CATILINAIRES DE PROVINCE
Les tribunaux sont d'une grande ressource pour les provinciaux, qui trouvent dans les débats d'un procès le même intérêt que le peuple de Paris porte à la représentation d'un mélodrame. Aussi, dans les villes qui ne comportent qu'une justice de paix, existe-t-il un public fidèle et assidu à écouter les harangues du commissaire de police. Quand il fut décidé que le tribunal allait juger l'affaire du chevreuil, le bruit s'en répandit dans Molinchart^ et la foule ne manqua pas
de se porter à Taudience. Le nom du comte de Vorges, la curiosité qui s'attachait à ses actes, la publicité qu'il avait donnée à sa liaison avec la Carolina, attirèrent les dames de la ville.
Le célèbre M. Quantin plaidait pour Fépicier Jajeot, et on s'attendait à ûn morceau curieux d'éloquence de cet avocat, cité immédiatement après les sept merveilles du pays. Toutes les fois qu'un avocat de Paris était venu plaider à Molinchart, maître Quantin passait pour avoir triomphé de son adversaire. Il arrivait quelquefois que M. Quantin était écrasé sous un déluge d'épigrammes parisiennes auxquelles il n'avait à opposer qu'un petit dénigrement bourgeois, mais ses concitoyens le voyaient toujours vainqueur^ qu'il gagnât sa cause ou qu'il la perdît.
L'orateur Quantin gouvernait le pays ; on citait ses mots, ses opinions, et quand il passait dans la ville, portant la tête haute, chacun se courbait à moitié, heureux de recevoir un petit signe de tête. Julien avait eu la malheureuse idée, pour satisfaire aux désirs de M. Creton du Coche, de choisir pour avocat maître Grégoire : parmi six avocats de la ville, il était difficile de plus mal s'adresser. Maître Grégoire, par ses plaisanteries et un usage immodéré des calembours, s'était peu à peu aliéné le cœur de la magistrature, et il fallait qu'une cause fût imperdable pour qu'elle triomphât de ce grotesque défenseur.
Julien et Jonquières traversèrent la foule qui encombrait la cour du palais de justice, sans se douter combien l'opinion publique leur était défavorable ; ils ne connaissaient que M. Creton du Coche, Tavocat Grégoire, quelques personnes qui fréquentaient la maison de l'avoué, et croyaient n'avoir à se défendre que d'une simple accusation de dégâts dans la boutique de l'épicier Jajeot; mais le tribunal jugea l'affaire plus importante, et grâce aux intrigues de l'a-
vocat Quantin, qui, par son salon, disposait d'une influence considérable, la petite salle du tribunal civil avait été abandonnée pour la grande salle des assises. Le banc des jurés était rempli des élégantes de Molinchart, qui firent des frais considérables de toilette pour cette solennité.
En entrant dans la salle, Julien, lorgné comme un criminel, se repentit d'avoir laissé aller Taffaire jusqu'au bout ; l'aspect des magistrats lui parut de mauvais augure. Trois juges^ auxquels il n'eût pas pris garde s'il les avait rencontrés dans la rue, lui semblèrent terrifiants dans leurs robes noires, quoique Jonquières plaisantât sur la mine des juges.
Le président avait donné l'ordre aux huissiers de ne faire entrer que dix personnes à la fois, et les curieux, qui s'étouffaient à la porte, montraient le vif intérêt que la ville prenait à ce procès.
L'avocat Quantin entra par la petite porte qui mène à la chambre des délibérations du jury dans les affaires de cours d'assises. Le bonnet en arrière, la bouche dédaigneuse, les larges manches flottant au vent qui semblaient bouffies d'orgueil, d'immenses dossiers sous le bras, un certain remuement qu'il donnait à son corps, produisirent sur l'assemblée ce que le peuple appelle le pjafia, M. Quantin traversa le public la tête haute, avec l'air d'un'triomphateur, envoya des sourires aux dames, et montra aussitôt la familiarité qu'il entretenait avec les juges en allant causer avec le président.
De temps en temps il jetait un coup d'œil moqueur dans la salle, communiquait aux juges certaines observations piquantes, envoyait de petits saluts amicaux à des dames qui le payaient en sourires, et se livrait le poing campé sur la hanche à un balancement de la jambe gauche, destiné à produire de l'effet sur le pubhc.
« Comment appelez-vous cet avocat? demanda Ju^ lien à M. Creton.
— C'est maître Quantin, notre adversaire.
— Il me regarde trop, dit le comte.
En effet, maître Quantin clignait des yeux et cherchait dans la foule ses adversaires. Quoiqu'il connût parfaitement de vue le comte, l'avocat afTectait de ne jamais l'avoir rencontré, et, se l'étant fait désigner par le président du tribunal, il le regardait avec une insistance à la fois provoquante et méprisante, un moyen employé par quelques avocats.
L'épicier Jajeot, assis sur le banc des témoins, avait fait une toilette particulière pour son procès; sa confiance dans la renommée de maître Quantin faisait qu'il relevait la tête, suivant chaque mouvement de son avocat et brûlant d'impatience d'entendre l'huissier donner le signal de l'ouverture de l'audience. M. Janotet, le juge suppléant, n'avait eu garde d'emmener son fils Toto ; mais il se trouvait dans une terrible situation qui f empêchait d'oser regarder quelqu'un de l'assemblée.
