‹ Les bourgeois d'autrefoisChapitre 4 sur 6 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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P^taviensîB

fortune. Plusieurs poètes exercèrent, pour vivre, des charges héréditaires ou acquises; Corneille et La Fontaine succédèrent à leur père ; il est probable que le second ne remplit que d'une manière très intermittente ses fonctions de maître des eaux et forêts. 11 n'en fut pas de même de Rotrou; on sait que, lieutenant particulier au bailliage de Dreux, il revint dans cette ville, au moment d'une épidémie, et qu'il y périt d'une mort prématurée, victime de son devoir. Racine, de son côté, fut nommé trésorier de France à Moulins, La Rruyère à Caen ; mais, comme ils étaient dispensés de la résidence, ils ne connurent guère de leur charge que les émoluments et les privilèges.

Quelques-uns, comme Regnard et Roileau, grâce à leur patrimoine, vivaient à l'abri du besoin^; mais Boileau, eut, comme bien d'autres, sa part des faveurs royales. Quelque noble que fût leur métier, un assez grand nombre d'hommes de lettres cherchaient des protecteurs, s'attachaient à la maison d'un grand ou fréquentaient la cour ; Corneille dédiait China à M. de Montoron, pour en avoir une gratification ; La Bruyère, sous le titre de gentilhomme du prince de Coudé, qui lui rapportait 1,000 écus par an, faisait partie de la haute domesticité de ce prince; Corneille

1 Boileau, comme on sait, avait une maison de campagne à Auteuil. A l'époque de sa mort, il avait un valet, un cocher, un laquais et une servante. (Testament de Boileau, Correspondance entre Boileau et Brossette, p. 328, 329.)

LES ARTISTES El LES GENS DE LETTRES. 101

fut pendant un an l'hôte et le commensal du duc de Guise ^ ; La Fontaine accepta sans hésiter l'hospitahté que lui offraient M. et M""^ Hervart. La plupart des grands seigneurs tenaient à honneur d'attacher à leur maison un homme de lettres en vogue-. Ces patronages, qui étaient conformes aux idées de l'époque, n'affectaient en rien l'élévation de caractère et rindépendance de ceux qui en jouissaient. C'était aussi un honneur que de recevoir les gratifications royales ; si Corneille n'obtenait que 2,000 livres de pension. Racine fut mieux partagé. Comme poète tragique, sa pension n'était pas plus élevée que celle de Corneille 3; à partir de 1690, il eut en outre 4,000 de pension comme historiographe, touchant pour les récits inconnus qu'il a- rédigés deux fois plus que pour ses chefs-d'œuvres ; de plus, à diverses reprises, il reçut des gratifications s'élevant à 3,900 louis, valant 42,900 livres, et la charge de gentilhomme ordinaire du roi, qui en valait bien 43, 000 4.

Molière ne paraît pas avoir moins gagné ; outre ses droits d'auteur, il reçut comme comédien 84,664^ en treize ans ; il avait aussi une pension du roi et les gages d'une charge de tapissier à la cour. Aussi l'appartement qu'il occupait rue de Richelieu était-il

^ Ed. Fournier, Hist. de la Butte des Moulins, p. 2G1.

- Vicomte d'Avenel, t. II, p. tl, 12.

•' Il touche 2,000' en 1683. (Jal, p. 428.)

'• Mesiinrd, ISotice biographique, Louis Racine, l\Ièmoires,{. 1, p. 1 17

meublé avec un véritable luxe artistique. Une chambre de parade tendue de satin blanc vert et aurore, un lit sculpté splendide, garni de même étofTe. des meubles de bois doré, des cabinets de vernis de la Chine et d'ébène, des tables de marqueterie à fleurs, des porcelaines de Hollande, des portraits et des tal)leaux^ ; tout attestait à la fois l'aisance et le goût du possesseur de ces belles choses.

On a quelquefois reproché à Racine et à Molière les pensions qu'ils recevaient du roi ; elles venaient du moins d'un prince français, tandis qu'au siècle suivant. Voltaire accepte une place de chambellan du roi de Prusse, avec 20,000' d'appointements; d'Alembert reçoit 1,200' de pension du même souverain, et Diderot, vendant, à 56 ans, sa bibliothèque à l'impératrice de Russie moyennant 15,000 fr,, consent à la garder, à en être le bibliothécaire et à toucher 50,000 liv. pour cinquante années payées d'avance de ses fonctions de bibliothécaire. Voltaire, en tout cas, ne pouvait arguer de son peu de fortune pour recevoir les libéralités d'un prince étranger ; il avait alors 75,000 livres de rentes, et l'on croit qu'à l'époque de sa mort il en avait bien 200,000-.

1 Inventaire fait après b décès de Molière. Eudore Soulié, Becherches sur Molière et sa famille, 1863, p. 202 à 292. Le lit seul est estimé ■>,000i. Le total du mobilier dépasse 4,600^ L'argenterie était en outre [Misée G240'. Molière aurait gagné 160,02 1^ en treize ans.

- Nicolardot, Ménage et finances de Voltaire, p. 56 à 63.

A cette époque cependant, Thomme de lettres acquiert sur Topinion une influence qu'il'n'avait jamais eue, sans que sa vie privée gagne beaucoup en dignité. « 11 est bien honteux pour les gens de lettres, disait l'un d'eux, que l'on en nomme plusieurs, qui, depuis le commencement de l'année jusqu'à la fm, ne vivent pas un seul jour à leurs dépens '... » Il y a sans doute de nombreuses exceptions ; il y a des magistrats comme Montesquieu,- des fils de magistrats comme BufTon, (jui mènent le train de vie de la classe à laquelle ils appartiennent; mais si l'on peut citer des intérieurs, dignes de servir de modèles, comme celui de Racine, il en est peu qui présentent un tel caractère d'ordre, de vie réglée et de dignité.

Un des meilleurs ménages d'hommes de lettres fut sans contredit celui d'un poète de second ordre, d'un talent facile, léger et joyeux. Une jolie aquarelle de Peters nous représente Collé et sa femme, dans leur intérieur. C'est une charmante scène de la vie intime et bourgeoise, où règne le travail de l'esprit à l'abri des agitations du dehors. La chambre a l'aspect du cabinet d'un homme dont les goûts sont à la fois élégants et simples ; un cartel sur des lambris de bois peints; une bibliothèque, dont les livres sont cachés

' Saint-Foix, Essais sur Paris, t. IV, p 132.

- Il avait 60,0001 de rentes. (Soulavie, Pièces inédites sur les règnes de Louis XIV et Louis XV, II, 328.) Fontenelle en avait 35,000 {Collé, Journal et Méjnoires, t. II, p. 220.)

en grande partie par un rideau; un secrétaire ou vert, au-dessus duquel se dresse un buste en bronze. Au premier plan, Collé, déjà âgé, est assis devant une table, écrivant, tandis que sa femme, lui indique, en souriant, une correction à faire. La figure de Collé inspire la confiance ; celle de sa femme est éclairée d'un reflet de finesse et d'affection, et semble indiquer Faimable influence qu'une femme d'espritpeut exercer sur le talent de son mari ^ .

Mais les femmes comme celle de Collé sont l'exception. La règle la plus constante, c'est le rôle effacé des femmes des auteurs illustres auprès de leurs maris. Elles n'ont ni les talents, ni même la fécondité des femmes d'artistes. M'""" Corneille et M""" Racine sont des bourgeoises insignifiantes-, qui ne méritent pas qu'on parle d'elles ; M""" de La Fontaine vit à peu près séparée de son mari, et se console en lisant des romans. Je ne veux pas parler de la femme de Jean- Jacques Rousseau. On ne voit pas qu'aucune d'elles ait inspiré son mari ; qu'aucune ait participé en quoi que ce soit de son talent. Il faut remarquer en outre qu'un grand nombre de littérateurs célèbres sont restés célibataires : Boileau, La Bruyère, Regnard^

' Voir la belle héliogravuie publiée par la Gazetle des Beaux-Arts, t. XXX, p. 206.

- L'une était fille d'un lieutenant général des Andelys, l'autre d'un ancien mayeur d'Abbeville. (Marty-Laveaux, Mesnard, Notices biogro-^ phiqueSf Collection des grands écrivains.)

dWlembert, Voltaire. Beaucoup d'hommes de lettres ne se marient pas, faute d'occasion ou par amour de l'indépendance.

Cependant la société, ne s'était pas montrée trop ingrate envers eux. Elle ne pouvait pas faire que leurs chefs-d'œuvre se vendissent toujours à un prix rémunérateur; mais elle ne les empêchait pas de s'enrichir, et Voltaire en est la preuve. L'État les persécutait quelque peu ; mais les quelques jours de Bastille qu'il infligea aux plus connus d'entre eux, au dix-huitième siècle, servirent aies grandir plutôt qu'à les contraindre; d'ordinaire il les honorait, il les gratifiait non seulement d'allocations pécuniaires, mais de quelques titres honorifiques. Racine disait modestement à Louis XIV, en parlant de lui et de Boileau : Sire, nous sommes deux bourgeois'... Mais le bourgeois chez lui était déjà gentilhomme, car la charge de trésorier de Finance lui conférait le titre de chevalier et le droit plus honorable qu'avantageux d'être enterré avec des éperons d'or. Corneille, La Bruyère, Boileau portaient le titre d'écuyer, qui était le premier titre nobiliaire \ Mais ces distinctions, qu'ils partageaient avec les derniers hobereaux de

^ M""» de Se vigne, Lettre du 3 novembre 1G77.

-' Il est à remarquer que dans noire siècle démocratique les plus grandes renommées littéraires ont été acquises par des auteurs titrés, le vicomte de Chateaubriand et le vicomte Victor Hugo, Les noms d'Alphonse de Lamartine et d'Alfred de Musset ont aussi une allure aristocratique.

province, étaient peu de chose auprès de celles que leur réservait l'opinion, auprès delà renommée qu'ils s'étaient acquise aux yeux de leurs contemporains et de la postérité. La société les applaudissait, les acclamait, et si elle ne leur accordait pas la considération que le caractère de plusieurs d'entre eux ne méritait pas, elle les écoutait comme ses organes les plus éloquents et les regardait comme ses oracles.

I^JNi Tartiste, ni l'homme de lettres n'occupent une place bien définie dans la hiérarchie sociale ; leur situation comme leur considération dépendent de leur talent. Il n'en est pas de même du médecin ; il a son rang dans la cité; il a sa place dans la bonne bourgeoisie. Au commencement du dix-septième siècle, c'est un personnage ; il porte une robe comme un magistrat ; comme un magistrat, il rend des ordonnances. Le chirurgien et les apothicaires les exécutent comme les huissiers et les sergents exécutent les arrêts des juges. Chirurgiens et apothicaires s'inclinent devant l'autorité du docteur, quia fait des études prolongées, et qui entremêle son langage dogmatique de termes savants et de mots latins. Au siècle suivant, lorsque le médecin a quitté la robe , il conserve sa supériorité sur ses auxiliaires, qui sont auprès de lui dans une attitude sul)ordonnée. Une jolie estampe du temps nous le montre, au chevet d'une malade, en habit noir, la canne à la main , parlant avec autorité

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au chirurgien et à l'apothicaire , qui, tous deux, le tablier lié autour des reins et l'instrument professionnel à la main, sont prêts à exécuter ses instructions K

\^C'est que le médecin ne se livre à aucun travail manuel. Il ne touche au malade que pour lui tâter le pouls; il regarde, il examine, il interroge, il discute, il prononce. En aucun cas, il ne saisit un instrument de chirurgie et n'opère lui-même. S'il agissait ainsi, il dérogerait. Et de fait, tout en restant roturier, il est qualifié de noble homme. En Dauphiné même, il a une sorte de noblesse personnelle ; à Lyon, le collège des médecins, en recevant un docteur, lui met au doigt un anneau d'or, en signe d'anoblissement.

Aussi n'est pas médecin qui veut. Il n'est pas difficile de devenir chirurgien, mais médecin! Que d'examens et de thèses il faut soutenir! que de frais il faut payer à la faculté ! On évalue à 5^000' ces frais au dixseptième siècle. Que detempsil faut passersur les bancs, àsuivreles cours des professeurs îOnn'était guère reçu docteur avant vingt-huit ou trente ans; mais de quel cérémonial n'étaient pas entourés les examens! La réception burlesque du Malade imaginaire n'est qu'une bien pâle copie de la réalité. Elle ne saurait donner une idée des épreuves prolongées auxquelles était assujetti le récipiendaire, ni de l'apparence majestueuse

1 p. Lacroix, Le XVIII^ Siècle, Sciences et Arts, p. 35.

du grand amphithéâtre, où le président de la faculté de Paris, entouré de plus de cent médecins en soutane de soie et en rohe rouge fourrée d'hermine, mettait le bonnet carré sur la tête du nouveau docteur, en lui faisant jurer en latin de remplir les devoirs de sa profession ' .

A Montpellier, c'est dans une assemblée nombreuse, convoquée au son du bourdon de la cathédrale , que le récipiendaire, revêtu de la robe de Rabelais , le livre d'Hippocrate à la main, reçoit le bonnet carré, la ceinture dorée et la bague, qui étaient les insignes du doctorat. Après la cérémonie , où dix violons ont joué des airs de Lulli, il distribue des gants, des dragées et des fruits confits aux assistants ; après quoi, on le reconduit chez lui, au bruit des violons et des acclamations de ses amis-.

La forme joue un grand rôle, au dix-septième siècle, dans le prestige du médecin. On le verra faire ses visites, à cheval, en robe, en rabat, en grande perruque, avec une barbe majestueuse. Il conserve les costumes anciens, cherchant à en imposer au vulgaire par son extérieur magistral. Sa vie a d'ailleurs un certain décorum; il fréquente les savants, les magistrats, les membres les plus importants de la bourgeoisie. Il s'allie avec eux, et dans les villes, il

1 Maurice Raynaud, les Médecins au temps de Molière, ch. I, II. - D*" A. Puech, la Médecine et les Médecins à yimes. Mém. Ac. Gard, 1876, p. 854, 855, et 1877, p. 827, d'après le Journal de Locke.

marche avec les premiers de la cité, avant ou après les avocats, toujours avant les notaires et les procureurs. En province, sa maison a toute l'apparence d'une bonne habitation bourgeoise. Ni luxe, ni gêne visibles. De l'argenterie en quantité suffisante; par exemple, douze couverts environ, des flambeaux, une aiguière, une bonne provision de vin dans les caves ^ ; deux pièces au rez-de-chaussée ; deux ou trois au premier étage. Chez l'un d'eux, « noble homme » François Sorel, à Troyes, la chambre à coucher est tendue de six pièces de tapisserie de verdure de haute lice, garnie d'un lit à colonnes torses, de fauteuils et de chaises couvertes de tapisserie , ornée d'un grand miroir à cadre de noyer garni de plaques de cuivre doré. Chez un autre, à Saint-Denis, la salle « par bas » présente, en 1744, un aspect assez aisé, avec ses tapisseries de point de Hongrie, son bureau de bois de rapport garni de huit tiroirs, ses bras de cheminée, son cabaret des Indes et ses écrans. Au premier étage, chambre à coucher, avec lit entouré de rideaux de

1 Cinqmuids et une feuillette de vin de prix, 82^; 2 feuillettes de vin de pinot, 20^ (Inv. 1703.) — Six demi-muids pleins de vin de Bourgogne, 140^ 50 bouteilles du même, 20^ (Inv. de 1744. Saint-Denis. — Arch. nationales, Z-4121.) Je trouve aussi une provision devin considérable chez le médecin Nicolas Jannard, en 1780. Sa cave renferme 3 ricetons 2 ([uinzains de vin de gouais, 120i; 3 ricetons 1 quinzain de vin de pinot, 230'; 130 bouteilles de chablis, 65^; 96 de Champagne rouge^ 37^ 10^: 96 de vin de Bouilly, 48^; 83 bouteilles de maçon, 49' 16' ; 320 de vin do Langres, 228'. Sa bibliothèque, garnie délivres de médecine, de religion, et de littérature, a certes moins de valeur. (Arch. de l'Aube. E. 296.)

serg'e verte galonnée et brodée de galons de soie blanche, fautenilsde tapisserie à l'aiguille, tapisserie de haute lice, portières et dessus de porte '. Un autre médecin aura dans sa salle du rez-de-chaussée un « grand cabinet d'ébène garni de quantité de tiroirs et enfoncement parqueté ». Les murs de cette pièce sont recouverts de cinq grands tableaux à cadre doré, représentant pourlap lupart des natures mortes, avec quelques personnages, et paraissant avoir une certaine valeur. Ce médecin, Nicolas Barat, semble avoir un goût particulier pour les tableaux, car les chambres du premier étage de sa maison en sont remplies -. Les médecins, en effet, en leur qualité de savants, ont des goûts artistiques ou littéraires. Ils ont des livres; ils peuvent aimer les tableaux. Lorsque Guy Patin donnait son festin de décanat à trente-six docteurs en belle humeur, il les traitait dans sa grande salle, où Ton voyait, par-dessus la tapisserie, de nombreux portraits d'hommes illustres, au nombre desquels on remarquait ceux d'Érasme, de saint Fran-

1 Inventaire de la veuve de Jean-Joseph Seigneuret, docteur en médecine, à Saint-Denis. (Archives nationales, Z- 4121.) Voir aussi celui de la veuve de Jean Desfriches sieur du Mesnil, docteur en médecine à Saint-Denis, qui atteste la même aisance. [Ibid., Z- 4120.)

- Les grands tableaux de la salle en bas sont intitulés : 1" un marchand de gibier, 2° un charcutier, 3° un vendeur de marée, 4° un fruitier, 5° mélange de gibier, fruits et volailles dépeintes sur une table couverte d'une nappe. Ces tableaux sont estimés 300^ par Estienne Foucher, peintre. (Inventaire de 1703. — Arcb. de lAube, n° 1123.)

cois de Sales et de Rabelais , représentant assez bien l'esprit philosophique, la foi éclairée et la joyeuse humeur K

On rencontrait aussi parmi les médecins des collectionneurs de curiosités naturelles, de médailles ou d'objets d'art. On en trouvait à Paris comme en province -. Un des plus célèbres, au dix-septième siècle, était Pierre Borel , qui nous a laissé une description détaillée des variétés de tout genre qui remplissaient les cabinets de sa maison de Castres ^.

1 La plupart des médecins, sans atteindre la richesse, vivent dans Faisance^. Ils s'allient à de bonnes familles de magistrature ou du haut négoce ; noble homme François Sorel épouse la fille d'un secrétaire du roi. Nicolas Barat a pour proches parents et alliés des conseillers au bailliage, des élus, un président en l'élection, le doyen d'un chapitre. Ils s'allient aussi entre eux. Ils ne dédaignent pas la main de la fille d'un apothicaire, si celle-ci leur apporte une belle dot. Beaucoup de médecins sont eux-mêmes fils de médecins; mais on compte aussi parmi eux quelquefois des fils de bourgeois, avocats et mar-

' Maurice Raynaud, p. G7.

- Entre autres, Bonnet et Duval (Paris), Fabri (Nîmes), Gras (Lyon), Hamelot (la Rochelle), Lafon (Limoges) , Charles Patin, etc. (BonnalYé, Dictionnaire des amateurs français au XVI I*^ siècle, 1884.)

^ Les Antiquités de Castres d'Albigeois, 1649.

i M. Purgon a huit mille bonnes livres de rente. [Le Malade imaginaire, act. I, se. V.)

LES MÉDECINS ET LES ClllRURGIEINS. 113

chands, et surtout des fils de chirurgiens et d'apothicaires, qui veulent s'élever au-dessus de la condition de leur père. /

Nous avons vu que les études de médecine coûtaient cher ; il fallait donc avoir une certaine fortune personnelle pour embrasser cette profession. Nicolas Barat a quarante et un muids dans sa vinée, ce qui prouve qu'il possède des vignes et qu'il fait du vin ; il a une maison en ville, outre la sienne ; il en a une dans les faubourgs. Une partie de sa fortune peut avoir été le produit des honoraires payés par ses clients. Chez Seigneuret, à Saint-Denis, on trouve près de 2,300' en argent comptant. Les honoraires n'étaient pourtant pas très élevés : à Paris même, ils sont relativement modiques. Un médecin ang-lais parle, en 1698, des « pitoyables honoraires que l'on y donne aux médecins... Le roi cependant, dit-il, se montre fort large pour les pensions qu'il fait à son premier médecin, et donne de bons emplois à sa famille. Les princes ont des médecins attachés à leur personne... D'autres ont la clientèle des couvents de filles ou d'hommes, ce qui leur donne du pain ; d'autres possèdent celles des paroisses ou ont recours à d'autres expédients du même genre ; mais tout cela ne vaut pas grand'chose, et est d'un mince encouragement pour la faculté ^ ».

1 Lister, Voyage à Paris, p. 213, 214.

114 CHAPITRE lY.

En province, c'est bien pis, même au dix-huitième siècle. « L'exercice de la médecine, dit un docteur anglais en 1786, ne procure ni honneurs ni profit; les honoraires sont misérables, et sauf à Paris, la profession est dépréciée i. » Un autre Anglais consulte le premier médecin de Saint-Omer. C'est un homme habillé de noir, qui paraît distingué et instruit, avec l'apparence d'un gentleman. Après avoir entendu sa consultation, l'Anglais lui donne 25 sous, et le médecin lui fait un grand salut, d'un air très satisfait 2. Et note^ que c'est un étranger qui paie et qu'un étranger doit payer plus cher. A Tournon, en 1756, les visites de médecin coûtent dix sous 3.

Ce qui nuit aux médecins, c'est la concurrence qu'ils se font entre eux; c'est celle des chirurgiens et des empiriques. A Nîmes, dès la fin du seizième siècle, on constate qu'ils laissent un patrimoine inférieur à celui qu'ils ont reçu^; cent ans plus tard.

^ Townsend, A Journey through Spain... and Remarks in passing through a part of France, 1792, 1. 1, p. 50.

- Observations in a Journey to Paris, 1778, t. I, p. 52.

•' A M. Bergeron, pour 12 visites... 6\ Livre de raison de P. E. Bienvenu. — Je vois cependant les héritiers d'un élu et ceux d'un receveur des gabelles payer les premiers au médecin 300', les seconds au médecin et au chirurgien, 1,040' (Arch. jud. Aube, n» 1156), mais j'ignore combien de temps ils ont soigné leurs malades. On était parfois peu pressé de payer son médecin. On s'acquitte envers le médecin du frère de Grosley 12 ans après la mort du malade, et on doit à ce médecin 12'. {Le frère de Grosley et ses enfants, p. 5.)

'* A, Puech, Une Ville au temps jadis, p. 160 et suiv.

leur prestige avait partout diminué. Faut-il attribuer cette défaveur « à l'intrusion et à la hardiesse des charlatans, des femmes et des moines », qui se mêlaient de guérir'? Leur esprit systématique, leur rage de saigner et de purger à outrance, leur avaient-ils aliéné les esprits éclairés, comme madame de Sévigné, par exemple-? Les vives attaques dirigées contre eux par Molière avaient-elles porté coup? Toujours est-il que dans certaines villes de province, au dixhuitième siècle, on ne trouve plus de médecins, et que les municipalités sont obligées d'offrir des primes et des pensions à ceux qui voudront venir s'y fixer 2. A la veille de la Révolution, la situation des médecins se releva à Paris. On fait l'éloge de leur science^. Ils s'enrichissent, comme Dumouhn, qui meurt à 92 ans, en 1755, seigneur de Villejuif et possesseur de 100,000^ de rentes. Tronchin, vers la même époque, reçoit un louis par consultation^. Le médecin s'était transformé. Il n'était plus question de Tomes et de Desfonandrès faisant leurs courses à cheval ou sur une mule; le carrosse remplaçait la mon-

1 Lister, p. 213.

- Lettre du 25 sept. 1672, 10 fév. 1672, 13 fév. 1688. — D"^ Druhen, la Médecine et les Médecins au temps de Molière. Mém. de V Académie de Besançon, 1883, p. 3 à 16.

^ Voir La Ville sous Vancien régime, 2<^éd., t. II, p. 215.

4 Pluclie, le Spectacle de la nature, t. VU, p. 491 à 496.

^ Barbier, Jowrn a ;, t. VI, p. 148, 295.— Deux des fils de Tronchin fuient fermiers-généraux. (A. Vitu, la Maison mortuaire de Molière, p. 239).

tiire^ La robe avait été abandonnée. L'habit noir et la perruque à trois marteaux- avaient encore l'aspect quelque peu doctoral, et le costume, selon M™*" Roland^, n'avait rien de séduisant aux yeux d'une jeune personne. Beaucoup de médecins cependant savaient plaire aux femmes, qui avaient en eux une confiance tendre et soumise*. C'étaient de «jeunes agréables, parlant de toute autre chose que de médecine, souriant, étendant une main blanche^... » Comme il v a des modes en médecine comme en toutes choses, il était beaucoup moins question de la saignée % et sous Louis XVI, un grand nombre de docteurs s'occupaient d'hygiène , de philosophie , de statistique et de politique^ plus encore que de thérapeutique.

Comme les médecins, les apothicaires atteignirent leur apogée au commencement du dix-septième siècle. Us avaient les mêmes clients, et s'entendaient

1 Mercier, Tableau de Paris, VF, 329. — Voir le carrosse de Tronchm, le XV 111^ siècle, p. 285.

2 A. Puech, Mém. de l'Académie du Gard, 1877, p. 775.

3 Mémoires, éd. Barrière, p. 137.

i A. de Gallier, la Vie de province, p. 74 à 77. — Duc de Lévis, Souvenirs et portraits.

^ Mercier, Tableau de Paris, t. VI, p. 329.

« Id., t. IX, p. 150.

î" Tel était Roland de la Platière, qui sollicitait, en 1784. des lettres de noblesse. (M""" Roland, Mémoires, p. 200. — A. de Gallier, p, 76.)

LES MÉDECINS ET LES CHIRURGlEiNS. 117

pour en tirer profit, lorsqu'ils ne marchaient pas sur les brisées des médecins en donnant des consultations et en faisant des visites ^ Soudain, la guerre éclata entre eux à Paris, et les médecins battirent en brèche leurs adversaires, en démontrant l'inutilité de leur industrie. Us firent publier sous le titre du Médecin charitable un livre « enseignant la manière de faire et préparer en sa maison, avec facilité et à peu de frais des remèdes propres à chaque maladie ; » et ils ne manquèrent pas d'ajouter qu'il fallait les faire préparer « suivant l'avis du médecin ». Longtemps après l'apparition de ce livre, Guy Patin écrivait à un de ses confrères de province : « Pour réprimer les prétentions des apothicaires, faites-les souvenir du Médecin charitable di\ec lequel nous avons ruiné les apothicaires de Paris. Faites-leur entendre qu'il y a chez les épiciers de la casse, du séné, de la rhubarbe et du sirop de roses pâles, avec lesquels remèdes nous nous passons d'eux et les avons rendus si ridicules qu'on ne les veut point voir dans les maisons... Il n'est. Dieu merci, plus ici question de bizourd, ni d'eaux cordiales... ni dejuleps cordiaux, ni de perles en quelques maladies que ce soit. Le peuple est détrompé de ces bagatelles et de plusieurs autres-. »

1 D' A. Pucch, 3Jéin. de l'Académie du Gard, 1876, p. 811.

- Letire de M. Guy Patin, t. I, p. 46, — On croyait pourtant à lor potable et à bien d'autres remèdes plus ou moins extraordinaires. (Thomas du Fossé, Mémoires, t. III, ]>. 133 ; t. IV, p. 249, etc.)

Est-ce bien certain? Et du temps du Malade imaginaire, comme auparavant, comme depuis, les notes ou parties d'apothicaire ne contenaient-elles pas bien des bagatelles du genre de celles dont parlait Patin? On sait qu'il était d'usage d'en réduire le montant de moitié. Mais même alors, l'apothicaire n'était pas ce personnage grotesque, armé d'un instrument malséant, dont parlent les comédies. Cet instrument, il en confie d'ordinaire le maniement à ses garçons. Pour lui, c'est un marchand important; et nous avons fait connaître plus haut l'aspect et le mobilier de sa boutique i. Le trisaïeul de La Bruyère était apothicaire dans la rue Saint-Denis; c'était un des marchands les plus riches de cette rue, et il possédait plusieurs domaines et une seigneurie en province-. On accusait bien les apothicaires, sous Louis XÏII, de ne mettre dans leurs ingrédients que les mauvaises herbes qu'on raclait dans les jardins. Mais on disait : « Les apothicaires s'enrichissent. Le fils de l'un d'eux a acheté un office de 8,000 écus. Plusieurs font leurs enfants conseillers de la cour ; MM. du parlement de Paris ne veulent les recevoir, à cause de la qualité... mais ils se font recevoir au parlement de Bretagne le plus proprement du monde 3. » Ajoutons qu'ils mariaient

* Voir plus haut, p. 49 à 51.

^ Servois, Notice sur la Brwjère, p. wiii.

^ Les Caquets de l'accouchée, p. 104. — Puget, trésorier de l'Épargne, était fils d'un apothicaire de Toulouse. (Tallemant desRéiux, t. V,

LES MÉDECIINS ET LES CIIlRURGIEiXS. 119

parfois leurs filles à des médecins et que leurs fils devenaient aussi médecins*. On peut en rencontrer un, comme Jean Poisson, qui était qualifié de seigneur de Souzy. Il est vrai que Poisson était un des quatre apothicaires du corps de Louis XIV -.

Les apothicaires, qui se qualifiaient aussi de pharmaciens, conservèrent toujours une sorte de situation mixte entre les marchands et les savants, à cause de leur science réelle ou présumée. N'était pas reçu qui voulait dans leur corporation 3. Il fallait passer des examens devant les gardes de la communauté, qui faisaient faire plusieurs manipulations devant leurs yeux^ Plusieurs d'entre eux étaient des chimistes distingués, comme Henry de Rouvière, dont le laboratoire et le cabinet étaient renommés^. Les apothicaires, qu'on appelait les cuisiniers des médecins, finirent par se reconcilier avec eux; tous deux trouvèrent plus d'avantage h s'unir qu'à se quereller. Les

p. 77.) — Le lils du bisaïeul de La Bruyère acheta une charge de lieutenant civil qui valait 15,000^ en 1596. (Servois, p. xxiv.) — Un médecin envoie trois de ses (ils à l'école militaire de Sonèze [Mcm. pour le sieur Gouel, 1778.)

1 Ménagiana, I, 281. — Va Apotliicaire de province sous Louis XIII.

- Jal, Dictionnaire, p. 1014.

^ La profession d'apothicaire fut libre à Nîmes jusqu'en 1574. (D' A. Puech, les Pharmaciens d'autrefois à Nîmes, Mém. Ac. Nîmes, 187'.», p. 283 à 285.)

'' Imbert, Bévue des sociétés savantes, l'^ séria, t. VI, p. 4'iG.

^ Voyage du tour delà France, par f.*u IL de Rouvière. Préiact?.

premiers formèrent à Paris un collège parmi lequel on remarquait d'anciens échevins, et plusieurs de ses membres, comme Cadet de Gassicourt et Baume, firent partie de l'Académie des sciences.

IIÏ.

Si la condition des médecins et des apothicaires ne s'améliora pas au dix-huitième siècle, il n'en fut pas de même de celle des chirurgiens. Ceux-ci, qui ne furent longtemps que des artisans, conquièrent en grande partie droit de cité dans la bonne bourgeoisie, au dix-huitième siècle, cherchent à secouer la suprématie des médecins, et préparent la révolution professionnelle, qui fera du médecin un chirurgien.

Au seizième siècle, si un chirurgien voulait être reçu médecin, il devait s'engager par-devant notaire à ne plus faire aucune opération; (( car, disaient les statuts de la faculté, il convient de conserver pure et intacte la dignité du corps médicaP. » Plus tard, cependant, on distinguait le chirurgien, qui avait étudié la médecine et avait le droit de porter la robe longue, du simple barbier-chirurgien. Celui-ci ne pouvait mettre à son enseigne qu'un bassin; le second

1 Corlieu, l'Ancienne Faculté de médecine de Paris, p. 1G5.

LES MÉDECIxNS ET LES CIIIRURGIEXS. 121

avait le droit d'y mettre une boite'. Puis, les uns et les autres furent réunis en une seule communauté, 50US le patronage de saint Côme jusqu'en ilkS, époque à laquelle les chirurgiens furent émancipés et placés en dehors de la corporation des barbiers-.

Tandis que le médecin a un cabinet, le chirurgien a une boutique. L'un donne des consultations, l'autre opère. lAu dix-septième siècle, le chirurgien est toujours barbier. Une enseigne saillante annonce sa profession. Sa boutique peut être précédée d'une avance 2. Un comptoir de chêne ou de noyer, quelques chaises de hêtre et des bancs de chêne en composent le mobilier. Les murs sont garnis de quelques morceaux de tapisserie de Rouen, de tableaux ou de gravures sans valeur. Un ou deux miroirs, bordés de bois noir, des plats de faïence ou d'étain « servant à barbier », une petite fontaine de cuivre, indiquent comme certaines enseignes que « céans on fait le poil. » Les ustensiles dont on se sert pour la chirurgie sont plus nombreux et ont plus de valeur; les bassins, les pots à onguents d'étain, les mortiers, les palettes d'airain y sont en assez grand nombre ; les

' Furetière, I, 393. — Le barbier-chirurgien, harhitonsor, était assez considéré au moyen âge en Languedoc. (Dumas de Rauly, Mcm. de Jacques Thnet, Bulletin de la Soc. archéologique de Ta rn-et- Garonne, XIII, 102.)

2 Franklin, Mém. de lasociéiéde Vhutoirc de Paris, t. X, p. 152, lô3.

'^ L'enseigne étant au-devant de ladite maison et l'avance de ladite boutique, prisé 60'. (Inv. de Jacques Andry, ch'rurglen. 1G88.)

instruments de chirurgie sont serrés dans une armoire ou dans un cabinet- trousse ; ces instruments sont évalués, en 1688, chez un chirurgien de Troyes, à 20ûii Un autre en 1713 a quelques menus outils en argents Un chirurgien de Saint-Denis, en 1737, possède plusieurs étuis pour mettre ses lancettes ou d'autres instruments, et il peut se vanter d'avoir « un bassin d'argent à barbe- ».

[hes chirurgiens, dont j'ai rencontré l'inventaire, sont des petits bourgeois assez à l'aise. La chambre est tendue de tapisserie commune; ils possèdent fréquemment leur maison 3; leur cave est garnie d'un certain nombre de pièces de vin *. Ils ont des armes., de l'argenterie^; leurs femmes se parent de bijoux d'une valeur restreinte et de robes d'une certaine élé-

' Inv. de Pierre Lepied, 1652, Ant. Lepied, 1672; Babelin, 1664: Andry, 1688; Bricard, 1694; Maury 1704; Paris, 1706; N. Doriol, 1713. (Arch, jud. de l'Aube.)

- Inv. de Jean Monlier. Arch. nationales, Z- 4121.

^Maison évaluée 1^,200 en 1652... 1,800 en 1672. — Autre maison, 1713. — A Perpignan, au XVIIP siècle, le chirurgien Moliner occupe une très petite maison à deux étages où il habite avec trois fils, dont deux docteurs en théologie, un docteur en médecine^ trois filles, deux apprentis et une servante. (Charles de Ribbe, Les Foyers d autrefois. La Réforme sociale, t. I, p. 275.)

'* 7 muids de vin de Montgueux et de Bouranton, 70^ (1672). — 4 feuillettes vin de pinot et un muids gouais 24' (l688). — 4 muids vin clairet, 30^ (1704). — Vin de Souligny, vin de tout raisin (1713).

^ 6 couverts, 2 es.uières basses, 1 coquemard, 3 lasses d'argent, 341^ (1672). — 1 esguière, 1 saleron, 2 escuelles, 2 seringues, etc., 238' (1713). .- 4 timbales, 6 fourchettes, 110' (1737).

gance'. Enfin, quelques-uns d'entre eux ont des livres, mais en petit nombre -. Si les uns se trouvent dans la gêne et ont dû emprunter sur gages, d'autres ont pour débiteurs de nomljreux clients « pour façons de poil, pansements et remèdes... »

Le chirurgien, il est vrai, rase rarement lui-même ; ses garçons, qualifiés de fratres, se chargent de cette besogne, tandis que le maître court toute la journée pour panser les malades et faire des saignées^ .Et Dieu sait si Ton en fait au dix-septième siècle*. Les garçons sont éveillés par la maîtresse au point du jour, puis ils ouvrent la boutique ; ils vont faire des barbes en ville ou restent, tête nue, même par le froid, attendant la pratique dans la boutique. L'un d'eux raconte la triste existence qu'il mène . Il a été au collège ; mais ses parents l'en ont retiré faute d'argent. La nourriture qu'on lui donne l'exaspère. On déjeune à 10 heures; mais les jeûnes sont nombreux. A 3 heures, le dîner, le principal repas de la petite bourgeoisie. Une croûte flottante dans du bouillon clair comme de l'eau; un morceau de bœuf salé ou ré-

' L'un d'eux à emprunté 100' sur gages d'un collier de perles. (Inv. 1672.)

2 45 livres latins ou français, in-12 et in-16, 10^ (1688). — Livres de chirurgie, 5 v. 5 tomes de la Gazette de 1706 à 1709 (1737.)

3 Ses visites sont encore moins chères que celles du médecin. Un chirurgien de Romilly reçoit, pour 36 visites, la somme de 6' en 1773. Un peu plus de 3 sous par visite! (Arch. de l'Aube, E. 252.)

^ Tholin, Livre de raison des Daiirce, p. 31.

chauffé, sans graisse. Quelquefois, le dimanche, la moitié de l'os d'une éclanche. Pour le rassasier, le maître lui lit le précepte d'Hippocrate, précepte qui serait surtout utile les jours maigres, où les harengs sorets, les pois ou les navets alternent avec la merluche. Enfin, le soir, on se couche sans feu, et souvent Ton est réveillé la nuit par les clients ^

C'était la vie ordinaire du chirurgien, faite de labeur et d'économies nécessaires, que décrivait le garçon mécontent de son sort. Mais il y avait des chirurgiens de toute fortune et de toute science, depuis le chirurgien de village, plus ignorant et plus gêné souvent que celui des villes, depuis le dentiste qui opère en plein air et vend de l'orviétan-, jusqu'au chirurgien de Paris ou de la cour. Ce dernier, s'il a la bonne fortune d'opérer un prince, peut être récompensé royalement. Louis XIV donna à son chirurgien Félix 150,000 ^ en une seule gratification, et l'anoblit, en le dispensant des frais de chancellerie ^. Au siècle suivant. De la Martinière, premier chirurgien du roi, laisse 1,500,000^ à ses héritiers^. A Paris, plus d'un chirurgien faisait fortune^ On en

1 La peine et misère des garçons chirurgiens autrement appelés fr aires représentez dans un entretien joyeux et spirituel (?) d'un garçon chirurgien et d'un clerc, 1715.

2 A. Chevalier, le Grand Thomas. Mém. de la société de V histoire de Paris, t. VII. — Magasin pittoresque, 1881, p. 339 à 344.

^ Jal, p. 570.

4 Nougaret, Tableau mouvant de Paris, t. I, p. 358.

cite SOUS Louis XIH, qui donnent des offices de 15 à 16,000' à leurs fils, et dont les filles sont si élégantes, qu'il ne leur manque qu'un masque pour ressembler à des demoiselles. On se scandalise aussi de voir un fils de cliirurg-ien, en manteau doublé de faveur de soie et en bas de soie, et l'on s'écrie, comme on le dira, avec plus de raison encore, cent ans plus tard : <( Aujourd'huy, on ne cognoist plus rien aux liabits : tout est permis pourvu que l'argent marche'. »

Il est certain que les fils de chirurgiens qui s'habillaient comme des gentilshommes étaient l'exception, puisqu'on s'en étonne et qu'on s'en scandalise. Leurs pères vivaient pour la plupart modestement, ajoutant dans les petites villes à leur industrie un petit assortiment d'apothicaire, et ne dédaignant pas le plat à barbe. C'est au milieu du dix-huitième siècle que les plus distingués d'entre eux le répudièrent hautement, formèrent des collèges spéciaux et osèrent pour la première fois rivaliser avec les médecins. D'importantes découvertes chirurgicales avaient eu lieu, et l'on pouvait dire déjà, que si la médecine restait stationnaire, la chirurgie faisait de sérieux progrès-. Elle participait au mouvement qui donnait aux scien-

1 Les Caquets de l'accouchée, éd. Janet, p. 105.

2 A. Puech, Mém. Ac. de Nimes, 1879, p. 791. — Le chirurgien dentiste, se distingue alors du charlatan. Pierre Fauchard établit les règles de l'art dentaire. {Magasin pittoresque, 1881, p. 343, 3i4.)

ces d'application une prépondérance qu'elles n'avaient jamais eue; la médecine était un art, où il y avait souvent plus de spéculation et d'inspiration que de précision, et le médecin, pour conserver son autorité, sera bientôt obligé d'étudier et de pratiquer la chirurgie. Ceux qui l'avaient toujours pratiquée profitèrent de ces tendances, qui se manifestaient dès la fin du siècle dernier, pour voir grandir à la fois leur considération et leur fortune .

Comme celui des médecins, le prestige des autres gens de robe, hommes de loi ou d'église, diminua au dix-septième et surtout au dix-huitième siècle. Les membres du parlement jouèrent, il est vrai, un rôle applaudi dans ce dernier siècle ; les avocats furent aussi, au moment de la Révolution, les organes les plus accrédités des revendications populaires. Mais il y avait moins d'hommes de loi et surtout moins de prêtres sous Louis XIV que sous Louis XII ; sous Louis XVI, que sous Louis XIV ^ A la fin de la féodalité surtout, beaucoup de gens se faisaient clercs ou légistes pour jouir des privilèges que ces titres leur conféraient ; beaucoup de personnes recouraient aux tribunaux pour défendre leurs droits menacés par l'arbitraire seigneurial ou local. L'usage des procès fut général et malgré l'élévation des frais de

ï II y a à Cliàlon-sur-Saône 40 avocats au XV" siècle, 52 en 1655, 60 en 1670, 31 en 1787. (H. Beaune, les Avocats d'autrefois. Un barreau de province. Bulletin de la Société d'économie sociale, 2« série, t. I, |>. 15, 16.) — A Riom, il y a 70 procureurs, en 1742, 61 en 1784. (Ed. Everat, la Sénéchaussée d'Auvergne, p. 23.)

justice, il était bien peu de chefs de famille qui n'y recourût. Le métier d'homme de loi devint lucratif, et l'espèce en pullula, dans les villes comme dans les campag-nes. Espèce nombreuse, variée dans ses classes et ses individus , ayant, comme les autres professions, ses degrés et sa hiérarchie, touchant à la noblesse par sa tète , au peuple par ses membres inférieurs , et s'étendant surtout dans toutes les classes de la bourgeoisie.

« Il y a dans la ville, disait La Bruyère, la g-rande et la petite robe, et la première se venge sur l'autre des dédains de là cour et des petites humiliations qu'elle y subit. De savoir quelles sont leurs limites, où la grande finit et où la petite commence, ce n'est pas une chose facile K.. » Ces points de démarcation sont toujours malaisés à discerner dans l'ancienne société, quoique les classes y soient délimitées, les rangs indiqués , la hiérarchie réglée par des ordonnances. Nous voyons bien que dans cette hiérarchie les sergents ou les huissiers sont presque au niveau des artisans; que les procureurs s'élèvent un peu plus haut; que les notaires appartiennent à la bourgeoisie ntioyenne ; que les avocats ont un peu plus de relief, et que les magistrats les priment tous. Et parmi les magistrats, il faut discerner ceux des juridictions inférieures, des bailliages et des parle-

^ Caractères, Ed. Servois, t. I, p. 277.

ments. Un procureur au parlement s'estimera plus qu'un juge de chatellenie ou de }3ailliage secondaire. Il s'enrichira davantage, et l'argent, alors comme aujourd'hui, est souvent l'une des principales sources de la considération. Au dix-huitième siècle, on qualifiera d'honnêtes gens ceux qui auront un certain degré de fortune ^

f Le désir d'assurer à leurs enfants une profession lucrative, en même temps qu'honoréej portait beaucoup de parents à leur faire embrasser la carrière judiciaire. « Beaucoup de gens de basse condition, dit Davity, mettent leurs enfants aux études, pour essayer d'en faire des pivots de leurs maisons et des arcs boutans du palais. » « Tous les marchands, dit un autre , mettent leurs enfants au Palais , pour les faire riches. » Mauvais calcul, il est vrai, pour certains d'eux. « Il y en a maintenant, fait-on observer, un si grand nombre^ que les uns font mourir de faim les autres, et le plus heureux l'emporte sur son compagnon plutôt que le plus savant -. »

De là, la rapacité, la friponnerie, le mauvais renom des hommes de loi subalternes , sergents , huissiers , procureurs. Tout un petit monde de clercs, de praticiens, de gens d'affaires s'agite autour d'eux;

^ Lettre de Deparcieux à Grosley, Lettres inédiles de Grosley et de quelques uns de ses amis, p. 137.

- Davity, p. 90, 91. — La Réfonnation de ce royaume, 1623, Daiijou, Arch. curieusesj 2^ série, t. II, p. 405.

souvent faméliques , ardents aux expédients , toujours prêts à la chicane. Les patrons eux-mêmes ne parviennent pas toujours, même à Taide de la dot de leurs femmes, à payer leurs charges; chez eux l'on vit chichement ; le tournebroche n'a guère de pratique , et réclanche du soir, après laquelle toute la maison s'attelle, reparaîtra le lendemain sous forme de hachis ^ Les clercs attendent parfois vainement les clients; ils passent la journée à bayer aux corneilles , à jaser avec les voisins -. Aussi avec quel empressement ne saisit-on pas les premières affaires qui se présentent, avec quelle avidité réclam e-t-on les frais qu'elles produisent! Ces frais sont parfois exorbitants. De là, la haine populaire contre les gens de loi subalternes; on les traite « d'instruments secrets de la douleur publique )> ; de « vautours engraissés du suc des pauvres gens ^ ; » on les qualifie d' « oisifs cherchant à manger comme chenilles ^, » et l'on dit des plus humbles d'entre eux :

De trois sergents pendez en deux, Le monde n'en sera que mieux.

Les sergents ou huissiers sont les plus besogneux

1 Gherardi, le Théâtre italien, t. III, p. 62, La Fille sçavante, 1690.

2 Les Caquets de l'accouchée, p. 187.

3 La Désolation troyenne, 1699, p. 6.

^ G. Coquault, Mémoires, t. II, p. 460.

et les plus nombreux ^ des gens de loi. Le sergent royal, le plus important d'entre eux, hal)ite d'ordinaire une petite maison, dans le genre de celles des artisans. Une chambre basse occupe la place de la boutique; elle sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de parloir. La chambre haute et les cabinets qui l'avoisinent sont consacrés au repos de la famille. Aucun de ceux dont nous avons rencontré l'inventaire ne dépasse un certain niveau d'aisance ; il en est quelques-uns qui ont de l'argenterie dans leur coffre et du vin dans leur cave -. Leur métier est souvent rude et les expose à des expéditions qui ne sont pas sans périls ; ils ont parfois chez eux un petit arsenal, comme ce sergent royal, qui possède, en 1688, trois fusils, trois mousquetons, un mousquet, trois paires de pistolets à fusil, un pistolet de poche^ sans compter deux hallebardes et six épées'^.

' En 1734, il y avait 49 huissiers à Troyes; aujourd'hui il y en a 10, et la population a plus que doublé.

2 Inv. de 1643. Cl. Bréon : 6 enfants, beaucoup d'armes, quelque argenterie, vinée et cuve. — Inv. de 1663. Bréon : c'est sans doute le lilsdu précédent. Son mobilier est modeste. Le sergent est en même temps drapier. — Inv. de 1676. Pierre Rigoley, partie de maison, cuve et 2 muids devin. — Inv, de 1688. Jean Ledantey, 6 enfants, argenterie, 159". Bijoux, 56^ Élain, I04i pesant ; armes, 21^. Écurie, cave, 5 pièces de vin, 60^ Total de la fortune mobilière, 2,739^ 17». — Inv. de 1G99. Desguerrois; 3 enfants; mobilier estimé, 509'. — Inv. de 1733. Rabiet, armes, 27^, 2 muids et demi de vin ; loyer 56' par an, etc. (Arch, jud. de l'Aube, n°^ 1135, 1117, 1105, 1202, 1201.)

^ L'Armement des nobles et des bourgeois dans la Champagne méridionale au XV 11^ siècle, p. 9.

Il peut ainsi armer les recors, qui lui prêtent main forte, en cas de résistance. Des gentilshommes dressent en effet leur pont-levis à l'approche des huissiers, et l'on peut être exposé à tirer l'épée et à faire le coup de feu contre les serviteurs de ces gentilshommes. C'est ainsi que trente-trois huissiers, commandés par le lieutenant général du bailliage de Troyes, faillirent faire en 1672 le siège du château de Saint-Phal ^ Le sergent, qui opérait souvent dans les campagnes, portait aussi le titre d'huissier à cheval. Au dix-huitième siècle, il rencontrait moins de résistance aux jugements qu'il était chargé de faire exécuter. Un huissier à cheval de Saint-Denis se contente en 1740, quand il va en campagne, d'une paire de pistolets de poche et d'une épée à poignée de fer noirci ou de cuivre à fil d'argent -.

Quelque précaire que soit souvent la condition de l'huissier, il se rattache au corps puissant de la magistrature, qui le couvre et le protège ; il dédaigne l'industrie, et croit son état plus relevé; « le vil praticien », dont parle La Bruyère, du fond de son étude sombre et enfumée , se préfère au laboureur ^ ; il envoie ses fils au collège, et son ambition est de les voir atteindre à un rang plus élevé de la hiérarchie judiciaire. Pour lui, sa plus grande ambition est de

1 Le siège du château de Saint-Phal par trente-trois huissiers. ^ Inv. de Dominique Aubertin. Arch. nationales, Z^ 4121. ^ Caractères, II, 295.

devenir premier huissier audiencier ; j'en trouve un, en 1766, qui possède plusieurs maisons et de l'argenterie, comme un bourgeois à l'aise, et se prélasse dans sa chaise à porteur'.

Le procureur est mieux logé que l'huissier; il habite d'ordinaire, dans le quartier des gens de loi ; il a plusieurs chambres garnies de tapisseries, de tableaux, d'armes ~. Plus encore que les sergents, il a chez lui un petit arsenal. Pierre Gallois, en 1687, a dans son « estude » six fusils, deux arquebuses, six mousquets , un tambour, un drapeau , sans compter les pertuisanes, les hallebardes, les sabres, les épées, les pistolets. 11 est sans doute officier de la milice bourgeoise; on s'imagine difficilement des hommes de robe s'armant ainsi jusqu'aux dents. Sa bibliothèque est relativement moins bien fournie. Elle ne contient que quarante volumes estimés 25 livres, tandis que ses armes de tous genres valent près de 150 livres. Et Pierre Gallois n'est pas une exception. Les procureurs de son temps et de sa ville semblent tenir à étonner leurs clients par la quantité d'armes

' Inv. de 1766. Arch. jud. de l'Aube, no 1087.

- Louis Clément, en 1688, a 7 fusils, 7 viels pistolets, 6 pertuisanes, etc., il a 24 tableaux de la vie de Moïse peints en huille sur bois, estimés 60^; trois petits coffres d'écaillé, de tortue, une épinelte couverte de cuir rouge avec son pied. — Jean Bourguignat, en 1704, a aussi 5 épées^ 2 grandes poires à poudre. — A Paris, les procureurs sont plus riches. « Ceux qui n'ont point de carrosse, dit Boursault, se plaignent de l'injustice delà fortune. » {Lettres nouvelles, \). 42t.)

dont ils garnissent leur étude. Cependant, en 1704, un autre procureur la décore surtout d'une grande quantité de tableaux, d'un crucifix accompagné des portraits des quatre Pères de l'Église, enfin d'une suite assez complète de livres de droit , d'histoire , de théologie et de cuisine.

Les notaires paraissent être d'humeur plus pacifique que les procureurs ; ils ont moins d'armes et souvent plus d'argenterie. Ils ont aussi meilleure réputation; si la comédie les tourne quelque peu en ridicule, elle ne les traite point de fripons comme les procureurs. Mercier même , dans un de ses drames , opposera le parfait notaire , probe et sensible , au procureur indélicat et sans conscience ^ Les notaires ne sont pas mêlés, comme les procureurs, à la chicane, aux procès de mauvaise foi ; ils s'acquittent sans bruit des devoirs modestes et solides de leur charge. Cette charge a, selon les temps, les hommes et les localités, une valeur bien inégale. En 1593, à Nimes, elle varie entre 15 et 100 écus. A Troyes, un notaire, en 1664, achète la sienne 1,100 livres. Sa femme, fille d'un cordonnier, lui apporte 1,400 livres de dot et une maison louée 38 livres -. Un autre, en 1670, occupera une

1 Vlndigent, acte IV.

2 Contrat de mariage de Moïse Semîllard, notaire royal, fils d'un maître cirier. (Arch. de l'Aube, E. 1021.) — Arouet, père de Voltaire, achète une charge de notaire à Paris 10000 1. en 1676. (Beaune, Voltaire au collège, p. xxix).

assez grande maison, où tout annoncera l'aisance, notamment la quantité de l'argenterie et les tableaux qui garnissent les chambres ^ . A Angers , cent ans plus tard, les charges seront estimées de 3 à 10,000 livres 2. Elles ne pouvaient entrer en comparaison avec celles des notaires de Paris, qui alors comme aujourd'hui avaient une valeur bien supérieure à celle des études de province, qu'on qualifiait aussi à une certaine époque de boutiques ^ En 1707, Maître de St-George épouse la fille de son prédécesseur et paie sa charge 58,000 livres. Lorsque sa femme mourut en 1724, la communauté avec une mise de fonds de 10,500 livres s'élevait à plus de 40,000 écus, et le notaire donnait 130,000 livres de dot à sa fille unique en 1734 ^. L'avocat Barbier nous parle de la banqueroute d'un autre notaire, qui avait eu 400,000 livres de patrimoine et qui pouvait gagner 40,000 livres par an ^. A la veille de la Révolution, Mercier attestera leur importance croissante , en disant : « La charge des notaires est d'une cherté effroyable ; elle passe 100,000 écus. Au bout de sept ou huit

1 Inv.d'EdmeBalduc. Arcli. jud. de l'Aube, n° 1670.

2 F. Y. Besnard, I, 136, 137. — A Nogent-sur-Seine, en 17C3, une charge est vendue 5,500^ (Arcli. de l'Aube, A. I, 86.)

3 A. Puech, Une Ville au temps jadis, p. '208. — Inv. de 1670, Troyes.

* Mémoire pour maître de S. Georges, ancien notaire au Châielet, 1758, in-40.

^ Journal, t. III, p. 497.

ans, ils ont fait leurs orges, c'est-à-dire qu'ils se retirent ^ . »

Les avocats sont souvent moins riches; mais ils s'estiment et on les estime davantage; Ils ont fait des études plus complètes que les autres gens de loi; ils ont plus de diplômes. L'outil qui sert à leur profession est le plus noble de tous, c'est la parole. Ils donnent des consultations , ils rédigent des mémoires, ils défendent le faible et l'opprimé. On les considère plus que les autres gens de loi. L'idéal du bourgeois est d'avoir un fils avocat-. Avocat au parlement, c'est un titre dont on se pare, même s'il ne rapporte rien ; on en est fier, à Paris comme en province 3. Un avocat répliquera vivement à un premier président , qui lui reprochera de manquer, à l'audience, au respect dû à une cour qui avait reçu son fils sur ses bancs. « Monsieur le Premier, si mon fils eut été homme à se tenir debout, je ne l'aurais pas fait asseoir ^. » Le titre d'avocat en effet met ceux qui le portent presque de pair avec les magistrats ; leur banc, au parlement de Paris, est semé de fleurs de lis, comme celui des conseillers ; comme eux, ils portent

1 Tableau de Paris, t. VIII, p. 197.

2 A. Puech, Une Ville au temps jadis, \). 119.

'^ Nos avocats sont aussi fiers que ceux de Paris, écrit de Villefranche M.^^ Roland. {Mémoires, éd. Barrière, p. 215.)

^ Souvenirs de M. Berryer, chapitre V. Ce fils était M. de Laverdy, qui prouva du moins qu'il savait marcher, car il devint contrôleur général des finances.

l'hermine ^ Quelques-uns même ont refusé d'acheter des charges de magistrature ; on en cite qui sont de vieille noblesse ou qui acquièrent les privilèges de la noblesse par l'exercice même de leur profession ~, Profession surtout estimée à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, où elle était considérée comme « l'eschelle où l'on montait aux plus grands états. » Les fils y succédaient rarement aux pères; mais, disait un avocat provençal en 1721, cela vient surtout « de ce que le père gagnant au barreau achète au fils une charge de conseiller et que le fils du conseiller se fait président. Les hommes^ ajoute-t-il , sont des écureuils qui toujours montent et grimpent ^, »

Les honoraires des avocats étaient très variables. Pour les grands avocats de Paris, ils pouvaient être considérables^. L'un d'eux reçut d'une cliente recon-

1 Beri'm, Les Maiiages dans V ancienne société française, p. 420, d'après Tallemant des Réaux.

2 A Lyon, par exemple. {Corresp. entre Boileau et Brossette, p. 43.) — Avocats et médecins de Lyon attaqués pour avoir pris le titre de noble. Causes célèbres et intéressantes, t. XVI, p. 72 à 250. On trouve dans cet article de nombreuses anecdotes sur les avocats. — Brillon, Dict. des arrêts, 1. 1, p. 363.

