CHAPITRE XIX
Louis XVIII so rond en Suotlo. — Son arrivée à Carlscrone. — Il s'y rencontre avec Gustave IV. — II se décide à passer en Angleterre. — Illusions dont il se berce. — Difficultés qui s'opposent à son débarquement. — Acte d'énergie. — Son installation à Wamstead House et à Ilartwel. — Dernier et vain effort pour conquérir son trône. — Querelle d'Avaray avec Puisaye. — Lettres du roi à son favori. — Attitude louche de Puisaye. — Il est convaincu d'avoir fabriqué des pièces.
— D'Avaray, duc. — Opposition des Anglais au désir du roi.
— La famille royale oubliée. — Le principe de la légitimité, destiné à renaître.
Louis XVIII et le duc d'Angoulème, accompagnés du fidèle d'Avaray, avaient quitté Mitau et s'étaient embarqués, le 3 septembre, à Liébau, sur la Troja, qui les y attendait. Ils ignoraient que, depuis quinze jours, la place de Stralsund était au pouvoir des Français. Gomme lorsque quatre ans avant ils avaient fait la même traversée pour se rendre à Calmar, une violente tempête régnait sur la Baltique. Elle obligea la Trojah louvoyer pendant deux semaines. Vainement, le capitaine essayait d'aborder dans la presqu'île
de Rugen, à la pointe de laquelle est située Stralsund. Il dut y renoncer, et ce fut heureux ; car, s'il y eût réussi, c'est par l'armée française que le prétendant eût été reçu.
Le IG septembre, le navire put se réfugier à Garlscrone. En entrantdans ce port, Louis XVIII apprit la chute de Stralsund et l'obligation où s'était trouvé Gustave IV de repasser la mer. Ce prince venait d'arriver à Garlscrone, fugitif, malade, dérouragé par l'échec de ses téméraires projets et la perte de la Poméranie suédoise. Le roi proscrit et le roi vaincu se rencontraient ainsi dans des circonstances douloureuses.
Dès les premiers mots qu'ils échangèrent, ils durent s'avouer que les plans qui les avaient rapprochés n'étaient plus réalisables. Il fut même aisé à Louis XVIII de comprendre, en dépit des honneurs qui lui étaient rendus, que son hôte trouvait dangereuse sa présence à Garlscrone et que les sujets de ce prince la blâmaient avec sévérité.
Il exprima alors l'intention de se rendre en Angleterre pour obéir aux pressantes sollicitations de quelques-uns de ses serviteurs en état de lui rendre un compte exact de ses affaires et qui ne pouvaient venir le trouver en Suède. Gustave IV s'empressa d'approuver ce dessein. Il offrit même au comte del'lsje de laisser encore
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la Troja à sa disposition. Le prétendant se trouvait à Garlscrone depuis quelques heures à peine, que son départ pour la Grande-Bretagne était déjà décidé. La frégate devait le prendre à Gothembourg pour le transporter à Gosfield.
(( Je vais donc entreprendre cette nouvelJe course, écrivait-il au tzar, sans savoir ce qui peutprécisément en résulter, puisque mes affaires sont, à bien des égards, à la disposition du gouvernement anglais, qui, jusqu'à cette époque, tout en manifestant de bonnes intentions, a presque toujours employé et soldé des gens auxquels je n'accordais aucune confiance, et ainsi faute d'avoir voulu s'entendre directement avec moi, prolongé bien plutôt que hâté le terme des communs malheurs... Maintenant, mon seul regret est de voir différer l'instant de mon retour. Les gages que moi et mon neveu laissons en Gourlande sant un sûr garant de mon empressement à revenir partager avec les miens l'amitié et les bienfaits de Votre Majesté impériale. »
Pendant le court séjour que Louis XVIII fit en Suède, sur la route de Garlscrone à Gothembourg, on le traita en roi; la famille royale lui prodigua les plus touchantes attentions. Ge fut suffisant pour atténuer les effets de la cruelle déception que lui causait l'avortement des projets de Gustave IV.
