez moi et que, si elle lui devenait à charge, il était libre de la chercher ailleurs. D'après cela, je crois qu'il s'en ira. Mais je n'y suis pour rien. » Après avoir chargé M. de Lesseps de répéter cette explication à son gouvernement, le tzar, comme s'il eût voulu se faire un mérite auprès de Napoléon de son indifférence pour les Bourbons, ajouta : « Le comte de l'Isle m'a sollicité plusieurs fois de le reconnaître comme roi; mais je m'y suis constamment refusé, persuadé que jamais il ne montera sur le trône. »

Page 1