IV INTRODUCTION
que se trouvait la véritable moyenne des qualités de la nation, et que se rencontraient, comme Ta écrit Goldsmitli, tous les arts, la sagesse et les vertus de la société? Sans doute, ils avaient leurs travers et leurs ridicules; ce n'étaient, à coup sûr, ni des héros, ni des saints; mais le titre d'honorable homme, que l'on donne dans les actes aux plus humbles d'entre eux, mérite de leur être justement appliqué. Toutes leurs vertus ne se résument-elles pas dans l'honnêteté, cette forme journalière de l'honneur, qui ne se révèle point par des saillies extraordinaires, mais par la continuité sans défaillance d'une conduite droite et régulière? Aussi l'on éprouve un sentiment de fierté réelle, en songeant aux trésors d'honnêteté et par conséquent d'honorabilité, accumulés par la vieille bourgeoisie française et transmis comme le plus précieux héritage à ses descendants. On n'est pas moins fier en pensant que ses vertus modestes et solides ont contribué au grand renom que la France s'est acquis dans le monde. A coup sûr, la monarchie, la noblesse, le clergé, lui ont donné pour la plus forte part son unité, sa force et son élévation morale; mais les bourgeois, dans leurs comptoirs,
INTRODUCTION. v
dans leurs cabinets , dans leurs études , dans les salles des tribunaux comme dans les bureaux des administrations, lui ont apporté, de la manière la plus large et la plus décisive, le concours de leur travail , de leur science et de leurs lumières.
C'est par eux que nous terminons les études que nous avons consacrées à la vie publique et privée des membres du tiers état , qui habitaient les campagnes et les villes avant la Révolution ; heureux, si ces études, entreprises avec le seul souci de la recherche de la vérité , ont pu jeter quelque lumière sur les classes modestes que la grande histoire laisse d'ordinaire dans l'ombre, et si, en les montrant sous leur véritable jour, elles peuvent contribuer à faire rendre au passé de la France la justice qui lui est due.
LES
(^ Le nom de iDourgeois se donne aux habitants des villes comparés à ceux des campagnes; il se donne aussi sous Tancien régime, à ceux qui jouissent de droits et de privilèges municipaux ;y/il s'applique enfm aux membres des classes moyennes, aux citadins qui n'appartiennent point à la noblesse et qui se distinguent du peuple par leur aisance, la nature de leurs occupations et leur éducation. C'est à l'étude de ce dernier genre de bourgeois que le présent livre est consacrent'
Il est difficile^e discerner exactement où finit l'artisan , où commence le bourgeois. Quelquefois la limite est si vague, qu'ils se confondent entre eux. Une femme d'esprit de notre siècle divisait la société
en deux grandes classes : celle des gens qui se lavent les mains et celle des gens qui ne se les lavent point ^ C'est la division sociale entre ceux qui se livrent au travail manuel, à des œuvres serviles, comme on disait autrefois , et les hommes dont le travail est intellectuel. Les bourgeois font partie de ces derniers.
Aussi nous rangerons parmi eux les marchands et les négociants, qui vendent ce qu'ils ne fabriquent point ; les gens de sciences et d'art, comme les médecins, les artistes et les littérateurs ; les gens de loi, les fonctionnaires, les financiers, les rentiers et les bourgeois vivant noblement/ Tous ont un caractère distinct d'après leur profession et leur occupation; mais ils ont à peu près le même genre de vie, les mêmes mœurs , le même costume , parce qu'ils ont reçu une^ucation k peu près semblable J qu'ils jouissent d'une aisance relative qui leur permet certains loisirs et une certaine représentation, parce que chacun, dans sa sphère, à l'exception des rentiers, demande au travail intelle ctuellejçnaintien et l'accroissement de sa fortune.
Le bourgeois appartient au tiers état ; il en forme l'élite. S'il n'est de souche bourgeoise, c'est un fils d'artisan, de paysan même, peut-être même un ancien artisan, qui s'est enrichi par l'épargne. Il se distingue désormais de ceux dont il est sorti par
^ M'i^e Emile de Girardin, Lettres parisiennes^ 1843, p. 189, 190.
l'extérieur, parles habitudes, par le costume, parle mobilier, par l'habitation. L'habita tion est iiiiilout le
si^ne extérieur et permanent de la situation sociale^ Pour le bourgeois, elle pèÏÏr~sè~Tltvîseren deux types principaux : le premier, qui se rencontre le plus fréquemment, c'est la maison à pignon, à trois fenêtres environ au premier étage, avec boutique au rez-de-chaussée chez les marchands, étude ou salle chez les gens de loi et les bourgeois proprement dits ; demeure analogue à celle des artisans, mais souvent plus soignée dans son ornementation et sa construction, plus vaste dans ses dimensions. Le second type, c'est la maison à façade plus développée, sans pignon, à porte cochère, parfois accompagnée d'une assez vaste cour et d'un jardin. Ces maisons-là sont toujours en minorité, sauf dans les quartiers aristocratiques, où elles peuvent être multipliées; elles sont habitées par les riches bourgeois, et dans toutes les sociétés, les riches sont toujours peu nombreux.
Dans certaines grandes villes, la famille bourgeoise n'occupe pas une maison tout entière , mais un étage seulement ^ ; parfois même, à Bordeaux ou à Marseille, elle peut être propriétaire de cet étage, tandis que les autres appartiennent à des possesseurs
1 On cile une maison de Lyon, dans laquelle habitent 600 personnes. (D^' Rigby's Lelters from France, p. 116.)
différents; mais dans la majeure partie des villes de province, chaque famille habite une maison distincte; elle s'y renferme, et n'a de commun avec ses voisins que la rue.
Ces maisons s'étaient transformées depuis le moven âge ; elles avaient participé à la révolution lente qui s'était opérée dans les mœurs et dans les esprits. L'hôtel du moyen âge avec ses fenêtres étroites, son pignon pointu, ses épis, ses auvents, ses saillies, son rez-de-chaussée à ouvertures rares, sa porte resserrée , son raide escalier extérieur, ses sculptures, ses gargouilles, son enseigne, car la plupart des hôtels particuliers avaient leur enseigne, ce vieil hôtel si pittoresque , si curieux d'aspect , faisait place â la maison moderne avec ses ouvertures plus larges, sa façade plane, son toit, garni parfois de lucarnes, son air correct et raisonnable. On dirait que ce sont des peuples différents qui ont habité ces deux maisons si dissemblables, où tout forme contraste : d'un côté, l'individualité partout en relief, dans l'imprévu des dispositions architecturales, dans l'enseigne de fer forgé ou de bois sculpté, dans les statues des saints patrons ou les figures symboliques, dans les peintures vives, les appareils de bois ou de pierre accentués , dans les carapaces d'ardoises recouvrant les parois des murs; de l'autre, l'uniformité s'imposant de plus en plus, l'alignement nivelant toutes les saillies, et le numéro,
précis mais banal, enlevant à la maison jusqu'au nom sous lequel elle était désignée; mais en même temps, plus de confortable dans l'aménagement intérieur, plus de lumière pour les appartements, des abords et un accès plus faciles.
Au commencement du dix-septième siècle, les portes cochères se multiplient avec l'usage et la mode des carrosses et des coches. Beaucoup de bourgeois et d'anoblis avaient auparavant des chevaux ' , et comme ils avaient fréquemment des propriétés rurales, ils possédaient des cours et des dépendances, où pénétraient les voitures employées à leur exploitation ; mais ces dépendances n'étaient pas toujours attenantes à l'habitation de la famille ; elles étaient parfois placées dans des ruelles voisines ou des rues éloignées. Lorsque la possession d'un carrosse devint un signe de richesse, lorsqu'on désigna un homme riche en l'appelant un homme à carrosse, les portes cochères, dans un très grand nombre de villes, s'ouvrirent dans toutes les maisons importantes ; on les fit construire par une sorte d'ostentation, même lorsqu'on n'avait pas de coche à y faire passer -, L'ambition naturelle au bourgeois d'imiter
^ En 1588, à l'époque où les coches deviennent à la mode, on ci(e comme un modèle de simplicité le président de sThou, qui n'allait jamais par la ville qu'en croupe derrière son domestique.
^ Il est presque ignoble, dit Mercier, de ne pas demeurer en portecochère. (Tableau de Paris, II, 317.)
les nobles le portait aussi, lorsqu'il était assez riche, à modeler son habitation sur celle des membres des classes supérieures.
La porte cochère était l'indice d'un grand progrès dans la viabilité des rues et des routes, sur lesquels les voitures pouvaient désormais circuler sans obstacles. Elle était aussi la marque d'une plus grande sécurité individuelle. La maison du riche bourgeois n'était plus, comme au moyen âge, une sorte de forteresse, où les ouvertures étaient rares au rez-dechaussée, où Ton ne pénétrait que par une porte étroite, qui donnait accès à un corridor long et resserré ; où l'habitant, fier parfois de sa tourelle qui dominait les maisons d'alentour, aurait pu, au besoin, soutenir un siège de quelques instants, en jetant sur les assaillants, par les fenêtres des étages supérieurs qui surplombaient, des pierres ou d'autres projectiles. On conserve, il est vrai, des moyens de protection ; les fenêtres du rez-de-chaussée sont garnies de volets ou de barreaux de fer, où l'art de la serrurerie peut se manifester à l'aise ; la porte n'est plus munie de gros clous à tètes saillantes, arrondies ou ciselées; mais elle reste toujours formée d'ais solidement assemblés et peut opposer une résistance sérieuse à ceux qui voudraient la forcer. La maison est moins défendue contre les ennemis qui voudraient l'assaillir; elle l'est toujours contrie les malfaiteurs qui voudraient s'y introduire.
Qu'elle soit destinée aux voitures ou aux piétons, la porte est renforcée de ferrements, munie d'une forte serrure et garnie de verroux solides. Derrière cette porte, qu'il ferme le soir à double tour et dont il g-arde la clef sous son chevet ^ , le bourgeois respire en paix ; il est dans sa maison comme dans une forteresse dont il est le maître. Il renoncera sans doute au petit judas grillé, à travers lequel ses pères plus défiants dévisageaient celui qui voulait entrer. Il prendra moins de précautions, lorsque le marteau ou la sonnette l'aura averti de la présence d'un visiteur. Le marteau lui-même , œuvre de serrurerie parfois artistique, tombera souvent en désuétude dès le dix-septième siècle-. Son heurt bruyant ne réveillera plus tous les voisins, pour appeler l'hôte d'une seule maison. La sonnette plus discrète, plus claire, plus variée dans son timbre, s'introduira dans In plupart des habitations^. J'en trouve dès le quinzième siècle, chez des chanoines''; je trouve, en 1626 , chez un riche bourgeois, une sonnette de
1 J. J. Juge, Changements survenus dans les mœurs des habitants de Limoges depuis une cinquantaine d'années , 1817 , p. 23.
- Il yen a de tous genres. Le plus ordinaire, c'est le battant de fer ou d'airain, qui vient frapper sur un morceau du même métal. On trouve aussi des tringles en spirale, le long desquelles on fait grincer bruyamment un anneau. {L'ancien hdtel d'un lieutenant du prévôt de Troyes, 1885.)
3 Furetière, Dictionnaire au mot Soinnette.
'^ Le mobilier des chanoines de Saint-Etienne de Troyes, p. 8.
« mette » ou de métal placée sous le porche d'entrée ' . Les maisons urbaines sont en rapport avec la diversité des conditions des habitants. A côté des types principaux auxquels on peut les rattacher, que de variété, surtout dans leur aménagement intérieur! On pourrait encore de nos jours diviser lès habitants d'une ville par catégories, d'après le nombre des pièces qui composent leur logement de famille. Le cabinet sans foyer, c'est la profonde misère ; la chambre à feu, qui sert de chambre à coucher et de cuisine, c'est l'installation de l'ouvrier; la cuisine estelle séparée de la chambre, c'est un degré supérieur d'aisance. Si l'on a une salle à manger, c'est l'indice d'une situation plus relevée; si l'on a un salon, on sort décidément des classes inférieures. Il en était ainsi autrefois; l'artisan n'a guère qu'une chambre, accompagnée d'un ou de plusieurs cabinets et parfois d'une cuisine ; son mobilier est dépourvu de luxe ; le bourgeois a d'ordinaire plusieurs chambres et une cuisine ; ses appartements sont tendus de tapisserie et garnis de fauteuils et de sièges rembourrés, recouverts d'étoffes solides ou luxueuses, il y aura sans doute une différence notable dans le nombre et la décoration des pièces qui composent l'habitation des marchands et des riches négociants, des gens de
1 Une ordonnance de police de 1693 défend aux tapageurs de couper les cordes des cloches des maisons. {Annuaire de l'Aube, 1848.)
L HABITATION. t>
loi subalternes et des magistrats, des petits et des grands bourgeois ; mais les caractères principaux de l'installation bourgeoise se retrouveront chez les uns comme chez les autres ^
Ce qui nous frappe, dans la transformation qui s'opère du seizième au dix-huitième siècle, c'est l'augmentation du nombre des pièces dont se compose l'appartement bourgeois ; c'est par conséquent l'application des chambres à une destination spéciale. Au seizième siècle, la famille vit dans deux pièces, la cuisine, où l'on mange le plus souvent , la chambre, où l'on reçoit ses amis et où l'on couche; plus tard, on a, généralement au rez-de-chaussée, une salle pour la réception et la vie commune, salle où cependant se trouve un lit, plutôt pour la parade que pour Fusage-. La salle devint le salon, lorsqu'une pièce fut destinée spécialement aux repas 3; ce fut la salle à manger, que nous voyons à peine apparaître en province vers la fin du dix-septième siècle, et encore ne la rencontrons-nous que chez les magistrats d'un rang supé-
1 Voir, sur les proportions et dispositions des maisons bourgeoises, l' Architecture française des basthnents particuliers, par Louis Savot, Paris, 1642, in-S».
- Delahante, Une famille de finance au dix-huitième siècle, I, 79. — Albert Puech, Une ville au temps jadis ou Nîmes à la fin du seizième siècle, p. 377, 378.
^ l\ n'y a pas, même à Versailles, une salle affectée spécialement au\ repas. Sous Louis XIII, les nobles dînaient dans [à salle, dans leur antichambre ou leur chambre. (D'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue, II, 26.)
rieur; la salle à manger, qui, à la fin du siècle dernier, deviendra la salle de réception de la petite bourgeoisie, lorsque la maîtresse de maison eut définitivement abandonné la cuisine aux domestiques. Ces subdivisions de logement rendent la vie de famille moins patriarcale, en la séparant de l'existence commune avec les serviteurs.
Ces transformations ne s'opérèrent pas partout simultanément; on y arriva petit à petit, selon les progrès de l'aisance et de la richesse, selon que la séparation entre les membres des diverses classes de la société s'accentuait, à mesure que, par un singulier contraste, une sorte d'égalité tendait à s'établir entre eux. En fait, la bonne bourgeoisie se détache de plus en plus du peuple et se rapproche du genre de vie des nobles ou des anoblis. A la fin du dix-huitième siècle, la révolution du logement est opérée. Partout, nous trouvons, chez les bourgeois à l'aise, les pièces constitutives de l'appartement moderne : la cuisine, le salon, la salle à manger, les chambres à coucher plus ou moins nombreuses, et, selon la profession du chef de famille, la boutique ou le magasin, chez le marchand; l'étude ou le cabinet, chez l'homme de loi, le médecin ou le savant.
La cuisine est d'ordinaire au rez-de-chaussée. Sous Henri IV, sous Louis XIII, la famille y prend ses repas, s'y installe. Chez les bourgeois riches, la salle basse, qui sert de cuisine, est vaste. Elle est souvent ornée
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d'un crucifix, d'un tableau religieux ou d'une statue, représentant la Vierge ou un saint. Chez un riche marchand, en 1605, auprès de la haute et large cheminée, dont le manteau est décoré d'un pan de serge verte ou de vieille tapisserie, on trouve « une chaise aisée à enfants » et des chaises caquetoires' ; à coup sûr, on y cause en gardant ses enfants. La cheminée est munie de crémaillère, de grands landiers et de longues broches, qui tournent lentement devant le grand feu clair, de ces broches, que fait mouvoir à Limoges un aiiimal domestique, un chien par exemple, parfois même une oie, que l'on aurait pu voir marchant dans une grande roue en Jjois pour faire rôtir un dindon-. Au milieu des chaudrons d'airain, des plats, des assiettes et des pots d'étain , rangés sur les vaisseliers ou sur des dressoirs, brillent sur des râteliers de bois les armes du maître de la maison, qui fait partie de la milice urbaine; chez l'un, en 1605, des morions de fer, des pistolets, une arquebuse à mèche, une hallebarde; en 1623, chez un autre, c'est toute une collection d'arquebuses, d'escopettes, de poitrinaux, de hallebardes et d'épées qui sont rangées sur quatre râteliers. Quoique la cuisine,
1 II y avait six chaises caquetoires de noyer couvert de tapisserie chez le père de Molière, en 1633, dans la salle servant de cuisine (Eud. Soulié, Recherches sur Molière, p. 132.)
2 J. J. Juge, Changements survenus dans les mœurs des hah'itanis de Limoges depuis une cinquantaine d'années, 1817, p. 11. — Louis Guibert, La Famille limousine d'autrefois, p. à'i. 55.
qui contient ce petit arsenal, soit attenante à une salle, où la famille doit recevoir ses hôtes et prendre ses repas, elle n'en renferme pas moins une « bonne chaise aisée de bois de noyer à fond et dossier de drap vert 1 ; » il est très probal^le que la ménagère s'y place pour surveiller les domestiques, et qu'elle ouvre ellemême les quatre armoires de bois de noyer, où sont renfermées sa vaisselle d'étain et une partie de son linge.
Comme beaucoup d'autres , cette cuisine renferme un lit; lit entouré de serge verte, et qui sert, comme partout, à coucher une ou deux servantes.
Malgré le voisinage de ce lit, la famille prend souvent ses repas sur la table carrée ou longue qui garnit la cuisine ; au dix-septième siècle, la mère file en surveillant la servante; le père, homme de loi ou magistrat, y étudie ses dossiers-. Plus tard, dans les ménages où la stricte économie est une nécessité, lors même qu'on aura une salle distincte de la chambre à coucher, on se tiendra, on veillera dans sa cuisine, pour économiser le feu et la chandelle 2. A Paris, au dix-huitième siècle, un bourgeois recevra dans sa cuisine des hommes d'un rang élevé, comme Males-
1 Inv. de J. Michelin. Arch. jud. de l'Aube, n" 1191. — Pour les armes des bourgeois, voir l'Armement des nobles et des bourgeois. Bévue historique, 1884. — A. Puech, p. 38i.
^ A. Puech, Une Ville au temps jadis, p. 378.
3 Vie de Af. Grosley, p. 14.
herbes ^ Mais cet usage se maintint surtout dans les provinces reculées, où les anciennes mœurs persistèrent longtemps. En Auvergne, le bourgeois mange dans sa cuisine avec ses domestiques-. Il en est de même à Limoges, où la cuisine, qui sert au dix-septième siècle de salle de compagnie, est pour ainsi dire tapissée d'images et de portraits de famille'^.