En vue de ce voyage en Angleterre si rapidement résolu, il se nourrissait maintenant d'illusions nouvelles, rêvait de jouer un grand rôle : « Nous serons les anges pacificateurs entre la Russie et l'Angleterre, disait d'Avaray à un haut personnage suédois; voilà le rôle qu'il nous convient de jouer. Le roi ne peut pas renoncer gratuitement à son asile de Russie. L'essentiel est de voir de ses propres yeux comment se traitent ses affaires en Angleterre. »
Ce que d'Avaray ne disait pas, c'est que son maître se proposait de solliciter des Anglais de nouveaux secours pécuniaires, d'essayer de les décider à jeter un corps d'armée en Vendée, et d'obtenir pour lui-même l'autorisation de séjourner aux environs de Londres. Sur ces divers points, le secret le plus absolu était ordonné. Louis XVIII avait môme demandé à Gustave IV de ne pas parler de son voyage \
1. A Londres, on en parlait depuis longtemps, et il était désapprouvé même dans l'entourage des princes. La Châtre écrivait au comte de la Chapelle, le 24 juillet : « C'est en France qu'il faudra aller et non pas venir ici grossir la foule des oisifs. D'ailleurs, je crois connaître assez le gouvernement pour croire qu'il lui sera plus facile de mettre le roi à la suite d'une expédition que de le recevoir en Angleterre. Il n'en serait pas de même si l'expédition ne réussissait pas, alors on ne pourrait lui refuser un afeile et ce qui, dans ce moment, aurait l'air de donner au peuple une charge de plus et un embarras pour traiter de la paix, passerait alors pour une générosité nationale et le noble mouvement d'une nation libre et d'un souverain généreux. »
Le 25 septembre, il se trouvait à Gothenbourg. Mais il dut attendre, à bord de la Troja, des vents favorables. Le 11 octobre, il n'élait pas encore parti. Il se décida alors à écrire au roi d'x\ngleterre, à qui, jusqu'à ce jour, il avait négligé de faire part de ses projets :
« Je viens cbez Votre Majesté, disait-il, lui demander de me mettre à portée de concerter avec elle les moyens d'aller en personne délivrer mes fidèles sujets de l'oppression, arracher l'héritage de mes pères des mains de l'usurpateur et rendre la paix à l'Europe. J'y viens avec mon neveu, le duc d'Angoulème^ sous la sauvegarde du généreux Gustave IV, l'ami fidèle de Votre Majesté, et je peux dire le mien. Je n'observe point de formes, parce que le temps presse et que j'ai la certitude de servir Votre Majesté, en lui fournissant un allié puissant. Cet allié, ce n'est pas ma personne, c'est le roi de France. »
La lettre était longue. Le roi y déveloj43ait les vues qu'il avait tenté vainement de faire agréer par l'empereur de Russie. Mais, malgré l'éloquence de ses accents, ce nouvel elfort ne devait pas être plus heureux que les précédents. L'exilé fat même au moment de se voir refuser par le gouvernement britanique l'asile qu'il sollicitait.
A l'exemple des autres cabinets européens, et malgré sa haine contre Napoléon, le cabinet
anglais, averti de l'arrivée prochaine du prétendant, ne se souciait pas de le recevoir. La famille royale était disposée à l'accueillir; mais les ministres, las des incessantes demandes des émigrés, princes et autres, ne voyant plus en eux des instruments politiques bons à employer, entendaient, avant do laisser débarquer le comte de i'Isle, fixer les conditions de son séjour. En vain, le comte de La Châtre *, activement secondé parle duc d'Orléans, se déployait pour vaincre cette résistance; il la trouvait devant lui énergique et opiniâtre.
