LA MAITRESSE DE PENSION
Après une tournée d'une quinzaine de jours, ma- J, dame Chappe revint à Molinchart : sa première visite | fut pour mademoiselle Ursule Creton, qui la reçut avec plus de démonstrations d'amitié qu'on ne l'en eût supposée capable; la vieille fille était tellement avide de i renseignements sur sa belle-sœur, que, tous les matins, elle faisait une prière à ses Enfants Jésus de cire pour hciter l'arrivée de la maîtresse de pension. Madame Chappe jeta un peu d'eau sur le feu de cette expansion en se montrant réservée. Dans le premier moment de la découverte de la passion de Julien pour Louise, madam.e Chappe fut tellement heureuse qu'elle en écrivit deux mots à la vieille fille; mais la réflexion lui vint qu'elle s'était trop avancée en donnant par écrit un récit de ses observations.
— J'ai reçu votre lettre, lui dit la vieille fille ; vous êtes bonne d'avoir pensé à moi.
— Il n'y avait rien dans cette lettre de bien intéressant.
— Au contraire, ma chère dame, ce sont les premières preuves ; malheureusement, vous n'en avez pas écrit assez long, et je vous attendais avec une impatience... Comme vous devez avoir à m'en raconter!... Tenez, j'ai là votre petit mot dans ma boîte à ouvrage ; tous les matins, en me réveillant, je le relis... Voyons, dites ce que vous avez découvert. Croyezvous que j'avais raison quand je prêchais mon
frère de ne pas se marier, surtout avec une femme pareille?... J'ai parlé de cette intrigue à mon confesseur, qui a bien voulu m'absoudre de prononcer de telles paroles.
— Ce n'est pas votre faute, raam'selle, dit la maîtresse de pension, si madame Creton est courtisée par le comte de Vorges.
— Je n'ai pas assez lutté, dit la vieille fille, j'aurais dû me faire couper en quatre pour empêcher ce mariage.... Mais je n'y puis rien, c'est fini; déjà mon pauvre frère est montré au doigt dans la ville.
— On le sait donc? demanda madame Chappe avec une certaine inquiétude.
— Tout le monde en parle si ouvertement, que M. l'avocat Quantin s'est cru obligé d'en dire un mot dans son plaidoyer, et que ce jeune muscadin a été, le lendemain, le demander en duel.
— Le comte de Vorges? s'écria madame Chappe.
— Certainement; je connais beaucoup M. l'avocat Quantin. Il me fait l'honneur de m'engager tou^ jours à ses soirées ; je n'y vais pas à cause de mon âge ; ce n'est pas ma place. Dernièrement, il passait dans la rue ; je l'appelle et lui conte l'aiTaire, car je sais qu'il est de bon conseil, et je lui montre votre lettre.
Comment, madame, s'écria la maîtresse de pension, vous lui avez communiqué ma lettre ?
A ce mot de madame^ échappé avec un acccent particulier de la bouche de madame Chappe, la vieille fille regarda la maîtresse de pension avec défiance.
— N'ai-je pas bien fait ? demanda-t-elle.
Depuis que la vieille fille avait parlé de la lettre,madame Chappe, embarrassée, n'écoutait plus madedcmoiselle Creton ; elle ne la regardait pas, son attention semblait portée ailleurs. La maîtresse de peu-
sien était en proie à une idée qui la préoccupait. A peine la vieille fille eut-elle prononcé n'ai-je pas bien fait ? que madame Chappe se précipita sur la boîte à ouvrage, y trouva le billet, s'en saisit et le déchira.
— Non, madame, vous n'avez pas bien fait.
La vieille fille, effrayée de cet acte, regarda l'institutrice avec ces yeux irrités que prennent les chattes quand un animal étranger s'approche de la chaise où elles sont assises. Quoique que cette action se passât subitement, sans bruit et sans parole, et qu'il y eût un silence de quelques minutes, on entendit, sous la chaise de la vieille fille, un grognement sourd de VAmourj qui semblait comprendre qu'on avait attenté à la propriété de sa maîtresse.
— Me direz-vous, madame, ce que cela signifie? sécria la vieille fiUe.