^ Charles de Ribbe, V Ancien Barreau du parlement de Provence, 1861, p. 115, 113, 27, 111. — Théodore Froment, l'Éloquence et le barreau dans la première moitié du seizième siècle. — De Verneilh, le Correspondant, t. CXIV, p. 28, 29. — H. Beaune,?e5 Avocats d'autrefois, un barreau de province. Bulletin de la Société d'économie sociale, 2^ série, 1. 1, p. 16.

'* On s'en plaignait en 1623. « Vous voyez de petits advocasseaux

naissante un carrosse à deux chevaux et un contrat de rente viagère de 4,000^ pour subvenir à leur entretient En province, on les paie en nature ou en cadeaux. Un bourgeois de Tournon donne à son avocat un habit de drap d'Elbeuf et une veste de satin , qui valent 75 livres -. Un bourgeois de Fougères envoie des chapons à son avocat comme à son procureur, et leur paie souvent àdiner; c'est assez juste, car dans ce pays les honoraires pour une consultation ne sont que de 12 sous 6 deniers et de 25 sous^.|

Il y avait, il est vrai, des avocats qui ne cherchaient pas à s'enrichir, des avocats petits-maîtres, plaidant le matin au palais en cheveux assez courts, le soir cajolant les dames en belle perruque blonde; des avocats sans cause, avares et quelque peu ridicules, comme ceux que nous montre Furetière, dans son Roman bourgeois '^. Il se peut qu'il y ait eu des

qui depuis dix ans sont devenus des millors parce qu'ils ont un escupar heure de consultation et 60 escus pour plaider une cause. [La Réformation de ce royaume. Danjou, Arch. curieuses, 2*= série, 1. 11, p. 403.)

1 Souvenirs de M. Berryer, ch. VIII.

2 Journal de raison de P. E. Bienvenu, manuscrit communiqué par M. P. Le Blanc.

3 Vers 1650, Journal de Guillaume Langeiier, publié par E. Frain, p. 28, 30. — J'ai envoyé deux quartauts de vin de Champagne à votre avocat, dit un personnage de Destouches. {L'Obstacle imprévu, 1717, act. I, se. V.)

* Édit. Colombey, p. 32, 33, 116 à 120.— Un personnage des Caquets de l'accouchée dit : nous avons un lils avocat qui ressemble ces lapins que mettent les marchands sur leurs boutiques, car il ne sert que de monstre... (p. 187).

avocats fripons comme Patelin , ou grotesques comme le Ragotin du Roman comique. 11 se peut qu'on en ait rencontré au clix-huitième siècle du genre de celui que Smollett consulta à Boulogne, et qui était à la fois crasseux, courtois, solennel et frivole *. Le véritable avocat était sérieux et laborieux. Il passait une grande partie de son temps, à côté de ses livres, dans son cabinet qualifié aussi d'étude, où l'on pouvait voir, comme chez l'avocat Antoine Aubert, de Troyes, les signes de sa foi religieuse et politique, un tableau représentant la Résurrection, placé au-dessus de la cheminée, et un portrait du roi-.

L'avocat, d'ordinaire, jouit de quelque patrimoine; c'est le fils aine d'un homme de loi, le fils cadet d'un riche marchand. Les études de droit sont longues, et le cabinet d'un avocat n'a pas une clientèle attitrée, comme une étude de notaire. Les débuts sont souvent difficiles; le jeune avocat Hua se félicite de ce que son cabinet lui a rapporté 1,500^ la première année. Ce cabinet, c'était sa chambre, et il la payait 130 ^ par an. Le costume était plus coûteux, et si le noir était d'obligation pour l'avocat comme pour les gens de loi, il ne pouvait guère sortir sans un habit de soie ou de satin, suivant la saison"*.

Les charges d'avocat aux conseils étaient vénales ;

1 Travels throygh France, t. I, p. 20, 21.

'^ Inventaire de 1696, Arch. jud. Aube, n» 1127.

•^ Hua, Mémoires d'un avocat au parlement de Par h, 1872, p. 25.

mais un jeune homme intelligent pouvait en trouver à crédit. Danton n'avait pas encore payé, à l'époque de son mariage, les 72,000^ que valait la charge qu'il avait achetée 1. A bien meilleur compte, on pouvait acquérir en province une charge importante de magistrature, qui rapportait moins-, mais qui mettait son titulaire au premier rang de la cité.

Les magistrats sont, en effet, à la tête de la bourgeoisie, même lorsque par l'acquisition d'une charge de secrétaire du roi ou par une autre cause, ils font partie de la noblesse. En tous cas, ils la fréquentent, et même s'allient avec elle. Leur installation a toujours une certaine apparence de dignité. Elle diffère selon leur rang et leur fortune. Sous Louis XIV, un lieutenant général du bailliage deTroyes aura un vaste hôtel, richement meublé; quand il sort à cheval, il est accompagné d'un valet également à cheval, et, dans les jours de cérémonie, on peut le voir dans un carrosse à quatre glaces, garni de velours violet et aurore, et tramé par quatre chevaux 3. Le train d'un simple conseiller est plus modeste; il n'aura qu'un vieux cheval et une chaise roulante, en état plus ou moins bon. En ville, le magistrat, porte d'ordi-

1 Robinet, Danton, Mémoire sur sa vie privée, p. 198. — Emile Bos, Les Avocats aux conseils du roi, p. 425, 515.

- A Nogent-sur-Seine, la charge de procureur du roi est vendue 5,1801 en 1750, 4,000 en 1703;' à Bar-sur-Seine, elle vaut 3,543 en 1777. (Arch. de l'Aube, A. t. I, p. 86.)

^ Inv. de Guillaume de Chavaudon^ 1682. Arch. jud. de l'Aube, n° 1137.

naire un costume noir ou de couleur somlîre ^ , si sa femme ne se refuse pas les étoffes chatoyantes et voyantes, que portent les clames nobles. On n'admet pas qu'il paraisse en public sans manteau et en épée, et le chancelier de Pontchartrain fera tancer, par le procureur général de la cour des comptes de Dôle, plusieurs membres de cette cour qui se permettaient de porter « des habits très indécents et fort peu convenables à leur caractère- ».

L'intérieur de l'hôtel du magistrat peut être regardé comme le type des intérieurs de la haute bourgeoisie. Chambres à coucher au premier étage; au rez-de-chaussée, une ou deux salles et cabinet^. C'est dans ce cabinet qu'il reçoit les solliciteurs et qu'il travaille. Pièce d'ordinaire assez simple , garnie de chaises de jonc, et que décorent quelques tableaux, entre autres le portrait du roi. Des livres sont rangés sur des rayons : cent, deux cents volumes in-folio ou in-octavo, traitant de religion et de jurisprudence

1 Habits de drap et de crêpe noir (conseiller, 1694). — de drap noir etc., et de drap cannelle (cannelle, 1730). Robes de palais, de drap, de crépon, d'étamine noirs, etc. (Arch. jud. de l'Aube.)

^ Depping, Corresp. administrative sous Louis XIV, t. II, p. 342. — Les juges étaient alors si respectés, écrit en 1720 un avocat d'Aix, que ceux de leur connaissance se joignaient à eux pour les accompagner au palais et à l'église. (Ch. de Ribbe^ l'Ancien Barreau au Parlement de Provence, p. 68. )

3 inv. de magistrats de 1656, 1674, 1689, 1704, 1705, 1720, 1727, 1730, 1731, 1741, 1745, 1761, 1779, etc. Arch. jud. de l'Aube, Arch. nationales.

pour la plupart; s'il en est davantage, si le choix qui a présidé à leur réunion a été fait avec recherche et discernement, si Ton y trouve des livres rares et précieux, c'est que leur possesseur est en même temps un bibliophile.

Les magistrats étaient très nombreux, puisque les finances, les eaux et forêts, les traites foraines avaient leurs tribunaux comme la justice ^ Les cours supérieures leur conféraient la noblesse, et désormais ils pouvaientse considérer comme en dehors du tiers état, quoique la noblesse d'épée affectât de les considérer comme des intrus-. Leur fortune les mettait hors de pair ; ils appartiennent désormais à l'aristocratie nobiliaire, dont nous n'avons pas à nous occuper ici. Il fallait posséder un patrimoine important ou épouser une fille riche pour acheter une charge, à Paris ou ailleurs. Celle de président à mortier au parlement valait 500,000' au dix-septième siècle, celle de conseiller environ 100,000 livres^.

1 Tocqueville en a compté 109 en 1750, dans une ville de moyenne importance, et 126 personnes chargées d'exécuter leurs arrêts. {L ancien régime et la Révolution, p. 164.)

2 La mère de l'abbé de Choisy, qui appartenait à une famille de conseillers d'État, disait à son fils : « Souvenez-vous que vous n'êtes qu'un bourgeois, et apprenez qu'en France on ne reconnaît qu'une noblesse, celle d'épée. " (Choisy, Mémoires, 1. 1, p. 23.)

^ Leber, Essai sur l'appréciation de la fortune privée au moyen âge. Valeurs d'offices sous Louis XIV, p. 197 à 206. — Berlin, p. 393. — Une charge de conseiller au parlement de Paris est estimée 90,000^ en 1715; une charge de conseiller à la cour des aides 65,000' en 1725. (Arch. de l'Aube, sect. jud., n° 1220.) — D'Avenel, II, 321, 322.

Les charges en province avaient moins de valeur, quoiqu'il en coûtât toujours beaucoup pour acquérir les plus importantes d'entre elles. En 1677, la lieutenance générale du bailliage de Troyes est payée 83,000 liv. Le prix des offices variait suivant l'autorité qu'ils conféraient et les profits qu'on en tirait. Ils tendirent à baisser dans le cours du dix-huitième siècle ' . C'était du reste une propriété comme une autre ; comme pour une autre, on en annonçait la vente dans les affiches, ou bien il suffisait, si l'on voulait en acquérir, d'aller au palais demander à un commis le catalogue de celles qui étaient disponibles-; et comme ce genre de propriété pouvait conférer la noblesse et l'exemption de certaines charges, l'acquisition de ces offices était souvent un excellent placement, qui rapportait à la fois honneur et profit.

1 En Auvergne surtout, les présidiaux sont délaissés. On n'en achèle plus les charges. Les gages tombent à des taux ridicules, à 270, à 150, à 45' par an. Les épices mêmes se réduisent à rien. A Orléans, les juges n'en touchent que pour 12 ou 15' (Everat p. 56 à 59, 67.) — Déjà, en 1684, à Poitiers, les charges du présidial étaient descendues de 40,000 à 12,000^. (A. de Boislisle, Corr. des contrôleurs généraux , I, n"^ 58.) — En 1751, les charges de présidents à la cour des aides de Paris valaient 80,000' et en rapportaient 3,500; celles de conseillers 45,000 rapportant 1,500'. Celles de maîtres des requêtes valaient 120,000' et ne rapportaient rien. Il en était de même de celles de conseillers au parlement de Paris qui étaient tombées à 42,000. On ne gagnait quelque chose qu'au bout de vingt ans de service dans les chambres. Au Chàtelet, les charges de conseillers descendent de 30,000 à 5,000. (Barbier, Journal, V, 78 à 80.)

- La publicité à Troyes il y a cent ans, p. 5, 6. — Brillon, le Théophraste moderne, 1700, p. 324.

Ce placement ne donne pas toujours de gros intérêts. Selon les uns, il ne fournit à la plupart des titulaires qu'un revenu modique ; c'est la considération plutôt que l'argent que recherche l'acquéreur de la chargea Sauf les conseillers rapporteurs, qui touchaient parfois des épices d'une valeur assez haute -, la plupart des magistrats reçoivent de modiques honoraires. On ne se plaint pas en général de leur vénalité; on pouvait, d'après un ancien usage, faire des présents à leurs secrétaires pour hâter l'expédition des affaires 3; un romancier pouvait montrer, sous Louis XÎII, dans une charmante scène de comédie, comment un juge savait concilier à la fois sa dignité et sa vénalité, repoussant hautement des dons qu'il accepte tout bas ^. Plus tard des scènes de ce genre auraient été tout à fait exceptionnelles. On n'aimait pas toujours les magistrats; il y avait assez de plaideurs condamnés pour les maudire ; et cependant si l'on se plaint de leur morgue, de leur manque de discernement, on ne les taxe point d'ordinaire d'improbité.

Au contraire, cette magistrature, sévère d'allure,

1 Ch. De Ribbe, les Familles et la société , p. 405, 40C. — Taine, la Révolution, III, 418. — Voir plus haut, note I de la page 143.

- Bertin, p. 395. — Depping, Corresp. adm., t. II, p. 438.

^ Un personnage de Dancourt dit : J'ai remis 50 pistoles dans la main du secrétaire du rapporteur. (L'o&5/acie impr^y M, act. I, se. iv.)

'^ La vraye histoire comique de Francion^ parCh. Sorel, éd. 1646, p. 165 à 169.

souvent rig-ide, se présente encore à nos yeux comme le type le plus élevé de l'honnêteté publique et privée dans les deux derniers siècles. Elle a sans doute un décorum, un vernis extérieur qui en impose ; elle peut avoir ses défauts, peut-être un peu ses ridicules ; mais il n'est rien de si estimable que ces familles de magistrats, chez qui la sagesse, le travail et la probité sont héréditaires comme les charges de judicature. Elles sont Télite de la bourgeoisie ; surtout en province , elles en ont conservé les qualités maîtresses ; elles exercent autour d'elles une influence véritable parce qu'elles la méritent. C'est en vain que la noblesse les dédaigne ' ; elle est bien forcée de reconnaître leur autorité, et les fureurs éloquentes et presque comiques qu'inspire à Saint-Simon le pouvoir des gens de robe ne servent qu'à démontrer quelle place ils tiennent désormais dans l'État et dans la société. Vienne un procès, et les gentilshommes les plus huppés iront, comme ceux dont parle Perrin Dandin, se morfondre dans la cour du juge, « à souffler dans leurs doigts, le manteau sur le nez ou la main dans la poche-. » Et la comtesse d'Escarbagnas, avec toutes ses prétentions nobiliaires, dira en parlant d'un receveur des tailles et d'un conseiller :

1 D'Aveiiel, t. H, p. 128.

- Racine, Les Plaideurs, acte I, se. iv, — Le conseiller Portail parlait aux gens par la lucarne de son grenier dont il avait fait son cabinet. (Berlin, p. 386, d'après Tallemant.)

(( Ce sont gens qu'on ménage en province par le besoin qu'on en peut avoir '. »

Noblesse et magistrature ont, du reste, joué un grand et noble rôle dans le passé de la France, qui a été longtemps, comme l'a bien dit Mignet, une monarchie militaire et judiciaire, formée par l'épée, réglée par le droit. <( A côté d'une classe qui a exalté dans notre nation le sentiment de l'honneur, ajoute-t-il, il s'en est élevé de bonne heure une autre qui lui a inspiré le sentiment de la justice, et si la première a entretenu parmi nous les habitudes de bravoure, l'élégance des mœurs, les délicatesses de l'esprit , l'amour des choses nobles et grandes, la seconde y a fait naître et prévaloir le goût de l'ordre , l'habitude du travail, le respect de l'équité, le pouvoir de l'intelligence'^. »

1 Molière, la Comtesse d'Escarbagnas, se. xi. — C'est ainsi qu'on traitera de monseigneur les intendants, parce qu'ils ne répondent pas aux leUres où ils ne sont pas qualifiés de la sorte. (Everat, p. 85.)

- Mignei, Notice sur le comte Siméon. Notices historiques, t. II, p. 4,

LES

Autour des magistrats de Tordre judiciaire, se groupent des fonctionnaires, cfui sont propriétaires de leurs charges et qui font partie de Faristocraiie bourgeoise ; celle-ci se distingue particulièrement par ses titres, souvent plus honorifiques qu'effectifs. De nombreuses fonctions avaient été créées, pas toujours parce qu'elles étaient utiles ou nécessaires, mais parce que leur création avait été une opération lucrative pour l'État. Excellente occasion pour les bourgeois, qui avaient quelques fonds à placer, d'acquérir de la considération à peu de frais, et de s'élever au premier rang de leur classe, sans contracter des obligations bien sérieusesTlGombien d'entre eux auraient pu parler de leurs charges , comme cet entreposeur de tabacs d'Autun ; qui qualifiait la sienne de « place honnête dont une servante pouvait remplir les détails et qui ne demandait que quatre ou cinq heures par mois pour former les états ^ )) ! Aussi ne se bornait-on pas à remplir une

1 Cromelin de Saint-Quenlin, Mémoires. — Mémoires de la Société

148 CHAPITRE YI.

seule de ces places ; on en possédait souvent deux ou trois, dont les revenus cumulés et acquis sans grande peine assuraient une modeste aisance ^ .

La vanité était d'accord avec l'intérêt pour faire rechercher ces offices et les titres qu'ils conféraient. Les femmes elles-mêmes, en province , aimaient à se parer des titres de leurs maris. Elles se qualifiaient de madame la présidente, de madame la lieutenante. Sedaine fait dire à une femme de bon sens, dont le mari est

Modeste possesseur de trois charges très minces.

Lieutenant d'un bailli, de plus garde marteau.

Et jadis assesseur, et pilier de barreau :

— Je crois qu'on ne doit pas être orgueilleuse et fière

Pour des places qui n'ont qu'un médiocre prix-.

Hélas! Si vous saviez comment on rit à Paris

De tout cela^!...

éduenne, VI, 420. — Marmontel raconte que son beau-frère avait obtenu l'entrepôt des tabacs de Chinon, qui rapportait 100 louis. Comme Cromelin, il regardait l'emploi comme facile et simple. Le receveur des traites deSaumur ne touchait que 1,200' pour un travail d'un détail infini. {Mémoires,'^. 274.)

1 Un receveur du sceau de la chancellerie de Laon est en même temps greffier d'apparaux de la ville et procureur près le grenier à sel. Ces trois charges réunies valent 15,400 ^ et lui rapportent de 1,020 à 1,030'. (A. Combier, Un livre de raison laonnais, 1774-1824, p. 27, 28.)

^ Dans les petites villes on les achète à bon compte. Pour être élu, de 1750 à 1780, il en coûte 5,000 ou 3,400' ; procureur du roi au baillage ou au grenier à sel, 4,000'^; lieutenant particulier, 3,500; notaire royal, 5.500 ou 1,200; maire, 2,512' ; garde-marteau, 1,200. Parfois les charges montent : un greffier vend 21,000 fr. une charge qui lui revenait à 5,000. (Arch. de l'Aube, A. L 86.)

3 Sedaine, les Femmes vengées, opéra-comique, 1775, acte I, se. n.

LES FONCTIONNAIRES ET LES RENTIERS. l i9

Mais on ne riait pas, même àParis, de tous les offices. En première ligne étaient les magistrats des cours fmancières, les maîtres des comptes, les conseillers à la cour des aides, les trésoriers de France, les élus. Nous avons vu que les trésoriers de France n'étaient pas même astreints à la résidence, lorsqu'ils s'appelaient Racine et La Bruyère. D'autres demeuraient dans une ville de la province, mais non dans la ville où était le siège de leur bureau ^ Beaucoup de ces places réalisaient pour leurs titulaires l'accord si souvent désiré de la tranquillité et de la dignité. On était propriétaire de sa place comme d'un petit fief; on en tirait des profits modérés comme d'une ferme ; on la transmettait à ses enfants ; on la partageait même entre eux -, et si elle paraissait trop assujettissante ou trop peu honorifique, on la louait ou on la mettait en vente. Il suffisait de le faire annoncer dans les affiches du chef-lieu de la province, et quand on trouvait un acquéreur, de le faire agréer par ses supérieurs. Car si les charges étaient vénales, elles n'étaient pas accessibles à tous ; il y avait des acheteurs de charges qui ne pouvaient se faire admettre à les exercer ; il fallait des garanties de capa-

1 Ainsi Henry Tassin, trésorier de France à Chàlons, décédé célibataire à Troyes en 1726. (Arch. jud. de l'Aube, n^ 1165). — D'Avenel, t. Il, 1». 322.)

- On en trafique; on les revend. Un spéculateur de ce genre a 150 présidences dans le ressort de Paris, un autre 900 charges de visiteurs des cuirs (D'Avenel, t. II. p. 323, 324.)

cité et de moralité que le premier venu n'était pas à même de présenter. Il en résultait que les titulaires d'offices, les officiers comme on les appelait, étaient une sorte d'élite, et qu'on rencontre des hommes de haute bourgeoisie et même de petite noblesse exerçant, dans leur ville natale, des fonctions d'apparence subalterne, comme celles de receveurs des deniers patrimoniaux, de receveurs des épices, de receveurs des saisies réelles, de lieutenants des traites foraines ^ , de grénetiers et de receveurs des gabelles -^

La fonction, dont la propriété était garantie par la loi et par l'usage, relevait aussi, quelque humble qu'elle fût, le caractère du fonctionnaire, parce qu'elle était la garantie de son indépendance. Sous la démocratie, dont le flot grandit tous les jours, l'indépendance du fonctionnaire cède de plus en plus à la subordination. Autrefois, le titulaire d'un office, en dehors de ses obligations professionnelles, ne relevait guère que de sa conscience, et les gens du roi, qui seraient aujourd'hui les organes du mi-

1 Celle fonclion est exercée à Troyes en 1723, par Jacques Perricarcl, sieur de la Coulumière, oncle de M^^^ de Chavaudon, frère d'un trésorier des finances et d'un maître des comptes à Paris. (Arch. jud. de l'Aube, 1203.)

- Ces fonctions avaient, il est vrai, souvent une grande valeur. Loflice de receveur des consignations au Parlement de Paris valait deux millions sous Louis XIII ; celui de vendeur de marée ou de trésorier des parties casuelles 300,000' (D'Avenel, t. II, p. 321.)

nistère public, avaient au dix-huitième siècle un langage libre et fier en rapport avec l'attitude du parlement dont ils faisaient partie. Ils n'avaient pas l^esoin de renoncera leur carrière pour rester d'accord avec leur conscience.

Ce que Ton estimait moins, c'étaient les commis, les commissaires, parce qu'on savait qu'ils étaient des agents subordonnés , des instruments dans la main du pouvoir qui pouvait les briser s'ils ne remplissaient pas le but auquel ils étaient destinés. Les plus importants de ces commissaires, les intendants, étaient pourtant des puissances qu'on respectait et avec lesquels il fallait compter; mais eux-mêmes étaient des magistrats, puisqu'ils étaient pour la plupart maîtres des requêtes et que les charges de maîtres des requêtes étaient vénales. Ce qu'on dédaignait surtout, et dans le peuple le dédain faisait souvent place à la haine, c'étaient les commis des finances , les agents des fermes, des aides et des gabelles, qui étaient assez bien payés, mais dont les fonctions vexatoires étaient vues avec défaveur par une nation où subsistaient quelques-unes des traditions du moyen âge. Les publicains étaient stigmatisés par l'Évangile, et on les traitait volontiers de publicains '.

1 Aux Étals de Bretagne, dit Duclos, la plus vile fonction n empêchait pas un noble de siéger ; mais il en était exclu s'il occupait un emploi de finances. Les employés supérieurs des finances pouvaient être cependant considérés. Louis Racine fut inspecteur des fermes à Marseille.

C'est à peine si Ton recevait dans la société de certaines villes les jeunes gens de bonne famille, qui étaient employés des contributions. Collé écrivait, en parlant de son fils qui était commis à Roanne : « Nous ignorons si dans cette ville, qui n'est pleine que de noblesse, MM. les commis sont reçus dans la bonne compagnie K.. )>

Il n'en était pas ainsi des financiers de haute volée ^ des fermiers généraux. Ceux-ci , s'ils ne se rattachaient pas toujours à la noblesse par des acquisitions de terres ou de charges honorifiques, rivalisaient avec elle de luxe et de magnificence. Malgré leur origine, malgré leur nom roturier, ils ne sauraient être considérés comme des bourgeois proprement dits. Ils sont sortis de leur classe , ils font figure , même à la cour. Ils construisent à Paris les plus beaux hôtels, et jettent des millions dans leurs châteaux, où l'un d'eux, Bouret, a l'honneur envié de recevoir plusieurs fois le roi~. Il est aussi des commis qui ont une situation plus modeste , mais estimée ; ce sont les premiers commis des ministères, qui sous ce titre subalterne, rendent de réels services à l'État en sachant démêler les fils nombreux de la diplomatie et de la

1 Collé, Correspondance inédite, lettre de 1780, p. 169. — Un commis aux aides est un assez petit personnage. En voici un, célibataire, qui vit en garni, porte un habit qui vaut 96', a IS^ dans sa poche, et doit 4501. (Inv. de 1770.)

2 P. Clément et A. Lcmoine, M. de Silhouette, Bouret et les derniers fermiers généraux, p. 167, 181, 267 à 269.

centralisation, avec l'habileté que donnent Texpérience et la tradition.

Si les petits commis des finances étaient écartés des salons, on y recevait sans nul doute les officiers chez le roi, titulaires de charges de domesticité de la cour, qu'ils n'exerçaient que par quartier ou qu'ils n'exerçaient pas du tout, mais qui leur conféraient, avec des privilèges avantageux , le titre sonore et vain de commensaux de Sa Majesté ^ Quelques titres de ces charges prêtaient à sourire, mais ils donnaient à ceux qui les portaient un certain prestige, en les faisant participer au reflet que la splendeur de la monarchie répandait autour d'elle-. C'était aussi pour les bourgeois, qui n'avaient pas les aptitudes nécessaires pour exercer des fonctions de magistrature ou de finance, un moyen de sortir des rangs plébéiens et d'acquérir quelques privilèges.

Les bourgeois proprement dits , ceux qui ne sont qualifiés que de bourgeois, sont rares, surtout au dix-huitième siècle. On en trouve qui ajoutent à leur profession de marchand le titre de bourgeois, parce que dans certaines villes ce titre confère des privilèges; ailleurs, s'ils se retirent des affaires pour

* Voir sur les édits en faveur des commensaux du roi, l'Etat de la France, 1749, t. T, p. 492 à 545.

- Sur les prétentions des femmes des officiers chez le roi, voir l'Art (le plaire dans la conversation, 1690, p. 151, cité par M. de Gallier, 1». 89.

céder leur négoce à leur fils, ils disent qu'ils veulent vivre bourgeoisement ; c'est ce que déclare un marchand du Puy, en 1665, en disant qu'il a des (( facultés et moyens en fonds de terre pour Fentretenir et nourrir avec sa femme et domestiques, se trouvant avoir marié et payé quatre de ses enfants * . » Mais le marchand retiré reste souvent membre de sa corporation, et l'oisiveté peut si facilement se parer d'un petit titre honorifique , qu'il est rare qu'on rencontre beaucoup de citadins sans office ou sans profession. Il y en avait cependant, et comme dans l'ancienne société nul ne devait rester isolé, les plus huppés d'entre eux formaient, dans certaines villes à la fin du dix-huitième siècle , la communauté des bourgeois vivant noblement.

On croirait assez volontiers que ceux qui ont imaginé cette désignation avaient eu l'intention de faire une épigramme à l'adresse de la noblesse. Vivre noblement, c'était sans doute vivre de ses revenus avec une sorte de dignité , sans courir après la fortune par un travail intéressé ; mais c'était aussi vivre sans rien faire. Remplir ses devoirs de religion et de bienséance, se bien comporter dans le monde, ne rien faire de contraire à l'honneur, c'était sans doute accomplir sa tâche envers soi-même, ce n'était pas la remplir envers les autres-.

1 Extrait d'un acte notarié, communiqué par M. Paul Le Blanc. ^ Un auteur provincial du dix-septième siècle, Catherinot, dit : Ce

Aussi les bourgeois vivant noblement, {|ui ne sont pas assez actifs pour accroître leur fortune, pas assez riches pour acquérir la véritable noblesse, divisent-ils leur temps entre leur maison de ville et leur maison des champs, sans faire ni bien, ni bruit, ni scandale. Faute d'occupations pratiques, ils peuvent s'occuper de questions spéculatives, et en 1789, ceux de la ville de Troyes, appelés à rédiger leur cahier de doléances, le remplissent entièrement de vœux relatifs au jansénisme ^

L'un de ces bourgeois habite une rue retirée, dont les maisons, possédées par les chanoines d'une collégiale, sont pour la plupart louées à des nobles, à d'anciens officiers, à de pieuses et respectables demoiselles. Son appartement a quelque chose de correct et de soigné, comme son mobilier et son costume. Il y a de la tenue dans la maison ; il y a de l'aisance aussi; l'argenterie, les bijoux, les valeurs mobilières, qui s'élèvent à près de 100,000 francs, tout l'atteste. Peu de livres, cinquante en tout -. L'aspect intérieur de l'habitation indique une vie presque élégante, convenable , paisible , mais dont l'influence sociale est à peu près nulle.

n'est pas une profession léj^ilime que de croiser les bras, de ne rien faire pour l'honneur du prince et de l'État... (Laisnel de la Salle, Aicolas Caiherinot, Mém. de la Soc. historique du Cher, 2^ série, t. I. p. 77.)

1 Histoire de Troyes pendant la Révolution, t. I, p. 130.

-' Inv. de 1789. Arch. jud. de l'Aube, n^ 1174.

On trouve plus de largeur de vie, plus d'activité chez les riches bourgeois du temps de Louis XIII . Jehan Michelin, dont j'ai déjà cité le nom, en décrivant l'aspect de la salle de sa maison, a une de ces installations, qui sans être luxueuses ni vastes, atteste une sorte d'importance sociale que n'a pas le bourgeois vivant noblement au dix-huitième siècle. Entrons dans sa cuisine. Tout un arsenal est suspendu aux murs. Ces arquebuses, ces poitrinaux, ces escopettes, ces épées nous montrent tout de suite que nous sommes chez un notable de la cité, chez un homme qui peut armer ses serviteurs, s'armer luimême, qui saurait défendre ses remparts et peutêtre ses privilèges. Michelin, dont le costume est riche et sévère, a de nombreuses propriétés; il a neuf maisons ou parties de maisons dans tous les quartiers de la ville ; il a des héritages dans cinq ou six villages ; ses valeurs mobilières sont en petit nombre, mais il peut être fier de sa belle argenterie et de ses bijoux. A cette époque, la dénomination de bourgeois est vraiment un titre réel; à la veille de la Révolution, quand ce n'est pas la désignation d'une partie notable du tiers état , c'est la qualification des moins actifs et des plus inutiles d'entre ses membres.

La famille de Jean Michelin du reste a prospéré. Cent ans après sa mort, son arrière-neveu habite la maison où lui-même avait vécu. Mais il est déjà pour-

VU de qualifications honorifiques ; il est écuyer, et par conséquent noble ; il est officier de la maison du roi. Sauf son argenterie, qui est assez considérable, rien n'indique le luxe dans sa demeure. La famille avait plutôt diminué qu'augmenté sa fortune depuis un siècle; mais elle s'est maintenue dans son rang. Elle s'est alliée aux familles nobles les plus considérées de la province ; elle s'est même quelque peu anoblie ^ Elle a eu cette qualité maîtresse des classes moyennes, la modération ; modération, qui est parfois un défaut en ce qu'elle est contraire à l'initiative, mais qui est souvent la véritable sagesse.

De là, tant de négociants, qui ont su s'arrêter à temps et se sont plu à passer dans le repos la fin d'une vie qui aurait pu rester plus longtemps active ' ; de là, tant de gens, d'esprit distingué, se contentant d'une charge modeste et d'une existence paisible, mais honorée, dans leur pays; assez occupés pour rendre des services et exercer une influence salutaire autour d'eux ; pas assez absorbés par le travail pour ne pouvoir s'appartenir à eux-mêmes et à leurs amis, pour ne pouvoir se livrer aux délassements de la

1 Inv. de 1623 et de 1727. (Arch. jud. de l'Aube, n^^ 1191 et 1220.) - On ne veut ni risquer, ni travailler, dit Calherinot. Par la même raison, on recherche les bénéfices, la noblesse et les rentes .. Notre ville (Bourges) n'est déchue que depuis qu'elle s'est mêlée de rentes et de noblesse... Nous sommes trop peu intéressés et nous aurions besoin de quelques leçons d'avarice vertueuse. (Laisnel de la Salle, Mém. de la Soc. hist. du Cher, 2^ série, t. I, p. 77, 78.)

société, à la culture de leur âme et de leur intelligence.

Malgré cette modération dans les désirs, il est rare qu'il y ait plusieurs générations de bourgeois. Peutêtre l'ainé héritera-t-il de la maison et des loisirs paternels; à Rodez, on disait : dans cette famille, un tel est avocat, un tel est médecin, un tel est aine*. Être aine, c'était une profession. Ailleurs, c'étaient les cadets qui promenaient leur inutilité sur les places publiques et dans les cafés-. Lorsque le partage égal était dans les mœurs , il fallait que la plupart des enfants, surtout s'ils étaient nombreux, se livrassent à un travail rémunérateur. Les uns acliètent une charge; quelques-uns sont officiers dans l'armée; c'est aussi parmi eux qu'on recrute les avocats et les magistrats. La loi du travail finit par s'imposer, et alors comme toujours, les oisifs, les rentiers, comme on les désigne déjà sous ce nom^, ne sont que l'exception. Il est d'ailleurs des charges municipales gratuites et éphémères, qu'il leur est difficile de refuser, et les bureaux des hôpitaux, les conseils des notables, les fabriques des églises ne feront pas en vain appel à leur dévouement et à leurs lumières.

1 MonleU, Description de l'Aveiron, t. I, p. 102.

-' Charles de Ribbe, un Journal à Aix, p. 39 à 41.

•"' Tout homme qui vit sans rien faire est une chenille dans l'État, et c'est là proprement la définition du rentier. [Dictionnaire de Trtvour, éd. 1771, au mot Rentier.)

On trouve aussi qualifiés de bourgeois des négociants ou même des artisans retirés, ^ de petits officiers de finances qui ont cédé leur charge, d'anciens intendants ou régisseurs. Mais pour ceux-là, cette qualification est l'indice d'un repos légitime; elle ne les détache point complètement de la profession qu'ils ont exercée et dans laquelle ils ont passé leur vie active. On peut aussi ranger dans la bourgeoisie les demoiselles d'honorable famille, qui ont leur ménage distinct, et mènent pour la plupart une vie dévote, qui n'exclut pas une certaine élégance. Parfois deux d'entre elles s'associent pour demeurer ensemble. Leur intérieur est soigné, d'ordinaire ; le luxe de vêtements et de linge de quelques-unes d'entre elles est remarquable-; elles se consolent peutêtre de n'avoir pas trouvé de maris, en étant plus richement vêtues que les femmes mariées.

En résumé , dans les divers groupes de bourgeois, que nous venons de réunir par professions, il en est deux qui ressortent et qui les priment tous ; ce sont

' Un petit bourgeois, dont le frère est cuisinier, laisse 4690^ en 1765. Jl a de bons vêtements, une écuelle d'argent et une montre d'or, estimée lOQi.

2 Inv. de 1754, de M"'' Jolly et M"*^ Laugereau. La première a 40 coiffures à dentelles et unies et 20 cornettes de nuit. (Arch. jud. de l'Aube.) Sur l'intérieur, la vie et le caractère de vieilles filles dévotes, on peut lire le Paysan parvenu de Marivaux (1737, 1. 1, p. G5 et suiv.), tout en faisant la part d'une fiction quelque peu saliri<[ue. D'autres vivent avec leur frère, bourgeois, officier ou magistrat.

les marchands et les gens de loi ; les autres ne sont pas assez nombreux, ni assez puissants pour exercer autour d'eux une influence prépondérante , pour agir d'une manière efficace sur l'opinion de leurs concitoyens et sur le progrès social en province. Les médecins ont surtout une autorité professionnelle, les artistes, les gens de lettres peuvent avoir une action générale sur l'esprit public, ils n'ont point d'ascendant local. En province, la lutte est entre négociants et gens de loi ; émulation féconde et profitable pour tous, en ce qu'elle poursuivait simultanément le développement de la richesse et le respect du droit.

Nous avons vu que les différentes classes et même certaines professions se distinguaient les unes des autres par la forme, la couleur etTétoife de leur costume. Aux deux derniers siècles et particulièrement au dix-septième siècle, les gens de loi, les médecins étaient vêtus de couleur sombre comme les ecclésiastiques, et sauf dans les grandes villes, les marchands étaient costumés d'une manière moins voyante que les^titulaires d'offices ou les bourgeois vivant noble-

ment, jl y avait cependant dans le costume des caractères communs aux différentes fractions de la bourgeoisie, et ce sont ces caractères que nous allons essayer de retracer.

\Dans l'ancienne société, on cherche à accentuer la hiérarchie des classes par la diversité du costume, et à de nombreuses reprises, des lois somptuaires* vinrent interdire aux artisans et aux bourgeois de porter des ornements et des étoffes que Ton réservait exclusivement aux nobles. Mais en même temps, on

* Édils de Louis Xill et de Louis XIV. Des Essarls, VI, 114 et suiv

s'efforçait de rompre ces entraves et de s'élever audessus de sa classe. A diverses époques, on a signalé à Paris la confusion, qui résultait de la similitude du costume des diverses classes. « L'or et l'argent, diton sous Louis XIV, sont devenus si communs qu'ils brillent sur les habits de toutes sortes de personnes, et le luxe démesuré a confondu le maître avec le valet, et les gens de la lie du peuple avec, les personnes les plus élevées. Tout le monde porte l'épée^. » Cent ans plus tard, Mercier dira que « les caissiers, commis, intendants de maison, concierges de château, rats de caves, comédiens, tous les gens à talents ont le costume de la noblesse ~. » Mais il ne faut pas prendre ces témoignages et d'autres encore que nous avons rapportés plus haut, au pied de la lettre. Les distances s'étaient en partie comblées , mais , sauf pour les gens riches, elles existaient toujours. On le vit bien encore à la dernière heure, lors de la procession des états généraux à Versailles, où la noblesse contrastait par l'éclat de son costume avec la simplicité du tiers état.

L'habit noir commençait pourtant à être porté à Paris par les membres des différentes classes 3. Il préludait à l'uniformité dans le costume habillé des hommes, qui devait être une des conséquences de l'éga-

' Sailli- Evrcmoniana, p. 282.

2 Tableau de Paris, t. Vli, p. 229.

3 Mercier, Tableau de Paris. — Slorch, Skizzen, p. 203.

lité politique. Quelle différence n'y avait-il pas sous Louis XÏIÏ et Louis XIV entre les étoffes de velours, de satin et de soie, chamarrées de dentelles ou de passements d'or et d'argent, que portait le gentilhomme, et le drap gris ou marron, la serge grise ou couleur café, dont se revêtait le marchand? Ce fut un scandale à la cour lorsqu'un magistrat de haut rang s'avisa d'y paraître en costume noir de velours et de soie; et Saint- Simon remarque amèrement que grâce à ce funeste exemple, le velours passa des magistrats aux avocats, aux médecins, aux notaires, aux marchands, aux apothicaires et même aux procureurs ^ . /La coupe des vêtements était souvent la même pour les nobles et les bourgeois, et il est inutile de faire remarquer que les bourgeois ont porté en même temps que les gentilshommes des pourpoints, des hauts-de-chausses et des manleaux, et qu'ils ont adopté en même temps (ju'eux l'habit, la veste et la culotte. L'étoffe en était moins riche, les rubans, les passements, les dentelles plus rares et plus simples. Un prince de cette époque s'habillait tout autrement qu'un simple mortel ; dans les circonstances solennelles, il était vraiment cousu d'or et constellé de pierreries-, et chez lui l'éclat du

1 Berlin, les Mariages dans Vancienne société française, p. 398. — Ce fut seulement au dix-huitième siècle qu'à Autun un avocat s'avisa (le paraître jiour la première fois avec une veste de velours et des bas de soie; on cria contre ce luxe extravagant. (Cromelin, Mémoires de la Société éduenne, l. VI, p. 407.)

- Par exemple Louis XIV se couvrait parfois de diamants dont la

rang, rendu visible par celui du costume, n'était pas une simple métaphore.

La vanité du costume possédait les roturiers comme les nobles, à un degré moindre cependant. Elle était plus ou moins grande selon les villes et les régions. Si l'on assure que les Bourguignons préfèrent un bon repas à un bel habit ^, un poète nimois du dix-septième siècle dira, en parlant de ses compatriotes, plus sobres que les Bourguignons :

Tel qu'on voit bien vètu,\ivant de grand tapage, Qui n'a pas ponr diner seulement du fromage. Tel porte un beau chapeau tout galonné d'or fin. Et qui le plus souvent s'en va souper sans vin 2.

On disait aussi plus tard : Un Français se privera d'une partie de sa nourriture pour se donner des habits de toutes les saisons •'.

Mais le bon sens était le plus souvent d'accord avec le désir de l'économie pour empêcher un luxe de costume, qui aurait excédé les ressources des bourgeois. Ils se permettaient cependant quelque recherche dans le vêtement; sous Louis XIII, j'en ai rencontré en pourpoint de satin , en hauts-de-chausses de velours ou de

valeur dépassait plusieurs millions. (Maze-Sencier, le Livre des collecionneurs, p. 743, 744.)

1 Le Grand d'Aussy, t. I, p. 5, d'après Champier.

- Albert Puech, Une ville au temjjs jadis, p. 401.

'' Essai sur le caractère des Français, 1776. p. 211.

taffetas, bandés à canons de satin'; la veste surtout, à demi cachée sous Tliabit, peut être d'étoffe riche et voyante. Un bourgeois de Saint-Denis, en 172G porte une veste de brocard d'or doublée de taffetas-; un notaire de Montfaucon ne peut résister au désir d'acheter d'un juif deux vestes de soie glacée d'or et d'argent, moyennant ^'^^ -K Le graveur Wille, étant en fonds, s'empresse de se donner une veste de soie à fleurs, sur fond argent, et un chapeau bordé d'un galon d'or'^ La garde-robe d'un bourgeois de Troyes contient en 1752 des vestes de soie à fleurs, de satin gris broché, de satin cramoisi, de satin bleu galonné en or. La culotte est souvent de panne et de taffetas. 11 y a même dans les rangs supérieurs de la bourgeoisie de province des hommes dont le costume est à peu près semblable à ceux des no])les qui les entourent.

Voici par exemple un directeur des aides en 1752 : il met tantôt un habit de drap de Louviers gris blanc à galons et boutonnières d'or, tantôt un habit de droguet de soie grise, avec une culotte de velours pourpre garnie de boutons d'or ; voici le bourgeois vivant noblement dont nous avons parlé plus haui :

' luv. de Jean Michelin, 1623. Iiiv. Arch. de l'Aube, n« 11!)!, - Arch. nalioiuiles, Z- 4120.

^ Livre de raison de P. C. Demeure, 1748-17G0, communiquj par M. Paul Le Blanc.

'' \\\\]e, Journal et Mémoires, t. I, ]). 80.

166 CHAPITRE YII.

il revêt, avec un gilet de soie brochée ou de satin ])roché, un haliit de drap gris, galonné d'argent à l'anglaise ; et on pouvait le voir, son épée à garde d'argent au coté, sa canne à pomme d'or à la main, et de l'autre maniant sa tabatière en or ^

La garde-robe des petits bourgeois se composait d'ordinaire de deux habits, l'un d'hiver, l'autre d'été, avec un costume noir pour les temps de deuil-; lorsqu'ils étaient râpés, on les faisait retourner; lorsqu'ils ne pouvaient plus être portés ni à Fenvers ni à l'endroit, on en faisait faire des vêtements pour les enfants. On quittait à jour fixe les habits d'été ou d'hiver : à la Toussaint, les premiers; à Pâques ou au 15 mai, les seconds^.

Un habit noir durait plusieurs années. Ce qui en rehaussait l'apparence, c'était l'épée, que de petits bourgeois se permettaient même de porter. L'épée n'indiquait pas seulement la prétention de se distinguer des manants ; elle était surtout une parure, et l'on possédait d'ordinaire deux épées, l'une garnie d'argent et de cuivre ciselé, l'autre à poignée et à garde noire, pour le deuils

1 Ardî. (le l'Aube, sect. jud., n"' 1144 et 1174.

- La durée des deuils avait été réglée par des ordonnances de 1716 et de 1730 ; un an pour les veuves, six mois pour fds ou veuf, deux mois pour les frères.

^ J. J. Juge, p. 12, 13. — F. Y. Besnard, p. 26.

^Inv. 1745, grenelier; 1789, bourgeois. (Arch. jud. deTAube^n^ins.) — Wille, Journal, t, 1, p. 80. — Les belles épées sont damasquinées,

Un luxe que se permettait le l)ourgeois, parce que c'était une mode impérieuse et qu'en la suivant, il se distinguait des gens de labeur, c'était la perruque et la poudre. Sans doute, c'était un assujettissement et une perte de temps que de confier tous les matins sa tête à un perruquier, lorsqu'on n'avait pas un valet de chaml^re sachant coiffer; mais il fallait bien s'y résigner ; et l'on s'y résignait d'aAitant plus facilement que dans la vie de province surtout, nos pères avaient beaucoup de loisirs. Dès le matin, on yoyait, dans les rues, les garçons perruquiers, le sac à poudre d'une main et le peigne de l'autre, se rendre au pas de course chez leurs pratiques ^ L'art était d'accommoder la coiffure selon la figure, la profession, l'âge et la considération du personnage; mais aussi avec quelle dignité le magistrat laissait flotter ses cheveux dénoués sur le dos; avec quel air de satisfaction le liourgeois s'épanouissait sous ses ailes de pigeon, qui, au moindre mouvement, répandaient autour de sa figure rasée et réjouie de légers nages de poudre à l'iris ou à la maréchale !

La coiffure des femmes fut, à de certaines époques, plus raisonnable et plus naturelle que celle des hommes. Du temps de AP'' de Se vigne et de ^P' de Pompadour, la tête n'était pas déformée par

comme celle de l'archiloctc Dulin en 1751. {Noii.v. Arch. de Voit fronçais. 1884. p. 135.)

1 F. Y. Besnard, Souvenirs d'un nonarjénaire, t. I, p. 135.

108 CHAPiïRE VI [.

un échafaudage de cheveux, où le faux s'entremêlait au vrai : elle était entourée de frisures légères qui la paraient sans l'alourdir. Surtout dans la bourgeoisie, où la vie extérieure était plus importante pour r homme que pour la femme, la coiffure de celle-ci était moins apparente ; les cheveux se dissimulaient même en partie sous la coiffe, le bonnet, la cornette ou le capuchon de la mante. i Dans la seconde partie du seizième siècle ; le costume dés bourgeoises était sévère. « Les femmes, dit Lippomano, ont un habillement plus modeste et moins changeant que celui des hommes. Les femmes des bourgeois ont des chaperons de drap, des robes de drap et d'armoisin, les manches noires et moins larges que celles des dames de qualité. On leur interdit la soie et les masques K » Certaines municipalités renchérissaient même sur les lois somptuaires. Le consistoire de Nimes, s'érigeant en tribunal des mœurs, proscrivait les vertugadins, « les ouvertures de saings », l'usage du fard et de la poudre, « les poils relevés et les cornes » dans la chevelure -. Plus tard, le brun et le gris restèrent longtemps en usage parmi les bourgeoises '^ DansY École des maris^ Sganarelle veut que sa femme soit toujours vêtue de gri^'^

' Relations des ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 555, 557.

- Albert Piiecli, Une ville au temps jadis, p. 409, 410.

^ Précis de V histoire de la vie privée des Français,}). 210.

Et ne porte le noir qu'aux bons jours seulement'.

A la veille même de la Révolution, les petites bourgeoises de certaines villes n'auraient pas osé porter de rubans blancs ; elles se permettaient à peine les rubans de couleurs. Les femmes de quarante-cinq ans renonçaient d'ordinaire aux couleurs vives, mettaient des manteaux à capuchon, et désormais étaient classées parmi les dévotes -.

A aucune époque cependant, les bourgeoises enrichies ne se sont résignées à porter des étoffes communes ou sombres. Sous Henri lY, la femme d'un marchand se vêtira de taffetas changeant ou de serge de soie bandée de passements de velours; elle couvrira ses épaules d'un petit manteau de damas orange et bleu garni de fourrure blanche, et se coiffera d'une coquille de drap d'or ou de toile d'argent rayée. Sous Louis Xlîl, la femme d'un apothicaire possédera des cottes de tabis vert et de camelot gris de lin, bandées de velours, de taffetas changeant

1 En 1725, je trouve cette note pour une robe noire faite à loccasion d'un mariage :

io aunes de rase de Sainl-Maui' ioO I.

Le jui)on de damas 45

Fournitures accessoires 12 \:>

Pour la façon 3

-210 m La façon du moins n'était pas chère.

- F. Y. Bcsnard, t. I, p. 2G, 28, 120.

vert-jaune passementé de soie K Une bourgeoise a des robes de gros de Naples couleur de pensée à quatre passements de velours, ou de tabis gris-souris à une bande de velours « à cliachottes ». On pourrait citer chez quelques-unes de ses pareilles, bien d'autres robes d'étoffes de prix, quoiqu'il faille remarquer qu'elles sont toujours en petit nombre. Je note seulement, chez une riche bourgeoise en 168(j, un manteau d'accouchée de satin blanc et deux toilettes, l'une de satin blanc à fleurs, l'autre de toile à réseau'^.

A Paris, le luxe a toujours été plus' grand qu'en province, parce que les fortunes y étaient plus grandes et plus nombreuses. « Pour le jourd'huy, dit-on sous Louis Xill, on ne voit plus ny femme de notaire, ny de procureur, ny d'avocat, ny mesme de marchand et d'artysan, à qui la soye ne traîne depuis les pieds qu'à la teste... » le tout au détriment des maris ^. Sous Louis XIV, on s'écriera, comme on l'a fait souvent, du reste : « Le luxe est au dernier période où il peut aller... Aux Tuileries, où les laquais ne suivent pas leurs maîtresses, on ne distingue pas la femme d'un procureur çle celle d'un duc. Il y a quarante ou cinquante procureuses à Paris

' Réforme sociale, t, VII, p . 462.

2 Inv. de 1023 et de 168G. Arch. de l'Aube, sect. jiid., n"* 1191 et

3 Les Coquets de V accouchée, éd. Janel, p. 179.

LE COSTUMi:. 171

qui ont des habits de velours enrichis d'or L » Au dix-huitième siècle, le luxe augmente également en province. Un chroniqueur ecclésiasti([ue raconte que les rues de la ville qu'il habitait étaient si mal tenues qu'elles n'étaient balayées que par des cotillons de taffetas. Il attribuait la plupart des malheurs du temps « au luxe excessif des femmes, dont il y en a à Troyes, disait-il en 1713, aussi bien qu'à Paris, qui dépensent plus de mille livres pour orner leurs tètes - 1 » On trouve en effet vers cette époque des chaudronnières ou d'autres marchandes, qui ont des robes de popeline, de gros de Tours, de moire, de damas à fleurs jaunes et blanches, de taffetas changeant ou rouge, de satin rayé, voire même des « corps de jupes à fils d'or et d'argent ^ ». La femme d'un chirurgien nous apparaîtra en jupe de moire bleue ou de taffetas gris moucheté, avec des mules de tripe de velours rouge. Les femmes de médecin sont plus élégantes. ]\P^ Sorel portera un jupon de damas blanc garni de franges d'argent, avec une garniture de tète montée de dentelles de Malines et d'un ruban doré ^. La veuve d'un médecin de Saint-Denis sera plus recherchée encore

1 Boursault, Lettres nouvelles, 1697, p. 122, 123. '- Manuscrits (le Séinilliard, t. Il, p. 598.

3 Inv. de 1G70, 1G72, 1700, 1704. Arch. jud. de l'Aube. — A. Delàhante, Une famille de finance , t. I, p. 8G.

'• Inv. de 1713 et de 1703. Arch. jud. de l'Aube, n"^ 1180 et 1163.

dans sa mise. Elle aura des jupes de damas cramoisi avec fleurs blanches, garnies par le bas de galons d'argent, des robes de satin citron ou de satin bleu et blanc '. Si nous montons dans la hiérarchie, si nous entrons chez les officiers de finance et de justice, nous trouvons en plus grand nombre les riches étoffes, selon les époques et les modes, les gros de Tours, les taffetas chinés ou rayés, les tabis, les moires unies ou à fleurs. Une conseillère au bailliage nous éblouira avec ses jupes de moire d'argent garnies de franges d'argent, de damas cerise à galons d'argent, avec sa toilette de tabis vert frangé d'or, avec son manteau et sa jupe de soie bleue galonnée d'argent. Puis, les ornements en tissu de métal précieux passent et reviennent suivant le goût dominant, et l'on trouve en 1739, chez la femme d'un avocat du roi, du damas à fleurs d'argent et une palatine garnie de réseaux d'argent. Sous Louis XVI, le satin rayé jaune et blanc, la mexicaine fond citron, le taffetas ou le satin rayé sont en majorité; et comme on tend vers la simplicité, sans exclure la grâce, on fait des déshabillés de cotonnade rayée, de toile de coton, de taffetas des Indes ou de droguet de soie.

Les femmes mariées, astreintes à des règles sérieuses d'économie, avaient d'ordinaire peu de luxe dans les vêtements. On en aurait trouvé davantage

i Arch. nationales, Z- il20.

LE COSTUMK. 17:i

chez les vieilles filles de haute bourgeoisie, qui n'avaient qu'à songer à elles. Chez l'une d'elles, qui est vraisemblablement fort coquette, c'est un amas des robes les plus brillantes, les plus riches, les plus ornées, dont quelques-unes sont garnies de leur « trompette » '. Le satin blanc ou brun à fleurs, le damas vert à fleurs d'argent ou d'or, l'herbage et le satin vert à fleurs d'or, le taffetas jaune rayé ou violet garni d'argent s'y mêlent aux jupes de mousseline doublées de taffetas couleur de pêche, de taffetas rose à galons d'argent, aux écharpes de soie à réseaux d'argent, ainsi qu'aux paires de mules brodées en partie d'or et d'argent.

Nous ne trouvons, il est vrai, chez les bourgeoises que des échantillons isolés ou des copies effacées de ces admirables étoffes de Tours ou de Lyon qui paraient les princesses et les dames de la cour. Il y avait loin de la garde-robe même la mieux montée de madame l'élue ou de madame la conseillère à celle d'une femme de qualité, de la comtesse de Riocourl par exemple, qui en 1782 avait 17 robes, polonaises et déshabillés pour l'hiver, 12 pour le printemps, 19 pour l'été, 9 pour le deuil, sans compter les garnitures de rubans'^. L'acquisition d'une robe élé-

' [nv. d'Élisahelh Leclerc, en 1761. — Arch. jucl. de l'Aube, dixsopf ième et dix-huitième siècles.

^ Etat des robbes et polonoises de la comtesse de Riocourt. Revue de Champagne, 2° sem. 1884, p. 413. — Pour le luxe des vê'.cmenls

gante était un événement clans un modeste ménag-e. <i On a envoyé à ma femme, écrit un mari à sa tante, un fort bel habit dont je ne sais pas le nom; il est en piqûre de Marseille ornée de mousseline frisée ; il est accompagné de quelques autres pretintailles^ » Un autre mari écrit à un de ses amis, qui est à Paris, pour se faire acheter une étoffe de robe pour sa femme. Il lui faut un satin de 8 liv. l'aune. Peu lui importe la couleur, pourvu qu'elle soit belle. (( Un feuillage bien jeté et bien nué, écrit-il, rayé ou non rayé; s'il est possible, un fond mordoré avec un ramage bleu et vert. Ce serait là nostre goùt.~ » Un conseiller au bailliage du Mans note avec soin les robes qu'il fait faire à sa femme chez un couturier de Paris. La plus belle, de damas blanc à fleurs d'or, avec jupe de velours noir et jupe de moire d'argent bleue et rose, lui coûte 250' ^. On n'achetait pas de robes tous les ans. Des robes de noces même se transmettaient de mère en fille; les étoffes des costumes d'apparat étaient parfois si solides et si

dans la noblesse, on peut lire dans le Bulletin de la Société de Vhistoire de Paris, 1885, p. 82 , les mémoires des fournisseurs du trousseau de M''*^ d'Amilly, en 1785. Le mémoire des dentelles et du linge tin monte à 12,560i. celui du couturier à 9,614i. On n'a pas conservé les notes du bijoutier et du fourreur. — Henry Swinburne parle de trousseaux de 125,000' et même de 625,000'.

'Lettre inédite de 1744, communiquée par M. Vernière.

- Lcltre inédite du 21 septembre 1758.

