‹ Les Bourbons et la Russie pendant la Révolution française (d'après des documents inédits)Chapitre 47 sur 71 · LOUIS XVIII A PAUL P · texte numérisé non relu

LOUIS XVIII A PAUL P

^Mitau, 15 décembre 1799.

Monsieur mon Frère et Cousin,

Accoutumé à déposer avec confiance, dans le sein de Votre Majesté Impériale, les inquiétudes que j'éprouve, je ne puis lui taire les avis alarmants que je viens de recevoir. Un homme à portée de savoir ce qui se passe à Berlin me mande ce qui suit: Je tiens d'une main sûre et officielle que Bonaparte a fait insinuer à la cour de Berlin que l'on n'eût point à être inquiet et qu'il visait à mettre en Pluviôse l'infant Charles Isidore, âgé de onze ans, sur le trône de France.

Cette idée n'est pas neuve, et, dés 1796, le prince de la Paix en avait fait officiellement l'ouverture à la cour de Vienne, qui la déclina alors. Elle pouvait à cette époque passer pour chimérique, mais quand je considère que la prétendue République, qui n'a jamais existé de fait, vient d'être réellement anéantie à Saint-Cloud, qu'un des plus sûrs moyens que les consuls aient de prolonger leur existence est de céder en partie au vœu de la France qui redemande à grands cris la monarchie et de placer sur le trône un enfant sous le nom duquel ils régneront, que l'époque fixée pour l'exécution de ce projet est celle où leur dictature doit cesser par la rentrée des conseils dans leurs fonctions, qu'enfin Bonaparte envoie en Espagne son propre frère qu'il venait de créer président du fantôme de conseil des Cinq-cents tandis qu'il est de fait qu'il envoie un aide de camp de confiance à Berlin, je ne puis m'empêcher de regarder ces faits comme 'dignes des plus sérieuses réflexions. D'un autre côté, le cabinet de

Vienne, n'a pas, il est vrai, paru se prêter à la proposition qui lui fut faite en 1796; mais, les circonstances sont Lien changées, les communications entre ce cabinet et celui de Madrid sont fréquentes, j'ai de violents soupçons d'une correspondance particulière de Sièyes avec le baron de Thup^ut qui récemment encore, en manifestant péremptoirement son opinion sur le rétalilissement de la monarchie Française, a toujours refusé de s'expliquer en faveur du monarque légitime, enfin la méfiance que Votre Majesté m'a témoignée sur cet allié suffisait pour m'en inspirer.

Louis.

Mitau, 28 juillet 1800.

Monsieur mon Frèue et Cousin,

C'est toujours avec confiance que je recours à l'amitié de Votre Majesté Impériale, mais cette confiance est souvent accompagnée de la crainte de paraître indiscret, surtout lorsqu'il s'agit de mes intérêts pécuniaires; je la supplie donc, si la demande que je vais lui faire lui semble telle, de la considérer comme non avenue.

J'ai, dans l'intérieur de la France, des serviteurs fidèles, qui travaillent à la restauration de la monarchie; il m'est impossible, avec mes moyens, de subvenir aux dépenses journalières et considérables que leur travail exige, encore bien plus de mettre à leur disposition une somme un peu forte, pour préparer une chance heureuse, ou profiter sur-le-champ de celles qui pourraient s'offrir. L'Angleterre avait jusqu'à présent fourni, quoiqu'à sa manière, un premier objet. Elle avait môme précédemment, et pour une occasion qui n'a pu avoir lieu, déposé une somme de plus de r)0,00(") livres sterling entre les mains de mes

agents qui la lui ont fidèlement rendue, l'occasion ne s'étant pas présentée d'en faire usage. Elle en avait de nouveau fait le dépôt, mais elle l'a retiré depuis, et aujourd'hui, par une suite de leur attachement exclusif à ma personne et à ma cause, mes serviteurs fidèles vont se trouver privés même des secours qui alimentaient le travail journalier. Ce serait abuser des moments de Votre Majesté Impériale de lui faire le récit détaillé de cette aiïaire; j'ai chargé le comte de Garaman de le mettre sous les yeux de ses ministres.

Dans ces cruelles circonstances, à qui puis-je avoir recours qu'à Votre Majesté Impériale ? Elle voit qu'il y a, dans cette affaire, deux objets distincts : 1° les frais habituels, 2° ce qui serait nécessaire pour saisir une occasion favorable et décisive. Je pourrais à la rigueur subvenir au premier, si Votre Majesté Impériale daignait ordonner que les 200 000 roubles de traitement qu'elle a ])ien voulu m'assigner me fussent payés en argent, au lieu de l'être en assignations. Quant au second, si Votre Majesté Impériale voulait me prêter une somme de T) à 600 000 roubles, qui serait mise en dépôt et qui lui serait rendue, si l'occasion de s'en servir utilement ne venait point à s'offrir, ce nouvel acte de générosité rendrait l'âme à mes fidèles serviteurs et, à moi, l'espoir de voir leurs efforts couronnés par le succès.

Louis.

Mitan, 8 septembre 1800.

Monsieur mon Frère et Cousin,

Jamais peut-être la cause de la Monarchie française ne courut un plus grand danger qu'en ce moment; jamais

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aussi je n'eus recours avec plus de confiance à Tamitié de Votre Majesté Impériale.

Pour ne pas abuser de ses moments, je ne m'étendrai pas ici sur la démarche de Bonaparte vis à vis du Pape, sur les conséquences qu'elle peut avoir et sur les remèdes que j'ai taché d'y apporter. J'ai chargé le comte de Garaman d'exposer en détail tous ces objets aux ministres de Votre Majesté Impériale. Mais j'implore son appui, je la conjure de donner au Saint-Père, par sa puissante intervention, la force de résister aux insidieuses propositions d'un usurpateur hypocrite. Je la supplie surtout de daigner insister sur deux points : la coadjutorerie de l'archevêché de Paris pour M. l'abbé Edgeworth et la nomination publique de M . l'Archevêque de Reims à la dignité de cardinal. J'y tiens sans doute beaucoup, par le désir de procurer d'aussi grands avantages à deux hommes aussi méritants et pour lesquels j'ai autant d'estime que d'amitié, mais je le désire surtout, parce que je regarde ces deux promotions comme de la plus haute importance politique, par le bon effet qu'elles ne peuvent manquer d'avoir sur l'opinion publique dans l'intérieur de la France.

Je suis certain de celui qu'une démarehe de Votre Majesté Impériale produirait sur l'espritdu Pape, et Votre Majesté Impériale ne l'est pas moins, j'espère, de la profonde reconnaissance qu'elle exciterait ou plutôt qu'elle redoublerait en moi.

Louis.

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