M. Janotet, victime à diverses reprises des goguenardises de l'avocat Quantin, s'empressa de lui témoigner une vive admiration qui tenait beaucoup de la crainte, et il ne savait quelle contenance tenir vis-àvis de Julien, avec lequel il avait dîné chez M. Creton du Coche. Il baissait la tête, afin de n'être pas obligé de saluer l'avoué, car en province les relations sont peu étendues, mais quelquefois pleines de telles bassesses.
Le juge suppléant avait eu vent des machinations tramées contre Juhen et, comme M. Creton du Coche était lié avec le comte, il entrait pour ainsi dire dans le nombre des partisans de maître Quantin. Tous ceux qui au tribunal paraissaient s'intéresser en faveur de Julien devenaient les ennemis de Favocat
LES BOÎJÏICtEOÎS DE MOLINCHART
Quantin et pouvaient s'attirer son ressentiment, car il était connu comme une langue qui ne pardonnait jamais.
La foule commençait à s'impatienter d'autant plus légitimement que le tribunal était rassemblé depuis longtemps; mais, après avoir causé avec Tavocat Quantin, le président et les juges s'étaient retirés dans une pièce voisine qui leur sert à s'habiller.
— Le tribunal ! messieurs ! chapeau bas î cria l'huissier.
Alors apparurent lentement le président et les juges, chacun d'eux avec une physionomie particulièrement grave, que les magistrats imaginent plus convenable à l'expression de la loi.
Quand le silence fut rétabli :
— Maître Quantin, dit le président, vous avez la parole.
Le célèbre avocat se leva, salua le tribunal et commença sur un ton qui surprit le public. L'orateur débuta par une sorte d'églogue : il voyait un jeune chevreuil dans les bois, se jouant près d'une fontaine cristalline auprès de sa mère ; tout à coup on entendait au loin les sons du cor. Le chevreuil dressait la tête, sa mère, inquiète, le regardait avec des yeux attendris; puis les aboiements des chiens résonnant dans la forêt; à ces accents cruels le chevreuil frissonnait.
— Nous n'avions pas de chiens, s'écria l'avocat Grégoire.
— Monsieur le président, reprit maître Quantin, si maître Grégoire m'interrompt au début de ma plaidoirie pour me contredire inutilement, je n'ai plus qu'à me retirer.
Il y eut dans la foule des mouvements en faveur de l'avocat Quantin, qui dictèrent au président une
admonestation sévère au malencontreux contradicteur.
— Maître Grégoire, vous avez un système déplorable de défense que vous n'employez pas aujourd'hui pour la première fois ; je vous engage à respecter le discours de votre honorable confrère et à l'imiter quand il écoute plaider un adversaire; autrement le tribunal, qui veut bien pour cette fois n'employer que la réprimande, se verrait obligé d'user de moyens plus rigoureux.
— C'est pourtant Quantin qui m'a appris à interrompre, disait l'avocat Grégoire à Jonquières, mais à lui tout est permis!
Remis du prétendu trouble que lui avait causé l'interruption de son adversaire, maître Quantin reprit sa description champêtre de la forêt, les ébats des deux chevreuils, l'angoisse que leur causait l'approche d'un ennemi dangereux. Tout ce début à la manière de Théocrite fut vivement goûté par le public, étonné d'un faux semblant de poésie champêtre qui sortait d'un crâne couvert d'un bonnet noir.
— Les sons du cor se rapprochent, les aboiements des chiens deviennent plus distincts, le jeune chevreuil effarouché perd tout sentiment filial au point de fuir seul.
Ici l'avocat Quantin fit jouer les cordes de son gosier afin de donner à ses paroles un son mélancoliquement éraillé; il poussa la comédie jusqu'à se passer un mouchoir sur les yeux en parlant du -chagrin de la mère du chevreuil, qui fuyait haletante et s'arrêtant dans sa marche, malgré le danger, pour voir si son fils la suivait.
•En entendant cette narration, quelques dames versèrent des larmes, et l'avocat se rajusta, satisfait de son éloquence. Tout d'un coup maître Quantin passe la main dans sa chevelure, donne un tour furieux à
ses boucles paisibles, et s'écrie : a Des cavaliers s'avancent au galop de leurs chevaux, ils ont soif de butin; se sont des chasseurs, et, faut-il le dire, messieurs, ce sont de jeunes hommes. »
En pariant ainsi, maître Quantin se retournait vers le comte de Jonquières, et semblait les désigner à la vengeance du public. Julien, se voyant Tobjet des regards de toute une salle, fit un effort sur lui-même et releva la tête. Il rencontra alors les yeux de Quantin qui ne le quittaient pas.
— C'est insupportable, dit-il à l'avocat Grégoire.
— Laisser-le aller, dit celui-ci, pendant que maître Quantin faisait une tirade sur les jeunes hommes qui ont des parents, des mères, des sœurs, et qui chassent sans pitié les petits des animaux. Il assaisonnait ces réflexions de citations sur la férocité, toujours en regardant fixement Julien.