Ces portraits étaient le plus souvent placés dans la salle, plus tard dans le salon et la salle à manger. On en rencontre fréquemment au dix-septième siècle dans les châteaux et les hôtels des nobles ; il y en eut aussi dans les maisons des bourgeois. Quelques bourgeois, pieux et généreux, s'étaient, il est vrai, fait peindre, dans les siècles précédents, au bas des vitraux qu'ils avaient donnés à leur église ; d'autres s'étaient fait sculpter, en proportions restreintes, au pied des statues de leur patron, ou s'étaient fait représenter avec leurs enfants sur un tableau votif, dont ils avaient décoré la chapelle où leur banc était placé ^. Mais la mode des portraits se répandit surtout à partir du milieu du dix-septième siècle ; elle devint générale sous Louis XVI. « C'est le règne des portraits, disait-on alors. Et l'on ajoutait : Jamais
1 La Réveillère Lepaux, Mémoires, cités par M. C. Port, Souvenirs d'un nonagénaire, I, 39.
2 Communication de M. Paul Le Blanr.
3 J. J. Juge, p. 11. — Louis Guibert. la Famille limousine (Vautrefois, p. 33. — De la Grèze, la Société et les mœurs euBéarn, p. 5iî.
'* Pages, Mémoires, supplément^ p. 21.
14 CHAPITRE ï.
ils n'ont été aussi mauvais... autrefois c'était le luxe des riches ^ . >-> Que de figures vulgaires et souriantes ont été peintes, en effet, pendant cette période, sur toile ou en miniature! Heureux le père de famille, s'il avait pu se revêtir d'une simarre de magistrat ou d'un uniforme d'officier de la milice bourgeoise ; heureuse la jeune bourgeoise , si elle s'était parée de ses plus beaux atours et de ses bijoux les plus précieux ! Il y avait aussi des portraits de vieillards , à la mine austère et bienveillante, que l'on avait peints à la sollicitation des enfants et dont l'aspect attestait la vénération et l'attachement que les parents inspiraient. L'amour-propre était d'accord avec les sentiments de famille pour engager à se faire peindre. Le médecin Guy Patin suspend au-dessus de sa cheminée son portrait, ceux de sa femme, de son père et de sa mère '^ Un bourgeois de Reims se fait peindre deux fois , dans sa jeunesse et dans sa vieillesse, et il a soin de désigner dans son testament ceux de ses enfants à qui il destine ses deux portraits "\ La précaution n'est pas inutile. Le partage des portraits de famille
1 Mon oisiveté, 1779. p. 85. — Ces portraits n'étaient pas toujours si mauvais. Ils n'étaient pas d'un prix élevé. Un bourgeois de Saint-Brieuc paie le sien 65' en 1727 ; celui de sa femme coule 48' en 1756. (Communication faite au congrès des Sociélés savantes de 1885, par M. du Bois de (a Villerabel sur le journal historique et domestique d'un magistrat breton.)
' Guy Patin, Letlres, I, 130, 131.
^ Oudard Coquault, Mémoires, If, 668.
pouvait donner lieu à des disputes. Vers la môme époque, le fils aine d'un élu réclame le portrait de son père ; la fdle veut celui delà mère, tandis que les frères cadets élèvent aussi des prétentions sur la possession de ces tableaux ^
La salle, décorée d'ordinaire de tableaux de ce genre, était au dix-septième siècle la pièce d'honneur des riches bourgeois. A Nimes , on réserve tout le luxe intérieur pour sa décoration ; la haute cheminée est sculptée ; les murs sont ornés de colonnes ; les poutres dissimulées sous de belles moulures '-. A Glermont, c'est l'usage de la ville d'avoir par toutes les maisons des salles d'une grandeur prodigieuse qui puissent fournir au bal, et à danser des bourrées d'Auvergne dans toute leur étendue ^. A Troyes, des négociants opulents comme Jean Gouault, en 1606, des marchands à l'aise comme Sébastien Sorel, en 1616, n'ont point d'autre pièce de réception que leur chambre à coucher; mais, en 1623, nous trouvons chez le bourgeois Jehan Michelin une vaste salle basse, dont la haute cheminée est garnie d'un tour de tapisserie frangée; sur les murs, de nombreux tableaux, parmi lesquels on remarque des images de Notre-Seigneur
^ Inv. de 1674. — Chez un subdélégué en 1741 , chez un prévôt honoraire, en 1761, on trouve dix portraits de famille. (Arch. jud. de l'Aube.]
- Albert Puech, Mémoires de l'Académie du Gard, 1877, p. 774. — Une Ville au temps jadis, p. 377.
3 Fléchier, Mémoires sur les grands jours d'Auvergne, éd. Cheruel, p. 80.
et de Notre-Dame, un crucifiement et ce que l'on appelle « une histoire de dames » ; ailleurs, des sculptures : un crucifiement en bois peint et doré au pied duquel est une figure d'une Madeleine , un chien et un chat sculptés en bois; le long des murs, un buffet de noyer à un guichet, avec un tour de buffet de tapisserie , une armoire de noyer à quatre guichets ; puis de nombreux sièges, chaises caquetoires couvertes de drap vert, chaises de noyer sans bras à fond et dossier de tapisserie. Un seul fauteuil, garni de même, où s'assied le chef de famille ou l'hôte le plus considéré ; devant les fenêtres, des pans et des courtines de serge verte. On mange dans cette salle, à la décoration sérieuse et sévère. Une cuvette d'airain sur un pied de noyer sert à laver les mains avant le repas. Un cofPre de cuir bouilli rouge contient des nappes et des serviettes. On y cause aussi, on y joue, lorsque la nappe a été enlevée. Les jeux de hasard sont proscrits sans doute dans cette maison austère ; mais on y permet le jeu de trou-madame et le jeu de dames ^
Nous trouvons aussi parmi les meubles « une couchette de salle de boys de noyer sans pillier, garnie de drap. » Le lit de salle, que nous pouvons signaler
1 II peut être intéressant de comparer cette salle avec celle du be) hôtel de Claude Tliiret, noble Rémois, dont M. Henri Jadart a publié le curieux inventaire, rédigé en 1621. {Louis XII l et Richelieu à Reims, p. 52 à 77.)
dans d'autres appartements nobles et bourg'eoisi, est la véritable transition entre le lit et le sofa, qui, malg ré son nom de source orientale, est d'orig-ine bien française. Il fut aussi remplacé par le canapé, qui, de prime abord, était un siège où deux personnes seulement pouvaient prendre place-. Désormais la salle devenait le salon, et restait exclusivement destiné aux réceptions, à la conversation, à certains travaux d'aiguille et aux délassements de société, tandis que la chambre à coucher n'était plus ouverte , comme par le passé, à tous les visiteurs.
Avoir un salon, c'était l'ambition des bourgeois de condition moyenne. M™" Roland raconte qu'il y avait chez son père une chambre qu'on aurait nommée un salon et que sa modeste mère appelait la salle ^. La salle restait donc la pièce principale des appartements de la petite bourgeoisie ; et il fallait remplir certaines charges ou atteindre un certain degré de fortune pour avoir un salon.
Ce salon, qui date de la fin du dix-septième siècle,
* Un lit de salle ganiy de son matelas avec son traversin et couverte de mesme tapisserie de rose, 80^ (lieutenant général au bailliage, 1656). — C'est aussi le lit de parade, le premier lit, comme on disait en Angleterre, où le second lit était le lit conjugal, comme on le voit dans le testament de Shakespeare. (H. Cochin, Revue des Deux- Mondes , le"" novembre 1885.)
2 Le canapé s'élargit au XVIII'" siècle. Dans le salon de Bouchardon, il y a un canapé à trois places couvert de tapisserie. {Nouvelles Archives de r Art français, 1884, p. 313.)
3 Mémoires, p. 45.
n'avait plus la physionomie de la salle du commencement du même siècle. Il prenait l'aspect des appartements modernes. Une grande révolution dans l'habitation intérieure s'opérait. Encore plus de lumière ! pouvait être la devise de ceux qui en étaient les auteurs. La clarté était en efTet un des caractères dominants du dix-septième siècle ; elle pénètre partout, dans les lois comme dans la littérature ; elle se retrouve dans la tendance à l'unité politique comme dans les règles des unités dramatiques ; elle donne à la prose comme aux vers ces qualités de mesure et de précision qui leur faisaient défaut aux temps précédents ; il semble que le génie français cherche avant tout la lumière , et le roi , qui donnera son nom à ce siècle, prendra lui-même le soleil pour emblème.
Tout s'élargit, s'agrandit ,. s'éclaire dans l'architecture comme ailleurs. L'exemple vient de haut, et les maisons se modèlent peu à peu sur les palais. Comparez, avec les appartements de Versailles, les chambres basses et relativement obscures du château construit à Blois par François I", et vous aurez une idée de la transformation qui s'accomplit presque partout dans les maisons des nobles et des bourgeois des villes. Dans ces dernières, que sont devenues les fenêtres étroites , à meneaux fixes de bois ou de pierre, entre lesquelles s'ouvrent des petits châssis garnis dans leur réseau de plomb de verres verdâ-
très, et parfois de vitraux coloriés ^ ? Voici dans bien des maisons, des fenêtres, munies de vitres transparentes, et dont les deux ventaux, s'ouvrant en entier, laissent entrer largement l'air et le jour. En même temps que la lumière pénètre à flot par ces ouvertures agrandies, elle se reflète sur des parois plus claires. Le plafond, formé longtemps de poutres apparentes, qui supportaient et laissaient même voir l'envers du plancher de l'étage supérieur, le plafond, quelquefois peint de couleurs assez sombres, était plus souvent laissé à sa couleur naturelle, que le temps et la fumée recouvraient d'une patine noirâtre. Bientôt on l'enduit d'un plâtre éclatant de blancheur, qu'on peut décorer d'élégantes arabesques en relief. Les lambris, lorsqu'on ne laisse pas au chêne sa teinte originelle, avaient été longtemps peints en rouge et en tanné. La marquise de Rambouillet s'avisa la première de rompre avec cet usage , en faisant peindre en bleu une des chambres de son hôtel -. Ce qui prévalut plus tard, ce fut le gris ou le blanc. Le blanc et l'or devinrent les couleurs des pièces de réception sous Louis XV, alors qu'on commença à proscrire les tapisseries. On enveloppa dans une même défaveur les tapisseries de point de Hongrie et de Bergame, qu'on fabriquait en Normandie
1 11 y en avait beaucoup à Limoges datant du XVI" siècle ou du cominencemenl du XVIF. (L. Guibert, p. 56. j — A. Puecb, p, 380. - Tallemant des Réaux, Historiettes, 11, 262.
'20 CHAPITRE ï.
pour la petite bourgeoisie , les tapisseries, de haute lice à personnages et à verdure, sortant des manufactures de Flandre, d'Auvergne, de Beauvais ou de Paris; les tentures de cuir doré et argenté i. Malgré leurs qualités si décoratives, si meublantes, qui concourent si heureusement à l'harmonie du décor intérieur, les tapisseries paraîtront à une certaine époque manquer de la qualité qu'on prise le plus : la clarté. On les déclare enfumées; on y voit des nids de poussière ; elles sont devenues surannées et hors démode; on les confine dans les antichambres, on les relègue dans les greniers, d'oii on ne les tire que pour tendre la façade de sa maison pour le passage
1 Voici quelques indications de tapisseries dans les maisons bourgeoises de ïroyes, aux deux derniers siècles : 1648, grand tapis de tapisserie à fleurs, 100^ (bourgeois) ; 1656, cinq pièces de tapisserie de Rouen de vingt-si\ aunes de long sur deux de baut, 60' (lieutenant général du bailliage); 1688, tapisserie de Rouen; 1689, tapisserie de Cbastillon... cinq pièces de tapisserie de haute lice, 250*" (procureur du roi) ; 1703, haute lice à personnages, 350' (conseiller au bailliage) ; haute lice verdure, 400^ (médecin); 1704, sept morceaux de tapisserie de Bergame , 120' (receveur des épices); 1720, verdure de Flandre (magistrat); 1727, dix-sept aunes baute lice verdure, 375'; vingt-neuf aunes haute lice à personnages, 120' (officier chez le roi) ; 1733, six aunes point de Hongrie, 15i (apothicaire); 1638, huit pièces haute lice ; histoire d'Abraham , 250' (lieutenant particulier) ; 1741, cinq pièces haute lice de Flandre, contenant seize aunes, 800' (subdélégué), etc. ; seize aunes de tapisserie de cuir doré et argenté,
140' (conseiller au bailliage, 1703) A la findu XVllI^ siècle, les cuirs
peints et dorés sont réservés pour meubler les antichambres et les salles à manger des maisons de campagne. {Précis de la vie privée des Français, p. 172.)
de la procession de la Fête-Dieu ^, peut-être aussi pour fermer la porte d'une remise ou couvrir un châssis de couches pendant la gelée. Les lambris peints en blanc, jaune paille, gris, vert tendre, ou revêtus d'un vernis argenté, les remplacent, en attendant le papier peint, qui après avoir été usité dans les garde-robes s'empare même des salons-, à la veille de la Révolution , dans les villes comme dans les châteaux. On inaugurait ainsi dans la décoration murale l'âge de papier, quelque temps avant l'époque où l'âge de papier, comme l'appelle Garlyle, allait aussi faire son apparition dans l'histoire politique.
On ne se contente pas d'agrandir les fenêtres et d'éclaircir les plafonds et les murs; on augmente le nombre et la dimension des glaces qui reflètent la lumière. Les bourgeois en ont moins sans doute que ^
les grands seigneurs et les nobles ; mais ils suivent sous ce rapport une mode, que favorisent les progrès de l'industrie des glaces. Sous Louis Xlïl, on ne rencontrait chez un riche apothicaire que des miroirs d'acier enchâssés en bois. Sous Louis XIV, le cadre
1 Mercier, Tableau de Paris, V, 60. — En 1782, la municipalité de Paris donne à un artificier une « superbe tapisserie de haute lice » pour garantir sa baraque de la pluie. {Mémoires pour le sieur de la Varinière, artificier, 1782, p. 9.)
^ Précis de la vie privée des Français, p. 168 à 172. Je cite entre autres : tenture d'une chambre en papier tontisse cramoisi, garni de ses baguettes en bois sculpté et doré. (Bourgeois, 1789. Inv. Arch. de l'Aube, n° 1174.)
s'agrandit. Il est souvent riche et d'un travail artistique. Il en est qui sont d'écaillé de tortue garnie d'argent ; d'autres de cerisier couleur d'ébène ; d'autres sont ornés de plaques de cuivre doré ; souvent ils sont en bois sculpté et doré; mais ils sont presque tous de petite dimension ^ Un miroir à cadre doré qui a deux pieds et demi carrés en 1704 est un beau miroir -. Mais bientôt les glaces s'agrandissent ; l'architecte Côte est le premier qui en ait placé sur les cheminées; sous Louis XVI, le plus petit bourgeois dédaigne un appartement qui n'en soit pas décoré ^ ; au lieu de les suspendre par des cordons de soie ^, on les dispose en trumeaux dans la boiserie même, on en juxtapose les morceaux de manière à leur donner une plus grande apparence de superficie, et la décoration la plus élégante et la plus recherchée sera de les multiplier, de manière à prolonger les perspectives , à refléter la lumière des fenêtres et les feux des lustres et des girandoles, sou-
1 Inv. de 161G, 1G5G. 1686, 1703, 1733, 1753, 1761.
2 Inv. d'un riche marchand d'étoffes de laine. Arch. jiid. de l'Aube, no 1201.
•^ Au3C mânes de Louis XV, 171^, I, 113, 114. — Inv, de 1727. — Chez le peintre Oudry en 1750, le salon est décoré de trois glaces et de deux miroirs. (Inventaire publié par M. Guiffrey, Nouvelles Archives de VArt français, 1884, p. 206.) — En 1740, on citait à Besançon, comme une chose curieuse , une glace placée sur la cheminée du trésorier des troupes. {Voyage d'une Française en Suisse et en Franche-Comté , 1790, II, 240.)
^' Furetière, Roman bourgeois, éd. Colombey, p. 107.
L'HABITATION. n
vent agrémentées de cristaux, qu'on suspend en plus grand nombre que par le passé dans les salons K
En même temps qu'elles s'éclairent mieux, les pièces deviennent plus hautes , sinon plus larges ; on peut respirer à l'aise, et le plafond s'élève d'une manière notable -. Par un singulier contraste , la cheminée s'abaisse. Elle perd le caractère monumental et patriarcal du moyen âge. Mais l'âtre surmonté d'un large manteau, sous lequel on pouvait s'asseoir, ne donnait guère de chaleur au reste de la pièce. On a vu que Montaigne disait qu'on mettait un vêtement en rentrant dans les maisons^, car il y faisait plus froid que dehors. A Versailles même, en 1695, le vin et l'eau gelaient dans les verres, à la table du roi ; Madame de Maintenon se calfeutrait dans un fauteuil à oreilles pour éviter les courants d'air ^. On s'en défend ailleurs à force de paravents; mais sur les hauts chenets, devant les plaques où les armes de France se relèvent en bosse, avec de fières devises, le
1 Les lustres sont souvent en bois sous Louis XIII. Je remarque chez Claude Thiret « ung grand chandelier de bois tournez auquel y a plusieurs figures tant d'hommes, femmes que oyseaux et autres fassons, iînrichy de plusieurs dorures où y a ung chandeUer couvert de bois blanc, lequel est pendu avec une corde en ung poteau au melieu de la salle. » (H. Jadart, Louis XIII et Richelieu à Eeims, p. 58.)
- On voit encore dans de vieilles maisons à Nîmes des plafonds qui ne sont pas à 2 mètres du sol. (A. Puecli, les Médecins d'autrefois. Mémoires de l'Académie de Nîmes, 1879, p. 791.)
2 Les Artisans et les Domestiques d''autrefois, p. 123. ^ Dussieux, le Château de Versailles, I, 107.
feu flambant de troncs d'arbres ou de ramée réjouit les yeux plus encore qu'il échauffe le corps. Puis, quel plaisir de rêver ou de causer en tisonnant ^, en remuant les grosses bûches ou les menus charbons avec l'arsenal de pelles, de pinces et de pincettes flexibles, qu'on appelle des badines-, dont les cheminées sont garnies. Combien le goût français préfère ces larges foyers aux poêles dont on trouve la chaleur lourde et triste ^ .
Cependant, on voulut concentrer davantage la chaleur, en amoindrissant la cheminée. Son large manteau saillant , d'un aspect monumental , qui avait fourni de si beaux motifs de sculpture profane et religieuse aux artistes de la Renaissance^, s'aplatit, se rétrécit;, se nivèle presque avec les consoles qu'on met sous les miroirs. Sous Louis XÏV, elle était encore assez imposante ; un tableau , souvent religieux , la surmontait-^; sur sa tablette, on posait d'ordinaire de dix à quinze pièces de faïence dorée ou peinte, qu'on qualifiait de garniture de cheminée. Il y en avait chez les marchands comme chez les magistrats d'ordre
^ Les Pincettes^ dédiées aux tisonneurs. Du Cerceau, Poésies diverses, p. 288.
- Delahante, U7ie famille de finance, I, 80.
•^ Mercier, Tableau de Paris, X, 303.
^ Buzonnière, Histoire architecturale d'Orléans^ I, 299 et suiv. — A. Puech, p. 376, 377. — On en trouve des spécimens au musée de Cluny et dans d'autres encore.
