L.V SOCIÉTÉ RACIMENNE
Depuis quelque temps, Jonquières était aussi tracassé que s'il eût aimé lui-même ; il avait été trouver l'avocat Quantin, afm d'éviter une rencontre entre Julien et l'avocat. Tel qu'il connaissait son ami, et tel que l'avait rendu son amour contrarié, il était facile de prévoir une suite fâcheuse à l'entrevue. Dans n'importe quelle condition, le comte n'avait refusé un duel; mais en présence des rigueurs de Louise, il recherchait avec avidité les occasions dangereuses, et se serait fait tuer sans regrets .
Le lendemain de l'affaire du tribunal, Jonquières se rendit de grand matin chez maître Quantin, et remarqua un agent de poUce qui semblait en faction devant sa maison. L'avocat avait la bravoure qui consiste à insulter un adversaire à l'audience ; mais en dehors du palais il se croyait hors d'atteinte, et ce fut avec un étonnement simulé qu'il reçut Jonquières, car les paroles de Julien, à la fin de l'audience, semblaient lui promettre un visiteur plus redoutable.
— Monsieur, lui dit Jonquières, il vous est échappé dans votre plaidoirie des paroles dont mon cousin désire avoir l'explication.
— Je comprends, monsieur, dit Tavocat, que M. le
comte de Verges ait pu se trouver froissé des attaques que j'ai dirigées contre la noblesse.
— Il ne s'agit pas de noblesse, dit Jonquières.
— Pardonnez-moi, monsieur ; vous comprendrez que je ne pouvais traiter la question sous un autre jour. D'un côté, un épicier, un brave homme, mon client, se trouve lésé ; de l'autre, un jeune homme fort distingué, je me plais à le reconnaître, ne veut pas payer les dégâts commis par lui. Ne fallait-il pas plaider la cause d'un roturier aussi énergiquement que celle d'un noble ?
— Je venais pour une autre affaire, dit Jonquières.
— Vraiment, fit l'avocat feignant de croire qu'on lui proposait une cause à défendre. Trop heureux, monsieur, de défendre vos intérêts ; j'y mettrai l'ardeur que vous m'avez vu déployer dans ma dernière plaidoirie.
— Nous ne nous entendons pas, monsieur, dit Jonquières.
— Le métier d'avocat, continua maître Quantin, est excessivement délicat.
— Oui, monsieur, mais...
— On nous attaque de tous les côtés bien injustement ; nous ne nous faisons pas des amis de nos clients, et nous gardons pour ennemis acharnés ceux que nous avons eu le malheur de faire condamner.
— M. le comte Julien de Vorges m'envoie vous demander rétractation des paroles prononcées par vous en public. M. Quantin, dit Jonquières impatienté des fauts-fuyants de l'avocat.
— Rétracter ma plaidoirie, monsieur, s'écria maître Quantin ; que me demandez-vous là? Puis-je changer les faits? En vérité, songez à l'impossibilité...
L'avocat Quantin ressassa de nouveau les faits de
LES BOURGEOIS tiE MOLINGHART
la cause et essaya d'imposer un nouveau discours à Jonquières.
— Si, monsieur, vous vous obstiniez à soutenir les paroles que tous avez prononcées en plein tribunal, M. le comte de Vorges serait obligé, à son grand regret, de vous envoyer ses témoins.
— De quoi, s'agit-il donc, monsieur? dit Favocat Quantin troublé à mesure que TatTaire prenait une tournure sérieuse,
— Une phrase ambiguë de votre plaidoirie, monsieur, a particulièrement mal sonné aux oreilles de mon cousin; vous donniez à entendre que M. Julien de Vorges troublait la paix des ménages.
— Comment, monsieur, vous vous arrêtez à une semblable phrase qui n'est qu'une formule oratoire ! Le chevreuil ne s'est-il pas introduit chez M. Jajeot, de là chez M. Creton du Coche? N'a-t-il pas dilapidé dans sa folle course le mobilier de ces familles?... Qui est-ce qui poursuivait le chevreuil? M. Julien de Vorges. Quelle en a été la conséquence? Des ménages ont été troublés... Et c'est là ce qui a pu blesser M. le comte î
— N'aviez-vous pas d'autres intentions en appuyant sur cette phrase? dit Jonquières, car vous l'avez dite lentement, sur un ton particulier, et moimême, qui suis étranger à ce débat, j'ai été froissé.