— Pardon, monsieur le président, fit le comte en se levant.
— Vous n'avez pas la parole, monsieur.
— L'avocat n'a pas le droit
— Huissier, faites faire silence à monsieur, car, s'il continuait, nous nous verrions avec peine obhgé de le faire expulser de l'audience.
~ Monsieur le président I s'écria l'avocat Grégoire.
— Maître Grégoire, nous vous avertissons pour la dernière fois de ne pas troubler la majesté de l'audience.
Julien haussa les épaules.
— Il est interdit aux personnes présentes dans la salle, dit le président, de faire le moindre signe d'adhésion ou de blâme.
L'avocat Quantin s'était laissé tomber sur son banc comme brisé par l'émotion. Plein de pitié pour la conduite scandaleuse de ses adversaires, il levait les bras au ciel, regardait les juges et semblait leur
dire; « Pardonnez à ces malheureux! » Il se releva.
— Il est difficile, dit-il, messieurs, de reprendre le fil de mon discours àTendroit où on a voulu le casser. Je veux bien croire que des personnes qui ne connaissent pas à fond les lois de la société, puisqu'elles passent leurs temps dans les bois, occupées à des exercices sanguinaires, je veux bien croire que ces personnes ne m'ont pas interrompu à dessein; autrement, je me mettrais sous la protection du tribunal, qui ne m'a jamais fait défaut; mais, fort de la bienveillance du magistrat éclairé qui préside à ces débats, j'espère que ma parole sera libre et que je pourrai parler sans crainte des menaces qui, quoique partie de l'œil, semblent s'attaquer aux paroles qui dorment encore dans ma poitrine, et qui sortiront, soyez-en convaincus, messieurs, malgré l'irritation qu'elles peuvent causer.
Après cette phrase éloquente , l'avocat Quantin dépeignit les moissons ravagées, les champs nouvel lement ensemencés trépignés, les légumes, espoir des pauvres jardiniers, foulés sous les pieds des chevaux, les barrières renversées, la course éperdue du chevreuil à travers bois et prairies, et dans le lointain le bruit des chevaux, le son du cuivre et l'aboiement des molosses.
Depuis que l'avocat Grégoire avait nié que ses clients eussent des chiens, maître Quantin les avait remplacés par d'énormes molosses. L'avocat suivait le chevreuil à la piste et traçait un plan fabuleux de son parcours; il lui faisait traverser des enclos, des vergers, de jeunes plantations dont il ne restait plus de vestiges après son passage. Selon lui, le dégât dans la campagne avait dû être d'une centaine de mille francs; de Julien et de Jonquières,il faisait une avantgarde de soldats déprédateurs. Au pied de la montagne, maître Quantin s'arrêta : il avait tellement couru
a\ec le chevreuil que la sueur perlait sur son front.
« Qu'est-ce que ce clocher qui s'élance dans les airs? s'écria-t-il quand il se fut remis de ses fatigues. C'est le clocher d'un chef-lieu, d'une ville libre; entendez-vous, messieurs, d'une ville libre. Nous ne sommes plus au temps où la noblesse taillait à corvée et à merci les cerfs de la province ; chaque citoyen aujourd'hui est inviolable, sa demeure est sacrée, sa femme et ses enfants sont sous la protection de l'État. Le chevreuil gravit la montagne; il a vu le clocher au loin, il a flairé qu'il y avait là une ville libre. Mais les chasseurs ne respectent ni domiciles de citoyens, ni leurs champs, ni la famille, ni la tranquillité domestique.
« Allez leur parler de l'affranchissement des com= munes, ils en souriront. (( Ce sont jeux de princes, » a dit la Fontaine. Un digne commerçant de notre cité était tranquillement dans son magasin , occupé à classer des denrées coloniales : tout à coup le chevreuil égaré, poursuivi, haletant, saute par-dessus son comptoir, brise mille objets précieux et délicats, tirés à prix d'or des premiers magasins de Paris. Mon Dieu! nous ne songeons pas à accuser le chevreuil, cette pauvre bête dont la condamna^tion était signée avant le procès, et qui allait payer de son sang le fruit des plaisirs de nos jeunes gentilshommes. »
Là-dessus, l'avocat Qaantin fit un tableau terrible des dégâts du chevreuil dans la boutique. Les poupées, les animaux, les pohchinelles, les petits violons, les ménages, les soldats de plomb voltigeaient comme emportés par une trombe, et sur leurs corps tombaient des grêles de bonbons, de dragées, de sucreries de toute sorte. Après la grêle venait une pluie de parfait-amour, de liqueur des braves, de ratafia qui formait des flots gras et épais dans la boutique. La foudre tombant dans le magasin de l'épicier Jajeot n'eût pas
produit des désastres comparables à ceux qu'énumérait l'avocat Quantin. Il avait surtout une façon de prononcer le mot jouet, qu'il appelait joa, qui répandait encore plus de tristesse sur son récit.