— Cela signifie, s'écria madame Chappe, que vous avez abusé de ma lettre,
— Pourquoi me l'avez-vous envoyée, madame?
— Parce que, madame, je désirais vous prouver le soin que je prends à l'honneur de votre famille, et qu'en montrant cette lettre vous m'avez compromise inutilement.
— Vous, compromise ! s'écria la vieille fille, et en quoi, madame, s'il vous plaîi ?
— Le comte de Vorges, sachant que je vous ai écrit, me retirera sa confiance. Votre belle-sœur n'est pas coupable ; le scandale causé dans la ville viendra aux oreilles de M. Creton du Coche : M. Julien de Vorges quittera le pays et retournera chez sa mère.... Vous voyez donc, madame, que vous avez eu tort de montrer cette lettre à un avocat qui, dites-vous, en a parlé au tribunal*
Il y eut un nouveau temps de silence pendant lequel ,es deux femmes ne se quittaient pas des yeux. Ursule
Creton pesait les paroles de la maîtresse de pension, étudiait ses traits, et cherchait à se rendre compte des motifs qui lui avaient fait déchirer la lettre. Tout d'un coup la figure de la vieille fille se détendit, et elle chercha à parlementer, tout en se tenant sur la défensive.
— Allons, chère madame Chappe, rassurez-vous, dit la vieille fille ; il a été faiblement question de votre lettre à raudience.... J'ai eu tort, je l'avoue. Quel malheur si cette affaire en restait là!... Il faut que mon frère soit puni comme il le mérite. . . Il faut que sa femme le trompe ouvertement, à telles enseignes que cela soit visible^et bien établi pour chacun... Le malheureux, qui sort de sa position, qui néglige ses parents!... Mais êtes-vous sûre que madame Cretoa ne se soit pas encore laissée prendre aux belles paroles du jeune homme?
— Madame Creton partait presque en même temps que moi de Vorges, dit la maîtresse de pension : d'après ce que j'ai pu observer, elle est encore innocente ; je le jurerai.
— Comme cela est fâcheux, reprit la vieille fille. Cependant, ce jeune homme ne quitte pas la ville; il s'est logé en face la maison de mon frère ; c'est scandaleux, chacun le voit.... Ah ! les maris ne savent jamais rien.
— M. Creton l'ignore ?
— Oui, dit la vieille fille; d'après le dire de M. favocat Quantin, il n'a pas paru prendre garde à l'allusion,
-— L'affaire, dit l'institutrice, est moins compromise que je ne le croyais. Vous m'en voudrez d'autant moins , mam'selle, de ma vivacité, qu'en arrivant à Molinchart, j'ai été tracassée par une affaire désagréable.
— Qui peut, chère madame Chappe, vous contrarier de la sorte ?
— J'attendais des fonds d'une personne de Paris, dit la maîtresse de pension; et j'ai un payement important à faire pour le premier terme de mon établissement.
La vieille fille garda le silence.
— Mille francs me tireraient d'embarras pour le moment. Si vous saviez, mam'selle, combien il est difficile d'emprunter dans une ville où on est à peine connue.
Ursule toussa.
— J'aurais mieux fait, dit madame Chappe, de ne pas perdre mon temps chez la comtesse de Vorges, et de m'occuper à faire rentrer mon argent de Paris.
— Si votre pensionnat était payé, répondit la vieille fdle, vous trouveriez facilement de l'argent sur hypothèque.
— Cela est certain, dit madame Chappe, je n'aurais pas besoin de faire connaître mes embarras à des personnes qui se servent de vous, vous font les plus belles offres, et qui, quand il s'agit de rendre un léger service, vous laisse noyer sans vous tendre seulement un fétu de paille.
— Mais, reprit sèchement la vieille fille, vous ne m'avez rien dit sur ce que vous avez observée à la campagne; vous me montrez madame Creton comme un ange de vertu. Il me semble que ce ne sont pas là de brillants résultats.
— Madame, dit l'institutrice en se levant et en rangeant sa chaise, comptez-vous pour rien d'être entrée dans la confidence d'un amoureux et de l'avoir amené à n'agir que par moi ?