^^ J'ay fait mettre sur le manteau de la cheminée, écrit Guy Patin, un beau tableau d'un crucifix... {Lettres^ L 130.)
supérieur. Chez Tun de ces derniers, en 1727, cette garniture se composait de six tasses, de six soucoupes de fer-blanc de lait et d'un sucrier i. Ce fut seulement vers le milieu du siècle que l'usage de placer une pendule et des flambeaux sur les cheminées commença à se répandre, sans cependant se généraliser-. Les pendules étaient rares en province au dixseptième siècle. J'ai été surpris de n'en rencontrer aucune sous Henri IV et Louis XIII chez de riches bourgeois. Un marchand très à l'aise possède en 1648 une horloge et réveil matin de fer 3. Il faut entrer en 1682 dans le cabinet d'un lieutenant général du bailliage pour y trouver une pendule sonnante. Les montres d'argent elles-mêmes sont rares '*. En 1689, un procureur du roi n'a qu'une montre d'argent, de minime valeur ; jusqu'au milieu du dix-
1 Inv. de 1683, 1688, 1703, 1726, 1727, 1731, etc. Voir aussi deux gravures publiées cliez Mariette et reproduites dans le XVII^ siècle, de Paul Lacroix, p. 562, 563. — On garnissait aussi les cheminées, sous Louis XIII, de tours de tapisserie frangée ou d'étoffe assortie à la garniture de lit , comme par exemple de serge gris argenté , frangée et garnie (le passements. (Inv. de 1623, 1G31.)
2 Vers 1750, le comte d'Osmont renverse, par maladresse, toute une garniture de superbe porcelaine qui se trouvait sur la cheminée d'une tante à succession. (Dufort de Cheverny, Mémoires, II, 54.)
3 Coquault, en 1673, laisse à son fils aîné, son horloge emboîtée dans une boîte couverte de cuir, qui vient de son aïeul. [Mémoires, II, 665.)
i II y a sans doute des exceptions. La mère de Molière n'avait pas de pendule, mais quatre « montres d'horloge » dont une en or émaillée , estimée 75'. Molière a deux pendules. (E. Soulié, p. 139, 268.)
huitième siècle , les magistrats eux-mêmes n'ont que des montres d'argent , avec des chaînes d'argent. Elles sont, il est vrai, d'un prix relativement élevé et de honne qualité i. Les montres d'or apparaissent tout à coup en grand noml^re vers la fin du règne de Louis XV ; on les garnit de brillants , on les attache avec des chaînes d'or ou d'or émaillé ; il y a montre de monsieur et montre de madame; l'usage s'en serait même répandu dans le peuple à Paris, si l'on en croit certains témoignages-. En même temps, les pendules se multipliaient; j'en trouve montées sur des pieds dorés, ou « de bois à placage de cuivre » ; j'en trouve soit avec des boîtes de bois doré à la capucine, soit « à répétition », soit avec cadrans d'émail, aiguilles d'acier, chapiteau de bois et ornements de cuivre et couleur ^. Cependant chaque ménage , en province , n'a d'ordinaire qu'une pendule , deux tout au plus 4. Dans les petites villes du Maine,
^ Un homme de loi de Saint-Brieuc achète la sienne 120', avec la chaîne, en 1720.35 uns plus tard, il constate dans son livre de raison qu'elle va toujours bien. (Du Bois de la Villerabel, Communication à la Sorbonne, 1885.)
2 Mercier, Tableau de Paris. — Henri Storch, Skizzen, szenen und Bemerkungen auf eine Beise durch Frankreich, 1187.
3 Inv. de 1682, 1703, 1704, 1720, 1727, 1731, 1737, 1745, 1750, 1761, etc.
■* A Paris, chez un grand relieur, comme Padeloup, il y a deux pendules, une grande et une petite. (Guiffrey, Bulletin de la Société de Vhist. de Paris, XF année). Chez un ancien juge consul, en 1737, je trouve une pendule estimée î~0\ Chez un grainetier, qualifié d'écuyer,
on n'en avait pas dans les charnières; l'unique horloge était placée clans la cuisine, l'antichambre ou la salle K
L'intérieur bourgeois est moins artistique et moins pittoresque qu'au temps de la Renaissance ; mais il tend de plus en plus à devenir confortable , pour me servir d'un mot moderne qui atteste un progrès moderne. Le siège se transforme comme le reste ; de rectangulaire et d'anguleux, il devient Courbe, arrondi, presque onduleux; il s'adapte à la forme du corps, il se bombe, se capitonne, se renfle et se creuse pour mieux l'asseoir et le soutenir. Au commencement du dix-septième siècle, les salles et les chambres sont surtout garnies de chaises de noyer sans bras, hautes, carrées, couvertes de tapisserie ou de moquette-; elles restent contre les murs, tandis que les chaises basses, les chaises caquetoires , plus tard les « perroquets » peuvent être rapprochés du foyer. On y trouve encore des bancs •',
il n'y a, en 1745, qu'une pendule à balancier garnie de sa boîte de bois noirci. (Arch. jud. de l'Aube, n^ 1243). Un horloger, en 1794, n'a dans sa boutique qu'une pendule antique, à cuivres dorés, et une pendule à secondes au nouveau goût. (Procès verbaux de la 2= section de Troyes.)
1 F. Y. Besnard, Souvenirs (Vun nonagénaire, I, 11.
- Inv. de 1623, 1648, 1656. — Citons aussi douze chaises de tapisserie à colonnes torses (1688), six chaises à colonnes torses couvertes de satin façon de damas (1703).
3 Régnier dit dans sa satire X ;
Sur ce mot on se lave et chacun en son rang Sg met en une chaire ou s'assied sur un banc.
sur lesquels on s'asseyait pour les repas et d'où serait venu le nom de banquets pour les festins ^ ; les chaises à bras ou fauteuil sont rares. Sous Louis XIV, les fauteuils sont souvent aussi nombreux que les chaises '-; ils sont larges, bordés de clous dorés , presque toujours couverts de tapisserie , soit « à confusion de ileurs ^ » , soit à dessins variés » ; pour les malades, pour les vieillards, il y a dans la plupart des maisons, un grand fauteuil, dit de commodité, souvent garni d'un coussin de plumes, avec un grand dossier parfois accom.pagné d'oreillères^. Au dixhuitième siècle, si l'on signale chez de petits bourgeois des sièges de paille et chez les gens d'étude des sièges de cannes^', les fauteuils garnis d'étoffes sont toujours en majorité dans la bourgeoisie aisée; mais la tapisserie à l'aiguille on au métier est souvent remplacée par des étoffes de velours à la turque oud'Utrecht, de brocatelle, de damas ou de satin. Un médecin de Saint-Denis aura un fauteuil de commodité
1 Legrand d'Aussy, Histoire de la vie privée des Français, III,
2 Citons, chez Molière, douze fauteuils de noyer à mufle de lion, et housses de serge verte. (Eud. Soulié, p. 267.)
3 Sept chaises et sept fauteuils de tapisserie à confusion de fleurs 35^ Inv. de 1688. — Eu 1733, chez un épicier de Saint-Denis, je trouve cinq chaises et un fauteuil de iiestre avec tapisserie à l'esguille en rose. » (Arch. nationales, Z. ~.)
* Chez Molière, une grande chaise de repos, à crémaillère par les bras. (E. Soulié, p. 267.) ^ Précis de la vie privée des Français/ p. 177.
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couvert de satin à fleurs bleu et blanc K Le meuble lui-même devient plus gai et plus clair; le chêne, le noyer, le poirier noirci sont proscrits, et le bois des fauteuils et des chaises du temps de Louis XV et Louis XVI est peint en gris ou en blanc, lorsqu'il n'est pas doré.
A mesure que le salon devient une pièce de réception ou de réunion , on y proscrit les meubles utiles, comme les coffres, les armoires, les buffets qu'on voyait encore dans les salles. Plus de ])ahuts sculptés, servant à renfermer le linge et les habits ; plus de statues de saints ou de tableaux religieux. Tout devient plus conforme à la mode régnante, plus correct, moins intime et plus froid. Une table au milieu, des consoles sous les glaces et entre les fenêtres ; peu de tableaux : portraits, scènes mythologiques ou paysages. Les gravures, avec leurs marges blanches, prennent la place des peintures aux tons sombres -. La vie de société plutôt que la vie de famille a mis son empreinte sur le salon.
De là plus d'uniformité , moins d'originalité dans le mobilier. Sans doute, les anciennes coutumes ont persisté dans certaines provinces reculées, dans certaines villes plutôt que dans d'autres ; mais la bour-
* Arch. nationales, Z. -. Plus laid, nous trouvons la bergère couverte de damas vert ou d'autre étoffe.
2 Paris en miniature, d'après les dessins d'un nouvel Argus, 178i, p. 39.
geoisie , qui tend à s'élever, modèle de plus en plus son installation intérieure sur celle des riches bourgeois de Paris, qui eux-mêmes se piquent d'imiter les nobles. Elle a moins de luxe, il est vrai, elle renouvelle moins souvent ses meubles ^ « Le faste, dit Diderot en parlant des maisons de Langres, n'a pas encore gagné l'intérieur, qui se remarque par une extrême propreté '-. » Propreté, faut-il le dire, qui n'est pas l'apanage de toutes les villes. Cependant on signalera partout des améliorations qui s'introduisent peu à peu. On commence à substituer les parquets de bois ajusté aux carrelages, parfois émaillés, décorés d'armes et de devises , tels qu'on en posait au seizième siècle , mais plus tard trop souvent humides et froids, avec leur teinte rougeâtre. Cette substitution fut lente à s'opérer, et, comme toutes les améliorations , elle excita des répugnances et des critiques ^.
Au moment de la Révolution, le salon bourgeois a un aspect déjà moderne. Chez M™ '^ Bonaffé, à Bordeaux , il est noblement décoré de lambris sculptés avec art et recouverts d'un vernis argenté. Les bustes des grands hommes du siècle décorent les panneaux. La cheminée de marbre est ornée d'une
1 Mercier signale l'inconvénient des ventes de mobilier après décès, que les lois et les mœurs imposent à Paris (Tableau de Paris, I, 254).
2 Œuvres complètes, XVII, 359.
3 Colmet d'Aage, Une vieille Maison de province, p. 11.
riche pendule et de vases de bronze K Chez Favocat Danton, à Paris, les fauteuils couverts de taffetas vert et blanc sont accompagnés d'une bergère en damas gris à fleurs et de sept chaises à lyre, de paille satinée. La table en console, de bois d'acajou, est entourée d'une galerie et d'ornements de cuivre doré. Une assez grande glace garnit le dessus de la cheminée, tandis que la pièce est tendue de papier arabesque collé sur toile 2. C'est déjà le salon froid et guindé qu'on rencontrera chez plus d'un bourgeois de l'Empire et de la Restauration.
La salle à manger était d'abord à peu près décorée comme le salon. C'est en 1689, chez le procureur du roi, que je trouve pour la première fois ce genre de pièce mentionné à Troyes; mais ce magistrat peut être considéré comme un noble, puisqu'il est qualifié d'écuyer, et sa maison, meublée avec peu de luxe du reste, était assez vaste pour renfermer une chapelle. La salle à manger, tendue de tapisserie, ornée de tableaux, était meublée de huit chaises couvertes de vieille tapisserie, et l'on y voyait un lit de salle. Elle communiquait d'un côté avec la cuisine, de l'autre avec la grande salle ou le salon. En 17il,
' Journal einer Reise durch Frankreich (par M™° Laroche), p. 307.
- Robinet, Danton, p. 228, 229. Inv. de 1794. — On trouve ailleurs des tentures de siamoise ou de damas de Bruges, chez Parrocel et chez Oudry, par exemple. [Nouvelles Arch. de l'art français, 1884, p. 149, 206.)
je signalerai chez un subdélégué de l'intendant, qui avait été maire de la ville, une salle à manger plus élégante , avec fontaine de faïence à grande cuvette de cuivre rouge, tables de marbre à pieds de biche, chaises de noyer garnies de moquette, grand miroir à cadre doré et girandoles servant de chandeliers. Mais les salles à manger, qui se multiplient vers la fin du siècle, ne se rencontrent pas partout, et des magistrats, même au dix-huitième siècle^, mangent dans leur salle, sinon dans leur cuisine -.
Si l'on rencontre dans les salles à manger bourgeoises des buffets-armoires destinés à contenir l'argenterie et la vaisselle, on n'y voit pas de ces buffets de glaces 3, qui, dans les grandes maisons, se dressent presque jusqu'au plafond, reflétant sur les glaces dont le dossier de leurs rayons est recouvert , les pièces d'argenterie qui y sont étalées. L'étain, qu'on exposait jadis dans les salles, ne se laisse plus voir que dans les cuisines ; l'argenterie est d'ordinaire serrée dans les coffres et les armoires de la chambre à coucher. Elle est souvent considérable, et c'est le luxe dont la bourgeoisie se targue le plus.
« Chacun a aujourd'hui de la vaisselle d'argent^
1 Archives judiciaires de l'Aube, n**^ 1204, 1801.
^ F, Y. Besnard, I, 39. — Beaucoup de magistrats à Troyes nout qu'une seule salle, au XYIIP siècle. (Inv. de 1690, 1703, 1704, 1720, 1727, 1730, 1731, 1761, etc.).
3 Legrand d'Aussy, Histoire de la vie privée des Français, Uf, 162.
écrivait Bodin en 1574; pour le moins la pluspart ont des couppes , assiettes , esguières , bassins , autres menus meubles, au lieu que nos pères n'avaient pas le plus, j'entends les plus riches, que une à deux tasses d'argent ^ » « Il n'y a aujourd'hui si petit de nos sujets, dit un édit de 1629, qui ne fasse parade de richesse par la montre de pièces d'orfèvrerie de poids excessif, jusqu'aux plus vils ustensiles de sa maison -. » Et de fait, chez un honnête bourgeois, en 1623, je trouve avec un grand bassin à bords dorés , des aiguières , neuf salières à cloches et à vase ciselé de godrons, un vinaigrier, un sucrier, cinq coupes, deux écuelles à oreilles, deux saucières, deux coquetiers, dix-huit cuillers et seulement six fourchettes d'argent. On pourrait citer d'autres bourgeois non moins bien pourvus. L'argenterie constitue une part souvent importante du mobilier ; elle peut être une réserve ou une épargne. « Les Parisiens, dit un document officiel de 1745, en font des amas... au lieu de s'acquérir des rentes , comme font les peuples des pro-
1 Discours sw les causes de V extrême cher été qui est mijourd'huij en France, Cimber et Danjou, Archives anciennes, VI, 441. — On ne saurait croire à la richesse des mobiliers du XVI« siècle. De Thou fait transporter en 1588 dans un château ce qu'il a de plus précieux, ses tapisseries, ses lits, sa vaisselle d'argent, ses pierreries, etc. Le tout fut pillé l'année suivante. Cette perte alla seule à 10,000 écus. [Mémoire de la vie de M. de Thou, p. 178.) Et 10,000 écus de ce temps valent bien 300,000 fr. du nôtre.
2 Ord. de Janvier 1629. D'Avcnel, Richelieu et la Monarchie absolue, II, 22.
vinces^ « Mais à mesure que l'industrie du verre se perfectionne, les aiguières et les gobelets d'argent deviennent plus rares ; les plats sont en plus grand nombre, ainsi que les couverts; et, au commencement du dix-huitième siècle, Ton voit apparaître les cuillers à café -.
Le dix-septième siècle fut véritablement Fâge d'argent chez les grands et chez les nobles. La quantité d'argenterie était proportionnée au rang et à la fortune ; elle était inaliénable et se transmettait à l'aîné 3. Sans atteindre le luxe presque fabuleux en ce genre
^ A. (le Boislisle, Mémoires des Intendants, I, 653. — On trouve au XVllF siècle chez des artistes, comme Largillière, l'architecte Dulin, Parrocel, Hémery, Slodlz, des argenteries pesant 40, 105, 37, 72, 90 marcs. Le marc d'argent, en 1720, valait 48^ 13' 6«i. (Guiffrey, Nouvelles Archives deVart français, 18S4, p. 135, 153, 228, 230, 353,;
2 Voici la valeur de l'argenterie de divers bourgeois de Troyes et de Saint-Denis de 1648 à 1789, avec l'indicition de leur profession: 1648, Marchand, 968i. — 1672, Chirurgien 341i. — 16h6, Bourgeois, 5761, — 1614, Receveur des aides, 225'. — 1703, Médecin, l,209i, — 1704, Marchand, 390^, — 1704, Chaudronnier, 504i. — 1713, Chirurgien, 2381. — 1720, Greffier, 337i. — 1721, Ingénieur du roi, 968i. — 1737, Officier chez le roi, 2,720i. — 1727, Conseiller au bailhage, 656i. — 1727, Procureur du roi, 1,890^. — 1737, Marchand, 1266i. — 1741, Procureur du roi en l'élection, 4,221i. — 1745, Receveur des deniers patrimoniaux, 2415i. — 1752, Directeur des aides, l,421i. — 1753, Marchand charbonnier, 443i. — 1776, Directeur des aides, 5069i. — 1777, Conseiller au bailliage, 1548^. — 1786, Lieutenant particulier, 18391. — 1789, Bourgeois, 3266i. — A Saint-Denis, nous trouvons les chiffres suivants : 1747, Procureur fiscal, 274i; — 1744, Médecin, 1429': — 1745, Lieutenant, 759i; — 1750, Bourgeois, 240i. (Arch. jud. de l'Aube et Arch. nationales.)
3 P. Lacroix et Séré, Histoire de l'orfèvrerie,^. 118.
LHABITATION. 35
(le certains grands d'Espagne', on avait, comme à Versailles, jusqu'à des meubles, cabinets, guéridons ou consoles d'argent. Un pareil luxe n'était pas accessible à la bourgeoisie. Elle se permet seulement les flambeaux de ce précieux métal-; mais elle tend de plus en plus à augmenter sa vaisselle d'argent. En 17 '+5, on estime à cent millions celle des gens de justice et de finances, des orfèvres, des horlogers, des bourgeois, des marchands et des artisans de la ville de Paris ^. « L'ambition d'un bourgeois, dit plus tard Mercier, c'est d'avoir de la vaisselle plate... Avoir de la vaisselle plate, c'est sortir de la bourgeoisie ; on ne fait cette dépense que pour avoir le plaisir d'y mettre ses armes, à l'instar des princes. Qu'elle est donc heureuse, la riche bourgeoise, lorsqu'elle peut étaler aux yeux de sa voisine émerveillée et jalouse des plats d'argent d'une forme oblongue, le pot à Foille ! Si elle y joint le seau d'argent, sa félicité est complète ^ . »
Pourtant les progrès de l'industrie de la faïence et l'invention de la porcelaine avaient su])stitué à
1 0tesse tl'Aulnoy, Relation du voyage d'Espagne, II, 173, —Le duc (l'Albuquerque avait 1 ,400 douzaines d'assiettes d'argent, 500 grands plats et 700 petits ; le duc d'Albe 600 douzaines d'assiettes et 800 plats.
- Marchand, 170i, 4 flambeaux d'argent.
^ A 3,480,000 celle des bourgeois des autres villes de la généralité de Paris. (Enquête oflicielle. A. de Boislisle, Mémoires des Intendants, I, 6Ô4.)
' Tableau de Paris, VIII, 33.
rétain et parfois à la vaisselle plate des ustensiles plus fragiles , mais d'un usage et d'un entretien plus faciles. La table s'égaie des plats et des assiettes de Rouen , de Nevers et de Moutiers , aux décors variés et riants 1, et plus tard des porcelaines à la pâte Manche et brillante. ïl y a là comme partout un réel progrès dans la clarté et dans la propreté, qui s'atteste aussi par l'usage plus fréquent des verres et la désuétude où tombent les gobelets et les timbales d'argent.
