LES BOURBONS ET LA IIUSSIE
remercie d'avoir assez bonne opinion de mon courage pour m'envoyer vous-même l'alïreux libelle dirigé contre vous. Mais le duc de Lorge me l'avait d(3jà apporté et je me suis mis tout de suite à le lire ; car il est nécessaire de connaître les productions de ses ennemis. C'est à dessein que je dis ce mot. Les vôtres sont les miens, non seulement de Louis, mais encore du roi. C'est l'être que de cherchera décrier l'homme qui, par vingt années des plus signalés services, possède la plénitude de ma confiance. J'ai donc lu avec dégoût, mépris et indignation... Un seul mot de ma part répondra à ces viles attaques... Je vous déclare duc et pair de France. Je vous attendrai cependant pour rendre, ainsi que le commande ma propre dignité, cette détermination publique. Mais je ne soufTrirai pas un plus long délai. » Quant au conseil donné au roi d'accommoder l'affaire, à raison du tort que de pareilles discussions font à la cause royale, il lui arrache un cri de révolte : « Les dissensions existeraient-elles, si au lieu d'écouter un misérable dont les vêtements dégouttent du sang de Quiberon et d'Auray, on eût écouté celui qui seul a le droit de parler? Accommoder faffaire ! Sans doute, cela serait aisé, même encore aujourd'hui, caries âmes de boue mordent sans colère. Mais, si Léonidas eût écouté les propositions de Xerxès, on n'eût
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pas écrit sur le voclior des Thermopyles : « Passant, va dire à Sparte que trois cents de ses enfants sont morts ici pour obéir à ses lois, )) et celles de l'honneur valent bien celle de Lycurgue. »
Le langage du roi, l'ardeur qu'il met à défendre d'Avaray donnent à la querelle soulevée par Puisaye un caractère dramatique. Les royalistes se divisent et s'exaltent. Puisaye proteste; il maintient ses accusations et réclame une euquête. Le roi, supplié par d'Avaray, désigne douze gentilshommes pour y procéder\ Mais Puisaye pris au mot se dérobe. Convoqué par la commission chez le comte de La Châtre, le 17 février, il ne s'y rend pas. Une lettre apportée en son nom, vient déclarer qu'il n'est pas sujet Français, qu'il ne communiquera ses papiers qu'à trois personnes et lorsque le roi en aura pris connaissance et décidé s'il ne s'y trouve rien de nature à le compromettre. D'ailleurs, il n'a pas encore ses pièces en mains, « c'est-à-dire, objecte quelqu'un, qu'elles ne sont pas encore fabriquées. »
Cette fois, le roi est furieux « C'est à moi désormais, s'écrie-t-il, de prendre les résolutions que je croirai devoir adopter dans ma sagesse envers un homme qui, me déclarant qu'il n'est plus mon
1. MM. (le Goigny, de Viouiénil, de Vaudreuil, de la Chapelle, dn Lor^e, d'Agoult, de Rivière, dd la Eourdonnayo, de <■ lîoiirgl^lanL', d'Oulrcmont, de Brûlant, et de Bar. J
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sujet, prétend fixer la mesure de ma confiance à l'égard de ceux qui se font gloire de l'être. »
Cependant, sur les conseils des ministres anglais et sur les instances ded'Avaray, il consent à réduire à trois membres la commission d'enquête. Le duc de Lorge, le comte de la Bourdonnaye et M. de Bourgblanc se transportent chez Puisaye. Ce dernier leur adjoint le comte de Jarnac. L'enquête a lieu. Puisaye produit une pièce grave. Il est invité à la porter au roi. Il se soumet. Un tribunal d'honneur est formé. Le roi le préside. D'Avaray et Puisaye comparaissent et il est facile au premier de prouver que sa signature a été contrefaite. Puisaye est contraint de se retirer, couvert de confusion. Le roi charge, le !"■ mars, le comte de La Châtre d'aller rendre compte de Tincident au marquis de Wellesley, membre du cabinet anglais :
« Que ce ministre sache que M. de Puisaye a été convaincu, devant les princes de ma famille, devant moi, et en présence des personnes les plus recommandables de l'émigration, d'avoir produit un faux h l'appui des calomnies les plus criminelles contre le duc d'Avaray et contre moimême et qu'en conséquence, je l'ai fait rayer de la liste des officiers généraux à mon service. Je désire que vous profitiez de la circonstance pour voir d'une manière précise les moyens que le
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gouvernement a pris pour arrêter désormais les libelles scandaleux que ce scélérat fait annuellement paraître. Ne manquez pas surtout d'informer le ministre du rôle que M. d'Antraigues a joué dans cette affaire, afin qu'il puisse juger de la confiance que mérite un pareil homme. Enfin, vous n'oublierez pas de répéter au marquis de Wellesley que mes dispositions ne varieront jamais, que je considère les intérêts de son pays comme inséparables de ceux de la France, et conséquemmentdes miens propres, et que je ne puis penser sans d'amers regrets qu'on n'ait jamais voulu m'entendre et particulièrement en dernier lieu au sujet de l'Espagne et des moyens puissants qu'offrait cette crise toute nouvelle pour attaquer enfin et terrasser la Révolution.» Tel fut pour Louis XVIII le plus grave événement de cette année 1809. Accessoirement à cet incident, s'en produisait un autre qui rappela douloureusement au monarque proscrit qu'il vivait sur une terre étrangère, dépouillé de toute puissance. « Je vous déclare duc et pair de France » avait-il écrit à d'Avaray, dans son ardeur à le couvrir de sa protection. Le cabinet britannique s'émut. Déjà, il avait refusé au comte de l'Isle le droit de créer publiquement des chevaliers du Saint-Esprit. Il n'entendait pas davantage lui laisser créer des ducs. Ce sont là privilèges du
pouvoir royal, et, 'ce pouvoir, le prince ne l'exerçait pas.
