SCÈNE III. TABAROT, EUGÉNIE
EUGÉNIE. — Bonjour, petit père.
TABAROT. — Bonjour, ma minette ; je te trouve encore plus gentille aujourd'hui que d'ordinaire.
EUGÉNIE. — Vraiment?
TABAROT. — Ne t'y trompe pas, c'est l'air de la campagne; le grand air, rien de meilleur pour la santé.
EUGÉNIE. — Mais, papa, nous n'y sommes que depuis liier.
TABAROT. — Raison de plus, rien au-dessus de la campagne pour les jeunes personnes; moi qui ne suis plus une jeune personne, je me sens beaucoup mieux depuis hier; mon sang circule avec plus de facilité, j'ai mes idées plus claires, je rajeunis, je respire, j'ai vingt ans. As-tu bien dormi, ma minette?
EUGÉNIE. — Non, petit père.
TABAROT. — Et pourquoi?
EUGÉNIE. — 11 y avait sous nos croisées un vilain chien qui n'a cessé d'aboyer.
TABAROT. — C'est Fox, quc nous avons loué avec la maison. On nie lavait bien dit, une délicieuse bêle, qui aboie pour un rien. Tu l'y feras.
EiGÉME. — J'ai peine à le croire.
TABAROT. — Je rai entendu comme toi; je me suis bien garde de descendre : il m'aurait dévoré.
EUGÉNIE. — Ali! grands dieux!
TABAROT. — Jetais prévenu. La nuil, il ne connaît personne; il aboie après tout le monde et mord quand il n'aboie pas. C'est un chien excellent.
EUGîîME. — Mais c'est affreux !
TABAROT. — On s'y fait, minelle, on s'y fait. Nous avons, ta mère et moi, "^liusieurs visites à faire ce matin ; je serais ben aise que tu allasses voir si ta maman songe à se lever.
Ei'GÉME. — Oui, papa.
SCÈXE IV.
TABAROT, MÉLANIE, DURUFLÉ.
MKLANiE. — Monsieur, y a là quelqu'un qui vous demande; faut-il le faire entrer?
TABAROT. — Oui, sans doute.
MÉLA?fiE. — Par ici, monsieur, par ici.
DiRiFLÉ. — Monsieur... M. Tabarot, s'il vous plaît.
TABAROT. — Moi-même, monsieur, j'ai cet honneur-là...
DiuuFLÉ. — Je vous en fais mon coniplimenl. Pourtant, je vous avouerai, monsieur Tabarol, que je mêlais fait une tout autre idée de vous... Enfin, n'importe.
TABAROT. — Donnez-vous, je vous prie, la peine de vous asseoir.
DURCFLÉ. — Volontiers.
TABAROT. — Débarrassez- vous de votre cbapeau.
Di'RCFLÉ. — Non , monsieur, si vous le permettez, je ne m'en dessaisirai pas. Je vous demanderai même à le réintégrer sur ma tête, si toutefois vous le jugez convenable.
TABAROT. — Comment donc, monsieur! mais je vous en prie.
DiiRCFLÉ. — Mille fois trop bon. Vous saur.ez donc, monsieur, que j'ai chez moi la tête constamment couverte; c'est peut-être un tort; mais, que voulez-vous! le pli en est pris, il me serait, sinon impossible, du moins diflicile de faire autrement. Vous voyez que j'agis sans façon, persuadé que, de votre côté, vous agirez de même; vous ne le feriez pas, que je vous en voudrais, tenez-vous-Ie pour di(.
TABAROT. — Je trouve que vous avez parfaitement raison.
DiRCFLÉ. — J'en suis bien aise. Je vois avec plaisir que nous nous entendrons.
TABAROT. — A merveille.
DiRUFLÉ. — J"en accepte l'augure.
TACAROT. — Monsieur est de nos voisins?
DURCFLÉ. — Porte à porte, monsieur Tabarot. C'est au point que vous ne pouvez rien faire chez vous qui ne soit vu ou entendu de ciiez moi. Je veux dire qu'à moins d'être les uns chez les autres, il est impossible d'être plus près, et je m'en félicite.
TABAROT. — Et moi, de mon côté, monsieur... C'est une bonne cbose.à la campagne, d'avoir autour de soi des personnes...
DCRUFLÉ. — Oui, monsieur... Pardon, si je vous interromps ; vous scrail-il indifférent que je prisse un fauteuil?
TABAROT. — Comment donc, monsieur!... Permettez-moi de vous l'olTrir!
DURiFLÉ. — Voilà ce que je voulais éviter... Des dérangements!
TABAROT. — Vous plaisautcz.
BrRCFLÉ. — Bien obligé. Je n'ai pas l'habitude des chaises de paille ; chacun son goût, je les trouve d'un froid... Je ne suis réellement bien et à mon aise que dans un fauteuil ; mais, pardon, je vous ai interrompu... Vous disiez, autant que je puis me
le rappeler, que c'était une bonne chose, à la campagne, d'avoir...
TABAROT. — Des gcHS ù qui parler.