— De véritables gentilshommes, de Tancienne race, disait-il, auraient offert le double du prix des joas fracassés. Point. La noblesse moderne, messieurs, semble avoir hérité des vices de ses aïeux, sans en avoir les qualités. Le tribunal comptera-t-il pour rien le trouble qui s'est emparé de Tesprit de M. Jajeot en voyant les joas livrés au piétinements d'une foule cruelle? Et cependant, il ne réclame rien pour le bouleversement de ses sens, qui ont occasionné des visites de médecin. J'ai ici une consultation de notre célèbre docteur Dufour, à la date du 12 juillet, le lendemain de l'événement. Ou y lit : Langue épaisse et blanchâtre par suite d'émotion, pouls à pulsations trop rapprochées. Garder la chambre un jour et se préserver de toute émotion, pendant que le malade prendra à petites gorgées une demi-once d'huile de ricin.
(( Voici mon client, messieurs, vous le connaissez tous: il est là derrière moi, à l'audience. Jajeot, levez-vous? Il n'a jamais élé malade de sa vie, messieurs; il a une vie tranquille. De bonne foi, croyezvous, messieurs, que M. Jajeot ait pris de l'huile de ricin par distraction? Je vous le demande ce corps gras et huileux, d'une couleur repoussante, d'une odeur nauséabonde, n'est pas destiné à entrer dans l'économie d'un homme plein de santé.
« Il a fallu un violent bouleversement pour que le docteur l'ait ordonné; il y a donc eu incapacité de travail d'un jour, les intérêts de mon client en ont souffert. Ce fait est à joindre au nombreux joas cassés, dont la perte ne peut se réparer que par des dommages-intérêts. Nous demandons à messieurs de la cour dix mille francs de dommages-intérêts, outre
l'estimation des dégâts, et, confiants dans îa justice, nous attendons avec t llité leur décision, certains qu'ils ne laisseront pas notre ville troublée par des étrangers. »
Maître Quantin, pendant cette dernière pi^rase, fit voler au vent ses longues manches gonflées d'orages, et, ayant lancé un dernier coup d'œil provocateur au comte de Vorges, il s'assit sur son banc, pendant qu'un murmure enthousiaste éclatait parmi les assistants.
— Messieurs!... s'écria maître Grégoire.
— Pardon, monsieur, dit le président, nous suspendons l'audience pendant cinq minutes, alin de permettre à maître Quantin de se reposer des fatigues de son beau discours.
— L'affaire tourne mal contre nous, dit Grégoire à Juhen; le président a quaUfié de beau le discours de maître Quantin; il est presqu'inutile de plaider; je vais parler pour ne rien dire.
— Comment ! dit Julien, vous abandonnez l'affaire ? Oubliez-vous que ce Quantin nous a insultés à plusieurs reprises, et que je lui répondrai en public plutôt que de nous laisser traiter, mon cousin et moi, comme il l'a fait?
— Je ne demande qu'à parler, dit l'avocat Grégoire ; seulement, préparez-vous à payer de forts dommagesintérêts.
— Que m'importent les dommages-intérêts? s'écria le comte; ayez soin seulement d'expliquer au tribunal la note exagérée que l'épicier voulait nous faire payer.
— Je suis allé dans sa boutique, dit Jonquières ; il a été fort embarrassé de me montrer ces dégâts dont on fait tant de bruit.
— Je suis à peu près certain, dit M, Creton du Coche, d'avoir vu, le lendemain, mon voisin [Jageot
dans sa boutique comme de coutume; il n'aurait donc pas pris médecine Au surplus, on peut le demander à Faglain, qui sait tout ce qui se passe; sa fenêtre donne dans la cour de l'épicier.
Faglain, qui était dans l'enceinte, et qui n'avait pas assez de ses deux oreilles pour suivre les débats, accourut à un signe.
— Savez-vous, Faglain, lui demanda l'avoué, si réellement Jajeot a été malade le lendemain de l'affaire du chevreuil.
— Du tout, dit Faglain. Mais l'épicier est malin; il a envoyé chercher son médecin et s'est fait faire une ordonnance dont il ne s'est pas servi. Je suis allé chez lui par curiosité pour voir le remue-ménage, et je l'ai trouvé en train de déjeuner à neuf heures du matin..
— Bon! dit maître Grégoire... et vous en déposeriez?...
— Comme il vous plaira, dit Faglain.
— Messieurs, dit l'huissier, silence! les débats sont ouverts.
L'avocat Grégoire se leva et dit :
— Messieurs, j'avoue que le plaidoyer de mon adversaire est fort beau, comme l'a dit l'honorable président qui gouverne ces débats avec tant d'impartialité; de plus, je le trouve touchant. L'histoire de cette chevreuil mère m'a fortement ému; mais personne n'a vu la mère du chevreuil, pas plus maître Quantin que mon féroce client, M. Juhen de Yorges, ce chasseur impitoyable. La mère du chevreuil aura sans doute été dévorée par ce fameux chien invisible qui a germé dans l'imagination de maître Quantin. Parmi les personnes qui font partie du corps de la magistrature, il est en plus de la moitié qui se livrent à la chasse de la perdrix, du lièvre... Que dis-je?... j'en vois même un sur les bancs du tribunal.
— Maître Grégoire, pas de personnalités!...
