LES BOURBONS ET LA BTSSIE
semaines qui suivirent, les armées autrichiennes avaient été plus souvent vaincues que victorieuses. Les défaites se succédant, elles s'étaient vues contraintes de rétrograder, entraînant dans leur retraite, comme onl'a vu, l'armée deCondée leprétendant.Mais, àpartirducommencemen dut mois d'août, la fortune des armes changea. L'armée de Sambre-et-Meuse, commandée par Jourdan, ne put opérer sa jonction avec l'armée du Rhin, commandée par Moreau. La première fut battue en plusieurs rencontres; la seconde, après s'être avancée jusqu'en Bavière, dut se replier. Les Autrichiens reprirent l'offensive. L'archiduc Charles à leur tète, il marchaient sur les pas des Français. A Blankenberg et au quartier général de Gondé, on était convaincu qu'ils arriveraient aux frontières, entreraient en Alsace et qu'à ce moment, le roi pourrait y entrer derrière eux.
En même temps, les nouvelles venues de Saint-Pétersbourg et de Londres, annonçaient que l'impératrice Catherine, effrayée parles succès militaires de la République pendant la première partie de la campagne sur le Rhin, et surtout par leur marche victorieuse en Italie, s'était rendue aux instances de l'Angleterre qui persistait à vouloir l'entraîner dans la guerre. En vue d'un traité d'alliance, une négociation se poursuivait. Elle était au moment d'aboutir.
Ces circonstances fortifièrent Louis XVIII dans son projet de rester à Blankenberg, tant qu'il ne serait pas contraint de s'en éloigner. Il croyait de nouveau à sa prochaine restauration. Les pourparlers avec les agents de Paris devenaient plus actifs. Ils roulaient toujours sur rétendue des concessions que devait promettre le prétendant pour grossir le nombre de ses partisans. On le pressait de se prononcer. Les élections pour le renouvellement d'un tiers du Corps législatif étaient prochaines. Elles exigeaient de promptes pécisions. Louis XVIII hésitait encore à obéir aux conseils des agents de Paris. Il parlait de perfectionner l'ancien régime, et non de renoncer à le rétablir. Tout en promettant de réformer les abus, il écartait comme dangereuse la théorie du gouvernement constitutionnel.
Au commencement de décembre, arriva brusquement à Blankenberg, la nouvelle de la mort de l'impératrice de Russie. Le 18 novembre, cette princesse avait été trouvée mourante dans sa garde-robe. Relevée par ses femmes, elle avait expiré sans reprendre connaissance. C'est son fils qui lui succédait sous le nom de Paul V\
Grave et inquiétant était l'événement. Il survenaitau moment où, même sans attendre la conclusion du traité qu'elle négociait avec l'Angleterre, Catnerine venait de donner l'ordre à Sou-
varof de se porter avec soixante mille hommes, au secours des Autrichiens ; il suspendait cette expédition; il livrait le pouvoir en Russie à un prince connu surtout par son caractère mobile et fantasque. Sa mère, qui le jugeait faible d'esprit et espérait transmettre la couronna, non à lui héritier direct, mais à son fils Alexandre, l'avait tenu éloigné de Saint-Pétersbourg, pour ne pas l'admettre aux conseils du gouvernement. Ce qu'on savait de lui, ce qu'on en disait était propre à justifier les préoccupations qu'allait susciter par toute TEurope son avènement.
Celles de la petite cour de Blankenberg furent vives. Elles durèrentpendantplusienrssemaines. A Paris, on n'éprouva pas une moindre anxiété. A la suite d'une tentative avortée de rapprochement avec la Russie, le Directoire, qui redoutait l'intervention de cette puissance dans le conflit européen, avait songé à soulever contre elle les Tartares et les Cosaques, à encourager par l'envoi d'une ambassade au shah de Perse la guerre que ce souverain soutenait contre l'impératrice, à provoquer une révolte en Pologne, à liguer enfin la Suède, le Danemark, la Prusse, les républiques de Hollande, de Venise et de Gênes pour paralyser le mauvais vouloir de la terrible Catherine. Sa mort donnait à ces projets non encore réalisés une actualité pressante. On se
demandait si Paul P' allait continuer la politique de sa mère ou y renoncer; s'il resterait neutre ou s'il s'immiscerait « dans la vieille querelle des rois et des peuples ». On le savait en relations d'amitié avec le roi de Prusse. Cette bonne intelligence aurait-elle pour effet de le rapprocher de la France ou d'enlever, au contraire, la Prusse à l'alliance de la République?