— Allons, madame Chappe, vous vous enflammez bien vite 3 mais vous comprenez que mille francs sont une somme énorme pour une pauvre fille comme moi, qui donne le peu qu'elle a en charités ; si vous arriviez
LES BOURGEOIS DE MOLîNCIlART 213
avec un résultat positif, certainement je n'hésiterais pas à vous faire trouver les rniile francs, je me gênerais, s'il le fallait.... Malheureusement, il m'est impossible de vous venir en aide aujourd'hui.... Et à l'avenir j'aurais besoin de bonnes preuves, vous m'entendez bien ?
— Certainement, dit la maîtresse de pension, blessée de cet entretien; j'auraile plaisir de vous revoir, mademoiselle, quand j'aurai des preuves positives.
Madame Chappe sortit irritée, autant contre ellemême que contre la vieille fille. Cette affaire avait été menée avec légèreté ; elle se reprochait surtout sa lettre qui pouvait servir de mèche à l'incendie des propos de province. Quoiqu'elle ne connût pas le procès dans tous ses détails, la maîtresse de pension se disait que Julien avait dû être douloureusement affecté des insinuations de maître Quantin, et qu'en étudiant d'où pouvaient venir ces bruits, le comte remonterait aisément à la source. Si Julien concevait quelques soupçons sur la conduite de madame Chappe, elle venait de se compromettre trop ouvertement en rompant avec mademoiselle Creton.
Le temps qu'elle avait passé à l'amadouer était perdu; désormais la vieille fiille se montrerait défiante vis-à-vis d'une femme qui demandait le prix de ses services avant de les avoir rendus.
Les méchants sont remplis de ces combinaisons embrouillées qui tourmentent leur esprit autant qu'une invention. Tout en se reprochant sa vivacité de parole, qui l'avait entraînée au-delà du but, madame Chappe arriva à sa pension, où elle apprit qu'un jeune homme élégant était venu quelquefois prendre de ses nouvelles. Elle ne douta pas, au signalement donné par la servante, que ce ne fût le comte. Madame Chappe respira plus librement. Julien était venu la veille, donc il ne se doutait de rien.
— A-t-il dit quand il reviendrait?
— Non, madame; mais il a insisté pour connaître votre retour.
— Ah! dit madame Chappe.
— Je lui ai répondu que vous ne pouviez tarder, les classes rouvrant après-demain.
— Très-bien, ma fille, dit la maîtresse de pension, certaine de revoir bientôt Tamoureux.
Ayant donné ses ordres à l'intérieur, madame Chappe repartit aussitôt dans la ville ; la curiosité la poussait à tel point qu'elle voulut faire connaître son retour au comte de Vorges. Il eût été maladroit de le lui faire dire, Tintention de la maîtresse de pension étant de voir arriver Julien chez elle; elle traversa la place du Marché avec une intention marquée, s'arrêtant devant les boutiques qui font face à l'hôtel de la Tête-Noire, afin que le comte pût la remarquer, s'il était chez lui; mais une inspiration la conduisit chez M. Creton du Coche, où sa visite était motivée depuis sa rencontre avec sa femme à la campagne.
La maîtresse de pension fut frappée du changement qui s'était opéré dans la physionomie de la jeune femme; elle était d'une excessive pâleur, ses yeux allongés se noyaient dans des paupières entourées d'un ruban trop noir pour n'être pas maladif. Le sourire était triste et cachait de sourdes amertumes.
— Il me semble que vous êtes changée, depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir à la campagne.
— J'ai eu la fantaisie d'aller un soir au cirque, dit Louise. Le froid m'aura prise... je ne sais... je suis revenue atteinte d'un violent frisson, et, depuis, j'ai peine à me remettre.
Madame Chappe tint, pendant quelque temps, la conversation sur un ton banal, parlant de la température de la montagne, du danger de s'exposer aux
fraîcheurs du soir, questionnant Louise sur la santé de son mari. Puis, elle aborda la grande question en prenant un détour.
— y a-t-il longtemps que \ous n'avez yu madame la comtesse de Vorges ?
Louise répondit que, depuis sa rencontre au château avec madame Chappe, elle n'avait pas eu cet honneur.