3 Esnault, les Livres de famille dans le Maine, p. 19.

belles qu'on en faisait, lorsqu'elles étaient démodées, des vestes pour le mari ou des couvertures pour les sièg'es^

Les usages et les modes variaient quelque peu , selon les villes. Cependant, ce qui prouve leur tendance à se généraliser, c'est le soin que l'on prend à signaler celles dans lesquelles on s'en écarte. Le tableau que Gœlnitz et Louis Coulon tracent des costumes de Limoges sous Louis XIll montre qu'ils étaient un objet de surprise pour les étrangers comme pour les autres habitants du royaume-. En général, les modes pénétraient partout, parce que les nobles, en allant dans leurs terres, y rapportaient les costumes de la cour, et que la haute bourgeoisie, qui fréquentait la noblesse, y trouvait des modèles qu'elle passait à la moyenne bourgeoisie. On cite dans bien des villes des personnes vêtues d'une manière aussi galante qu'à Paris. A Rennes, 31'"'' de Sévigné se fera faire des robes; car, dit-elle, « il ne faut se jouer à être ridicule à Rennes, où tout est magnifique^ ». Vers 1620, à Bourges, les filles de meilleures maisons mettaient des sabots, en rentrant chez elles, pour ne pas user leurs souliers ; mais, à la

i F. Y. Besnard, t. T,p.26. — J. J. Juge, p. 39,40.— A. Piiech, p.411.

2 les Voyageurs en France, p. 88, 89. — A lVrj)ignan, les bourgeoises sont velues à l'espagnole. {Voyages historiques de l'Europe, 1695, t. 1, p. 50.)

^ Lettres, VIII, 91. Il en est de nithnc àBlois. ('riionias du Fossé, Mémoires, t. IV, p. 15.)

fin du siècle, les dames y étaient aussi mag-nifiquement vêtues qu'à Paris i. Sur certains points, on rencontre non moins d'élégance que de luxe. Les femmes d'Avesnes sont, parait-il, d'une haute élég-ance ; tandis que les Lyonnaises auraient eu peu de propreté et de goût dans leur mise, tout en y déployant beaucoup de luxe et de recherche^.

Les bourgeoises riches avaient d'ordinaire un certain luxe de bonnets ou de coiffes en dentelles ou en linge fin. La femme d'un marchand chaudronnier en a 45; elle a aussi 26 gorgerettes, 17 paires de manchettes, 35 mouchoirs de mousseline, sans compter 60 cornettes de nuit. Une vieille fille a 40 coiffures àdentelles. Chez une conseillère, on trouvera une garniture complète de dentelles d'Angleterre, qui vaut 500\ Chez la femme d'un directeur des aides, je trouve sept coiffures appelées menteuses, en mousseline garnie de dentelles, et deux coiffures de dentelles de Malines estimées 300' -^ Mais ce sont là des exceptions, quoique les dentelles soient portées par les hommes comme par les femmes, et qu'ils en usent en jabots ainsi qu'en manchettes.

Le luxe du linge diffère selon les provinces. En

1 Valesiana, 1694, p. 125,

2 Marlin, Voyages en France, t. I, p. 285, 111, 173.

3 Inv. de 1700, 1727, 1752, 1754, etc. — En 1678, les femmes portent de larges dentelles à leurs jupes. [Mercure (jalant, oct. 1678, cité par Monteil, t. IV, notes, p. 39.)

Champagne, il est moins grand à la ville qu'à la campagne. La bourgeoise ne récolte pas de chanvre; elle ne tisse pas sa toile ; elle l'achète à mesure de ses besoins. Dans certaines villes, on ne fait que deux, lessives par an ^ ; il est nécessaire, dans ce cas, d'avoir une quantité assez considérable de linge. A Troyes, 24 chemises, c'est déjà beaucoup ; je n'ai rencontré qu'une fois 72 chemises d'homme garnies de mousseline rayée et brodée -. Les armoires ne sont pas très remplies, quoiqu'il y ait eu un progrès réel dans la recherche de la propreté au dix-huitième siècle. L'usage du linge avait fait abandonner l'emploi fréquent des bains et des étuves, que l'habitude de porter de la laine sur le corps avait rendus nécessaires au moyen âge. On y revint cependant dans les grandes villes, à la fin du dix-huitième siècle '^, quoique l'on conservât trop fréquemment encore, surtout dans les provinces reculées, une aversion prononcée pour les bains. La gale, qui est une des

1 F. Y. Besnard, t. I, p. 11.

2 Estimées 780^ chez un directeur des aides, à Troyes, en 1752. — M'»o Delahanle, qui habite Crépy en Valois, a 16 douzaines de chemises; mais elle n'a que 5 paires de bas; son mari possède 83 chemises de toile de lin et de chanvre. (A. Delahante, Une famille de finance, t. I,p. 85.)

'^ Voir la Ville sous Vancien régime, II, 139. —Les bains qu'on prenait à Paris, sous Louis XVI, chez les baigneurs, n'étaient pas à la portée de tout le monde; ils coûtaient de 8 à 15^. On avait, il est vrai, établi des bains sur la rivière, qui coûtaient de 24 sols à 3^ 12'. (Dulaure. Nouvelle Description des curiosités de Paris, 1785, p. 48, 49.)

178 CHAPITRE Vil.

conséquences de la malpropreté, sévissait encore sous Louis XV en Auvergne, même clans la bonne bourgeoisie. « Dans les collèges de Saint-Flour, de Mauriac et d'Aurillac, il fallait autrefois, écrit-on en 1786 ^, un banc dans chaque classe pour les galeux. On ne connaît presque plus la gale dans ces collèges depuis que le luxe a amené la propreté. » Il n'y avait pas longtemps de cela. La gale était héréditaire dans certaines familles. La femme du receveur des tailles de Brioude parlait, en 1754, du mariage de son fils avec la fille aînée d'un avocat de Saint-Flour, qui était en même temps nièce d'une marquise; elle s'exprimait dans les termes suivants : « Je vous disais plus haut que votre belle-sœur n'avait rien eu en mariage; je me trompais; elle a apporté sa gale à son mary ; c'est l'ordinaire des gens de Saint-Flour ; ils la gardent presque toute leur vie sans s'en apercevoir. Ils sont allés s'en faire guérir à la campagne. Je suis toujours sur mes gardes et crains de l'attrapper -. »

Heureusement, les habitants delà plupart des villes

1 Brieude, Topographie médicale de la H mile- Auvergne, 1786,

- Lettre du 23 août 1753, communiquée par M. Paul Le Blanc, qui me signale également une lettre d'une dame de Bourbon à une de ses amies, écrite en 15G8. — 3Iadame, lui écrit-elle, je suis marrie de votre ^râtelle qui ne s'en va point, et voudrais estre auprès de vous, pour vous aider à grater, s'il en esloit besoing. {Cal. analytique des autographes du bibliophile Jacob, 1840, p. D.)

de France n'étaient pas comme ceux de Saint-Flour. La propreté faisait des progrès incessants, comme un certain confortable. Dans les villes mêmes, on mettait plus de bons souliers, moins de sabots et de galoches. On se servait davantage de manchons dans toutes les classes, et l'on remarquait que les fourrures de chat d'Espagne et de loutre ne servaient plus qu'aux gens du commun K Les parapluies étaient d'un emploi plus fréquent et plus commun , depuis que les mantes à capuchon étaient abandonnées aux femmes du peuple ; ils étaient souvent d'une disposition bien primitive, en toile cirée ou gommée soutenue par des baguettes de bois -; mais aussi, on commence à porter des parasols de taffetas •'^, à la fois plus élégants et plus légers.

Pour se garantir de la pluie et surtout de la boue, on use aussi davantage de chaises à porteur, de vinaigrettes et plus fréquemment de voitures. Il y a des voitures et des chaises de louage, des carrosses de remise et des berlines de voyage, à Paris et dans quelques villes. On essaiera même, à Paris, sous Louis XIV, d'établir des carrosses à 5 sous, qui sont de véritables omnibus ^, La possession d'une

^ Les Délices de la France, 1728, t. I, p. 215.

- J. J. Juge, p. 12. — F. Y. liesnard, t. I, p. 142.

- Inv. de 1779. Troyes. — Chez un petiL marchand en 1691, je rencontre «■ un part à pluyc garny de J)ois » estimé 15^.

^ Les Carrosses à cinq sols, 1828, in-8°. — D. Ramée, la Locomotion, Hist. des diars, carrosses... p. 123 à 149.

voiture est aussi une affaire de vanité. C'est une sorte d'honneur pour une bourg-eoise que d'avoir un carrosse à soi. N'en a pas qui veut, et si à Paris les femmes de procureur peuvent s'y prélasser, en province, il n'appartient qu'aux magistrats ou négociants les plus riches d'en avoir i . Encore ne faut-il pas qu'ils étalent dans leur équipag'e un luxe semblable à celui de la haute noblesse. On se moque sous Louis XIV de l'équipage d'une financière, dont le grand carrosse doré, garni de velours cramoisi, à crépine d'or, est traîné par deux gros chevaux g-ris pommelé à longue queue, conduit par un cocher à barbe retroussée, et chargé de six grands laquais chamarrés de galons. Ce qui conviendrait mieux à sa condition , c'est un bon carrosse doublé de drap olive, avec un chiffre entouré d'une cordelière, un cocher vêtu de brun et un petit laquais -. On a beau dire que les rues de Paris sont pavées de voitures, et que le moindre faquin en a souvent de plus magnifiques cent fois que les gens de la première qualité '•'; les voitures des bourgeois étaient d'ordinaire assez simples , et sauf dans certaines grandes villes, elles

1 A Angers, vers 1770, il n'y avait que 8 ou 10 carrosses et autant de cabriolets. (Besnard. t. I, p. 126.)

2 Dancourt, le Chevalier à la mode, 1687, acte I, se. i, acle II, se. II. — Vers 1720, l'acquisition d'un carrosse ou d'une berline à Paris coûte 900\ celle d'une paire de chevaux autant. (Néraeitz, Séjour de Paris, 1727, t. 11, p. 443.)

"^ Valesiana, 1694, p. 196.

ne se distinguaient pas par la recherche des dorures et des peintures, qui restèrent à la mode pendant le dix-huitième siècle K

(AJn luxe, qui était plus à la portée des bourgeoises, c'était celui des bijoux. Les femmes de financiers de Paris rivalisent de pierreries avec les femmes de la grande noblesse -. En province, la femme d'un apothicaire nous apparaîtra avec un collier de lapis et de cornaline enchâssé en or et garni de perles. Une simple bourgeoise est amplement pourvue de chaînes d'or à étoiles, rondes ou carrées, de chapelets précieux, de bagues d'or garnies d'agate, d'émeraude, de diamant, de rubis. Elle possède aussi un médaillon, où sainte Agnès a été peinte sur or émaillé, au milieu d'ornements où s'enchâssent deux diamants, trois rubis et une perle 3. Les bijoux qu'on rencontre le plus chez les bourgeois de condition moyenne, ce sont les anneaux d'or garnis de pierres dures, les colliers de perles fines '' ou de semences de perles,

1 Les bourgeois ont, en revanche, plus de chevaux qu'aujourcrhui. On voyage souvent à cheval, surtout pour les petits trajets. Je relève, parmi les clients d'un maréchal, en 1711, 10 artisans, 6 marchands, 7 bourgeois, 5 magistrats, 4 hommes de loi, 9 prêtres, dont l'évèque, 7 gentilshommes et 3 officiers. (Arch. jud. de l'Aube, n" 1 180.)

- Baudrillart, Histoire du luxe, t. IV, p. 159.

3 Inv. de 1G23, après décès de Jehan Michelin.

'' Collier de pierres fines garni d'un Saint-Esprit d'or à petits diamants, est. 301. (Femme d'un grainetier, 1745.) — Inv. de 1704, 1713, 1727, 1745, etc. — Trois tours de perles au nombre de 200... 800\ {Journal de Samuel Robert, p. 77.) Il a aussi deux diamants estimés 400'. — Ou-

les croix émaillées ou les saint-esprit d'or garnis parfois de petits diamants, et surtout, au dix-huitième siècle, les boucles d'oreilles et les bracelets. Dans la haute bourgeoisie, et même dans la bourgeoisie moyenne, les boucles d'oreilles sont garnies de diamants. La belle-sœur de Grosley, qui a 1200^ environ de rente, a des pendants d'oreilles en diamants qui furent vendus 1200' après sa mort^ Le graveur Wille donne à sa femme deux boucles d'oreilles de brillants, qu'il paie 2700^-. La plupart des contrats de mariages stipulent que la demoiselle sera honorée de bagues et joyaux, dont la valeur varie suivant les époques, les usages et surtout la fortune des mariées. Au dixseptième siècle, elle est de 800' pour la fille d'un médecin ; elle n'avait été que de 150 pour sa belle-mère ^. Au dix-huitième siècle, elle est de 600^ pour la future d'un receveur des saisies réelles; de 2500, pour celle d'un directeur des aides '^ La petite-fille d'un marchand de province a 40000^ de diamants ^. On va jusqu'à prétendre que des marchandes ont des diamants plein leurs poches, et des bijoux de toutes parts''. 11

dart Coquault avait 600 perles en bracelets qu'il avait données à sa femme. {Mém., t. II, p. 665.)

1 Le frère de Grosley et ses enfants, p. 4.

2 J. G. Wille, Journal, t. I, p. 278.

3 Jarrin, La Bresse au dix-septième siècle, p. 9.

'^ Inv. de 1753, de J 752. Arch.jud. de l'Aube, n» 1138, 1144.) ^ Revue de Champagne, t. XII, p. 408.

« Mon oisiveté, 1779, p. 368.

était rare pourtant qu'on eût occasion d'appliquer en province à des femmes de notaires, de procureurs et de marchands les prescriptions d'une déclaration de Louis XIV, qui leur interdisait de porter des bijoux d'un prix supérieur à 2000' ^.

Il y eut aussi, selon les époques et les modes, des bijoux de fantaisie ou servant à des usages déterminés, tels que les bourses richement brodées, les chapelets , les étuis d'or et d'argent, formant des breloquiers, les tabatières, dont usaient même les dames, les boites à bonbons, à rouge et à mouches-. Ajoutons-y, à la fm du dix-huitième siècle, des montres d'or émaillées, et particulièrement pour les hommes, les épées à poignée d'argent, les tabatières en or, les cannes à riche pomme d'or, les boucles et les boutons ciselés ou émaillés^.

[Le costume et la parure des petits bourgeois sont souvent plus coûteux que ceux de leurs femmes ; l'homme vit au dehors ; il est tenu à plus de représentation que la ménagère, dont l'existence se passe surtout dans l'intérieur de sa maison et qui ne voit guère que ses égales. Pour les membres de la haute bourgeoisie, le vêtement de l'homme tend au contraire à devenir plus simple et moins orné que celui

1 Déclarations de 1690, de 1702, de 1720. Ane. lois françaises, XX, 405, XXI, 177.

- Précis de la vie privée des Français, 1783. p. 2G1, 2()G. ^ Maze-Sencior, le Livre des collectionneurs, p. 740 à 746.

de la femme; il sera fréquemment de drap ou de serge, tandis que les étoffes de soie seront de plus en plus recherchées des femmes; on ne verra plus de marchands avec des colliers d'or, comme sous Henri IV ; certains accessoires de la toilette pourront être encore en métal précieux, comme les boucles et les épingles; mais les bijoux féminins auront une valeur et une importance que ceux du mari ne sauraient atteindre. On arrive peu à peu à ce degré supérieur de civilisation, où Thomme cherche à parer sa compagne plus que lui-même et où il demande la considération d'autrui à son mérite personnel plutôt qu'à son costume.

\ La nourriture tenait une plus grande place dans le Diidget d'un bourgeois que son vêtement, malgré le prix relativement élevé de celui-ci. Elle dépendait quelque peu de la condition de fortune, non moins que des habitudes et des mœurs. Le bourgeois était parfois plus économe que gourmand; mais il était plus gourmand au seizième siècle qu'au dix-huitième. Il avait du moins un plus grand appétit. Le seizième siècle a produit le type populaire de Gargantua. On ne peut se réunir, à cette époque, pour traiter des affaires publiques, sans boire, ni manger. Les officiers municipaux font sans cesse des collations aux dépens de leurs concitoyens. Il n'est pas de grand personnage passant dans une ville à qui l'on ne s'empresse d'offrir les meilleures productions du pays. l\ y a en France une extrême abondance de vivres, que la plupart des étrangers signalent. Aussi, selon le Vénitien Lippomano, le tiers de la population s'occupe-t-il de l'alimentation. Selon lui, les Français mangent peu de pain et de fruits, mais beaucoup de

186 CHAPITRE VIll.

viande... bien rôtie et assaisonnée du reste; ils aiment surtout la pâtisserie, c'est-à-dire la viande cuite dans la pâte... Ils Taiment même trop, car, suivant le même auteur, les hommes auraient une très longue vie, s'ils ne se ruinaient pas l'estomac en mangeant trop, comme les Allemands et les Polonais le font en buvant trop h

\Le grand appétit du seizième siècle persista au siècle suivant; mais il fut tempéré par le goût. Le goût distingue en effet le caractère français, au point de vue matériel comme au point de vue moral. En littérature, le goût a exercé la plus grande influence au dix-septième siècle; le goiit, dans son acception sensuelle, a inspiré cette cuisine supérieure, que tous les étrangers s'accordent à louer en France et que l'Europe lui envie depuis longtemps. Cette supériorité n'existait pas seulement chez les grands, où l'argent suffit à procurer tous les luxes; elle se retrouvait dans des rangs modestes, où l'on cherchait â remédier à la simplicité des vivres par le soin avec lequel on les apprêtait. La femme du bourgeois elle-même veillait â la cuisine ; elle ne dédaignait pas d'y mettre la main-. C'était elle qui fabriquait la plupart des pàtisseriesHl fallait être bien grande dame pour s'en dispenser, et, môme au dix-huitième siècle, plus d'une

^ Relations des ambassadeurs vénitiens, t. H, p. 569, 487. - Brillât-Savarin, Physiologie du goût, p. 309.

femme noble, dans certaines provinces, s'en acquittait à merveille ^ .

Aussi la cuisine est-elle un art, qui a ses règles et ses formules ; elle a son code et ses classiques. Le Cuisinier français, par le sieur de la Varenne, a de nombreuses éditions sous Louis XIV. Il trouve des concurrents et des rivaux dans le Cuisinier royal et bourgeois, dans le Cuisinier moderne, dans les Dons de Cornus ou les Délices de la table, YÉcole parfaite des officiers de bouche, VArt de bien traiter, sans compter le Pâtissier français et le Traité de confiture ou le Nouveau et parfait Confiturier, Mais le livre par excellence, dont le succès dépasse tous les autres, parce qu'il s'adresse à la classe la plus nombreuse, c'est la Cuisinière bourgeoise qui parut en 1746. Cette œuvre d'un auteur obscur, Menou, mais d'un excellent cuisinier, devait, disait la Préface, « avoir plus de lecteurs que tout autre livre. » C'est qu'il donnait des recettes culinaires aux personnes d'une condition et d'une fortune médiocres. C'est qu'il n'écrivait plus pour les nobles, mais pour les bourgeois ; mais « on peut dire, ajoutait la Préface, qu'il anoblit les mets roturiers par les assaisonnements dont il les rehausse » î Aussi que de détails, quelle liste fournie et variée de préceptes pour accommoder les potages, les viandes, les volailles, le gibier, les poissons, les légu-

1 Le Grand d'Aussy, t. II, p. 2i4.

mes et les œufs ! que de conseils pour faire les crèmes, les beignets, les rôties, la pâtisserie , les ragoûts, les sauces, sans compter les recettes de compotes, de marmelades, de confitures, de ratafias et de sirops! Rien n'est oublié, tout est décrit, et la ménagère bourgeoise peut enseigner à sa servante la manière d'apprêter les mets d'après toutes les règles de l'expérience et de fart.

Ce qui facilite la tâche des uns et des autres, c'est la qualité, le bon marché relatif et souvent la variété des vivres. Paris et les grandes villes n'absorbaient pas comme aujourd'hui les meilleurs productions des provinces. Quelques régions reculées, protégées par la difficulté des communications , étaient de véritables pays de Cocagne; le gibier, le poisson, les volailles, le vin y abondaient ^ « C'est ici le pays de la bonne chère et de la bonne viande piquée, comme le pays du beurre de Prévalaye », écrit M"^^*" de Se vigne à Rennes. <( La vie est ici à bon marché, » écrit-elle à Nantes, où on lui sert des poissons magnifiques^. Beaucoup de fermages étaient payés en nature ; à certaines époques le grain affluait dans les greniers du bourgeois propriétaire, comme les volailles dans son garde-manger. Le prix de la viande ne valait pas deux ou trois fois celui du pain ^ ;

1 Les Voyageurs en France, p. 75,82, etc. —F. Y.Besnard, 1. 1, p. 130.

2 Lettres, t. IX, p. 351 ; t. VIII, p. 19.

" La livre de bœuf de 16 onces valait 2' la livre à Clermont en 1065»

LES RKPAS. 189

le gibier était vendu à un taux qui nous semble presque dérisoire. La chasse n'était pas seulement le plaisir des nobles ; les braconniers ne s'en faisaient pas faute, si l'on en juge par la manière dont les marchés étaient approvisionnés de gibier. Il y avait, il est vrai, des moments où les denrées enchérissaient; il y avait aussi des ménagères qui s'exclamaient à tort ou à raison sur leur cherté. « Tout est hors de prix, écrit eu 1770 la femme d'un négociant de Nantes. Le pain 3' la livre; la viande, 5' 8 deniers; le beurre et toutes les denrées sont chères. Point de vin encore cette année; le vin du pays vaut 72^.. Ce n'est que misère et calamité. Si Dieu n'y met la main, je ne sais ce que nous deviendrons ^ » « Tout est à un prix fou, écrit vers la même époque une bonne dame de Laval. Je ne sais comment les pauvres vont faire ! » « La viande est à S" la livre, dit-elle plus tard, le beurre à 10, les œufs à 4*" 6 deniers la douzaine... on crie à la monopole!... » Des plaintes semblables se rencontrent souvent dans le journal de cette dame'-', comme elles se trouvaient et

(Appendice aux Mémoires de Fléchier, p. 375.) Le gibier était cher à Clermont; 40' au plus la paire de perdreaux, 20' un lièvre. — A Grenoble, la viande, en 1770, coûte 4' la livre. — A Pau, au dix-septième siècle une paire de poulets vaut de 8 à 9 sols, la livre de veau 6^ celle de bœuf 3*. (De laGrèze, la Société et tes mœurs en Bcarn. p. 301 et suiv.)

1 Lettres de M™°Auger. Arcb.jud.de l'Aube, n" 1134.

- QwQvwàw-hàViiQY'ni, Correspondance de .V™'^ de La Jourdonnière, pages 12, 26, 31.

190 CHAPITRE VlII.

se trouvent encore dans la Jîouclie de beaucoup d'honnêtes bourgeoises. Dans tous les temps on a dit : L'argent est rare, la vie est chère. On le disait à Laval en 1767, quand le ])eurre était à 10% comme on le disait avec plus de raison à Paris en 1779, quand il en valait 30 au détail i. Mais ces récriminations pour ainsi dire traditionnelles n'empêchent pas le bon marché de la vie ; on peut s'en faire une idée par le prix des repas et des pensions à certaines époques et dans certaines villes. Au commencement du dix-septième siècle, des pensions d'étudiants coûtent à Nimes de 6 à 9^ par mois. Pour 5 francs par mois, un apothicaire était nourri, logé et entretenu dans la même ville-. Au dix-huitième siècle, un entreposeur des tabacs, à Autun, ne dépense que 36' par mois pour sa nourriture -^ Si le tout se vendait au poids de l'or chez les grands restaurateurs de Paris ^ si le prix des tables d'hôtes était

1 Mon oisiveté, p. 109.

- Albert Piiech, Uiie Ville au temps jadis, p. 433. — Le bœuf vaut 1 s. 6d. la livre en 1634, 2 sous en 1686. {Mémoires Ac. du Gard, 1877, p. 833.)— En 1068 à Lille, l'entretien d'une personne (nourriture, loyer, vin, blanchissage) est évalué à 40" par jour. [Les savants Godefroy, p. 184.)

^ Cromclin de Saint-Quentin, Mémoires de la Sociétéé duenne, t. VI, p. 420. — A Monipellier, en 1725, un étudiant paie 21' de pension par mois à l'hôtel. (A. Puech, Mémoires Ac. du Gard, 1877, p. 829. — Plus tard, Oberkarnpf est nourri à Paris pour 20 sous par jour. (A. Labouchère, Oberkampf, p. 11.)

'• Paris en miniature, 1784, p. 100. —Mercier, t. VII, p. 155.

pour les étrangers de 30 à 50' ', on pouvait vivre en pension clans les hôtels de la rue des Boucheries, moyennant 3G" par jour-; un jeune homme pauvre pouvait même dîner, à Paris, pour V% sans le pain, avec un rôti, une salade et un autre plat-'. Veut-on savoir ce que valait à Tours, à la fin du règne de Louis XV, un repas pour trois personnes de la bonne société, composé de la soupe, du bouilli, d'une entrée de perdrix aux choux, avec entremets de légumes, dessert copieux de fruits et de deux bouteilles de très bon vin du pays? Le tout, selon Famphytrion, lui avait coûté 6 livres^.

La base de ralimentation, c'est à coup sûr le

1 Smollett, Travels throngh France, 1. 1, p. 1 29. — Un guide anglais de 1778 donne ainsi des renseignements sur la nourriliire à Paris. « Pour 8 livres, vous pouvez avoir pour dîner deux bons plats et une soupe, qui servira pour quatre maîtres et les domestiques. Le mouton est bien meilleur que le bœuf et le veau, et le gibier est excellent. Les soupes, surtout celles des jours maigres, ne sont pas très agréables pour les Anglais; la meilleure est le bouillon, avec du pain ou du vermicel. Le souper se paie à la carte. Pour une ou deux personnes, les tables d'hôtes sont préférables; il y a une plus grande variété de convives et de plats, et les prix en sont très raisonnables, de 20 à 45 sous pour le dîner. Les pensions dans les familles bourgeoises coûtent, avec une pinte de vin par repas, 60 livres par mois. (Nugent, the Grand Tour, t. IV, p. 36, 37.)

- Mercier, VU, 1.S2. — Voir aussi Storch, Skizzen..., p. 2(\2.

•' Rétif de la Bretonne, les Contemporanies , t. II, p. 3G.

'' Dutens, Mémoires d'un voyageur qui se repose.i.W. p. 294.— Pour 40 sous, dit un Anglais en 1788, nous dînons à Paris très somptueusement, avec deux services de sept et cinq plats, un dessert et une pinte de Bourgogne. (Harry Peckliam, A Tour ihrough Holland... and part of France, p. 147.)

pain. On en mange moins au dix-huitième siècle qu'au seizième, mais on en mange toujours JDeaucoup^ Si dans certaines maisons on le pétrit dans sa cuisine et on le fait cuire chez le fournier, si le pain de froment est un luxe réservé aux hôtes , si le pain quotidien était parfois de seigle-, ailleurs on l'achète tout fait chez le boulanger; on tient à ce qu'il soit blanc, frais, léger et d'agréable goùt^. Il y a même à Paris des pains de luxe à la reine, à la montoron, à la citrouille ; des pains mollets, cornus ou blêmes^. Le pain n'accompagne pas seulement tous les plats ; il est un des ingrédients du potage ou du bouillon, qui est le plat par lequel commence invariablement le principal repas.

Le pot au feu, d'où Ton tire le bouillon, est le mets bourgeois par excellence au dix-huitième siècle; Goethe le qualifie même de plat national. On lui attribue mille qualités, jusqu'à celle de réconforter les malades désespérés. On dit : la soupe nourrit

1 Sous Louis XIV, la ration de pain ordinaire d'un homme aurait été de 2 livres 1/2; sous Louis XVI, d'une livre et demie. (Le Grand d'Aussy, t. I , p. .52.)

- J. J. Juge, p. 14.

3 H. iStorch, S/cizzen, Szenen und Bemerkungen, 1787, p. 262. — Voir aussi le cbap. ii du livre de Scliulz, Ueber Paris und die Pariser, Berlin, 179!.

'• Des Essarls, Dict.de police, t. II, p. 243.-Le Grand d'Aussy, t.I, p. 82. — Gr. d'Ierni, Description de Paris en 1596. Bull. soc. de l'histoire de Paris, 1885, p. 168.

riiomme, nourrit le soldat'. Avec le bouilli, entouré de légumes, il forme le menu presque journalier de bien des ménages modestes. Les légumes, qui sont d'ordinaire de bonne qualité, constituent une partie importante de Talimentation-. Le veau est le régal des dimanches. La consommation de la viande est considérable dans certaines villes \ On supplée parfois au bœuf bouilli par du lard ou une épaule de mouton; on pratique l'art d'accommoder les restes en faisant des hachis; l'oie, la fricassée de poulet sont considérés comme des plats plus recherchés'*.

j^Il est à remarquer qu'au seizième siècle la nourriture JDOurgeoise est plus échauffante et plus lourde qu'elle ne le fut plus tard. On mange plus de charcuterie, plus de pâtés, plus de ragoûts épicés\ La femme d'un avocat rentre chez elle et demande à sa chambrière : — Qu'avons-nous à diner ? — Et l'autre de lui répondre : « Du lard et des choux, une

^ Goethe, Campagne de France. — SmoUett, TraveLs, 1. 1, p. 109. — Le Grand d'Aussy, t. II , p. 207. — Mercier, t. Mil, p. 101. — F. Schulz, Ueber Paris nnd die Pariser, p. 65.

^ Lister, Voijnge à Paris, chap. VI. — Le Grand d'Aussy, 1. 1, p. 123.

•^ A Nancy, en 1773, on consomme 23,328 bœufs, veaux et moutons. C'est plus d'une tête de bétail par individu. A Paris, la proportion est de 1 à 3/4. (A. Young, Voyages en France, t. II, p. 333.)

"* Le Grand d'Aussy, t. I, p. 295, 296 273. — F. Schulz, p. 66.

^ Ed. Forestié, Etude sur V alimentation des montalbanais au douzième, quatorzième et seizième siècles, Bull.de la société archéologiq. de Tarn et Garonne, t. XII, p. 21 à 23. — Ducéré, Étude sur la vie privée baijonnaise au commencement du seizième siècle, p. 52.

194 CHAPITRE VlU.

andouille et un liochepot. Et le reste de ce gigot pour en faire du hàcliis. » — C'est assez, dit madame Fadvocate ', qui n'attend sans doute aucun étranger ce jour-lt\.

On ne saurait considérer comme un régime normal celui que suivait Jean Hérouard, médecin du roi Louis XIII, qui a consigné sur son journal ce qu'il mangeait chaque jour. C'est un vieillard de 78 ans, qui se soigne et se ménage ; le 29 janvier 1623, il se fait servir, en se levant, un julep d'eau d'orge et de jus de citron ; à dix heures, il dîne comme il suit : « Deux pommes cuites sucrées; chapon pour potage et pain bouilli ; veau bouilli ; la moelle d'un os; potage simple confit et jus de citron; hachis de chapon avec pain émié ; gelée ; le dedans d'une tarte à la pomme; une poire confite, trois cornets d'oublis, pain assez ; bu du vin clairet fort trempé et une petite cuillerée de dragée de fenouil. A six heures, nouveau repas, se composant de soupe, potage et hachis de chapon et jus de veau, potage confit avec jus de veau; veau bouilli; la moelle d'un os et le pilon ^. » Ce médecin était vraisemblablement un gourmet; mais le nombre et la variété des plats, attestent avec quelle abondance et quelle recherche étaient servies les tables des bourgeois à leur aise.

^ Reiny Belleau, la Reconnue, scène II. Ancien îhédlrc français, éd. Janet, t. IV, p. 345.

- Journal de Jean Hérouard, l. II. p. 310.

Nous en trouvons une autre preuve dans le menu des repas que l'on ofTre aux prisonniers d'État , gens de lettres ou autres, enfermés à la Bastille ou au mont Saint-Michel. Lorsque Marmontel fut conduite la Bastille, on lui donna à dîner un excellent potage, du bœuf, une cuisse de chapon bouilli, un petit plat d'artichauts frits, un autre d'épinards, une poire et du raisin, une bouteille de vin vieux de Bourgogne et une tasse du café Moka^. Au mont Saint-Michel vers la même époque, les prisonniers avaient pour diner un bouilli, une entrée de mouton grillé, un rôti de veau, un potage aux légumes, deux pommes et un morceau de fromage pour dessert, et une demibouteille de vin de Bordeaux '-.

fDans la vie bourgeoise de province, où l'économie la plus stricte préside, la nourriture est moins recherchée et plus simple, quoique cependant abon-

dante. A la veille de 1789, les bourgeois de Brioude se nourrissaient bien. Les hommes déjeûnaient avec du vin blanc et de la fougeace, sorte de pain très mince, percé à jour comme un gril et saupoudré de

1 Marmonlcl, uVcmoircs, p. 252. — L'abbé de Roqurlle, qui fut enlermé à la Bastille en 1743, dit que l'usage pour la nourriture était de donner deux repas, avec deux plats de viande à cbacun d'eux. Le roi tenait compte au gouverneur de C livres pour la nourriture de cbaque prisonnier. (A. Gazier, Méîu. soc. hist. de Paris, t. VII, p. IG, 28.)

2 Chatel, Inv. arch. Calvados, C. 434. — Ces menus se rapprochent de celui des dîners ordinaires de la haute bourgeoisie, dont parki le Magasin pUtcresque de 1881, p. 223.

sel. A diner, le bouilli, une entrée et du vin. A souper, le rôti, la salade ^ lien est à peu près de même dans T Anjou, où l'on ne manque pas de goûter entre le dîner et le souper-. A Limoges, où l'économie était plus grande encore, on n'avait qu'un plat de viande à chaque repas, sauf les jours maigres , où la morue, les haricots, l|i purée, le potage aux choux prenaient la place du bouilli, de la langue et de la fraise de veau, du gigot ou du carré de mouton. La viande alors n'était pas chère ; pour 3 sous la livre, on s'en procurait 3; et le nombre, ainsi que la richesse des bouchers dans la plupart des villes, indique l'usage qu'en faisaient les bourgeois.

La simplicité des repas journaliers contrastait avec le luxe des repas qu'on offrait dans certaines occasions^. Il faut voir avec quelle abondance, quelle prodigalité étaient servis les festins d'apparat au dixseptième siècle, pour se faire une idée de l'importance qu'on attachait à la nourriture. Les lois somptuaires

1 Noie communiquée par M. Paul Le Blanc. La fougeace, dit celle note, est-elle la fouace dont ])arle Rabelais, lorsqu'il dit : « Notez que c'est viande céleste de manger à déjeûné raisins avec fouace fraîche'? » — Le Grand d'Aussy, t. II, p. 258. — L'ordinaire bourgeois à Troyes se compose de bœuf bouilli de légumes cuits au beurre, viandes en ragoût ou rôties, auxquelles on ajoute souvent de la cochonaille. (D^" Picard, Topographie médicale de Troyes, Mém. Soc. Académique de l'Aube, XXXVII, 192.)

2 F. Y. Besnard , t. I, p. 38, 39.

'^ J. J. Juge, Changements opérés à Limoges, p. 16. '' L. Guiberl, p. 62.

avaient en vain tenté de réduire, depuis la fin du moyen âge, les excès des festins de noces, de confréries et même d'amis. Il était impossible aux nobles de faire grande figure, sans tenir une grande table. « La profusion des mets, dit le président de Brosses, doit toujours être au triple de ce qu'il en faut pour les convives. » Pour éluder les règlements qui limitaient le nombre des mets, on entassait des pyramides de gibier et de volailles sur le même plat, comme dans le repas ridicule de Boileau^ Les bourgeois, sous le rapport du luxe de la table, imitaient les grands, selon la mesure de leur ressources, et Ton ne manquait pas, sous Louis XVI, de les engager de donner, pour un diner de douze couverts, quatre services, comprenant quatre entrées, deux rôtis et cinq entremets. -

Dans un diner bourgeois servi en 1763 à Boulogne, on compte vingt plats, parfaitement apprêtés par le rôtisseur, qui était un cuisinier émérite\ Mais la profusion des mets persistait encore en province, lorsqu'elle commençait à disparaître à Paris. Les pyra-

^ Satire III. — Voir aussi Régnier, satire X.

- La Cuisinière bourgeoise, éd. 1781, p. 12. — Briliat-Savarin donne le menu de dîners bourgeois provinciaux de douze couverls vers 1740. C'est le menu de dîners de famille, et non de cérémonie. {Physiologie du goût. éd. 1839, p. 314.) Comparez avec le luxe de table de la cour et du roi, dont peuvent donner une idée exacte les registres de l'État et Menu général de la maison du roi, conservés à la Bibliothèque nationale.

•^ SmoUelt, 1. 1, p. G8. — Sur le luxe de table, voirMonteil, IV, ch. lm.

198 CHAPITRE VllI.

mides de viandes du temps de Boileau étaient proscrites ; la cuisine était plus simple et plus naturelle. Les repas étaient devenus plus courts i. Sous ce rapport, on était en progrès. Les longs repas indiquent la prédominance des jouissances matérielles sur les délassements intellectuels; mais on recherchait toujours la délicatesse des mets et la décoration de la table, qu'on se plaisait à parer, chez les riches bourgeois , de surtouts à parquets de glaces , de parterres figurés , de statuettes de Saxe, de pyramides de fruits et de corbeilles de fleurs-.

La recherche dans le service n'est pas réservée uniquement aux festins d'apparat. De même qu'il y a des règles imprimées pour la cuisine, il y en a pour la manière de prendre la nourriture. Le Traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens indique comment il faut s'asseoir à table, se servir, se comporter vis-à-vis des autres convives, user de la fourchette et du couteau, boire et manger. Ce sont autant de rites que l'on prescrit aux bourgeois comme aux nobles et que l'on observe jusque dans les intérieurs les plus modestes. Il y a dans les repas une sorte de décorum auquel tous les gens bien élevés se

1 Le Grand d'Aussy, t. III, p. 294. — Mercier, t. VI, p. 146.

- Le Grand d'Aussy, t. III, p. 258 à 2G2. — Dumay, Une session des États généraux de Bourgogne ù Autan en 1763, p. 61. — Voir aussi La Science du maître d'holei confiseur, 1750,

LES REPAS. lOi)

conforment et se reconnaissent entre eux. On ne mange plus la soupe à la gamelle ou deux par deux' ; chacun a son couvert et son verre séparés. Le couvert est d'arg'ent, et môme chez les plus riches, le couteau a un manche d'arg-ent ~. La table est recouverte d'une nappe ; chaque convive, même chez les marchands les plus pauvres, a sa serviette 3. Les plats d'argent, d'étain et de faïence sont disposés avec une certaine symétrie. Il semble que dans l'action si simple du repas quotidien on apporte une certaine dignité, qui se rehausse, dans les familles pieuses, alors en majorité, par le bénédicité et les g-râces, que Ton récite à haute voix.

Dans les maisons bourgeoises, le repas se termine par le dessert. On enlève les plats, la salière, la boite à épices, qu'à Limoges on appelait la cuisinière^, et l'on sert quelques fruits, un fromage, des gâteaux secs. Les gâteaux, sous leurs formes et leurs dénominations variées, y sont toujours appréciés^. On y passe les confitures, dont la confection est regardée comme une des tâches les plus délicates confiées à la ména-

^ A. Puech, Une Ville au temps jadis, p. 423, 424.

- Six couteaux à manches d'argent sur lesquels sont les armes du défunt. (Inv. d'un trésorier de France, 172G.) C'était seulement chez les petits bourgeois qu'on ne servait point à table de couteaux, et ([ue chacun apportait le sien.

■^ Smollett, Travels, t. I, p. 02.

i J. J. Juge, p. 19.

•'"' Guibert, la Famille limousine, p. r.2. — Vvàrond, Abbevillc à table, p. 33 et suiv. Beaucoup de villes ont leurs gâteaux spéciaux.

200 CHAPITRE Vllf.

gère et qui sont cVautant plus estimées que le sucre est cher, si bien qu'un pain de quatre livres suffit à la consommation des bonnes maisons de Limoges^ Le dessert, c'est le moment des causeries plus gaies, du repos tranquille qui suit la satisfaction à peu près complète de l'appétit. Les vaines cérémonies-, la contrainte par lesquelles débute souvent le repas , sont oubliées. On y boit quelquefois du vin vieux, mais avec modératioiy Même entre amis, et dans les dîners de céréiîî^ie au dix-huitième siècle, on sert le vin sans excès. Dans un dîner élégant à la campagne, on passe du vin de Bourgogne après la soupe ; au dessert, on en verse du meilleur, mais au grand étonnement de l'Anglais qui y assiste et qui dans son pays a été habitué à d'autres usages, après en avoir versé un verre ou deux, les bouteilles sont enlevées et le café est apporté 3. Le café était servi aussi quelquefois dans le salon, ou sous un berceau

^ J. J. Juge, p. 15. — Une dame écrit de iNantes à son mari : Si vous m'aviez envoyé un quart de sucre pour faire des confitures, je vous en aurais fait. En 1714, un épicier vend le sucre par pains de 2 à 3 liv. à 14^ la livre. (Arch.jud. Aube, n°* 1134 et llsO.)— A Monlfaucon, un pain de sucre de 5^ 1/2 coûte 4' 9' 3^^. Un notaire achète, en 1754, 27 pots de vin doux pour faire des confitures 3^. (Livre de raison de Bienvenu.)

2 Pédoue, le Bourgeois poli. Dialogue IX, le Bourgeois qui traite ses amis.

3 Observations in a Journeij io Paris in 1776, t. I, p. 170, 171. — Voir dans F/'«/îce, Belgium and Spa during the summer of illi, un épisode d'un diner chez le gouverneur de Lille. — Paris en miniature, 1784, p. 99.

de feuillage; c'était sous un berceau de ce genre, que Boileau, après diner, aimait à discuter avec ses amis, tout en humant son café^

Le café a contribué à une transformation dans les mœurs bourgeoises. Sa vogue à diminué dans les classes éclairées le goût pour le vin, qui est resté l'apanage des classes populaires. La nourriture épicée du seizième siècle portait peut-efre davantage à boire ; à tout propos, on boit du vin et l'on mange entre ses repas; il faut le dire aussi, à cette époque, les goûts étaient plus primitifs, plus grossiers, moins policés ; on en trouve les preuves dans la littérature comme dans les portraits du temps. A la fin du quinzième siècle, le type de figure des nobles et des bourgeois fait songer à celui des paysans. Sous Louis XÎII et Louis XIV encore, les cabarets sont fréquentés par des gens de lettres et même des grands seigneurs. Dans tous les tempS;, on n'a pas dédaigné le bon vin; on peut dire qu'on l'a chanté sur tous les tons) Agir autrement, c'eût été faire preuve de mauvais goût et méconnaître en même temps le mérite des productions les plus exquises du sol français ; mais au dix-huitième siècle, on avait bien moins qu'au siècle précédent le travers honteux de l'ivrognerie. Sous Louis XIV, les plus grands seigneurs allaient faire au cabaret des parties de débauche dans lesquelles ils ne craignaient

' Correspondance entre Boileau et Brossette, p. 513. 521.

202 CHAPITRE VllI.

pas de s'enivrer ^ Des bandes de littérateurs et de bourgeois désoeuvrés, comme les Théophile de Viau, Desbarreaux et Luillier, se réunissaient à la Pomme de Pin ou au Cormier pour y mener joyeuse vie et y boire du bon vin". Chez l'austère Boileau, lui-même, à une époque où il ne buvait pas encore de café après son diner, on sait que les plus illustres poètes du grand siècle se grisèrent comme des Allemands ou des Polonais, et qu'ils ne parlèrent de rien moins que d'aller se jeter dans la Seine. (3n dira plus tard : « Les jeunes gens se font gloire de s'enivrer de vin, de liqueurs et de tabac \ » Des hommes relativement raisonnables croyaient encore à un vieil adage de médecine disant :

Qu'il faut à chaque mois S'enivrer au moins une fois"^;

et plus d'un réitérait assez volontiers l'ordonnance. Partout on avait planté des vignes ; dans la banlieue

* Legrancl d'Aussy, t. III, p. 113. —Lisez dans les Mémoiresde Coulanges, les incroyables repas qu'on faisait chez certains princes d'Allemagne, dont les hôtes ne sortaient de table qu'ivres morts. (Mémoires, édition Monmerqué, p. 19.) — Voyez aussi les 3Iémoires de deux' voyages d'' Alsace, 1886, p. 173, 177.

2 Emile Colombey, Ruelles, salons et cabarets, ch. 111, les Poètes de cabaret.

^ Destouches, l'Obstacle imprévu, il il, act. I, se. i. — DancourL parlait à peu près de même, en 1687, dans le Chevalier à la mode, act. I, se. V.

* Le Grand d'Aussy, t. III, p. 275.

des villes, où Ton n'en voit pas aujourd'hui un seul pied', il s'en trouvait un grand nombre, qui fournissaient la quantité, sinon la qualité. Le bon vin de Bourg-ogne et de Bordeaux coûtait cher, surtout par les droits et le transport; mais quand on le pouvait, on ne reculait pas devant la dépense pour s'en procurer, et le graveur \yille n'hésitait pas à payer 67' de port et 92^ d'entrée pour deux pièces de vin de Volnay '^.

Les licjueurs étaient moins goûtées des amateurs que le vin. Dans les ménages bourgeois, on appréciait surtout les ratafias, parce qu'ils étaient plus faciles à faire que les autres liqueurs. Le c^assjs^eut également une grande vogue au dix-huitième siècle, où on le considérait, non seulement comme une boisson agréable, mais comme un remède 3.

Le café et le thé furent aussi reg^ardés quelque temps comme des médicaments ; mais bientôt ils entrèrent dans l'alimentation ordinaire de la société

1 L. Guibert, p. 55, 56. — Il en est de môme à Troyes et ailleurs, - Wille, Journal, t. II, p. 50. — Un loimeaude vin, de Toulouse, qui vaut500\ coûte de Toulouse à Paris, pour droits et frais de transport 501^ 7' 7' (Épkémérides du citoyen, 1770, t. IV, p. 12 à 18). Le fils de Montesquieu propose en 1782 à un de ses amis 1000 bouteilles d'excellent vin de Montmorin, qui lui reviendra, avecle transport, à 30' la bouteille. (Lettre inédite de iMontes([uieu au marquis de Saint-Chamans.) 3 Le Grand d'Aussy, t. III, j). 80, 81.— Mercier, t. VIII, p. 100, lOl.— 6 bouteilles de crème de moka, 55', 4 d'huile de girolle 9^ (Livre de raison de Bienvenu, 1766). — Citons, comme particularité, la vogue de la bière, vers 1750. (Le Grand d'Aussy, t. H, p. 315.)

polie à Paris. Malgré les pronostics de M^^ de Se vigne, on dit, à la fin de son siècle, que le chocolat, le thé et le café sont extrêmement à la mode, mais que le café est préféré aux deux autres ^ Il se répand de plus en phis dans les ménages modestes, pénétrant à Paris chez les artisans, en province chez les bourgeois, remplaçant le verre de vin au déjeuner, et couronnant le repas de midi ou du soir. Il pénètre surtout dans les établissements publics qui s'ouvrent de toutes parts et qui, se confondant avec les limonadiers, déjà nombreux, deviennent, sous le nom de cafés, le rendez-vous des hommes de la bourgeoisie au dix-huitième siècle. Les cafés relèguent au second plan les cabarets et les tavernes, qui ne sont plus fréquentés que par les gens du peuple , restés fidèles au culte du vin ; dans les cafés on s'assemble pour jouer, pour causer, pour disserter, pour discuter, en buvant du café, du thé, de la limonade, des bavaroises; on n'y cherche plus les excitants et les stupéfiants alcooliques, mais des stimulants légers et rafraîchissants; on ne s'ébaudit plus en accès de gaité gauloise dans les salles basses et sombres des tavernes; mais on se livre à toute la verve de l'esprit français ou aux charmes de la conversation entre

i Saint Evremoniana, p. 295. — C'est une mode presque générale à Paris, dit un allemand, que de prendre une lasse de café après dîner. (Nemeitz, Séjour de Paris, c'est-à-dire Instructions fidèles pour les voyageurs de condition, Leide, 1727, I, chapitre XIII.)

LIÎS REPAS. 205

égaux dans de vastes salles, garnies de glaces, éclairées le jour par de larges fenêtres et le soir par des lustres et des girandoles ^,

Les progrès de l'éclairage contribuèrent à modifier les heures des repas, dont le nombre avait été diminué par les progrès de la sobriété. Les rues des villes sont éclairées pour la première fois d'une manière régulière au dix-huitième siècle ; les appartements plus clairs reflètent mieux la lumière des chandelles et des bougies; les lampes sont moins fumeuses et d'un éclat plus constant. Comme on a plus de facilité de prolonger la journée, on trouve moins nécessaire de la commencer de bonne heure. (( Se lever à huit heures est presque une singularité de nos jours, » écrit le marquis de Mirabeau-. Aussi les heures des repas tendent-elles à devenir plus tardives, à mesure que l'on se lève moins tôt et que l'on se couche plus tard. On connaît le vieil adage :

Lever à six, dîner à dix.

Souper à six, coucher à dix.

Fait \ivre l'homme dix fois dix.

Cet adage aurait encore trouvé son application sous Louis XIII, comme le prouve le journal de son mé-

1 Précis de la vie privée des Français, 1783, p. 80, 81. — Mercier. ch. 71. — Lettres d'Edinée de B... (Boudon), p. 30. — Paris en miniature, 1784, p. 24 et 14. — Des Essarts, Y, 35.

2 V Ami des hommes, t. I, n. 412.

20G CHAPITRE Vlll.

decin Jean Hérouard '. Bientôt, on dina vers 11 heures; sous Louis XIV, en 1667, à midi; petit à petit, à Paris on en vint à une heure, à deux, puis à trois-. Le Grand d'Aussy nous apprend qu'à la veille de la Révolution, il était près de quatre heures quand on dinait. L'heure du souper avait été retardée en conséquence. « Qui oserait arriver dans une maison pour souper avant 9 heures 1/2? » dit Mercier. Quelquefois même, le souper n'était servi qu'à 10 ou 11 heures du soir^.

C'étaient là, sans doute, les usages des gens riches de Paris ; les bourgeois de province les suivaient, en se tenant à des distances plus ou moins éloignées, selon les relations qu'ils avaient et les localités dans lesquelles ils vivaient^ . Mais sauf pour certains ouvriers, comme les paveurs et les maçons, qui avaient conservé l'ancienne habitude de diner à dix heures^, l'heure des repas était partout retardée. En Auver-

^ Journal, l. II, p. 316, — A la Hn du moyeu âge, on dinait à 9 h. du malin, ou goùlait à 2 h. à Montauban. (Ed. Foreslié, Bull. soc. arch. Tarn et Garonne, XIII, 29).

2 A Paris le bourgeois dîne à 2 heures, le marchand à 3, le grand seigneur à 4, dit-on en 1787. (H. Slorch, Skizzen, p. 264.)

^ Le Grand d'Aussy, Hisf. de la vie privée des Français, t. III, p. 263 à 26.5. — Mercier, Tableau de Paris, t. VI, p. 146. — Paris en miniature, 1784, p. 99.

'^ « Los bons Lyonnais se couchent avec les poules, écrit Grimod de la Reyiiière en 1793, tandis qu'on ne songe qu'à veiller à Paris. » A Lyon, en effet, les réverbères étaient éteints à 8 heures du soir, en 1787. (Duvand, la Révolution , t. VIII, p. 1038).

^ Le Grand d'Aussy, t. 111, p. 263.

gne ', dans le Limousin et TAnjou, le diner avait encore lieu de midi à une heure, le souper de six à sept. Mais à Limoges, on avait gardé la vieille coutume de se coucher à huit heures en hiver et à neuf heures en été '.

Dans ces modifications de l'heure des repas, on peut trouver aussi un symptôme d'amélioration sociale; le besoin porte moins à hâter l'heure des occupations, et par suite l'heure des repas. Les transformations de l'alimentation et surtout de ses accessoires indiquent aussi des progrès dans la condition morale de la bourgeoisie; il y a progrès dans le goût qui se raffine et qui préfère la qualité à la quantité, le soin à l'abondance; il y a progrès dans la durée des repas, qui sont moins longs, dans leur répartition, dans leur retard même, qui atteste que la civilisation, grâce aux progrès de l'éclairage, a conquis quelques heures sur la nuit ; il y a progrès dans la vogue du café, qui bannit l'ivresse de la société polie et distingue les rendez-vous extérieurs de la bourgeoisie de ceux du peuple. Dans l'alimentation comme dans le reste, la bourgeoisie tend de plus en plus à se rapprocher des classes supérieures, et si elle n'en a pas la richesse et le faste, elle en a souvent, dans sa modeste sphère, la tenue et les usages.

' Note communiquée par M. Paul Le Blanc.

- J. J. Juge, p. 20. — F. Y. Bcsnaid, t.I,p.38, 39.

A mesure que la bourgeoisie s'élève, ses plaisirs et ses délassements tendent à se séparer de ceux du peuple. Elle se mêle moins aux fêtes populaires que par le passé ; elle a en propre ses lieux de réunion et de distraction; elle a ses assemblées particulières. Ce qui distingue ses plaisirs, c'est qu'ils se prennent généralement dans l'intérieur des maisons et avec une société choisie, au lieu d'être pris, comme ceux des classes inférieures, à l'extérieur et avec tous.

Ce n'est pas que la bourgeoisie se calfeutre Qajis sa demeure et qu'elle n'assiste pas aux fêtes religieuses et politiques. Mais elle n'y participe point d'une ■manière effective et brillante, comme elle l'avait fait au seizième siècle. Les hommes n'aiment plus à parader dans les cortèges de corporations comme autrefois; pour beaucoup, la milice et l'arquebuse n'ont J)lus d'attrait, et ils en laissent les honneurs aux artisans. Ils ne prennent plus part aux cortèges des princes de la Folie, ils ne saisissent plus toutes les / occasions d'étaler leur adresse, leur bonne grâce et .parfois leur magnificence dans des carrousels des ca-

Yalcades et des mascarades^ A la fm du dix- septième siècle, sous l'empire des idées dominantes, tous les Français, devenus plus sages et plus corrects, se laissent moins aller à la fantaisie et sacrifient davantage à la tenue.

Le principal délassement extérieur des bourgeois, c'est la promenade. Exercice sain, modéré, où la vanité trouve satisfaction non moins que Thygiène) Ce n'est point en effet dans les sentiers ombragés, dans les bosquets pittoresques que la plupart des promeneurs se dirigent ; ils adoptent un lieu de rendez-vous, où ils ont le plaisir de voir leurs concitoyens non moins que celui d'être vus par eux -. C'est un mail, une esplanade, un quai, une place publique, un cours. Si quelques-uns font le tour des remparts, dont le chemin de ronde, souvent couvert, offre un abri les jours de pluie ^, le plus grand nombre préfère !es charmes de la société à ceux de la nature. Ils les trouveront réunis dans les jardins et sous les quinconces d'arbres, que Ton avait plantés aux abords des villes au dix-huitième siècle. Dijon, Amiens, Reims, Nancy, ont ainsi des parcs agréables que fréquente surtout la bourgeoisie. Les villes du Midi ont leur Cours, où l'on se réunit le soir à l'ombre des platanes. Partout on imite Paris, où le jardin de?

' Fléchier, Mém. sur les grands jours d' Auvergne, p. 284 à 287.

- Lequinio, Voyage dans le Jura, t. Il, p. 102.

•' Diderot, Voyage à Langres, Œuvres complètes, t. XI, p. 359.

Tuileries est le lendez-voiis des belles dames et des honnêtes gens. Chacun y étale ses plus beaux vêtements ; on s'y promène, on s'y rencontre, on s'y assied, on y causée La vogue de ce jardin, déjà grande sous Louis XIV, était plus grande encore à la veille de la Révolution ^i Des milliers de bourgeois de Paris dépensaient assez largement pour leur parure, afin d'aller se pavaner, avec leurs femmes, pendant quelques heures le dimanche, au jardin des Tuileries^

Des sentinelles, placées à ses portes, empêchaient d'y entrer « les laquais et la canaille ^ ». La bourgeoisie ne voyait que des égaux ou des supérieurs dans ses allées ou sous ses ombrages ; elle laissait au peuple les guinguettes des barrières ^ ; elle avait ses lieux de plaisance, imités des Anglais, comme le Vauxhall, le Ranelagh, le Golysée, dont l'entrée n'était accessible qu'à ceux qui pouvaient payer. Les plus riches se promènent en carrosse, sur les boulevards, au bois de Boulogne ; ils vont assister à Marly à la revue de la maison du roi ; ils se pressent aux fêtes de Saint-Cloud, où le duc d'Orléans fait placer

' Saint-Evremoniana, p. 290.

2 Madame Roland, Mémoires, p. 49,

^ Nemcitz, Séjour de Paris, Leide, 1727, I, 155 à 157.