Le roi chargea La Châtre de rappeler que la dignité conférée à d'Avaray l'avait été en 1708, qu'elle ne constituait donc pas une création, mais une prise de possession. « Paul P' ne s'étant pas horné à donner au roi de France un asile dans ses États, mais, lui ayant de plus accordé ce qu'en terme de droit puhlic j'appelle un territoire, le premier usage que j'en fis fut de créer d'Avaray duc et pair, en asseyant son duché sur la terre aujourd'hui lieu du noLlc exil de ses respectables parents, à laquelle j'espère un jour donner tout l'éclat que ma propre dignité comporte. Sa modestie m'arracha la promesse de n'en pas parler jusqu'à des temps plus heureux, mais l'infâme Pusaye m'en a dégagé et je déclare aujourd'hui ce que j'ai fait, il y a dix ans. »
Lord Liverpool avec qui la négociation s'était ouverte sur cet objet, n'accepta pas l'explication. Vainement, La Châtre observa qu'en se refusant au désir du roi, le gouvernement britannique aurait l'air de se déclarer contre lui en faveur de Puisaye, lord Liverpool refusa de reconnaître le nouveau titre de d'Avaray ^ « Le résultat de votre
1. Il n'en fut pas moins duc d'Avaray pour le roi et pour les Français résidant à Londres. Il partit le même année pour Madère et y mourut en 1811. En 1817, le roi accorda à son "K père, lieutenant général et député, le titre ducal.
conversation avec lord Liverpool me peine et me ])lesse sans doute infiniment, mais ne me surprend en aucune façon. Ce n'est pas le premier procédé de cette espèce que j'éprouve ici. Il n'y a rien de plus à faire. »
La mélancolique histoire du séjour de la famille royale à Londres n'offre pas d'autre épisode qui mérite d'être signalé. Dans le tragique éclat de l'épopée impériale, la France oubliait ses anciens rois. La modeste cour d'Hartwell, peu à peu^ s'enfonçait dans l'obscure nuit où s'éteignent les races royales. C'est à peine si, en 1810, les journaux étrangers font mention, parmi d'autres nouvelles, de la mort de la reine de France, décédée le 13 novem])re ^ Les journaux français n'en parlent pas. La France ne connaît plus ses princes ". Leur souvenir ne vit plus que dans quelques cœurs
1. La dépense do ses obsèques donna lieu aux plus pénibles débats entre le ministère anglais et Louis XVIII. Elle fut trouvée trop élevée et laissée, pour la plus grosse part, au compte de ce dernier.
2. En 1812, le 20 mars, le roi écrivit au prince régent pour demander à aller lui-même en France, chercher « des renseignements d'une utilité majeure. » Il voulait aller en Vendée. L'autorisation qu'il sollicitait lui fut refusée. C'est la dernière communication politique dont les documents que nous avons consultés conservent la trace. A Saint-Pétersbourg le roi était représenté depuis 1800 par le comte de Brion. Mais, la fonction occupée par cet agent équivalait à une sinécure. Du reste. la correspondance entre Ilartwel et la Russie était difficile, « Six lettres sur sept s'égarent » écrivait La Châtre.
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fidèles, qui n'osent laisser entendre leurs soupirs ni manifester leurs regrets. Il semble que c'en est fini de la glorieuse descendance d'Henri IV. Mais, il devait en être du principe de la légitimité qu'elle représentait comme d'une flamme qu'on croit éteinte et qui couve sous les cendres. 11 était destiné à renaître.
Encore quelques années, en dépit du mauvais vouloir de l'Europe, il allait s'imposer à elle comme l'instrument même de sa pacification. Dans les agitations et les épreuves de son exil, Louis XVIII ne s'était montré ni patriote clairvoyant, ni défenseur habile de ses propres droits. Réduit à l'impuissance de conspirer, il devient un autre homme. Dans son cerveau, les illusions et les rêves stériles font place aux méditations fécondes. Ses malheurs fortifient sa foi dans ses droits méconnus, le préparent à ses devoirs de roi, — devoirs que, rentré en possession de sa couronne, il saura remplir avec autant de grandeur que de fermeté.