— Pardon, monsieur le président; je voulais dire qu'on n'est pas un assassin pour rentrer dans la ville
! avec un carnier contenant des perdrix, comme il est arrivé avant hier à un de nos honorables magis- ; trats.
— Pour la seconde fois, maître Grégoire, je vous avertis que si vous entrez dans des considérations étrangères au sujet, je vous retire la parole! Ici, au palais, les magistrats ne sont plus des hommes.
— La chasse a été en honneur chez tous les peu- ' pies, dit l'avocat, abusant des connaissances historiques puisées le matin dans Y Encijdopédie des gens
! du Monde.
— - De grâce, monsieur Grégoire! fit Julien qui s'impatientait de ces prolégomènes.
— Il est fort heureux que ces messieurs fussent à cheval, mon honorable adversaire aurait pu faire passer dans l'assemblée ces animaux au galop. (L'avocat Grégoire sauta sur son banc en imitant le
! trantran des chevaux.) Je comprends que le chevreuil i ait été effarouché du son du cor (maître Grégoire sonna une petite fanfare), et ce qui a dû le plus lui , faire perdre la tête a été les furieux aboiements de ce I chien, de ce molosse qui n'existait pas. I Pendant que l'avocat s'ingéniait à rendre les aboie- : ments d'un gros chien, maître Quantin se leva, indigné des railleries de son adversaire.
— Messieurs... s'écria-il.
-~ Maître Quantin, dit le président, je comprends votre indignation de voir transformer le banc de la défense en une sorte de tréteaux; mais je saurai veiller à ce que l'art des Démosthènes et des Cicéron ne soit pas remplacé par de basses facéties indignes d'un homme qui porte la toge. Maître Grégoire, le I tribunal vous somme de vous renfermer dans une
plaidoierie plus décente : nous ne sommes pas à la foire, rappelez-vous-le, prenez modèle sur le discours plein de convenance de votre adversaire.
Depuis dix ans, l'avocat plaidait de la sorte, et il était de bronze contre ces aboiements du tribunal.
— Il suffit, monsieur le président; je me renferme désormais dans une discussion prudente des faits, mais je n'ai pas reçu, en naissant, le don de la période, dont a été doué maître Quantin ; je sais que ses phrases ont toujours du nombre, et je ne peux m'empêcher de l'admirer en regrettant de ne pas posséder ses brillantes facultés. J'en reviens donc à l'infortuné chevreuil séparé de sa mère. J'ignorais réellement qu'il eût causé autant de dégâts dans la campagne ; tel que l'a peint maître Quanlin, c'est un véritable ouragan qui sème la désolation dans les champs. Les habitants de nos faubourgs, messieurs, ont clù pousser des cris de rage en voyant leurs moissons ravagées pour le bon plaisir de M. le comte Julien de Vorges et de son cousin, M. de Jonquières; je m'étonne que jusqu'alors ils n'aient pas porté plainte, et qu'ils n'aient pas demandé des dommagesintérêts considérables. Les paysans ne sont cependant pas endurants quand on touche à leurs propriétés; plus d'une fois, à la justice de paix, j'ai défendu des enfants, qui avaient eu le malheur de s'approprier quelques fruits pendants au dehors de la haie, et qui furent d'abord roués de coups par nos paysans, quittes plus tard à être poursuivis de nouveau devant la justice.
.(( En y réfléchissant, messieurs, je juge que ces enclos, ces plantations, ces vergers, ces champs de blé ravagés, sont de la nature de la mère du chevreuil et des fameux molosses. Le cerveau de maître Quantin est fécond : il donne naissance à des animaux, à des bois, à des prés, à des champs. Maître Quentin
est un créateur; il se repose à cette heure, et on ne peut guère le lui reprocher, car il a beaucoup créé. »
— Je ne saurais supporter, monsieur le président, dit maître Quantin, qu'on m'accuse de mensonges.
— Je n'ai pas dit que yous aviez menti, reprit l'avocat Grégoire.
— Vous l'avez fait entendre, monsieur.
— Pardonnez-moi, maître Quantin.
— Maître Grégoire, dit le président, je vous invite encore une fois à quitter ce ton de sarcasme et de personnalité qui fait le plus grand tort à la cause que vous défendez.