•'* Pelils bourgeois, artisans et griselles,

Sortez tous de Paris et courez aux guinguettes , lit-on sous une estampe de Guérard intitulée : Baccanal et divcrtissemens des écrivains de Paris.

sur la terrasse deux mille chaises, sur lesquelles les bourgeois et les « honnêtes gens » pourront s'asseoir

. . gratis K En province même, si ce n'est dans le Midi, ^ la bourgeoisie se mêlait rarement au peuple dans ses promenades -.

f yi Ce qu'elle préfère, ce qui fait le plus souvent l'objet de son ambition et son délassement le plus apprécié , c'est d'avoir un jardin ou une maison de campagne qui sert de but ou de prétexte à ses excursions. Dans l'enceinte étroite des villes fortifiées, on avait rarement assez de place pour avoir un parterre de broderie, une allée de charmilles, quelques arbres fruitiers sous les fenêtres de ses appartements ; on y suppléait par la possession d'un potager, d'un verger, d'un jardin dans les faubourgs. Les petits bourgeois, les boutiquiers allaient y passer les aprèsmidi ou les belles soirées d'été ; ils s'y reposaient dans un pavillon plus ou moins élégant, où l'on conservait une table et de mauvais sièges ; ils s'y donnaient rendez-vous, et là, loin de leurs femmes qui restaient occupées des soins du ménage, ils devisaient

1 Barbier, Journal, t. V,p. 395, 291 , t. YI, p. 177.

- A Auxerre, le peuple avant la Révokilion ne se mêlait pas à la l)oiirgeoisie sul•lemail.(Fo^lin,i'o^il;en^r5,t. IF, p. 244.) — A Toulouse, à la fin du règne de Louis XIV, on se promène à pied comme aux Tuileries dans un beau jardin nommé Frascati. (M'"'= Dunoyer, Lettres histor. et galantes, t. I, p. 195). — A Besançon, le plus riches habitant s ont fait établir une ])romena(le, avec des pièces d'eau couvertes de cygnes et de canards et une volière remplie de mille oiseaux. (Voyage d'une Française en Suisse et en Franche-Comté, 1790, t. II, p. 229.)

à Taise, quittant la perruque, arborant le petit bonnet et faisant un goûter frugal ^ , en viciant (juelques bouteilles de vin. De là le nom de vide-bouteilles qu'on donnait à ces pavillons. Quand ils appartenaient à des bourgeois de condition plus relevée, ils étaient meublés avec plus de luxe. C'est ainsi qu'un conseiller au bailliage de Troyes garnit le sien de tableaux et de bonnes chaises couvertes de jonc. Quelquefois, une petite basse- cour , où l'on élève des vaches , un veau et des pigeons, est annexée au jardin. D^rdinaire^ les magistrats et les riches bourgeois ont une maison de campagne, située à une distance peu éloignée de la vijlle et dans laquelle ils vont , traînés avec leur famille par les chevaux de leur fermier -, passer leurs vacances et leurs jours de loisir. C'est quelquefois un château, une gentilhommière, vendue par des nobles obérés, et dont le nouveau propriétaire ajoute le nom au sien; plus souvent, une maisonnette, flanquée d'un petit pavillon carré ou rond, comme celle que possédait Corneille au Petit Couronne, près de Rouen 3. L'installation est assez simple; les meubles démodés ou dont la simplicité n'est plus en rapport avec les progrès du luxe, sont transportés de la maison de ville à celle des champs. On y reçoit gaiement ses

^ Vie de M. Grosley, p. 6. —Louis Paris, le Théâtre à Reims, p. 132. - Voir la jolie estampe d'après Lancret, intitulée Partie de plaisir. ^ F. Y. Besnard, I, 127.

^ Voiries dessins de M. Jules Adeline. [Le Livre, i881i, p. 308.)

parents et ses amis, sans cérémonie ; on y fait la moisson et surtout les vendanges * ; on chasse ou Ton pêche, le jour ; le soir, on joue, on cause, on fait des vers. Il y a souvent des quilles, et parfois un billard'-. Aux environs des grandes villes, les maisons de campagne participent de la richesse des négociants et des hommes de loi. De toutes parts, elles s'offrent aux regards du voyageur ^ ; elles sont surtout nombreuses aux alentours de Toulouse , de Marseille et de Montpellier; près de Reims, elles sont disposées avec beaucoup de goût ; elles sont souvent remarcpiables auprès de Paris, de Lyon et de Bordeaux. Dans quelques-unes, aussi vastes que bien tenues , on offre une large hospitalité aux étrangers, qui en ont parlé avec admiration dans leurs récits de voyage ''.

Le dix-huitième siècle aime la nature. La peinture ne cherche plus dans le paysage la grandeur, la noblesse et le style , comme au temps de Poussin ; elle se pénètre davantage de la grâce intime et souriante de la campagne. La pastorale héroïque cède

1 Jarrin, la Bresse au dix-septième siècle. Philibert Collet, p. 75.

^ Le Prince d'Ardenay, Mémoires publiés par l'abbé Esnault, chapitre WII.

^ Cervantes dit que la France est si peuplée et si paisible, qu'on rencontre à chaque pas des maisons de plaisance où les seigneurs restent presque toute l'année... (Cervantes, Persiles y Sigismunda , Obras, éd. Baudry, t. IV, p. 251).

' Rigby's Letters, p. 115, 116. — H. Slorch, Skizzen, p. 356. — II. L. Piozzi, 1, 33. — Coryat's Crudities. — Martin, Voyages, t. I, p. 170. -— Duvdnd, la Révolution, t. VllI, p. 1040, 1041.

la place à l'idylle quelque peu bourgeoise. C'est le délassement, ce sont les plaisirs faciles et sains qu'on va chercher à FomJjre des charmilles ou des grands arbres, qui encadrent les pavillons de plaisance, les vide-bouteilles et les bastides. Voyez, dans un taldeau de Joseph Yernet, le jardin qui domine la rade de Toulon, le perron du petit château, où le maître du logis accueille ses visiteurs. Le tambourin leur souhaite la bienvenue; et de toutes parts apparaissent les amis, hommes et femmes, les uns à pied, les autres à cheval ou à âne. Les premiers arrivés jouent aux boules ; les chasseurs reviennent chargés de gibier, et l'on aperçoit une table dressée sous une treille ombragée d'un mûrier ^ L'instinct naturel qui porte le Français vers la société s'unit à son goût pour la campagne afin de lui en faire sentir plus vivement les charmes.

La mode, il est vrai, peut l'entraîner aux champs non moins que le plaisir. Il est de certaines époques où il est d'usage d'aller à la campagne, de quitter la ville. Le bon ton en fait une obligation-. Le bourgeois y cède d'autant plus volontiers qu'elle apporte une trêve à ses occupations professionnelles et qu'elle l'affranchit des devoirs de société qu'impose le séjour de

^ Léon Lngrange, Joseph Vernet, p. 73.

■^ Uq)uis le parlement jusqu'au savetier et à la ravaudeuse, tout le monde déserte Toulouse pour se donner un air d'aller à la campagne. (lM"»'^ Dunoyer, Lettres liistoviques et galantes, 1723, t. I, p. 323.)

la ville. La vie urbaine a son cérémonial, ses règles étroites. Tout y est réglé par un code de civilité, auquel on est tenu de se conformer sous peine de passer pour un malappris. Il faut, dans certaines circonstances, faire des visites aux personnes à qui Ton doit le respect ou avec lesquelles on est en relations ^ ; il faut aller voir les accouchées, qui sont tenues de recevoir leurs amies, à tel point que leur chambre en est toujours remplie-. Le plaisir d'étaler l'élégance de ses vêtements, le goût que le Français a pour la conversation rendent plus supportables ces entrevues, où les compliments et les banalités cèdent parfois la place aux médisances, où l'esprit est rare comme partout, où la gaité ne pénètre qu'avec un certain degré d'intimité. On ne fait pas seulement des visites aux gens en place aux notables, à ses égaux, à ses amis. On en fait dans les couvents, où des femmes et des filles de qualité et de bonne bourgeoisie , vouées dès l'enfance à la vie religieuse, sont heureuses de s'entretenir avec leurs parents et leurs connaissances. A Rennes, M""® de Sévigné fait « mille visites de couvents »; à Nantes, elle est très choyée au couvent de Sainte-Marie ^. A Reims, dans chacun des nombreux couvents de filles , il y

1 Lettres sur les Anglais et les François, 1726, p. 187 et suiv.

2 Voir les Caquets de r accouchée, 1622. — Pédoue, le Bourgeois poli, dialogue V; Mercier, t. V, p. 16.

3 Lettres, t. VII, p. 170, 16.

a au moins six parloirs, où les amis, père, mère, frères et sœm^s des religieuses, vont les entretenir, après le diner, de toutes les nouvelles de la ville et de la guerre, de dissensions, de banqueroutes et de mariages ^ Je ne parle pas ici des chanoinesses, dont riiabit religieux n'est qu'une sorte de parure, qui s'accommode parfaitement à la vie mondaine. /La sociabilité est l'essence même du caractère français. Si le bourgeois n'aime pas à se confondre avec le peuple , il ne lui déplaît pas de se montrer à lui. 11 aime à respirer l'air, à sa porte, assis sur un banc, qui y est souvent à demeure; les voisins viennent causer avec lui, et l'on se raconte la petite

— \ chronique de la villej. On aime à se rendre sur les

places publiques, dans les endroits où se débitent les nouvelles -^ Dans les belles soirées, la rue devient un rendez-vous pour ses habitants, d'autant plus que les gens exerçant la même profession demeurent d'ordinaire peu loin les uns des autres. A Autun même, sous Louis XV, on raconte que des voisins réunissaient leurs soupers dans la rue, et qu'ils appelaient les passants pour trinquer avec eux 4. Il y avait dans

^ 0. Coquault, Mémoires, t. II, p. 381.

- De la Grèze, La société et les mœur.-i en Béarn, p. 368.

3 A Langres, c'est le cloître des Capucins, comme à Paris c'est le quai des Augustins. {Mémoires de deux voyages en Alsace^ 1886,

'• La Société d' Autun au milieu du dix-huitième siècle, d'après Cromelin, Mém. de la Société Éduennc, t. VI, p. 427.

les petites villes une bonhomie, qui n'existait plus clans les grandes, et qui devait s'affaiblir aux approches de la révolution.

La bourgeoisie se crée de plus en plus des plaisirs spéciaux. C'est elle qui remplit surtout -les salles de comédie, qu'on élève dans la plupart des villes sous Louis XV et Louis XYI; c'est elle qui forme des sociétés de concerts, où les gens du monde se mêlent aux artistes ^ Le caractère des fêtes publiques devient même moins populaire. Les municipalités offrent toujours des illuminations et des feux de joie; mais elles donnent des bals parés ou masqués, où les riches bourgeoises rivalisent de luxe avec les femmes nobles.

La décence ne permet plus aux bourgeois de fréquenter les cabarets et les tavernes; les cafés sont encore rares en province; les tripots, où l'on jouait à la paume , et qui étaient encore si nombreux au dixseptième siècle, ont acquis un mauvais renom et sont pour la plupart fermés ' ; les exercices du corps sont

1 La Ville sous V ancien régime, i, II, p. 335,336. — Les Académies de musique à Troyes, p. 9 à 16. — A. de Gallier, la Vie de province au dix-septième siècle, p. 72 à 74. — Voyage cVune Française en Suisse et en Franche-Comté, t. II, p. 239.

2 II y avait 250 jeux de paume à Paris eu 1596. (G. d'Iernl , Bulletin de la Société de VhAst. de Paris, 1885, p. 186.) Il n'y en a plus que treize en 1760. [État ou tableau de Paris, p. 84.) On en comptait cinq à Laval -, en 1687, il n'y en a plus qu'un. (A. de Boislisle, Corr. contr. gén.,\, n<'782.) — Scanon, Roman comique. — On installe cependant encore des jeux de paume, comme à Aulun, au dix-huitième siècle. (Dumay, p. 19.) — Voir une estampe représentant renseigne du jeu de

moins en faveur; on joue moins à la paume, au mail et aux boules, si Ton y joue encore. Les exercices physiques font place aux délassements intellectuels ; la bourgeoisie s'amollit quelque peu en se raffinant*. Les bourgeois, sous Louis XV, se créent des cercles, où ils peuvent se réunir à Fabri des importuns. On y reçoit les journaux et les publications nouvelles ; on y cause; on y joue. Celui de Coutances s'appelait le Trictrac, du nom du jeu, qui, avec les échecs, y était le plus en faveur. Les étrangers y étaient reçus sans rien payer, et le salon du Trictrac était surtout fréquenté l'après-midi -. A Laval, le cercle était désigné sous le nom du Grand Jardin ; on y apprenait toutes les nouvelles, et l'on disait que « tout ce qu'il y avait de bon dans la ville y était associé 3. » A Nantes, une chambre de lecture ouvre à la lîourgeoisie trois salons, dont l'un est destiné à la conversation, le second à la lecture, et le troisième à la bibliothèque ^.

Les membres les plus distingués de la bourgeoisie

paume, où deux joueurs en bonnet et veste blanche se lancent des balles par-dessus un filet de deux ou trois pieds de haut. Le lawn-tennis, en vogue de nos jours, est l'ancien jeu de pauine.

1 Coyer, l'Année merveilleuse. On se plaint dès cette épo([ue que la constitution humaine saffaiblit; que celle des hommes du jour est bien moins robuste que celle de leurs pères.

- Delahante, Une famille de finance, t. II, p. 48,52.

2 La vie à Laval au dix-huilième siècle. Corresponda)ice de A/™= de la Jourdonnière, p. 20, 21. Il y avait d'autres jardins du même genredans la ville; les prêtres mêmes en avaient un.

'' Arthur Young, Voyages en France, 1. 1, p. IGO.

recouraient parfois aux traiteurs pour recevoir leurs amis, et surtout pour les repas de noces. Un conseiller au bailliage du Mans, voulant faire honneur à des gens de qualité, les invite à diner chez un traiteur, et le repas qu'il leur donne lui coûte 128' '. A Amiens, il y avait de grandes salles pour « nopces et festins » dans les maisons du Pot d'Estain et du Plat d'Estain -. A Paris, des artistes, comme Wille, aimaient à se réunir, dans les cabinets particuliers d'un marchand de vin de la rue de la Huchette. Au dessert, on y chantait le verre en main ^. La vogue des restaurants fut surtout grande à la veille de la révolution. On y trouvait tous les raffinements d'une installation élégante et d'une cuisine variée ^.

Mais c'étaient surtout les étrangers et les célibataires qui fréquentaient les restaurants; depuis que tous les gens d'une certaine classe avaient des salles à manger, c'était dans ces salles qu'on aimait à recevoir ses hôtes ; l'hospitalité était une des qualités d'autrefois, surtout en province. « Vous seriez surpris, dit-on en 1728, que des gens que vous n'avez jamais vus, et dont vous n'avez même pas su le nom, soient aussi civils et aussi ardens à vous obliger qu'ils le sont ^. »

^ Esnault, Les Livres de famille dans le Maine, p. 19.

- Pages, Manuscrits, t. il, p. 155.

^ J. G. Wille, /owr/m^, 1. 1, p. 77. — LéonLagrange,Ze5Fer/id,p. 255.

'• F. Schulz, Ueher Paris und die Pariser, Berlin, 1790, p. 450à46G.

^ Les Délices de la France, 1. 1, p. 107. — La plupart des hôtes se rui-

Arrivait-il un parent, un ami, un étranger quelque peu recommandé, on s'empressait de l'inviter, de riiéberger, de lui éviter les inconvénients des repas et surtout des lits d'auberge. Quand le menu quotidien ne suffisait pas on envoyait quérir un ou deux plats à l'hôtellerie voisine ou chez le rôtisseur i. Un homme d'affaires, un homme de loi, un fermier ne venait point en ville, sans qu'on le retînt à diner; on faisait manger à l'office ou à la cuisine les gens de condition subalterne.

Rien n'était plus naturel, lorsqu'il s'agissait de paysans ou de serviteurs; mais, c'était une mortification pour un bourgeois que d'être hébergé à l'office quand il se croyait d'un rang à l'être à la salle. Madame Roland ne pardonna jamais à la femme d'un financier d'avoir élé ainsi reçue par elle. Des clercs de procureur, habitués à manger à la table du patron, s'irritent, si dans un jour de festin, on les fait servir dans une pièce séparée. En 1765, le père de Barnave, qui avait épousé une fille noble, et qui était procureur à Grenoble, s'avisa d'agir de la sorte à leur égard; ceux-ci déclarèrent qu'on les avait jugés indignes de se mêler aux autres convives, quittèrent l'étude, ameutèrent les autres clercs, et rédigèrent,

lient eu faisanl bonne chère aux étrangers. (Michel deMarolles, Mémoires, t. II, p. 371.)

1 Un bourgeois de Tournon y prend de temps en tempsplusieurs plats d'extraordinaire, à 1^. {Livre de raison de Bienvenu, 1764-1766.)

avec force couplets Scatiriques , une protestation en règle. Les procureurs prirent fait et cause pour leur confrère, et mirent en interdit les clercs révoltés L Cette petite tempête clans un verre d'eau fait ressortir la morgue croissante d'une certaine bourgeoisie et l'impatience avec laquelle elle était supportée par les personnes qui en souffraient.

Les grands dîners, les festins sont considérés comme les plus grandes fêtes des bourgeois. En dehors des noces, où ils sont obligatoires, nulle meilleure manière pour eux d'attester leur hospitalité , leur luxe, leur goût. C'est à la fois pour honorer leurs convives et pour les bien traiter, pour rendre les politesses qu'ils en ont reçues, qu'ils se mettent en frais de plats nombreux, parfois recherchés et variés. Mais ce qui fait le charme de ces repas, ce ne sont pas, à tout prendre, le choix, l'abondance et l'apprêt des mets qui, en province même, étonnent les gens de la cour ~; ce ne sont pas les vins rares que l'on y sert; c'est surtout l'entrain, la gaîté qui y président, lorsque la présence de personnages d'un rang supérieur ne vient pas y mettre entrave. Il y a sans doute des sociétés gourmées, où l'observation du cérémonial ^ et la vanité des convives paralysent toute verve dans

' A. de Gallier, La Vie de province, p. 93.

2 M^^e de Sévigné, Lettres, l. VII, p. 167.

3 A Rodez, le cérémonial des repas ressemblait à une lilurgîe. (Monleil, Description de l'Aveijron.X. I, p. 101.)

la conversation ; mais ce sont des exceptions. La règle, c'est la bonne humeur, ce sont les paroles agréables, les traits d'un esprit qui n'est pas toujours délicat ni spontané, mais qui tendent à l'accroissement de la gaîté générale. Elle éclate surtout au dessert, lorsque, selon l'expression d'un étranger, (( le vin a donné aux convives une joie vive et ingénieuse ^ ». C'est alors que de toutes parts on porte des santés, on débite des chansons, d'une mélodie plus ou moins heureuse, mais d'un tour spirituel et d'un rythme facile. Parfois même on en improvise, et leurs refrains répétés en chœur provoquent le sourire, le rire ou les applaudissements -.

C'est un des traits de l'esprit français à cette époque que la facilité avec laquelle il se prodigue en petits vers, en couplets, en épithalames, en impromptus. Du salon à l'arrière-bou tique, tout le monde rime; tout le monde chante. On rime à propos de tout et à propos de rien ; les petits scandales provinciaux suscitent d'interminables satires; les ridicules provoquent des épigrammes ; on fait des vers pour les mariages, pour les cinquantaines, pour les baptêmes; on s'ingénie à chercher et à tourner des bouts-rimés ^'.

* Lettres sur les Anglais et les François,]). 269.

2 F. Y. liesnard, Souvenirs d'un nonagénaire, 1. 1, p. 40 Le Grand

(VAiissy, t. III, p. 315. — Cambiy, Voyage dans le Finistère, t. III, p. 5. — Les savants Godefroy, p. 31C.

•^ A. de Gallier, La Vie de province , p. 69. — Louis Paris, Le Théâtre

On peut trouver encore, clans des archives de famille, des cahiers où nos pères ont transcrit les couplets favoris qu'ils se plaisaient à redire dans leurs réunions joyeuses K

Il y avait sans doute quelque frivolité dans ce goût pour la poésie légère, qui faisait la vogue des Almanachs des muses, des Élrennes d'Apollon et des autres recueils de même genre. Mais ce goût attestait du moins une certaine culture de l'esprit et le profit qu'on avait retiré de ses études classiques. A l'époque des précieuses, il s'était établi dans toutes les villes « des académies bourgeoises où l'on discutait de vers et de prose, et où on faisait des jugements de tous les ouvrages qui paraissaient au jour -. » Plus tard, on s'arrache le Mercure pour y lire les chansons et les énigmes, qu'on devine avec une facilité surprenante ^. Les cercles dont la littérature seule est l'objet, se multiplient à Paris sous Louis XVI ^. Le théâtre était aussi un aliment incessant pour la conversation. Le goût de la comédie se répandit tellement au dix-huitième siècle dans toutes les classes, qu'on se plaisait à la jouer jusque dans certains

à Beims, p. III et siiiv. — Un coin de la Bretagne... Correspondance de M"^^ Aiidouln de Ponijjéry, t. I, p. 182, 196.

^ Le Prince d Ardonay, Mémoires publiés par l'abbé Esnault , p. 153.

- Furelière, le lioman bourgeois, p. 145.

^ Journal einer Ucise durch Franhreicli, p. 326.

* Gorgy, Aouvcmt voijage sentimental, 1791, 5^ éd., I, ch. xxi.

salons boiirg-eois de Paris et même de province ^ On y faisait aussi de la musique; on exécute des morceaux d'ensemble, où la voix est accompagnée par le violoncelle et la guitare -; d'aimables jeunes femmes chantent en s'accompagnant sur le clavecin ou le piano-forté ^; on se plaisait à entendre réciter des vers. Le fils d'un avocat de Bordeaux déclamait en société, avec chaleur et avec justesse, des centaines de vers de Delille et de Colardeau ^.

La mode des chansons au dessert commençait à passer à Paris vers 1789, tandis qu'elle durait encore en province ^. Les anciennes mœurs avaient persisté dans la petite bourgeoisie, avec un mélange singulier de bonhomie et de simplicité : on nous montre au

1 Louis Paris, le Théâtre àBeims,\i. 129 et suiv. — Cambry, t. III, p. 3, 4. — Nougaret, Tableau mouvant de Paris, t. II, p. 73. — Gorgy, Nouveau voyage sentimental, I, 125, 127.

- Voir une estampe, d'après Abraham Bosse, intitulée l'Ouye. D'autres estampes nous montrent des joueurs de violoncelle, de lutli et d'angélique, des femmes en déshabillé de chambre jouant du clavecin, de la guitare et de la viole.

3 Chez Molière, il y a deux clavecins. — Furetière parle d'unthéorbe chez une bourgeoise, en 1703. Je rencontre chez une autre un clavecin garni de son pied, valant 50^. Dans la chambre de la fille du peintre Oudry, à Paris, on trouve un clavecin dans sa boîte et surson pied, à Heurs et lilets d'or, le fond peint en vert. Dans le salon de Bouchardon, le clavecin e^t « dans sa boîte de bois norci. « (Nouvelles archives de l'art français, 1884, p. 267.)

'« jyjmc Roland, Mémoires, p. 123. — Correspondance de M"^^^ Audouin de Pompérij, t. I, p. 51. — Journal einer Reise durch Frankreich (par M"'« Laroche), p. 340, 326.

^ Mercier, Tableau de Paris, chap. 333.

226 CHAPlïnE IX.

dix -huitième siècle, à Aiitiin, les mères de famille filant le soir de la laine rousse ou noire, ou plumant leur dindon, leur oie, tandis que les jeunes gens dansaient, voltigeaient ou jouaient à des jeux innocents ^ Ailleurs, on nous signale les pères et les mères causant, les jeunes gens jouant des discrétions ou des confitures, au bien assis -, au corbillon, au gage touché, aux propos interrompus 2. On se divertissait à peu de frais dans ces intérieurs modestes, où les plaisirs de la vie de famille primaient ceux de la société.

Les plaisirs de société étaient bien différents selon les villes. Ici, le luxe, la vie mondame, à l'instar de Paris; là, le calme et la simplicité. Ici l'union, le bon accord entre les diverses fractions de ce qu'on appelle la société ; là des divisions, des jalousies, des coteries. Tantôt, mais assez rarement, ce sont, comme au Yigan, des nobles qui s'isolent dans leur morgue ; tantôt ce sont les magistrats, les officiers, qui forment des coteries d'où ils excluent les bourgeois et les négociants^. Là où il n'y a ni tribunal important, ni garnison, ni aristocratie, la vie sociale languit. Dans une petite ville de l'Anjou, on ne se réunit que le dimanche après vêpres ; à huit heures du soir, tout le

1 Cromelin,il/e??i. de la Soc. Éduenne, t. VI, p. 427.

'^ A. Puecli, Une Ville au temps jadis, p. 449,

^ Les Délices de la France, t. 1, p. 1C4.

''' Cambry, Voyage dans le Finistère, t. 11, p. 132, 133.

monde est rentré chez soi L A Rodez, il n'y avait point d'assemblées mondaines, et les bourgeois ne conversaient entre eux qu'au café -. Quelquefois, la présence d'une femme d'esprit groupait autour d'elle la société polie, et créait un salon littéraire, dont elle était l'âme ^. ^

Plus souvent, les assemblées se composent de femmes , d'un caractère timide et étroit, mais dont les vertus modestes et un peu sévères contribuent à faire régner dans leur petite ville le respect entier des bonnes mœurs ^. Ailleurs, ce sont de vieilles demoiselles,' des officiers retraités, des chanoines, qui se contentent des plaisirs calmes de la promenade, de la musique et du jeu. La jolie scène que celle où, chez l'oncle de M'^'' Phlipon, chanoine de Vincennes, nous voyons autour de la table desservie, la jeune fille, qui fut plus tard ]\P*' Rolland, égratignerun violon, tandis que le chanoine, les lunettes sur le nez, fait ronfler une basse et qu'un de ses collègues détonne sur la flûte ^. Ailleurs, ce sont de bonnes bourgeoises, qui dissertent à perte de vue sur des riens, érigent en événements les moindres incidents domestiques, parlent des méfaits de leurs servantes comme de

1 F. Y. Besnard, l. 1, p. 50.

- Monleil, Description de VAveyron, l. 1, p. 101, 10 5.

•* Zn\Q?>l^o\\An{\^ Histoire littéraire (VAlhij, cliap. xiii. — Cambry,

LU, p. 132.

4 Comte Ceugnot, Mcmoires^XA, p. 14, 33, 39.

^ Mémoires^ p. 189.

crimes publics i, et ne trouvent d'autre diversion à une conversation oiseuse qu'un jeu non moins oiseux. Piron tombe dans une société de ce genre à Rouen. La chienne et ses petits, qui venaient de naître, formaient un intarissable sujet de commentaires. Surviennent deux bonnes voisines, l'une qui porte un petit chien dans ses bras. On propose déjouer. Vite, la table, des cartes, des sièges, du ratafia! Le ratafia séduit Piron; il se met de la partie; on joue, lorsque le petit chien saute à terre, les femmes tremblent pour les nouveau-nés, et Piron a le plaisir « de voir quatre femmes à quatre pattes courir après la bestiole -. »

Le jeu, c'est la passion dominante de la bourgeoisie aux deux derniers siècles ; c'est sa ressource principale contre l'ennui qu'engendre l'oisiveté ; c'est le délassement favori de cette société moyenne, qui est incapable de grands élans, de grandes vertus comme de grands vices. Sous Louis XIII, où les mœurs sont rigides, on jouait surtout à des jeux d'adresse ou de calcuP; la paume, le mail, le ballon sont encore pra-

1 La vraye histoire comique de Franciou, éd. 1646, p. 71.

- E. et J. de Goncourt, Portraits intimes du dix-huitième siècle, p. 225, 226.

^ Dans certaines provinces pourtant, la passion du jeu était si invétérée au seizième siècle qu'on s'engageait par contrat à ne plus jouer. (Mireur, Bulletin du comité des sociétés savantes, 1884, p. 139, 146. — 1885, p. 79 à 89. — De la Grèze, La société et les mœurs en Béarn, p. 23 à 28.) — Sous Louis XIII, à Paris, le jeu est parfois effréné; des enfants d'avocat, de jeunes financiers s'y ruinent. (D'Avenel, t. II, p. 52.)

tiques par les bourgeois ; à Finlérieur des maisons, ce sont les dames, le trou madame \ Plus tard, nous voyons dans la plupart des appartements non seulement des trictracs, mais aussi des tables de jeu carrées ou triangulaires, selonqu'on jouole quadrille -ou le tri. On s'en sert non seulement dans les réunions, mais en famille. Que faire après souper? On joue à riiombre, au piquet^, au reversis; si l'on est plus nombreux, les jeuxde pur hasard, lelansquenet,lepliaraon, le hoca font fureur dans certaines villes, comme à la cour 'k On s'efforce en vain d'en réprimer les excès ; rien n'y fait. L'esprit du jeu se propage partout. Au dix-huitième siècle, il exerce ses ravages surtout dans les grandes villes que le commerce a enrichies. A Grenoble, à Lyon, à Mâcon, le trente et quarante succèdent au vingt-et-un. Des jeunes gens se ruinent ; la présidente de Bourbonne perd 50,000 écus "'. A Bordeaux, le jeu domine sans partage ; les dés tournent toutes les tètes. Marmontel en est affligé. Il y trouve

1 Je trouve à Ti'oyes des damiers en 1616, 1623, 1694, des trictracs en 1730, 1741, 1752.— Chez le père de Molière, en 1633, on trouve un trictrac garni de ses dames. (E. Souiié, p. 134.)

- Un directeur des aides, en 1752, a trois boîtes à quadrille avec 80 jetons.

3 M'»'^ Roland, Lettres choisies, p. 116.

4 ]yinie Dunoyer, Lettres historiques et galantes, t. I, p. 3. Voir une série d'estampes sur les jeux, publiées au dix-septième siècle, cbez Demortin.

^ A. de Galiier, la Vie de province au dix-septième siècle^ p. 55,

des gens d'esprit et faits pour être aimables que ce jeu fatal absorbe et rembrunit'. A Montpellier, il n'y a pas de réunion sans jeu de cartes ; c'est le vrai but de la société ; on visite ses parents et ses amis pour jouer; on voyage pour aller jouer-... A Aix, le jeu est la seule occupation de la société^. A Marseille, il en est de même. « Je fus introduit dans une assemblée de dames fort nombreuse, dit un négociant bordelais, où je trouvai jusqu'à vingt tables de jeu. Après les premiers compliments qui furent assez courts, on me présenta des cartes. Je lis une profonde inclination et je répondis que je ne jouais pas. Le lendemain, la même scène fut répétée ; c'est-à-dire qu'à la même scène je fis la même réponse, et je crus m'apercevoir qu'on me regardait comme un homme trop gauche pour être admis en si brillante compagnie^. » Joueurs et joueuses sont intolérants et regardent comme des intrus ou des fâcheux ceux qui ne partagent pas leur passion.

Cette passion existe dans l'Est comme dans l'Ouest et le Midi. Un officier écrit de Belfort, en 1777 : « Une assez grande quantité de femmes d'une laideur peu commune compose la société, et leur occu-

1 Buffon, Correspondance, 1. 1, p. 7. — Marinontel, Mémoires, p. 268.

2 J. G. Fisch, Briefe, p. 133.

3 SmolleU, Travels, t. II, p. 210.

* Vandebrande, Relation d'un voyage de Languedoc en 1774. p. 82, 83.

pation serait de dire du mal les unes des autres, si un jeu fort cher auquel elles donnent 18 heures du jour leur en laissait le temps \ » Les grandes soirées à Châlons-sur-Marne'ont, suivant l'expression d'un témoin oculaire, « une drôle d'allure. » GO ou 80 personnes sont serrées dans un salon « comme des harengs dans une tonne. » On fait deux piquets, autour desquels il y a 25 ou 30 personnes qui parient, et (( point de nos dames ne font d'autre métier. Elles gagnent ou perdent deux ou trois louis, ce qui est fort ridicule. » Les jeunes gens jouaient plus gros jeu, et l'on cite le fils d'un prévsident qui gagna en une seule soirée 2i0 louis. A Vitry-le-François, à l'occasion d'un riche mariage, on joue toute la nuit. Huit tahles de jeu sont dressées dans le salon, sans compter une table de vingt-et-un, et une quarantaine d'autres joueurs exposent leur argent au trente et quarante dans la salle à manger -.

On joue aussi au trente et quarante, ainsi qu'au pharaon, à Clermont-Ferrand en 1779. Les officiers y sont très assidus^. A Quimper-Corentin même, les femmes s'assemblent pour jouer, dès le matin ; on ne quittait les cartes qu'à la fin du jour. On y vivait toute

1 LeUre inédile (du 9 nov. 1777j de Théodore de Lamelh au marquis de Saint-Chamans. (Arcli. de lAube, E. 985.)

2 C**' Ed. de Barthélémy, Une ville de province au dix-huitième siècle. Revue de Champagne, XII, 375, 378, 4G7.

•' Journal manuscrit de Jean Théalier, avocat à Clermont.

l'année comme pendant une saison aux eaux de Spa, de Bath et de Barège ^ .

A Paris, on jouait moins, proportion gardée, que dans les petites villes de province ; mais on y jouait encore trop, surtout dans la seconde bourgeoisie-. Joseph Vernet a tenu exactement le compte de ses pertes et de ses gains. Une année, il est en perte de 1807 livres; il constate, il est vrai, qu'au bout de cinq ans il en a définitivement gagné 49^. Mais Joseph Vernet ne fait pas du jeu son occupation principale. On ne saurait le comparer au vrai joueur, tel que l'a dépeint Regnard. C'est aussi un type parisien que celui de la joueuse décrite par Boileau ^. Furetière nous en montre une autre, qui eût crié deux jours, si quelque bout de chandelle n'avait pas été mis à profit ou si l'on avait jeté une allumette avant d'en avoir usé par les deux bouts. Elle recevait l'aprèsdiner ; on mettait sur le tapis deux jeux de cartes et un trictrac, et quand elle avait gagné, elle offrait une collation d'une tourte et d'une popeline, avec une tasse de

^ Cambry, Voyage en Bretagne^ t. III, p. 4. — A Plancoët, la grand'mère de Chateaubriand fait tous les soirs, avant de souper, sa partie de quadrille avec deux vieilles demoiselles, ses voisines et ses amies. {Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 33.) — A Coutances, on joue surtout au reversis. (Delahante, t. H, p. 5.)

2 Mercier, t. V, p. 32G, 327, VIll, 100.

-^ Léon Lagrange, p. 227, 430.

^ Boileau, Satire X — Molière, dans l'Avare (act. II, se. vi), cite une joueuse qui a perdu en un an 20.000 fr. au trente-et-quarante.

confiture^ L\isage de faire payer les cartes aux invités dans certaines maisons était souvent une indemnité profitable pour les maîtresses de maison 2, lorsqu'elle n'était pas une gratification pour les domestiques. Cependant le jeu n'était point funeste partout à l'esprit de société. M""^ Roland dit qu'à Villefranche, on trouvait généralement vilain logis, table délicate, jeu continuel et gros quelquefois, mais qu'on n'y était pas du tout sot, qu'on y parlait bien, sans accent, ni même de termes incorrects, qu'en un mot le ton y était honnête et agréable^. Dans bien des villes, la société, où la haute bourgeoisie, comme à Blois, se mêlait àla noblesse, offrait les mêmes attraits. C'est surtout aune certaine distance de la capitale, écrit un Anglais, qu'on rencontre l'aimable gaité française, unie à toutes les qualités qui rendent la société attrayante et la préservent de ce vernis superficiel et de cette politesse écœurante qui convertissent la conversation en ornements fictifs '*. On pouvait se plaindre parfois du ton commun des négociants riches de Nantes, de Rouen et d'Orléans^; on pouvait

1 Le Roman bourgeois, p. 52.

- L'intendante de Champagne n'a pas voulu qu'on payât les cartes chez elle plus qu'ailleurs, c'est-à-dire qu'on ne les paye que 24 sols. [Rev. de Champagne, XII, 380.)

^ Mémoires, p. 215,

'' Leiters concerning the présent state of the French nation, 1769»

^ H. Svvinburne, The courts of Europe at the close of the tast century, t. I, p. 34, 20, etc.

sourire des prétentions de certaines bourgeoises, de leurs modes quelque peu arriérées et gauchement portées ; mais beaucoup de villes, comme Dijon, Aix, Blois, Montpellier, Lyon, offraient des ressources de société, capables de séduire et de retenir les étrangers. Le carnaval, les mariages, la présence du gouverneur, de l'intendant ou de hauts personnages de Tordre judiciaire, la tenue des états provinciaux, les exils mêmes de membres du Parlement étaient la cause ou l'occasion de festins et de bals. jLa jeunesse a toujours aimé la danse. Bien que cet art eût dégénéré au dix-huitième siècle, que les vieillards se plaignissent que la jeunesse le négligeait trop, on s'y livrait toujours avec ardeur, sinon avec autant de recherche ^ La danse égayait les réunions intimes-; elle était un des plaisirs de l'été, à l'ombre des grands arbres ; mais c'était surtout dans les longues soirées d'hiver et dans les grandes réunions qu'elle était en honneur. Elle ne faisait pas le fond des distractions bourgeoises comme le jeu, parce que tous les appartements ne s'y prêtaient pas ^ et qu'elle nécessitait des frais de violons et de rafraîchissements ; mais dans certaines villes, à certaines époques, les bals

1 Auxmânes de Louis XV, 1776, t. I, p. 117, 118.

- 11 y avait de petits bals bourgeois à Paris, de 3 heures à 8 heures. (Bury, Essai sur l'Éducation domestique, cité par P. Lacroix, le Dix- Juiitième siècle, p. 373.)

3 II était rare qu'on eût plus d'un salon. {Une ville de province. Revue de Champagne, t. XXII, p. 277).

étaient multipliés. Chez le jurisconsulte de P'errière, à Toulouse, on dansait tous les soirs. Le savant juriste dansait la première courante avec l'aînée de ses filles; puis, après avoir été témoin pendant quelque temps de leurs plaisirs, il se retirait dans son cabinet, en disant : « Mes enfants, réjouissez-vous; je vais travaillera vous gagner du bien ^. » A Nimes, Faristocratie et la bourgeoisie se contentaient de deux ou de trois violons pour se livrer à la danse-. Ces bals étaient quelque peu primitifs, lorsque, comme à Clermont, on dansait des bourrées et des goignades dans de grandes salles, où les danseuses et les mères de famille portaient des manchons, qu'un jour, raconte Fléchier, dans une querelle générale, elles faillirent se jeter à la tête 3; mais les bals provinciaux sont souvent agréables. « M™'' de Sévigné fait l'éloge de ceux qu'on (donnait à Vitré, le dimanche. Elle les trouvait jolis. « Il y avait, dit-elle une fois, des danseurs et des danseuses qui nous ravissaient M » Les bals sont surtout fréquents au dix-huitième siècle. Les gouverneurs, les intendants, les maires se piquent de donner l'exemple et reçoivent avec une certaine magnificence. Il y a chez le pré-

' Souvenirs de Palaprat. Mag. pittoresque, 1884, j). 270.

2 A. Puech. Mémoires de l'Ac. de N/mes, 1876, p. 829.

" Mémoires sur les grands jours d'Auvergne, p. 241.

'• Leltre du 19 aoilt 1671. — A Vitry-le-François, en 1674, on donne souvent des sérénades et des assemblées de plaisir, tels que des bals. (Mémoires de deux voyages et séjours eu Alsace, p. 17.)

vôt des marchands de Lyon des bals costumés • . Le maire de Laval offre à la même époque un bal qui dure jusqu'au lendemain, et où il y a quantité de masques-. Mais les plus beaux sont ceux que l'on donne pour ainsi dire en association. Les jeunes gens, les officiers, les magistrats, en offrent aux dames, et les dames les leur rendent. La mairie s'empresse de prêter aux uns et aux autres la grande salle de l'hôtel de ville •''^; ils sont admis aussi dans les salles de l'arquebuse ou dans la salle de comédie. On commence à danser vers six heures du soir ; à onze heures, on sert un grand ambigu ou un superbe souper, et l'on danse jusqu'au jour. A Ghàlons, dans une fête offerte à l'arquebuse, par les gardes du corps, on sert à 9 heures un souper de cent couverts ; puis on tire un feu d'artifice, et l'on reprend à minuit les danses auxquelles on admet les personnes masquées. Elles ne cessent qu'à neuf heures du matin '^. Au Mans, en 1777, à la fête donnée par les dames de la ville au théâtre, l'ambigu est de deux cents couverts; les danses commencées à six heures du soir persistent jusqu'à dix heures le lendemains A Nantes, les jeunes gens offrent un bal à quatre cents femmes, « jolies

' A. de Gallier, p. 26.

- La Vie à Laval au dix-huitième siècle^ p. 10. •' C. Port, Inv. avch. Angers, p. 163. '' Une ville de province. Revue de Champagne, XII, 381. ^ Nepveu delà Manouillère, Mémoires publiés par l'abbé Esnault, I. I, p. 271.

OU n'ayant rien négligé pour le paraître, » qui se réunissent clans des appartements garnis cle blanches tapisseries, sur lesquelles sont appliqués des médaillons de fleurs et des glaces nombreuses ^ On ne peut se faire une idée de l'entrain qui s'empare de certaines sociétés provinciales pendant le carnaval; ce sont tous les jours des diners, de grands soupers, des collations, des soirées de jeu ou de danse-. « Pour avoir du monde, écrit un magistrat de Chàlons, il faut toujours prier douze ou quinze jours à l'avance. Les assemblées sont toujours plus fréquentes et plus nombreuses. »

^Le carnaval, qui passait encore en 1727 pour être l'âge d'or de Paris'^, conserva ses réjouissances et ses privilèges jusqu'à la fin du règne de Louis XV. Un des usages qui nous surprennent le plus était celui qui permettait aux personnes masquées d'entrer après minuit, sans être invitées, dans les bals masqués donnés par des particuliers. On rapporte à ce sujet une singulière anecdote. Le roi Louis XIV, qui se plaisait quelquefois à courre le bal incognito, se rendit à celui d'un président avec trois carrossées de dames de la cour. Les suisses refusèrent l'entrée, et fermèrent la

^ Crignon d'Ouzouer, Leilres, Recueil amusant de voyages, VIII, 18. — A Pau, les conseillers, les avocats, les clers même de la basoche donnent des bals masqués dans les salles du château (De la Grèze, p. 366).

2 Ch. de Ribbe, Un journal à Air, p. 23.

^ Nenieitz, Séjour de PariSj l. 1, p. 18G.

porte. Le roi envoya chercher des fagots, les fit dresser contre la grande porte et ordonna aux valets d'y mettre le feu. Les suisses effrayés n'osèrent résister, et Ton vit entrer dans le bal une bande de douze masques, magnifiquement parés, environnés de valets vêtus de gris et masqués, tenant chacun un flambeau d'une main et l'épée de l'autre : « ce qui imprima le respect à toute l'assemblée. » Louvois, qui était de la troupe du roi, tira le président à part, et s'étant démasqué, lui dit qu'il était le moindre de la compagnie ; aussitôt on fit apporter de grands bassins de confitures sèches et de dragées qu'on offrit aux intrus. Ceux-ci ne se firent pas connaître, et ne se retirèrent qu'après avoir pris part à plusieurs danses. Le roi dit le lendemain, à ceux qui lui parlèrent de l'aventure, sans savoir qu'il en était le héros, que les entrées devaient être libres pour les masques, et que si Ton ne voulait pas se commettre avec eux, il ne fallait pas donner de bals masqués ^ Si ce singulier droit existait encore en province au dix-huitième siècle, il n'était pas admis sans résistance. En 1750, la nuit du mardi gras, deux grena diers à cheval, en garnison à Troyes, se masquèrent

1 Th. de Lajarte, Cvriosités de VOpéra, p. 17 à 78, d'après Bonnet et le Journal secret des divertissement}) de Louis XIV. A Toulouse, rien de plus brillant que le carnaval. On courait les rues tout le jour en masque, en se jetant des confitures et des dragées; toute la nuit, on courait le bal. (lVI"»e Dunoyer, Lettres historiques et galantes, 1723, p. 256, 7.57.)

avec les bourgeois et les bourgeoises, chez qui ils demeuraient, et allèrent se promener avec eux dans les rues. Ils entendirent qu'on se réjouissait chez un marchand épicier; ils voulurent y entrer; on leur refusa peu poliment. Une rixe s'engagea; les bourgeois tombèrent à coups de bâton sur les grenadiers ; ceux-ci résistèrent à coups de sabre et blessèrent deux bourgeois. La fête fut interrompue par ce sanglant épisode ^

Il ne faisait pas toujours bon pour les bourgeois et les provinciaux d'être en rapport avec les soldats et les grands. La maréchale de la Meilleraye exerçait une véritable tyrannie sur la société de Nantes. Elle trônait avec ses sœurs sur des fauteuils, n'offrant aux principales dames de la ville que des tabourets hauts d'un demi-pied. Elle se plaisait en outre à les railler, et, comme on n'osait faire danser sans la prier, elle s'amusait à faire dire qu'elle ne pouvait aller à une assemblée , quand tout le monde y était arrivé. « Alors il fallait renvoyer les violons, car c'eût été

• Les soldats furent contlamnés à 300' de dommages-Intérêts et punis par leur lieutenant; les bourgeois furent aussi poursuivis. (Lettre du subdelégué. Arch. del'Aube, C. 1080). — A Aix, en 1773, à un bai offert à l'bôtel de ville par la premièi'o présidente, les personnes masquées non invitées sont admises à une heure du malin; les demoiselles invitées se retirent alors, et le bal continue jusqu'à sept heures du matin. (Charles de IWbbe, un Journal àAix,\). 42.W Des ordonnances de 1737 et J742 détendent aux personnes masquées ou non de s'introduire de force dans les assemblées ou noces qui se font chez des traiteurs» en se disant autorisées par un ancien usage. (Des Essarts, YI, 364).

un crime capital que d'avoir fait une assemblée quand Madame avait témoigné qu'elle n'en pouvait estrei. » Heureusement de sottes impertinences de ce genre étaient rares; elles n'auraient plus été tolérées sous Côuis XV comme elles l'étaient sous Louis XIII; il régnait alors erî France, plus que partout ailleurs, une égalité dans l'éducation, une réciprocité de bons procédés entre personnes de condition diverse qui rapprochait les distances-. Les gouverneurs et les intendants, qui tenaient souvent table ouverte, savaient bien, tout en faisant sentir dans les nuances la différence des rangs , traiter avec urbanité les bourgeois qu'ils recevaient dans leurs salons.

L'hôtel de l'intendant de Champagne était ouvert tous les jours à la société de Chàlons, en 1764. Il y avait cinq ou six tables de jeu, et madame l'intendante retenait sept ou huit personnes à souper. Deux fois par semaine, il y avait une grande assemblée. L'intendante acceptait d'ordinaire à dîner et à souper dans la même maison ; elle arrivait vers 2 heures et jouait en sortant de table jusqu'à 6 heures; alors elle allait faire quelques visites et revenait à 8. Pendant cet intervalle, le maitre de maison avait quelques violons pour faire danser ses autres invités^.

1 Tallemant des Réaux, Historiettes, t. I[, \\ 67 à 69. - John Andrews, A Comparative vieiv, p. 45. ^ C^" Ed. de Barthélémy, une Ville de proviîice au dix-huitième siècle, Revue de Champagne, t. XII, p. 380.

Lors des sessions des états, c'était à Dijon, à Rennes, à Montpellier, dans des villes moins importantes, des séries de fêtes sans nombre. Les habitants rivalisaient entre eux de frais pour faire honneur aux hôtes que recevait leur ville K Ils le faisaient avec' d'autant plus d'entrain et de luxe, que le goût qu'ils avaient pour le plaisir s'alliait aux sentiments d'hospitalité qui les animaient.

S'il faut se garder d'attril^uer toutes ces fêtes à la seule bourgeoisie, parce que la noblesse y dominait fréquemment, il n'en est pas moins vrai qu'elle y participait et souvent largement. Elle se rencontre avec les nobles chez les hauts fonctionnaires ; elle les reçoit les uns et les autres dans les salons des plus riches d'entre ses membres. M"'*' de Sévigné s'extasie sur une réception de province, en disant : « Nous comprimes qu'il n'est question que d'avoir de l'argent, chose dont nous étions déjà toutes persuadées'! » L'argent rapproche les distances; elle met la haute bourgeoisie de pair avec la noblesse^. Quant aux petits bourgeois, pour qui l'économie est une vertu nécessaire^ ils ne peuvent figurer dans ces fêtes, où les dépenses de toilette bien plus considérables que de

1 Mad. de Sévigné, Lettres. — Duniay, înw Session... à Auiiiv, p. 60 et suiv. — Bertiii du Rocheret, Journal des Etats tenus à Vitryle-François en \l'i\, publié par A. Nicaise.

- Lettres, t. Vil, p. 167

3 Jules Rolland, Histoire littéraire dWM, p. 326.

nos jours, seraient onéreuses pour leurs modestes revenus. Un habit noir ne suffit pas pour se présenter dans les salons. Le fils d'un magistrat fait venir de Paris pour la saison des bals deux habits, qui avec « la petite oye », coûtaient 800 livres^. Les procureurs, les marchands, sont obligés de se contenter dés plaisirs plus modestes de la promenade, des visites-, des théâtres, des repas entre amis, où Ton chante au dessert, et à la suite desquels on se livre à un jeu modéré. Les mariages sont seuls pour eux une occasion de festins et de bals ; occasions qui sont encore assez fréquentes et pour lesquelles la bourgeoise réserve sa plus belle robe, le bourgeois sa plus riche veste. Tandis que les noces ont cessé d'être célébrées avec apparat par les classes supérieures, elles sont encore bruyantes et prolongées chez les bourgeois du second ordre; les invités se plaisent à rendre les festins auxquels ils ont été conviés, et c'est un enchaînement de repas pendant plusieurs semaines". Les petits bourgeois travaillent, et n'ont pas cette ardeur pour des plaisirs incessants que les loisirs donnés par la fortune permettent de satisfaire; ils s'amusent avec moins de

\Ed. de Barthélémy, Revue de Champagne, t. XII, p. 375. La petite oye, expression désignant des nœuds de ruban, et par suite, toutes sortes d'ornements accessoires.

2 Le très petit bourgeois, à l'exemple des grands, s'avise d'avoir des jours pour recevoir sa société. (Mercier, t. VIII, p. 100.)

=' Mercier, Tableau de Paris, t. 111, p. 119, 120.

franchise et d'abandon que le peuple, avec moins de facilité et d'élégance que la noJjlesse ; mais , sauf de rares exceptions, ils ont cet instinct de politesse et d'entrain, qui se retrouvait alors dans toutes les classes de la société.

, En accompagnant le mariage de réjouissances et cleîètes, on saluait l'événement peut-être le plus important de la vie. Il était une sorte d'émancipation pour le fds du bourgeois; après avoir été commis, étudiant ou clerc, il allait devenir maître; il allait ouvrir une boutique pour son compte ou acquérir une charge ; de nouveaux devoirs se présentaient à lui ; et pour lui, commençait la vie sérieuse, vitile et féconde]

11 pouvait hésiter pourtant, en envisageant les charges que ce nouvel état de vie lui apporterait. S'il n'était pas riche, il pouvait redouter la gène, sinon la misère; s'il avait quelque bien, il pouvait craindre les dépenses exagérées d'une femme frivole. Cette appréhension était- surtout fondée, lorsqu'il s'agissait de femmes d'un certain rang, habituées à une vie oisive et luxueuse ^ Elle aurait été également justifiée, lorsqu'il était question de parisiennes. Collé conseillait à son fils, commis des finances, de se

1 Coyer, La Noblesse telle qu'elle doit être, p. 60 à 6i, 58, 59.

marier en province. « Il faut être fou, lui écrivait-il, pour faire son établissement à Paris, où le luxe est effroyable, » et en homme pratique, il conseillait à son fils (( de ne pas se presser pour épouser la fille d'un directeur, qui démissionnerait en sa faveur i. » \ Bea,ucoup de jeunes gens ne se pressaient pas, et restaient célibataires. Il y en avait un assez grand nombre dans la bourgeoisie comme dans la noblesse, qui se résignaient de bonne heure à ne jamais se marier, soit pour vivre d'une manière plus libre et plus aisée, soit pour laisser leur part de patrimoine aux enfants d'un frère aîné. Ils étaient souvent officiers, comme d'autres étaient prêtres ou religieux. Peut-être avaient-ils eu quelque peine à renoncer au mariage; mais l'habitude était venue, et ils se consolaient de n'avoir que des neveux par la pensée que leur célil^at contriliuerait à la prospérité de leur famille-.

Les marchands et les gens de loi ne raisonnaient pas ainsi; il leur fallait une compagne pour tenir leur maison, pour s'occuper de leur commerce, pour les aider à payer leur charge. Mais les femmes, comme les maris, n'étaient pas toujours faciles à trouver. Quoiqu'au dix-septième siècle surtout, le couvent fut

' Collé, Correspondance inédite, p. 227, 239.

2 Ils pouvaient aussi abandonner une part plus considérable du patrimoine à leur frère aîné, alin que celui-ci pût soutenir son rang. (AbbéEsnauIt, Michel Chamillart, t. I, p. 10.)

un déljouché pour les filles comme pour les garçons, plus d'une fille ne voulait pas renoncer au mariage et l'attendait avec une persistance qui n'était pas toujours récompensée. Une ordonnance de Henri II avait même enjoint aux pères de marier leurs filles à 25 ans^ Si l'on en trouve plusieurs qui se marient de 15 à 17 ans, et même à iï ans et à 13 ans et demi ', on voit au dix-huitième siècle, dans la bourgeoisie et la petite noblesse, des mariages de filles de 30 et de 37 ans. Au Mans, un conseiller au bailliage âgé de 38 ans en épouse une de 27. Un officier de 42 ans s\mit à une demoiselle de 23 ^. Cependant, on peut regarder comme une moyenne assez vraisemblable l'âge de 30 ans pour les mariages dans les classes inférieures et celui de 20 à 25 dans les classes aisées^.

L'âge était du reste une question quelque peu secondaire. On se préoccupait davantage de l'assortiment des conditions. S'allier à une personne de condition inférieure était un crime ou au moins un acte déshonorant, à moins que cette personne n'eût une fortune supérieure. On faisait enfermer pendant quatorze ans un

i Brillon, Dictionnaire des arrêts, t. IV, p. 306.

- Mémoires et Livre de famille de Nicolas JJare, p. 123. — Sous Louis XIII, l'àge de puberté légale était fixé à 14 ans pour les hommes, à 12 ans pour les filles. (Vicomte d'Avencl,t. I, p. 367.)

3 Esnault, Livres de famille, i). 11. — Nepveu de la Manouillère, Mém., t. II, p. 134, 234. — On se serait marié aussi assi^z tard au seizième siècle. (Guibert, la Famille limousine, p. 40.)

'' F. Y. Besnard, t. I, p. 128. — D^" A. Puech, la Médecine et les Médecins à Nîmes , Mém. de VAc. de Nimcs, 1879, p. 808.

g-entilhomme cVàge mûr, qui s'était marié avec la fille d'un batteur en grange ; on cassait le mariage du fils d'un médecin avec une servante, en invoquant l'inégalité de condition, de fortune et d'âge'. On sollicitait et l'on obtenait des lettres de cachet pour prévenir des alliances disproportionnées. Un particulier, qui a deux sœurs couturières, veut que l'on empêche une autre de ses sœurs d'épouser un sergent. Elle imprimerait ainsi, selon lui, une tache à sa famille". L'usage, plus fort même que la loi, proscrivait les unions entre personnes de condition analogue, que séparaient seulement des nuances professionnelles... « 11 y a dans la bourgeoisie, écrivait Mercier, un mélange de fierté, de bêtise et d'ambition, qui rendent le mariage d'une papetière aussi difficile que celui de la fille d'un roi. Il n'y a plus que le peuple qui se marie, parce qu'il ne tient pas encore cette balance rigide qui empêche la fille d'un

1 Bri\londle(['aaire?,e\em[)[e?,. {Dictionnaire des arrêts, t. IV, p. 250.) - A. Joly, les Lettres de cachet dans la généralité de Caen au dixhuitième siècle,]). 28,29. — Voici, d'après un document manuscrit, un exemple de lettres de caciiet obtenues par des parents irrités. En 1766, le fils d'un honnête artisan d'Auxerre est commis chez un commissionnaire en vins. Il séduit sa fille et s'enfuit avec elle à Bruxelles. On les rejoint; on les arrête; la jeune fille est enfermée dans un couvent, le jeune homme, mis en prison, y reste deux ans et est ensuite banni du royaume. Au bout de quelques années, la fille est mariée à un officier. Douze ans après son bannissement, l'exilé obtient l'autorisation de rentrer en France. Mais étant allé à Auxerre , on sollicite une nouvelle lettre de cachet , qui l'exile à quarante lieues d'Auxerre et de Paris.

procureur d'épouser un notaire, et qui met un intervalle immense entre un commis et un greffier. Je crois môme qu'il y a une séparation éternelle entre l'orfèvre et le serrurier, l'épicier graisseux et le chandelier. » Ce travers s'étend même dans les provinces', où il y a parfois plus de rivalité entre les professions. « Un perruquier, dit-on à Dijon, qui occupe six garçons, ne donnerait pas sa fdle au légiste du coin, quand il aurait autant de clercs -. »

De là, tant de jeunes filles qui restent dans le célibat et qui, selon Mercier, en meurent. « Dans toutes les maisons bourgeoises à Paris , dit le même auteur, on rencontre quatre fdles à marier pour une qui l'est. . . » C'était peut-être beaucoup dire; mais il est certain qu'il y avait alors un plus grand nombre de vieilles fdles que de nos jours. L'assortiment des conditions n'en était pas la seule cause; la raison principale provenait de la nécessité de donner une dot suffisante à ses filles. La dot, c'est trop souvent la raison déterminante du mariage, surtout dans les pays, comme Paris, où le partage égal est conforme à la coutume et à l'usage. « 11 est bien aisé de dire, s'écrie une bourgeoise : — Il faut marier les filles ! il faut marier les filles! — La marchandise est belle et bonne, mais il faut de l'argent pour s'en défaire ; quand il faut parta-

i Tableau de Paris, t. VIT, p. 90. — Voir aussi, t. II, p. 285, - Marlin, Voyages en France, 1. 1, p. 202.

ger le g-asteau entre 7 ou 8, les parts en sont bien petites \ h Ce n'est guère que clans les provinces du Midi qu'on rriariait sa fille avec un chapel de roses, c'està-dire avec un léger don qui lui tenait lieu de sa part dans son héritage à venir. Généralement, on n'admet pas les mariages d'inclination. Il existe un préjugé contre eux, même lorsque l'inclination peut être inspirée par les qualités morales de la femme. Un homme de l'ancien temps, qui a le plus haut sentiment des vertus de la famille, dira à son fils : « Je te prie à genoux de ne pas choisir toi-même la femme que tu dois épouser ' . » Il songeait à la considération ; d'autres songeaient surtout à l'argent. De plus en plus, l'argent passe avant tout-. Quand Géronte ap-

i Pédoue, le Bourgeois jjoll, 1631, dialogue V. — On a même recours à rannonce matrimoniale pour s'en défaire. Une mère fait savoir, dans un journal d'Aix, qu'elle a un fils et une fille à marier, qui feraient le bonheur de deux êtres, qui calculeraient plutôt leur vertu que leur dot. Sa fille ressemble à une belle Anglaise de vingt ans, avec la physionomie d'une Française de quinze. Le fils a vingtcinq ans; il a cinq pieds sept pouces; il est parfaitement bien fait, beau brun, militaire (Charles de Ribbe, un Journal à Aix, p. 43.)