Di'utFLÉ. — Vous Irouverez cela facilement ici. Monsieur Tabarot, vous ne devineriez jamais qui m'a fait vous venir voir.
TABAROT. — Non, monsicur, j'avoue que...
DCRiTLÉ. — Une petite dame que vous avez beaucoup connue dans le temps.
TABAROT. — Vraiment, monsieur! Et quelle est cette dame, s'il vous plaît?
DijRCFLÉ. — Je vous demanderai, avant d'aller plus loin, si mademoiselle ne pourrait un peu pousser cette porte?
TABAROT. — Mclanie!
MÉLANiE. — Oui, monsieur.
DCRUFLÉ. — Bien obligé. J'ai horreur des courants d'air... Oui, monsieur, une petite dame que vous avez beaucoup connue autrefois.
TABAROT. — Et que vous appelez?
DiRUFLù. — Madame Duruflé.
TABAROT. — Duruflé?
DCRUFLÉ. — Oui, monsieur.
TABAROT. — Je ne me rappelle pas...
BiRUFL?;. — ElNicomal?...
TABAROT. — Pas davaulagc.
DURUFLÉ. — Et Brouillon?
TABAROT. — Brouillon?
TAEAROT. — Madame Brouillon?
TAEAROT. — Parfuitenienl! une demoiselle Lagiric?
DLRUFLÉ. — C'est cela même.
TABAROT. — Dont le mari, M. Brouillon, est mort à Tivoli?
DURi'FLÉ. — Pendant le feu d'artifice.
TAEAROT. — D'une fausse attaque d'apoplexie?
DCRUFLÉ.— Lui-même, oui, monsieur. M. Brouillon était le premier mari de mademoiselle Lagirie; M. Nicomal, le second, et votre très-bumble serviteur, M. Durutlé. le troisième.
TAEAROT. — Ah! c'est à M. Duruflé que j'ai l'honneur...?
DiRUFLÉ. — A vous fendre mes devoirs.
TAEAROT. — Ernesline...
DCRiFLÉ. — Ernestine Lagirie?
TAEAROT. — Je serais bien aise de la revoir.
ni'RiFLÉ. — Elle aussi, monsieur; elle m'en a souvent témoigné le désir.
TAEAROT. — Savez-vous qu'à celte époque elle était bien agréable?
DiRCFLÉ. — Elle est encore fort bien, je vous jure. Mais, pardon, monsieur, je me vois forcé de vous tourner le dos : j'ai là un soleil qui me donne dans l'œil d'une façon épouvantable.
LES VOISINS DE CAMPAGNE. Ul
TABAROT. — Ne vous gênez pas...
DiiRUFLÉ. — Je vous vois tout vert.
TABAUOT. — Si je lirais le rideau?
DURCFiiÉ.— Comme vous voudrez, pourvu que... Bien o'oligé.
TABAROT. — Comment ! c'est vous, monsieur, qui avez épousé madame Brouillon?
DURUKLÉ. — Oui, monsieur, et, qui plus est, je ne m'en plains pas.
TABAROT. — Je vous CH fais mon compliment.
DURUFLÉ. — Monsieur, je l'accepte et vous en remercie.
TABAROT. — Et sa mère, à madame Brouillon?
DURL'FLÉ. — Comme ses deux premiers maris, décédée.
TABAROT. — C'est donc ça que je ne la voyais plus.
DCRTJFLÉ. — Probablement.
TABAROT. — Mais VOUS, monsieur Duruflé, vous êtes d'une excellente santé.
Di'RUFLÉ. — Non, monsieur, détrompez-vous. J'ai cet air-là, je n'en disconviens pas; mais c'est là tout. Je suis, au coniraire, très-délicat, excessivement délicat ; la moindre chose me dérange. C'est au point que, si je restais quelque temps encore chez vous, je me trouverais mal.
TABAROT. — Seriez-Yous incommodé ?
Iii2 LES BOURGEOIS AUX CHAMPS.
DURUFLÉ. — Je ne suis pas à mon aise; vous avez ici certaines odeurs...
TABAROT. — Ces fleurs, peut-être?
DURUFLÉ. — Ça pourrait bien être; autant je les aime dans un jardin, autant dans un appartement elles me sont odieuses.
TABAROT. — Méianie !
MÉLANiE. — Monsieur?
TABAROT. — Enlevez ces fleurs.
MÉLAîïiE. — C'est mamselle qui m'a dit de les apporter ici.
TABAROT. — Faites-moi le plaisir de les enlever.
DURUFLÉ. — Si cela vous cause le moindre dérangement, je préfère me retirer.
TABAROT. — Non, pas du tout; comment donc!...
DURUFLÉ. — Pour en revenir à ce que je vous disais, je mange bien, je bois bien, je dors passablement, j'ai de bonnes jambes; et, malgré tout cela, je ne suis nullement satisfait de ma santé.
TABAROT. — Peut-être êtes -vous trop difficile?