L'importance que prirent dans les relations sociales le salon et la salle à manger reléguèrent la chambre à coucher au second plan et lui donnèrent un caractère intime qu'elle n'avait pas auparavant. Pendant longtemps, elle fut décorée avec un soin tout particulier; au moyen âge, elle était garnie de tapisseries et de dressoirs chargés de vaisselle d'argent-; au dix-septième siècle encore, on y recevait ses hôtes; les accouchées y tenaient cour plénière, les ruelles des lits des belles dames étaient fréquentées par une société élégante et polie. Des marquises et des bourgeoises s'étendaient même sur leur lit, pour recevoir avec moins de contrainte des visites d'hom-
1 En 1731, un procureur a 4 seaux, 20 plats, 5 douzaines d'assiette et 4 salerons de faïence, estimés 20^.
2 Cliristine de Pisan, le Trésor de la cité des Dames. — Les caquets de Vaccouchée, éd. E. Fournier, p. XXXIII à XXXV. — A. Springer, Paris au XI II" siècle, 1860, p. 57, 58.
L'HABITATIOiN. 37
mes OU de femmes, d'amitié ou de cérémonie. Loin de cacher son lit, il semblait qu'on se plût à l'étaler et à le parer; il avait un dais comme un trône; surélevé sur une sorte d'estrade i, il était entouré de rideaux comme un sanctuaire. Sa largeur était souvent considérable. « On voit encore dans nos vieux châteaux, dit-on en 1783, des lits d'une grandeur immense dans lesquels couchaient des familles entières et même de gentilshommes -. » Dans ces grands lits, on donnait au besoin l'hospitalité à un ami, même dans le lit nuptial, où la femme apparemment restait du côté du mari 2. Au dix-huitième siècle, les lits furent plus étroits et devinrent plus nombreux, à mesure qu'augmentait le nombre des chambres; la vie privée tend à devenir plus particulière et plus réservée.
On trouve encore chez les bourgeois au dix-septième et au dix-huitième siècle de grands lits à piliers cannelés ou tors, surmontés de pommes de bois doré ; ils sont garnis de pans, de custodes, de dossiers, de courtines de différentes étoffes ; mais on tend de plus en plus à supprimer les colonnes, et le lit avance dans la pièce ou s'enfonce dans une alcôve parée ou
1 Journal d'un voyage à Paris en 1657-1658, p. 303, 304, 48. — Les caquets de V accouchée, 1622.
^ Précis de la vie privée des François, p. 164, 165.
3 Saint-Foix, Essai sur Paris, IV, 84. On partage le lit d'un voyageur étranger dans une auberge. (Scarron, Boman comique, V" p. ch. vi.
entourée de rideaux. La tapisserie, la serge, le camelot, le drap, le taffetas, le damas , sont mis à contribution pour les rideaux ; l'art du tapissier embellit ces étoffes de broderies, de frang-es et de passementeries, en cherchant à en assortir les couleurs. La serere verte, bleue, rouge ou grise, ou de nuance gris argenté, se relève de galons; la rouge de galons blancs, la bleue de galons aurore. Le damas citron ou jaune, le drap olive, le camelot cramoisi sont aussi employés ^ Il semble qu'il n'y ait pas de couleur plus particulièrement à la mode, et que chacun choisisse la sienne selon ses goûts et ses convenances.
La mode, au dix-septième siècle, était de recouvrir les sièges de la chambre d'une étoffe semblable à celle de la garniture du lit ; mais souvent, les meubles n'étaient pas assortis, et l'on réléguait dans la chambre à coucher les fauteuils et les chaises, qu'on ne voulait plus exposer aux yeux des visiteurs dans la salle et le salon. D'ordinaire on n'y voit pas d'horloge; les miroirs sont moins grands et moins bien décorés. Si dans certaines maisons riches , la cham-
1 Lit de drap, brodé en laine, 230^ (veuve d'un lieutenant en la prévôté, 1738). — On peut comparer ces descriptions avec le lit dont parle Molière : lit de quatre pieds à bandes de points de Hongrie, appliquées fort proprement sur un drap de couleur olive, avec 6 chaises et la courtepointe de même; plus un pavillon à queue dune bonne serge d'Aumale sèche, avec le mollet et les franges de soie. {L'Avare, acte H, se. I.) Le lit de Molière, dont nous parlerons plus loin, était du plus grand luxe; mais ce n'était pas un lit de bourgeois, et nou^ne parlons pas ici des mobiliers de grands seigneurs.
bre des chefs de la famille est parée avec un certaine luxe, tendue de tapisseries de haute lice ', garnie de buffets, de coffres et plus tard d'armoires et de commodes, la plupart du temps, elle est d'une grande simplicité, à laqaelle fait exception seulement le lit, bien muni de matelas de laine et de plumes, de couvertures et de rideaux, et quelquefois si élevé qu'il faut une chaise pour y monter.
Ce lit, d'une hauteur surprenante et garni avec un luxe relatif -', contraste avec certains détails, qui dénotent le dédain ou l'oubli des plus simples notions du confortable. Un Anglais signale en Picardie, dans, la même chambre haute, de grandes glaces à cadre doré, des tapisseries, des lits de satin, une masse de punaises et un sale carrelage en briques -^ Les punaises, je me plais à le croire, se rencontraient moins dans les maisons particulières que dans les hôtels, mais les carrelages étaient très fréquemment en usage dans les chambres à coucher, et ce n'est guère que dans la première partie de ce siècle qu'on leur a substitué des parquets de bois, au grand scandale de quelques personnes arriérées.
1 Chez Molière, la tapisserie de verdure de Flandres est estimée 8001. (E. Soulié, p. 270.) — il y a des tapisseries de Flandre à grands personnages dans la chambre de Dulin, architecte, à Paris, en 1751. (Nouvelles Archives de VArt français, 1884, p. 134.)
2 Mercier (I, 2)0) se plaint de la magnifu-cnce surabondante et déplacée qu'on a donnée à certains meubles, notamment aux lits.
3 Observations in a Journey io Paris, 1777, I, 91.
Les progrès du confortable, qui eurent lieu au dixseptième siècle, donnèrent plus d'importance à la propreté et par conséquent à la toilette. On sait que Louis XIV se contentait de se laver les mains avec quelques gouttes d'esprit de vin ; pas plus à la cour qu'à la ville, on ne sentait le besoin des ablutions ; les bains étaient à peine usités, et dans les classes supérieures, il n'était guère question d'ustensiles de toilette, qui étaient souvent placés dans un cabinet adjacent à la chambre. Sous Louis XV, dans les grandes maisons, les cabinets de toilette furent de plus en plus soignés, et la somptuosité s'introduisait jusque dans les garde-robes ^ La parure, la peinture même du visage étaient devenus un art, et les dames de qualité recevaient des visites, pendant qu'on les frisait, qu'on les attifait et qu'on leur mettait du rouge. Il y avait dans les corbeilles des riches mariées des coffrets garnis d'ustensiles de toilette en vermeil et en argent. Il était rare d'en trouver de semblables chez les bourgeoises. Cependant on aurait pu rencontrer, en 1727, chez la femme d'un conseiller au bailliage, une toilette de damas bordée d'un galon d'or, accompagnée d'un miroir et d'autres garni-
1 Précis de la vie privée des Français, p. 180. — Chez le peintre Hyacinthe Rigaud, dont la chambre est meublée comme celle de bourj^eois à leur aise, le cabinet de toilette est orné de plusieurs miroirs et de «couronnes de bois doré » sur lesquels sont posés « une jatte de porcelaine de couleur et un petit pot à l'eau. » {Ini\ de 1742. Nouvelles- Archives de l'Art français, 1884, p. 49.)
tures; les toilettes, entourées d'étofTes à bordure festonnée, se remarquent plus fréquemment par la suite dans les chambres bourgeoises, dont elles deviennent un des ornements.
La simplicité, qui prévaut dans la chambre du père et de la mère, existe surtout dans les chambres réservées aux enfants. Là , c'est le strict nécessaire, et l'on n'a pas pour eux, lorsqu'ils sont jeunes, ces recherches de mobilier auxquelles on se laissera parfois aller de notre temps. Les chambres destinées aux hôtes sont mieux décorées ; le sentiment de l'hospitalité, uni souvent à celui de la vanité, se plait à les parer quelque peu. Le nombre de ces chambres, comme de celles des enfants, varie naturellement selon l'importance de la famille et la richesse de la maison. Il en est de même des cabinets, des garderobes, des galeries, qui sont en plus grand nombre que de nos jours. Il y avait autrefois, surtout au temps de la Renaissance , plus de cabinets que de chambres ; c'est le contraire aujourd'hui. Cela vient de ce qu'il y avait moins de foyers, et de ce que la vie de famille était pour ainsi dire commune à tous les membres de la maison, même aux domestiques, comme le feu et la lumière.
Il y avait aussi beaucoup de place perdue dans la distribution intérieure ; les recoins, les antichambres, les placards utilisaient les espaces non employés. Les corps de logis et les appartements étaient reliés entre
eux par des corridors , parfois assez larges pour prendre le nom de galeries. Chez les bourgeois riches, ces galeries sont ornées de panoplies et de tableaux K On peut s'y tenir Tété ; on s'y tient surtout, lorsque les galeries ne sont pas vitrées et qu'elles s'ouvrent comme des balcons couverts sur la cour intérieure '. Les balcons proprement dits, saillants sur la rue, sont très rares, et l'établissement d'un balcon de ce genre, à Limoges, fut regardé au dix-huitième siècle comme un événement ^.
En parcourant les diverses parties de la maison bourgeoise, nous avons passé sous silence les pièces professionnelles , magasin , boutique , étude ou cabinet, où le bourgeois entre en rapport avec le public et se livre au travail dont il tire ses principales ressources. J>fous en parlerons dans les chapitres où nous traiterons des bourgeois, selon leurs diverses professions. C'est que, s'il est dans l'habitation des traits communs qui conviennent à beaucoup d'entre eux, il est aussi des particularités qui s'appliquent aux personnes qui exercent des professions différentes. La diversité qui se rencontre chez les membres de la bourgeoisie se retrouve dans leur demeure, dans leur costume, dans leurs usages, comme elle existe dans le degré de considération et d'autorité dont ils jouissent.
1 Inv. (l'Estienne Le Clerc, 168e. (Arch. jiul. de Aube, n» 1104.) - Les Galeries des anciennes maisons de Troyes, 1883, p. 9, 10. •* J. J. Juge, p. 10.
De même qu'il est souvent difficile de discerner la démarcation qui existe entre le bourgeois et l'homme du peuple, il n'est pas toujours aisé de distinguer le marchand de l'artisan. On peut dire cependant que le marchand n'est pas celui qui vend ce qu'il fabrique, mais qui achète pour vendre ce que l'artisan a fabriqué. Il a une boutique , et point d'atelier; il a des commis, et point de compagnons. Toutefois, on peut ranger dans la classe des marchands les grands fabricants, ceux qu'on appellera plus tard manufacturiers, qui dirigent un nombre plus ou moins considérable d'ouvriers, sans travailler eux-mêmes; pour ceux-ci, l'industrie est plutôt un négoce qu'un métier, car la possession de capitaux importants et les relations commerciales sont plus nécessaires chez eux que l'habileté professionnelle, et surtout que la dextérité manuelle.
L'installation des marchands est aussi plus vaste que celle de la plupart des artisans. Il leur faut sou-
vent de spacieux magasins. En outre, leurs appartements de famille sont plus nombreux et mieux meublés , et c'est par là surtout que l'on peut reconnaître qu'ils appartiennent à la bourgeoisie. Leurs maisons sont de diverses sortes, comme celles des bourgeois ; la plupart, étroites et hautes avec une boutique au rez-de-chaussée ouvrant sur la rue ; quelques-unes plus vastes et munies d'une porte cochère, qui communique avec une cour intérieure où se trouvent les magasins. C'est dans les premières de ces habitations que demeurent les détaillants, les marchands qui font un modeste commerce ou qui restent fidèles aux habitudes simples de leurs pères ; dans les secondes résident, surtout à partir de la fin du dix-septième siècle, les riches négociants qui tiennent souvent le haut du pavé dans la ville.
Dans les maisons à pignon, on pouvait, il est vrai, rencontrer des marchands prospères et considérés K On en aurait rencontré surtout au commencement du dix-septième siècle, où le luxe ne s'était pas encore répandu dans les classes bourgeoises. C'est
1 La valeur de la maison dépend de sa dimension et de sa situation. Un orfèvre loue en 1620 une petite maison, composée de boutique et cuisine par le bas, de 2 chambres l'une sur l'autre, moyennant 120^ Un marchand louera en 1633 une plus vasle maison, mieux située, avec six chambres en deux étages, boutique, arrière- boutique et cuisine, moyennant 350^. Cette maison, qui appartenait aux Colbert, fut vendue 9,000^ en 1654. A la même époque^ un avocat loue sa maison 100^ un contrôleur des greffes également 100'. (Arch. de l'Aube, E. 84.)
ainsi qu'en pénétrant dans la maison du négociant troyen Jean Gouault , dans la l^outique , le magasin et la cuisine qui en occupaient le rez-de-chaussée, on n'aurait pas pu soupçonner la valeur des marchandises qu'il y conservait, l'importance de ses propriétés, le nombre de ses créances et des sommes d'argent qu'il gardait dans ses coffres. De solides fortunes s'amassaient dans ces demeures de modeste apparence, où s'était fondé un commerce important. Celui-ci s'inféodait pour ainsi dire à la maison; les marchands ne pouvaient désormais déplacer leur enseigne sans nuire à leur boutique, et ne quittaient celle-ci qu'en quittant le négoce K
Ce qui distingue aussi le marchand de l'artisan, c'est que le commerce du premier n'est pas limité comme l'industrie du second. Un boulanger ne peut pas vendre certains gâteaux; un pâtissier ne peut pas vendre de pain ; le coutelier ne peut pas vendre d'éperons, ni l'éperonnier de couteaux ; on pourrait multiplier les exemples de ce genre. Mais il suffit d'être marchand, et surtout marchand mercier, pour mettre en vente tout ce que l'on veut. Jean Gouault. dont je parlais tout à l'heure , n'est pas seulement fabricant et marchand de papier; on peut trouver chez lui des étoffes , de la mercerie , de l'épicerie , des tableaux, voire même des livres ; on peut y ache-
1 A. Puech, Une Ville au temps jadis, p. 154, 155.
ter de la serge , de la toile , du camelot , des tapis de velours , des passements de tout genre , des rubans, des gants, des jarretières; des ceintures de broderie ; des carreaux de tapisserie et des pièces de canevas « trassé de sayette ». Il garde aussi chez lui plus de soixante tableaux, de différentes dimensions, peints à Thuile sur bois ou sur cuivre, qui pour la plupart viennent des Flandres ou de Hollande ; il tient aussi un assortiment de muscade, de cassonade, de gingembre et de savon. En relations suivies avec Paris , Rouen , Lille , Amsterdam et Rotterdam , Jean Gouault fait venir de ces différentes villes les marchandises diverses dont il saura trouver le placement ' .
Nous trouvons la même variété chez un marchand de Saint-Sever en 1566 '. On se croirait dans une sorte de bazar, en y trouvant des étoffes de tous genres, avec des boucles, des éperons, des papiers, des livres, des dagues, des lunettes , des épices. On éprouve le même sentiment dans la boutique d'un marchand de Clermont au dix-septième siècle -^ Les apothicaires de Nîmes, vers la même époque, sont à la fois épiciers, liquoristes, confiseurs et parfu-
1 Voir Un Marchand de province sous Henri IV, p. 4, 5,
2 Taiiière, Revue des Sociétés savantes, 7^ série, 1. VI, p. 229.
•^ Bull, de l'Académie de Clennont-Fevrand, 188'i. Les prospectus de marchands des deux derniers siècles nous en fourniraient d'autres preuves.
meurs. Ils vendent au besoin de la chandelle et du fard 1.
Il est à remarquer que c'est dans les petites localités et aux époques les plus éloignées que l'assortiment des marchands est le plus varié. Dans les grandes villes, à Paris surtout, le commerce de détail tend à se spécialiser. On y voit rarement, comme dans les bourgs et certaines villes, des marchandises de nature disparate réunies dans la môme boutique -. Cependant certains merciers, comme on les appelle, font exception. Tel était par exemple Lazare Duvaux, donif on a publié le curieux livre de comptes; qualifié de mercier, d'orfèvre, de bijoutier, de joaillier, il vendait des objets précieux de tout genre , pendules, lustres et bras en bronze ciselé et doré , meubles de laque, de bois de rose ou d'amaranthe, porcelaines de Vincennes et de Saxe, et mille objets d'art et de curiosité que se disputaient les princes et les financiers -K Tel était le Petit Dunkerque , près du Pont-Neuf, « qui renfermait un magasin curieux de marchandises françaises et étrangères, et de tout
1 D"^ A. Puech, Les Pharmaciens d'autrefois, Mémoires de l'Académie de Nîmes, 1879, p. 294, 344.
2 Cependant le progrès consiste souvent à faire en grand ce qu'autrefois l'on a fait en petit. Actuellement, dans les grands magasins de Paris, on vend des marchandises de toutes sortes, comme chez les petits détaillants d'autrefois.
'■' Courajod, Le Livre- Journal de Lazare Duvaux, 1873, t. I, p. LXX et suiv.
ce que les arts produisaient de plus nouveau i. » Peu à peu la boutique s'est modifiée, si le négoce est resté le même. Tout d'abord, il faut distinguer le commerce d'utilité du commerce de luxe. Les épiciers ne cherchent pas à embellir leurs magasins, parce qu'ils savent que leur clientèle vise au solide plutôt qu'au brillant. Ils étaient pourtant, en 1636, les plus riches des six corps de marchands de Paris , si l'on en juge par l'offre de 16,000 francs qu'ils firent pour l'entretien d'hommes de guerre, tandis que les drapiers et les orfèvres ne donnaient que 6,000 livres-; mais leurs marchandises restaient abritées dans des boutiques sombres où les progrès du luxe ne pénétraient point.
Qu'était-il besoin de luxe en effet pour amasser, comme le faisait un marchand épicier de Troyes en 1711, des balles de 422 livres de poivre, des tas de bois d'Inde, des savons de Rouen et d'Alicante, 180 barils de noir d'Espagne, des tonnes de harengs de Dieppe et un « rambourg de saumons ? » D'autres marchandises 3 sont placées sur des rayons, dans des
1 Adresse imprimée du Petit- Dunkerque, reproduite dans P. Lacroix, le XVIir siècle, p. 232. —Éd. Fournier, Hist. du Pont-Neuf, t. I, p. 270 à 274.
2 Saint-Joanny, Registres des délibérations des marchands merciers de Paris, p. 242, 243.
'•^ 1 tonneau de sandales, pesant 462^ à 22' le cent, 56^ de grabot, 38 1^ de sucre à 18' la livre, 2^ et demie de café à 55' la livre, 23 caisses de pipes communes à 18^ la caisse, 6' 1/2 d'iris dorent, 3' 10^ 2^ l/2d'anis
u boites à mettre épicerie » nommées galons. Mais les clients ne font pas défaut; ce qui atteste leur nom})re^ ce sont les six paires de balances qu'on aperçoit derrière le large comptoir; ce sont les 300 francs en argent monnayé que le marchand serre dans son tiroir.