Quand on sut à Londres que la Troja se montrait devant Yarmouth, La Châtre activa ses démarches, mais en pure perte. L'amirauté prétendait même obliger la Troja à s'éloigner, sous prétexte qu'un bâtiment étranger ne pouvait mouiller dans les eaux anglaises. La Châtre courut chez M. d'Alopeus, le représentant russe, et le supplia d'intervenir. Celui-ci allégua qu'il était sans instructions de sa cour. Ces difficultés, loin de décourager l'énergie du gentilhomme français, l'exaltèrent II put faire parvenir une
1. Le comte de La Châtre avait succédé au mois d'avril 1807, au duc d'Harcourt. Le roi lui écrivait à cette occasion : « Vous succédez dans un poste. bien important à un homme qui i\\\ a très bien servi. Il en sera de même de vous. Gomme il vous a parfaitement mis au fait de tout, je ne vous dirai que ce i)eu de m.Q\^\ Fortiter in re ; suaviter in modo. »
lettre à bord de la Ti'oja. Il exposait au roi ses démarches et l'assurait que, malgré les obstacles qu'il rencontrait, il ne renonçait pas à l'espoir d'un prompt et confortable établissement en Angleterre ; <■< Mais, ajoutait-il. il n'y a plus rien à calculer quand on a le pied sur la brèche ; il faut que le corps y passe ou bien... Je m'arrête; je me jette aux pieds de Votre Majesté et je la supplie d'arriver, quelqu'obstacle qu'on veuille y apporter. »
Ce langage trouva Louis XVIII non moins résolu que le lidèle serviteur qui le lui tenait. Un matin de novembre, il se fit conduire avec ses compagnons, par un canot de la Troja, sur un point désert de la cote. Il y débarqua sans rencontrer personne que deux douaniers : (f Je suis le roi de France, leur dit-il; je voyage sous le nom de comte de l'Isle; je vais à Londres. ». N'ayant pas reçu d'ordres, ils le laissèrent passer. Maisle malheureux roi n'était pas au bout de ses peines. C'est seulement en février 1808 qu'il fut autorisé à résider en Angleterre; les conditions de son séjour ne furent môme définitivement fixées qu'en juin ^
1. 11 rôgno beaucoup d'obscurité sur ces négociations, dont la lettre suivante, adressée le IG décembre 1807, par lord Hawkesbury au comte de La Châtre, révèle le caractère parfois âpre et menaçant : « Monsieur, j'ai communiqué à mes collègues la lettre que j'ai reçue de vous ce matin. Mais, je n'ai
A cette date, il avait averti l'empereur Alexandre que les circonstances ne lui permettaient pas de retourner en Gourlande, en sollicitant des facilités- afin que la reine et la duchesse d'Angouléme pussent le rejoindre en. Angleterre. Le tzar répondit à cette demande avec sa générosité accoutumée. Non seulement, une frégate russe fut mise à la disposition des princesses pour les conduire à leur destination, mais encore les pensions et traitements de la maison royale furent maintenus en entier.
Dans les premiers jours de 1808, les divers membres de ila famille de Bourbon étaient réunis à Wamstead House^ ou le roi avait été autorisé à résider après avoir pris toutefois l'engagement de se rendre en Ecosse à la première
pas jugé à propos de la mettre sous les yeux du roi. L'intimation qu'elle contient do l'intention de M. le comte de l'Isle de venir à Wamstead, nonobstant la règle qui a été établie par Sa Majesté, a excité parmi nous lapins grande surprise et rend nécessaire que je ne perde pas de temps à vous informer qu'il est impossible à aucun département du gouvernement de Sa Majesté de recevoir aucune communication de vous ou de toute autre personne autorisée à cet eflet par M. le comte de l'Isle sur quelque sujet que ce soit, aussi longtemps que M. le comte de risle restera dans les environs de Londres. » Celle lettre donnna lieu à des bavardages et à des propos déplaisants que le comte d'Aitois eut le tort de colporter. « Mon frère sentira comme vous, écrivait le roi à La Châtre, le 25 décembre, que mes déterminations, quelles qu'elles soient, ne doivent pas, devenir un sujet de discassiju ,
1. Le roi écrivait de cette résidence, le 1) janvier. « Je m'y plais poiU-ètre parce que je ne suis pas gâté. »
injonction qui lui serait faite à cet égard. C'est là, et un peu plus tard au château d'HartwelI, appartenant à la maison de Bukhingam,à douze lieues de Londres, qu'il allait vivre jusqu'au jour où, contrairement aux prédictions de l'empereur Alexandre, il recouvrerait sa couronne.