— Mon honorable adversaire, reprit l'avocat Grégoire sans s'émouvoir, a parlé de cette ville libre, d'affranchissements des communes, de droits du seigneur, de corvées, de vilains; et il a oubhé de parler de serfs en nous entretenant du malheureux chevreuil... A quoi riment ces belles déclamations ? Est-ce que M. le comte de Vorges, en chassant un chevreuil à une lieue de la ville, pouvait penser que l'animal grimperait la montagne et entrerait dans la boutique d'un épicier? Mais qui a forcé le chevreuil à s'y réfugier? Ce sont justement les citoyens de la ville, nos compatriotes. Les aubergistes de la Tête-Noire, du Soleil-d'Or, de l'Écu et du Griff'on couraient tous après une proie certaine, et ne se demandaient pas si un comte leur envoyait un chevreuil à la broche. M. Julien de Vorges a-t-il poussé le chevreuil dans la boutique de l'épicier Jajeot? Point. Ce sont les habitants d'une ville libre, ne l'oublions pas, messieurs. J'admets qu'il y ait eu quelques dégâts dans une épicerie, nous ne demandions pas mieux que de les payer argent comptant; mais l'épicier s'est fait apothicaire... Oui, monsieur Jajeot, vous avez présenté une note d'apothicaire. Avec son heureuse imagina-
tiolî, maître Quantin a transformé une petite boutique noire, enfumée, où se détaillent du café et de la chicorée, en un splendide bazar parisien... Les fameux joas, qu'on présente comme des prodiges de mécanisme, ces poupées à ressorts, ces polichinelles splendidement habillés, tout cela sort de la fabrication de Notre-Dame de Liesse, où pour quelques francs on a une grosse de tels joas, dit maître Grégoire en prononçant le mot de jouet avec l'accentuation de son adversaire. Il n'y avait pas pour dix francs d'objets cassés.
— Oh ! s'écria M. Jajeot en se levant.
— Silence ! fit l'huissier.
— Quant à la maladie, continua l'avocat, je demande à la cour l'autorisation de faire comparaître M. Faglain, maître-clerc, ici présent, qui pourra donner quelques détails sur l'indisposition de notre adversaire.
— Je m'y oppose, dit maître Quantin. Le témoin n'a pas été présent au début de l'affaire ; ma plaidoirie serait à recommencer.
— Le tribunal, dit le président, ne juge pas à propos d'entendre un témoin que la défense avait caché jusqu'ici.
— M. Faglain, messieurs, est maître-clerc de l'étude de maître Creton du Coche; il doit être connu du tribunal par son assiduité aux séances judiciaires. L'habitude qu'il a des débats montre avec quelle sincérité il eût déposé. Il connaît les peines sévères qui atteignent les faux témoins; il ne peut pas déposer, cela est fâcheux, mais je traduirai ce qu'il aurait pu dire. Le lendemain de la visite du chevreuil à M. Jajeot, il a trouvé celui-ci parfaitement calme, à neuf heures du matin, déjeunant d'un grand appétit. M. Jajeot n'a nullement parlé au maître -clerc Faglain de ce bouleversement général qui le poussait à prendre
de rhuile de ricin I De l'huile de ricin! messieurs; savez-YOUS ce que c'est que de Thuile de ricin! Mon adversaire l'a parfaitement qualifiée de liquide nauséabond et répugnant; on voit par l'horreur de maître Quantin à l'endroit de cette drogue, qu'il l'emploie pour chasser les biles que lui procure un travail assidu.
— Maître Grégoire, s'écria le président, je vous rappelle encore une fois à l'ordre.
— Je comprends, messieurs, qu'un bouleversement de notre être soit très-dangereux ; la colère, la frayeur amènent quelquefois des perturbations qui jettent la bile dans le sang, d'où la jaunisse, indè jaunissa; si le tableau du désastre avait été aussi grand dans la boutique de M. Jageot que maître Quantin l'a peint, M. Jajeot aurait fort bien fait de se purger dès le lendemain matin. Mais l'épicier ne s'est pas purgé, messieurs, nous en avons la preuve par le témoignage de M. Faglain. Que dit-il ? Suivons-le pas à pas dans sa visite à M. Jajeot. M. Jajeot est calme à neuf heures du matin. Est-on calme à pareilie heure quand on a pris de l'huile de ricin, qui exerce une si grande tourmente dans notre pauvre corps? On me dira : M. Jajeot avait bu la drogue de bonne heure. Mettons qu'il l'ait prise à six heures du matin : comment, au bout de trois heures, le calme serait-il revenu? A supposer que l'effet de la médecine fût passé, il en reste des traces, messieurs, sur la physionomie. Il ne se passe pas de révolution intérieure sans que les yeux, le teint, la peau ne changent d'aspect et ne témoignent de révoltes intestinales.
~ Maître Grégoire, dit le président, je vous engage à abréger ces détails révoltants; l'assemblée elle-même vous condamne.
L'avocat, emporté par sa plaidoirie, ne s'apercevait
pas que les clames de la ville se couvraient la figure, pendant que maître Quantin faisait une grimace de dégoût.
— Cependant, messieurs, dit maître Grégoire, on vous a lu une ordonnance du médecin qui, après tout, est aussi explicite que ma plaidoirie. Chacun connaît les propriétés de Thuile de ricin, et généralement on ne s'en sert pas avant d'aller au bal.
— L'ordonnance du médecin, dit le président, est courte et n'entre pas dans des considérations hygiéniques sur lesquelles vous auriez pu glisser avec modération.
— Vous m'avez interrompu, monsieur le président, quand j'allais terminer. Ce que j'ai dit jusqu'alors ne serait pas encore assez probant si je ne vous montrais, après cette purgation, M. Jajeot se mettant à table immédiatement et mangeant d'un grand appétit. Or, messieurs, je veux bien qu'il y ait eu purgatiore. mais alors M. Jajeot ne serait pas ici à cette heure ; il serait dans son lit, malade, peut-être même en terre, car on n'a jamais vu manger de grand appétit après une purgation. Qui ordonne purgation ordonne diète. M. Jajeot n'a pas fait diète, donc il ne s'est pas purgé. Non, monsieur Jajeot, vous ne vous êtes pas purgé.