Ce ne sont pas ceux qui vendent des objets de luxe qui sont toujours les plus riches ; la clientèle des bourgeois et des gens du peuple est la plus nombreuse et paie souvent comptant, ce que ne font pas d'ordinaire les gens de qualité. Je pourrais citer comme exemple un gros marchand chaudronnier en 1700. Ses magasins regorgent de poêlons, de bassinoires, de « croquemards, » d'arrosoirs de cuivre ; il en a pour 8,721 francs. Les marmites de métal, les alambics , les réchauds de fer et de cuivre , les cuillers à queue sont entassés à côté de pièces de cuivre et de mitraille rouge. Bref, l'inventaire de ses marchandises s'élève à près de 13,000 francs, tandis que celui de sa fortune entière en dépasse 28,000 1.
On trouvera plus de luxe au dix-huitième siècle dans les boutiques des apothicaires. Celles-ci s'étaient transformées avec les progrès de l'industrie.
à la reyne, 25^, 3^3/4 sucre dorgeà 15* la livre, 31^ de candi blanc à 20s, 1 livre 3/4 de chocolat à 30' la livre, etc. etc. (Inv. de Jean Chevry, 1711. Archives judiciaires de l'Aube, n^ 1180.) * Inv. d Edme Cornet. Arch. judic. de l'Aube, n^ 1223.
En 1619, un riche apothicaire, comme Sébastien Sorel, de Troyes, conserve ses drogues dans vingttrois boites de sapin et soixante-deux boites rondes. Les sirops sont contenus dans des chevrettes de poterie de Lyon ; il y a aussi une trentaine de pots de terre de Lyon, grands et petits. Les onguents et les pilules sont dans des pots d'étain. On peut également signaler 21 chevrettes d'étain et « un emplastrier à seize chambres avec emplastres. )> Plusieurs de ces objets sont placés « dans une grande et une petite monstre de bois servant à estaler, fermant à deux guichets. » Une layette à deux guichets sert « à mettre espices. » Enfin, l'on remarque çà et là dans la boutique, deux comptoirs, un banc servant de coffre, deux-grandes armoires de chêne, des mortiers grands et petits de cuivre et de marbre , un grand fourneau de cuivre et une paire de grandes balances attachées par une agrafe de fer à la poutre du plafond 1.
Il n'en est plus de même au dix-huitième siècle, chez un apothicaire de Saint-Denis. Les pots et les bocaux de faïence et de verre remplacent les boites de bois et les chevrettes d'étain. La boutique est garnie en grande partie d'armoires cintrées, prises dans la boiserie, ornées de sculptures, accompagnées
i Un Apothicaire de province sous Louis XIII, Réforme sociale du 15 mai 1884, p. 461.
de tablettes et de tiroirs ^ Tout indique plus d'élégance et de propreté. Et cependant, la fortune de Tapothicaire du temps de Louis XÏIl était de beaucoup supérieure à celle de l'apothicaire du temps de Louis XV. Mais le luxe s'était déplacé ; et la recherche que le premier réservait pour ses appartements intérieurs, le second l'appliquait à sa boutique. On tenait à paraître davantage, à plaire aux yeux et à séduire l'acheteur par la décoration extérieure.
C'est à Paris surtout que ce luxe s'était développé. La boutique d'apothicaire de M. Geoffroy, en 1698, avait un aspect de grandeur qui frappait les visiteurs. On y pénétrait par une porte cochère ornée de niches où se trouvaient de grands vases de cuivre. Les salles étaient ornées d'énormes vases et de mortiers de bronze, qui servaient autant pour la parade que pour Tusage. Les drogues et les préparations étaient renfermées dans des armoires placées tout autour de ces pièces, où le maître apothicaire recevait les savants étrangers avec beaucoup de politesse-.
1 Inv. de 1731. Archives nationales, Z' 4120. — Les drogues de cet apothicaire ne sont estimées, par deux chirurgiens jurés, qu'à la somme de 43^. Il y a 114 pots et 75 petits « bocalles, » presque tous vides. Citons parmi les remèdes énumérés, des « mirobolans », de l'Iiuile de scorpion, de la litarge d'or, de Télixir de propriété, de l'eau ystérique, etc. On peut comparer ces inventaires d'apothicaire avec celui qui M. Puech a publié pour le XVIP siècle. {Les Pharmaciens d'autrefois à Nimes, Mémoire de VAc. de Nimes, 1879, p. 306, 360 à 363.
- Voyage de Lister à Paris en 1698, traduit par E. de Sermizelles, p. 212.
Voyez aussi le beau magasin de tapissier que nous montrent les Planches de Y Encyclopédie. Glaces, meubles, tentures sont suspendues aux murs; plusieurs femmes cousent ou taillent des étoffes , tandis qu'un garçon descend un matelas par un large escalier, qui relie les étages supérieurs au rez-de-chaussée. Voyez surtout le magasin de tableaux de Gersaint, dontWatteau n'a'pas dédaigné de peindre l'enseigne ^ .
Sicile a rarement des proportions de ce genre, la boutique s'élargit; comme ailleurs, la lumière y pénètre à flots; l'étalage, déjà regardé comme un art, du temps de La Bruyère, fait encore de nouveaux progrès. Surtout lorsque le duc d'Orléans eut fait construire les galeries du Palais-Royal, on admire dans les boutiques qui les garnissent « des marchandises élégantes, précieuses, arrangées et étalées avec art-. » On peut les apercevoir à travers les fenêtres élargies, munies de carreaux de vitres, qui, s'ils ne peuvent rivaliser avec nos glaces sans tain, ne font pas regretter les verres enchâssés dans du plomb ou les baies dépourvues de châssis vitrés d'autrefois 3.
1 Paul Lacroix, XVIII^ Siècle, sciences et arts , p. 291.
2 Lettres d'Edméede B... (M-^'cde Boudon), 1791, p. 10.
3 Précis de la vie privée des Français, p. 135. — Quelle différence entre ces boutiques du Palais-Royal et celles des galeries du Palais, qui avaient eu longtemps la vogue, et dont les étalages ressemblaient quelque peu à ceux des foires ! Voir sur ces galeries une jolie gravure d'après Gravelot, en tète delà Galerie du Palais de Corneille (éd. 1765, XI, 223); et le Voyageur fidèle j 1716, p. 26 à 28.
A l'approche du nouvel an, les boutiques deviennent autant de foyers de lumière, où les plus belles dorures se confondent avec les plus vives couleurs'. L'aménagement intérieur est de plus en plus recherché. Regardez la jolie boutique de fourreur que nous montrent les Planches de \ Encyclopédie. Une glace élégante, à bordure sculptée, s'élève derrière le comptoir; un poêle de faïence chauffe la pièce, entourée de rayons sur lesquels sont rangés des cartons ronds contenant des manchons; le jour pénètre par une large devanture vitrée-. Ce n'est plus la boutique du moyen âge ; c'est déjà le magasin moderne.
La magasin du marchand en gros n'avait pas besoin de cette apparence de coquetterie. Elle était également iautile à ces vieilles maisons dont l'enseigne justement connue et la réputation, établie depuis longtemps, suffisaient à attirer les clients. Dans ces magasins, ce que l'on recherchait avant tout, c'était le nombre et la qualité des marchandises. Si l'on avait pénétré en 1704 chez un de ces négociants, on eût été surpris de la quantité de pièces d'étoffes de drap, de serge, de droguet, de froc que contenait
^ Paris en miniature d'après les dessins d'' un nouvel Argus, 1784,
2 Reproduit dans leXVIII^ Siècle, avec la boutique d'une marchande de poterie d'étain, d'après Cliristoph Kilian, et la boutique d'une marchande de modes (p. 233, 236, 237.) Un « clinquaillier » de Saint-Denis tient en 1728 17 manchons de chevreau et 13 de marmottes, estimés ensemble 52^ (Archives nationales, Z- 4120.)
son magasin. Serges de Berry gris blanc, musc et gris, serge d'Aubigny, serge de Romorantin, de Falaise, de Saint-Lô; il y en a pour 5,000 ^ ; frocs de Bolbec, de couleur grise, musc ou café; il y en a pour 8,000 ^; sans compter les draps de Château-Renard, de Rouen, de Lisieux et de Vire. Le magasin ouvrait simplement sur la rue ; mais on savait qu'il était tenu par un membre d'une des meilleures familles de la ville et que ce négociant était aussi propriétaire dune maison seigneuriale dans les environs ^
Chez lui, la salle de réunion est située entre le magasin et la cour. Chez les marchands détaillants, ce que l'on appelle la salle ou l'arrière-boutique est souvent à la fois la cuisine et la salle à manger^. La chambre à coucher est au premier étage sur la rue. L'ameublement, la décoration sont à peu près semblables chez les petits et les gros marchands, avec la différence que la richesse peut apporter à la qualité des meubles et des tentures. Trois choses surtout distinguent le mobilier du marchand de celui de l'artisan : la tenture qui est de toile peinte ou de tapisserie de Rouen oudeBergame; l'argenterie, qui comprend d'ordinaire plusieurs couverts d'argent, sans compter les écuelles, les tasses et les aiguières; les sièges,
^ Inv. de 1704. (Archives jud. de l'Aube, n" 1201.)
2 Voir une vignette de la Vie de mon père, de Rétif de la Bretonne, II, p. 112, représentant une arrière-boutique, qui n'est pas sans élégance.
en grande partie rembourrés et garnis de tapisserie. Les miroirs ont souvent la dimension de glaces; mais, en somme, l'aspect général de Finstallation intime est celui des intérieurs bourgeois et n'en diffère pas assez pour qu'il soit nécessaire de le décrire spécialement ^
Quelques marchands peuvent aimer les arts, avoir des tableaux de maître dans leur salle ou leur galerie. J'en trouve chez le marchand de toiles Etienne Le Clerc, àTroyes;il a hérité quelques tableaux de maître de son père ; il en a acheté d'autres ; mais les amateurs sont rares parmi les négociants, comme dans toutes les classes-.
Dans les grandes villes de commerce où la richesse était parfois considérable, les négociants, surtout au dix-huitième siècle, mettaient leur gloire à attester leurs succès par la grandeur et l'élégance de leur habitation. A Troyes, les beaux hôtels de la Renaissance ont été construits par des familles, qui s'étaient enrichies parle négoce, mais dont les chefs avaient acheté des charges de magistrature et des terres nobles; au dix-huitième siècle, ce sont des
^ La chambre du mai'chand de soieries dont parle Rétif dans la Vie de mon père, a d'élégantes boiseries, une alcôve drapée, un paravent, une table à jouer, etc.
2 Inv. de 1648 et de 1686. Arch. judic. de l'Aube, n"^ 1230 et 1104. — M. Bonnaffé, dans son Dictionnaire des amateurs français au XV fp siècle, cite plusieurs marchands collectionneurs à Paris , à Lyon, à Bordeaux, à Rouen, à Toulouse, etc.
marchands encore en exercice qui élèvent quelques vastes maisons, d'une architecture distinguée et d'une distribution bien agencée. L'ambassadeur vénitien Lippomano remarquait au seizième siècle que les marchands, malgré leur prospérité, n'avaient que des maisons de bois ou de mortier, parce qu'ils aimaient mieux amasser que construire. Quelques superbes maisons, comme celle de Jacques Cœur, à Bourges, comme celles de certains marchands d'Amiens^, s'élevaient pourtant dans nos villes. Plus tard, Marseille, Bordeaux, Nantes, Tours se couvrent d'élégants hôtels bâtis par des négociants. Les quais de Nantes se garnissent d'hôtels dont les façades sculptées, les balcons décorés de riches ferrures, les fenêtres cintrées entourées d'ornements allégoriques attestent l'opulence des riches négociants qui les ont construites, au dix-huitième siècle-. On pourrait citer à Marseille le château Borelli, à Bordeaux la maison du marchand de vins Bethmann, qu'on jugeait assez belle pour recevoir l'empereur Joseph IP. Le manufacturier Van Bobais possédait â Abbeville, à côté de ses superbes manufactures, une maison et un jardin remarquables; ses écuries contenaient six chevaux de carrosse et autant de main ; on disait « qu'il vivait
1 Pages, Souvenirs, II, 180.
- Magasin pittoresque, 1884, p. 68, 69.
^ L. Perey et G. Maugras, Les Dernières Années de madame d'Épinay, p. 589 à 591.
très commodément, ayant toujours quelque compagnie chez lui ' . » Citons aussi à Tours la vaste habitation d'un fabricant de damas en façon de Gènes, dont le large escalier, la superbe galerie, les jardins admirablement disposés, la salle de comédie faisaient la surprise et l'admiration des étrangers 2.
Les maisons de ce genre, dont on pourrait multiplier les exemples, étaient à coup sûr exceptionnelles et ressortaient en vif relief sur la masse des habitations des marchands; mais elles attestaient l'importance de plus en plus grande que prenaient le commerce et ceux qui en faisaient leur profession, au fur et à mesure que les mœurs se modifiaient dans un sens égalitaire.
La situation sociale du marchand s'était lentement améliorée. Jamais en France, les négociants n'avaient été tout-puissants comme les patriciens de Venise et de Gènes. Quelle qu'ait été la haute fortune d'un Jacques Cœur, on ne saurait rencontrer dans notre histoire des familles opulentes comme celles des Fugger, dont le chef, recevant Charles-Quint dans son palais d'Augsbourg, allumait dans la chambre de Fempereur un fagot de cannelle avec une reconnaissance de
1 A. de Boislisie, Mémoires des intendants, I, 642. ^ Lettres de M^^e de G**^, 1787, p. 21 à 26.
800,000 florins souscrite par ce dernier. Cependant, dès le dix-septième siècle, les négociants étaient considérés, parce que l'argent affluait entre leurs mains, et que l'argent devenait une puissance, beaucoup plus qu'au moyen âge où l'on peut dire que le fer dominait. Colbert, fds de marchand^ fit aussi beaucoup pour donner de l'importance dans les villes à la classe à laquelle il appartenait par ses traditions de famille et sa naissance. Malgré les fluctuations et les crises que subit le commerce, il ne cessa de se développer depuis cette époque. « Le moyen ordre, écrit Voltaire dans son Siècle de LouisXIV, s'est enrichi par l'industrie. Les gains du commerce ont augmenté. Il s'est trouvé moins d'opulence qu'autrefois chez les grands et plus dans le moyen ordre, et cela même a mis moins de distance entre les hommes. Il n'y avait autrefois d'autre ressource pour les petits que de servir les grands; aujourd'hui l'industrie a ouvert mille chemins qu'on ne connaissait pas il y a cent ans ^ . » Vers la même époque, l'avocat Barbier disait que « les artisans aisés et les marchands riches sont sortis de leur état. Ils ne se comptent plus au nombre du peuple; et en effet, dans une ville comme Paris, il y a différence à faire entre le peuple qui est innombrable et le bourgeois- ». Un autre écrivain dira en
1 Sièclede Louis XIV, chap. XXX.— Taiiie, V Ancien régime, p. 402. - Barbier, Journal, IV, 19.
1766 : « Depuis le ministère de Fleury, la nation française s'est entièrement livrée au commerce, à la finance, aux colonies ^ Tous les gens d'affaires et les négociants s'enrichissent... les financiers par leur prodigalités et leur luxe ont attiré aux richesses une considération excessive-. ))Et le même écrivain déplorait le sort précaire de Fofficier si on le comparait à celui du négociant. C'est pour la même raison que l'abbé Coyer, dans son livre de la Noblesse commerçante, voulait ouvrir une source de richesse et de travail à la noblesse oisive et pauvre, en demandant qu'elle pût se livrer au commerce sans déroger 3.
Ce qui jetait une certaine défaveur sur le négoce, c'est que dans les idées du moyen âge, qui avaient persisté, il n'y avait de vraiment noble que le métier des armes. Le commerce, dominé parla force, avait du parfois recourir à une sorte d'humilité cauteleuse pour se faire bien venir des puissants, à la tromperie pour réussir dans ses entreprises^. La ruse est un vice
^ Comme Étal commercial, dit un étranger en 1789, la France vient immédiatement après l'Angleterre et la Hollande. (Zimmermann, A Political Survey ofthe présent state of Europe, 1181, p. 256.)
'^ Delà Désertion, par M. D***, 1766, p. 22, 23.
^ La Noblesse commerçante, 1756, et divers opuscules sur la même question, publiés par le même de 1756 à 1758, formant 4 vol. in-12.
^ Les prédicateurs du moyen ûge dénoncent avec force les tromperies des marchands. (Lecoy de la Marche, Les Classes populaires an XVI IF siècle, le Correspondant, 25 novembre 1884, p. 685.) Cependant dans la comédie de maître Patelin, ce n'est pas le marchand de drap qui est le trompeur; c'est lui qui est h dupe.
du faible ; le fort en est exempt, parce qu'il n'a pas besoin d'en user. Aussi est-on disposé à accuser les marchands de mauvaise foi. « Quelle usure et quelle volerie n'y a-t-il pas dans les boutiques! » s'écrie l'abbé de Marolles ^ sous Louis XIV. « L'on ouvre et l'on étale tous les matins, dit aussi La Bruyère, pour tromper son monde et l'on ferme le soir après avoir trompé tout le jour... Le marchand fait des montres pour donner de sa marchandise ce qu'il a de pire ; il a le cati et les faux jours afin d'en cacher les défauts... il la surfait pour la vendre plus cher qu'elle ne vaut; il a des marques fausses et mystérieuses... un mauvais aunage, pour en livrer le moins qu'il se peut ~... » C'est là l'opinion courante des gens de qualité du temps de Louis XIV. Ceux-ci ne paient les marchands ni vite, ni régulièrement, et ils disent que les marchands les volent. La duchesse de la Ferté obligeait ses fournisseurs à jouer avec elle : « Je les triche, disait-elle, mais ce qu'ils me volent 3. »
Il ne faudrait cependant pas juger de tous les marchands d'après la satire de La Bruyère, et surtout d'après l'impertinente parole de M™° de la Ferté. Sans doute, on pouvait dire, dès le seizième siècle, que
1 Mémoires^ éd. 1755, II, 371.
2 Les Caractères, éd. Servois, I, 259, 260. — Remarquons que La Bruyère appartient à une famille de gens de loi, et que ceux-ci ont toujours été disposés à médire des marchands.
3 Baudriilart, Histoire du luxe, IV, 156.
« les Français, dans le commerce, ne tiennent pas scrupuleusement leur parole ^ » ; on pouvait reprocher aux marchands de surfaire, et de mettre le client dans la nécessité de marchander. Sous Louis XIII, la femme d'un marchand demande 8 liv. d'une pièce de drap qu'elle finit par céder pour 5. Plus tard un marchand fera un objet 6 liv. , jurera sur sa conscience qu'il ne gagne que 3 sous sur cet objet, et un instant après le laissera pour 4^ 10 ^ ^. Un guide anglais conseille de toujours marchander à Paris, d'offrir un tiers de ce qu'on demande , avec la certitude de payer plus que l'objet ne vaut ^. Mais quelle que soit la tendance à vendre le mieux qu'il soit possible par des moyens qui ne sont pas toujours avouables, il y a une certaine honnêteté qui est absolument nécessaire dans le commerce, si l'on tient à retenir ses clients. ]VP^ Roland, dit en parlant de son père, qui faisait un certain négoce : « Il avait beaucoup de ce qu'on appelle honneur ; il aurait bien fait payer une chose plus qu'elle ne valait; mais il se serait tué plutôt que de ne pas
^ Relations des Ambassadeurs vénitiens, II, 569.
- Pedoue, le Bourgeois poli, 1631, var. hist.,iX, 164 à 168. — Smollett, Travels ihrough France and Italy, I, 100.