- Charles de Ribbe, la Vie domestique, 1. 1, p. 171 .

^ Mariage à la mode. Argent fait tout, tel est le titre d'une estampe de Guérard, qui date du dix-septième siècle. On y lit aussi ce distique :

Nargue à l'amour et vive la marmite !

On pèse l'or et non pas le mérite.

Un autre estampe de Guérard nous montre, sous le titre ; le Fardeau des pères, un père portant sa fille sur ses épaules avec cette légende :

Fille n'est point mariée sans argent.

prend que Léandre, dont il ne voulait pas pour gendre, a hérité de tous les biens de son oncle, il s'écrie : — Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande Joie du monde'. — De môme on n'admet pas que le mari puisse épouser une fille sans fortune; il faut qu'il trouve dans la dot de sa femme un capital qui l'aide à supporter les charges du mariage, « lesquelles ne sont pas légères, dit un jurisconsulte, quoique la dot le soit souvent elle-même. Ce sont les dots, ajoute-t-il, qui depuis quelques années, font faire les mariages. Il n'en est plus ou il en est rarement sans dot. On ne compte plus aujourd'hui les dots idéales en bonne conduite , en économie , en excellentes qualités-... » Ce jurisconsulte, qui écrivait en 1726, avait tort de dire que cet état de choses ne datait que de quek[ues années. 11 y avait longtemps qu'Harpagon s'était exclamé sur le bonheur rare de marier sa fille « sans dot » ; il y avait longtemps qu'on avait dit qu'une fille, selon le chiffre de sa dot, pouvait choisir entre les épouseurs. A Paris, sous Louis XIV, si elle a de 1 à 0,000', elle ne peut prétendre qu'à un marchand ou a un sergent; de 12 à 20,000, elle aura un notaire ou un greffier; de 20 à 30,000, un avocat ou un substitut; de 35 à 45,000, un trésorier

• Molière, le Médecin malgré lui, acle III, se. xi. - Brillon, Dictionnaire des arrêts, t. II, p. 817; le Théophrastc moderne, p. 385.

de France; de kù à 75,000, un conseiller à la cour des aides ou au grand conseil; de 75 à 150,000, un conseiller au parlement. Si elle possède de 200 à 600,000\ elle peut ne plus mettre de bornes à son ambition : un président, un vrai marquis, voire même un duc et pair Tépouseront^ L'argent sert souvent à payer l'office du mari, et si l'on n'en a pas assez pour en trouver un de qualité suffisante à Paris, on se rabat sur la province, où l'on rencontre des jeunes gens de robe, qui accusent parfois plus de biens qu'ils n'en ont réellement '.

En mariage, trompe qui peut, est un proverbe normand, qui a son application ailleurs^. On appelait, dans le Maine, terres à gendre, des biens dépréciés que l'on donnait en dot pour une valeur supérieure à la réalité. Cependant le bourgeois était prudent ; il ne péchait pas toujours par excès de confiance; et lorsque les mariages avaient lieu dans la même ville, il lui était possible de se renseigner avec exactitude. Il est difficile de fixer d'une manière précise la valeur moyenne des dots; elle paraissait être de 6 à 20,000 livres, à la fm du dix-septième siècle

^ Furetière, le Roman bourgeois, p. 54, 55.

- Les Caquets de Vaccouchée, éd. Janet, p. 129. Avec 10,000 écus, 011 a marié une fille à un jeune magistrat de Moulins, qui passait pour avoir 80,000' et qui au fait n'avait que 8,000 écus de biens et devait plus des trois quarts de sa charge.

^ Traité des contrats de mariage, Paris, 1722. — iMonteil, t. IV, p. 117.

pour les filles « d'un certain étage ^ ». Elle pouvait s'élever à plus de 100,000 livres pour des filles de magistrats^; à des sommes plus hautes encore pour des filles de financiers. Mais avec des dots de ce genre on sortait de la bourgeoisie, et nous devons y rester.

La manière dont la dot était payée différait selon les provinces et selon les individus ; elle était souvent acquittée en espèces , dont une partie était remise au mari; elle Tétait plus rarement en immeubles. Le régime dotal et le régime de la communauté étaient prescrits selon que le droit écrit ou coutumier dominait. Fréquemment une certaine somme était mise en communauté, et le surplus de la dot restait propre à la femme". 11 y avait aussi des stipulations

1 A. de Boislisle, Bléni. des fntendanfs, 1. 1, p. 782. — La fille d'un médecin à 6,000^ en 1G53. (Jarrin, p. 9.) — En 1677, la femme d'un négociant en gros, 6,000. (Arch. jud. Aube, n" 1201.) Vers la même époque, un- bourgeois donne à chacun de ses trois enfants 4,000' de dot. — On trouve aussi dans les Savants Godefroy des dots de 6,000, 14,000 et 10,000, en 1610, 1650 et 1687. — Des dots de femme de marchands très à l'aise s'élèvent, en 1731, à 3.000'; en 1042, à 4,500: en 1677, à 6,000; en 1760, à 2,000. (Arch. jud. de l'Aube. — Coquault, iJ/em., Int., p. T.) Citons encore pour des bourgeois 6,000 et 8,000^ de dot en 1655, 1687, 1690. (Guyot, Répertoire, i VI, p. 228, 234, 326.)

■^ Un président en la chambre des comptes de Dijon donne 150,000' de dot à sa première tille, 194000^ à la deuxième. (Brillon, t. II, p. 404). La femme d'un lieutenant général de ïroyes lui apporte 75.000' en 1677; celle d'un conseiller au bailliage 87,800^ en 1777. (Arch. de l'Aube.) La tille d'un directeur de la monnaie de Reims a 40.000^ en 1767.

3 Ainsi en 1657 la femme d'un procureur du roi lui apporte 50,000^, dont 12,000 entrent dans la communauté; celle d'un lieutenant gêné-

spéciales, comme celles qui résultaient d'un contrat par lequel le père et la mère abandonnaient la moitié de leurs biens à leur fille, s'en réservant l'usufruit, mais en s'engageant à supporter toutes les charges du mariage ; c'est-à-dire de loger, nourrir et entretenir les mariés sains et malades ^

Outre sa dot, en espèces ou en immeubles, lafemme, recevait souvent l'assurance d'un douaire-; elle apportait aussi des vêtements, du linge et même des meubles. C'est ainsi qu'une bourgeoise, en 1657, reçoit avec sa dot de 4,000 livres « ses habits nuptiaux ». En 1631, une autre a ses habits, outre sa dot de 3,000 francs. La femme d'un marchand a 2,000 livres en espèces et un trousseau de 300 livres 3. Les robes, données en mariage, sont en rapport avec la richesse des parents ; elles sont d'ordinaire, dans

rai, 62,000^ dont 20,000 pour la communauté. (Arcli. jud. de l'Aube, n°' 1204 et 1200.)

1 Précis pour J . B. et Antoine Vocanson (1717). Le fils d'un conseiller au présidial dAbbeville, qui a sept frères et sœurs, reçoit en dot de son père, en 1732, deux feimes aiïermées, 1,040' et sa maison dAbbeville à charge d'usufruit. Il lui promet, en outre, de l'habiller et d'acquitter ses dettes. {Mémoire pour le sieur Le febvre des Amourettes, 1758.)

- J'en trouve plusieurs de 250 à 300 1. dans la bonne bourgeoisie au dix -huitième siècle. (Brillon II, 1144, llfil. 1191.)

^ Arch. jud. de l'Aube, n"^ 1113, 1104,elc.— La fille d'un greffier de l'hôtel de ville ([ui épouse un greffier du grenier à sel reçoit en dot 1800 1. en deniers clairs, un lit garni, une commode, un miroir, estimés ensemble 300 I., des habits nuptiaux jusqu'à concurrence de 500 1., son coffre garni, ses habits, linges et gardes de fillage, évalués 500 1. et 20 livres de rente (Contrat de mariage du 17 mars 1757.)

les classes moyennes, faites crétofî'es plus résistantes que luxueuses ^ .

En revanche, le fiancé offrait à la future des bijoux, et quelquefois des robes. Un bourgeois du Yigan donne ainsi àunejeune fille, après la signature du contrat, une bourse en or avec 5 louis, une montre avec son crochet, une robe de persienne de 600 livres, une autre de gros de Naples de 5 louis , des manches, des coiffes et d'autres effets -. La quantité et la qualité des bagues et joyaux, comme on les appelait, dépendaient naturellement de la richesse, du rang et de la générosité du futur -^ Peu de bourgeois allaient jusqu'aux diamants; mais on s'en consolait, en faisant faire, comme l'accordée de Greuze, des boucles d'oreilles de diamant faux, chez l'orfèvre Strass*. Ces bijoux devaient être rendus à celui qui les avait ofl'erts, dans le cas où le mariage projeté

• A. Puech, une Ville au temps jadis, p. 410, 411.

- Mémoires 2)our Paul Marques contre J ean Arnal, son beau-père, in- loi., 1765.

•^ Sur une estampe d^ Guéiard intitulée le lendemain des nopces ligure ce « mémoire des frais de nopces » d'un marchand :

Pour les habits, dentelles et garnitures de 1 épouse 4500^

Pour l'anmeublement 5000

Pour un collier de perles fines, croix et ceinture de diamants, pendans d'oreille, bague, vaisselle d'argent et

autres bijoux 5O0O

Pour le fostin ÎOOO

15500 ^ E. et J. de Concourt, l'Art du dix-huitième siècle, t. II, p. 41.

256 CHAriTRE X.

aurait été rompu ; la fille avait cependant le droit de garder les écrins et le cofFret de Malines, qui les avaient contenus^.

Les mariages ne se faisaient pas d'ordinaire k la légère ; ils étaient précédés au seizième siècle d'accordailles, qui avaient lieu avec une certaine solennité en famille, et de fiançailles, qui se célébraient à l'église ~. Un jeune bourgeois, âgé de 23 ans, est (( cranté » (accordé) le 23 mai 1587, fiancé le 30 dans sa paroisse, après vêpres, et « épousé », c'est-à-dire marié, au milieu de la nuit du lendemain dans la même église 2. Souvent, on mettait plus d'intervalle entre ces diverses cérémonies; à Limoges, les fiançailles se célébraient parfois à douze ans; elles précédaient de plusieurs années le mariage*. Tantôt c'était l'âge des fiancés qui le retardait ; tantôt c'était la volonté des parents -' ; tantôt l'attente d'une situation

^ Brillon,l. I, p. 413, etc. — Monteil , l. IV, p. 117.— IV^ea^re italien de Gherardi, la Fille de bon .sens, acte III, se. ii.

- Lippomano, Relations des amb. vénitiens, t. II, p. 561. — A.Puech, Une ville, p. 459.

^ Livre de famille de Nicolas Dare, publié par MM. de Barberey et de Saint-Mauris, p. 122.

^ L. Guiberl, la Famille limousine d'autrefois, p. 40. — Les fiançailles étaient de règle en 1652; elles pouvaient se célébrer avant ou après les bans. (Lalore, Ancienne discipline du diocèse de Troyes, t. III, p. 179.) — Elles avaient encore lieu en 1717, comme l'atteste un billet d'invitation pour assister aux fiançailles d'un fils d'un greffier de l'bôtel de ville, le dimanche à six heures du soir, et à la bénédiction nuptiale, qui aura lieu le lendemain, à 9 heures du matin.

^ « Je luy ay fait 1 amour dix ans, dit un conseiller du Mans en

pécuniaire meilleure, et par conséquent plus assurée.

Chardin, le peintre par excellence des bourgeoises de son temps, fut mené dans un petit bal bourgeois et présenté à une jeune fille que son père désirait lui voir épouser. Les deux jeunes gens se plurent, et furent accordés. Mais les parents de la jeune fille demandèrent que le mariage eût lieu seulement lorsque la situation du jeune homme serait assurée. Plusieurs années se passèrent. Un incident imprévu hâta le mariage. La fiancée s'étant trouvée ruinée, le jeune peintre s'empressa de l'épouser. On ne pouvait agir avec plus de délicatesse ^ .

Au dix-huitième siècle pourtant, dans la bonne bourgeoisie, les accordailles n'étaient pas de rigueur. On se mariait parfois par une sorte d'inclination qu'approuvait la raison. C'est ainsi que fit un fabricant de cire du Mans, Le Prince d'Ardenay, dont la simple histoire peut nous donner une idée des mœurs du temps, assez semblables à celles du notre. Le Prince avait remarqué depuis longtemps M'^"" Godard d'Assé, fille d'un trésorier de France; il la rencontrait à l'église, dans les rues et à la promenade. Un jour de vendanges, dans un village des environs, il l'avait vue danser avec tant de grâce et de si

parlant de sa femme; après quoy, mon père et ma mère ont bien vonlii y consentir et m'ont donné 50.000^ en mariage. (Esnault, les Livres de famille dans le Maine, p. 11.)

' E. et J, de Concourt, l'Art du dix-huilième siècle, t. I, p. 136.

bon cœur que le sien, pour me servir de son style, en avait été touché. Il fit parler à ses parents par une amie commune. Les parents firent une réponse dilatoire, en se retranchant sur la grande jeunesse de feur fille. J^'hiver se passa; puis l'été; un curé de la ville fit à la campagne de nouvelles tentatives, qui furent mieux accueillies; il les réitéra dans le cours de l'hiver, et cette fois avec succès : Le Prince fut agréé. « Le 2 février, raconte-t-il, fête de la Présentation, fut celle de la mienne à ma chère fiancée. » La famille est au grand complet ; le père, la mère, les deux sœurs, la jeune fille et le bon curé. Grands embrassements et protestations réciproques. Le Prince, naturellement timide, peut à peine exprimer les sentiments qui l'animent. Il est placé à côté de sa future, au milieu du cercle; tous les yeux sont fixés sur eux. « Aussi embarrassés l'un que l'autre , dit le jeune homme, nous ne nous occupions de personne, nous ne voyions que nous et, bornés au langage des yeux, nous nous contemplions mutuellement en silence, lorsque le bon curé vint interrompre cette espèce d'extase en demandant assez maladroitement à M"^ d'Assé si elle était prête à me donner son cœur. Cette question, au moins indiscrète pour une première entrevue, attira quelques plaisanteries au curé et à la jeune personne. Il fut convenu, dans cette séance, que le contrat serait passé le 9 et que le mariage serait célébré le 1 3 . »

C'était, comme on le voit, ne pas perdre de temps. On était d'accord pour le contrat, indispensable en pareille circonstance, et que la mariée signa la première. Le futur olFre des bijoux à ses sœurs et à sa fiancée ; son père donne à celle-ci une montre en or à répétition. Les deux familles se visitent, et la veille du mariage, suivant l'usage dominant, les fiancés s'approchent des sacrements pour attirer sur eux la bénédiction du ciel.

La bénédiction nuptiale leur fut donnée dans leur paroisse entre onze heures et midi^ L'heure des mariages variait beaucoup , selon la mode et les convenances; un bourgeois de Troyes se marie, en 1587, à une heure du matin-; un bourgeois de Chalonsur-Saône, en 1611, à deux heures du matin^'; un bourgeois de Brioude, en 1727, à une heure du matin ■^; un habitant du Mans, en 1761, à minuit. Étaient-ce des exceptions? Le même Claalonnais s'était marié pour la première fois à cinq heures du matin; je trouve d'autres mariages à dix heures. C'était évidemment l'heure ordinaire des messes solennelles, qui était le plus fréquemment adoptée^.

' Mémoires de Le Prince iVArdenay, publiés par l'abbé G. Esiiault, p. 47 à 56.

2 Mémoires et Livre de famille de Nicolas Dare, p. 123.

•^ Journal de Noé Lacroix, Mém. de la Société d'fiist. de Chalon, Vil, 27 à 29.

'• Livre de raison de Robert Nempde, communiqué par M. Paul le Blanc.

^ L'évêque de Troyes défend, en 1640, de marier et de fiancer la

Quoique les mariages fussent célébrés avec moins d'apparat qu'au dix-septième siècle, ils fournissaient toujours une occasion de déployer une large hospitalité. Dès le temps dé Louis XIII, on trouvait surannés les cortèges de noces, où les flûtes et les grands cornets marchaient devant «Tespousée, vestue comme lapucelle Saint-Georges, la vue baissée, uneescarboucle sur le front, qui lui battait jusque sur le nez ' . » Les ménétriers étaient laissés aux artisans ; mais les grands repas ne furent jamais abandonnés. Les bourgeois logés à rétroit les donnaient chez les traiteurs ; la nièce de Wille épouse un chirurgien ; ses parents offrent à cette occasion un « magnifique repas » au jardin des épiciers, situé au faubourg Saint-Denis-. En province, parmi les magistrats et les hauts bourgeois, les réceptions qui suivaient les noces étaient plus brillantes; de plantureux dîners étaient servis, suivis de soupers et d'ambigus ; et si l'on ne dansait pas, on jouait toute la nuit.^ Comme au dix-huitième siècle

nuit. (Lalore, Ane. discipline, t. III, p. 65 et 179.) Nous avons vu de notre temps tomber en désuétude les mariages de minuit, qui persistèrent assez longtemps en province, lorsqu'ils avaient été depuis longtemps abandonnés à Paris.

1 La Chasse au vieil grognart, Danjou, Arch. curieuses, 2« série, t. II, p. 370.

- Wille, Journal, 1. 1, p. 478. — En 1584. un bourgeois, qui marie son fds, donue un banquet au logis du Laboureur. « Le jour et le lendemain, dit-il, nopces franches, et y avoit 13 plats et 3 plats rompus. (Livre de famille de N. Dare^, p. 113.)

"* C^« Ed. de Barthélémy, une Ville de province. Revue de Champa-

il n'y avait pas de fêtes sans couplets, on ne man([iiait guère d'en chanter au dessert, et même pendant la soirée ^

Ces mariages réalisaient-ils tous les souhaits de bonheur que les couplets adressaient aux nouveaux mariés? En faisant la part des conséquences fâcheuses qui résultent des défauts du caractère et de Finconduite, la majeure partie des ménages bourgeois présentaient les caractères de confiance réciproque et d'entente qui assurent, sinon le bonheur, du moins la tranquillité de l'existence. On est tout disposé à juger l'ancienne société française par la noblesse de cour, qui était le plus en vue, sans songer que ses mœurs étaient celles d'une infime minorité. Quand La Bruyère disait : « Il était délicat autrefois de se marier; c'était un long établissement... Ton était pendant toute sa vie le mari de sa femme bonne ou mauvaise... On avait même table, même demeure, même lit-; » La Bruyère parlait des gens de qualité, qu'il avait vus à la cour et à Paris; il ne pouvait faire allusion aux bourgeois, qui, de

gne, t. Xfl, p. 466 à 468. — Au mariage d'un manufacturier, près Paris, le repas de noces coule 3,000'^ (Journal de Hardy, cité par MM. de Concourt, Tm Femme au dix-huitième siècle^]). 271.)

' Le Prince d'Ardenay, Mémoires, p. 58. — C'est la mère de la mariée ([ui fait les dépiînscs de la noce. Un marié, en 1708, paie seulement dix pistoles pour les violons, deux cuisinières et les confitures sèches. (Esnault, les Livres de famille dans le Maine, p. 14.)

^ Caractères, éd. Servois, t. H, p. 180.

son temps, comme après lui, devaient conserver les usages d'autrefois. Quand Louis de Murait écrivait : « La mode défend qu'un Français s'attache à sa femme et qu'il lui donne la main à la promenade... Ce serait du dernier bourgeois et du vieux temps ^ ; » il indiquait du moins que les bourgeois avaient gardé les modes du vieux temps. Sauf d'assez rares exceptions, que relèvent avec trop de soin les chroniques scandaleuses, la femme, absorbée par les soins de la maternité et du ménage, était la gardienne vigilante du foyer domestique, qu'elle ne quittait guère ; elle était l'auxiliaire dévouée et la compagne fidèle du mari -. Celui-ci n'avait pas de faux respect humain, et il appelait en public sa femme « mon mouton », sans craindre le ridicule ^. 11 n'était sans doute pas toujours aux petits soins pour elle ; mais il savait bien apprécier ses qualités solides. Un bourgeois du dix-septième siècle le dit dans son testament : « Je laisse à ma bien chère femme le ressentiment extrême que j'ay de sa parfaite affection envers moy, et recommande à mes enfans de luy rendre toujours tous les respects et honneurs qui sont

1 Lettres sur les Anglais et les François, 1725, p. 286. — Voir aussi Anibeif, Mémoires sur Vancienne république d'Arles^ cités par M. Ch, (le Ribbe, les Familles, p. 425.

^ Les bourgeoises, pour parler le langage du temps, sout « grimpées sur le ton de l'honneur ». Dans le mariage bourgeois... l'adultère est rare. (E. et J. de Concourt, la Femme au dix -huitième siècle, p. 274.)

^ Furetière, le Roman bourgeois, p. 224.

deubs à sa vertu et sage conduitte. » Et plus tard, il njoute : « Je prye ma l)ien chère femme d'accepter la tutelle de mes enfans et exécution de mon testament K » Un autre bourgeois, qui a vu mourir sa compagne après dix-huit ans de mariage , écrit sur son journal : « Quoique le mal soit général et que tous les jours semblable chose arrive, néanmoins, je le dis à ma confusion, cette prompte séparation m'est si rude que je ne puis prendre de consolation et que je vis toujours depuis ce temps en beaucoup d'affliction... A présent le temps me semble plus sensible, quoique plus vieilly -. »

D'autres, plus facilement consolés ou résignés, se remariaient. L'usage et le souci des bonnes mœurs ^ ne permettaient guère à un homme encore jeune de rester veuf. 11 fallait une ménagère à la tête de la maison, une femme pour gouverner l'intérieur ou la boutique, tandis que le mari était au dehors. Si les secondes et même les troisièmes noces ne sont pas rares ^, cela ne prouve en aucune façon que les maris

1 Testament de LoMairat, 16G1. Arcli. jud. de l'Aube, ii» 1236.

- Oiidard Coquaiilt, Mémoires, t. II, p. 411, 412.

^ L'Etat a aussi ce souci. Une Camille sollicite une lettre de cachet contre un de ses membres. Le duc de Choiseul demande des rcnseij^nements. Le subdélégué répond : « Les excès dont on accuse cet homme ne sont point exagérés. Le seul obstacle est que sa femnie ne se plainfpas et qu'en les séparant, s'ils ne sont pas en état de garder la continence, on les expose à devenir adultères. (Arch. de l'Aube, C. 443.)

'• Guibert, la Famille limousine, "p. 45. — D' A. Puech, Mémoires de r Académie du Gard, 1876, p. 809.

ne regrettaient pas leur première femme. Ils les appréciaient peut-être plus que celle qui leur succédait, ou bien ils les associaient dans un sentiment analogue d'affection, comme ce marchand qui se recommande aux prières de ses deux femmes, espérant qu'elles auront soucy de prier pour le salut de son âme, de même qu'elles avaient eu soin de son corps, « de son vivant y)K Les comédies avaient beau provoquer le rire des célibataires et des époux mal contents, en parlant des agréments du veuvage, celui-ci n'en était pas moins supporté avec difficulté par les hommes ; d'autant plus que le grand nombre d'enfants augmentait la mortalité des femmes et rendait les chances du veuvage plus fréquentes.

Combien de fois n'avons-nous pas rencontré, au dix-septième siècle, parmi les bourgeois, des hommes qui ont dix, douze, quatorze enfants de deux femmes successives I Voici par exemple le père de Boileau, Gille Boileau, greffier au parlement de Paris. A l'âge de quarante-quatre ans, il perd sa première femme dont il avait eu quatre enfants; six mois après, il se rema-

1 Un Marchand de province sous Henri IV, p. 12. Les veuves se remariaient moins que les veufs; quelques-unes d'entre elles se retiraient, comme pensionnaires, dans des couvents, où la pension était, à Paris, en 1760, d'environ 500', outre le logement, qui variait de {'10 à 1000 1., selon sa grandeur et la situation du couvent, {Étai ou tableau de Paris, p. 373 à 378.) M. A. Puecli cite à Nîmes une femme qui s'était mariée cinq fois, un avocat qui épousa quatre femmes, etc. (Une Ville, p. 457.)

rie avec une autre, qui lui donne six enfants en six ans. Elle mourut dix mois après la naissance du dernier, qui devait être le célèbre poète. Prenons dans une autre classe le fondateur du café Procope, Procope Couteau; lui aussi a douze enfants de deux femmes '. D'autres se remarient plus souvent encore. Le trisaïeul de l'annaliste amiénois Pages avait épousé trois femmes'-. Si l'on en juge aussi par le Limousin Etienne Benoist, qui avait eu trois femmes et quatorze enfants, il semblerait qu'au quinzième et au seizième siècle le nombre des enfants et des femmes était plus grand qu'au dix-septième '•^.

« Loin de redouter le nombre des enfants, écrit au milieu du dix-huitième siècle un public iste qui était resté célibataire, nos pères les regardaient comme la force, le nerf et le plus sûr moyen d'illustration dans les familles. Catinat était le seizième de ses frères et sœurs ; Arnauld le vingtième ; le chancelier Séguier avait six oncles exerçant de hautes magistratures. L'aïeul maternel de Ménage avait quinze enfants. Tiraqueau donnait tous les ans à l'État un livre et un enfant... » Grosley attribuait cette fécondité à la simplicité des mœurs '^ ; il eût

' Jal, Dictionnaire, \>. 236, ^^(S.

- Pa^ès, Manuscrits, supplément, p. 21.

^ Guibert, JAvrc de raison (V Etienne Benoist. ' Grosley, Mémoiressur les Troyens célèbres, 1. 1, p. 450, 451 . — On en citerait bien d'autres exein[)lc.s. même au dix-huitième siècle. Morel-

mieux fait d'en faire remonter la cause au profond sentiment religieux, qui dominait dans les classes moyennes; mais en même temps, il aurait pu faire remarquer qu'au dix-septième siècle, cette fécondité n'avait en aucune façon contribué à l'augmentation de la population, qui a sensiblement diminué à la fin du règne de Louis XIV, dans les villes plus encore que dans les campagnes.

Et pourtant, rien n'égale la fécondité des ménages bourgeois au dix-septième siècle; elle est supérieure à celle des artisans et des paysans, supérieure à celle de la noblesse. Elle se retrouve dans les pays où le droit d'aînesse domine comme dans ceux où le partage égal est en vigueur. 11 y a bien des provinces où elle est plus grande qu'ailleurs. Fléchier s'étonne de celle qu'il remarque à Glermont. La mère du grand Pascal, morte à quatre- vingt ans, avait eu plus de 469 neveux et nièces vivants, et en avait compté en outre plus de 1000 qui étaient morts. Trois ou quatre dames encore fraîches avaient eu dix-huit enfants et quelques-unes comptaient pour rien d'avoir dix garçons ' .

let, fils d'un inarcliand papetier, est l'aîné de quatorze enfants, le père de Carnot en a eu dix-huit, etc.

^ Mémoires sur les grands jours d'Auvergne, p. 58. — Pédoue met en scène une bourgeoise, qui est accouchée douze fois depuis onze ans de mariage. {Le Bourgeois poli, dialogue V.) — A Montauban, au seizième siècle, on relève des famille» de 13, 14, 15 enfants (H. de France, Étude sur la population monlalbanaise. Bull. soc. arcli. Tarn-et-Garonne, t. XIII, p. 82).

Un procureur de Troyes, qui célèbre la cinquantaine de son mariage, a soixante-douze enfants et petitsenfants autour de lui ^ . Mais si partout le nombre des enfants est considérable , il est rare qu'on en ait douze vivants, car Golbert n'aurait pas fait exempter de la taille les pères de famille qui étaient parvenus A en élever un aussi grand nombre -; mais comme nous l'avons vu pour les artistes, il est fréquent de rencontrer des bourgeois qui en avaient vu naître beaucoup plus.

On avait beaucoup d'enfants, pour obéir à la voix de sa conscience ; mais cette même conscience n'astreignait pas à prendre de leur premier âge tous les soins qu'il exigeait. On les envoyait en nourrice, à la campagne, sans plus s'en inquiéter. Même quand on les soignait, on le faisait maladroitement : Louis XIV lui-même perdit cinq enfants en bas âge, et les médecins, qui les saignèrent à outrance, n'auraient pas été étrangers à leur mort ^. Pour les enfants des bourgeois, les médecins étaient moins souvent responsables de leur fin prématurée ; ce n'est pas par l'excès de sollicitude qu'ils périssaient. Dans toutes les annales domestiques que nous avons parcourues, les

* Vie de M. Grosley, p. 10.

2 Coibert, Correspondance, t. II, p. 69. — A Besançon, on 1790, on compte dans les ménages de six à douze enfants, et quelquefois plus. [Voyage d'une Française (M™*^ Gauthier) en Suisse et en Franche- Comté, t. II, p. 239.)

^ M°^<^ de Sévigné, Lettre du 2C juin 1675.

décès des enfants sont enregistrés, souvent sans commentaires ^, parfois avec des formules pieuses, que le sentiment religieux inspirait, mais qui pouvaient aussi témoigner d'une facile résignation. Pages, d'Amiens, était heureux de la naissance de ses enfants, car en parlant du douzième, il écrivait : « La divine bonté, continuant de verser ses saintes bénédictions sur notre mariage, nous favorisa par la naissance du douzième de nos enfants, qui est la dixième de nos filles ; )) mais en mentionnant le décès de quelquesuns d'entre eux, il se contente d'écrire : Requiescal in pace. Amen -. Un chirurgien de Poligny enregistre les décès de ses enfants, en ajoutant, après chacun d'eux, comme pour le décès de ses parents et voisins : « Dieu veuille avoir son âme. Amen. » Le seul regret qu'il semble manifester est pour un fils de 2i ans, qu'il qualifie de « beau jeune homme » ^. Un avocat de Vic-le-Gomte se marie en 1759. A peu près chaque année, il a un enfant; il en a six qu'il perd successivement, âgés de quelques mois à six ans. Il inscrit

^ On a quelquefois soin d indiquer le jour de la lune et la constellalion qui a présidé à la naissance. (Livre de raison, analysé par M. de la Yillerabel. — Boutellier, Les livres de famille dans le Nivernais.)

2 Pages, Supplément, p. 25 et 35. — Voir aussi les annotations que met un bourgeois de Neufcliatel, au dix-septième siècle, à la suite de la mention de la naissance des enfants. (Ch. de Ribbe, la Vie domestiquet. n, p. G et 138) — Frain, Mœurs et coutumes des familles bretonnes avant 1789, t. II, p. 100, 105).

^ Journal de Guillaume Z)Mm«rf (1610-1623), p. 10^ 23, 44.

sur son livre de famille la perle des cinq premiers sans rien dire. Mais, au sixième, il ne peut s'empêcher d'ajouter... « En sorte que je me trouve sans enfans, ayant eu six garçons. Bénie soit la volonté de Dieu I » Un an après, il a un septième fils. « Dieu me le conserve, « s'écrie le père, et le chrétien ajoute : » s'il y va de sa gloire ! » L'avocat eut encore six enfants, parmi lesquels il en perdit deux. Son vœu paternel, empreint d'une si grande foi religieuse, fut exaucé pour son septième fils, qu'il vit marier à l'âge de vingt-trois ans ^ .

La résignation était du reste nécessaire, en présence de ces pertes réitérées, qui frappaient à peu près toutes les familles. On se préparait moins de regrets, en envoyant ses enfants loin de soi. Le père de M""" Roland perdit ainsi sept enfants en nourrice ; sa fille Manon fut la seule qui survécut à ce régime -. Il semble que la moitié des enfants ait en moyenne échappé à la mortalité qui les frappe dans les premières années. On peut ajouter que parmi ceux qui parvenaient à Fâge adulte, la moitié seule se mariait; de sorte que le quart à peine des enfants concourait à l'augmentation de la population.

On trouve bien des familles, où tous ou presque tous les enfants se marient; mais c'est la minorité, et

1 Livre de famille de François Cuel, communiqué par M. A. Vcrnière.

^ M'"*î Roland, Mémoires, p. 34.

dans la grande majorité d'entre elles, surtout quand elles sont nombreuses, il y avait toujours quelques célibataires; beaucoup de filles étaient religieuses, ou restaient dans la maison paternelle ; un ou plusieurs des fils devenaient moines, prêtres ou soldats. Sans doute, dans certaines familles pieuses, c'était un honneur que de voir un ou plusieurs enfants entrer dans les ordres ^ ; mais l'usage, le désir de faire profiter ses fils d'un bénéfice ou d'une prébende, d'assurer leur avenir à peu de frais, entraient pour beaucoup dans les dispositions qui déterminaient un grand nombre de vocations. Ceux qui faisaient profession de vie religieuse étaient admis dans les couvents, moyennant une pension minime ou une somme une fois payée; leur part de succession patrimoniale était alors partagée entre les autres frères cadets -. Le nombre des célibataires augmenta même au dix-huitième siècle, surtout dans la haute bourgeoisie. (( Une coutume qui me paraît assez ridicule, écrit l'abbé Coyer, s'est introduite chez les roturiers. A l'exemple des nobles, ils veulent faire une maison,

1 Dans la famille Franc, à Perpignan, quatre sœurs ont chacune deux fils qui se font prêtres. Parfois les huit ecclésiastiques cousins germains se réunissaient à la table de la mère de deux d'entre eux. (Ch. deRibbe, les Foyers d'autrefois, Réforme sociale, 1. 1, p. 273.) — Certaines familles avaient fondé à Limoges des vicairies pour en pourvoir leurs cadets. (Guibert, la Famille limousine, p. 39.)

2 Mignard a trois fils, dont l'un est mathurin; il ne lui laisse que 2001 de rente viagère. {Nouv. Archives de Vart français, 1874-1875, p. 118.)

et pour établir sa maison, on empêche la division, en ne mariant que l'ainé K » Ainsi Simon Viesse, bisaïeul du maréchal Marmont, eut dix-huit enfants; onze lui survécurent ; quatre seulement se marièrent -.

L'augmentation de la sensibilité, concordant avec l'alTaiblissement du sentiment religieux, contribua, non moins que le désir d'assurer l'avenir des enfants, à la diminution de leur nombre •'. On s'attacha à les mieux soigner dans leur premier âge; on s'éleva contre l'usage de les mettre en nourrice ; on se récria contre les vocations forcées ou prématurées. Avoir beaucoup d'enfants pour les perdre de bonne heure, quand on n'avait plus la foi complète qu'ils deviendraient des anges, pour les vouer plus tard à une existence précaire ou contrainte, était-ce leur réserver un sort bien enviable? « Nous avons plus d'amour pour nos enfants qu'on en avait autrefois, dit le marquis de Mirabeau au milieu du dix-huitième

^ La Noblesse telle qu'elle doit êlre, p. 68.

2 Villon de Sainl-Allais, Nobiliaire universel de France, l. IX, p. 435 à 4'iO. Sur ces dix-huit enfants, il y eut un prêtre, un bernardin, doux religieuses, deux officiers. Dans une autre famille nous trouvons, dans les différentes générations, en 1582, 14 enfants survivants au père; en 1639, 13; en 1718, 11 ; en 1737, 7; i)uis 5 et 3. [Ibid., t. IX, p. 242.) Pierre Collet, notaire à Cliàtillon-les-Dombes, a 9 enfants; 4 embrassent la vie religieuse. (Jarrin, p. 4.)

^ L'Ami des hommes, t. II, p. 233. — Remarquons que la proportion desenfanls naturels augmente, à mesure que le nombre des enfants légitimes diminue. A Nîmes, elle est d'un 40^ au dix-septième siècle d'un 15" au dix-huitième. (D»". A. Puech, Mémoires Ac.de NîmeSy 1879,

siècle. » On craignait d'amoindrir la fortune de ceux qu'on avait en la partageant avec un plus grand nombre ; une pensée d'égoïsmes'y mêlait aussi : « La plupart des gens mariés, dit l'abbé Coyer, tremblent à la seule pensée d'une nombreuse famille , dont l'entretien absorberait les moyens qui leur sont nécessaires pour soutenir le ton sur lequel il faut être monté K » Le luxe dans les villes comme la misère dans les campagnes réduit les familles, dit un autre publiciste -. Mais la véritable cause de cette diminution qu'on constate plutôt dans les grandes villes que dans les petites, dans la haute bourgeoisie que dans la moyenne, provenait des causes multiples, qui, dès le milieu du siècle dernier, amenaient la transformation des mœurs et des coutumes. Il y avait dès lors moins de principes sévères, plus de mollesse et plus d'humanité dans les sentiments ; plus d'aisance , et partant plus de désir de la conserver ; moins de foi dans une autre vie, et plus de souci de l'existence présente, de ses plaisirs comme de ses besoins.

* La Noblesse telle qu'elle doit être, p. 44. - Saint-Foix, Essais sur Paris, t. V, p. 95.

Le relâchement des principes dans la famille eut son contre-coup dans l'éducation des enfants; jusqu'au dix-huitième siècle, on se préoccupait de former leur âme plutôt que leur corps ; on voulait les aguerrir contre les maux et les difficultés de la vie, en les élevant rudement. On poursuivait un nohle but, en agissant ainsi; mais on avait tort de ne pas tenir assez de compte de la faiblesse de l'enfant et de l'abandonner trop souvent à des mains étrangères.

Il vient de naître ; il a été baptisé; on l'a ramené de l'église où il a été conduit solennellement' ; tandis qu'on s'empresse autour de sa mère, qu'on la revêt d'une toilette de circonstance et qu'on pare sa chambre pour qu'elle puisse recevoir les interminables visites

1 Voici les frais du baptême de la fille de Joseph Vernet, à Paris, on 1760 : au vicaire, 6^, au clerc, 1^ 4 '. — Mis au cierge, 3'. — A la Benoit le, 1^ 4 % au sonneur, 1^ 4 '. — Aux pauvres, 3^ — A la sagefemme, 2iK — A la nourrice, 12^ — Cierge, eau de la reine de Hongrie, bouquet et dragées, 4', (Léon Lagrange, p. 385.)

de ses amies, Fenfant, soigneusement emmailloté, est la plupart du temps, remis à une nourrice, qui l'emporte dans un village des environs. S'est-on préoccupé du moins des qualités de la nourrice ? xVt-on eu soin de la choisir parmi celles qui n'aiment pas le vin, qui ne sont ni babillardes, ni grandes parleuses? Ce dernier point, parait-il, est difficile à rencontrer dans le bas peuple i. A Lyon, comme à Paris, on a établi des bureaux de nourrices ; mais les parents, entraînés par d'anciens usages, n'ont pas usé des avantages qu'ils leur offraient. Ils ont préféré s'adresser aux parents et aux amis qu'ils avaient à la campagne '. Quels que soient les renseignements qu'on a sur la nourrice, l'enfant lui est livré à peu près sans contrôle. On l'élève comme un petit paysan; on le bourre de racines et de légumes^; on le rassasie de soupe aux choux et au lard , comme le futur abbé de Bernis, qui attribue à cette nourriture grossière la force de ses organes^. Quelquefois, quand on le sèvre, les parents lui envoient du pain, du vin, du pot-au-feu et des biscuits ; mais le frère de lait peut les manger et en profiter"'. L'enfant est élevé

1 Traité des îiozarices^ par de Lcstra, Journal historique de Verdun, 1711.

2 Inv. arch. Lyon, BB 337.

^ Le Prince d'Ardenay, Mém. publiés par l'abbé Esnault,p. 3. '* Bernis, Mémoires, t. I, p. 7.

•^ Grosley, Vie, p. 5. — Grosley avait eu quatre nourrices. Elles lui apportaient régulièrement le coignot de Pâques .. J'ai été consulté,

dans une chambre étroite et peu saine; il pousse, au hasard , souvent ejQ^ plein air ; les parents s'en occupent si peu qu'on croirait qu'ils l'oublient; le fils d'un des plus riches fermiers généraux reste en nourrice chez des paysans jusqu'à l'âge de quatre

ans

. A ce genre de vie, les faibles meurent , les forts résistent. C'est un genre d'éducation à la Spartiate. Quand l'estomac supporte la soupe aux choux, il peut tout digérer; quand il est délicat, elle l'étouffé. Si l'enfant robuste revient chez ses parents, il est souvent bien portant, avec de belles couleurs ; il a surmonté de rudes épreuves avec succès. Désormais, c'est Aj^ne nouvelle vie qui commence pour lui ; il y trouve plus de confort et de luxe, mais moins de liberté ; son père et sa mère veilleront de plus près sur lui ; mais à moins qu'on n'ait pour lui une affection particulière, à moins qu'il ne soit l'aîné, il sera perdu dans la foule de ses frères et sœurs, et de l'éducation domestique il ne connaîtra pas toujours ks douceurs.

dit-il, par un paysan à très large carrure, qui clans la vue de m'intéresser à sonafl'aire, m'apprit quil était fils de la dernière nourrice, qui m'avait sevré, et mon frère de lait. Il avalait le pain, le vin, les puis au feu et les biscuits que l'on m'envoyait chaque semaine... Tout cela lui avait amplement profité; qui nous eut vus à côté l'un de l'autre n'eut pu douter de la réalité des vampires.

^ Perey et Maugras, La Jeunesse de M"^" iVEpinay, p. 22. — Une estampe du temps de Louis XIV, intitulée Novice ordinaire de France, nous montre une femme avec un nourrisson âgé de 4 à 5 ans.

Il faut bien se garder de croire cependant qu'il n'y ait eu autrefois que des parents moroses et rébarbatifs! Quoique les doctrines dominantes tendissent à inspirer aux enfants le respect plutôt que Taffection pour les parents, la nature était parfois la plus forte, et plus d'un père se laissait séduire par les attraits de l'enfance. Furetière se moque de « la sottise des bourgeois, qui quittent l'entretien de la meilleure compagnie du monde pour jouer et badiner avec leurs enfants, et qui croient être bien excusés en alléguant l'affection paternelle. » Il leur reproche d'avoir toujours leurs enfants devant les yeux, d'en faire le sujet de leur entretien, d'en admirer les sottises et d'en boire toutes les ordures. La mère ne parle que des belles qualités de son fils, de ses mièvreries et « postiqueries ». Le père court autour de la table, avec un manche à balai, à la poursuite de son fils qui s'est fait un dada d'un bàtonl. N'était-ce pas ainsi qu'agissait, je ne dis pas Henri IV, servant lui-même de cheval au futur Louis XIII, mais Racine? Racine, le meilleur des pères, prenait part aux petites processions que faisaient pour se distraire ses enfants. Ses filles étaient le clergé , son fils Louis le curé , et l'auteur d'Atha-

^ Le Roman bourgeois, p. 141 à 143. — On nous montre aussi un bourgeois disant à son [ils âgé de sept ans : Jeannot, faites serviteur, racontant toutes ses gentillesses, disant qu'il est mièvre et sémillant. Ce nest pas parce qu'il est mon fils, ajouta-t-il ; mais il a plus d'esprit qu'il n'est gros {Bu bon et du mauvais usage dans les manières de s'exprimer, Lyon, 1736, p. 47.)

LEDUCATION. 277

lie, chantant avec eux, portait la croix'. Le père de Grosley prend la raquette pour renvoyer le volant à ses enfants ; quand il travaille dans son cabinet, ceux-ci, en jouant à cache-cache, vont se blottir entre ses jambes sous sa robe de charnière ^ Joseph Vernet prodigue à son fils Carie des joujoux de tout genre; chevaux de bois, tambours, carrosses, bilboquets; il leur montre la lanterne magique; il les mène voir les sauteurs de cordes, les marionnettes -K Que de mères donnent à leurs enfants des poupées et des pantins IJl y a toujours eu des parents tendres et engoués de leurs enfants jusqu'à la faiblesse ; il y a toujours eu des mères dévouées jusqu'à l'abnégation d'elles-mêmes.; Mais cette faiblesse , blâmée sous Louis XIV, devint presque une vertu sous Louis X\ I. Voyez la mère bien-aimée de Greuze; elle se renverse épanouie sous les caresses de ses enfants, tandis que son mari, qui revient de lâchasse, contemple avec joie ce groupe touchant. Je trouve aussi une preuve de l'affection familière que portaient les parents à leurs enfants dans les petits noms qu'ils leur donnaient. Pendant les deux derniers siècles, il était rare qu'on les désignât sous le nom de leurs patrons. Pierre devenait Pierrot, Marie Manon, Catherine Catiche,Antoi-

1 Louis Racine, Mémoires siii- la vie de Jean Racine. Œuvres de Racine, éd. Mesnard, 1. 1, p. 202.

- Vie de M. Grosley, p. 46.

3 Léon Lagrange, Joseph Vernet, p. 262, 98.

nette Toinon^ Racine appelait ses filles, Nanette, Babet, Fanchon et Madelon.

Quelques mères, avant que l'influence de Rousseau en eût décidé plusieurs à nourrir elles-mêmes, faisaient venir dans leur maison une nourrice, qu'il leur était possible de surveiller. Mais c'était une exception, qui ne se rencontrait que chez les plus riches. Il est plus rare de trouver des hochets d'argent chez les bourgeois que chez les artisans. Cependant personne plus que la petite bourgeoise ne s'occupe de l'éducation de ses enfants- ; dès les premiers ans, elle s'efforce de leur inspirer des sentiments religieux. On les encourage aux jeux, qui rappellent les traditions chrétiennes; on se plaît à leur dresser des crèches, des paradis et des reposoirs. Les petites processions, comme du temps de Racine , sont en honneur au dix-huitième siècle. Les parents s'empressaient de fournir de modestes ornements, qui servaient à ces jeux édifiants. On les reprenait même, les jours de congé, lorsqu'on était au collège. On ne se bornait pas toujours à faire de ces processions dans l'intérieur des maisons ; des enfants du Mans en faisaient pendant l'octave du Saint-Sacrement, dans les rues; les plus éloquents môme prononçaient des sermons, et l'on put voir un de leurs prédicateurs improvisés

* F. Y. Besnard, t. I, p. 47, 48.

2 Mercier. Voir les Eaux fortes de Chardin.

monter sur la margelle d'un puits pour haranguer pieusement ses compagnons ^ Ce n'étaient pas des écoliers qui se destinaient à la prêtrise qui agissaient ainsi ; mais la religion était pour ainsi dire dans l'atmosphère qu'on respirait; il n'était pas besoin, comme on le faisait dans certaines circonstances, de vouer au blanc les enfants jusqu'à cinq ans, pour attester sa foi et développer en eux de bonne heure les germes de la piété.

On cherchait aussi à leur inculquer dès leurs premiers ans les principes de la civilité. On y mettait une rare persistance. Les enfants, toujours assez nombreux, mangeaient à la table de famille. Pour maintenir l'ordre et le calme parmi eux, il fallait une discipline empreinte de fermeté. A Limoges, ils ne devaient rien demander à table; en revanche, on les forçait de manger de tous les comestibles communs qu'on servait. — Il faut s'accoutumer à manger de tout, leur disait-on^. On les laissait libres pourtant de ne pas manger des mets, comme le poisson de mer et le gibier, qu'ils n'étaient pas exposés à rencontrer souvent. L'éducation sévère avait un but qui semblait pratique, c'était d'habituer à supporter les ennuis de la vie, en forçant à les surmonter dès l'enfance, en en créant quelques-uns au besoin. Les enfants allaient

' Le Prince d'Ardenay, Mémoires, p. 8, 9.

- T T Turro r\ 1 K nt < <

- J. J. Juge, p. 15 et II.

se coucher sans lumière, afin d'apprendre le mérite de l'économie, de la prudence et de la privation. Quelquefois même, si le père était d'humeur sévère, la vie domestique était une contrainte perpétuelle pour l'enfant. Plus d'un en avait conservé, comme Piron, un triste souvenir, lorsque parlant de la maison paternelle, il disait plus tard : « Ce n'étaient que des châtiments de toute espèce ^ » Les corrections manuelles n'étaient que trop fréquentes; elles étaient pratiquées sans excès, il est vrai, même par les parents les plus doux de caractère; on fouettait ses fils et ses fi.lles, comme si l'on s'acquittait d'un devoir de conscience 2. Les parents, qui s'occupaient de la première éducation de leurs enfants, leur donnaient quelquefois la première instruction. A défaut de la mère, une sœur aînée, une tante restée filJe apprenaient à épeler et à écrire. Il y avait souvent dans les familles de ces tantes, dont la vie, faite d'abnégation, de piété et de bonté, se passait à soulager la mère de famille dans les soins du ménage et de l'éducation. Telle était Marie-Anne de Gérard qui se dévoua entièrement à ses neveux, en veillant à leur éducation physique et morale^. Telle était la tante Mig-nonne, dont

1 E.etJ, de Goncourl, Portraits intimes du dix-huitième siècle, p. 216. — Voir aussi les Mémoires de Préville.

- Le Prince d'Ardenay, p. 4. — M"»^ Roland, Mémoires, p. 41 .

3 Charles de Ribbe, la Vie domestique , ses modèles et ses règles, t. I, p. 240 à 253.

un négociant du Mans, Le Prince d'Ardenay, nous a tracé le gracieux portrait. Elle avait son appartement dans une maison adjacente à celle de son père, mais qui communiquait avec elle par Tintérieur. Elle avait été belle, et sa piété était égale à sa bonté. Elle se plaisait à amuser ses neveux et à leur inspirer des sentiments de vertu ; elle leur disait aussi des contes de fées. Un jour qu'il avait été question d'une fée qui avait des perles dans les cheveux, Le Prince, âgé de cinq ans, et un de ses cousins du même âge, s'imaginèrent que leur tante Mignonne en avait peutêtre aussi; et les voilà grimpant sur une chaise, s'escrimant, chacun armé d'un peigne, à chercher dans les cheveux poudrés de la tante les perles qu'ils espéraient y trouver. La gouvernante survient; elle s'exclame en apercevant la tête de sa maîtresse toute ébouriffée, par suite des investigations de ses neveux; mais sa maîtresse lui répond (( qu'il faut être enfant avec les enfants, bon et complaisant avec tout le monde ^ » .

Les enfants restaient confiés aux femmes jusqu'à cinq ou six ans ; ils portaient une sorte de robe ou de fourreau, qu'ils ne quittaient guère qu'à sept ans. On les mettait alors en veste et en culotte, et, à la fin du règne Louis XV, en polonais, en hussard, avec bonnet et sabre, ou plutôt, selon la mode qui pré-

1 Le Prince d'Ardonay, Mémoires, p. 6 à 8.

valut, en matelot, avec veste et pantalon'. Ce nouveau costume était pour ainsi dire l'insigne de l'âge de raison, auquel l'enfant, devenu conscient de ses actes, était tenu d'en rendre compte à confesse.

Son instruction allait commencer sérieusement et l'on y attachait la plus grande importance-. C'est l'honneur de l'ancienne bourgeoisie de n'avoir rien épargné pour la procurer à ses enfants. Elle en connaît l'utilité ; elle sait qu'elle ne peut leur laisser im meilleur patrimoine. Une mère de famille évalue à 10,000 francs la pension et l'entretien de ses deux fils pendant sept ans, et, pendant le même espace, les dépenses de sa maison n'avaient pas dépassé la même somme. Les parents avaient dépensé autant pour leurs enfants que pour eux-mêmes 3.

La première instruction, il est vrai, n'était pas coûteuse. Parfois le père ou la mère, une tante, une

^ Wille, Journal, 1. 1, p. 80, t. II, p. 1 16. — F. Y. Besnard, 1. 1, p. 36. — Le Prince d'Ardenay, p. 10. — Estampes du temps. Des enfants de 8 à 10 ans sont habillés comme des hommes. Yoje/ la jolie gravure de Lépicié, d'après Chardin, intitulée le ioton.

2 Dans aucun pays, écrit un Allemand en parlant de la France, on ne s'occupe autant de la science de l'éducation. Plus de cinquante écrivains se sont occupés depuis plusieurs années d'améliorer les méthodes et d'établir des institutions dans le but d'augmenter le bonheur des générations futures... Leur plan est défaire de l'éducation si longtemps négligée par les hommes d'État une part essentielle de la politique intérieure. (E. A. W. Zimmermann, Apolitical survey of the présent state of Europe, London, 1788, p. 129.)

•^ Delahante,î«ne Famille de finance^ t. I, p. 104, 105.

sœur ainée, une servante même s'en chargeaient'. A défaut des parents, il y avait partout de vieux maîtres, de bonnes filles, qui enseignaient les premiers éléments de la lecture pour le salaire le plus modique-/ Le Prince d'Ardenay commença l'écriture sous une bonne maîtresse, mais sèche et sévère ; plus tard, on l'envoie aux petites écoles où les principes du latin sont appris. Danton apprend à lire chez une maltresse d'école d'Arcis, dont le moyen de persuasion le plus usité était les verges 3. Ailleurs, on s'adressait à un maître écrivain ou à quelque vieux latiniste^. C'étaient là les deux étapes que l'on franchissait avant d'arriver au collège, et qui servaient de préparation à l'enseignement qu'on y donnait.

(Chez les bourgeois riches, on pouvait donner en outre un précepteur à son fils, pour le surveiller et l'aider dans ses études. Il n'était pas difficile de s'en

' L'annonce d'un jeu de lettres, dont on se servait comme de dominos pour apprendre à lire, était précédé de ces quatre vers :

Époux qui vous aimez autant que vos enfants, Ensemble amusez-vous de ces jeux innocents. Et vous, enfaiis, sachez avec ces caractères Lire et tracer bieiitùt les doux noms de vos pères.

(Lettre inédite d'Anne Prieur du Vernois du 14 nov. 1783.)

2 Mes deux enfants, écrit un notaire de Monlfaucon, sont allés chez Deyral pour apprendre à lire, pour un mois de chacun des enfans 16% — 1751. (Livre de raison de P. E. Bienvenu.)

^ Rousselin de Saint Albin, Documents relatifs à la Révolution, p. 168.

^' Vi€ de M. Grosley, p. 15.

procurer un à bon compte. Plus d'un père de famille aurait pu dire ce que Voltaire écrivait, à propos du précepteur qu'il cherchait pour ^F" Corneille : « Si vous connaissez quelque pauvre homme qui sache lire, écrire, et qui puisse même avoir une teinture de géographie et d'histoire... nous le logerons, chaufTerons, blanchirons, abreuverons et paierons, mais paierons très médiocrement ^ » En effet, on ne les paie pas à un prix éleVé; ce sont souvent de jeunes séminaristes; ce sont des jésuites que l'on peut se procurer, après la suppression de leur ordre, moyennant 300' d'honoraires par an-. Quelques précepteurs méritaient la confiance qu'on leur témoignait, conservaient l'affection de leurs élèves et l'estime de leurs parents; mais d'autres se montraient ignorants, brutaux ou libertins, et Ton en changeait comme de domestiques^*. Ils accompagnaient quelquefois leurs élèves, lorsqu'on les envoyait comme pensionnaires dans les grands collèges de Paris^. Mais la bourgeoisie recourait, moins rarement que

1 LeUredu 16 décembre 1760.

2 Livre dn comptes de 1762 et 1763, communiqué par M. Paul Le Blanc.

•^ Cardinal de Bernis, Mémoires, t. I, p. 11.— Des précepteurs en disponibilité s'annonçaient dans les journaux. (Ch. de Ribbe, Un journal à Aix, p. 16, 17.) —Jean-Jacques Rousseau, précepteur chez M. de Mably, et chargé de la direction de sa cave, se rend coupable de quelques petits vols d un petit vin blanc d'Arbois très joli. ( Co;ï/e55«OM5, partie I, livre VI.)

