‹ Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française (d'après des documents inédits)Chapitre 43 sur 71 · CITOYENS · texte numérisé non relu

CITOYENS

> Soit que la lettre que je vous avois écrite le 2 de ce

mois ne vous ait pas été remise, soit que d'autres affaires plus importantes vous aient empêché de vous en occuper, il me parcît nécessaire de vous en mettre une seconde sous les yeux. Permettez-moi de vous rappeler, citoyens, qu'un innocent qu'on enferme dans une prison obscure, où il régne la plupart du temps une odeur détestable et malsaine, et à qui on ne permet pas seulement de prendre l'air, mérite un peu votre attention.

j Attendant votre réponse avec impatience, j'en avois parlé, il y a deux jours, à un de vos collègues qui me conseilla de m' adresser au comité central des 32 sections. J'écrivis à ce comité qui me répondit que ma demande ne le regardoit nullement et que cela dépendoit des corps administratifs. C'est pour cela, citoyens, que j e vousréitère ma demande; je vous supplie instamment d'y avoir égard, de me permettre de prendre l'air et de voir mon père et mon frère comme je l' avois tait jusqu'ici, en y faisant prendre toutes les précautions que vous dictera votre prudence et qui en barmiront tous les inconvénients qui pourroient en résulter. S'il est nécessaire que les autres corps administratifs aient connaissance de ma demande je vous supplie de vouloir bien leur en faire fart.

» Votre concitoyen.

» Antoine Égalité

a Au fort Saint-Jean, ce 8 décembre, vieux style, l'an de la République une et indivisible.

3> Citoyens,

» D'après la demande que nous vous avions faite de nous faire passer une petite partie de la somme que notre mère a envoyée ici pour nous, le citoyen Pailleux nous a

fait répondre de voti'e part que vous ne vouliez point nous envoyer d'argent, mais que vous paieriez tous les comptes qu'on vous porterait pour nous après que nous les aurions examinés et approuvés. Nous vous observons d'abord que le citoyen Le Blanc, cafetier, est venu nous dire que vous n'aviez point voulu lui payer son compte; en conséquence nous avons été obligés de le lui payer nous-mêmes. Il doit vous paraître juste de nous restituer ce que nous avons avancé. Nous vous observons ensuite que tant (jue ce sera un traiteur qui nous fournira notre nourriture, il est impossible qu'il ne nous fasse payer les choses beaucoup plus cher qu'elles ne valent. Nous vous demandons donc que vous permettiez que notre domestique nous fasse noire petite cuisine, taudis que le citoyen Pailleux ou un autre nous achètera la viande et ce qui sera nécessaire.

» De cette manière les comptes seront beaucoup moins cliers.

» Nous regrettons de vous faire perdre un temps précieux par ces petits détails; mais, nous vous supplions d'approuver ce. changement qui doit vous paraître très économique.

>Nous sommes, citoyens, vos concitoyens.

» ANTOINE ET LÉODGARD.

Pendant ce temps, le duc de Chartres, après avoir refusé un commandement dans rarmée autrichienne, s'était réfugié en Prusse où, sous le nom de Chabaud laTour, il était restée comme professeur au collège de Reichenau. 11 y demeura jusqu'à la fin del795. A cette époque, ol)ligé de quitter le pays, il prend le nom de Corby et se rend à Hambourg. Il y trouve des ressources. S'il faut en croire un rapport secret envoyé ultérieurement à Londres par les agents royalistes, il y fait la connaissance de madame de Flahaut ({ui n'était pas encore Madame de Souza et il est au moment de l'épouser quand M. de Montjoie

l'arrache à cette liaison naissante et l'entraîne dans un long voyage à travers le Danemark, la Suède et la Laponie. En passant à Stockholm, il voit le comte de Saint- Priest, proteste de son respect et de sa soumission au roi de France. En 1796, il est de nouveau à Hambourg. C'est là qu'il reçoit de sa mère la touchante lettre qui suit, en date du 27 mai.

« Les événements qui se sont, accumulés sur la tête de ta pauvre mère depuis l'instant où elle a eu le malheur d'être privée de la consolation de communiquer avec toi, en achevant de ruiner sa santé, l'ont i-endue encore plus sensible atout ce qui a rapport aux objets de son affection. Son pays et ses enfants multipliant depuis longtemps ses sollicitudes, tu ne te borneras pas sans doute à les partager, lorsque tu sauras que même dans tes malheurs, tu peux encore les servir.

j L'intérêt de ta patrie, celui des liens te demandent de mettre entre nous la barrière des mers. Je suis persuadée que tu n'hésiteras pas à leur donner ce témoignage d'attachement, lorsque tu sauras que tes frères détenus à Marseille partent pour Philadelphie où le gouvernement français leur fournira de quoi exister d'une manière convenable. Les revers ayant dû rendre encore plus précoce la maturité de mon fils, il ne refusera pas à sa bonne mère la consolation de le savoir auprès de ses frères. Si l'idée de notre séparation est déchirante pour mon cœur, celle de votre réunion en adoucira l'amertume.

-» Que la perspective de soulager les maux de ta pauvre mère, de rendre la situation des tiens moins pénible, de contribuer à assurer le calme à ton pays exalte ta générosité, soutienne ta loyauté ; que j'apprenne bientôt que mon Léodgard, mon Antoine ont embrassé leur aîné. Le ministre de France à Hambourg te facilitera ton voyage.

» Si cette lettre parvient à mon bien aimé, j'espère quil ne différera pas de répondre à sa si tendre mère et de lui procurer enfin la consolation de recevoir une fois de ses nouvelles, comme elle a, hélas! aussi pour la première fois, la satisfaction de lui donner des siennes.

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