— Nous allons la voir incessamment, dit la maîtresse de pension, car il est présumable qu'elle amènera elle-même sa chère Élisa.
— Je ne sais, madame, dit Louise, qui répondit avec réserve aussitôt que le nom de la comtesse fut prononcé.
Monsieur son fils a donc eu un procès? demanda madame Chappe.
Louise fit un signe de tête affîrmatif.
— Quel charmant jeune homme! s'écria l'institutrice.
Madame Chappe ne quittait pas Louise des yeux; elle cherchait si la jeune femme avait un secret, et, devant sa figure calme, son inquisition échouait. La maîtresse de pension sentait combien il lui serait difficile d'arracher un mot ayant trait à ce qu'elle avait tant d'intérêt à découvrir.
Il se passe quelquefois des phénomènes si singuliers en amour, que les esprits les plus observateurs se laissent égarer. Un amoureux expansif, qui conte son martyre à ceux qui veulent l'écouter, devient souvent un amant impénétrable. Raillez son martyre, irritez-le, il restera impassible et pourra être pris pour un soupirant, quand il est passé à l'état d'amant heureux. Les femmes, naturellement, sont plus fortes à ces ruses que les hommes: plus on essaye de les étudier, plus il est difficile de connaître Tétat de leur cœur. Il faut, quand on veut arriver à la vérité, \ivre
un certain temps avec les prévenus, et attendre qu'un mot, un regard, une action en apparence insignifiante, vous donnent la clef de leurs cœurs.
Madame Chappe avait avez vécu pour sonder la difficulté de ce rôle de juge d'instruction; aussi détourna-t-elie la conversation en priant Louise de lui raconter les événements qui avaient amené le procès du chevreuil. Louise raconta en peu de mots ce qu'elle avait vu dans sa maison, et les différents incidents qui déterminèrent l'épicier Jajeot à plaider contre le comte ; mais elle ignorait ce qui s'était passé à l'audience.
— Me permettrez-vous, madame, dit la maîtresse de pension, de venir quelquefois vous rendre visite? De toutes les personnes de la ville, vous êtes réellement celle qui me plaît le plus.
Après divers compliments, que Louise reçu avec quelque froideur, la maîtresse de pension prit congé d'elle.
Mais, le lendemain, elle fut dédommagée de son échec auprès de la femme de l'avoué par l'arrivée de Julien, qui portait sur sa figure les traces de violentes émotions.
— Ah ! que les amoureux sont singuliers ! s'écria madame Chappe, qui, avec le comte, prenait un ton de bonhomie. Vous avez la physionomie renversée; que se passe-t-il donc?
— Ce qui m'arrive, madame, dit Julien, depuis que je ne vous ai vue, est plus grave que vous ne le croyez. Louise ne veut plus me recevoir; jugez dans quel état je me trouve, et, si je ne m'étais retenu, je crois que j'aurais commis une imprudence.
Alors Julien conta son arrivée, la nuit, à Molinchart, sa rencontre inattendue sous les fenêtres de madame Creton du Coche, et les fables qu'il avait été obligé d'imaginer.