■' F. Y. Besnard, 1. 1, p. 25.

la noblesse, à leurs services. Elle n'avait pas toujours assez de superflu pour payer leurs gages, et leur présence eût été souvent une gêne au milieu de la vie simple et tranquille qu'elle menait. Si le fils était externe dans le collège, le père pouvait revoir ses devoirs, la mère lui faisait réciter ses leçons. 11 y avait, dans la partie la plus nombreuse de la classe moyenne, peu de distractions à l'intérieur de la maison ; on se levait et on se couchait de bonne heure ; et l'élève se livrait paisiblement à ses études, sur un coin de la table de famille/

L'inconvénient de ce genre d'éducation, qui réunissait les avantages de la vie intime et de l'instruction publique, c'était la dissipation qui résultait des allées et venues quotidiennes de la maison au collège. L'hiver, il est vrai, lorsqu'on allait en classe à six heures et demie du matin, on faisait accompagner le petit écolier par une servante, munie d'une lanterne. Le reste du temps, il était souvent livré à lui-même. Le fils d'un avocat, vêtu comme l'étaient la plupart des enfants de son temps des habits paternels retournés et rétrécis, nous a dépeint le costume négligé avec lequel il allait en classe. Peigné à la hâte, portant un habit souvent déchiré dans le dos, les genoux de sa culotte rapiécés, Grosley était mis et tenu comme la plupart de ses camarades, à l'exception de quelques fils de marchands que l'on traitait de faquins, à cause de leur élégance.

Aussitôt qu'il avait terminé ses devoirs, il courait les rues et les promenades, avec les jeunes garçons de son âge, avec sa sœur et toutes les petites filles du voisinage. Plaisirs après tout très innocents, car lapins grande récréation de Grosley était d'aller causer à la sacristie, de suivre les processions et d'aider le sacristain de sa paroisse dans ses diverses fonctions ^

La présence des enfants était parfois nne gêne ou une charge dans un ménage, et l'on se déterminait à les mettre en pension ~ Il y avait dans des petites villes, même dans des villages, des maîtres laïques ou ecclésiastiques qui groupaient autour d'eux un certain nombre d'élèves. Dans les pensions de ce genre les mieux organisées, l'on payait au dix-huitième siècle de 200^ à 300^ par an 3; les leçons d'écriture étaient comptées, en sus, 2 fr. par mois, ainsi que les livres, la blanchiture et le perruquier. Sauf quelques exceptions, on n'y apprenait que le latin ; le grec, l'histoire et la géographie n'y étaient point enseignés^.

^ Vie de M. Grosley, \). 21 à 24. — Les écoliers du temps de Louis XIII n'étaient pas mieux tenus. [Hist. de Francion.)

2 Au S"^ de Vanlay, maître de pension à Saint-Julien, pour 3 mois de pension... SO'^.

3 Pension de M. Gauffre, puis du chanoine Bazin, à Romilly (de 1772 à 1775). (Arch. de l'Aube, E. 252.) — AuxcoUègesd'Effiatetde Clermont, en 1769, la pension est aussi de 300^ On donne à chaque enfant 3^ de menus paisirspar semestre. (Comptes communiqués par M. P. Le Blanc.)

• F. Y. Besnard, t. I, p. 55.

Pour terminer ses études classiques, il fallait se rendre dans les collèges dépendant des universités ou tenus par les ordres religieux. La vie de collège était dure, surtout pour les internes, si l'on en juge par le tableau que Charles Sorel trace de celle qu'on menait, sous Louis XIII, au collège de Lisieux, à Paris, Régents sévères, intéressés, débauchés même, cuisine restreinte et mauvaise, chauffage à peu près nul, écoliers mal tenus et déguenillés^, cet ensemble, en faisant même la part de la satire, indiquait que l'enseignement secondaire avait besoin de réformes sérieuses. Elles vinrent surtout des ordres religieux, des jésuites, des oratoriens et des bénédictins. Elles firent la vogue des collèges qu'ils dirigeaient dans les villes et de ceux qu'ils avaient construits dans les campagnes, à Sorèze, à Pontlevoy, à Juilly, par exemple. Ces derniers jouissaient d'une grande réputation sous Louis XVI. Ils se distinguaient par la variété et l'étendue de leur enseignement. On prétendait même qu'à Sorèze, les élèves qui étaient au nombre de 4 à 500, étaient surchargés de trop de maîtres et d'objets d'études. Le collège de Pontlevoy semblait dirigé d'une manière libérale et intelligente. On y

1 La vraye histoire comique de Francien, p. 190 à 270 — Voir aussi la Muse normande, analysée dans le Magasin pittoresque de 1881, p. 31. — La vie inalérielle était pourtant presque recherchée dans certains collèges au dix-huitième siècle. Témoins les charcuteries de choix, les pâtisseries, lesfruils, qu'on servait au collège des oratoriens de Troyes. (G. Carré, les Pensionnaires de collège, p. 8, 9.)

enseignait toutes sortes d'exercices et de sciences , et les langues modernes aus&i bien que les anciennes. On faisait remarquer que les élèves couchaient tous dans des lits séparés, ce qui prouve qu'il n'en était pas ainsi dans d'autres établissements. Aussi le prix de Ja pension était-il de 600 francs, tout compris i. A Juilly, il n'était que de kôO\ Là aussi, on enseignait les sciences et les arts d'agréments ; mais il fallait payer en sus les leçons d'écriture, de danse, de violon- et de dessin. Le dessin coûtait 80^ par an, et l'on devait acquitter 12^ pour les expériences de physique 2.

Il s'était opéré dans le courant du dix-huitième siècle une véritable révolution dans l'enseignement. Le latin avait cessé d'être la langue des savants, et le français, grâce à la supériorité de sa littérature, avait acquis la prééminence en Europe. 11 pénétra, avec plus de peine peut-être, dans les collèges ; mais

1 Guibert, Swinburne. Les Voyageurs en France, p. 294 et 356. — En 17C0, à Louis-le-Grand, on paie 450 fr.; au collège d'Harcourt, 464, plus le chauffage et d'autres menus frais ; au collège de Lisieui, 300 fr. sans vin, 350 avec vin. [État ou tableau de Paris.)

- On était moins sévère à Juilly pour le violon que dans certaines familles bourgeoises. On empêche, au Mans un enfant d'a[)prendre à jouer du violon, par la crainte qu'il n'abuse de ce talent pour faire danser les jeunes filles. (Le Prince d'Ardenay, Méni., p. 24.)

^ f775 à 1780 (Archives de l'Aube, E, 252.) — Les (ils de Huez de Pouilly, après être restés 4 ans à Romilly, achèvent leurs études à Juilly. — Voir aussi Hamel, IJist. de Vobbaye et du collège de Juilly, liv. IV, et les Souvenirs d'un sexagénaire, par Arnaud, chap. lU, IV et V.

il y occupa bientôt uoe Jarg-e place. Il y eut désormais des comédies françaises au lieu de tragédies latines, lors des fêtes du carnaval et de la distribution des prix ; il y eut des compositions d'amplification et de narration françaises ; le professeur de rhétorique fit sa classe en français , au lieu de la faire en latin ; les thèses furent rédigées en française L'enseignement entrait dans une phase nouvelle; il ne s'adressait plus seulement aux clercs, aux légistes et aux savants ; Fesprit laïque et bourgeois s'infiltrait dans les collèges comme ailleurs, et substituait peu à peu la langue populaire et usuelle à la langue hiératique et technique. La rude discipline d'autrefois s'était aussi quelque peu adoucie dans les collèges. « On y commande sans avoir l'air d'ordonner, dit un Italien en 1777; on y obéit sans ramper, et chacun y accomplit sa tâche, uniquement par émulation, et comme on ferait une partie de plaisir 2. » Cependant la vieille devise : « La bonne correction fait la bonne éducation •' » était toujours en honneur. Comme du temps de Montai-

' Gustave Carré, La lutte du latin et du français au, collège de VOraioire de Troyes, 1881. — Depuis longtemps les élèves n'étaient plus forcés de parler latin entre eux, comme ils le faisaient encore sous Louis XJIL [La vraye histoire de Francion, éd. 1646, p. 191.)

2 Paris, le modèle des nations ou V Europe française, par le marquis Carraccioli, 1777, p. 10?.

^ Estampe deN. Guérard. — Elle porte aussi cette autre devise :

La peine suit tous les emplois.

L'étude fait verser des larmes.

gne, on voyait encore au dix-septième siècle des maîtres « enivrés en leur colère d'une trongne effroyable... les mains armées de fouets'. » On n'imagine pas jusqu'à quel point pouvait aller la dureté de certains professeurs. Le janséniste Le Maistre racontait qu'il avait eu un précepteur si violent et si cruel, qu'il s'était étonné comment lui et ses camarades ne l'avaient pas poignardé, tant ils avaient été mis au désespoir par l'excès de ses brutalités. Un officier disait aussi, qu'en passant près d'un village où demeurait un de ses anciens maîtres , il avait été tenté de le faire fustiger par ses cavaliers, pour tirer une vengeance tardive de sa « cruauté inhumaine et barbare ' ». On dit qu'on tremblait autrefois en entrant dans une classe; on y voyait un despote armé de férules et de verges... « Que les temps sont changés I s'écrie Garaccioli sous Louis XVI. On ne punit presque plus ; on conduit par l'honneur plutôt que par le châtiment, quoique la méthode indécente et barbare d'employer des verges pour corriger un solécisme ne soit pas encore abolie.-^ » Les professeurs étaient à coup sûr moins féroces; mais ils avaient, sous leurs ordres, dans les grands collèges, des correcteurs chargés d'exécuter leurs arrêts '^ ; quelques-

^ Essais, I. I, p. 2J.

- Pierre Thomas du Fossé, Mémoires, t. I, p. 166.

^ Paris, le modèle des nations, \). 108, 109.

■^ Voir la Ville sous l'ancien régime, t. Il, p. 307, 308.

uns conservaient les vieilles traditions, comme ce principal du collège d'une petite ville de TAnjou, qui frappait ses élèves, pour les avertir, avec une baguetteplate en baleine à bouts d'argent, et qui recourait à la férule et au martinet, dès qu'il s'agissait de punir sévèrement ^ A cette époque cependant, la susceptibilité des élèves s'éveille; elle admet qu'on donne la férule à un enfant de sixième, mais point à un rhétoricien. Il faut voir Marmontel, au collège de Mauriac, menacé, à la fin de sa classe de rhétorique, de recevoir le fouet de la main du correcteur. Il s'enfuit dans sa classe, harangue d'une manière pathétique ses condisciples , leur dit que les vacances sont proches, qu'il faut les anticiper, et les détermine à partir, après avoir chanté le Te Deum devant l'autel, qui se trouve dans la classe , pour en rendre grâce à Dieu-. Au collège de Troyes, le régent de rhétorique veut faire donner la férule à un de ses élèves. Les autres s'exclament et s'indignent ; l'un d'eux élève la voix , discute et plaide la cause du coupable, qui est celle des rhétoriciens ; on l'écoute, on lui donne raison. Ce précoce orateur, c'était Danton 3.

1 F. Y.Cesnard, t. I, p. 22.

2 Marinonlel, Mémoires, p. 28 à 3i.

^ Béon, Rousselin, Notices sur Danton. Robinet, p. 153, 161. — Un élève d'une pension de Paris est moins heureux en 1781. Il repond insolemment à son maître, qui le bat à coups de (leuret. (Biollay, Un écolier insubordonné à la fin du dix-huitième siècle. Bulletin Soc. de l' histoire de Paris, 1879, p. 51). Le fouet était encore en usige au col-

A cette époque pourtant, les bons professeurs n'étaient pas rares. Celui de Danton était cet aimable père Bérenger, l'auteur de la Morale en actions et des Soirées provençales, le plus disert et le meilleur des maîtres. S'il en était d'ignorants et d'incapables, combien d'autres savaient mériter et gagner le respect et l'affection de leurs disciples! Il était d'usage, dans certains collèges, que les régents suivissent leurs élèves, dans le cours de leurs études, depuis la sixième jusqu'à la rhétorique. Si ce régent était un homme savant et bon, quel avantage pour celui qui ne cessait point de recevoir ses leçons! Que de types sympathiques nous trouvons parmi ces excellents professeurs, épris de belle latinité, et qui cherchaient à communiquer à leurs élèves l'amour qu'ils ressentaient pour les lettres ! Faut-il citer le janséniste Lefèvre ^, le père de Tournemine-, le père Porée, qui se vantait d'avoir eu pour disciples dix-neuf membres

lège de Juilly, à la veille de la Révolution. Le marquis de Coriolis rappelait plus tard les corrections qu'avait reçues un de ses condisciples, le brave colonel Muiron, en disant :

Oh ! que de fois j'ai vu sous le bouleau rougi Ce que tu ne montras jamais à l'ennemi.

(Hamel,//<5^rfe7M«7/î/.t.I,p. 323.) — Arnaud parle aussi des corrections employées à Juilly et d'une insurrection qui éclata dans ce collège, à propos d'un préfet dont on était mécontent. [Souvenirs d'un sexagénaire^ p. 1, 77, 89, 90.)

1 Du Fossé, Mémoires, t. I, p. 167, 168.

2 Remis, Mémoires, t. I, p. 18.

de r Académie française ' et dont Voltaire, son élève, disait : Jamais homme ne rendit l'étude et la vertu plus aimables- ; les oratoriens de Juilly, dont Arnaud parle avec éloge •^; le père Barbe, dont Lombard de Langres nous a tracé un portrait si touchant? Ce dernier, prêtre de la Doctrine chrétienne, professait la rhétorique au collège de Langres. La foi la plus vraie, la simplicité, la sincérité, la bonté s'alliaient chez lui à un rare talent pour l'enseignement, à une connaissance approfondie des poètes latins ^ Marmontel, qui n'aimait point les jésuites, fait aussi un grand éloge de deux régents du collège de Mauriac, qui était tenu par ces religieux^.

Les régents s'intéressaient surtout aux jeunes gens, qui comme Marmontel s'étaient éloignés de leur famille pour suivre les cours du collège. Quelques élèves étaient pensionnaires de l'établissement même "^ ; mais beaucoup d'entre eux, soit par économie, soit par convenance, étaient logés dans des maisons particulières, dont les habitants leur fournissaient,

^ Henri Beaune, Voltaire au collège, p. cviii.

2 Voltaire, Lettre du 7 février 1746.

•^ Arnaud, Souvenirs d'un sexagénaire, t. I, p. 52 à 62,

'' Lombard de Langres, Mémoires, 1823, t. I, ch. i.

^ Marmontel, Mémoires, liv. l. — Barthélémy, Mémoires sur sa vie, p. XX.

c Le nombre des pensionnaires, restreint dans les collèges des villes, alla en augmentant jusqu'en 1789; à ïroyes, en 1675, il y en a 8 sur 523 élèves; en 1744, il y en a 44 sur 190. (G. Carré, les Elèves de V ancien collège de Troyes, Mém. Soc. académique de VAube, t. XLV, p. 403.)

moyennant finance, le vivre et le couvert, ou chez des maîtres es arts qui leur servaient de répétiteurs. Un pareil système devait entraîner parfois des abus, comme à Nantes, au dix-septième siècle, où l'on se plaignait que certaines pensions avaient plutôt l'apparence de brelans et de cabarets que de séminaires d'écoliers; « c'étaient jeux et banquets continuels, disait-onL » Mais quand la maison était bien choisie, l'écolier vivait un peu de la vie de famille avec ses hôtes et, comme il était astreint à une régularité moins claustrale que celle de l'internat, il apprenait de bonne heure à se diriger quelque peu luimême. Le meilleur système était celui qui fut adopté pour le jeune Marmont. Le futur duc de Raguse fut mis en pension, à Dijon, chez un « bon chanoine, brave et galant homme », dont la sœur, restée vieille fille, avait pour lui la tendresse d'une mère-.

D'autres parents n'avaient pas assez de ressources pour placer leur fils sous la direction d'un homme instruit et respectable. Marmontel fut logé, à Mauriac, chez un honnête artisan, avec cinq autres écoliers ^. Les parents leur envoyaient chaque semaine des vivres, qui consistaient en un pain de seigle, un petit

1 Léon Maître, l' Instruction publique dans les villes et les campagnes du comté Nantais, p. 1?2, 177. — Larrivey, les EscolUers, acte III, se. V. — G. Carré, loco citato, p. 412.

- Duc de Raguse, Mémoires, t. I, p. 16.

^ Besnard est aussi mis en pension chez une veuve avec cinq ou six autres condisciples. (Souvenirs, t. I, p. 94.)

fromage, un morceau de lard, deux ou trois livres de bœuf, une douzaine de pommes. La bourgeoise faisait la cuisine; et pour sa peine, son feu, sa lampe, ses lits, son logement, même les légumes de son petit jardin qu'elle mettait au pot, on lui donnait 25 sous par mois! En sorte que tout calculé, comme la rétribution scolaire était nulle ou insignifiante, réducation secondaire, la nourriture et le logement d'un enfant ne coûtaient pas à ses parents plus de 5 louis par an. Dans ces conditions, bien peu de bourgeois- se dispensaient de faire donner l'instruction secondaire à leurs fils.

\Onj)ouvait même dépenser moins encore, en envoyant ses enfants suivre les cours d'une pension de village. Le fds de la veuve d'un chirurgien fit ainsi une partie de ses classes, logeant dans une misérable chaumière, avec trois compagnons d'études. Ils n'avaient que deux lits pour quatre, au fond d'un réduit mal éclairé et malsain. Leur nourriture était des plus frugales et le vin était banni de leur table. Et cependant l'on travaillait sérieusement dans ce réduit , et celui qui en a fait la description était en état, au bout de deux ans, d'entrer en troisième dans un collège important ^;

Chose assez remarquable I les élèves du collège de Mauriac étaient répartis, dans différentes maisons,

* N. Z. Simonnot, mes Souvenirs, p. Gl, 62.

par chambrées de cinq ou de six. Les écoliers de chaque chambrée exerçaient une sorte de pohce sur eux-mêmes. Les phis âgés et les plus forts aidaient les plus faibles ; les plus actifs stimulaient les paresseux ; les anciens apprenaient aux nouveaux venus à soigner leurs habits, leur linge, à conserver leurs livi'es, à ménager leurs provisions ; les morceaux friands qu'envoyaient les parents étaient partagés entre tous, et la bourgeoise même qui les apprêtait ne devait pas dire à qui ils étaient envoyés, afin de ne pas humilier ceux qui ne recevaient jamais rien. Dans les petites villes, comme Mauriac, les élèves, abandonnés à eux-mêmes les jours de congé, ne pouvaient se livrer à des écarts repréhensibles. Leurs plaisirs , pris en plein air, étaient sains et salutaires ; c'étaient la course, la lutte, les jeux du disque et de la fronde, la natation. On y joignait aussi la pêche^ Mais dans les grandes villes, ces externes, qui ne sont surveillés n par leur famille, ni par leurs maîtres, se laissent parfois entraîner à fréquenter les tavernes, les cabarets et les salles de billard-. Les internes ont leurs récréations plus correctes dans les cours de l'établissement. Les barres, la course, le saut

^ Marmonlel, Mémoires, liv. I.

- G. Carré, 1. c, p. 412 à 414. — Everal, la Sénéchaussée d'Auvergne, p. 37. — Au collège de Nanles, on défend aux élèves, les jours de congé, d'acheter des saucissons, des gâteaux et des fruits. (L. Maître, p. 187..)

LEDUCATIO:^. 297

sont en honneur. Lorsque l'hiver est rigoureux, on se bat avec ardeur à coups de boules de neigea Dans une des écoles de Port-Royal, la petite guerre passionne les élèves; ils construisent un fort, avec bastion dans la cour ; les uns sont les défenseurs, les autres les assaillants; mais quelques blessures ayant été reçues dans un assaut, il fallut démolir le fort. La fête des rois était aussi pour eux une grande réjouissance ; mais le roi, qu'on proclamait avec grande pompe, était inévitablement détrôné, avant l'expiration normale de son pouvoir éphémère-.

On cherchait pourtant à enseigner aux enfants, la tenue, l'urbanité, la manière de se présenter. On ne voulait pas seulement en faire des hommes instruits, mais des hommes bien élevés. Même dans les établissements tenus par les religieux, le maître de danse tient le premier rang parmi les maîtres d'exercices convenables, le dessin , le violon, le chant et l'équitation. S'il n'enseigne pas le menuet et la gavotte, il apprend l'art du maintien. La propreté, la régularité de l'habillement sont recommandées particulièrement. La coiffure est une affaire importante. Le perruquier vient tous les jours au collège; il opère dans le peignoir, salle destinée à la coiflure ; il vend des bâtons de pommade et des flacons d'odeur à ses

1 Rouilly, Mes liécapitulaiions, t. I, p. 26 à 29.

- P. Thomas du Fossé, Mémoires, t. I, \\ 171 à 174.

jeunes clients; tous les soirs, ceux-ci ont soin de se mettre des papillotes; les jours de sortie, ils sont poudrés et ajustés par le perruquier de la maison'; quelques-uns même portent l'épée, et l'un d'eux menace, dans un moment de colère, d'en percer son professeur'-.

Les qualités extérieures, on cherchait aussi à les développer et à les mettre en relief dans les exercices oratoires, dans les représentations dramatiques, où les plus brillants élèves déployaient , en présence des principaux habitants de la ville, leur heureuse mémoire et tout l'art de la déclamation qui leur avait été enseigné. La soutenance des thèses était aussi un spectacle public auquel étaient conviés les magistrats et les notables ^\ On pouvait voir dans ces représentations les avantages et les défectuosités de l'enseignement classique, tel qu'il était donné alors; il tendait à former des orateurs, des prédicateurs ou des avocats, plutôt que des hommes destinés à remplir des professions plus modestes. De nombreuses fondations favorisaient l'instruction classique. Les

^ Peignage de deux élèves au collège de Clermont, en 1769, 9^ 11* par an. (Comptes communiqués par M. P. Le Blanc.)

2 Léon Maître, p. 175. — Gustave Carré, les Pensionnaires de collège, p. 12, 13, 15.

3 Le Théâtre de V ancien collège de Troijes. — HisL de Francion. — Tholin, Livre de raison des Daurée d^Agen, p. 61. — Louis Paris, le Théâtre à Reims, ch. vi et vu. — Dazincourt, Mémoires, éd. Barrière, p. 195.

LEDLCATION. 299

bourses étaient nombreuses; un grand nombre d'entre elles, dans les collèges de Paris, étaient affectées aux élèves les plus besoigneux et souvent les mieux doués de certaines provinces. A Toulouse, il y avait un hospice, nommé le collège Sainte-Catherine, dont les places procuraient le logement et 200 livres de revenu pendant cinq ans aux étudiants les plus distingués de la province du Limousin. Ceux-ci étaient choisis par leurs condisciples, et Marmontel put ainsi terminer d'une manière brillante ses études ^ A Nimes, au seizième siècle, l'enseignement du droit et de la médecine étaient gratuits. A la faculté de Paris, les inscriptions et les droits pour la licence s'élevaient, au dix-huitième siècle, à 150 francs-. On se laissait séduire souvent par les attraits et les facilités que présentait l'enseignement des collèges et des universités, sans être bien assuré des résultats pratiques de cet enseignement. Beaucoup de publicistes auraient voulu, comme le cardinal de Bernis ^, qu'il y eût plus de variété dans l'instruction et que chacun fût élevé suivant sonétat.On essaya bien, dans les collèges, d'étendre les programmes, et on le fit avec tant d'ardeur à la veille de la Bévolution, qu'on pouvait dire dès

' Mémoires, p. 73.

2 On donnait, en outre, un certain nombre de bougies à chaque examen. (Léon Lagrange, Joseph Verne t, p. 260.) — A la faculté de Bourges, en 1711 , les frais pour la licence s'élèvent à 340 '. {Bulletin /listorique de l'Auvergne, 1886 , p. 13.)

^ Mémoires, t. I, p. 20,

cette époque : « Les instructions sont trop étendues dans leurs objets pour être approfondies, trop universelles pour être solides ; on perd en profondeur ce qu'on veut gagner en surface ^ » Mais l'instruction traditionnelle avait laissé ses germes dans l'esprit, et l'on ne peut douter qu'elle n'ait contribué à donner aux idées qui ont triompbé sous la Révolution le caractère vague et déclamatoire qui les distingue.

Au point de vue particulier, elle jetait aussi trop déjeunes gens en dehors de l'agriculture et du commerce ; elle contribuait à grossir le nombre de ces gens de loi^ de ces modestes fonctionnaires, de ces bourgeois qui menaient une vie sans aucun profit pour le bien public; avec ses rigueurs et ses contraintes, malgré son esprit profondément religieux, elle lançait parfois les jeunes gens dans le monde sans les avoir suffisamment prémunis contre ses dangers. « La jeunesse française est la plus vive et la plus déréglée de l'Europe, » disait un officier suisse, qui a bien observé la France-. La morale mondaine tolérait, si même elle n'approuvait pas, chez les jeunes gens, les écarts de conduite qu'elle condamnait chez les femmes. Il était de bon ton, sinon de se vanter de ses bonnes fortunes, du moins de faire connaître qu'on en avait. D'autres faisaient des dettes, se laissaient aller à une vie de désordre et d'ignominie, et

^ Des lissarls, t. A'I, p. 033. — Guibert, Voyages en France, p. 338. - Louis de Murait, Lettres sur les Anglais et les François, p. 219.

LEDUCATiON. 301

méritaient les rigueurs que l'autorité paternelle était contrainte d'employer à leur égard. Mais il n'était pas rare de voir des jeunes gens extravagants et plongés dans la débauche devenir de très honnêtes gens, qui s'adonnaient au bien comme ils s'étaient adonnés au mal'.

L'autorité paternelle, armée comme elle l'était par la loi et la coutume, était souvent impuissante à les contenir. Elle avait à sa disposition les lettres de cachet, qui lui permettaient de « recourir à la bonté du roi » pour faire enfermer un fils, qui commettait des actes déshonorants'; elle pouvait aussi le retenir par la menace de l'exhérédation. Lettres de cachet, dispositions testamentaires enlevant au fils sa part de patrimoine ne faisaient pas défaut. D'après le nombre de celles que l'on rencontre, d'après la nature des méfaits qui les ont provoquées, on peut affirmer qu'il y avait plus d'écarts et même de vices dans la jeunesse d'autrefois que dans celle d'aujourd'hui^. Les désor-

1 Murait, Lettres, p. 219. — Les jeunes gens sont débauchés et sans religion; en levanche, ceux qui sont plus avancés en âge sont sérieux et de bonne conduite. (Nugent, The grand Tour, 1778, t. IV, p. 13.)

" A. Joly, les Lettres de cachet dans la généralité de Caen, au dix-huitième siècle, p. 19, 20.

3 Au dix huitième siècle, le ministre, qui délivre des lettres de cachet pour les fils de famille, se plaint sans cesse de ce que le nombre des mauvais sujets augmente. Les demandes sont aussi fréquentes en 1779 qu'en 1729. (A. Joly, p. Gl.) En 1750, on donne pouvoir au lieutenant général en liourgogne de mettre au château de Dijon les jeunes gens de famille pour les corriger. {Inv. arch. Cdte-d'Or, C. 2.)

dres de la noblesse avaient plus d'éclat que ceux de la bourgeoisie ; mais quoique les mœurs de celle-ci fussent généralement bonnes, un trop grand nombre de jeunes bourgeois croyaient vivre noblement en imitant la conduite dissipée des jeunes nobles.

L'autorité paternelle n'avait plus au dix-huitième siècle et même au dix-septième l'ascendant qu'elle avait auparavant. Un personnage du temps de Louis XIV s'écrie : « Que le siècle d'à présent est perverti... Je me souviens de la manière que j'ai vécu avec feu mon père. Nous étions sept enfants dans la maison , tous portant barbe ; mais le plus hardi n'eût pas osé tousser ou cracher en sa présence; d'une seule parole , il faisait trembler toute la maison. Vraiment il eût fait beau voir que moi qui étais l'ainé de tous... j'eusse résisté à sa volonté ou que je me fusse voulu mêler de raisonner avec lui ! J'aurais été le bien venu et le mal reçu ; il m'aurait fait pourrir à Saint-Lazare ou à Saint-Martin*. » C'étaient les maisons où l'on enfermait les jeunes gens de mauvaises mœurs.

Plus tard, le père se familiarise davantage avec ses enfants ; il les souffre autour de lui ; il leur répond d'une manière raisonnable; il tâche d'obtenir d'eux par la douceur, dit un étranger, ce qu'en d'autres pays on obtient par la force-. Avançons vers

1 Furelière, le Roman bourgeois, p. 224.

^ Lettres sur les Anglois et les François, p. 218.

la Révolution, et le cliang-ement est complet. « Rien n'étonne plus un étranger, dit Mercier, que la manière leste et peu respectueuse avec laquelle un fils parle ici à son père. 11 le plaisante, le raille... On ne saurait distinguer le père de famille dans son propre logis... s'il ouvre la bouche, son gendre le contredit; ses enfants lui disent qu'il radote... Autrefois , le fils appelait son père Monsieur ^ ; aujourd'hui c'est le père qui donne ce nom à son fils; il ne le tutoie pas, et le petit bourgeois a l'imbécillité d'imiter en ce point le grand seigneur -. »

C'est à Paris que Mercier a fait ces remarques, qui ne sauraient s'appliquer à la majorité des familles de province. Surtout dans les pays de droit écrit, où régnait la liberté de tester, le père conservait toujours l'autorité qu'il doit avoir •^; dans le Limousin, il la gardait même sur son fils marié, et ne l'émancipait qu'à un âge déjà avancé^. On peut voir, dans un tableau célèbre de Greuze, le respect attendri que l'on a

1 Marivaux, te Paysan parvenu, 1737, t. I, p. 9.

'^Tableau de Paris, chap. 319. — On citerait cependant des traits de respect ou d'attention chez les enfants. Les fils de AVille lui donnent au jour de l'an des cadeaux, auxquels le père est très sensible {Journal, t. I, p. '^07•, t. II, p. 82.)

^ C'est l'opinion de Roland, qui constate que dans certains cantons de Normandie et de Picardie, où le lils aîné hérite de presque tout le patrimoine, l'indépendance s'annonce de bonne heure par le ton et les manières, et les familles sont divisées. {Lettres écrites de Suisse, d'Italie, t. YI, p. 439 à 441.)

^' Livre de raison d'Etienne Benoist. — Tholin, Livre de raison des Daurée,^. 33 et suiv. — Les savants Godefroij , p. 36, 37.

pour l'aïeul. Les recommandations qu'un père adressait à ses enfants, à la fin du moyen âge et encore au dix-septième siècle, sont souvent empreintes d'un grand bon sens allié à un sens moral et religieux des plus élevés. On en trouve encore le reflet sous Louis XV. Un fermier général fait ses adieux à son fils, assez mauvais sujet, qu'il envoie en province; il le fait mettre à genoux, lui impose les mains sur la tête, et le bénit, les larmes aux yeux. « Que Dieu bénisse mon fils premier-né, s'écria- t-il, et le conserve par sa grâce, sage, heureux et en bonne santé! Et il ajouta au milieu des larmes de l'assistance : Mon fils, ne perdez jamais la mémoire des leçons que vous avez reçues dans la maison paternelle et des avis que vous donna votre mère mourante M »

Il était souvent d'usage de se séparer de ses enfants, lorsque les études classiques étaient terminées. Ceux qui se destinaient à une carrière libérale étaient envoyés dans une université, dont ils suivaient les cours, avec plus ou moins de régularité ; quelques-ims travaillaient chez des procureurs chez lesquels ils pouvaient être pensionnaires ; ils faisaient partie de la basoche, qui avait ses fêtes et ses privilèges 2. Les fils de

^ Perey et Maugras, la Jeûneuse de M^"^ d'Epinaij,^. 99. — Voir pour des exemples anléiieurs dans les Familles et la société, par M. Charles de Ribbe, le chap. m du liv. Il[, intitulé la Bénédiction paternelle.

- Boursault, Lettres nouvelles, 1697, p. 4G8. — Vie de M. Grosley, p. 69, 70. — Le Prince d'Ardenay, p. 30.

marchands allaient faire une sorte d'apprentissage chez les correspondants de leurs pères. De jeunes étudiants, de jeunes avocats font leur tour de France et en dressent une relation pour leur père'. Quelques fils de riches bourgeois voyageaient à l'étranger; ils étaient quelquefois trop jeunes pour tirer profit de ce qu'ils voyaient ; ils n'essayaient même pas d'apprendre la langue des pays qu'ils parcouraient; mais quoique des voyages faits dans un but d'instruction dégénérassent souvent en voyages de plaisir-, ils ouvraient aux jeunes gens des horizons dont la vue et le souvenir pouvaient élargir leur esprjT?-

Ce qui est certain, c'est qu'on trouve dans les classes moyennes une culture intellectuelle supérieure à celle qui existe de nos jours. Les collèges sont plus fréquentés que de notre temps; le latin est plus en honneur; les délassements littéraires, comme la versification, sont plus en vogue. On aime, jusqu'à en abuser, à faire des citations d'auteurs latins ; on improvise et on tourne agréablement les petits vers. Des bourgeois, comme l'horloger Caron, ont une instruction

1 Un voyage de ce genre coûte 50()i en 1674. {Les savants Godefroy, p. 23G, 237.) — Les Voyageurs en France, XIII.

2 Charles de Ribbe, V Ancien Barreau du Parlement de Provence, p. 109.

^ L'Académie de Lyon avait mis au concours, en 1788, la question suivante : Les voyages peuvent-ils être considérés comme un moyen de perfectionner l'éducation? On a publié des extraits des discours ([ui furent envoyés à l'Académie sur cette question.

scientifique et littéraire remarquable ; ou est surpris de l'activité intellectuelle qui règne dans son intérieur ^ Des hommes d'affaires rédigent leur correspondance avec une correction et une clarté dignes de remarque-. Diderot, qui s'y connaissait, trouve que les habitants de Langres, ses compatriotes, ont de l'esprit, de l'éducation, de la gaieté, de la vivacité, et le parler traînant. Ils ont des livres, ils lisent, et ne produisent pas^. C'était peut-être encore une preuve d'esprit de leur part. Ailleurs, nous trouvons des membres de la bourgeoisie, des marchands même, faisant partie des sociétés littéraires désignées sous le nom de puys ou de palinods^ ou décorées du nom d'académie. Que de lettrés, de poètes, d'orateurs, d'hommes remarquables en tous genres l'on pourrait citer, qui sortaient des rangs de la bourgeoisie, faisant honneur à l'instruction solide et brillante qu'ils avaient presqu'entièrement reçue dans des collèges de petites villes et qu'ils avaient le plus souvent terminée en province !

L'instruction des filles était moins étendue et moins profonde. On se plaisait à former leur âme plutôt que

1 Louis de Loménie, Beaumarchais et son tenipSy t. I^ p. 24. ^ Correspondance manuscrite de Genuyt, bailli de Saint-Germain-Lambron, communiquée par M. Vernière.

^ Œuvres complètes, t. XVII, p. 358.

''' Pages, Manuscrits, supplément, p. 248.

leur intelligence, à les parer des arts d'agrément plutôt quVi les fortifier par l'étude des sciences. C'est par exception que l'on trouve des femmes qui ont appris , comme la mère de Pascal , les mathématiques, la philosophie et riiistoire^, ou qui, comme M"^° Guéneau de Montbeillard, savent le latin, le grec, l'anglais et d'autres langues vivantes-. C'est en vain qu'à la veille de la Révolution, on veut étendre le cercle de leurs connaissances, leur faire lire des livres de philosophie et de poésie, leur apprendre môme le latin, afin, disait-on dans le style affecté de l'époque, que leurs maisons soient autant d'écoles où les muses seraient en liaison avec les grâces ^. Ce qu'on enseignait avant tout aux petites filles, c'était le catéchisme et l'histoire sainte ; on les élevait dans la crainte et le mépris du monde, et on leur apprenait ensuite tous les moyens de réussir dans le monde. Aux leçons d'écriture et de géographie, d'histoire et de fable, on ne manquait pas de joindre celles de musique et de danse ^. On leur recommandait la plus étroite réserve, mais en même temps on voulait qu'elles fussent capables déplaire.

Dès les premières années, la mère enseigne à sa fille

1 Cousin, Jacqueline Pascal, p. 23.

- Nadaiid de Buffon, Corresp. inédite de Baffon, t. I, p. 33i.

^ Cliarles de Ribbe, Un journal à Aix, p. 26, 27.

4 M™" Roland, Mémoires, p. 39. — Une jeune bourgeoise, sous Louis XIV, a des maîtres de musique, d'histoire, de fable et de géograpliie. (Dancourt, les Bourgeoises à la mode, 1692, acte II, se. viii.)

les premières notions de la religion ; on lui en fait apprendre les formules avant même qu'elle les puisse comprendre ; avant qu'elle sache lire, on lui met en mains les images de la Bible. L'enfant accompagne sa mère aux offices^ ; à sept ans, on l'envoie au catéchisme de sa paroisse 2, à moins que déjà elle ne soit au couvent. On mettait les petites fdles avant six ans en pension dans les couvents où elles étaient entourées de soins particuliers. L'austère Jacqueline Pascal disait dans son règlement : « Pour les petits enfants, il faut encore plus que toutes les autres les accoutumer et nourrir, s'il se peut , comme de petites colombes ^. » Les règlements des couvents , comme les constitutions de Pierre Fourier, contenaient souvent d'excellents préceptes de pédagogie simple, intelligible et pratique^. Les religieuses étaient, il est vrai, portées à exagérer l'importance de minuties, à multiplier les prescriptions disciplinaires et les petites pratiques de dévotion; mais beaucoup méritaient les éloges que M""^ de Sévigné adressait aux sœurs de Sainte-Marie , à Nantes : « Elles élèvent fort bien les petites filles , dit-elle ; elles ne leur apprennent pas à mentir ni à dissimuler leurs sentiments ; point

i j^me Yigée Le Brun, Souvenirs, 1. 1, p. 4. 2 M^-^ Roland, Mémoires, p. 37, 38.

^ Règlement pour les enfants de Port-Royal publié par Cousin, Jacqueline Pascal, p. 358 à 452.

■* Maggiolo, Bulleim des soc. savantes, 1884, p. 122.

LÉDUCATION. 309

de coquecigrues, ni cridolâtrie ; enfin, je les aime K » Les religieuses entouraient de soin leurs élèves. Manon Phlipon, qui fut mise au couvent à l'âge de onze ans, se loue des caresses et des compliments de ses maîtresses. Elle fait surtout l'éloge de l'une d'entre elles, qui joignait l'usage du monde à une instruction variée-. Dans cette pension, les élèves, depuis J'âge de six ans jusqu'à celui de dix-huit, étaient réunies dans la même classe. Ailleurs, elles étaient séparées pour la récréation ; mais les grandes rendaient quelques services aux petites, comme à Port-Royal, où elles les peignaient le matin, en leur faisant réciter leurs prières^.

La vie au couvent était assez douce. On y enseignait surtout la religion et le français. Les sœurs savaient procurer à leurs élèves d'innocentes distractions. La fête de chacune d'elles était l'occasion d'un régal pour les autres élèves*. La fête de la supérieure était surtout un jour de grande réjouissance. M""" Roland nous a donné le récit d'une fête de ce genre, dans un couvent de Paris tenu par les dames de la Congrégation. (( Il y régnait, sans doute, dit-elle, un peu d'enfantillage, mais ce je ne sais quoi d'aimable, d'ingénu,

^ Lettres, t. VII, p. 17.

- M'"'' Roland, Mémoires, p. GO.

^ Règlement, publié par Cousin, Jacqueline Pascal, p. 361. '' Pour faire un régal le jour de sa feste à sss copensionnaires, 3^ (Comptes de tutelle de 1668. — Arch. jud. de l'Aube, n" 1184.)

de gracieux, qui n'appartient qu'à la douceur des femmes, à la vivacité de leur imagination, à Tinnocence de leurs ébats, lorsqu'elles s'égayent entre elles. Un petit drame, fort médiocre, mais animé par les voix des jeunes filles exécutant en chœur quelques couplets, fut le premier point de rassemblement; des danses folâtres lui succédèrent; des plaisanteries quelquefois heureuses, un rire badin , d'autant plus vif qu'il contrastait davantage avec la gravité habituelle, réalisaient les saturnales pour les bonnes sœurs et leurs élèves. Sous un cloitre, on avait établi une sorte de foire; là, de jeunes professes vendaient des chansons, d'autres distribuaient des gâteaux; celle-ci tirait une loterie, celle-là disait la bonne aventure; les petits enfants portaient des corbeilles de fruits, et de ce côté l'on formait un concert... », dans lequel la jeune Manon Phlipon faisait entendre deux couplets improvisés, en s'accompagnant sur la guitare * .

Si l'éducation qu'on recevait au couvent était re-

1 ;^£me Roland. Mémoires, p. 83. — Voir aussi un Bouquet composé pour Madame Louise de Dumouchet, abbesse de Crisnon, par le curé Courtalon. C'est un dialogue, agrémenté de couplets sur des airs connus. En voici un échantillon :

Dans Louise on voit la bonté.

Son maintien, sa voix, tout le déclare;

Et sa tendre affabilité De tous les cœurs aussitôt s'empare; Ils font tin, tin, tin; ils font tin, tin, tin; Ils font tin, tin, tin, tin, tintamarre!

gardée par quelques rigoristes comme trop mondaine * ^ elle était adoptée par la très grande majorité des parents avec d'autant plus d'empressement qu'elle était peu coûteuse. Sous Louis XIV, dans une abbaye importante, la pension ne dépassait pas 200^ par an, et dans un prieuré des faubourgs, 150 livres'. Il est vrai qu'on donnait en outre des étrennes , comme les neuf livres de confitures et les boites, qu'on achetait en 1669, moyennant 17^ 2^ chez un droguiste, pour en faire présent à rabbesse''\

A41 dix-septième siècle, les parents destinaient souvent leurs filles à la vie religieuse, dès leur enfance, et les portes du couvent se refermaient sur elles pour ne plus s'ouvrir. Obligées à faire profession à quinze ans, elles se condamnaient d'elles-mêmes, sans discernement, à une prison perpétuelle. Prison assez douce, où elles vivaient parfois comme de grandes dames, jouissant d'une table assez recherchée et passant les après-dinées à recevoir des visites au parloir'*. Leur profession se faisait avec un certain apparat; on y

^ Thomas du Fossé, Mémoires, t. 1, p. 144.

- Elles s'élèvent davantage au dix-huitième siècle. Elle est de 200 fr. chez les Ursuliiies de Troyes, de 300 à Notre-Dame des Prés. {Le frère de Grosley, p. 4.) A Paris, à 3 ou 400 fr. chez les Mathurins, chez les Filles de Saint- Michel de la rue des Postes, à 5 à 600' chez les Ursulines et les Visitandines. (Dulaure, Nouvelle description des curiosités de Paris, 1785, p. 413, 422, 554, 556.) — A Limoges, on paie encore 150' (J. J. Juge, p. 41.)

3 Comptes de tutelle de 1669. Arch. jud. de l'Aube, n»» 1184.

^ O. CoquauU, t. II, p. 370, 381.

conviait les parents et les amis par des lettres imprimées ^, on y faisait entendre les meilleurs musiciens de la ville; après la cérémonie religieuse, on donnait un festin'. Il semblait que ce fut une fête pour les parents. En cas de contrainte, ce n'en était pas une pour les filles. Fléchier signalait, au dix-septième siècle, les vocations forcées comme peu méritoires et véritablement tyranniques. Il cite la réponse d'une jeune fille, à qui un vicaire général, au moment de lui faire prendre l'habit, demanda, selon l'usage, ce qu'elle voulait. — Je veux, répondit-elle, les clefs du monastère pour en sortir 3. — Il y avait peu de familles nombreuses où il n'y eût deux ou trois filles religieuses 4. Colbert luimême s'en émut, dans l'intérêt de l'augmentation de la population ; il aurait voulu , pour rendre les mariages plus faciles, que le chiffre des dots fût limité de telle sorte que les pères pussent y satisfaire, quel que fût le nombre de leurs filles , étant persuadé que

1 En voici un spécimen :

Vous êtes prié de la part de M. et de M'"<^ de la Cliasse, de leur faire l'honneur d'assister à la cérémonie de la Profession de Marie Gabrielle leur fille, qui se fera lundi prochain, 17""" de ce mois 1705, à S heures du matin, en l'église des religieuses carmélites du Fauxhourg. Il y aura prédication.

2 Esnault, les Livres de famille dans le Maine, p. 25, 27. — Les Savants Godefroy, p. 220.

^ Mémoires sur les grands jours d'Auvergne, p. 56, 57. 4 Pour marier un enfant richement,

Deux ou trois sont mis au couvent, lil-on sur une gravure de Guérard, intitulée Mariage à la mode.

la comparaison des dots les unes aux autres produisait un mauvais effet et empêchait beaucoup de mariages ^ .

Peu à peu, l'opinion publique s'éleva contre les vocations forcées, et les fit tomber en désuétude, surtout dans la bourgeoisie. « On a tant écrit sur cet abus, dit Mercier, que les âmes les plus ambitieuses et les plus dénaturées n'osent plus parler de couvent à leurs filles. Celles qui peuplent les monastères sont des filles pauvres et sans dot-. »

Lorsqu'on ne destinait pas ses filles à la vie religieuse, on les retirait souvent du couvent après leur__ première communion ; à moins de circonstances spéciales, on les reprenait avec soi avant l'âge de quinze ans. I Dans la petite bourgeoisie, elles aidaient leur mère aux soins du ménage) Manon Phlipon allait, en petit fourreau de toile , au marché ; elle descendait même seule pour acheter, à quelques pas de la maison, du persil et de la salade, que la ménagère avait oubliée... elle était aussi appelée à la cuisine, pour y faire une omelette, éplucher les légumes, écumer le pot ^.1 Dans une classe plus relevée, la jeune fille participait quelque peu à la surveillance du ménage; mais elle ne sortait jamais seule. On complète son éducation en lui faisant prendre des leçons de musique

^ Colhpil, Lettres publiées par Clément, I. VI, p. 13. 2 Tableau de Paris, t. Y, p. 349.

•' M'"^ Roland, Mémoires, p. 50.

et de danse. La nièce d'un marchand de Troyes, en sortant du couvent, prend des leçons de danse d'un joueur d'instruments, des leçons de chant d'un chantre. Elle reçoit aussi des leçons d'écriture que lui donne une maîtresse'. On fait aussi prendre, aux jeunes filles, au dix-huitième siècle, des leçons de clavecin, de guitare-, de harpe et même de violon. La mère attache un prix infini à la tenue extérieure de ses filles ; on en voit qui, pendant une visite de cérémonie, ne cessent de leur dire de se tenir droites : — Marote, l'épaule! Gogote, la tète! Toinette! le menton! — Quoique ces redites s'émoussent à la longue sur ces filles, qu'on gourmande sans cesse ^, presque toutes sont dressées de longue date à garder une contenance modeste, à parler à peine, à disparaître au dessert, à travailler à quelque ouvrage de couture dans la chambre de leur mère'*, qui les garde pour ainsi dire à vue, et les surveille de près^. A table,

' Au sieur Garnier... pour luy monslrer à danser, 15^ au sieur Fontaine, chantre, pour luy avoir appris à chanter pendant cinq mois, 171 10*; à la nommée Simon pour lui avoir monstre à escrire un an durant... 12^ (Compte de tutelle de Louise Régnier, 1670, 1671. Arch. jud. de l'Aube n^ 1 184.) — Je tiens de ma grand'mère, écrit Monteil, que son maître de danse coûtait 20 sous par mois. {Hist. des Français des divers états, t. IV, noies, p. 39.)

2 Les leçons et la fourniture d'un clavecin sont payées 500 fr. à un organiste. — On loue en 1774 une guitare 21^ {Le Frère de Grosley et ses enfants, p. 5.) — M"'« Roland, Mémoires, p. 80.

^ Traité de la civilité, 1702, p. 297, 298.

i Furetière, le Boman bourgeois, p. 42.

^ Lettres sur les Anglais et les François, 1726, p. 338.

elles apparaissent droites, silencieuses, inimol)iles, corsées, busquées, ne touchant à rien sur leur assiette, croyant donner une preuve de tempérance et de modestie en ne mangeant pas : chantant au dessert, quand on les en prie, en s'efforçant de ne pas pleurer et de répondre aux louanges, sans regarder ceux qui les leur adressent... Mercier dit que de son temps les demoiselles mangeaient et ne chantaient plus'... Cela devait être vrai pour Paris ; mais dans la bourgeoisie de province, ces simagrées pouvaient se rencontrer encore-.

Tout en faisant la part de l'exagération et d'une satire qui vise au ridicule, il est certain que la jeune fille a un rôle passif et quelque peu effacé. On la parera avec une certaine élégance pour la montrer à la promenade et à l'église, on la mènera dans certaines réunions, mais en ayant soin qu'elle évite la conversation des hommes. On sait qu'elle a plus de chance de se marier en plaisant aux parents, qui décident les mariages, qu'aux jeunes gens qui s'y résignent le plus souvent. La jeune fille, comme dans d'autres contrées, ne doit pas conquérir son mari ou être conquise par lui; elle doit lui être cédée par un

^ Mercier, Tableau de Paris, t. II, 344, p. 345.

2 A Limoges, on exagère la mode des corsets. Pour forcer la malheureuse jeune fille à ne pas pencher la tête en avant, on lui met un collier de fer recouvert de velours noir. Elle doit se tenir droite comme un piquet et lever les bras pour tricoter. (J. J. Juge, p. 39.}

contrat en bonne forme. La retenue, la modestie, la simplicité sont les caractères extérieurs de la sagesse, de la modération, de l'économie que Ton souhaite rencontrer chez une jeune femme de la bourgeoisie, parce que ces vertus sont encore les plus sûrs garants du bonheur conjugal.

On attachait moins de prix à la science, quoique l'esprit distingué et cultivé de bien des femmes fit honneur à l'éducation qu'elles avaient reçue ; on en attachait surtout aux principes religieux dont cette éducation avait pénétré leur âme. On savait que ces principes leur inspiraient le sentiment et le culte de leurs devoirs, et qu'ils devaient les fortifier dans les épreuves de la vie ; on savait aussi qu'au point de vue humain, la femme, encore plus que l'homme, a besoin d'un frein moral, et qu'il n'est pas de frein plus solide et plus sûr que la religion.

Si l'on veut rechercher quelle est Tinfluence morale qui a dominé la bourgeoisie comme la société tout entière depuis le moyen âge jusqu'au dix-huitième siècle, on trouvera que c'est à coup sûr l'influence religieuse. C'est la religion qui inspire aux bourgeois les fortes vertus de famille, le goût du travail, la bienfaisance, la persévérance. On la retrouve dans tous les actes importants de leur vie ; elle les enveloppe d'une atmosphère de foi et de piété , hors de laquelle il semblerait qu'ils ne peuvent exister; elle est présente à leurs yeux, comme à leur pensée, et c'est seulement sous le règne de Louis XV, que son image s'affaiblit comme son ascendant.

Partout, on en voit les signes visibles. La croix se dresse sur les clochers, sur les places publiques, à l'angle des rues ; les statues de saints ne peuplent pas seulement les églises ; elles apparaissent sur la façade des maisons, saillantes sur des culs-de-lampe, abritées sous des niches. La salle, la chambre à coucher, la cuisine même sont ornées de tableaux ou de sculptures pieuses. Il n'en est pas, au dix-septième siècle,

318 CHAPITUE XII.

OÙ l'on ne rencontre un christ, une vierge, quelques figures de saints ou des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Partout les murs semblent attester la foi de l'habitant ; et quand cette foi diminuera, les symboles religieux qui les recouvrent seront relégués dans l'appartement intime ; ils seront écartés des chambres ouvertes au public ; le salon et la salle à manger du dix-huitième siècle ne contiendront plus les images pieuses que renfermait la salle du dix-septième.

\ Le bourgeois du temps de la Renaissance a de profoncles convictions religieuses. Il sera catholique ou protestant, il ne sera ni sceptique ni athée. Plus tard, il sera moliniste ou janséniste, avant de sentir le doute s'infdtrer dans son cœur. Sans être exagéré dans ses démonstrations religieuses^ , comme l'Espagnol ou l'Italien, il mettra dans la défense de ses convictions religieuses une ténacité remarquable. Ce n'est pas lui qui changerait de religion pour obéir à son prince ; les protestants du midi de la France et des Gévennes n'abjurèrent pas, devant les rigueurs de la politique de Louis XIV, avec la surprenante facilité que mirent les Anglais, si fiers pourtant de leur caractère indépendant, à céder aux caprices de Henri VIÏI. Le bourgeois est souvent frondeur; il

' J. Andrews, A comparative vicw of the FrcJich and English nation, 1785, p. 38G.

lance volontiers des éjngrammes contre les moines et les chanoines; maià il respecte le curé, et il regarde le blasphème comme un crime. 11 sera plus volontiers porté à la sévérité qu'à Tindulgence; il sera calviniste ou janséniste plutôt que luthérien ou moliniste. La tradition aura sur lui un grand empire, et il suivra avec la plus grande assiduité les offices religieux.

On ne saurait croire combien ceux-ci étaient fréquents et prolongés au seizième siècle. 11 y avait alors bien plus de fêtes qu'au dix-huitième, et ces fêtes étaient précédées et suivies d'offices particuliers. Croirait-on que des corporations, même d'importance secondaire, faisaient célébrer tous les jours de la semaine une grand'messe dans leur chapelle * ? Il était probable que quelques-uns des membres de la communauté y assistaient. Les bourgeois, qui avaient plus de loisir que les artisans, pouvaient aller tous les jours à la messe. Ils ne manquaient aucun des offices du dimanche^et ceux-ci étaient nombreux. Grosley écrit vers 1770 que, du temps de son père, on allait le dimanche à une première messe; puis on déjeunait ; le diner suivait la grand'messe, ensuite les vêpres, après lesquelles on allait goûter chez soi ou au jardin en été. La journée se terminait par les vêpres du soir. Sous la génération antérieure, on com-

^ Une corporation d'arts et métiers à Troyes, p. 5.

320 CHAPITRE Vil.

mençait en outre la journée par les matines'. Cette ferveur était bien diminuée du temps de Grosley, où l'on allait beaucoup moins à vêpres ; mais on n'aurait guère osé se tenir en dehors de la communion des fidèles ; ceux qui ne faisaient pas leurs pàques étaient pour ainsi dire montrés au doigt.

Le dimanche, le bourgeois, revêtant ses plus beaux habits ~, se rendait avec sa femme et ses enfants dans le banc où s'était souvent assis son père, et sous lequel se trouvait parfois son tombeau. C'était l'heure, où, faisant trêve au travail journalier, il s'unissait à ses voisins, à ses parents, à ses amis, dans un même sentiment de piété et de recueillement. Les offices étaient longs ; mais la pompe du cult«, l'ampleur des chants, les accents graves de l'orgue, la prédication, les annonces du prône, en variaient la monotonie et captivaient l'attention . Tout cet apparat hiératique, rehaussé par l'éclat des costumes d'un autre temps, au milieu du scintillement des chandeliers d'or et d'argent, de la splendeur des tabernacles et du décor imposant du chœur, formait un spectacle majestueux qui frappait les yeux non moins qu'il saisissait l'âme. Dans certaines circonstances même, des cérémonies qui rappelaient les mystères du moyen âge, charmaient le peuple et les enfants :

^ La Vie de M. Grosley, p. 47.

^ F. Y. Besnard, t. 1, p. 49. — De la Grèze, la Société et les mœurs en Béarn, p. 308.

les colombes qu'on lançait des voûtes le jour de la Pentecôte; les oublies qu'on jetait le lundi de Pâques, les paradis, les crèches, les reposoirs leur fournissaient des intermèdes, dont on attendait chaque année le retour avec impatience K

Presque tous les hommes non seulement étaient assidus aux offices de leur paroisse, mais ils faisaient partie de confréries générales et particulières. Il y avait des confréries professionnelles, comme des confréries dont la dévotion et la charité était le seul but. Dans les plus petites paroisses, au dix-septième siècle, il y avait jusqu'à dix ou douze confréries pieuses, et plus encore, sous le patronage de divers saints-. Comme chaque communauté d'arts et métiers, chaque corps constitué avait sa chapelle, sa bannière, son bâtonnier, ses offices propres. Les magistrats, les avocats, les médecins, les chirurgiens avaient, comme les autres, leur confrérie, et leur chapelle, garnie de leur banc, était souvent ornée de vitraux peints, de statues ou d'autres gages de leur pieuse générosité.

.Jusqu'au milieu du dix-septième siècle, les bourgeois faisaient des pèlerinages isolément ou en corps. Du Fossé se rend à pied de Paris à Notre-Dame de Chartres. Quelquefois les membres d'une paroisse ou

1 Voir, entre autres, Drames liturgiques et cérémonies sijmboliques dans Véglise de JS'evers, par l'abbé Boulillier, 1880. ^ V Église Saint- Pantaléon de Troyes, p. 22.

d'une confrérie se réunissent pour aller en pèlerinage auloin. En 1654, la confrérie de Saint-Pierre de Caen se dirige vers le mont Saint-Michel, sous la conduite du fils du gouverneur et d'un abbé de la ville. « La plupart étaient chefs de famille , et très accommodés de biens. » Ils s'en allaient d'étape en étape, avec quarante-deux prêtres, tambours et trompettes en tête, faisant des entrées solennelles dans les villes, et chantant des messes et des vêpres en musique dans les principales églises de ces villes ^

Les confréries de femmes étaient moins nombreuses que celles d'hommes. Si ceux-ci pouvaient être appelés à l'administration de la fabrique, les femmes quêtaient chaque dimanche dans l'église. Au seizième siècle, il y en avait généralement trois, choisies parmi les bourgeoises de la paroisse, qui allaient ainsi quêter, ou comme on disait alors, chercher de banc en banc. C'était une coutume pieuse qu'admiraient les Italiens, frappés de voir ainsi ci rculer dans les églises de France des femmes « de tout état » tendant aux fidèles des coupes d'or ou d'argent-. Il y avait aussi des quêtes exceptionnelles, à la suite de sermons, et pour certaines œuvres. On y conviait, au dix-

1 Le Voyage fait au Mont-Saint- Michel , publié à la suite du Journal d'un bourgeois de Caen, par G. Mancel, p. 422 à 433.