3 The gentleman s Guide, 1787, p. 77. — Une pièce de 1682, Arlequin lingère du Palais, contient le dialogue suivant : Combien en voulez-vous? — Elle vous coûtera dixécus, sans vous surfaire. — Dix écus! — Ouy, Monsieur, c'est en conscience, je n'y gagne qu'une livre par sol. — Tenez, voilà un écu sans marchander; ne me laissez pas aller ailleurs. — Ça, ça, prenez-le... {Théâtre italien de Gherardi, I, 69.)
acquitter le prix de celle qu'il avait achetée K » L'ostentation d'une certaine probité, suivant La Bruyère, est un moyen de s'enrichir. On réussit également par l'empressement avec lequel on reçoit les acheteurs, par l'art de leur présenter la marchandise , de la faire valoir et de la faire prendre.
« Si vous venez à Paris, écrit un Sicilien, gardezvous de mettre le pied dans les boutiques où l'on vend les choses inutiles; d'abord que le marchand vous a fait la description de ses marchandises avec plusieurs paroles précipitées, il vous flatte et vous invite insensiblement et avec beaucoup de révérences à acheter quelque chose, et à la fin il parle tant qu'il vous ennuyé et vous étourdit. Quand on entre dans sa boutique, il commence par vous montrer tout ce qu'on ne veut pas, faisant voir ensuite ce qu'on demande ; et alors, il dit et fait si bien que vous dépensez tout votre argent , en prenant la marchandise qu'il vous donne pour plus qu'elle ne vaut-. » C'est à ces séductions du langage, dans lesquelles excellait le marchand, et surtout la marchande de Paris , que faisait allusion Montesquieu, lorsqu'il disait que « les boutiques sont tendues de filets invisibles où vont se prendre tous les acheteurs ^ ». « Des sirènes enchanteresses, dit un autre observateur, pla-
1 Mémoires, éd. Barrière, p. 34.
2 Saint-Evremoniana , p. 275, 276.
•^ Lettres persanes, lettre LVIII.
cées à dessein aux deux cotés de nos boutiques et de celles des marchandes de modes, attirent le monde par une physionomie prévenante , des regards flatteurs et des propos agréables ^ ». On s'en tirait pourtant quelquefois à bon marché. « Une jeune marchande cajole un homme une heure entière, disait aussi Montesquieu, pour lui faire acheter un paquet de cure-dents-; » Si l'on ignorait l'expression moderne : ((■ Faire l'article, » on en connaissait bien la pratique. Il y eut une réaction vers la fin du dix-huitième siècle contre l'abus de vanter et de surfaire la marchandise. M'^^Hester Piozzi, qui vint à Paris en 1784, trouve les marchands bien moins empressés que ceux de Londres. Ils se contentent, suivant elle, de présenter quelques étoffes, en disant : Choisissez; puis ils prennent leur tabatière, et baillent à votre nez si vous ne choisissez pas assez vite^. Pour faire cesser les marchandages quelquefois plus injustes que les prétentions des vendeurs ^, on s'avisa, dans certains magasins , au Palais Royal par exemple , d'inscrire d'une manière apparente le prix de chaque objet qui y était exposé. « C'est là surtout, écrit une provinciale, qu'il n'y a point à marchander^. »
' Saiat-Foix, Essais historiques sur Paris, éd. 1767, II, 200. ■^ Lettres persanes, LVIII.
^ Hester Lynch Piozzi, Observations and réfections in a Journey through France, I, 14.
'^ Pedoiie, le Bourgeois poli, 1631, dialogues 111 et VI. ^ Lettres d'E... éede B... w..., p. 11.
Mais le prix fixe n'empêchait pas de faire valoir la marchandise. D'ailleurs, que ferait la marchande dans sa boutique? 11 est si légitime qu'elle désire vendre, il est si naturel qu'elle veuille gagner. La boutiquière parisienne d'ailleurs a une certaine affabihté native, qui s'exercera même sans un but intéressé. Telle est la jeune marchande de gants, si avenante, si polie, dont parle Sterne, et auprès de laquelle le mari présente une figure si effacée. C'est que les boutiquières ne sont pas à plaindre ; Mercier les trouve plus heureuses que les femmes des gens de loi, qui s'ennuient et n'ont pas le maniement de la caisse. « L'épouse d'un marchand d'étoffes, d'un épicier détailleur, d'un mercier, dit-il, a plus d'écus pour ses menus plaisirs que l'épouse d'un notaire n'a de pièces de douze sous... Les boutiques de Paris recèlent les femmes les plus gaies, les mieux portantes et les moins bégueules. » Elles n'en veillent pas moins sur leur ménage et n'en sont pas moins assidues à leurs devoirs K
En province surtout, elles étaient les auxiliaires les plus utiles et les plus assidues de leurs maris. On ne voit, disait-on à Orléans, que filles et femmes
^ Tableau de Paris, IX, 174 à 177. L'aimable roman de Marivaux, la Vie de Marianne, nous fournit un type de marchande de Paris, plus vulgaire, mais non moins vrai, dans le personnage de M"*'' Dutour. C'est une femme loquace, qui a le cœur sur la main, et qui appartient à la petite bourgeoisie qui confine au peuple.
LES MARCHANDS. Or»
dans les 'comptoirs, dans les boutiques, aimant, chiffrant, écrivant. A Rouen, femmes, filles, enfants, tous s'occupent du commerce. Les mères et même de jeunes filles tiennent les livres de compte et font lu correspondance '. A Bordeaux, il y avait, au siècle dernier, des maîtresses de tenue de livre, qui enseignaient de nombreuses élèves recrutées parmi les filles de négociants -. AuPuy, ce sont les femmes qui dirigent la fabrication et la vente de la dentelle; dressées par leurs mères à l'économie la plus sévère et à la pratique du négoce, les jeunes filles du Puy avaient une réputation méritée de sagesse et d'habileté, qui les faisait rechercher en mariage par les négociants de Lyon ^.
C'était surtout en province que Texistence de la marchande était la plus régulière et le plus à Tabri de la médisance. Elle participait des mœurs plus sérieuses, de la vie calme des petites villes. Certaines maisons de commerce, surtout parmi les plus importantes, se faisaient remarquer par leurs habitudes d'ordre, de stricte économie, de travail assidu. Telle était la maison Bethmann, à Bordeaux, où l'on se levait à 6 heures du matin pour travailler jusqu'à 8 heures du soir. Aussitôt après le souper, les commis, qui étaient souvent des jeunes gens de bonne
^ Marlin, Voyages en France, t. I, p. 14i, 282.
2 Bernadau, Hist. de Bordeaux, de i&lH à 183G. p. 46t.
3 Paul Le Blanc, Variétés historiques et biographiques, p. 19.
faiiiille bourgeoise, étaient tenus cF aller se coucher; Bethmann n'avait pas moins le souci de leur travail que celui de leur moralité •; au besoin on leur faisait balayer le comptoir et descendre les chandelles. Tel était dans la même ville le négociant Texier, qui disait, en 178'i, à un de ses hôtes, en le promenant dans ses cliaix: « J'ai ici, depuis trois sous jusqu'à six francs la bouteille 14,000 pièces de vin qui ne doivent pas un écu, et dont la vente ne m'inquiète pas plus que si je n'avais de cette denrée que la charge d'une barque de quinze à vingt tonneaux. » Malgré sa richesse, la maison de campagne, où Texier recevait ses amis, était plus remarquable par sa propreté que par son luxe. On n'y jouait point; mais on y vivait avec beaucoup de fortune, sans lésine et sans prodigalité -.
C'étaient là les deux écueils de la vie des négociants. Les uns, grisés par leurs succès, ne pensaient qu'à dépenser ; les autres, absorbés par leur commerce, ne songeaient qu'à thésauriser. A Rouen, par exemple, ils ne sortaient pas de leurs magasins et de leurs comptoirs -K A Montpellier, aussi actifs que laborieux, ils travaillaient nuit et jour comme des forçats, et amassaient beaucoup de l^ien pour vivre dans la plus étroite économie. On prétend même que,
1 Pérey et Maugras, les Dernières Années de madame d'Ep'may, P. 284à29'2.
2 Mailin, Voyages en France, t. I, p. 173 à 175. - kl., ibid., t. II, p. 328.
s'ils avaient pu, ils auraient vendu aux étrangers l'air qu'on y respirait '. Ailleurs, ils sentaient la valeur de l'argent, et se glorifiaient de celui qu'ils avaient gagné. « J'ai dans ma boutique, disait un marchand de Reims , la valeur de toutes les charges de conseiller au présidial'. »
Avec les progrès de la fortune, la simplicité d'autrefois tendait pourtant à disparaître. On s'en plaignait sous Louis XIII comme on s'en plaignait plus tard. Déjà les marchands ne portaient plus des petits bonnets faits à la cocarde, des petites saies de draps, « avec une gibecière pendant à côté » ; les marchandes en cotte de cramoisi rouge n'attachaient plus à leur demi-ceint d'argent leurs (( trente- deux clefs » et leurs bourses ; on voyait les premiers en habits de soie et en manteaux de peluche \- les secondes se pavanaient en robes de satin à fleurs et de velours cramoisi ^ Au siècle suivant, Voltaire constatera que c'est surtout sous Louis XIV que le costume des marchands avait fait le plus de progrès. « xUiparavant , dit-il, ils portaient encore de petites robes, lorsqu'ils s'assemblaient et qu'ils allaient chez des ministres; et les plus grands com-
' Relation d'un voyage de Languedoc fait en 1774, par M. Vandebrande, p. 7 et 8.
- Louis Paris, Le Théâtre à Reims, p. 132.
'^ La Chasse au viel grognait de l'antiquité, Daiijou, Archives curieuses, T série, II, 369.
' Les Caquets de V accouchée, éd. Janiiet, p. 199.
merçants étaient alors des gens grossiers... On s'aperçoit aujourd'hui, ajoute-t-il, jusque dans le fond d'une boutique que la politesse a gagné toutes les conditions^. »
Ces progrès du luxe et de la politesse se faisaient plus sentir dans les grandes villes que dans les petites, dans la classe supérieure des marchands que dans la classe inférieure. La manière de vivre des petits détaillants, en effet, se rapprochait beaucoup de celle des gros artisans ; tandis que chez les gros marchands, elle avait de l'analogie avec celle des magistrats et de la petite noblesse . Il y avait aussi entre eux une classe intermédiaire, qui vivait dans l'aisance sans atteindre la richesse, et qui prospérait sans faire parler d'elle. J'ignore si le nombre des faillites était plus considérable autrefois que de nos jours; mais il ne semble pas, sauf dans les moments de crises, qu'elles aient été bien fréquentes. Le commerce avait sans doute ses revers. « Si les négoces apportent des roses, disait un banquier, elles ne vont pas sans épines-. » On accusait aussi certains marchands aux abois de recourir à la banqueroute pour rétablir leurs affaires compromises. La banqueroute aurait été l'émé tique des gens ruinés ^. Mais faillites et banqueroutes étaient l'exception, et la pros-
1 Siècle de Louis Z/F^t. II, p. 162.
- LeUre de Lumagna, 1632. Inv. Arch. Anbe, t. I, p. 55.
^ Le Banqueroutier, Théâtre italien de Gherardi, t. I, p. 465.
LES MARCHANDS. m
périté par le travail était la règle ordinaire. Le luxe des marchands s'affichait surtout à Paris et dans certaines grandes villes, où l'industrie et le commerce maritime avaient pris un grand essor. Un marchand, capitaine de quartier, s'avisa à Paris, sous Louis XIH, d'habiller tous ses soldats de vert pour faire honneur à une demoiselle de la cour, qui avait pris le vert pour couleur ^ On racontait comme une légende qu'à une certaine époque les négociants de Saint- Malô, dans leurs jours de goguette , fricassaient des piastres et les jetaient toutes bouillantes au peuple par les fenêtres-. Mais ce qui était de Ihistoire, et de l'histoire la plus honorable, c'est que les négociants de cette même ville, au moment des désastres de la guerre de la succession d'Espagne, avaient apporté aux pieds du trône trente-deux millions en or pour aider Louis XIV à défendre l'honneur de la France.
Les excentricités des riches marchands doivent être citées comme des exceptions; mais la politesse, l'urbanité des mœurs se répandaient partout. Arthur Young est reçu à Lorient chez un négociant simple et franc, dont la charmante fille le distrait par son chant, qu'elle accompagne sur la harpe 3. Les négociants de Lyon étaient renommés pour leur aménité et leurs bonnes manières. Un voyageur anglais trouve
i Talleiuand des Réaux, Historiettes, éd. Techener, t. II, p. 323. - Cliàloaubriand, Mémoires d'outre-iombe, t. I, p. 272. ^ Voyages en France, t. I, p. 154.
même qu'elles clifFèrent peu de celles des courtisaus de Versailles ^ M""" Piozzi ue tarit pas sur leur hospitalité et leur luxe. Ils étaient tels qu'elle compta communément trente-six plats à diner et vingt-quatre à souper. « Tout était servi en vaisselle d'argent, et tout était magnifique, excepté le linge qui aurait pu être plus beau. Nous n'étions pas très nombreux, continue M"''' Piozzi, de dix-huit à vingt-deux autant qu'il m'en souvient, le matin et le soir; mais les dames jouaient de la harpe, les hommes chantaient gaiement, sinon harmonieusement, après diner. Je n'ai jamais rencontré autant de cordialité de ma vie. ni vu exprimer cette cordialité d'une manière plus agréable et moins fatigante. Ce sont des marchands, m'a-t-on dit, avec qui j'ai vécu ; c'est peut-être pour cette raison que j'ai été plus disposée à recevoir et à rendre leurs politesses-. »
C'étaient aussi des marchands qui tenaient le haut du pavé à Bordeaux et à Nantes. « Les habitants, écrit le jeune Buffon en parlant de Nantes, sont tous marchands, gens grossiers, si méprisés dans notre patrie, mais dont la manière de vivre me parait la plus raisonnée. Ils ne font pas de façons de préférer
1 Moore, Lettres d'un voyageur, 1. 1, p. 122. —A Vitré, les marchands enrichis par le commerce d'outre-mer s'alliaient par des mariages à la noblesse de robe et d'épée. 'De la Brière, /e Correspondant. CXXIII. 953.)
- Hesler Lynch Piozzi, Observations and reflections,\. I. p. 33,
LKS MARCHANDS. 71
un ordinaire à une pistole par tète à un carrosse à six chevaux, et aiment mieux l'abondance dans la bourgeoisie que la disette dans la noblesse ^ » L'existence des nég-ociants de Bordeaux était plus somptueuse encore. Leurs magasins, leurs maisons étaient montés sur un grand pied. Leur table était servie en vaisselle plate, et l'on jouait chez eux gros jeu'. Malheureusement trop de négociants se laissaient entraîner par le goût des plaisirs, et les banqueroutes étaient souvent la conséquence d'un luxe imprudent '^.
Si les mœurs et la sagesse professionnelle interdisaient aux marchands l'étalage d'un luxe excessif, leurs fds s'en dédommageaient, quelquefois même sans mesure. La Bruyère signale l'égarement de certains d'entre eux, qui riches du négoce de leurs pères, se moulaient sur les princes pour leur garde-robe et leur équipage, excitant par une dépense excessive et par un faste ridicule les railleries de toute une ville ^. Cent ans plus tard, on signale encore leur luxe. « Un fils de marchand, un boulanger ont une livrée! Un fds de marchand qui a vendu à l'aune en détail, a une livrée fond vert, un autre fond chamois... Cela faitpitié^I » C'était s'indigner pour peu de chose ; mais
^ Correspondance inédite de Bu ff on, t, I, p. 5. - Arthur Young, Voyages en France, i.l,\^. 81. — Marmontel, Mémoires, p. 268.
3 Marlin, l. I, p. 17i.
^ Caractères, t. I, p. 283.
^ Mon Oisiveté, 1779, t. p. 138.
l'indignation de l'écrivain prouve que le commerce cherchait parfois à rivaliser de luxe avec la magistrature et la noblesse.
Les marchands cédaient à la tendance générale qui porte les hommes à rendre meilleure, à défaut de la leur, la situation de leurs enfants. Ils savaient que si leur profession ne leur permettait pas d'entrer de plain-pied dans la haute société, les mêmes obstacles ne devaient pas se dresser devant leurs fils. Il les faisaient instruire, et plus tard leur achetaient des charges de magistrature et de finance. « Messieurs les iils de marchands et de teinturiers, disait-on en 1779, deviennent trésoriers, secrétaires du roi, magistrats , financiers ou mousc]uetaires ; ils méprisent leur père et son commerce; ils deviennent libertins et impudents ^ » D'autres justifiaient leur élévation par leur esprit de conduite et leur mérite. Est-il besoin de citer l'exemple éclatant d'un Colbert, fils d'un marchand de drap? Que d'autres on pourrait énumérer ! par exemple le président Gilbert, fils d'un marchand de toile-, et Alleaume de Triel, qui fut maître des comptes et maître de la garde-robe de la reine, et dont le père avait vendu des étoffes, à l'enseigne des Rats ■^.
Le marchand lui-même, s'il n'était pas dominé par
1 Mon Oisiveté, p. 360.
- Mémoire pour M. et M'^'Ule Marelles.
•^ Éd. Fournier, Histoire des Enseignes de Paris , p. 261.
le désir extrême de s'enrichir, se retirait souvent des affaires pour acquérir ou remplir une charge honorifique, simplement même pour jouir du repos. « Dès qu'un marchand a amassé un peu de bien, écrivait l'intendant de Berry sous Louis XIV, il ne songe plus qu'à estre échevin, et puis il ne veut plus se mêler d'aucun commerce. » Il en résultait que les marchands en exercice n'étaient pas riches et qu'on croyait qu'il n'y en avait pas trois à Bourges qui eussent plus de 10,000 écus vaillants chacune Dans les villes où il y avait peu d'émulation commerciale, on conçoit que les négociants se fussent reposés aussitôt qu'ils avaient amassé assez d'argent pour assurer leur existence. On avait peu de besoins ; la vie matérielle était souvent à bon compte, et l'on se retirait des affaires avant que l'âge en eût fait une obligation. On pouvait cependant conserver le titre de marchand, qui permettait de jouir de certains droits de la corporation à laquelle on appartenait ; j'ai rencontré, dans les inventaires de Troyes, beaucoup d'individus qui sont qualifiés de marchands et qui ne possèdent cependant aucune marchandise.
Le marchand, en effet, sans occuper une situation sociale élevée, tient déjà son rang dans la société. On ne lui donne plus dans certaines villes -, sous Louis XIII,
1 Depping, Correspondance adm. sous Louis XIV, t. III, p. 7C7. -2 A Nîmes et à Troyes par exemple. (Puech, Mémoires de l'Académie de i\Î7nes, 1880, p. 230. ~ Nicolas Dare, Mémoires.)
le titre de sire, qui le distingue des magistrats et des avocats, qualifiés de monsieur, et des gens de loi, dont le nom est précédé du mot maitre. Au dix-septième siècle, on ne lui donne plus ce même nom de maitre, qui est réservé aux artisans ; c'est désormais un monsieur, et les hommes des classes supérieures même l'interpellent avec ce qualificatif. Voyez, dans les comédies de Molière, M. Josse, M. Guillaume, M. Dimanche K On lui reconnaît aussi le droit d'avoir des armoiries , et D'Hozier les lui blasonnera , au prix tarifé. Ces armoiries, pour un assez grand nombre d'entre eux, ne seront autres que les enseignesde leurs boutiques; c'est ainsi que le contrôleur général Orry, arborera sur son blason le Lion grimpant, qui était l'enseigne de son aïeul \ Les marchands occupent désormais au second rang une place plus ou moins apparente, où la majorité d'entre eux restera et qu'il sera donné à quelques-uns seulement de quitter pour une position plus élevée.