— Louise, dit-iK, a cru ce que son mari lui a dit; elle est devenue jalouse de la Carolina, quoiqu'elle n'eût d'abord aucun motif. Je suis allé chez elle pour essayer de me justifier ; me doutant qu'elle ne voudrait pas m'entendre , j'avais préparé une lettre, qu'elle a déchirée devant moi, sans la lire. Que pou- Yais-je faire? Chassé de chez elle, n'osant plus me représenter, j'essayai de lui écrire de nouveau ; mais à qui me confier? Dans cette petite ville, tout se sait; en pleine audience, un avocat insolent m'a fait entendre que je troublais le repos d'un ménage. Je vous dirai cela tout à l'heure; maintenant j'arrive au commencement du drame dans lequel je joue un rôle absurde. Un soir, Louise vint au cirque ; ce n'était guère par curiosité, comme vous le pensez, elle ne s'intéressait pas aux exercices des écuyers. Elle y venait par jalousie, elle voulait voir sa prétendue rivale. Je suis allé saluer son mari qui l'accompagnait et elle ne m'a pas dit un mot. Tout à coup la Carolina entre à cheval; comme je prends des leçons d'équitation avec elle, elie a l'habitude de me faire un signe de tête en entrant. Je regardais Louise, je la vois pâlir et prête à se trouver mal. — Qu'avez-vous, madame? lui dis-je; elle ne répond pas. Mais je fus bien plus effrayé quand je vis les sourcils de la CaroHna se froncer et une colère subite s'emparer d'elle; elle jeta un double regard, le premier sur Louise et le second sur moi, qui me firent connaître la vérité que je ne connaissais pas. Dans mon désespoir d'être repoussé par Louise, j'avais eu l'idée de me détacher d'elle en m'attachant à la Carolina; mais cette pensée n'avait fait que luire pour s'éteindre immédiatement. Et il se trouvait que, sans m'en douter, la Carolina était devenue réellement éprise de moi ; je vous dis cela sans amour-propre, les faits de cette soirée sont là malheureusement pour le prouver. Jamais un cheval n'a
été cravaché avec autant de colère que celui que montait récupère ; le pauvre animal supportait, sans le comprendre, la présence de Louise au cirque. A chaque tour que faisait la Carolina, elle me lançait des éclairs de haine que Louise ne pouvait se dissimuler. Elle aussi ne voyait que trop combien la Carolina m'aimait, et elle pouvait croire que je partageais la passion de l'écuyère. Dieu sait ce que j'aurais donné pour n'être pas allé ce soir-là au cirque. Je renonce à vous donner une idée du tournoiement infernal dans lequel la Carolina entraînait son cheval. Les écuyers étaient effrayés; pas un d'eux n'aurait osé s'opposer au galop furieux du cheval, emporté par les coups de cravache et les cris sauvages de cette femme. Louise, tremblante d'émotion, ne savait comment se terminerait cette scène. Hélas ! elle s'est terminée comme je ne le soupçonnais que trop : le cheval fit un faux pas, et la Carolina fut jetée, la tête la première, contre un poteau de bois... Je saute un des premiers dans l'arène, sans me rendre compte si je n'apportais pas une preuve de plus à Louise... On transporte la Carolina évanouie hors du cirque... Comment voulez-vous que j'explique à Louise ces faits ? Elle croit que je Tai trahie, ciuandonnée, les apparences sont contre moi. Est-ce ma faute si la Carolina s'éprend de passion pour moi? J'allais, il est vrai, me promener à la campagne avec elle, à cheval, mais toujours en compagnie de Jonquières, sans me douter des suites de ces promenades innocentes. Dites, madame, que faut-il faire?
— Tout n'est pas perdu, dit madame Chappe ; j'ai vu Louise.
— Vous a-t-elle parlé de moi?
— Non, dit la maîtresse de pension, mais je lui ai parlé de vous.
— Ah! s'écria Julien... Eh bien?
— Elle est désolée,..
— Elle vous l'a dit ?
— Je Fai bien compris. Elle est pâle, maladive... Et vous paraissez heureux? C'est mal, monsieur le comte. 0
— Je souffre, dit Julien, je suis content qu'elle souffre.
— Est-ce que vous ne le saviez pas?
— Comment?... Je vois M. Creton du Coche toujours content de lui-même, qui ne se doute pas des souffrances morales de sa femme.
— C'est fort heureux, dit la maîtresse de pension; il eût été difficile à Louise d'expliquer que la jalousie qu'elle a contre une écuyère la fait souffrir?
— Pauvre femme! s'écria Julien. Il aurait suffi d/un mot pour la tranquiUiser. Elle ne serait pas venue au cirque afin de voir celle qu'elle croit ma maîtresse; la Carolina n'eût pas été jalouse et ne se serait pas blessée... Ah! je voudrais revoir Louise un moment, un seul instant; je donnerais ma fortune pour lui dire que je l'aime encore, que je l'aimerai toujours, et, si elle ne voulait plus me rencontrer, je lui jugerais de ne plus chercher à la revoir.
— Pensez-vous que je vous croie? dit madame Chappe ; en ce moment, votre seul désir est de la voir une seconde, afin de profiter de cette seconde pour lui demander de la revoir le lendemain... Mais vous ne me parlez pas de l'affaire du tribunal ?
