SCÈNE II
MÉLANIE, puis TABAROT.
MÉLANIE. — J'vas t'ètre heureuse, s'il m'faul faire deux lieues tous les jours pour aller chercher à manger, moi qu'on trouve déjà trop longue quand je m'en vas au marché; ça va l'être aut'chose à présent,
TABAROT, entrant.
Et non, non, non, vous n'êtes plus Liselto, Et non, non, non, ne portez plus ce nom ! Vos pieds dans le satin...
MÉLAiviE. — Vous v'Iii (léjù suF pied? Eli ben, à la bonne lieure.
TAEAROT. — C'esl-à-dire que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit; et, si javais osé, je ne me serais pas couché.
MiîLANiE. — En v'ià un tempérament!
TABAROT. — Quand je pense que je suis à la campagne! Songe donc qu'il y a une éternité que j'aspire à ce bonheur-là ! Moi qui, toute ma vie, n'ai eu d'autre perspective que la rue Saint-Denis! Mais je vais m'en dédommager; ici, au moins, on vit, on respire, on a de l'air!
MELAiviE. — Au point que vous avez laissé les croisées de la petite chambre ouvertes, et que tous vos carreaux l'ont dansé.
TABAROT. — Effectivement, il m'a semblé entendre du bruit au moment où j'entrais dans mon lit.
MÉLANiE. — C'était ça.
TABAROT. — Dis-moi, Mélanie!
MÉLANiE. — Après?
TABAROT. — 11 n'est venu personne?
MÉLANIE. — Non, monsieur, pas encore.
TABAROT. — 11 est cucore de bonne heure. II me larde de voir mes nouveaux voisins ! Ces dames ne sont pas levées, (|ue lu saches?... Mélanie!... où diable est-elle? Mélanie!
LES VOISINS DE CAMPAGNE. dlS
MÉLAiviE. — Monsieur?
TABAROT. — Eh ben!
MÉLANiE. — C'est y moi que vous parlez?
tabarot. — Cerlaincmenl, Où as-lu la lêle? Tu as l'air d'arriver de Ponloise.
MÉLANIE. — Dame, j'en suis pas ben loin, à deux lieues d'chcux nous.
TABAROT. — Serait-ce ce grand gaillard qui causait avec loi quand je suis entré qui te donnerait des distractions.
MÉiiANiE. — Qui ça, Valenlin? Ah ben, par exemple !
TABAROT. — Quel cst ce Valenlin?
MÉLANIE. — Un Parisien du n» 19, en face notre
maison.
TABAROT. — Ah! oui-da.
MÉLANIE. — Quoi donc q'vous faites à défaire tous les paquets? Vous savez pourtant que madame vous l'a défendu.
TABAROT. — Je cherche si, par hasard, je ne trouverais pas ma ligne et mes hameçons; je ne serais pas fâché d'offrir un petit plaide poissons à ces dames.
MÉLANIE. — Vous nc vouIcz donc pas coucher ici?
TABAROT. — Comment l'entends-tu?
MÉLANIE. — C'est Valenlin, ù qui j'en ai parlé,
qui m'a (lil qu'il y avait trois lieues d'ici à la rivière, autant pour revenir, et toujours monter.
TABAROT. — C'est pas possible : dans l'annonce qui a été faite de la propriété, il est dit que la rivière baigne ses murs; il est vrai que, pendant deux heures, je l'ai cherchée ; mais enfin je l'ai vue.
MÉLANiE. — La rivière?
TABAROT. — Sur 16 papier. Où l'ai-je fourré, mon papier?... Je croyais l'avoir sur moi... Enfin... n'importe... il est de fait que je ne l'ai pas rêvé; mais, dès le moment qu'il y en a une aux environs, nous n'avons trop rien à dire. Et ces dames sont-elles levées?
MÉLANIE. — Ah ben, oui ! fatiguées comme elles étaient, est-ce que vous plaisantez?
BARABOT. — De sorte que tu ne sais pas quand nous allons déjeuner?
MÉLANIE. — J'en sais rien.
TABAROT. — Après ça, à la guerre comme à la guerre. Tu me donneras ce que tu voudras, la première chose venue... As-tu encore de ce pâté que nous avons pris en roule.
MÉLANIE. — Je l'ai fini hier en me coucliant.
TABAROT. — En te couchant?
MÉLANIE. — Dame, oui, j'avais faim. Attendez, j'vas voir un peu chez la jardinière, si c'est qu'elle
LES VOISINS DE CAMPAGNE. iJo
n'aurait rien à vous donner... Tiens, v'ià vol' demoiselle.