2 Relations des ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 580. — Gregori d'Ierni, Paris en 1596, traduit par M. Gaston Raynaud, Bulletin de la société de l'hist. de Paris, 1885, p. 167. Les quêteuses étaient d'ordinaire, à cette époque, les femmes qui avaient donné le pain bénit.

huitième siècle, par lettres ou par billets imprimés. Ces quêtes étaient pour les jeunes femmes et surtout les jeunes filles une occasion de se montrer dans leurs plus beaux atours. La nièce d'un marchand se pare ainsi d'un corps et d'une jupe de serge de linon blanc à galons de soie, d'une coiffe de taffetas d'Angleterre, de dentelles, et surtout de « quelques galanteries et autres choses pour l'approprier pour chercher à quester en l'église des révérends pères Cordeliers^ » Plus élégante encore est la fille d'un procureur, que Furetière nous montre quêtant dans une église de Paris, à la suite d'un sermon fait par un « prédicateur poli » et d'un salut où les vingtquatre violons de la grande bande s'étaient fait entendre. Elle ne s'était pas contentée d'emprunter des diamants, elle avait aussi un laquais d'emprunt qui lui portait la queue, « afin de paraître davantage ». Un clerc du logis la menait à travers l'église. Le résultat de sa quête, qu'elle avait comptée avec le sacristain, atteignit 64 livres 10 sous, et comme les petites rivalités ne perdent jamais leur empire, elle ne put s'empêcher de remarquer qu'une de ses

^ Compte de tutelle pour 1670. Arch. de l'Aube, n*' 1184. — Une eslampe de Bonnarl, de la fin du règne de Louis XIY, est intitulée la Belle Quêteuse, et contient ces vers naïfs :

Quand on donne dans le saint lieu On ne doit donner que pour Dieu, Mais quand on voit un beau visage, On donne toujours davantage.

amies « avait fait naguère 90 livres ; mais qu'elle avait quêté tout le long des prières des quarante heures, et que c'était en un lieu où il y avait un paradis, le plus beau qui se puisse jamais voir K »

Si la vanité ne perd jamais ses droits, la piété des femmes n'en était pas moins profonde et sincère. Elle les portait même à faire des retraites en dehors des offices ordinaires de leur paroisse. On en fait une en 1760 chez les Ursulines de Laval. « Les places sont déjà retenues dans l'intérieur de la communauté, dit ime dame. Les externes apporteront leur manger. Elles feront leur cuisine dans les classes et iront coucher chez elles. Elles donneront vingt sous 2. » Il y avait aussi des missions prêchées par des capucins ou d'autres religieux et auxquelles assistaient les bourgeoises comme les femmes du peuple.

Dans la vie intérieure, la femme exerce avec son mari une influence religieuse sur l'éducation des enfants. C'est elle qui leur apprend à faire le signe de la croix, à dire leurs prières. La bibliothèque du mari se compose en partie de livres de dévotion. La lecture de la Bible, des Évangiles, de l'Imitation est souvent d'usage dans les familles bourgeoises ^. Elle se fait même à haute voix dans les maisons où s'est

' Le Roman bourgeois, p. 28 à 36. — Voir aussi un chapitre de Mercier, intitulé les Quêteuses. (Tableau de Paris, t. III, p. l'iS.) ^ La Vie à Laval au dix-huitième siècle, p. 27. ^ Ch. de Ribbe, la Vie de famille, t. II, p. 125.

LE SEINTIMENT RELIGIEUX. 325

conservée riiabitude de réciter les prières du soir, en présence de tous les membres de la famille, auxquels se joignent les domestiques.

Dans ces maisons-là, on récitait encore au commencement des repas le Bénédicité et les Grâces, qui n'étaient généralement tombés en désuétude que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ^ Les jours d'abstinence étaient le plus fréquemment observés, quoiqu'on se fût relâché de l'extrême sévérité avec laquelle on faisait le carême-. On pratiqua pendant longtemps l'abstinence des œufs, et c'est de là que venait l'usage de distribuer le jour de Pâques des œufs à ses amis et à ses parents'^. Déjà Massillon remarquait que de son temps peu de familles faisaient entièrement maigre. En 1766, l'évêque du Mans, sur la demande des officiers municipaux, permettait de manger gras au diner pendant le carême , les dimanche, lundi, mardi etjeudi^. Longtemps il avait été interdit aux bouchers de vendre de la viande à cette époque; en 1779, dans les deux semaines que l'on regardait comme les plus saintes, elle était vendue et exposée à Paris comme pendant le carnaval^.

^ Mercier, t. VIII, p. 319. — H. Slorcli, Skizzen, p. 2G3.

- F. Y. Besnard, Souvenirs d'un nonagénaire, 1. 1, p. 196.

^ Précis de la vie privée des Français, 1783, p. 29.

^ Nepveii delà Manouillère, Mémoires, 1. 1, p. 46.

^ Mon oisiveté, 1779, p. 235. — Il est vrai que Voltaire écrivait en 1727 : Il est défendu aux bouchers de vendre de la viande les jours maigres; les rôtisseurs en vendent tant qu'ils en veulent.

Les règlements de l'autorité civile s'affaiblissaient en même temps que le sentiment religieux qui les avait dictés.

Ce n'était pas seulement dans la pratique des commandements de l'Église que le bourgeois du dixseptième siècle attestait sa foi religieuse , il la montrait dans tous les actes de sa vie. Son livre de compte, qu'il appelait aussi son livre de raison, en portait l'empreinte. Un livre-journal débute en 1689 par ces maximes, qui respirent à la fois la probité et la piété : « Dieu voit tout. Et ainsi je ne prétends pas de me cacher de luy, ny de rien escrire dans le présent livre-journal qui ne soit véritable. Tout le monde à qui j'auray à faire y peut adjouster foy, comme s'ils y avaient esté présents i. » Souvent, les livres de raison commencent par des maximes de ce genre, par des conseils aux enfants, par un verset de l'Écriture, par une invocation ; jusqu'au milieu du dixhuitième siècle, il semble qu'on ait cherché à mettre ses affaires temporelles sous la protection divine 2.

' Document communiqué par M. Paul Le Blanc (1689).

^ Ch. de Ribbe, les Familles et la Société, liv. I, chap. II — G. Tholin, Livre de raison des Daurée, p. 33. — Delahante, 1. 1^ p. 142. —Voir spécialement le livre de raison de Claude Duminy, marchand à La Charitésur-Loire, analysé par M. l'abbé Bouthillier. {Les Livres de famille dans le Nivernais, 1881, p. 152 à 158.) Duminy était un £;rand amateur de noëls; il en copie, il en compose même, et les transcrit dans son livre de raison. — On trouvera aussi des sentiments de foi profonde dans les extraits des Mémoires de Jean Maillefer, négociant de Reims (1611-1684).

C'est surtout dans ces testaments que les professions de foi sont fréquentes. Au moyen âge, la pratique des testaments était générale. On pensait toujours à la fin dernière de l'homme, et l'on agissait en conséquence. On disait en 1426 : « Tenez votre testament prêt, et ayez soin de le faire chaque année ^ » On se conformait fréquemment à des préceptes de ce genre au dix-septième siècle. Les testaments commencent souvent par des formules consacrées, où l'on implore la miséricorde de Dieu et l'intercession des saints-. Il y a cependant quelques variantes. Un avocat rend grâce â Dieu de toutes les grâces qu'il lui a faites, l'ayant laissé vivre d'une heureuse vieillesse; il en rend grâce à la vierge Marie, pour laquelle il a toujours eu une grande dévotion. Un marchand, qui a réussi dans son commerce, remercie Dieu également, et le fait dans les termes suivants, dont nous croyons inutile de reproduire l'orthogra-

que M. H, Jadart a communiqués au congrès des sociétés savantes à la Sorbonne, en 1885. — Le mémorial de Jacques Thuet, avocat protestant de Monlauban, commence ainsi en 1616 : « Au nom de Dieu soit fait, amen. » Il sait se résigner. Des soldats lui volent une paire de bœufs. « Loué soit le nom du Seigneur, qui me visite comme il lui plaît! dit Thuet. {Bulletin de la Société archéologique de Tarn- et -Garonne, t. XIII, p. 106, 203.)

' Guibert, la Famille limousine d'autrefois, p. 6.

2 Ces formules sont usitées par tous. Nous en avons donné des exemples dans la Vie rurale, p. 281, 363. — Il en est d'analogues en Angleterre. Tel est, par exemple, le début du testament de Shakespeare. (H. Cochin, Revue des Deux-Mondes, l^r nov. 1885.)

328 CHAPITRE Xlf.

phe défectueuse : « Le tout soit à la louange de Dieu, créateur de tout ce que nous possédons luy appartenant. Après avoir considéré la providence de Dieu, qui m'a fait la grâce d'être ce que je suis et d'avoir béni mon petit labeur jusqu'à présent, il est raisonnable de lui rendre grâces et de le louer des bénéfices dont je jouis ^..

Les testaments contiennent d'autres preuves des sentiments religieux de leurs auteurs dans les legs charitables et pieux, dont ils sont remplis. Il est rare qu'ils ne fassent pas mention de dispositions généreuses envers les pauvres. Une femme donnera 2,000 francs aux pauvres honteux de la ville et des faubourgs; elle laissera 300 livres « aux pauvres malades pour estre distribuées par les dames de la Compagnie de la charité, qui s'assemblent chez M""" Guillaume-; » elle assigne 2i0 livres <( pour mettre six pauvres filles à mestier ». C'était une charité bien entendue, et nous voyons un conseiller au bailliage faire un legs pour faire apprendre un métier à six garçons et à six filles. D'autres donneront une sorte d'aumône aux prisonniers ou affecteront une certaine somme à la libération des débiteurs insolvables, au rachat des

^ Testaments de 1661 et de 1673, Arch. jud. de l'Aube, n"' 1236 et 1227. — Voyez aussi le préambule du testament d'O. Coquault, en 1673. (Mcm., t. II, p. 660, 661.)

^ Ce legs indique qu'en 1674 il existait des sociétés particulières de charité à Troyes.

captifs ^ L'Hôtel-Dieu ne sera pas oublié. Onlui laisse des sommes souvent peu élevées, mais quelquefois destinées à des fondations spéciales-. Un conseiller au bailliag-e lègue en 1677 àTHôtel-Dieu « 2,500 livres, outre son lit rouge avec ses garnitures entières, pour nourrir et entretenir un incurable , qui sera nommé par Tévêque, ou à son défaut par deux membres de sa famille. » « Je prie l'incurable, ajoute le testateur, de dire tous les jours un De profundis pour le repos de mon âme, et un chapelet en l'honneur de la sainte Vierge. »

La plupart des libéralités pieuses ne sont pas gratuites. C'est une sorte d'égoïsme spiritualiste qui les dicte; on donne pour avoir des prières qui seront utiles à l'âme dans la vie nouvelle et mystérieuse qui l'attend après la mort. Même lorsqu'on ne stipule aucune charge, on espère que le legs fait en faveur d'un église ou d'un couvent contribuera â fléchir la miséricorde divine. Ces legs sont souvent généreux; le conseiller Nivelle laisse 3,000 livres aux Chartreux de Troyes, pour édifier dans leur chapelle un grand autel, sous lequel serait placée « une grande image

^ Legs de 300 fr., de lOOi, de 20K Test, de 1674, 1677 et 1716.

2 Un avocat de Joigny laisse 40.000' pour payer deux régents au collège. « Mes héritiers, dit-il, ne doivent pas trouver mauvais que je dispose d'une partie de mes biens que j'ai acquis par mon travail et mes soins, comme la justice et la loi me le permettent, avec d'autant plus de raison que je leur laisse une succession assez opulente, w {Mém. pour le maire de Joigny contre les héritiers du S"" Edmc-Louis Davier, 1756.)

de marbre blanc », représentant la Vierge et l'Enfant au pied desquels serait sculptée également en marbre une petite statue du donateur, d'un pied de haut seulement. Il attribuait aux religieux de Saint- Loup, 2,000 livres à charge d'une « petite messe » quotidienne K Le peintre Brisot laisse à l'Hôtel-Dieu un tableau du peintre de Lestin pour orner l'autel de la grande salle-.

On avait quelquefois pour sa paroisse une affection particulière; on lui en fournissait des preuves en léguant à la fabrique « sans aucune charge » ; en donnant une somme plus ou moins grande, selon ses facultés, pour l'embellissement ou la réparation de l'église^. De très nombreuses donations sont ainsi faites pour des services anniversaires, des messes, des prières; afin d'en conserver la mémoire, elles sont inscrites sur des plaques de marbre ou de cuivre apposées contre les murs et les piliers de bas côtés. Il y en avait tant dans les églises de Troyes, à la fin du dixhuitième siècle, qu'une partie de leurs parois ressemblait à d'immenses tableaux en mosaïque. A côté

^ Testament de Jacques Nivelle, 1677.

2 Test, de 1684, Arch. jud. de l'Aube, n» 1240.

3 Un maître écrivain, bourgeois de Caen, laisse ainsi 1000^ pour la réparation du chœur de sa paroisse. (Journal d'un bourgeois de Caen, publié par G. Mancel, p. 27.) — Frain, Mœurs et coutumes des familles bretonnes avant 1789, 1. 1, p. 71 à 77, t. II, p. 137. — En 1691, un avocat de Troyes, Odard de Villeprouvée, lègue sa maison à sa paroisse. (Arch. jud. de l'Aube, n^ 1132.)

d'épitaplies élogieuses, ils présentaient le tableau cVune infinité de fondations, que l'on jugeait être très louables, mais auxquelles on attribuait l'ébranlement perpétuel des cloches de la ville, qui, agitées à chaque instant du jour, ne laissaient aucun répit au tympan i.

Il y avait aussi dans les testaments des dons de sommes d'argent moins importantes à certaines maisons religieuses, particulièrement aux ordres mendiants. Au dix-septième siècle, on n'oublie pas son confesseur ; l'un lui lègue 6 livres; un autre laisse « à messire Pierre Gamusat, son confesseur, la somme de 30 livres pour une fois, qui sera pour avoir une robe le jour de son service ». Les legs de ce genre ont plutôt le caractère d'un souvenir que d'une rémunération-.

Ce qu'on stipule particulièrement, c'est le nombre des messes qu'on fera dire pour le repos de son âme. Une femme veut, en 1674, que, le jour de son décès, on en célèbre 400, « s'il se trouve nombre suffisant de prêtres, sinon au plus tôt que faire se pourra. » Un bourgeois demande 200 messes de requiem^ un requiem et un annuel de messes. Un peintre fait dire 100 messes aux Capucins^. La veuve d'un marchand

' Lettres d'E...mée de Bo...on (Boudon), 1791, p. 49. - A Lille en 1720, un confesseur reçoit 19 florins 4 patars, une fois payée comme le curé. {Les Savants Godefroy, p. 305.) 3 Test, de 1G74^ 1684, Arch. jud. de l'Aube, n»* 1158, 1240.

d'Orléans demande des messes tous les jours pendant un an dans un couvent de Récollets ^ La veuve d'un bourgeois de Troyes laisse, pour une fondation de 20 messes par an, une somme de 500 francs aux Ursules, chez qui sont religieuses ses deuxfdles, dont Tune porte le nom de M"''' de Jésus-Christ crucifié-. Beaucoup ont soin d'indiquer le lieu de leur sépulture. C'est toujours dans l'église, « dans la cave ou sépulture de ses ancêtres. « Les plus riches bourgeois ont une chapelle dans leur paroisse, au-dessous de laquelle se trouve un caveau; ils attachent à sa possession une grande importance, et plaident si on la leur conteste 3. D'autres ont leur sépulture de famille sous leur banc'% ou dans les allées qui séparent les bancs '\ « Je veux estre enterré, dit un marchand, devant la chapelle des Mole, où sont tous mes père et mère, femme etenfants^. » Les femmes désirent être inhumées auprès de leur mari; quand elles en ont eu deux, elles peuvent être dans l'embarras. L'une, en 1629, donne préférence au premier; une autre, en 167i, paraît incliner pour le second : « J'eslis,

< Test, de 1734, Arch. nationales Z- 4121.

2 Test, de 1710, de M™'' Denise. Arch.jud. de l'Aube, n» 1109.

3 Jarrin, la Bresse au dix-septième siècle, p. 23 à 28.

'' Delahante, une Famille de finance, l. I, p. 99. — Esnault, les Livres de famille dans le Maine, p. 20.

^ On appelle cette sépulture le vase en Auvergne.

« Test, de J. Truelle, 1073. — Test, de Brisot, peintre, 168i. - Test, de Etienne Sansonnot, notaire, 1682.

écrit-elle , ma sépulture en l'église de la Magdeleine, en cas que M. de la Chapelle, mon cher mary, y veuille estre enterré, sinon à Saint- Jehan, sous la tombe où est enterré M. d'Aubeterre, mon mary. » On se préoccupe moins de son épitaphe que de sa sépulture ; on s'en rapporte d'ordinaire aux éloges que l'usage impose aux héritiers. Cependant un ancien maire, qui a été avocat pendant cinquante-cinq ans, craint qu'on n'en dise pas assez sur son compte, et a soin de rédiger lui-même en latin son épitaphe qu'il ordonne de graver en grosses lettres d'or sur un marbre d'une valeur de 200 livres, afin que l'on sache bien qu'il est né pour le bien public, qu'il a eu de nombreuses qualités, et qu'enfin, bon pour tous, il a été parfait pour sa ville, bonus omnibus, optimus urbiK

S'il est rare qu'on fasse ainsi son épitaphe, il est peu fréquent que, comme Jacques Nivelle, on demande qu'on n'en mette aucune sur sa tombe. Plusieurs veulent être inhumés sans aucune pompe. Une veuve désire être enterrée le plus humblement que faire se pourra... mais elle veut que son corps soit présenté devant la Belle Croix, qui s'élevait sur la place de

^ Test, de 1661. Voici le texte de cette épitaphe, où l'on remarquera que la date du décès est en blanc: Odardus de la Ferlé, nobilis, bono reipublicœ natus, vixit major huj us urbis, custos civium, virtute et amicis sumptuosus, honestœ societalis spiritus, decessit... die... mensis ...anno. Hic positus requiescat in pace. Bonus omnibus, opliinus urbi.

rHùtel-de-Yille, « pour luy rendre les derniers debvoirs et hommages ^ » Du reste, quelles que fussent les stipulations pour les enterrements, ceux-ci avaient beaucoup gagné en simplicité depuis le seizième siècle. Quand Christophe de Thou mourut en 1582, on dépensa pour ses funérailles i, 000 écus, » qui était tout ce qui se trouva chez lui » ; il avait mis cette somme en réserve pour subvenir à la nécessité, ou pour la prêter au roi ou à ses amis '-. Qiristophe de Thou était sans doute un grand personnage ; mais on trouve partout à cette époque un luxe de lumières, de tentures, d'armoiries et d'assistance du clergé qu*on ne rencontrera pas au même degré plus tard.

Au commencement du dix-septième siècle, des « appariteurs » allaient « semondre et inviter de porte en porte ^ » les parents et amis du défunt, à se rendre au service. Cette tâche était confiée à Paris aux crieurs de vin et d'enterrements, qui avaient le monopole des pompes funèbres. Les invitations par billets se firent dans le courant du siècle, à peu près dans la forme qui a cours aujourd'hui. Nous avons rencontré un billet de 1681, où l'on prie d'assister à un service qui se dira dans la paroisse de la défunte,

^ Test, de 1695, d'Anne Leborgne.

^ Mémoires de la vie de M. de Thou, p. 123. Au quatorzième siècle, les parents apportaient des draps d'or et de brocart sur le corps, (Forestié, Livres de comptes d'un marchand montalbanais. Bull, de la société archéologique de Tarn-et-Garonne, t. IX, p. 144.)

^ La maison de François Pithou, p. 14.

LE SEiMlMEiM RELIGIEUX. 335

à 10 heures précises du matiu '. A Paris, le format et les prix des billets étaient en rapport avec la qualité des personnes -.

Plusieurs testaments règlent le nombre des tintements de cloches, qui annonceront les obsèques , du luminaire que l'on y déploiera^, des prêtres, des religieux et des pauvres qui y seront appelés. Un chirurgien de Saint-Denis, par exemple, pousse le soin jusqu'à dire qu'il veut que son enterrement soit fait avec la plus grande simplicité, sans tentures dans l'église, avec six cierges sur l'autel, quatre au corps et deux à chaque autel; il va même jusqu'à préciser le poids des cierges'*. Généralement, dès le dix-septième siècle, on se remettait de ce soin aux héritiers, qui s'en acquittaient selon que l'affection ou la vanité les y portait. Les hauts bourgeois ne man-

^ Ce billet est coupé à droite; c'est celui de damoiselle Jeanne Veslier,... de noble homme Jean de Gissey. (Arch. jud. de l'Aube, n° 1103.) En voici un autre : «. Vous estes priez d'assister au convoy, service et enterrement de damoiselle Édmée Cochot, nièce de monsieur Jeanson, conseiller en la chambre de l'Eschevinage de Troyes qui se feront mardy vingt unième décembre mil six cens quatre- vinot-quatorze, à dix heures précises du matin, à l'église saincte Marie Magdeleine, sa sépulture. L'assemblée se fera à la maison, où Messieurs et Dames se trouveront, s'il leur plaît. »

* Tarif des jurés crieurs de Paris en 1760. Guyot, Rep. de jurisprudence, t. V, p. 166, 167. — A Troyes, en 1776, on paie 4^ le cent de billets; à Paris, les plus petits sont de 5".

"* O. Coquault veut que son corps soit porté par les cordeliers, et qu'il soit fait douze torches, pour honorer les croix et six cierges pour mettre sur les autels. {Mémoires, t. II, p. 662.)

•'• Test, de 1737. Arch. nationales, Z- 4121.

quent pas de faire mettre leurs armes sur des tentures noires, qui garnissent leur porte et les murs de l'église. A Toccasion du décès de François Pithou, quatre-vingts écussons à ses armes sont ainsi exposés. Les armoiries de Jean Michelin figurent aussi à ses obsèques. Celui-ci, selon l'usage du temps, avait été gardé pendant sa maladie par un religieux et un novice des Jacobins, qui l'avaient veillé après sa mort ^ Le cercueil était accompagné de « porteurs de noir, de porte-torches et autres. » Le nombre des prêtres variait selon la qualité du défunt. A Paris, des bourgeois d'un certain rang en ont cinquante à leur service'-. Il y en eut moins, semble-t-il, à celui de Michelin ; mais les frères mineurs , les Jacobins et les prêtres d'un des hôpitaux de la ville y assistèrent en procession. Le service paroissial, fut suivi de deux services dans deux autres paroisses et d'une série de trente messes, que l'on appelait un trentain et qui fut célébré dans la chapelle des Jacobins. A chaque fois, on faisait des offrandes de pain et de vin, et une feuillette de vin fut consommée en cette occasion^. Les coutumes variaient suivant les localités.

* Ils reçoivent pour cela 7^ 10" (Inv. de 1623.)

- Jal, Dictionnaire, p. 234.

^ A Jehan Varlet, boulanger, tant pour avoir fourny 76 pains généraulx et 114 mollots offerts tant pendant le tranlain que à plusieurs services... 9' ; 1 fillette de vin employée aux offertoires tant dudit trantain que aux autres services, 7'. Le total des frais funéraires est de 197 1 V 6^1. (Arch. jud. de l'Aube, n° 1191.)

Dans certaines d'entre elles, il était d'usage de distribuer aux pauvres du pain en abondance et de la soupe. On donnait aussi un repas le jour et le lendemain de l'enterrement, sans doute aux parents et amis, qui étaient venus y assister. Les prêtres étaient peu rémunérés, et l'on faisait dire des messes de quarantaine au lieu de trentains, comme ailleurs ^

Le luxe des pompes funèbres, comme la durée et le nombre des services religieux, déjà moins considérables au dix-septième siècle, allèrent en diminuant encore au siècle suivant. Il y avait bien toujours des familles, où le désir de paraître était d'accord avec le sentiment religieux pour multiplier les frais. Les dépenses des obsèques de la belle-sœur de Grosley s'élèvent à la somme de 267^, tandis qu'on ne paie que 93^ pour les frais funéraires d'un directeur des aides, qui laisse près de 200,000^ de fortune-. 11 y avait à cette

^ Aux obsèques d'un notaire royal à Craponne, en 1651, on paie pour la nourriture des pauvres 50^ lO^, pour les repas 40*, pour les onze prêtres 5* 10% pour le luminaire 4* 10% pour sonner les cloches 2', pour les messes de quarantaine 14'. (Note comm. par M. Paul Le Blanc.) — A Marseille, les porte-torches sont habillés de blanc. Il y en a 13 aux obsèques de la femme dun marchand, dont les obsèques coûtent 3/1 10' en 1689. (Mém. (Tun bourgeois de Marseille. p. 45.) — En 1720, à Lille, des pauvres portaient des torches, et on distribuait beaucoup de pains. On y célébrait des quarantaines. {Les Sa^ va aïs Godefroij, p. 305.)

- En 1682, les obsèques de la femme d'un lieutenant général coûtent 367' 7'; en 1785, celles d'un conseiller ou bailliage, 284% dont 141 pour le cirier. L'habillement de deuil des domestiques s'élevait en outre à une somme importante. — Frais funéraires, en 1775, du

époque, surtout à Paris, une certaine indifférence pour les enterrements, qui contrastait avec la recherche et l'apparat quelquefois excessifs que l'on déployait à Londres et dans certains pays étrangers^ Celte indifférence relative, qui se manifestait plutôt dans les grandes villes que dans les petites, dans les classes supérieures que dans les moyennes, était un des symptômes de cet esprit de doute et d'irréligion qui pénétrait les hommes les plus élevés par le rang et rintelligence. Imhus des nouvelles doctrines philosophiques, les nohles, les officiers, les financiers donnent trop souvent l'exemple de l'incrédulité. La frivolité du caractère contribue également à faire tomber en désuétude les anciennes coutumes religieuses. Un voyageur français remarque « qu'il n'est point d'Anglais à qui il n'arrive fréquemment de citer des passages de l'Écriture, et peu de Français qui ne soient toujours prêts à répondre à ce qu'on leur dit par un vers de comédie ou de vaudeville-. » Un président de province écrivait en 1765 : « La religion n'est plus guère de saison en tout pays ; il ne faut pas avoir honte de la professer » ; et ailleurs, il disait... « Le grand mal de ce siècle, c'est qu'il n'y a presque

sculpteur Edme Dumont, 1291 14'. (Nouv. arch. art français, 1883, p. 269.)

1 Abbé Le Blanc, Lettres, l. I, p. 181. — Voyage j^hUosophiqiie d'Angleterre, 1791, t. II, p. 49, 50. — Cependant, pour les riches, les enterrements se font toujours avec pontipe. (Mercier, t. II, p. 183.)

2 Voyage philosophique d'Angleterre, 1791, t. II, p. 123.

plus de religion; chacun ne respire que le plaisir, l'indépendance, et n'est plus attaché à ses devoirs que personne ne connaît aujourd'hui du petit au grand. » Et il citera une mascarade faite le mardi gras par les jeunes gens de la meilleure société de Châlons, en disant : « Tout cela a été accompagné de beaucoup d'irréligion; toute cette jeunesse, ajoute-t-il, n'a pas été à la messe et a mangé gras toute la journée du mercredi. Qu'est-ce que la jeunesse d'aujourd'hui*? » Il y avait pourtant, surtout dans la bourgeoisie laborieuse, beaucoup de familles où les croyances s'étaient conservées intactes, à l'abri des fortes traditions domestiques ; il y en avait surtout dans ces classes moyennes de province, que les principes qui dominaient à Paris n'atteignaient pas, et qui conservaient les habitudes de simplicité , de foi et même d'austérité que leurs pères avaient observées. Mais il est certain que dans la direction de l'opinion, il s'opérait une grande évohition , et que cette évolution ne devait pas tarder à trouver des auxiliaires dans la bourgeoisie. L'orientation de la société se déplaçait; longtemps ses pilotes lui avaient montré le divin comme le but auquel elle devait tendre; désormais, c'était un but humain qu'on lui proposait. Le moyen âge avait surtout pour objectif une autre vie , à laquelle

^ C^e E(j (Je Barthélémy, iine Ville de province au dix-huitième siècle, Revue de Champagne, t. XII, p. 372.

devaient se rapporter tous les actes de la vie présente et où le bonheur parfait pouvait seul se trouver ; le dix-huitième siècle voulut surtout améliorer la vie présente, en faisant abstraction de la vie future. A l'amour de Dieu, il voulut substituer l'amour de l'humanité , ignorant que l'un et l'autre ne s'excluent point, que ceux qui ont aimé Dieu ont été souvent ceux qui ont aimé le plus les hommes, et que c'est à cet amour supérieur qu'ont été dues la plupart du temps les plus fortes et les plus douces vertus de l'individu et de la famille.

Chose à remarquer ! C'est la bourgeoisie qui est le moins atteinte par l'incrédulité qui se propage, et c'est elle, au point de vue de son influence, qui doit le moins souffrir immédiatement de ses progrès. Les nobles , parmi lesquels le scepticisme fait trop de prosélytes, en subiront bientôt les conséquences; les ouvriers souffrent depuis longtemps de cet affaiblissement de la religion qui les protégeait au moyen âge et qui, en perdant sa puissance temporelle, les abandonnait à l'autorité intéressée des patrons ; les bourgeois sentent seuls grandir leur importance, entre une aristocratie, qui apprenait elle-même à méconnaître le sentiment du respect , et les classes inférieures qui n'étaient ni assez éclairées, ni assez riches pour profiter du prochain naufrage de l'aristocratie.

Si la relig-ion est restée à peu près étrangère à rinfluence sociale et morale de la bourgeoisie, il n'en est pas de même de la richesse ,'

En parcourant les différentes classes de la bourgeoisie, nous avons vu qu'elles pouvaient se subdiviser d'après la fortune de leurs membres , et qu'elles devaient souvent la considération dont elles jouissaient à l'importance et à la solidité de cette fortune. Si les magistrats sont supérieurs dans la hiérarchie sociale aux marchands, ce n'est pas seulement à cause de leur dignité, mais aussi parce que leurs biens sont plus assurés contre les risques de perte que l'on court dans le commerce. La richesse acquiert une importance de plus en plus grande à mesure que le pouvoir aristocratique s'affaiblit. C'est elle qui fait sortir les bourgeois du peuple et les élève à la noblesse ; c'est elle qui les met à même de souteniç leur rang et de donner à leurs enfants l'éducation qui leur permettra non seulement de ne pas déchoir, mais de prospérer/

Il est donc utile d'étudier la nature de cette for-

342 CHAPITRE XlII.

tune, et de savoir quels en sont les éléments. On peut les réduire à quatre principalement, les biens immeubles, les valeurs mobilières, parmi lesquelles il faut compter l'argent et le mobilier, les marchandises et les charges ou offices. Ces deux derniers éléments de la richesse n'appartiennent qu'aux marchands ou aux gens de loi et de finance, dont nous avons déjà parlé. Nous nous occuperons surtout des propriétés et des valeurs mobilières, que peuvent posséder tous les bourgeois, à quelque profession qu'ils appartiennent.

Le bourgeois de province est en général propriétaire de sa maison ^ ; dans les grandes villes, il n'est souvent que locataire d'un étage. S'il n'a pas hérité de la maison de son père, c'est sa principale ambition d'en acquérir une aussitôt qu'il est marié. Il regarde souvent les maisons comme un bon placement, qu'il est facile de surveiller sans grand dérangement, qui rapporte plus et paie moins d'impôts qu'un bien rural; il en achète donc, outre la sienne, et, s'il est riche, il en aura plusieurs dans la ville qu'il habite -. 11 atteste ainsi son opulence, aux yeux

1 E. Ducéré, Études sur la vie privée bayonnaiseau douzième siècle, 1885, p. 16.

2 Voici différents prix de maisons : en 1660, le bourgeois de Troyes, Michelin a neuf maisons en ville, dont le prix varie de 7000 à GOO^. Une d'entre elles, située a Entre deux portes », et dont la face est construite de pièces en sculpture, est estimée 4000. (Arch. jud., n^ 1146.) — 1687, petite maison, dans une rue obscure, 200''. — Grande maison, au

de ses concitoyens qui en voient la preuve visiljle dans les maisons dont il est le propriétaire.

Les plus modestes s'efforcent d'acquérir un jardin dans les faubourgs, une vigne dans la banlieue , où Ton va faire la vendange et d'où l'on tire un vin qui parait d'autant meilleur qu'on Ta fait soi-même '. D'autres mettent leur ambition à posséder une petite maison de campagne, pavillon ou bastide. Si l'on veut faire un placement plus profitable, on achète une ferme, un métayage, ou, comme on dit en Champagne, un gaignage, c'est-à-dire un certain groupe de terres labourables qu'on loue au même ou à divers cultivateurs. D'autres possèdent des prés

Mont-Saint-Michel, rue du Panier fleuri, avec cour et jardin : 2420^. — A Saint-Denis, en 1688, une maison vaut 7000'. — A Paris, en 1670, les maisons à porte cochère valent 20,000i, rue des Tournelles ; 24,000, rue des Petits-Auguslins ; 38,000, rue de l'Éperon; 44,000, rue Jacob; cette dernière est neuve. {Liste des avis du bureau d'adresse.) — Maisons, rue Saint-Laurent, 20,000'. — Rue du Palais, 18,000, louée 850'. (Contrats des filles de Girardon, 1089). — La maison de la rue Richelieu (aujourd luii no 40), que loua Molière, en 1672, moyennant 1300' par an, est estimée 40,000 en 1704; on la loua alors 1900'. Eu 1765, elle fut vendue 160,000'; en 1881, 400,000 fr. (Auguste Vitu, la Maison mortuaire de Molière, p. 35, 36, 176.) M. Vitu a fait dans cet ouvrage l'historique de toutes les maisons de la rue Richelieu, dont la majeure partie appartenait à des bourgeois de Paris.

1 Les vignes exposent à bien des ennuis. « Il n'y a pas de plaisir à avoir des vignes, dit un bourgeois en 1631, c'est un pauvre héritage; elles ne paient pas leurs façons. Je trouve que c'est un plus grand mesnage d'achepter du vin. — Pour moi, répond un autre, j'aime mieux avoir des vignes ; on a le plaisir de voir faire son vin... on sait ce qu'on boit. (Pédoue, le Bourgeois poli. Fournier, Variétés historiques et littéraires, t. IX, p. 211.)

OU de nombreuses parcelles de terres ^ A-t-on plus de fonds à disposer? On peut, surtout à de certaines époques, acheter à bon compte un fief, une seigneurie, qui ne confère pas du premier coup la noblesse, mais dont on prendra le nom officieusement , avant que l'usage ou l'acquisition d'une charge honorifique permettent de le porter d'une manière définitive et légale.

La possession d'une terre est pour un bourgeois un moyen de s'élever au-dessus de sa position. La terre est noble ou roturière, autrefois, comme les individus, et quoiqu'il soit assujetti aux droits de francfief, le roturier qui achète une terre noble est bien près de se croire noble et de le devenir. \

Les inconvénients des terres, ce sont les incertitudes des récoltes, les paiements arriérés des fermages, l'excès des impôts. Une famille de magistrats possède, dansl'Agénois, un domaine qui rapporte 7,000 livres environ. Il y a 1,116 livres d'impôts. En 1773, le père de famille écrit sur son livre de raison : « Tirer encore les réparations, frais de culture, cas fortuits, inondations de la Garonne, il ne reste plus rien. Dieu nous ait en sa sainte miséricorde! Ainsi soit-il.'-^ » Et cependant on peut vivre encore avec une certaine largeur, parce que les fermages sont payés en na-

1 Dix-septième siècle, Arch. juJ. de l'Aube, n» 1146. — Plusieurs bourgeois ont aussi à cette époque des vaches à cheptel. ^Tholin, Livre de raison des Datirée, p. 50, 51.

ture, que Ton a des grains à remplir son grenier, du vin à garnir sa cave. On en a même trop dans les années d'abondance, car il est à vil prix, et on ne le vend pas toujours. On en est souvent réduit, comme nous l'avons vu, à le faire débiter au détail par son domestique ^. On a aussi droit à des redevances en nature, à des poulets, à des canards, à des cochons de lait, qui viennent, à échéances fixes, s'accrocher au garde-manger. On est donc à peu près sûr de vivre des produits de ses terres, si l'on est trop souvent exposé à n'en point tirer un revenu suffisant.

^'incertitude et la modicité de ce revenu engagent, surtout à partir du seizième siècle, à placer une partie de ses épargnes en contrats de rente, qui rapportent davantage , à conserver dans un coin de sa maison une réserve en argent. Au moyen âge, à l'époque de la renaissance , où là sécurité privée était souvent menacée, on gardait fréquemment chez soi une somme d'or ou d'argent assez importante. Cet usage existe encore au dix-septième siècle. On comprend qu'on trouve des coffres-forts remplis de sommes importantes chez des marchands, qui en ont besoin pour payer leurs acquisitions -; mais il y en a aussi chez des bourgeois, qui les gardent plutôt

1 Voir les Artisans et les domestiques d'autrefois, p. 22. - Un Marchand de province sous Henri IV, p. 7. — La Maison de F. Pithou, p. 12.

par prudence que par besoin * . Ce qu'il y a de curieux, c'est la variété des monnaies que l'on entasse ainsi; il y en a de toutes les époques et de tous les pays. Jean Gouault, en 1605, a des ducats, des albertus, des angelots, des réaies, des écus et des quarts d'écus; François Pithou, en 1621, a plus de 6,600 livres en écus, en pistoles, en jacobus et en cavalots. Un lieutenant à l'élection de Saintes a aussi un certain nombre de ces monnaies étrangères , parmi lesquelles on peut signaler des quadruples et des pistoles d'Espagne. En 1651, il possède chez lui près de 8,000 livres en espèces -. On pourrait citer chez bien des bourgeois, jusqu'à la Révolution, des réserves en argent comptant, qui s'élèvent à 3, 5 et 10,000 fr., et même davantage. Argan, le Malade imaginaire ^, dit qu'il a 20,000 livres en or dans les lambris de son alcôve. Dans la vie réelle, on trouve, en 1739, un tapissier hautelicier des Gobelins, qui a chez lui, en espèces, la somme considérable de 50, 805 livres enfermée dans un coffre fort de fer d'Allemagne 4. En 1659, le conseiller d'État Turgot serre

1 Je trouve chez un conseiller au bailliage en 1704 un coffre fort garni de tôles de fer au dedans et au dehors. (Arch. jud. de l'Aube, n^ 1201.)

- Journal de Samuel Robert, p. 79.

3 Act. I, se. IX.

^ Inv. de Jean Lefèvre, publié par M. Guiffrey. Nouv. Arch. de l'art français, 1883, p. 369. Citons encore l'architecte Mollet, qui laisse en espèces 46,299', en 1744; l'architecte Dalin , 7045^ en 1751 ; le sculpteur Haize, 7 270^, en 1766. {Ibid. 1884.)

70,000 livres d'argent comptant dans ses coffres; le comédien Béjart a 24,000 écus en or '. On raconte que Chapelain, lorsqu'il mourut, avait plus de 150,000 fr. en argent comptant, et qu'il se divertissait dans ses derniers jours à faire sortir de son coffre tous ses sacs pour les contempler \ En 1757, le charlatan connu sous le nom de Grand-Thomas, renferme dans un bahut de sa maison de Paris 45 sacs d'écus de 1,200 livres chacun, qui, avec un certain nombre de louis d'or, forment un total de 55,900 livres 3. Mercier dit que cette manie de thésauriser est celle des vieilles tantes, des oncles grondeurs, des filles décrépites. Us rassemblent l'or, parce qu'il se cache, se transporte. On pouvait dire aussi que s'il ne rapportait rien , il n'était pas exposé aux risques que rencontraient les meilleurs placements d'argent.

Les progrès de la centralisation et du crédit opérèrent une modification importante au dix-huitième siècle dans l'emploi de la fortune privée. Longtemps, l'épargne se consolide en acquisitions d'immeubles ou en placements par contrats particuliers. Puis, petit à petit, nous voyons les valeurs mobilières prendre une proportion de plus en plus forte dans le total des biens des particuliers. Un magistrat, qui a

1 Guy Palin, Lettres, t. III, p. 138. — D'Avenel, t. II, p. 169.

2 Valésiana, p. 29.

^ A. Chevalier, Mém. Soc. hist. de Paris, t. VII, p. 73.

20,766 livres de mobilier et d'argent comptant , a près de 40,000 livres de créances; un élu, en 1779, dont le mobilier vaut 7,8*25 livres, a 27,000 fr. en valeurs mobilières. Un receveur des gabelles, en 1776, dont la fortune s'élève à 185,000 fr. environ, l'a partagée à peu près également en biens mobiliers et immobiliers ^ Il est très rare qu'on n'ait pas quelques biens-fonds, mais dans les familles prospères, il est de plus en plus rare qu'on n'ait que des biens-fonds -. Les constitutions de rentes sur l'hôtel de ville de Paris étaient des placements sur l'État ^ ; mais ils ne présentaient pas toujours des garanties de régularité et de sécurité suffisantes. On connaît le portrait que trace Boileau de la physionomie d'un rentier,

A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier.

Les intérêts n'étaient pas seulement réduits ; mais on s'exposait à perdre une partie du capital, comme il arriva sous le ministère de l'abbé Terray. On aimait souvent mieux prêter au clergé ou aux communautés

^ Inv. de Jean Paillot, procureur du roi en l'élection (1741), de Nicolas Devertu (1779). — Le receveur des gabelles est Jacques de Brunneval, qui laissa sa maison, estimée 25,000', à la ville de Troyes pour y établir l'école gratuite de dessin. (Arch. jud. de l'Aube, n'' 1167.)

- En 1769, un petit bourgeois, dont la fortune est de 9500^., la divise ainsi : maison, 2000^; mobilier, 1736^.; rentes mobilières, 2679^; vignes, 18311; jardin, 1000^. (Arch. de l'Aube, E, 1048.)

3 Un conseiller de bailliage laisse en 1718 aune de ses filles un contrat de constitution sur l'hôtel de ville de Paris, de 12,500' rapportant 500 fr. (Arch. jud. de 1' Aube, n° 1 175.) Sous Louis XIII, la rente rapportait de 6 à 8 pour cent. (D'Avenel, t. II, p. 176.)

religieuses. L'usage de prêter sur gages, assez fréquent au moyen âge , était tombé en désuétude au dix-huitième siècle , dans la bourgeoisie qui se respectait^; on préférait des contrats sur hypothèques, des cédules ou des constitutions de rentes sur des particuliers qui offraient des garanties; quand le commerce était florissant, on prêtait assez volontiers son argent à des négociants , qui en donnaient un plus gros intérêt. Un bourgeois de Troyes, en 1789, a près de 100,000 livres placés de la sorte.

D'excellents placements étaient souvent faits sur les charges ou les offices de magistrature ou de finances 2j quoique les premières ne rapportassent pas de gros intérêts et qu'on les assujettit parfois à des sortes d'emprunts forcés, sous des dénominations diverses. On pouvait aussi acheter une part de charge de finance ou une charge tout entière pour la faire exercer par d'autres 3. On avait ainsi des parts de

1 Cependant je trouve en 1727 un officier chez le roi qui a prêté 120' à la femme d'un serrurier sur le gage d'un manteau et d'une robe de rase, d'une coiffe de linon et dentelle. (Arch. jud. de l'Aube, n** 1220.)

2 Les grandes fortunes, sous Louis XllI , n'étaient pas pour la plus grande partie territoriales. Elles se composaient surtout de charges, de bénéfices, de dons, etc. (D'Avenel, t. I, p. 417 à 420.) Certains offices rapportaient de 8 à 100 pour cent. {Ibid., t. II, p. 176.)

3 En 1687, la dame de Vienne déclare que l'office de prévôt des maréchaux à Troyes n'appartient pas au sieur Crestien, qu'il n'a fait que lui prêter son nom, et elle produit un billet de Crestien, qui reconnaît qu'il appartient à de Vienne. — On trouve dans les Avis du bureau d'à-

charge de facteur à la halle au blé de Paris, qui se négociaient comme d'autres valeurs. Je trouve en 1687 une adjudication de la moitié par indivis des <( estât et office de portier, placier, hallayeur et nettoyeur de la halle aux blés, nettoyeur des halles aux herbes, pain, poisson, place du Pillory et rue adjacente de la ville de Paris. » La moitié de cet office, qui appartient à un bourgeois de Paris et au prévôt de Troyes, est mise à prix à 1,000 livres et vendue 18,0001.

Cette fortune, qui est le fruit du travail et l'économie de plusieurs générations, est regardée souvent par le père de famille comme un dépôt qu'il ne doit pas laisser diminuer. C'est à elle qu'il doit sa situation ; c'est à elle que ses enfants devront en partie la leur. Mais pour que sa famille se maintienne dans son rang, il faudra sacrifier quelques-uns de ces enfants. Le partage égal émiette souvent le patrimoine de la famille, comme ce diamant, dont les fils d'un traitant voulurent avoir chacun leur part, et qu'ils auraient, dit-on, brisé sur une enclume-. Là où l'esprit de travail et d'initiative existe, chacun

dresse de Paris en 1670 des annonces de ce genre : « Deux charges de commissaires des guerres à vendre ou à échanger pour renies, maisons ou autres objets. S'adresser à M... notaire; en 1688, des charges « de somier de vaisselle ordinaire, de chansonnerie de Mi"<= la Dauphine, » de 4,000^ ; de garde du roi en la prévôté de l'hôtel, de 3,050i., etc.

^ Arch. jud. de l'Aube, n^ 1154.

^ Grosley, Mémoires sur les Troyens célèbres, t. I, p. 18.

suppléera par son travail à l'insuffisance du revenu ; ailleurs le maintien du rang par la fortune sera assuré par le droit d'ainesse ou la liberté de tester; mais on le demandera aussi au célibat plus ou moins forcé d'un certain nombre d'enfants. Il est si commode d'assurer Texistence d'un fils en lui procurant un canonicat ou un bénéfice ; il est si aisé de se débarrasser d'une fille en la mettant dans un couvent, où l'on n'exigera qu'une dot bien moins élevée que celle que demanderait un mari i. Et puis, lors du partage de l'héritage , le fils religieux ou la fille nonne n'aura presque rien à prétendre. Que de legs à peu près dérisoires en faveur de filles ou de nièces en religion : 50, 40, 15, 10 livres de pension viagère! C'est presque une exception que de voir laisser 100 ou 200 pistoles à une fille religieuse. On a moins de sacrifices à faire encore pour ceux qui ont fait vœu de pauvreté. « Je supplie mon fils le capuchin, dit dans son testament une bonne dame, de prier Dieu pour moy toute sa vie, et veux que s'il lui survenait maladie , il soit assisté par mes légatères universels en tout ce qu'il y aura à faire -. » Au point de vue temporel comme au point de vue spi-

^ Pour entrer aux Ursulines, en 1635 et 1637, 2000^ et 2400i, plus un trousseau de 50^ Il y a aussi de menus frais pour Ja réception. (Les saxanls Godefroy, p. 150, 151, 220.) A Reims, on se plaint, sous Louis XIV, que les dots sont de 3,000 à 6,000\ (Oudard Coquault, Mémoires, t. I, p. 214.)

- Testament de 1629. — Arch. jud. de l'Aube, 1627.

rituel , c'était un avantage pour les parents que d'avoir un fils ou un frère capucin ^ .

i^Maintenir, sinon accroître sa fortune, c'est le but de tout bourgeois prévoyant. Il y pourvoira pour l'avenir par ses dispositions testamentaires, qui seront pour lui un strict devoir et dans lesquelles souvent il s'efforcera de garantir l'intégrité du domaine patrimonial. Il y tendra dans toute sa vie, non seulement par son activité et son industrie , mais par l'économie avec laquelle il dirige ses affaires et limite ses dépenses.

L'économie, c'est comme la vertu maîtresse de la bourgeoisie/ Nicolas Pasquier disait à ses fils : « Toute espargne, en matière de mesnage, est d'un revenu incroyable et bien loin par-dessus les autres revenus. Tenez-vous donc simples et sobres. » Cette épargne est indispensable , si l'on veut assurer l'avenir. Elle est la préoccupation constante du père comme de la mère de la famille. Que de soins pour éviter le gaspillage et les dépenses superflues dans le ménage! pour faire rapporter le plus possible à ses biens! La majeure partie des fortunes bourgeoises est modeste. Dans la plupart des villes on signalerait des fortunes minces et à peu près égales, comme à Rodez -.

^ La piété l'emporte sans doute souvent sur le calcul et l'usage.

^ Monteil, Description de l'Aveyron, t. I, p. 105. — Extrait d'un mémoire de l'intendant Lamoignon de Courson, 1714, publié par M. Céleste, Voyage du duc de Richelieu, Jj^iw, fv,xxxni.

La médiocrité dorée , que vantait Horace , est Tapanage des classes moyennes. Il faut souvent faire des prodig-es d'économie pour ne pas la compromettre ou pour Taccroitre. De là cette économie, qu'on est parfois tenté de qualifier d'avarice, et qui est pour le bourgeois une vertu nécessaire, économie, dont on cite des exemples notoires, et qui au bout d'un demisiècle produit, dans les familles prospères, des résultats presque surprenants ^

Ce qui aide souvent à la pratiquer , c'est la facilité de vivre avec de minimes revenus, c'est l'aisance et la largeur d'une existence simple et sans luxe. Même à la cour', sous Louis XIV, un jeune ménage pouvait vivre avec 12,000 livres de rentes. M""^ de Maintenon, dans une lettre des plus instructives, a tracé, sur des calculs minutieux, le budget annuel de sa belle-sœur et de son frère. Elle le résume ainsi :

Pour votre dépense de bouche 6.000^

Pour vos habits 1 .000

Pour loyer de maisou 1 .000

Pour gages et habits des gens 1 .000

Pour les habits, l'opéra et les magnificences de monsieur. . . 3.000

Tout cela n'est-il pas honnête? ajoute-t-elle. Surtout lorsqu'on saura que pour 12,000 livres par an

' Voyez le chapitre intitulé le Mariage et l'Épargne, dansiez Familles et la société, par M. Ch. de Ribbe, notamment pour la famille d'Antoine Ricard.

on peut payer, outre les magnificences de monsieur, trois femmes de cliambre, quatre laquais, deux cochers et un valet de chambre ^ ! Il n'était donc pas surprenant qu'en province, surtout dans les provinces reculées, on pût vivre à bien meilleur compte. Philippe Daurée , d'Agen , dépensait seulement, à la même époque, de 700 à 1,000 livres par an. Iltirait sans doute une partie de sa nourriture de son domaine rural ; mais avec cette somme il vivait largement avec ses nombreux enfants et ses domestiques -.

Pour faire connaître par le détail le budget réel d'un modeste ménage de la bourgeoisie, je prendrai le livre de raison, ou pour mieux dire de dépenses, d'un inspecteur des vivres des troupes du roi, en résidence à Tournon, en 1765. Le ménage vit dans une maison qui lui appartient, avec une servante et trois enfants en bas âge.

La plus grande dépense, c'est la table. Monsieur remet à madame tous les 15 jours environ un louis ou un double louis pour le ménage, en tout 600 livres dans l'année. Mais outre cela, on achète directement le froment qu'on fait moudre au moulin , et la farine qui en provient est envoyée, après avoir été pétrie, chez le fournier. Toute cette manutention paraît plus avantageuse que de s'adresser au bou-

1 M«i' de Mainlenon, Lettres, éd. La Beaumelle, t. I, p. 169, 170. ^ G. Tholin, Livre de raison des Daurée, p. 30.

Janger. Le vin figure pour une somme assez importante : 160 francs; mais le bourgeois en revend quelque peu avec bénéfice, et d'ailleurs il achète une pièce de vin de Limoux, qu'il fait mettre en bouteilles. Il achète aussi des liqueurs, et comme la ménagère fait des confitures, il lui faut 15 livres 10 sous de sucre à 17 sous la livre. Ajoutons que de temps en temps il prend des plats d'extraordinaire chez un traiteur. L'ensemble de ces dépenses de bouche, qui s'élève à 96 i francs indique que l'on vit largement. Les acquisitions de bois et de charbon , qui atteignent 120 fr., attestent également qu'on n'épargne pas le combustible à la cuisine.

Il n'y a pourtant qu'une servante. On en a eu deux ; on en change souvent ; on fmit par n'en garder qu'une : 28 livres de gages , ce n'est pas exorbitant. Ce qui est plus cher, c'est l'entretien de monsieur. Comme le frère de M™'' de Maintenon, monsieur dépense beaucoup plus pour ses habits que madame. Il lui faut des manchettes de nuit et de la mousseline pour garnir ses coiffes de bonnets de nuit ; il se paie une robe de chambre de flanelle. Il se fait faire, moyennant 87 livres 12 sous, un habit de drap noir complet; mais l'économie bourgeoise ne perd pas ses droits. Ses culottes s'usent; on leur remet des fonds. Il achète de l'essence pour laver les taches. Il a un vieux costume de camelot pourpre ; il le fait retourner, et avec du cordonnet et trois douzaines

de gros boutons cVargent ou plutôt argentés, son costume a l'air flambant neuf. Ajoutez-y un chapeau noir de 12 livres; des bas de soie, de peau et de laine, des souliers noirs ou bronzés, des escarpins, des galoches ; songez qu'il lui faut un perruquier à 20 livres par an, une trentaine de livres de poudre à poudrer, des bâtons de pommade et une bourse à cheveux ; pensez qu'il a une épée et que cette année précisément il a fallu refaire à cette épée un fourreau de chagrin blanc ; et vous comprendrez que la dépense de l'entretien de monsieur s'élève à 265 livres.

Soit économie, soit parce que son trousseau était bien fourni, madame a peu dépensé en comparaison de son mari. Quelques aunes de fmette frisée pour faire un jupon , un mouchoir de soie blanche, deux paires de chaussures et une robe de Batavia, le tout n'atteint pas 100 livres, en y comprenant quelques journées de couturières à 6 sous, sans nourriture.

L'inspecteur des vivres a trois enfants : deux filles et un garçon ; il dépense 83 fr. pour leur habillement. Tous, y compris le garçon, qui n'a pas sept ans, portent des fourreaux et des jupons, en étamine, en flanelle, en cretonne brochée, dont la façon est confiée à une tailleuse. On leur fait aussi des tabliers, des manchettes en mousseline , des chemises garnies de mousseUne; les filles portent des bonnets

de taffetas couleur de rose. Il faut en outre à tous plusieurs paires de souliers à 25 ou 32 sous la paire.

Les filles vont à l'école chez les dames religieuses; il en coûte 30 sous par mois pour chacune. Le fils fait ses débuts, à 24 sous par mois, chez une maîtresse d'école, qu'on nomme M^'® Cachot ou la Cachotte. Pour 15 sous par mois, une fille surnommée la Petite Sainte les conduit en classe. Comme on ne peut commencer trop tôt l'éducation mondaine, on donne aux filles un maître à danser; on n'hésite pas à le payer k livres par mois. L'année suivante, le fils ira chez un maître d'école , et deux ans après , les filles entreront en demi-pension au couvent. Leur instruction sera plus chère alors; pour Tannée qui nous occupe, elle a coûté 57 livres 5 sous.

Tout ce monde se porte assez bien. On paie cependant dans l'année 9 fr. au médecin pour 18 visites ; le chirurgien a fait une saignée ; on a acheté une boîte de baume de la Mecque. Le père de famille doit avoir la poitrine délicate , car il suit un régime de lait d'ânesse pendant un mois. C'est un régime assez coûteux : il faut d'abord louer une ânesse, 10 livres; acheter un septier d'orge et un quintal de foin pour la nourrir, 7 livres 10 sous; se procurer un petit garçon pour la soigner, 10 sous, et nourrir le petit garçon, 8 livres. — Tout compris, le chapitre de la santé ne dépasse pas 37 livres 4 sous.

L'inspecteur des vivres, qui l'année précédente payait un loyer de 1 50 livres, avait acheté une maison, à laquelle il fait faire diverses réparations , qui s'élèvent à 78 livres; il fait aussi entretenir son jardin. Cette maison était trop grande pour lui ; il en tirait un revenu en louant deux appartements à des officiers ; il leur vendait au besoin du vin de Côte-Rôtie et de Saint-Poinct. En 1769, il loua l'appartement de devant, avec une écurie et une chambre de domestiques , moyennant 200 livres à un contrôleur général des fermes, qu'il prit même en pension chez lui après un mois d'essai.