- — Que m'importe le tribunal! Dites-moi votre conversation avec Louise : vous ne sauriez croire combien je suis heureux de rencontrer quelqu'un qui lui a parlé. »
Julien regardait madame Chappe avec les mêmes yeux qu'il aurait regardé Louise. Les vieilles qui ont vécu comprennent le charme qu'elles exercent vis-àvis de l'amant quand elles lui parlent de la maîtresse,
vis-à-vis de la maîtresse quand elles lui parlent de l'amant. Ce ne sont plus des vieilles, ce sont des anges consolateurs. Il faut être étranger à toute afTaire amoureuse pour se choquer de la laideur des vieilles, qui servent de trait d'union à la jeunesse et à la beauté. La vieillesse n'existe plus pour les gens qui aiment : ils ne voient qu'un messager céleste qui calme les tourments, amène les réconciliations et dissipe les chagrins.
— Vous a-t-elle permis de retourner la voir ? demanda Julien.
— Certainement.
— Si j'osais vous prier, chère madame... je serais trop heureux...
— Dites ; vous savez, monsieur Julien, combien je m'intéresse à vous.
— Pourriez-vous la revoir demain?
— Demain, déjà? dit la maîtresse de pension.
— Je vous en prie.
— C'est que, reprit madame Chappe, j'ai, pendant quelques jours, à courir la ville pour une affaire d'intérêt qui me tracasse énormément. On est d'une défiance dans ce pays î Je ne sais à qui m'adresser pour réaliser un emprunt de mille francs dont j'ai le plus grand besoin.
— Comment, madame, dit Julien, n'avez-vous pas pensé à moi ? Je croyais vous avoir dit que je donnerais toute ma fortune pourvoir Louise... En rentrant à l'hôtel, je vais immédiatement vous envoyer cette petite somme.
— Non, non, dit madame Chappe, vous êtes trop bon, je n'accepte pas.
— Si vous aviez besoin de quelque somme plus importante, n'hésitez pas à recourir à moi, à l'avenir.
— Comment Louise n*aimerait-elle pas un cœur
si généreux? s'écria madame Chappe. Ah ! eile vous aimera, soyez-en sûr, vous, l'homme le meilleur que j'aie jamais rencontré. J'irai demain, j'irai tous les jours, et je n'aurai de cesse que vous ne l'ayez vue.
— Si je lui écrivais ? dit Julien.
— N'écrivez pas. Il ne faut pas que Louise se doute de notre intelligence, elle ne me recevrait plus ; laissons tomber sa colère. Avant tout, il s'agit d'éloigner l'écuyère.
— Elle est encore trop souffrante pour quitter la ville. Jonquières est allé la voir ; je n'aurai de ses nouvelles qu'en rentrant.
— S'en ira-t-elle sans vous tourmenter?
— Ge n'est pas ma faute si la Carolina s'est attachée à moi, dit Julien;' je n'ai aucunement cherché à lui plaire. Quand elle sera en état de partir, je m'arrangerai de telle sorte qu'elle n'ait pas à me reprocher cet accident. Jonquières a mes instructions.
— Tel que je vous connais, dit madame Chappe, je suis sûre que l'écuyère ne partira pas les mains vides.
— N'est-ce pas tout naturel ? Je suis la cause indirecte de l'accident de cette pauvre fille... Quand vous verrez Louise, n'oubliez pas, madame Chappe, de lui parler de moi.
J'en parlerai avec adresee, ne craignez rien, je lui raconterai vos aventures avec la Carolina sous le jour le plus favorable, et je suis sûre que vous serez pardonné avant d'avoir dit un mot.
— Je pars ce soir pour Yorges, dit Juhen, j'ai reçu une lettre de ma mère qui me prie d'aller chercher ma sœur.
Nous allons donc revoir cette chère enfant?
— Demain, madame, je vous ramènerai Elisa et j'espère avoir de bonnes nouvelles.
222 LES BOURGEOIS DE MOLINGllART
Oui-, bon jeune homme, dit la maîtresse de pension, vous serez heureux, foi de madame Chappe ! »