Sans doute les institutions et les mœurs jettent encore une sorte de défaveur sur leur condition. Le terme de marchand est considéré comme synonyme
1 Vamour médecin, Don Juan.
2 La Bruyère, t. II, p. 166. — Menagwna, t. III, p. 350. — Fournicr, Hist. des Enseignesde Paris, p. 261 et 26G. — Le Président de Besons descend de marchands nommés Bazin, qui ont donné leur nom à l'étoffe appelée basin, et porte dans ses armes les trois couronnes do l'enseigne de ses pères. (Tallemant des Réaux, article Bezons. —Berlin, Les mariages dans l'ancienne société française, 412.)
de vulgaire et d'étroit. « Il n'y a rien de si marchand que ce procédé, dit un personnage de Molière. » Un noble ne peul se livrer au commerce de détail sans déroger. Il perd sa qualité de noble; il est désormais soumis à la taille ; et dans certaines provinces, comme la Bretagne , il suspend son épée dans la chambre de la noblesse, pour la reprendre lorsqu'il aura cessé le négoce'. Cependant le commerce en gros n'était pas frappé de la môme réprobation; mais bien que Louis XIV eût déclaré, en 1701 , que ceux qui faisaient ce commerce ne dérogeaient pas, il était peu de nobles qui consentissent à s'y livrer. ' Le commerce en gros était regardé pourtant comme un degré supérieur à la profession de marchand. On considérait comme négociants en gros ceux (( qui faisaient leur commerce en magasin, vendant leurs marchandises par balles, caisses ou pièces entières, et qui n'avaient ni boutiques ouvertes, ni étalage ou enseignement à leurs maisons, j» Les marchands qui voulaient être reconnus comme négociants devaient se faire inscrire comme tels sur le tableau de la juridiction consulaire; s'ils étaient admis^ par les consuls, qui leur délivraient des lettre.y moyennant finance, ils étaient désormais affranchis de toutes les charges des communautés industrielles ; ils pouvaient s'établir où ils voulaient , et c'était
1 De la Roque, Traité de la Noblesse, p. 348.
parmi ceux d'entre eux qui se distinguaient le plus dans leur profession que le roi faisait un choix pour leur accorder des lettres d'anoblissements
Le pouvoir royal avait à maintes reprises favorisé et suscité le commerce et l'industrie par tous les moyens dont il disposait;L'anoblissement était à la fois une récompense pour les uns, un stimulant pour les autres. En 1636, Louis XIII avait anobli les membres de la compagnie de commerce formée pour le Canada/^. On pourrait montrer, sous le règne suivant, les travaux des Cadoz et des Van Robais couronnés par des lettres de noblesse, des pensions et des privilèges ; sous le règne de Louis XV, l'anoblissement d'un négociant de Bordeaux et de MM^. Le Goûteux pour leurs travaux distingués et leur longue persévérance dans le commerce 3. En 1787, Louis XVÏ anoblit le protestant Oberkampf et lui donne cette devise : Rectè et vigilanter, qu'on pourrait traduire par Droiture et vigilance. Selon l'usage peu connu, en vigueur sous l'ancien régime, les habitants du village de Jouy en Josas, où était située la principale manufacture d'Oberkampf, furent appelés à entendre la lecture des lettres patentes qui lui conféraient la noblesse, et
1 Éditsde 1701. Arrêt du conseil de 1767. — Arch. de l'Aube, K. 1143. Franklin, Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, X, 1E7, 158.
- Henri IV avait anobli Cornant et Laplanche, Louis XIII, Simon Lourdet. (A. de Boislisle, Mémoires des Intendants, l. I, p. 622, 623.)
3 Coyer, la Noblesse commerçante, 1756, p. 203, 204. — Développement et défense du système de la noblesse commerçante, T p., p. 149.
déclarèrent à runanimité que les faits sur lesquels s'appuyaient ces lettres étaient vrais et qu'ils consentaient à ce qu'elles fussent enregistrées^. En 1773, le roi anoblissait Jacques Gouault, deTroyes, parce que, disait-il dans le préambule de ses lettres patentes, (f à l'exemple de ses pères qui ont exercé le commerce depuis plus de deux cents ans, il en fait lui-même un très considérable qu'il désire rendre héréditaire dans sa famille. » Le souverain ajoute qu'il veut faire ainsi connaître par des marques d'honneur la satisfaction qui lui en reste. « Nous mettons au nombre de nos devoirs, disait-il aussi , de tendre nos soins à tout ce qui peut faire fleurir le commerce , et à connaître ceux de nos sujets qui y contribuent avec le plus de succès, afin que les grâces dont nous les jugeons dignes soient pour d'autres un sujet d'émulation qui leur donne des imitateurs-. »
C'étaient là de belles maximes, trop rarement mises en pratique, bien qu'on pourrait citer beaucoup d'autres exemples de marchands anoblis, possesseurs de fiefs ou acquéreurs de charges de secré-
1 A. Labouchère, Oberkampf, 186G, p. 66, 71 à 73. — Pluclie, Spectacle de la nature, t. V , p. 740, l. VII, p. 477, 481.
2 Un marchand de province sous Henri IV, p. 14. — A Lyon, sous Louis XV, Philippe de la Salle, dessinateur et fabricant, est anobli, en considération de son rare talent et des services quil a rendus à la fabrique lyonnaise. [Inv. des Arc/i. de Lyon, B. B. 345.) Thomassin, à Troyes, grand fabricant de draps, l'est aussi parce qu'il a proposé d'employer à ses risques et périls tous les ouvriers sans travail. (Arch. de l'Aube, L. 1144.)
taires da roi', même de trésoriers de France', qui conféraient les privilèges de la noblesse. Mais si ces anoblissements étaient relativement peu fréquents , il ne s'en suit pas que la profession qu'ils honoraient restât dans la situation quelque peu subalterne où elle avait été longtemps réléguée. Un auteur anglais dira sous Louis XVI : « Les marchands français forment une classe très respectable et très honorable d'hommes, qui ne sont en aucune façon inférieurs aux nôtres^. » Le commerce relevé par les grands négociants acquérait plus d'importance de jour en jour, et plus d'un aurait pu dire comme l'abbé Goyer, en parlant de certains nobles que leur oisiveté réduisait à la pauvreté : « Mettons-les en regard de MM. Rousseau et Paignon à Sedan, d'un M. de Julienne à Paris, ces citoyens actifs dont la fortune en fait tant d'autres, ces nourriciers des arts et des hommes. De quel côté est l'honneur, la décence, l'importance, la dignité, la vraie noblesse ^? »
^ Plusieurs uégociauts étaient secrétaires du roi au Mans, au dixhuitième siècle. (Esnault, Mémoires de Lenepven de la Manouillère, t. I, p. 193, 211.)
- Rapally, d'origine génoise, gagne 45,000' de rentes dans le commerce, et achète une cliarge de trésorier de France. {Faits des causes célèbres, p. 251.)
=5 John Andrews, .1 comparative view of the French and of the Englisli nation, 1785, p. 149.
'' La Noblesse commeî'çante, \). 119. — Le Spectacle de la nature, 1746, VII, 479. C'est dans ce livre que Coyer a puisé l'idée et quelquesuns des détails de sa Noblesse commerçante.
CHAPITRi: III.
/ Ce n'est pas seulement le travail qui acquiert une sîmation meilleure pendant les deux derniers siècles ; c'est aussi Fintelligence, c'est aussi le talent. L'artiste cesse d'être un artisan ; les gens de lettres deviennent des autorités dans la société. Voyez quelle est la situation des artistes , aux plus beaux jours de la Kenaissance ; c'est à peine si on les traite de maîtres ; sur les comptes des bâtiments royaux , le premier peintre du roi, Clouet dit Janet n'est pas plus qualifié qu'un simple ouvrier; sous Louis XIV, si les poètes comme La Fontaine etBoileau désignent encore l'artiste sous le nom d'artisan, l'artiste a pourtant conquis droit de cité dans la bourgeoisie ; il est sorti du rang des travailleurs manuels; il est désormais gratifié du titre honorifique de monsieur. Il a souvent moins de talent que l'artiste du moyen âge et de la Kenaissance; mais il est plus considéré.
La démarcation entre les artisans et les artistes s'é-
80 CHAPITRE m.
tablit surtout, lorsque, sous l'influence de Le Brun, l'académie royale de peinture et de sculpture fut fondée en 1848. Elle affranchissait des liens professionnels et de la maîtrise ceux qui étaient admis à en faire partie. L'ancienne communauté des peintres essaya de lutter contre l'académie , en fondant l'académie de Saint-Luc. Cette rivalité, qui multipliait les moyens d'enseignement , fut encore profitable aux artistes ^ Si quelques grands seigneurs, comme le duc d'Antin , affectent encore de les tutoyer-, si des magistrats de province les regardent du haut de leur petite morgue ^, ils arrivent peu à peu à se faire une place, sinon dans les rangs de la bourgeoisie, du moins de plain-pied ou même un peu au dessus d'elle ; ils ont conscience de leur valeur, et on leur reproche même sous Louis XVI, de se croire les égaux des hommes de condition supérieure qu'ils fréquentent, d'exiger d'eux des attentions, et de s'écrier, si on leur manque : « Méconnaître un homme comme moi, un homme à talent ! ^ »
Ce n'est pas que certains peintres, certains sculpteurs ne conservent, par la nature même un peu subalterne de leur travail, le titre et le rang d'artisan. Ils sont qualifiés de maîtres, et travaillent
' G. Berger, l'École française de peinture, p. 282.
- Cochin, Mémoires inédits, 1880, p. 84, 100.
^ Sedaine, les Femmes vengées, \llh.
'* Perreau, de l'Éducation du peuple, cité par Des Essarts, III, 502.
LES ARTISTES ET LES GENS DE LETTRES. xl
avec des compagnons '. Ce sont ceux (jui s'occupent particulièrement de Tornementation des maisons et du mobilier. Ces peintres vendent au besoin des couleurs; ils décorent de peintures unies ou variées l'intérieur des appartements ; ils se livrent au métier plutôt qu'à l'art. Mais comme ils ont pour la plupart fait un apprentissage sérieux, il se trouve que parfois, travaillant pour des propriétaires éclairés ou riches, ils produisent dans leur sphère modeste de véritables œuvres d'art. Telle sculpture ornementale, d'un dessin délié, élégant et juste, tel dessus de porte, d'un joli effet, est l'œuvre d'un de ces artisans dont on ignore aujourd'hui le nom , et que la nécessité de gagner leur vie quotidienne par un travail ingrat a condamnés à l'obscurité.
Entrons dans la demeure de l'un d'eux, en 1675. Sa chamJjre haute, qui donne sur une des plus larges rues de Troyes , contient le lit , ses habits , le linge , les armes qu'on est hal)itué de rencontrer chez un artisan aisé. Une galerie conduit de sa chambre au cabinet , où il conserve les cadres , ses toiles et ses couleurs : de l'azur , du brun rouge , de la cendre bleue, du vert de Hongrie, de l'inde, de l'émail et du vert de vessie. Deux chevalets garnissent cette pièce,
^ Nouvelles archives de l'art français , t. X, p. 19, 63. M. J. Guiffrey publie dans ce recueil un grand nombre d'inventaires d'artistes des deux derniers siècles, dont quelques-uns peuvent être regardés comme de véritables artisans.
OÙ se trouvent des marbres, de l'écaillé, des pinceaux et des brosses. Parmi ses livres , on peut remarquer des recueils de gravures en taille-douce, une certaine quantité d'estampes et le grand Vignolle : sur les murs sont apposés onze tableaux , qu'un expert , un rival peut-être , estime à des prix minimes , et qui sont pour la plupart à la détrempe. Car Jean Faictot, c'est le nom de notre artisan , peint surtout à la détrempe, et le tonneau de colle, qui se trouve dans sa boutique *, distincte de son cabinet-, indique l'usage qu'il en faisait.
Si nous franchissons d'un seul bond les nombreux degrés qui séparent un obscur peintre de province d'un premier peintre du roi, nous trouverons une toute autre installation. Pierre Mignard possède la grande maison à porte cochère située rue de Richelieu-^ où il habite depuis 1668; maison qui n'est estimée que 30,000 francs à sa mort, en 1695, et qui
1 il louait sa boutique 18^ et la partie de maison où il habitait 80'. L'expert est qualifié d'homme honorable Claude Gallois, peintre. En 1680 nous avons trouvé l'inventaire d'un peintre- vitrier, Estienne Clément, «lent la femme était sœur de Claude Vacher, marchand peintre. Le mobilier est celui d'un artisan. C'est à cette famille que doit appartenir Pierre Clément, peintre du roi, dont M. Guiffrey a publié l'inventaire. {Nouv. Arch.'de l'arty t. X, p. 77.) En 1761, l'inventaire du mobilier de Madeleine Faucon, veuve de Guillaume Cossard, peintre, n'indique pas une position beaucoup plus aisée. (Arch. jud. de l'Aube, n"* 1083, 1090, 1224.)
^ L" atelier du peintre est souvent une mansarde. Voir l'estampe de Basan, d'après Lallemand. (P. Lacroix, XVIII^ siècle, p. 289.)
•^ A. Vitu, La Maison mortuaire de Molière, p. 318-325.
en vaudrait dix ou douze fois davantag-e aujourd'hui. Deux carrosses , un grand et un petit , sont dans ses remises; deux l)ons chevaux dans son écurie. Au premier étage , la grande salle de réception et la chambre de madame; au second, la chambre de monsieur et le cabinet où il travaille. Un valet de chambre, un cocher, un laquais, une cuisinière sont attachés à la maison. C'est que, dès le dix-septième siècle , lorsque Ton a la vog'ue , lorsqu'on sait parer les portraits des princesses et des grandes dames de toute la magie d'un pinceau flatteur, on arrive à gagner des sommes considérables. Mignard a plus de 29,000 livres en argent comptant dans ses coffres, et la fortune qu'il laisse à sa veuve et à ses trois enfants, s'élève à 5i7,500 livres^.
Il n'est pas le seul , dans son siècle et au suivant , qui sache battre monnaie avec son talent. Boucher gagne 50,000 livres par an; Joseph Vernet, en cinquante ans, vend pour 900,000^ de tableaux-; Greuze tire des gravures de ses tableaux toute une fortune , que lui prend la Révolution ; Moreau le jeune fait aussi de beaux bénéfices avec ses dessins; mais nul n'eut plus d'exigences, nul ne se fit mieux payer que Latour. Original, impertinent avec les grandes dames et même avec le roi , il disait fièrement : Mon
^ Inv. publié par M. J. Guiffrey, Nouv. arch. de l'art français, 1874, 2 Léon Lagrange, les Vernet. Joseph Vernet, p. 280.
talent est à moi , et faisait ses conditions. Il voulut avoir 4-8,000 livres de M""" de Pompadour, pour son portrait; il en reçut encore 24,000. La Reynière dut lui donner 4,800 livres, à dire d'experts, pour le sien. Ajoutons que l'inimitable pastelliste, qui vint achever ses jours à Saint-Quentin, sa ville natale, lui donna 90,000 livres pour fonder une école de dessin K
Si les prix auxquels Latour estimait ses tableaux sont aussi élevés proportionnellement que certains prix contemporains , on ne saurait en conclure , pas plus alors qu'aujourd'hui, que l'art enrichissait tous ceux qui s'y livraient. Beaucoup vivaient avec peine des produits de leur travail; beaucoup, parmi ceux qui arrivaient à une certaine célébrité , et nous ne connaissons que ceux-là, gagnaient à peine de quoi suffire à leur existence et à celle de leur famille. Chardin lui-même , malgré son talent, ne fut jamais riche, et ses tableaux les mieux vendus ne dépassèrent pas le prix de 1,500^ % Le roi, c'est-à-dire l'État, car c'est surtout en fait de magnificence que Louis XIV aurait pu dire : L'État , c'est moi , encourageait les artistes, soit par des commandes, des gratifications, soit par des logements. Un certain nombre d'appartements,, dans les galeries du Louvre, étaient des-
^ E. et J. de Goiicourt, L'art du dix-huitième siècle, i\, 60, t. I, p. 241, 344 à 373; t. III, p. 113. . '^ E. et J. de Concourt, 1. 1, p. 138, 139.
tinés aux artistes^ et les appartements ardemment sollicités étaient toujours occupés ^
Ces logements étaient quelquefois très vastes, si Ton en juge par la collection de statues antiques et modernes que Girardin avait réunie dans le sien -. Les artistes avaient parfois chez eux des collections, formées de quelques-unes de leurs œuvres , de tableaux de maîtres et d'estampes. Telle était, à Lyon, Claudine Bouzonnet Stella, qui laissa en 1697 une collection assez considérable d'estampes , de dessins et de livres. Les peintres avaient presque toujours chez eux des recueils d'estampes et d'architecture, comme Lemoyne , dont l'aisance peut être attestée par la valeur de son arg-enterie, qui s'élevait à 2,400', e^elle de sa tabatière d'or estimée 460 livres ^.
f /fejgré les objets de luxe et de curiosité qui garnissaient la demeure de quelques artistes, la plupart d'entre eux vivaient bourgeoisement. Depuis que
U'art avait cessé d'être un métier, le nombre des familles où l'on pratiquait la peinture et la sculpture de père en fils avait quelque peu diminué. On en citerait encore , comme celles des Coypel , des Le-
i Nouv. Arch. de Vart français, V<^ série, t. I, p. 193 à 256. — Nouvelles arcfi., 1873, I à 221. — Cochin, M émoires inédits , p. 84, 96. — Léon Lagrange, Joseph Vernet, p. 249^, 230.
- Celle coUeclion a élé reproduile par la gravure, dans une colleclion de belles planches, gravées par Chevallier, sur les dessins de Charpenlier.
•" Nouv. Arch. de Vart français, 1871, p. 11, 12, elc.
moyne, des Boulog'ne, des Coustou, des Dumont, des Caffieri et plus tard des Vernet. Les enfants de ces familles se mariaient souvent entre eux, ou s'unissaient à des enfants de riches artisans. C'est ainsi que le sculpteur Edme Dumont épousait la fille d'un maître maçon de Paris , qui lui apportait la moitié d'une maison située au coin de la rue d'Aguesseau et de la rue de Suresnes ^ Mais depuis que les barrières professionnelles s'étaient abaissées , les écoles de dessin se multiplièrent et beaucoup de fils d'artisans ou de marchands, entraînés par une vocation plus ou moins véritable, venaient y prendre des leçons. Il y eut moins d'apprentis qu'autrefois ; il y eut surtout des élèves. La peinture et la sculpture devenaient des arts libéraux. Ceux qui voulaient les exercer, comptant sur leur talent et leur jeunesse , n'avaient souvent aucune ressource ; ils se mariaient avant d'être arrivés à la fortune, et souvent^ comme Mignard, comme Gravelot, comme Prudhon, comme Saint-Aubin , c'était avec une fdle intelligente , aimable, mais sans fortune. Mais si quelques-unes de ces femmes, comme celle de Greuze, ne justifiaient pas le choix qu'on avait fait d'elles, la plupart d'entre elles étaient leurs meilleures auxiliaires. Les unes, comme la femme de Mignard et celle de Lafosse, leur
1 Cette maison, louée 2200^, valait 44000^ Nouvelles Arch. de Vart français, 1877, p. 251.
servaient de modèles. Les autres, en grand nombre touchaient au métier qu'elles voyaient faire. F^a femme de Simon Vouet donnait des leçons de dessin aux demoiselles de la cour ; elle peignait avec succès la miniature ^ , comme devaient le faire plus tard les femmes de Boucher, de Vien et de Fragonard. La belle-sœur de ce dernier devenait une artiste distinguée -. On sait aussi que ]\P® Yigée le Brun était la fille d'un peintre estimable.