A Vienne, le trouble et l'effroi furent à leur comble. On en trouve la preuve dans le langage du baron de Thugut. Le 10 décembre, il écrivait au comte de Golloredo : « Votre Excellence sent aisément les suites incalculables que peut entraîner ce funeste événement et dans quel embarras nous pouvons nous trouver au milieu des grands changements qui peuvent survenir, sans armée, sans finances, et avec tous les désordres intérieurs de notre administration écrivante. Quoiqu'il en soit, le principal et le premier soin dans ce moment me parait être de faire bonne contenance et de ne pas laisser apercevoir à nos ennemis nos transes et les inquiétudes que cet événement doit nous causer. Si jusqu'ici, j'ai pris la liberté de solliciter vivement le retour de Sa Majesté, j'ose croire qu'actuellement, il serait bon peut-être que Sa Majesté restât un jour de plus à Presbourg, pour montrer de latranquillité au public et ne pas fairecroire que c'est l'événement qui
Tait engagé à tout abandonner et à quitter Presbourg avec précipitation. Nous serons peut-être bien mal désormais; mais, si nous pouvons nous sauver encore, c'est surtout par la constance, la réflexion et Tordre et il ne nous reste certainement pas d'autres remèdes. »
Indépendamment de l'émotion que révèle cette lettre, on peut encore en conclure que la cour de Vienne aux abois ne cro^-ait pas à la durée des succès remportés en ce moment, par l'archiduc Charles, sur les armées de la République, que nous avons montrées battant en retraite devant lui. Et, assurément, ces succès étaient aussi précaires que momentanés. Ils ne se poursuivirent pas. La nécessité d'envoyer une partie de ses troupes au secours de celles qui combattaient en Italie contre Bonaparte, empêcha l'archiduc de tirer parti de ses avantages. La frontière française ne fut pas franchie. L'espoir que caressait Gondé d'entrer en Alsace s'évanouit.
Les nouvelles reçuesultérieurement de Russie à Blankenberg, finirent par apaiser la violente émotion provoquée par la mort de Catherine. A la vérité, on apprit, au mois de janvier que le comte d'Esterhazy, représentantde Louis XVIII à Saint-Pétersbourg, ne trouvait pas, auprès du nouvel empereur, le favorable accueil auquel l'avait accoutumé Catherine. Mais ce
n'était là, de la part de Paul F'", que l'effet d'une antipathie toute personnelle, car au même moment, il écrivait au « roi de France » une lettre bienveillante, propre à faire supposer qu'il voulait suivre les traces de sa mère. Il assurait à ses courtisans qu'il continuerait la politique de celle-ci, que nul changement ne serait apporté dans le personnel qui exerçait le pouvoir en son nom. 11 commençait même par déclarer au favori de Catherine, Platon Zoubof, qu'il lui conserverait ses emplois et ses grades. Mais, en même temps, il arrêtait les préparatifs de l'expédition que devait commander Souvarof, éloignait ce général, renvoyait le ministre Markof, rappelait à sa cour Repnin, Romanzof, d'autres encore, tombés en disgrâce sous le précédent règne. On racontait enfin qu'ayant trouvé sur la table de sa mère, le projet du traité avec l'Angleterre, il l'avait mis en morceaux.
De Vienne, où il se trouvait encore et où il recueillait des impressions et des bruits de nature à lui créer une opinion, Saint-Priest mandait au roi, le 22 décembre : « Quant aux dispositions de l'empereur, on tire, à cet égard, plus de conjectures de ses actions que de son langage, lequel, ainsi qu'il arrive ordinairement dans les premiers moments, a été confirmatif des engagements de l'impératrice défunte. » Tout était
donc encore incertitude et désarroi ; du souverain russe, on pouvait également tout espérer et tout redouter.
G'està ce momentque, de nouveau, LouisXVIII comprit la néccesité d'avoir auprès de lui un homme de jugement ferme et de grande expérience. Il était las de l'imprévoyance du duc de La Vauguyon qui, jusqu'à ce jour, avait excité et encouragé sa résistance aux conseils des agents de Paris. Ce personnage, dans ses fonctions de premier ministre, avait en outre encouru le ressentiment de d'Avaray dont le crédit sur le roi était tout-puissant. Soit que le prince cherchât à donner une satisfaction à son favori, soit que ses premières opinions sur la politique à suivre se fussentmodifiées et que, pour appliquer ses idées nouvelles, il voulût un autre collaborateur, il décida le renvoi de La Vauguyon. Il résolut d'appeler Saint-Priest pour le remplacer et pour remplacer du même coup, le baron de Flachshanden que l'état de sa santé condamnait au repos et qui mourut peu après.
La présence de Saint-Priest à Vienne n'y était plus nécessaire, depuis qu'il avait obtenu du baron de Thugut l'assurance que la cour d'Autriche ne songeait pas, ainsi qu'on l'en accusait, à marier Madame Royale à l'archiduc Charles et la promesse de renvoyer cette princesse à son on-
de, aussitôt que celui-ci la réclamerait. Pour les négociations à suivre ultérieurement, l'évèque de Nancy pouvait suffire, l'empereur étant maintenant disposé à lui rendre ses bonnes grâces. Le roi écrivit donc à Saint-Priest, le 17 janvier, pour le mander près de lui. Mais le duc de La Vauguyon, chargé d'expédier cette lettre qui lui avait été remise cachetée, l'ouvrit, en prit connaissance et ne la fit pas partir. Cet incident ne fut découvertque le 28 février. La Vauguyon, convaincu d'avoir abusé de la confiance de son maître, reçut l'ordre de quitter Blankeiiberg sur-le-champ. Ses pouvoirs lui furent retirés; les agents du roi en furent avertis. Un nouvel avis envoyé à Saint- Priest l'invita à se mettre en route sans délai pour rejoindre le roi. « Je vous attends, Monsieur, avec une impatience égale à mon estime, à ma juste confiance et à tous les autres sentiments dont je désire de vous donner de plus en plus les preuves. »