DURUFLE. — Non, monsieur, je me rends justice. J'aurai aujourd'hui une grande puissance de moyens, une force, une énergie incroyable ; demain, plus personne! c'est fort triste. Et, sans être trop curieux, monsieur Tabarot, il paraîtrait que vous
LES VOISINS DE CAMPAGNE. d23
clcs dans l'inlention de vous fixer ici à louljaniiiis?
TABAROT. — Nous voulons voir, avant de nous engager aulremcnl, si nous nous y plairorfs.
DURUB'LÉ. — Vous vcucz cc qui s'appelle sonder le terrain?
TABAROT. — Oui, Hionsieur.
DURUFLK. — Monsieur, ce pays est fort agréable, si vous voulez.
TABAROT. — Je ne demande pas mieux.
DiiRUFLÉ. — Mais il n'est pas très-sain : nous sommes entourés de marécages, et nous avons certains vents d'ouest qui, parfois, sont terribles. Tenez, en ce moment, je trouve qu'il fait trèsfroid.
TABAROT. — Vraiment! je suis en nage.
Di'RUFLÉ. — Parce que vous vous donnez beaucoup de mouvement; vous allez et venez, vous ne restez pas cinq minutes en place, vous avez fait une lieue depuis que je suis ici; moi, je suis cloue sur mon fauteuil : aussi ai-je toutes les extrémités froides.
TABAROT. — .Te vous plains.
nuRUFLii. — Monsieur, je le mérite. Je ne serais pas sorti ce matin, si ma femme n'eût voulu, à toute force, savoir si vous étiez bien le Tabarot qu'elle avait connu jadis.
12i LES nOURGEOIS AUX CHAMPS.
TABAROT. — C'est Iwen moi.
DiRiFLÉ. — C/esl ce que je vois. Je vous dirai, par exemple, que vous ne ressemblez guère au por- Irail qu'elle m'avait fait de vous.
TABAROT. — Je suis fort engraissé.
DURUFLÉ. — Non-seulemeiit cela , mais vous étiez plus... jp ne sais pas... plus... comment dirai-je? Enfin, n'importe... Preniez-vous du tabac?
TAEAROT. — Pas aîors.
DtRUFLÉ. — Au lieu que maintenant...
TABAROT. — Je ne saurais m'en passer.
DiRiFLK. — C'est peut-être bien un peu votre tabac qui a été cause de mon indisposition.
TABAROT. — Vous CFoyez?
DrRi'FLÉ. — Je n'en serais pas étonné. Vous avez une demoiselle?
TABAROT, — Oui, monsisur.
DCRCFiiÉ. — Jolie?
TABAROT. — Mais, oui.
DCRiFLÉ. — Tant mieux, c'est plus de défaite; car, il ne faut pas se le dissimuler, à l'époque oîi nous vivons, il n'y a que ceux qui ont du foin dans leurs bottes qui peuvent se tirer d'affaire; et, si vous ne donnez pas grand'cbose à votre fille, elle court grand risque de vous rester sur les bras.
TABAROT. — Mais, monsiour...
DiRiFLÉ. — Écoutez, je sais ce qu'il en retourne.
Madame Duruflé connaissait parfuilcmcnt i'clat de vos affaires : vous n'étiez pas fort avancé, quand vous vous êtes perdus de vue; et, à moins que madame Tabarol ne vous ail apporté quelque chose, ce qui ne m'est pas prouvé, vous n'en êtes pas encore à rouler carrosse, mon ciier voisin.
TABAROT. — Monsieur Duruflé!
DL'RTJFLÉ. — Ne nous fâchons pas. Vous voyez que je sais de vos nouvelles. Vous étiez un gaillard, monsieur Tabarot, vous avez fait des vôtres, vous n'étiez pas rude à la besogne : ce n'est pas comme, ça qu'on peut mettre beaucoup de côté. Après tout, que vous ayez fait vos affaires ou non, peu m'importe, ça ne me regarde pas ; ce que je vous en dis, c'est par intérêt pour vous, et pas autre chose. Mariez votre demoiselle, ne la mariez pas, il n'en sera ni plus ni moins; ce que nous désirons, ma femme et moi, c'est de vous voir le plus souvent possible. Quant à ça, j'y tiens, je ne vous le dissimule pas, et beaucoup.
TADAROT. — Trop hounêtc, en vérité.
DincFLÉ. — C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ah çù! quand vicndrez-vous nous voir?
TABAROT. — Mais... bicutôt.
DURUFLÉ. — Donnez-moi un jour.
TABAROT. — Je ne sais encore.
DURDFLÉ. — Lundi?
TARAnoT. — J'ai besoin de consulter ma femme.
DiRUFLÉ. — Mardi ?
TABAROT. — Je ne puis vous dire...
DT-RUFLÉ. — Mercredi?
TABAROT. — Je vous le ferai savoir.
uiRiFLÉ. — Décidez-vous; pouvez-vous jeudi?
TABAROT. — Je vous prouicls de vous le faire savoir.
DiRiFLÉ. — Nous y comptons. Adieu, cher voisin; mes hommages à vos dames... Ali çà! ne vous dérangez pas, ou je ne reviens plus. Pas de cérémonie.
TABAROT. — Vous plalsantcz.