— Et maintenant, j'arrive à un autre ordre de choses : ayant suffisamment prouvé que si M. Jajeot ne s'est pas purgé, c'est qu'il n'a pas éprouvé cette violente commotion dont nous a parlé maître Quantin; s'il n'a pas éprouvé de violentes commotions, c'est que le désastre dans sa boutique était de peu d'importance : la purgation, la commotion, iront donc rejoindre la mère du chevreuil et les cruels molosses qui, à cette heure peut-être, loin d'une ville libre, continuent à ravager les champs, les bois, les blés, les biens de la terre.
(( M. Jajeot est jusqu'ici le seul plaignant ; c'est lui qui a le plus souffert dans sa santé et dans son commerce ; mais, messieurs, j'ai derrière moi un homme honorable, connu de toute la ville, qui a supporté bien d'autres ravages, et il ne se plaint pas ; bien plus, il est devenu l'ami de mon client, à la suite de l'entrée du chevreuil dans sa maison, et il l'assiste à ces débats, il le patronne pour ainsi dire. Les marmitons, les garçons d'hôtel, les bouchers, se sont introduits à main armée dans sa maison, ils ont troublé le repos d'une jeune femme ; le chevreuil a cassé nombre de bouteilles dans la cave; on a ensanglanté son domicile en tuant l'animal qui s'y était réfugié. M. Creton du Coche n'a rien dit, rien réclamé. Il a vu un simple accident dans le fait du chevreuil ; c'est lui qui devrait réclamer des dommages-intérêts, et vous nous forcez, à notre grand regret, de plaider contre un avide voisin, M. Jageot, épicier, qui se dit lésé dans ses intérêts, et qui nous a apporté un mémoire que messieurs de la cour reconnaîtront exagéré, ridicule, et pour lequel nous leur demandons la justice qu'on leur reconnaît depuis longtemps. »
Si le jugement avait été rendu aussitôt après le discours de maître Grégoire, peut-être eût-il été plus favorable à ses clients; mais il restait à entendre maître Quantin, qui se leva brusquement en demandant à répondre. Le célèbre avocat avait été. blessé du discours de son confrère, et la colère sortait violemment de chacun de ses gestes. Le président, qui sentait que le sentiment public baissait à l'égard de l'épicier Jajeot, autorisa la réponse.
(( Vous avez écouté, messieurs, dit l'avocat Quantin, ce plaidoyer digne d'être prononcé dqns une oflicine de pharmacien; vous avezvu quelle bassesse de moyens ne rougit pas d'employer mon adversaire; je m'en vais le réfuter victorieusement en peu de mots, sans
entrer dans la voie déplorable où il lui a pla d'entraîner Taffaire. Je ne discuterai pas, messieurs, les propriétés de l'huile de ricin, cela est inutile à la cause; j'ai eu l'honneur de vous lire Tordonnance de notre célèbre praticien, le docteur Dufour, qu'on a méchamment cherché à faire un complaisant de M. Jageot.
« La religion de M. Dufour est connue de toute la ville; chacun sait qu'il n'irait pas signer de son nom les symptômes d'une maladie qui n'existerait pas. M. Jajeot, le lendemain du jour où le chevreuil a mis sa boutique au pillage, avait la langue épaisse et blanchâtre, son pouls offrait des pulsations précipitées, le docteur Dufour l'atteste par une ordonnance écrite de sa main; certes, cette attestation vaut bien, je l'imagine, les propos de M. Faglain, qu'on fait tout d'uQ coup intervenir dans les débats. La loi qui, aux assises, fait que chaque témoin est obligé de déclarer s'il est parent ou allié ou au service de l'accusé, peut être appliquée ici, messieurs.
(( M. le comte Julien de Vorges est devenu l'ami de M. Creton du Coche, toute la ville le sait depuis longtemps ; on en parle assez pour qu'il fût inutile à notre adversaire de le certifier et de rendre cette amitié si publique. Nous ne rechercherons pas les causes de cette liaison; la vie privée doit être murée, et quoique les harangues de maître Grégoire nous autorisent à entrer dans cette voie perfide, nous laisserons le comte de Yorges emmener M. Creton du Coche à la campagne et lui procurer de nombreuses distractions ; mais M. Creton du Coche a un maître-clerc qui dépend de lui. On ne peut pas dire que M. Faglain soit à son service, cependant il touche des appointements à l'étude en sa qualité de maître-clerc; il subit les influences de son patron. Si le patron est ami de M. le comte Julien, le maître-clerc n'est-il pas entraîné à se dévouer également à Tami de son patron? C'est ainsi
que M. Faglain, quand même il aurait vu M. Jajeot à la mort, trouverait, sans s'en rendre compte luimême, qu'il a bonne mine, qu'il n'est pas malade et qu'il ne doit pas avoir pris de médecine.