A peine installé, la question de son traitement donna lieu à d'actifs pourparlers. L'Angleterre, lasse de venir en aide aux émigrés, marchandait ses secours. Le roi criait misère; il se voyait contraint de supprimer les pensions accordées par lui à d'anciens et dévoués serviteurs. Avant de s'y résigner, il envoyait son frère à lord Hawkeshury. Le comte d'Artois ne parvenait pas à apitoyer le ministre anglais sur le sort du comte de risle. Mais, ce dernier ne se tenait pas pour battu. Le 18 mai 1808, il adressait au gouvernement une requête dans laquelle il rappelait, d'après Madame de Sévigné, les secours accordés par Louis XIV au roi Jacques II, et réclamait la réciprocité^ A force de persistance et d'obsession,
1. « Lundi 10 janvier 1C89... A Saint-Gormain où eUc (Elconorc d'Est, épouse de Jacques II) se trouva toute servie comme la reine, de toutes sortes de hardes, parmi lesquelles était une cassette très riche avec six mille louis d'or.
«Hier... le roi envoya dix mille louis d'or au roi d'Amglcterrc. »
(( Lundi 17 janvier 1G89... Ils (Jacques II et sa femme) n'ont voulu que cinquanle mille francs par mois et ont réglé leur vie sur ce pied.
« Mercredi, 20 janvier 1789... Les Majestés n'ont accepté de
il obtenait enfin un subside annuel de six mille livres sterling: « Ce que c'est que de nous pourtant, écrivait-il le 18 juin 1809. L'objet en question avait été d'abord estimé dix-sept mille cinq cents livres sterling, puis dix mille, puis sept mille et je suis bien aise d'en avoir six mille. C'est que tout est comparaison et que six valent mieux que cinq. »
Ce traitement et celui de la Russie formaient alors le total des ressources du roi. C'était suffisant pour vivre, mais non pour indemniser ses agents de l'Intérieur, dont les rangs, de jour en jour, s'éclaircissaient. Il fallut se résoudre à n'en plus avoir, et nul sacrifice ne pouvait lui être plus cruel que cette impossibilité d'entretenir des relations avec son royaume. Elle eut pour résultat de mettre fin aux menées et aux intrigues des princes émigrés. Au moment où éclatait la guerre d'Espagne, le prétendant avait eu une lueurd'espérance. Des députés espagnols étaient venu le trouver et le supplier de se mettre à la tète delà résistance nationale. Il avait accepté « d'être opposé à Bonaparte, au cliamp de l'bonneur ». Mais le cabinet britannique le désavoua. Le projet ne se réalisa pas et nulle autre occasion ne se présenta plus.
tout ce que le roi voulait leur donner que cinquante mille francs et ne veulent point vivre comme des rois. »
Le roi réduit ainsi à l'impuissance, les préoccupations des émigrés vont perdre de leur grandeur, de leur dignité. Tout idée de combattre étant maintenant abondonnée, tout espoir de restauration perdu, on ne s'occupe plus que de petites questions, d'intérêt secondaire. Une discussion entre le duc d'Angoulème et le comte d'Avaray sur le plus futile sujet devient un gros événement. Entre son neveu qui veut partir et son favori que les médecins veulent envoyer à Madère, le roi est désolé. L'incident s'apaise, Mais il en surgit un autre d'une exceptionnelle gravité qui cause parmi les Français réfugiés en Angleterre une vive émotion.
Ceci se passe en 1809. Le comte de Puisaye publie ses mémoires consacrés à la justification de sa conduite pendant les guerres vendéennes. Le sixième volume, édité à la fin de 1808, contient une foudroyante attaque contre d'Avaray. Son désintéressement est mis en suspicion. Puisaye prétend que le favori a voulu le faire assassiner. Il offre de faire la preuve de ses accusations ; il demande une enquête pour les justifier. Les journaux anglais les reproduisent. Le ministre anglais s'en inquiète. Il conseille d'arranger l'afi'aire. Le roi prend parti pour d'Avaray. Le 6 janvier, il lui écrit:
« J'ai reçu, mon ami,votre lettre d'hier; je vous