L'artiste continuait parfois, après son mariage, la vie dissipée qu'il avait menée auparavant; même si ses mœurs étaient régulières , il aimait les gais colloques avec ses amis, et se plaisait, les jours de fêtes, à se réunir avec eux, pour faire de joyeux repas, dans un cabaret en renom ou dans une guinguette des faubourgs ^. Mais la vie intérieure était souvent rangée et sévère. Quand elle n'était pas artiste elle-même, la femme vivait comme une bourgeoise, fréquentant le marché et l'église, s'occupant de ses enfants et de son ménage. Les enfants ne manquaient pas dans ces maisons d'artistes, où la fécondité n'était pas moindre que dans la majeure partie de la bourgeoisie. Les familles de huit à dix enfants sont fréquentes;
1 Berger, l'École française de peinture, p. 102.
2 E. et J. deGoncourt, 1. 1, p. 206, 207. — Cochin, Mémoires inédits, p. 67.
3J. J. Wille, Journal, t. I, p, 77, 265, etc. — Léon Lagrange, Joseph Vcnet, p. 255.
mais on pourrait citer un grand nombre d'artistes qui voient dépasser ce chiffre : Jean Jouvenet, Halle, Clerselier, qui en ont quatorze; Oudry/quien a quinze; Jacques Sarazin, Sébastien Bourdon, NoëlCoypel, qui en ont seize; Tortebat, qui en a dix-huit; Antoine Vernet, qui en a vingt-deux; Vignon, qui en a certainement vingt-quatre, et qui, suivant un de ses biographes, aurait atteint le chiffre de trente-quatre ^ . Cette fécondité n'était pas, comme on pourrait le croire, une ruine pour les familles. Les artistes, qui meurent insolvables, comme Eisen, arrivent d'ordinaire à ce triste résultat par les désordres de leur conduite -. Girardon n'avait, il est vrai, que huit enfants ; mais à chacune de ses deux filles, qui se marièrent en 1689, il donne une maison à Paris, l'une valant 20,000', l'autre 22,000 3. Noël Goypel, qui eut seize enfants, leur laissa assez de fortune pour que Tune de ses filles, qui épousa le sculpteur Dumont, pût lui apporter 9,000^ de dot ^. Pour arriver à de pareils résultats, il fallait une stricte économie ; il ne fallait pas
1 Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire^ 2^ éd., p. 563, 1268.
2 S'ils n'ont pas un talent supérieur, dit Perreau, ils s'endettent, se lont mettre en pvison, et finissent par expirer de misère, eux et leurs familles. (Perreau. Des Essarts, t. III, p. 503.)
■^ Contrats de mariage d'Anne Girardon avec Claude Poan, huissier de la chambre du roi ; de Catherine Girardon avec Edmond Michelin, conseiller au bailliage de Troyes, donnés à la bibliolhèque de Troyes par M. Truelle Saint-Évron.
* Nouvelles Arch. de Vart français, 1877, p. 229.
se laisser aller à la vanité des beaux habits, au luxe des gais festins ; il ne fallait pas mépriser les vertus bourgeoises, comme le faisait, à la fin du dix-huitième siècle, le peintre Debucourt, disant à un de ses neveux, qui comptait faire des économies sur la vente d'une de ses œuvres : « Mon ami, vous ne serez jamais un artiste ' ! »
On rencontre cependant dans le cours de ce siècle des peintres, des sculpteurs, qui savent calculer et thésauriser. Le sculpteur Van Clève laisse 11,088' dans son coffre-fort. Quant au peintre Desrais, qui a 28,378' en espèces chez lui, il ne les doit pas sans doute à son talent, mais à son commerce de marchand de tableaux. Il en a réuni plus d'un mille dans sa boutique et dans un appartement du premier étage. Il vend aussi des christs d'ivoire, des lustres et des bâtons de confrérie. Mais, quoiqu'il ait été directeur de l'Académie de Saint-Luc , il doit être considéré plutôt comme un négociant que comme un véritable artiste -.
La dignité de la vie privée des artistes du dix-septième siècle se rehaussa par les honneurs qui leur furent accordés. Les plus distingués d'entre eux se parè-
1 E. et J. de Goncourt, l. III, p. 212.
2 Inventaire de 1780, publié par M. Guiffrey. Nouvelles Archives de l'art français, 1883, p. 381, 393. — Il en est de même, en 1742, d'André Tramblin , dont la boutique, le magasin, les chambres sont remplis de tableaux. (Ibid., 1884, p. 18 à 23.)
rent du titre de membre de l'Académie royale; les plus éminents furent décorés de Tordre de Saint-Michel, et Tordre de Saint-Michel conférait de droit la noblesse. Il fallait avoir le caractère excentrique de Latour pour refuser une pareille faveur! La noblesse était désormais accessible aux artistes ^ L'illustre modeleur en cire Antoine Benoist, dont le père avait dérogé « en faisant la profession de menuisier sculpteur et d'architecte », obtenait, à cause de ses succès dans son art, des « lettres de relief de dérogeance », qui le rétablissaient dans tous les droits et privilèges de la noblesse-. Un éclatant exemple de la prospérité d'une famille d'artistes, c'est celui des Boulogne. Bon Boulogne, au dix-septième siècle, se qualifiait de maître peintre de l'Académie royale et de peintre du roi; son fils, qui mourut en 1733, est désigné sous les titres de messire Louis de Boulogne, écuyer, chevalier de Tordre de Saint-Michel, directeur de l'Académie de peinture, membre de l'Académie des inscriptions. Le fds d'un si gros personnage ne pouvait exercer plus longtemps l'art qui avait fait la réputation de sa famille ; il devient comte de Boulogne, remplit des charges publiques et fut, en 1757, contrôleur général des finances ^.
1 J. J. (Tuiffrey, Lettres de noblesse et décorations accordées aux artistes en France pendant le XVIP et le XVIIl^ siècle, 1873, in-8'.
2 ISouv. Arch. de l'art français, 1872, p. 303 à 305.
2 Samuel Bernard était fils d'un peintre en miniature. Ce grand
(bmme les plus éiiiinents des peintres et des sculpteurs, quelques musiciens arrivent, aux deux derniers siècles, à la fortune et aux honneurs. Lulli gagne 800,000' dans la direction de l'Opéra; il se fait bâtir une belle maison à Paris; il achète 'i.60,000^ le comté de Grignon, mettant une surenchère de 60,000^ sur le premier président, au grand scandale de l'abbé de Dangeau. « Faut-il qu'un baladin, s'écrie celui-ci, ait la témérité d'avoir de telles terres, lequel s'est chargé d'un grand nombre d'enfants I » Lulli, en effet, avait onze enfants,? Déjà, en lô'i-S, on aurait pu signaler un surintendant de la musique du roi, Boesset de Hault, possédant une maison montée à Paris, et un carrosse conduit par un cocher répondant au nom de Saint-Amour ^ D'autres reçoivent des pensions du roi, pour le service qu'ils ont fait à la cour, et sont décorés, comme Rameau, du cordon de Saint- Michel.
\Sans doute, de tels succès sont rares; les grands succès, de tout temps, sont exceptionnels. /Mais le sort
financier devint comte de Coubert. (De Veineilli , De l avènement des nouvelles couches sociales sous l'ancien régime, Correspondant, CXIV, 27.) ' Jal. Dictionnaire, i>. 813, 234,
de la grande majorité des musiciens, tout en restant précaire, s'améliore quelque peu. Ce ne sont plus simplement des ménestrels, des ménétriers, chargés de divertir le peuple et les grands. Il s'était formé depuis longtemps des organistes distingués dans les églises; la musique religieuse avait plus d'importance que de nos jours, et sous Louis XIII, particulièrement, elle eut une sorte de supériorité, qu'elle devait perdre à inesure que la musique dramatique se développa i On sait que Louis XIII composa lui-même des motets et un De profundis. Louis XIV prit des leçons de guitare, et, quoiqu'il est probable qu'il eût cessé depuis longtemps de jouer de cet instrument, il y avait encore, en 1695, un maître de guitare du roi^ Du reste, il favorisa la musique comme les autres arts ; sa chapelle devint la meilleure de l'Europe sous la maîtrise de Richard de la Lande, qui l'augmenta de quatre-vingts musiciens -, tandis que l'Académie royale de musique prospérait sous la direction de Lulli. En même temps, le goût de la musique se répandait de plus en plus, et l'enseignement du chant, du clavecin, du violon, devint le complément d'une éducation libérale, non seulement dans la noblesse, mais aussi dans la bourgeoisie •'.
^ Jal, p. 667.
2 Charles Poisot, Hist. de la musique en France, p. 65, 67. •^ Voir la scène du maistre à chanter, dans Ze Banqueroutier, 1687. C'est un maître de musique parisien à la mode, vêtu très élégamment,
Comme chez les autres artistes, la profession de musicien était souvent héréditaire. Le père de famille enseignait son art à ses enfants et même à sa femme. M™^ de la Lande et ses deux filles chantaient à la chapelle du roi des morceaux composés pour leur belle voix. Les Couperin formèrent une dynastie de joueurs d'orgue et de clavecin. Les filles étaient cantatrices ou organistes. Rappelons aussi que Rameau était fils d'un organiste de Dijon ; Grétry et Berton, fils de modestes musiciens.
Les maîtrises des églises formaient aussi des musiciens distingués. La Lande, le quinzième fils d'un tailleur, avait d'abord chanté comme enfant de chœur à Saint-Germain l'Auxerrois. Boiëldieu fut aussi enfant de chœur à Rouen, et l'on raconte que son maître était si sévère, que Boiëldieu, ayant fait une tache d'encre sur un cahier, s'enfuit un jour jusqu'à Paris pour éviter sa colère ^ î
A Paris, la cour, l'opéra, les églises, la clientèle de la noblesse et de la bourgeoisie fournissaient de nombreuses ressources aux musiciens de talent -. Les places d'organistes des grandes paroisses étaient mises au concours, et souvent vivement disputées. En
parlant d'acheter un carrosse , chantant des sarabandes hitées qu'accompagne son valet sur un Ihéorbe. [Théâtre Italien de Gherardi, t. I, p. 490 à 494.)
1 Jal, Poisot, Mercier.
2 Des musiciens de la chambre ont. en 1678, des gages de 3G5 et de 400^ (Monteil, Hist. des Français des divers états, IV, notes, p. 39.)
9i CHAPITRE III.
province, la situation des musiciens était plus précaire, quoique des académies de musique, des concerts périodiques se fussent établis dans la plupart des grandes villes; les musiciens, même lorsqu'ils donnaient d'assez nombreuses leçons, étaient attachés presque toujours aux églises, soit comme chantres, instrumentistes ou organistes.
Us faisaient encore partie, au dix-septième siècle, de la confrérie de Saint-Julien, et dépendaient du roi des violons, qui était violon ordinaire du roi. La maîtrise ne pouvait s'acquérir qu'au bout de quatre années d'apprentissage. Je trouve à Troyes, en J688, un maître joueur d'instruments, qui reste avec six petits enfants mineurs dans une modeste maison, meublée comme celle d'un artisan dans l'aisance. Dans une petite salle tendue de tapisserie de Bergame et où, peut-être, il donne des leçons, il conserve deux basses de viole et deux violons garnis de leurs estuis. Il y a plus d'apparence de confortable bourgeois, en 1712, chez l'organiste Nicolas Jacquart. Sa chambre haute est garnie d'une image de la Vierge, d'estampes ou de tableaux, de vases et de tasses de faïence sur la corniche de la cheminée. Il possède un clavecin, garni de son pied tourné, qu'il destine à l'une de ses deux fdles. Il a eu en outre un orgue à sept jeux, avec son buffet et ses soufflets, qu'on estime 150^ Son grenier est rempli de boisseaux de seigle et de froment; sa cave de cinq muids de vin.
Ajoutons qu'il possède un peu d'argenterie, ainsi qu'une petite montre à boite et à chaîne d'argent.
D'autres musiciens sont obligés de demander à un petit commerce et à l'industrie des suppléments de ressources. Ce sont vraisemblablement des chantres ou des serpents d'église. L'un d'eux, en 1722, a des vignes, récolte du vin, vend de la quincaillerie, et possède quatre vaches à cheptel. Un autre, en 1784, qui est musicien d'une collégiale, revêt, quand il joue du serpent ou de la basse à l'église, une soutane et un surplis ; mais il se dédommage en ville , quand il met son habit de drap sur une veste écarlate galonnée ou de soie brodée d'argent.
Un autre musicien de la même église, Claude Fortin, portait en 1759 des costumes plus simples, tels que veste et culotte de drap gris blanc, à boutons de « pinchebec », ou veste de droguet de soie à boutons d'or; mais son installation est tout à fait celle d'un bourgeois. Son petit salon, tendu en treillis, garni de flambeaux d'argent haché, est orné d'une grande pendule avec sa boîte et console de bois de placage. On y trouve un trictrac. Sa chambre, qui était aussi celle de sa femme, est garnie d'une tapisserie de Bergame, et son lit de rideaux de serge verte ornés de chenilles et de rubans. Des portraits sont suspendus sur les parois de la pièce. Fortin aime les oiseaux; il a trois cages, et un « eschavoir à perroquets ». Quatre basses, un pardessus de viole, tant bons que
mauvais, indiquent les instruments dont il joue et qu'il enseigne. Il est en effet professeur de musique; il a appris à jouer du pardessus de viole à un médecin de Paris, M. de Vig-nolle, qui lui doit encore 150 ^ et l'on peut supposer que ses tabatières d'écaille incrustées ou non d'argent, d'agate montée ou non en argent, lui ont été données en cadeau par des élèves reconnaissants ^
Ferdinand-Albert Gaulthier, organiste de l'abbaye de Saint-Denis de 1763 à 1793, est aussi professeur. Il enseigne le clavecin à plusieurs jeunes filles et joue de l'orgue dans l'église, quand elles se marient. 11 donne des leçons aux pensionnaires des Ursulines. et , à certains jours de fêtes, il accompagne leur chant sur une épinette placée dans le sanctuaire. Quand il perdit sa place, à l'époque de la révolution, il alla se fixer à Paris, mais il retournait à Saint-Denis toutes les semaines pour donner des leçons à ses anciennes élèves.
Il appartenait, comme tant d'autres, à une famille professionnelle. Son père, qui avait été, comme lui, organiste de l'abbaye , devait avoir un réel talent, puisqu'il devint organiste de Saint-Eustache, à Paris ;
1 Inv. de Nicolas Vilain (1688), de Nicolas Jacquart (1712), d'André Drouet (1722), de Nicolas Roirou (1784), de Forlin. Ajoutons que celuici a une argenterie valant 488\ qu'il paie 90' de loyer et qu'il est propriétaire de plusieurs pièces de vignes. (Arch. jud. de l'Aube, n"' 1105, 1180, 123^j, 1080, 1107.)
sa femme était fille d'un autre organiste de Saint- Denis. Enthousiaste de l'organiste Gouperin, « le plus célèbre de son siècle », Gauthier couchait souvent auprès de son orgue, sous la tour des Bourdons. Ces musiciens d'église n'avaient pourtant rien du costume ecclésiastique ; un de ses prédécesseurs nommé Foucault portait l'épée, et s'avisa un jour, en pleine cérémonie religieuse, de la tirer du fourreau pour en menacer le suisse, qui s'était imaginé de lui refuser l'entrée du chœur. En expiation de cette incartade, le père prieur se contenta de défendre à l'organiste de porter l'épée pendant six semaines dans l'église ' .
La littérature n'est pas un art comme la sculpture, la peinture et la musique; elle n'est pas toujours une profession ; il n'est pas besoin d'un apprentissage spécial pour s'y livrer^ il suffit d'une certaine culture d'esprit, d'une certaine disposition d'âme, d'une instruction générale. Les littérateurs appartiennent à peu près à toutes les classes instruites ; au moyen âge, des princes, comme Thibaut de Champagne et Gharles
' Journal manuscrit inédit de F. A. GauUliier, Bibl. nationale, fonds français, n» 11,681. Ce journal relate beaucoup de faits contemporains, <[ui n'ont aucun rapport avec la vie privée de l'auteur. 11 atteste chez ce musicien un esprit curieux et observateur.
d'Orléans, composent des vers pleins de finesse et de grâce; l'ég-lise, la noblesse, la magistrature produisent également des poètes, des prosateurs éloquents ou savants. Mais on peut dire que c'est surtout dans les différents rangs de la bourgeoisie qu'ils se recrutent.
Les plus grands génies du dix-septième siècle sont pour la plupart de souche roturière. Si Ton excepte quelques nobles, comme Larochefoucauld et Fénelon, ils sont d'origine bourgeoise et même provinciale. Ils sortent surtout de ces familles de magistrats et de gens de loi, où le savoir et l'étude des lettres anciennes sont en honneur. Pierre Corneille est fils d'un avocat général à la Table de marbre de Rouen ; Racine, d'un procureur de la Ferté-Milon ; la Fontaine, d'un maître particulier des forêts de Château-Thierry; Rossuet, d'un avocat de Dijon, qui devait être bientôt conseiller au Parlement de Metz ; Pascal, d'un président en la cour des aides de Clermont ; Voltaire avait pour père un ancien notaire, trésorier de la cour des comptes. Roileau était, comme il le dit lui-même, « fils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier^. » Mais ces deux derniers étaient nés à Paris, comme Molière et Regnard qui étaient issus de marchands domiciliés sous les piliers des halles. Il est probable qu'à Paris
* Voir la généalogie de Boileau. Correspondance entre Boileau et Brosseite, publiée par Laverdet, p. 27.
les marchands étaient plus déliés et plus lettrés qu'ailleurs, et ce n'est que par exception qu'on peut citer, parmi les poètes, un fds d'artisan, de cordonnier, comme Jean-Baptiste Rousseau. En tout cas, ces grands écrivains, au rang desquels on ne peut placer Kousseau, étaient pénétrés des traditions bourgeoises, élevés dans les principes et les idées qui dominaient dans l'éducation bourgeoise, et leur supériorité devait faire prévaloir dans la société française ce que ces principes et ces idées avaient de plus élevé. j
Richelieu donna aux hommes de lettres droit de cité dans l'État et la société en fondant TAcadémie française, comme Mazarin devait en donner aux artistes par la création de l'Académie royale de peinture ; mais la distinction honorifique qui conférait le titre d'académicien n'était point lucrative, et les gens de lettres devaient avoir d'autres ressources. Les abbés étaient souvent pourvus de bénéfices ; les laïques devaient avoir des rentes ou des places pour vivre, car les hvres et le théâtre ne rapportaient pas comme aujourd'hui i. Ni Corneille ni même Molière ne s'enrichissaient, tandis que Mignard et Lulli faisaient
1 Les deux pièces les plus lucratives pour Molière furent VÉcoU' des Femmes et Tartufe, qui lui valurent chacune plus de 6,000' de droits d'auteur. On évalue à 49,500^ pour lui le total de ces droits. Corneille vendit i4^<<7a 2, 000^ aux comédiens. (Ed. Fournier, le Roman de Molière,^. 121, 111.) — Boursault écrit à sa femme (\\i Ésope à la cour lui rapportera près de 4,000' sans l'impression. {^Lettres nouvelles , p. 258.)