(( La vie est ainsi faite, messieurs, toute d'entraînements. Mais nous sommes assuré que le tribunal ne mettra pas dans la balance de Thémis les propos d'un maître-clerc avec une ordonnance émanée d'un des princes de la science de notre cité. Nos adversaires, messieurs, ne sachant sur quelles raisons s'appuyer, ont tout à coup dénigré le magasin de M. Jajeot et les joas qui l'emplissent. Ils disent que jamais on a vu à la montre que des joas de pacotille, issus de la fabrique de Notre-Dame de Liesse. Voici des factures, messieurs, des meilleures fabriques de Paris; en voici de l'honorable et importante maison de commission d'Eschewailles, en voici de la maison de fabrication Schanne père, rue aux Ours; en voici de la maison Dufourmentelle; elles sont acquittées^ les prix sont en regard, et je prierai messieurs les membres du tribunal de vouloir bien y jeter un coup d'œil. »
L'avocat passa les factures à l'huissier, qui les porta sur le bureau du président.
« Sont-ce là ces joas communs, ces joas à un sou, ces joas à quelques francs la grosse? Je vous le demande, messieurs, de quel côté est la vérité? Nos adversaires ont été trop loin, nuisant à leur propre cause et se blessant comme un enfant qui touche à une arme dont il ignore le maniement... On comprendrait, quoique ceci sente furieusement une cuisinière qui va au marché et qui se débat tant qu'elle peut pour faire sauter l'anse du panier, que nos adversaires, tout nobles qu'ils sont, aient pu se faire tirer l'oreille pour payer. Mon Dieu! on peut être noble sans être généreux, mais nier les dégâts au point de forcer un honnête homme de marchand à vous traîner devant les
LES BOURGEOIS DE MOLINGïïARÎ
tribunaux, apporter deYantla justice des titres de noblesse avec l'espoir qu'ils rendront la défense meilleure, ce sont des moyens d'ancien régime, et les juges d'aujourd'hui ne se laissent plus influencer par de vains titres. Nous n'avons rien laissé d'obscur dans l'accusation ; nous avons songé à tout, à la mauvaise foi de nos adversaires, et nous voulons que chacun, en sortant de cette enceinte, puisse dire hautement : J'ai vu, j'ai touché le déht. Voici les joas, messieurs. »
Là-dessus, maître Quantin sortit de ses longues manches des poupées, des polichinelles, des animaux éventrés, sans tète ni queue, la bourre s'échappant des intestins, les robes déchirées et dans un si pitoyable état, qu'on eût pu croire que ces joujoux avaient été piétinés exprès pour la cause.
(( Qu'en pensez-vous, messieurs?... Examinez-les... Joseph! dit l'avocat à l'huissier, faites passer les joas à messieurs de la cour... Messieurs, je vous en prie, quoique cette action semble indigne de magistrats graves, tirez les fils de ces pantins... rien ne va plus... Rega-rdez attentivement ce lapin qui battait de la caisse par un ingénieux mécanisme dépendant des roues, sur lesquelles il est fixé; le tambour est crevé, une des baguettes est perdue, le mécanisme est entièrement délabré! M. Jajeot l'avait confié à un horloger son voisin; l'horloger a répondu que fart n'y pouvait rien... Et je n'ai apporté que des échantillons des dégradations, messieurs; une majeure partie de la boutique et dans cet état. Nous avons jugé impossible de ramasser les sucreries pilées, les bocaux éventrés, les liqueurs nageant dans le magasin... Croyez- vous, messieurs, que vingt-mille francs soient une somme trop forte pour réparer ces désastres?*.. Non, vous nous trouverez modestes, nous ne forçons pas les chiffres, comme les défenseurs qui demandent des
sommes exhorbitariteSj afm d'en obtenir la moitié. C'est par des dommages intérêts, messieurs, que vous forcerez à reconnaître la loi et les droits des citoyens par ces personnes qui ne respectant rien, troublent l'intérieur des familles et croient tout effacer par de vains titres de noblesse dont ils devraient garder la pureté avec plus de soin. »
— - Je demande la parole, dit maître Grégoire aussitôt que maître Quantin fut assis.
— La cause est entendue, répondit le président du tribunal. Nous rendrons le jugement à huitaine,
— Nous sommes condamnés î dit Grégoire à Julien, qui ne l'écoutait pas, et qui fendit la foule pour s'approcher du banc où maître Quantin recevait des félicitations sur son beau morceau d'éloquence.
— Monsieur, dit Julien à l'avocat, j'ai à vous parler tout à l'heure,
— Tout de suite, monsieur, dit l'avocat effrayé du ton du jeune homme.
— Quand vous sortirez, monsieur, s'il vous plaît... Mais, monsieur, je n!ai pas le temps».. J'ai affaire
à la justice de paix.
— A quelle heure, monsieur, demanda Julien, est-on certain de vous rencontrer chez vous ?
— Je reçois mes clients de dix heures à midi.
— J'irai donc demain, monsieur, chez vous, pour une affaire importante.
L'avocat Quantin était inquiet pendant que Julien lui parlait, et il ne reprit de tranquillité qu'en voyant le comte sortir de la salle d'audience, donnant le bras à son cousin Jonquières, et parlant à M. Creton du Coche.