Dans le courant de l'année, notre bourgeois fait deux voyages à Privas. Malgré la difficulté des communications, les bourgeois ne regardaient pas à se déplacer. L'année précédente, il était allé à Montpellier : 12 jours de séjour et de route ; les dépenses de séjour étaient de 71 fr. ; la route, il l'avait faite sur un cheval loué 20 sous par jour ^ Ajoutons quelques menues dépenses à celles que nous avons énumérées, et le chapitre des magnificences de monsieur, qui consistent en 9 livres 12 sous d'étrennes, étrennes qui sont vraiment magnifiques si on les compare à celles d'un notaire royal de Montfaucon, qui donne 3 sous 6 deniers d'étrennes à sa servante et 8 sous à

1 On louait à Troyes des chevaux et des voitures chez un sellier. Une berline à 4 chevaux, en 1731, coûtait 16^ par jour, une chaise à deux chevaux, ô^, un cheval, l^. (Inv.jud,, Aube, n° 1172.)

ses enfants', et nous arriverons à un total de 1,823 livres 17 sous'-.

Nous ignorons quels étaient les revenus exacts de l'inspecteur des vivres; mais, à coup sûr, ils lui permettaient d'épargner; car nous voyons qu'outre sa maison, il achète des vignes, et que plus tard il se fait faire un solide coffre-fort en chêne, garni de tùle épaisse, de 300 gros clous et d'une serrure à six pênes, dont l'ensemble lui coûte 203 livres 3.

Peut-être a-t-il aussi amélioré sa fortune par des procès? car il a des procès, comme à peu près tous ses contemporains. Le seizième et le dix-septième siècle sont véritablement les siècles de la chicane ; il en est encore de même au dix-huitième. On plaide pour défendre ses droits, pour accroître sa fortune comme pour la sauvegarder ; on plaide même pour plaider ^. L'obscurité de certaines coutumes prête aux contestations; les frais exorbitants de la justice ne les arrêtent pas. Trop de gens de loi sont intéressés à empê-

^ On s'en tire à bon compte pour les étrennes à Tournon et à Montfaucon. A Paris , en 1764, Joseph Vernet donne des étrennes aux domestiques des grandes maisons où il est reçu le plus habituellement, 24, 30,48 livres. A son lils, il donne 18^ (LéonLagrange, p. 393.)

- L'année précédente, du 24 juin 1764 au 24 juin 1765, le total était seulement de 1674^ 6\

3 Livre de raison, de 1764 à 1774, communiqué par M. Paul Le Blanc, à qui nous tenons à exprimer notre vive reconnaissance, ainsi qu'à M. Vernière, pour les documents qu'ils ont bien voulu mettre à notre disposition.

^ Jarrin, la Bresse au dix-septième siècle, p. 20.

cher les conciliations pour qu'elles se produisent. La plupart des archives de familles conservent des dossiers judiciaires, qui leur ont souvent coûté bien cher. Un homme sage, au commencement de ce siècle, disait à ses enfants : « Ne plaidez jamais. Votre bisaïeul eut 33 procès, il les gagna tous, et il y perdit 60,000 livres'. » Mais un siècle auparavant, on n'aurait pas raisonné de même, et l'exemple de quelques procès heureusement gagnés suffisait pour en déterminer beaucoup d'autres.

Les dépenses de l'inspecteur des vivres de Tournon sont analogues à celles de la majorité de la bourgeoisie. Le seul luxe est celui de la table, qui figure pour plus de moitié dans le total , et qui peut être augmenté par les fruits du jardin, quelques redevances ou profits en nature. Le budget des riches marchands et des magistrats, qui ont des maisons de campagne, est sans doute plus considérable; mais les dépenses de luxe y sont exceptionnelles , à moins que leur fortune ne les mette pour ainsi dire de plein pied avec la noblesse, et ne les autorise à exercer une large hospitalité. La nourriture n'est point très chère quand on se borne aux produits du pays ; les habits le sont relativement davantage, mais ils durent longtemps, et on sait, au besoin, les faire retourner. Les loyers ne sont pas élevés. En 1677, on a une belle

1 Ch. de Ribbe, la Vie de famille, t. I, p. 139.

maison, en province, pour 650 l'r. par an^ A Tours, vers 1770, le loyer d'un appartement meublé de 7 chambres de plain pied coûte 25 louis pour six mois ; le chaufïage coûte 5 louis 2. Tous ces prix sont, il est vrai, relatifs au revenu. 5,000 livres de rentes, cela passe en province pour une belle fortune, à la fin du règne de Louis XV 3.

\ll est des bourgeois sans doute qui dépensent davantage. Les marchands, qui font de beaux bénéfices, les financiers, les artistes de talent et en vogue mettent leur train en rapport avec leur revenu.' Jo-

^ Eq 1C62, une autre, 400'. — A la Rochelle, 1200', en 1760. Sous Louis XIV à Paris, des maisons bien situées se louent de 800 à 2200. {Liste des avis du bureau d'adresse pour 1670.)

- Dulens, Mémoires d'un voyageur qui se repose, t. II, p. 294.

^ Nepveu de la Manouillère, t. I , p. 212. — Il est vrai qu'à Lyon , en 1778, on délivre un certificat de pauvreté à un commis des archives, parce que 1200 fr. d'appointemenis suffisent à peine à sa subsistance. {Inv. Arcli. Lyon, BB. 345.) — En revanche, Rigby raconte, en 1789, qu'on lui a assuré qu'à Lyon un homme marié, avec une famille peu nombreuse, pouvait bien vivre avec 1500 fr. de rentes par an. {Letiers from France, p. 1 16.) Rif^by a-t-il été mal renseigné ? Avec 600 fr. de rente on aurait pu vivre à cette époque à Pau ; mais sans famille, je crois. ( De la Grèze , la Société et les mœurs en Béarn , p. 353.) Un fonctionnaire d'Aulun s'extasie sur le bon marché de la vie à Autiin, au milieu du dix-huitième siècle. « Pour y dépenser mille écus en menant une excellente vie de garçon, écrit-il , il aurait ftUlu que je jetasse 25 louis par la fenêtre. Le bois valait 8' la corde, le vin d'ordinaire 2 sois la bouteille, un logement meublé commode moins de 50 écus de location; les déjeuners, dîners, soupers, ensendjle 36 liv. par mois ; le taux du jeu dans les meilleures sociétés était un liard la fiche. Je me croyais dans un pays de cocagne. (Mém. de Cromelin de Saint-Quentin, Mém. de la Société Éduenne, t. VI, p. 420.)

seph Vernet a de l'ordre; il écrit ses dépenses sur son livre de raison; il fait son budget, mais comme bien d'autres qui font leur budget, il le dépasse. En 1769, il l'évalue à 10,000 fr. environ *; il en dépensera davantage ; mais ses recettes montent à près de 30,000 livres, et il peut encore épargner. En 1775, il possédera un capital de 150,000 livres en valeurs mobilières.

Quoiqu'on prétende que le mal des Français est de dépenser plus que son revenu, quoiqu'on dise que les bourgeois enrichis se ruinent sottement par

1 Voici le détail de ce budget , tel que le reproduit M. Léon Lagrange, dans sa biographie si intéressante de Joseph Vernet (p. 430) :

Pour la cuisinière IdO' i)ar an et 30' d'étrennes dSO*

Pour la femme de cliambre, 150' paj" an et 24' d'étrennes 174

Pour un laquais 150' et 50' d'étrennes 200

Pour un laquais ])crruquier. Étrennes et tout 300

Pour la blanchisseuse 600

Pour mon lils Carie, en maîtres 600

Pour Emilie, pour la maîtresse d'école 80

Pour un perruquier pour madame 72

Pour deux chambres que je loue 150

Pour la table, 12" par jour 4,320

En habits environ 1,500

En voitures, spectacles 600

Pour étrennes en différents endroits 800

En toiles et couleurs, pour peindre 500

Notez que V^ernet est logé par le roi au Louvre et qu'il a oublié dans sa liste le chauffage et les frais divers et imprévus. Vers la même époque, un intendant des finances du duc d'Orléans, Lemoigne de Belleisle, dépensait 21,288^ Son carnet de comptes de 1758 a été publié dans les Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, t. VIII, p. 125-139. Mais on ne saurait citer cet intendant comme menant une vie bourgeoise.

vanité^, il n'en est pas moins vrai que l'épargne est la règle de la grande majorité de la bourgeoisie, et qu'elle ne cesse de s'y conformer. On lui reprochera plus souvent l'excès de son économie que de ses prodigalités. L'avarice est rare chez les bourgeois ; mais ils ont dans leurs allures quelque chose d'étroit et de serré qui contraste le plus souvent avec la largeur de la noblesse. C'est qu'ils savent bien que l'argent se gagne difficilement et se conserve de même. Peut-être n'auront-ils pas la main assez large toutes les fois que le pauvre s'adresse à eux ; laborieux, ils n'aiment pas le fainéant , qui les importune en mendiant ; jk n'ont pas la commisération hospitalière du paysan et même de l'ouvrier. Les comptes que nous avons parcourus accordent peu de place au budget de la charité; et cependant le bourgeois donnera; par ses ordres, sa servante remettra du pain et peut-être un peu de soupe au pauvre qui frappera plusieurs fois par semaine à la porte de sa cuisine; les quêtes de la paroisse recevront régulièrement son obole ; et comme il sait que les dons charitables sont agréables à Dieu , il offrira dans des circonstances exceptionnelles ou léguera des sommes importantes aux hôpitaux. La plupart des hospices de nos villes ont été fondés et dotés par la charité privée, surtout par celle des bourgeois?)

1 Menagiana, 1715, t. III, p. 119. — Lu Bruyère, Caractères, t. I, p. 283.

Mais à l'exception de quelques âmes animées d'un zèle ardent pour le soulagement des malheureux, la bourgeoisie met d'ordinaire des limites à sa charité. j Elle sait trop bien quelle est la valeur de l'argent, ^ét qu'il n'apporte pas seulement des jouissances matérielles, mais la considération et la dignité. C'est l'acquisition d'une certaine richesse qui crée la bourgeoisie ; c'est l'accroissement de cette richesse qui donne accès à la noblesse, et comme cette acquisition devient de plus en plus facile depuis la Renaissance , que le numéraire jeté par le nouveau monde sur l'ancien a été surtout le partage du travail roturier, que la propriété foncière a cessé d'être l'apanage exclusif de l'aristocratie, la bourgeoisie s'empare peu à peu d'une portion considérable de la richesse et s'en sert pour accroître sa force et son autorité./ L'augmentation de la fortune mobilière , qui date du dixhuitième siècle, va particulièrement contribué, parce qu'elle a rendu l'aisance plus accessible aux classes moyennes.

La richesse ne suffit pas à elle seule pour acquérir la suprématie; pour l'honneur de riiumanité, cette suprématie doit être obtenue par d'autres éléments encore. La richesse est un point d'appui sans doute ; elle n'est point le levier qui soulève tous les obstacles. Si la bourgeoisie a grandi pendant les deux derniers siècles , ce n'est pas seulement à la diffusion de l'aisance qu'elle le doit ; elle le doit aussi à son travail, à son instruction, à sa moralité, aux dignités qu elle ojptient , à l'autorité réelle et morale qu'elle exerce.

On assiste, dans cette période, cà un phénomène à peu près constant : les couches supérieures s'abaissent peu à peu; les couches inférieures s'élèvent; le clergé et la noblesse perdent leur autorité et leur prestige; la bourgeoisie grandit. Dans les idées et dans les mœurs, il se produit une évolution, dont on signale de toutes parts les symptômes, mais qu'il faut chercher dans le détail pour bien saisir. La Bruyère regrettera les mœurs simples et modestes d'autrefois; il verra s'accroître le luxe de la bourgeoisie, au mi-

lieu de laquelle il est né. En 1720, un avocat d'Aix s'écriera : « Nous allons toujours de mal en pis^!... Un publiciste dira en 1780 : « Je ne désespère pas de voir revenir le bon vieux temps ; la contagion n'est pas générale ; il y a encore des hommes honnêtes-... » Ce sont là sans doute des remarques comme on en a fait dans tous les temps; mais elles se justifient jusqu'à un certain point par le changement considérable qui s'opère dans les mœurs au dix-huitième siècle. On sent, comme le ditd'Argenson, qu'on chemine vers « une grande révolution dans les mœurs ainsi que dans le gouvernement ^ « et de tous côtés l'on regarde, vers 1780, comme un fait accompli « la révolution que les mœurs ont éprouvée depuis trente ou quarante ans^. »

Cette révolution s'accomplit particulièrement dans la vie privée et au point de vue matériel, par la diffusion d'un certain luxe, par le progrès du confortable intérieur, par l'accession d'un plus grand nombre de personnes à des jouissances qui n'ont été

1 Cil. de K\hbe, l'Ancien harreaii du Parlement de Provence, p. 86. Pierre Pifhoii, dans son testament, ne disait-il pas qu'il avait vécu dans le siècle le plus malheureux , seciilo infelicissimo?

2 Mon oisiveté, p. 62, 63.

3 D'Argenson, cité par M. Auberlin, V Esprit public au dix-huitième siècle, p, 281. — Voir dans cet ouvrage, deuxième époque, chapitre v, et VEsprit révolutionnaire avant la révolution, par M. Rocquain, liv. IV etV.

'• Chabrit, le Compatriote ou du luxe dans la Limogne, 1779, p. 1. — Vie de M. Grosley, p. 20.

que Fapanage d'une faible minorité. Ce ne sont pas les artisans et les paysans qui s'exclament sur la simplicité des mœurs d'autrefois ; ce sont les gens dont la condition est meilleure que celle de leurs pères. Lorsque La Bruyère disait : « On ne voyait pas s'éclairer avec les bougies... on ne sortait pas d'un mauvais diner pour monter dans un carrosse... L'étain dans ce temps brillait sur les tables et sur les buffets... L'argent et l'or étaient dans les coffres...; » il constatait que dans cet heureux temps, dont il exalte les mérites, on était moins à l'aise que dans le sien^ qu'on avait moins de ressources et de recherches. Lorsqu'il ajoute « qu'il y avait des distinctions extérieures qui empêchaient qu'on ne prit la femme du praticien pour celle du magistrat, et le roturier et le simple valet pour le gentilhomme ^ » ; il attestait les progrès que l'on avait faits dans l'apparence de l'égalité, et le nivellement qui tendait à s'opérer parmi les classes. L'âge d'or est évidemment, dans sa pensée comme dans celle des poètes, l'âge où l'on a le moins de besoins; mais quand on est arrivé à un certain degré de civilisation, la satisfaction des besoins, qui en sont la conséquence , devient un progrès nécessaire.

C'est surtout dans la seconde moitié du dix-huitième siècle que l'on signalera de toutes parts l'amé-

* Caractères, 1. 1, p. 297.

lioration du bien être. (( Les familles riches ne sont plus gênées, observe-t-on à Nimes; les familles aisées ne sont plus pauvres; les familles pauvres ne sont plus affamées ^ » Sur tous les points, à Perpignan comme à Mulhouse, on signalera les progrès du luxe. « Depuis que je suis au monde, écrit un bourgeois de Perpignan, j'ai vu le luxe autrefois minime s'accroitre démesurément dans toutes les conditions. Lorsqu'éclata la Révolution, de simples artisans étaient logés et meublés d'une manière plus somptueuse que ne l'étaient quarante ou cinquante ans auparavant les personnes les plus riches et les plus distinguées de la ville, celles qui y tenaient le premier rang 2. >> Ainsi partout , la bourgeoisie voit s'améliorer sa condition. En même temps que son logement s'agrandit et s'éclaire, elle tend à se confondre par son costume avec les classes supérieures ; elle voyage en carrosse, en coche, en diligence, au lieu de circuler à pied ou à cheval ; elle profitera plus que par le passé de ce luxe journalier qui rend l'existence plus douce et le loisir plus facile. Le travail lui apporte l'aisance, et grâce à l'épargne, elle saura l'accroître, tout en profitant des améliorations matérielles qui s'introduisent dans le logement, le mobilier et la locomotion.X

1 A. Puech, Mémoires de Vacadémie du Gard, 1877, p. 765.

2 Charles de lUbbe, les Foyers d'autrefois, Réforme sociale, t. I, p. 223, 275.

Ce qui fait sa force et ce qui fait son honneur, c'est le prix qu'elle attache à l'éducation et à l'instruction. Le plus beau patrimoine qu'un bourgeois peut laisser à son fils, c'est de le faire instruire, c'est de lui faire faire des études classiques pour qu'il puisse embrasser une carrière libérale. Il sait que l'instruction est une véritable émancipation. Aussi, comme nous l'avons vu, ne reculera-t-il devant aucun sacrifice pour en assurer les bienfaits à ses enfants. La grande majorité des élèves des collèges sont des fils de bourgeois. Il s'y trouve bien quelques nobles; mais la plupart du temps, ceux-ci sont élevés dans la maison paternelle , par des précepteurs d'une science souvent douteuse, et si l'on veut compléter leur éducation, on les envoie dans des académies, où ils apprennent à monter à cheval, à faire de l'escrime, à danser*. Si l'on y ajoute un peu d'arithmétique, ils seront capables de remplir les fonctions d'officiers, dont ils achèteront ou recevront le brevet. Le jeune bourgeois, au contraire, fait des études régulières; il développe son raisonnement par l'étude patiente des langues classiques ; il orne son esprit de leurs chefs-

1 Sur l'éducation de la noblesse sous Louis XIV, voir : D'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue, t. I,p. 291 etsuiv,,t. II, p. 90 à 92. — Il y a, il est vrai, dans la haute noblesse, au dix-septième et au dix-huitième siècle, des jeunes j^ens qui reçoivent une éducation distinguée et sont pensionnaires, avec leur précepteur^ dans les grands collèges de Paris; mais la masse de la noblesse, surtout celle de province, se contente d'une instruction plus sommaire.

d'œuvre, et il entre dans la vie avec toute la force que peut fournir la science à ceux qui la possèdent^ De là vient la grande supériorité du bourgeois sur l'homme du peuple ; de là son autorité croissante visà-vis de la noblesse. Il l'emporte aussi sur elle par sa moralité, par la régularité de sa vie, par ses vertus sérieuses. A Dieu ne plaise qu'on puisse contester l'éclat du rôle joué par la noblesse de France! Elle était brave comme son épée ; elle avait , avec le sentiment raffiné de l'honneur, une grâce d'esprit, un parfum de haute politesse, une fleur d'élégance, qui brillaient à la cour plus qu'ailleurs et qui contribuaient au renom que notre pays avait acquis dans le monde ; mais à la cour surtout, là où la noblesse était le plus en vue, cette mousse pétillante était souvent mêlée d'écume K Les vertus de famille étaient méconnues et raillées; la religion n'était plus respectée; à peine était-elle pratiquée par les jeunes nobles qui se piquaient des idées du jour. Le scepticisme remplaçait le respect. En même temps, si l'é-

1 On ne saurait juger d'une époque par cette élite superûcielle qui ne paraissait vivre que pour jouir. Les curieux mémoires de Dufort de Chéverny, qu'on vient de publier, nous introduisent dans cette aristocratie légère, qui allait perdre ses droits parce qu'elle ne comprenait plus ses devoirs, mais dont le rôle, à tout prendre inoffensif, ne justifiait pas les colères de la Révolution. Le monde où l'on s'amuse est toujours plus en vue que le monde où l'on travaille. On peut en juger par les journaux de notre temps, qui font une si large part à la société brillante et aux théâtres de Paris, que fréquente une infime minorité de la nation.

conomie est une vertu bourgeoise, la magnificence est une vertu noble. Un noble ne doit pas savoir compter, il ne doit pas se livrer à un travail lucratif, il ne doit pas faire le commerce. Aussi beaucoup de nobles voient-ils s'amoindrir ou disparaître leur fortune, et sont-ils obligés, pour soutenir leur rang, de solliciter des charges militaires ou des pensions, qui leur permettent de vivre dans une sorte d'oisiveté, sans influence et sans prestige.

Pendant ce temps, la bourgeoisie, qui travaille, inspire le respect par la pratique des vertus de famille, accroît sa modeste aisance par l'épargne, s'honore par l'indépendance de son caractère. Qu'y a-til de plus fier qu'un parlementaire sous Louis XV? Les mœurs bourgeoises sont surannées, dit-on souvent; elles le sont, parce qu'au-dessous de cette dépravation élégante qui couvre la surface de la société française, elles ont conservé les traditions chrétiennes, les vertus solides des âges de foi. Il y a sans doute des villes, où les mœurs ont subi, au dix-huitième siècle, la contagion de celles de la capitale; où la corruption s'introduit; où l'on peut signaler des irrégularités de conduite, des scandales dans la société^ ; mais dans la majeure partie de la bourgeoisie, surtout dans celle qui ne se confond pas avec la noblesse, dans celle qui a besoin de travailler, les

1 Delahante, t. II, p. 49. — Queruau-Lamerie, la Vie à Laval^ p. 12.

mœurs restent bonnes ^ ; elles sont même austères, lorsque la sévérité janséniste vient interdire des plaisirs qu'une morale moins rigide ne défend pas.

Ce qui tend également à élever la bourgeoisie , c'est le travail incessant qui se fait dans son sein, comme une sorte de fermentation qui porte à la surface ses éléments les plus actifs et les fait sortir de la masse. De même que les ouvriers les plus habiles et les plus rangés deviennent maîtres 1 Tes bourgeois les plus riches et les plus intelligents ne restent pas bourgeois; ils deviennent nobles. Leur ambition n'est pas , comme dans les sociétés démocratiques, de dominer ceux qui sont au-dessus d'eux, de leur imposer leur volonté et leurs doctrines ; elle est de pénétrer parmi eux , d'entrer dans les classes supérieures pour avoir une part de l'autorité dont elles jouissenl> Il semblerait que cette absorption par la noblesse des membres les plus généreux et les plus capables de la bourgeoisie devrait être pour elle une cause de faiblesse ; mais comme les vides que produit leur ascension se remplissent aussitôt, il y a toujours à sa tête une élite qui conserve sa vitalité , en attendant que cette élite passe elle-même dans la noblesse.

La noblesse présente tant de privilèges et si peu de charges que l'on comprend qu'on soit tenté d'en

1 A celte époque (1785) , le respect des bonnes mœurs était encore tout entier dans une petite ville de province. (C*<= Beugnot, t. I, p. 39.)

faire partie. Le type du bourgeois gentilhomme a mille modèles dans la réalité ; dès qu'un bourgeois est devenu riche , il brûle du désir de passer pour gentilhomme ; s'il ne peut en obtenir le titre légalement , il l'usurpe. Tel qui ne voudrait pour rien au monde passer pour un faussaire , ne se fait aucun scrupule de se donner les apparences de la noblesse ^ Il croit que la particule fera bien devant son nom; il la prend-; il se la procure par l'intercalation d'une apostrophe; c'est ainsi que l'avocat Danton signe d'Anton '^. D'autres se parent du nom d'un petit-fief, d'une propriété, comme Arnolphe , qui se fait appeler M. de la Souche, « d'un vieux tronc pourri de sa métairie, » comme le paysan Gros Pierre qui se décore du nom de M. de Tlsle^^. Et dans la réalité, n'avons-nous pas Despréaux, Molière, Voltaire, Beaumarchais'', adjonctions du même genre rendues illustres par les hommes qui les ont portées? Le bourgeois.

1 Jarrin, Philibert Collet, p. 79.

2 La Bruyère, t. II, p. 167.

^ E. Bos, les Avocats aux conseils du roi, p. 518- ^ École des femmes, acte I, se. i. — Dans une pièce de Sedaine, Félix, un cultivateur du nom de Morin a trois fils qui se nomment Morinville. La Morinière et Saint-Morin. Le premier est militaire, le second procureur, le troisième abbé. A la veille de la Révolution, on ne distingue pas les enfants de certaines familles par leurs noms de baptême, mais par des noms de terres, dont on les gratifie par fantaisie et qui leur restent.

^ Sans compter d'Alembert, Fabre d'Églantine, CoUot d'Herbois, Roland de la Plalière, Crébillon, etc.

d'ailleurs, s'il ne peut se faire passer pour noble, a bien des manières de se distinguer du peuple. Il a depuis longtemps des armoiries, et lorsque Louis XIV aura besoin d'argent , d'Hozier les rendra authentiques moyennant finance. Le terme d'honorable homme précède dans les actes les noms des marchands; celui de noble homme les noms des avocats , des médecins , des magistrats. Au dix-huitième siècle , la femme d'un bourgeois ne s'appelle plus mademoiselle comme sous Louis XIII; elle est qualifiée de madame , comme la reine. Il se produit aussi un certain nivellement par les alliances qui se font entre la bourgeoisie riche et la noblesse, par l'égalité que l'argent établit entre les hommes. « Il y a plus de différence entre un homme pauvre et un homme riche , dit Saint-Évremond , qu'entre un roturier et un gentilhomme. La fortune fait plus de nobles que la naissance, et tel a prouvé authentiquement sa noblesse par les haillons brodés d'or qu'il a produits. » Boileau exprimait la même opinion , lorsqu'il disait, en parlant d'un homme riche :

N'eùt-il de son vrai nom ni titre ni mémoire, D'Hozier lui trouvera cent aïeux clans l'histoire ^

L'argent confère donc la noblesse , non seulement dans le présent, mais dans le passé. Il permet d'acheter une charge qui anoblit ; il procure les lettres

1 Satire, V.

patentes qui autorisent à prendre le titre cVime terre noble; il facilite même les moyens de prendre ce titre , sans autre formalité que d'acquérir la terre qui en est ornée *. Aussi les moralistes ne peuvent-ils trop s'étonner du nombre des anoblis. « Combien de nobles , s'écrie La Bruyère , dont le père et les aines sont roturiers-... Quelques-uns se couchent roturiers et se lèvent nobles. » Le charlatan Mondor se retire des affaires ; il achète des fiefs ; il se fait appeler Philippe de Mondor, seigneur du Fréty et du Coudray; son compère, le pitre Tabarin, devient lui-même seigneur du Fréty 3. Point de négociant très riche, point de bourgeois opulent, qui ne se donne le luxe et les avantages d'une charge de secrétaire du roi ; mais comme le nombre de ces charges est limité, comme elles sont très chères, on en revêt le titre par location. On se procure ainsi, au moyen d'une sorte de fraude'* un titre, qui n'est pas seule-

1 D'Avenel, t. I, p. 361.

- Chérin, généalogiste du roi, dans son Abrégé chronologique sur le fait de la noblesse, publié en 1789, dit que sur 100 nobles 95 étaient, même du côté paternel, d'origine bourgeoise.

^ Mém. de la Société de l'histoire de Paris, t. X, p. 179, 180.

* Voulez- vous connaître comment se pratique cette fraude singulière? Le locateur consent, au profit du locataire, une procuration ad resignandum et semble ainsi lui transmettre la propriété de sa charge ; mais de sa part, ce dernier fait un billet par lequel il s'oblige de rendre la charge dès l'instant que les privilèges lui seront acquis; on convient aussi que les gages de l'office demeureront au preneur ; le locataire lui donne pouvoir de les toucher et lui paie en outre 15 ou 20,000'. {Procès-

ment honorifique , mais qui donne en matière d'impôts des immunités qui retombent sur les autres membres du tiers état.

Si l'on pourchasse, à certaines époques, ceux qui usurpent la noblesse, il arrive aussi qu'on engage à l'acheter. Henri IV met en vente 1 ,000 lettres de noblesse, au porteur ou en blanc, comme on disait. En 1696, on en offre à 6,000^ Il y eut même des nobles malgré eux. Un riche marchand de Normandie fut forcé, en 1577, d'accepter des lettres de noblesse ^ Jusqu'à la Révolution, tout roturier opulent devint noble ; la plupart des fils de partisans et de financiers sont titrés'-. Le désir de s'ennoblir est un des travers que la comédie se pi ait le plus à tourner en ridicule. Voyez les Bourgeoises de qualité et le Chevalier à la mode de Dancourt, Y École des bourgeois ded'Allainval, et bien d'autres, sans compter l'immortel Bourgeois gentilhomme. Mais le ridicule a-t-il jamais redressé les travers, surtout lorsque ces travers sont avantageux pour ceux qui en sont atteints? Scarron dit : « Tout le monde se marquise de soi-même, c'est-à-dire de son chef 3. » Ces marquisats-là finissaient souvent par se faire accepter comme les plus authentiques. L'argent

vej'balde l'assemblée du département de Clermont-Fevrand tenue en octobre 1788, Rapport sur les privilèges, p. 192 à 196.)

^ Franklin, Mém. de la Société de Vhistoire de Paris, X, 15.

2 D'Avenel, t. I, p. 115; t. II, p. 110.

^ Le Roman comique, chap. ix.

aplanit tout. « On achète facilement de la qualité avec de l'argent, dit un personnage de Dancourt •, mais la naissance ne donne pas toujours du bien. » Le bourgeois sent la valeur que donne l'argent; il s'en vante, et lorsque, dans le Glorieux de Destouches, le chevalier de Tufière a étalé tous ses titres, son futur beau-père, le bourgeois Lisimon se dit fièrement « seigneur suzerain d'un million d'écus ». Tufière s'indigne. Il s'écrie : « L'argent est-il un titre? » Et Lisimon de lui répondre :

Plus brillant que les tiens, et j'ai dans mon pupitre Des billets au porteur dont je fais plus de cas Que de vieux parchemins, nourriture des rats.

Ce qui n'empêche pas Lisimon d'être en marché pour acheter un marquisat qu'il destine à son fils-.

L'acquisition des charges de magistrature créait aussi une sorte de corps intermédiaire, qui se regardait comme au-dessus de la bourgeoisie, qui avait quelques-uns des droits de la noblesse, mais que la noblesse reniait quand elle ne s'alliait pas avec lui. « Le noble de province, disait La Bruyère, inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même, souvent sans toit, sans habit et sans aucun mérite , répète dix fois par jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de bourgeoisie ^. » Le magistrat

^ Le Chevalier à la mode, 1637, act. I, se. i. ' Le Glorieux, 1732, act. V, se. v.

•^ Caractères, t. II, p. 61.

souvent aimait mieux être le premier de la bourgeoisie que le dernier de la noblesse; mais ce qui est certain, c'est qu'il apportait dans l'exercice du pouvoir, dans les sphères élevées, les mœurs, les vertus et les traditions bourgeoises. Il sert pour ainsi dire de trait d'union entre la cour et la ville, même entre la province et la capitale. Il est un des rouages de la centralisation et du nivellement entre les classes.

Les distinctions subsistent de droit au dix-huitième siècle ; de fait, elles s'efFacent partout. La province diffère moins de Paris sous Louis XVI que sous Louis XIV. Alors on n'en raille pas seulement la bourgeoisie, mais la noblesse : M. de Pourceaugnac, M""® d'Escarbagnas, ne sont pas ménagés. Scarron traite les provinciaux de nation incommode, de grands parleurs, dont quelques-uns sont très impertinents *. « Il n'y a guère de bien à dire de la province, dit un jurisconsulte qui s'est piqué d'être le continuateur de La Bruyère ; les climats éloignés de la cour ne produisent ni la justesse de l'esprit ni la politesse des mœurs-. » En vain, plusieurs protestent; en vain, un bourgeois de Reims traitera les Parisiens de badauds et dira : « Un Parisien naturel, qui n'a pas d'autre nourriture, est le plus sot de tous les peuples et pro-

1 Le Roman comique, chap. viii.

^ Le Théophraste moderne ou nouveaux caractères sur les mœurs (par Brillon), 1700, p. 204.

vinces du royaume ' ; » en vain l'on dira, comme Thomas du Fossé : « Que les Parisiens soient persuadés qu'il y a partout de la piété et de l'esprit et que l'on trouve souvent dans les provinces ce qui devrait faire honte à la première ville du royaume - ; » en vain l'on reconnaîtra, comme Bernis, qu'on peut vivre ailleurs qu'à Paris : « Je trouvai dans cette province, dit-il en parlant de l'Auvergne, des gens d'un esprit solide et quelquefois des gens aimables"^. » Duclos en était encore à s'écrier : « Quelle opposition de mœurs entre la capitale et les provinces? Il y en a autant que d'un peuple à un autre. Ceux qui vivent à cent lieues de la capitale, en sont à un siècle pour la façon de parler et d'agir. » Certes, il y a toujours eu des différences de mœurs et d'usage; les mœurs ne sont pas les mêmes à Limoges et à Nevers qu'à la cour; les manières sont plus guindées et moins aisées dans les petites villes qu'à Paris. Mais il se produit de plus en plus un grand va et vient entre la capitale et les provinces. Aller briller à Paris et se faire honneur de ses écus, « c'est le grand projet des gens de province et le but de leur ambition^. « Il n'est pas de bour-

1 O. Coquaull, Mémoires, t. II, p. 492.

2 Thomas du Fossé, Mémoires, t. IV, \\ 10. ^ Mémoires, t. I, p 74.

4 Mme Dijnoyer, Lettres historiques ei galantes, éd. 1757, t. V, p. 185. — Les fils des magistrats de province qui s'enrichissent vont le plus souvent se fixer à Paris, où ils achètent des charges dans les cours supérieurs. Je citerai à Troyes les Mole, les Boucherai, les Pilhou, les Per-

geois bien posé qui n'aille à Paris ^ , au moins une fois dans sa vie, pour son plaisir, son instruction ou ses alTaires, et n'en rapporte quelque peu les usages. Non seulement les différences s'atténuent entre les diverses parties d'une même nation, mais entre les principaux peuples de l'Europe. Rousseau remarque qu'ils ont de plus en plus les mêmes passions, les mêmes mœurs 2. En ce qui concerne notre pays, la Harpe le reconnaîtra formellement en disant : « Ceux qui ont voyagé en France de 1760 à 1780 ont pu voir que cette différence était devenue presque insensible dans les grandes villes au moment de la Révolution. » Il attribue ce résultat à la facilité des communications, à la multiplication des spectacles, à la circulation des esprits, à la foule des journaux. « L'esprit français, ajoute-t-il, était à peu près dans le même moule au moment de la Révolution. »

Ce moule, c'était en grande partie la bourgeoisie, qui l'avait préparé, par ses écrivains, comme par les magistrats et les admistrateurs qui sortaient de son sein. Elle n'a pu enlever à la noblesse ses titres, son prestige et son éclat; mais elle lui a enlevé son au-

ricard, les Chavaudon. — L. de Loniénie, Beaumarchais et son temps, t. I, p. 54.

1 Voir, entre autres, sous le titre Vie parisienne sous Louis XVI (Paris, 1882), le récit d'un voyage à Paris de trois jeunes bourgeois de Lorraine, en 1787.

^ Gouvernement de la Pologne, 1772. — Sorel, L'Europe et la Révolution, \>. 153.

torité réelle ; elle a pénétré clans l'État, et elle en occupe toutes les avenues. Depuis Louis XÏV, ce sont les intendants, les commis, les magistrats qui gouvernent la France. A la noblesse, les charges de parade, les emplois militaires ; derrière elle la bourgeoisie dirige à peu près tout ; elle écrit, elle ordonne, elle paie, elle reçoit; elle est comme l'intendant dans la maison d'un grand seigneur, qui s'est laissé persuader qu'il était au-dessous de sa dignité de s'occuper de ses affaires. La Bruyère le remarque très justement : « Pendant que les grands ne font rien, dit-il, des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors du royaume, étudient le gouvernement, savent le fort et le faible de tout un état, songent à se mieux placer, se placent, s'élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. Les grands , qui les dédaignaient, les révèrent; heureux, s'ils deviennent leurs gendres I » Depuis Colbert, ce sont les bourgeois qui mènent l'État. Il y eut bien quelques réactions, comme celle qui suivit la mort de Louis XIV, comme les ministères des ducs de Bourbon et de Choiseul ; mais prenez la liste des contrôleurs généraux des finances, dont le ministère était le plus important, combien de nom de haute et même de petite bourgeoisie ! A côté de noms appartenant à des familles parlementaires, comme les Le Peletier, les Joly de Fleury, lesMachault,netrouve-t-on pasOrry, le petit-fils d'un libraire, Moreau de Séchelles, le fils d'un drapier,

Boullongne, le fils d'un peintre, Silhouette, le fils d'un petit fonctionnaire de province, Laverdy, le fils d'un avocat, Peirenc de Moras, le fils d'un financier, qui avait commencé par être garçon perruquier. Prenez la liste des intendants, de ces intendants qui font perdre tout sang-froid aux défenseurs des prérogatives de la noblesse, à Saint-Simon comme à Boulainvilliers ; ils appartiennent aux diverses branches de la magistrature , et Saint-Simon comme Boulainvilliers les déteste, parce qu'ils représentent la prédominence de , la bourgeoisie sur la noblesse, de la robe sur l'épée. Il faut bien , qu'à l'imitation des nobles de cour, les nobles de province se résignent à voir toute l'autorité entre les mains des magistrats, de souche et souvent d'esprit bourgeois. 11 reste l'armée aux gentilshommes. Mais quel rôle politique a joué l'armée depuis la Fronde? Est-il un seul maréchal de France qui soit devenu ministre dirigeant, si ce n'est ministre de la guerre? A chaque instant, le gentilhomme a besoin de l'homme de loi, du commis, de l'intendant ; il appellera ce dernier monseigneur, tout en s'irritant de voir que son autorité propre diminue dans sa seigneurie comme ailleurs. Il sait que la moindre recommandation du moindre petit commis de bureau l'emportera sur celle du premier prince du sang i, et que « le plus grand seigneur, comme

1 ]yime Dunoyer, Lettres historiques et galantes, t. I, p. 363

LES PR0GRP:S de la JiOURGEOISIE. 383

récrit Saint-Simon, dépend, en mille façons différentes, du plus vil roturier. »

Ce flot montant de la bourgeoisie inquiète la noblesse, qui voit son autorité diminuer en même temps que sa richesse. Elle essaie de s'opposer à ses progrès; elle veut maintenir ses propres prérogatives ; elle suggère , pour se défendre , des expédients qui irritent ses rivaux, sans les abattre. Les grades de l'armée avaient toujours été accessibles aux roturiers; à la veille de 1789, un ministre de la guerre mal avisé, le maréchal de Ségur, veut en faire Tapanage exclusif des nobles. 11 faut bien réserver dés places à la noblesse pauvre ! Les charges de maîtres des requêtes même, où tant de bourgeois s'étaient distingués, ne leur sont plus ouvertes. Certaines cours souveraines se ferment aux roturiers. Les fils de bourgeois, qui les composent, ont pris toute la morgue de leur récente noblesse et ne veulent plus avoir que des nobles pour collègues ^ Ces prétentions, ces barrières, élevées par une aristocratie sur le déclin, témoignages de sa faiblesse plutôt que de sa force, exaspèrent les bourgeois. Ils s'étonnent de ces mesures vexatoires, contraires aux traditions comme à la justice, et ne comprennent pas comment des obstacles de ce genre peuvent leur être opposés au moment où jamais ils n'avaient senti plus fortement les progrès

* Marquis de Bouille, Mémoires, 1822, p. 22, 23.

de leur influence, de leur autorité et de leur richesse. On avait beau leur fermer quelques portes, ils étaient dans la place ; ils étaient les maîtres dans les administrations et dans les tribunaux, et leur esprit, s'infiltrant même dans les rangs de l'armée, allait y répandre, au moment décisif, l'hésitation, le raisonnement et l'insubordination.

L'esprit bourgeois a pénétré partout, dans les mœurs, dans l'art, dans la littérature , comme dans l'État. A la cour même, la majesté royale semble s'amoindrir ; aux grands appartements où régnait la grande étiquette , Louis XV préférera ses petits salons. Louis XVI a toutes les vertus bourgeoises; la reine cherchera une vie relativement plus simple dans un cercle plus intime. L'art lui-même n'est-il pas descendu des hauteurs religieuses, mythologiques et héroïques? A Lesueur, à Poussin, à Le Brun, à Jouvenet succèdent Watteau , Lancret, Vernet, Greuze, Chardin. Le théâtre, qui ne s'attendrissait que sur les malheurs des princes et des grands, veut bien s'apitoyer, avec Diderot, avec Mercier, avec Beaumarchais, sur les infortunes des bourgeois. L'opéracomique prend de plus en plus faveur à côté de l'opéra. Dans les lettres, mêmes changements. L'enseignement lui-même est moins scolastique, moins spécial ; le latin, battu en brèche, laisse une plus large place à l'étude du français et des sciences. 11 n'est plus question depuis longtemps des chansons de gestes

et des romans de chevalerie. La littérature est de moins en moins épique ; elle est moins raffinée et plus réelle ; elle vise moins haut et ne touche pas moins juste ; elle critique ou s'attendrit plutôt qu'elle n'exalte, et sous ce rapport, elle est bien bourgeoise. Voltaire, qui parle de tout, disserte sur tout, loue tout et dénigre tout, saisit l'esprit bourgeois par tous ses côtés, l'éveille et souvent le dirige. Rousseau Fentraine, en faisant vibrer chez lui les cordes du sentiment. Les doctrines critiques et humanitaires trouvent en lui un écho , parce qu'elles s'adressent à ses instincts et à quelques-unes de ses passions.

La critique et la soumission sont à la fois instinctives chez le bourgeois. Il est frondeur, il est parlementaire, il est janséniste sans cesser d'être attaché à sa religion et à son roi. C'est un singulier mélange d'indépendance et de fidélité. Un avocat philosophe, comme Grosley, esprit libre , s'il en fut, admirateur de la constitution libérale de l'Angleterre , se trouve mal en apprenant l'attentat de Damiens. — Je me suis plaint du despotisme mis en loi par les ministères, dit l'annaliste Regnauld, mais j'ai sans cesse respecté le roi et l'autorité royale. — Un autre parlementaire, qui a laissé aussi des mémoires manuscrits, parlera de même ^ Le bourgeois, admis au dixhuitième siècle dans une proportion plus restreinte à

* Aubeiiin, L'Esprit public au dix-huitième siècle, p. 413.

la gestion des affaires municipales, s'occupe des affaires des princes de l'Europe, disserte à perte de vue sur la paix et la guerre , la police et l'administration , les bruits de la cour et de la ville , et ce n'est pas toujours pour admirer. Surtout à la veille de la Révolution, il gémit des abus, il crie au despotisme ministériel, à l'arbitraire des intendants. Ce vieux levain frondeur, qui était comprimé sous Louis XIV, alors que le bourgeois dont parle Boileau veut à huis clos « corriger la police et réformer l'État ^ » , ce vieil instinct d'indépendance éclate tout à coup, lorsqu'on l'invite à se manifester dans les cahiers de 1789. N'y avait-il pas chez le bourgeois d'autrefois quelque chose de ses pères, quelque chose de gaulois et de franc , dans la franchise de son langage comme dans la liberté native de ses sentiments?

Libre, l'est-il ou croit-il l'être? Le sentiment de la liberté est aifaire d'appréciation; il diffère selon les temps et les caractères. Il n'a pas sans doute la liberté politique, qui est la première de toutes, mais qui n'a de valeur réelle que si elle est la garantie de toutes les autres. Mais la liberté civile, journalière, pratique, ne l'a-t-il pas? Les lettres de cachet ne sont faites pour lui que s'il devient un sujet de scandale, et de pareils cas sont assez rares dans sa classe. Il a plus de libertés civiles qu'aujourd'hui; puisque chef res-

1 Satire III.

pecté dans sa famille, maître dans sa maison, il possède la liberté de tester; la liberté de conscience, que lui a ravie Louis XIV, lui est restituée sous Louis XVI. Soumis aux lois et protégé par elles, il ne souffre pas de l'oppression des grands; l'administration lui est plutôt favorable qu'hostile. Il n'est astreint ni à l'obligation de l'école, ni à la servitude de la caserne. Depuis sa naissance jusqu'à sa mort, il est absolument maître de sa vie et de son temps. Fonctionnaire, il a une indépendance réelle , que ne connaissent plus les fonctionnaires de notre temps ; propriétaire de sa charge, il est libre de juger et d'agir selon sa conscience. On connaît l'histoire des parlements, et l'on sait que les coups les plus forts portés contre le pouvoir royal furent donnés par ceux qui rendaient la ustice en son nom.

IL faut cependant faire une distinction entre le bourgeois des grandes villes et celui des petites villes et des bourgs. Le premier a de nombreux privilèges, exemptions et prérogatives^^ quelquefois même il se qualifie de noble, comme à Perpignan et à Périgueux. Mais le second, s'il n'est pas pourvu d'un office honorifique, est soumis aux charges qui pèsent sur la portion la plus nombreuse du tiers état. S'il est assujetti à la taille, comme la répartition de cet impôt est faite souvent par des hommes moins bien partagés

1 Voir la Ville sous Vancien régime, t. I, p. 26 à 30.

que lui sous le rapport de la fortune, il en résulte qu'il est relativement plus imposé que le laboureur et l'artisan. Or, ce sont les bourgeois des localités non privilégiées qui ont le plus souvent dominé, lors de la rédaction des cahiers en 1789 ; ils avaient les mêmes griefs que les hommes du peuple au milieu desquels ils vivaient, et ils devaient désirer la réforme du régime administratif et financier dont ils subissaient les effets.

Chez eux, c'était l'intérêt qui suscitait les plaintes ; chez les bourgeois privilégiés des grandes villes, c'était l'amour-propre. Ils connaissaient leur valeur, leur influence réelle, et il leur semblait qu'ils n'étaient pas traités selon leur mérite. Lorsque Sieyès, dans une brochure restée célèbre, s'écriait : Qu'est-ce que le tiers état? Tout. — Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien. — Que demandet-il? A devenir quelque chose ; — il faisait une phrase à effet, et l'effet en fut considérable. Mais comme tous les polémistes, il frappait trop fort pour frapper juste. Il n'était pas exact de dire que la bourgeoisie n'étaiî rien dans l'ordre politique, qu'elle n'y était pas même quelque chose. Elle avait toute la réalité du pouvoir, si elle n'en avait ni les apparences, ni les honneurs. Aussi supportait-elle impatiemment les prérogatives d'une autre classe qui ne se justifiaient plus par la supériorité de l'autorité réelle et des services de ceux qui avaient conservé ces prérogatives.

Elle était irritée des impertinences de certains grands seigneurs, de l'outrecuidance de ces gentilshommes qui (( s'étaient donné la peine de naître », et qui regardaient les autres hommes comme n'étant pas « nés ». On savait qu'on traitait de bourgeois tout ce qui était vulgaire, et qu'on n'avait que du dédain pour « les façons de parler bourgeoises ^ » Le mot de bourgeois n'était-il pas un terme de mépris, non seulement dans la bouche des nobles, mais dans celle de leurs valets-? Une grande dame, à qui on conseillera au moment de la Révolution, de se retirer dans une petite ville de province, s'écriera : « Paysanne tant qu'on voudra, bourgeoisejamais^! » C'étaient des coups d'épingle ajoutés à des griefs plus sérieux. De là l'agacement qu'éprouve le bourgeois ; de là son impatience ; de là l'ardeur quelquefois excessive de ses revendications; L'ordre auquel il appartenait était le plus nombreux, le plus laborieux, le plus riche, car la somme de ses richesses dépassait la somme des biens des autres ordres, le plus instruit, sinon le plus intelligent ; il se sentait le mai-

1 Du bon et du mauvais usage dans les manières de s'exprimer. Des façons de parler bourgeoises (par Callières), Lyon, 1736. Il est certain que les bourgeois qui disaient des defluxi07iSfde?> rhumatises, des pilures, comme le rapporte ce livre, parlaient mal ; mais la marquise, qui les critique, avoue qu'elle dit elle-même : Je le Vai, pour je l'ai, et j'ai é-u, pour j'ai eu.

- Hist. comique de Francion.

3 C'*= Beugnot, Mémoires, 1. 1, p. 133.

tre de l'opinion , et aussitôt que les états généraux furent réunis, il fut le maître de la situation y

Désormais, le bourgeois n'a plus à lutter contre la noblesse, qu'il jalousait lorsqu'il ne pouvait pénétrer dans ses rangs; il doit compter avec la fraction la plus nombreuse et la plus infime du tiers état, qu'il dédaignait et qui elle aussi revendique ses droits. Il a parlé d'égalité à ceux qui étaient au-dessus de lui, et ceux qui étaient ses inférieurs lui en parleront à leur tour. Ne semble-t-il pas qu'il ait agi comme le cheval de la fable qui a voulu se venger du cerf? Son auxiliaire est en état de devenir son maître. Devant lui s'ouvre un régime nouveau, où il ne sentira plus légalement de supériorité, mais où il se demandera comment il pourra résister à des revendications dont il a lui-même donné l'exemple.

L'ancien régime, dont il avait précipité la chute, lui avait-il été si défavorable? Ne lui devait-il pas quelques regrets et quelque reconnaissance? Ce régime lui avait permis, au dix-septième et au dix-huitième siècles, de prospérer à l'abri de Tautorité royale; il lui avait permis de développer ses facultés sérieuses et multiples. 11 s'était opéré une transformation notable entre le bourgeois du temps de Henri IV et celui du temps de Louis XVI. Le premier, plus simple, moins délié, non moins riche, mais d'une autre façon , est une individualité municipale importante ; il est armé pour la défense de ses remparts

et même de sa rue; l'esprit local le domine, et bien que les idées générales se répandent déjà facilement dans toute la France, le sentiment de l'esprit de clocher le possède plus encore que celui de la patrie. Le bourgeois du temps de Louis XVI est un homme plus policé, qui compte plus sur le droit que sur la force, qui s'est désarmé depuis longtemps; s'occupant plus des affaires de l'État que de celles de la cité; habitué à plus de luxe, avec des mœurs plus douces et une liberté d'esprit plus grande ; ) se sentant plus protégé par le pouvoir central que ses pères, et formant une classe qui se distinguait plus encore du peuple que de la noblesse. Comme tous les habitants des grandes villes, les bourgeois de ces villes étaient des privilégiés, et grâce à ces privilèges, qui étaient accessibles à l'élite des artisans , ils avaient pu voir grandir incessamment leur industrie, leur richesse et leur importance sociale./ S'ils avaient conscience des progrès accomplis, ils devaient sentir en eux cette sorte de satisfaction qu'inspire le sentiment du succès. Un publiciste moderne a dit que grâce à l'habitude et à la douceur relative des mœurs, « nos pères n'étaient pas très malheureux ^ » A coup sûr, le bourgeois ne l'était pas. Si le bonheur consiste dans la modération, dans un juste équilibre entre le travail et le délassement, il

^ LaboQlaye, De V administration française sous Louis XVI. Revue des cours littéraires, t. IV, p. 350.

semble qu'il était surtout réservé à cette bourgeoisie, dont la médiocrité dorée était l'apanage. Rien de trop, cette devise paraît lui convenir. Elle est de plus en plus en rapport avec l'esprit d'une société, où l'ère des grands élans chevaleresques et religieux est depuis longtemps passée. Dans les classes moyennes, il y a plus de bon sens que d'éclat ; on n'y trouve ni grandes passions, ni grands vices; mais des vertus et des défauts essentiellement tempérés. Pour beaucoup, le bonbeur est comme la santé, qui ne se sent que lorsqu'on en est privé. Or le bourgeois d'autrefois, celui du temps de Louis XIV et de Louis XV, avait la santé de l'esprit comme il avait celle du corps. Il avait la philosophie, parfois même la fierté de sa condition-i. La régularité de sa vie, la fermeté de ses croyances l'entretenaient dans un état de quiétude que ne troublaient ni les fièvres de l'ambition, ni les excès du labeur et du plaisir. Aucun doute ne venait assaillir son esprit. Pour lui, les problèmes religieux et politiques étaient résolus; français, il croyait au roi; chrétien, il croyait en Dieu. Il avait confiance dans la grandeur de son roi comme dans la puissance de son Dieu. En dehors des maux inhérents à la condition de l'homme, il n'en connaît pas de sérieux qui dérivent de sa condition sociale ou

^ Les chroniqueurs bourgeois de Paris,, Hardy et Barbier, paraissent heureux de leur condition. (Auberlin, L Esprit public au dix-huitième siècle, p. 417.)

politique; il jouit des fruits de son travail, de la sécurité, de la considération qui s'attache à l'honnêteté, à la sagesse, à ce que les Anglais appellent la respectabilité. Il envisage sans crainte l'avenir comme le présent.

Et lorsqu'à la veille de la Révolution, des perspectives nouvelles s'ouvrirent devant lui , ce fut pour lui montrer les mirages d'un progrès qu'il croyait devoir être indéfini. Il semblait, comme le dit un contemporain, « qu'on respirât alors dans ce beau pays de France le parfum de la félicité publique ^ . » Le bourgeois entrevoyait soudain devant lui l'idéal d'un état social parfait, fondé sur la justice et la raison; il ne souffrait pas de ce malaise vague, de ces appréhensions de l'avenir, qui sont le souci des classes moyennes dans les démocraties modernes; sachant d'ordinaire borner son ambition dans sa ville natale, dans le cercle de la famille, dans les plaisirs de la société , il vivait , à l'abri d'institutions séculaires, affranchi de lourdes charges publiques, exempt du service militaire qui impose aux générations modernes une servitude qu'on eût alors regardée comme intolérable, rassuré sur le lendemain, confiant dans une vie future, et comptant dans celle-ci sur l'amélioration, sinon de son sort, du moins de celui de ses enfants 2.

Le véritable but de la civilisation et des sociétés

^ Comte Beugnot, Mémoires, t. I, p. 55.

^ Avant la Révolution, il y avait peu d'hommes sortant du peuple,

humaines, et par conséquent l'objectif du progrès, c'est l'accession de tous ou du moins du plus grand nombre à la culture intellectuelle et au bien-être. Dans certaines villes du Midi , la population était divisée en échelles, selon la qualité, la profession et la fortune des chefs de famille. Il en était de même dans la société d'autrefois ; mais il n'était pas défendu de passer d'un échelon inférieur à un échelon supérieur, comme nous le voyons dans l'histoire intime de tant de familles bourgeoises. L'ancien régime a favorisé cette ascension graduelle des classes moyennes, qui se recrutaient incessamment dans le peuple pour se confondre parfois avec la noblesse, et qui devaient arriver peu à peu à conquérir la prépondérance dans l'État comme dans la société. /

Elles ont connu alors les enivrements, les défaillances et les égarements de la toute-puissance . Et cependant, si à l'époque de la Révolution , la France a montré tant de vitalité, si elle s'est relevée avec tant de force et d'élasticité de ses déchirements intestins, ne le devait-elle pas à cette bourgeoisie, qui avait les traditions de sagesse, de science et d'énergie de ses ancêtres? Celle-ci n'avait-elle pas travaillé pendant des siècles, dans l'ombre, à l'abri de ses ateliers, de ses boutiques et de ses études, à conquérir peu à peu

pour arriver au premier rang. C'étaient les familles qui s'élevaient. (Raudot, Annuaire de V Yonne, 1864, p. 89.) Les bourgeois, remarquons-le, étaient déjà sortis du peuple.

LES PROGRES DE LA BOURGEOISIE. 3'.>r»

l'aisance, la considération, l'autorité; patiente, économe, frugale ; frappant sans se lasser au même but ; ébranlant peu à peu les barrières qui limitaient son essor, et finissant par dominer ses maîtres avec toutes les ressources que donnent le nombre, la richesse acquise, l'instruction et l'esprit de conduite ?

Ainsi s'était accomplie la révolution préparée depuis des siècles, où la société du moyen âge, fondée sur la force, avait peu à peu fait place à une société nouvelle, où la richesse jouait un rôle de plus en plus grand. C'était véritablement l'âge d'or qui succédait à l'âge de fer. Voyez, au moyen âge, la persécution qui frappe ceux qui acquièrent l'argent sans acquérir la force; comparez le sort des juifs à cette époque avec leur sort de notre temps. La justice elle-même est entre les mains de ceux qui détiennent la force ; elle n'est pas encore déléguée aux gens de robe, aux juristes, aux bourgeois, qui lentement, mais successivement, finiront par s'en emparer. Cette ascension progressive, incessante et fatale des classes inférieures, c'est en dehors des causes morales , à l'acquisition de l'aisance et de la richesse qu'ils la doivent. Au moyen âge, il est vrai, la force a pour frein et pour correctif la foi, comme de nos jours, on voudrait faire prédominer l'influence de la science sur celle de la richesse ; mais celle-ci n'en est pas moins de plus en plus prépondérante, depuis le seizième siècle, où la plupart des acquéreurs de fiefs ne sont que des bourgeois enrichis.

Cette ricliesse,la Révolution devait en consacrer d une manière absolue la puissance, en attaquant profondément les influences de la naissance et de la religion. L'égalité civile et politique, qu'elle proclamait, ne permettait plus qu'une seule inégalité, l'inégalité sociale, qui consiste surtout dans les différences de la fortune. On a beaucoup reproché à un des hommes les plus éminents de notre temps d'avoir dit à ses électeurs : Enrichissez-vous par le travail. C'est poiu*tant la de\ise pratique de la société nouvelle où Ton fait miroiter aux yeux, non plus les récompenses et les compensations d'un autre monde, mais les jouissances du monde présent ; où Ton voudrait bannir l'idéal et le surnaturel au profit du réel. Mais si la civilisation, où la richesse est le but, comporte plus de douceur et sans doute de lumières que celle qui se base sur la force, elle n'en serait pas moins atteinte d'un vice irrémédiable et menacée dune décadence certaine, si elle ne plaçait pas au-dessus des jouissances matérielles le culte des vérités morales et psychologiques, le respect des grands principes de la religion , de la justice et de la famille, sans lesquels les individus et les peuples ne peuvent ni conserver leur rang ni l'accroître.

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