— , Quelle intention? demanda maître Quantin. Jonquières regarda l'avocat en face : la question
l'embarrassait. Il était à peu près certain que maître Quantin avait voulu faire allusion à la passion de Julien pour la femme de l'avoué ; mais il était dangereux de faire intervenir le nom de M. Creton du Coche dans un débat si délicat. C'est à quoi avait songé Jonquières, qui, pour cette raison, supplia Julien de le laisser conduire cette affaire, tant il craignait qu'un duel ne rendit l'histoire publique.
— J'ai voulu, moijsieur, vous épargner une rencontre avec le comte, qui était fort mal disposé pour vous, dit Jonquières. Je me contenterai de cette explication, à une condition : vous voudrez bien me donner par écrit l'explication de votre phrase, qui nous a paru ambiguë.
— Comme il vous plaira, monsieur, dit l'avocat, heureux d'échapper à un duel.
Il se mit aussitôt à son bureau et écrivit à Julien une lettre par laquelle il lui expliquait le sens de sa phrase.
— Maintenant, monsieur, dit Jonquières, prenez garde à votre conduite à l'avenir. Je me fais fort que M. le comte deVorges oubliera votre parole imprudente ; mais songez à ne plus vous occuper des actes de mon ami, car il ne serait pas d'humeur à supporter des méchancetés de petite ville, dont peut dépendre l'honneur d'une personne.
Maître Quantin salua Jonquières jusqu'à terre, et ne respira librement que quand il vit celui ci traverser sa cour.
Quoique Jonquières pensât qn'il était impossible d'arrêter les paroles que l'avocat avait prononcées si perfidement à l'audience, il espéra que sa démarche empêcherait désormais maître Quantin de donner suite à ses insinuations ; mais à peine cette affaire terminée, l'accident arrivé à la Carolina vint mettre de nouveau à contribution le dévouement de Jonquières, qui veilla pendant quatre jours l'écuyère en danger de mort.
Le premier mot de Carolina, en revenant à la vie, fut: Julien ! C'est ce que craignait Jonquières. Il était plus facile de triompher de l'avocat que de l'écuyère, qui, habituée à ne garder aucun ménagement, pouvait poursuivre JuUen de son amour et le forcer de quitter la ville.
226 LES BOURGEOIS BE MOLINCIIxillT
— Julien est parti, dit Jonquières.
— J'irai le retrouver à la campagne, dit Téouyère.
— Il n'est pas à la campagne, reprit Jonquières; il voyage.
— Ah ! s'écria Carolina', pourquoi l'ai-je rencontré!
Et elle fondit en larmes.
— Il va sans doute se marier, dit Jonquières, qui porta de grands coups afin qu'il ne restât plus d'espoir à l'écuyère.
— Se marier? reprit-elle; tant mieux... Il oubliera l'autre... Il l'abandonne comme moi... La pauvre femme doit être bien malheureuse.
— Quelle femme? demanda Jonquières.
— Cette personne qui était à côté de lui au cirque. Je ne sais qui elle est, mais il l'aimait, j'en suis persuadée.
— Détrompez-vous^ mademoiselle, dit Jonquières.
— Les femmes ne se trompent pas ; elle aussi l'aime... J'aurais mieux fait de mourir. Mais votre ami se soucie bien de l'amour d'une Carolina, une écuyère; il a pensé: C'est une femme comme une autre, elle ne vaut pas la peine qu'on fasse attention à elle... Eh bien! monsieur Jonquières, je vous estime, vous ; vous m'avez soignée comme un frère ; promettez-moi de dire à Julien que je ne suis pas celle qu'il croit... Avant lui, je n'avais jamais aimé; je ne ne me doutais pas du bonheur qu'on peut éprouver, des tortures que je ressens, qui sont plus dures que le coup que j'ai reçu à la tète... Quand vous le reverrez, vous lui direz que je n'ai jamais aimé que lui, et que je n'en aimerai pas d'autre... Aussitôt rétablie je ne durerai pas longtemps, dit-elle. Vous entendrez dire qu'il y a quelque part, je ne sais où j'irai, une écuyère intrépide qui fait des choses impossibles. Ce sera moi. Un jour on annoncera qu'elle s'est tuée avec son
cheval... Oui, dit-elle en s*animant, car elle avait la fièvre, je ne veux pas que ma pauvre Betty soit montée par personne après moi ; elle crèvera et moi aussi du même coup.
— Mon enfant, dit Jonquières, ne vous excitez pas, le médecin vous a défendu de parler; écoutez-moi, j'ai des nouvelles à vous donner de Betty, mais , si vous m'interrompez, je serai obligé de vous laisser... J'ai pris soin de votre jument; elle est triste et étonnée de se trouver à Técurie sans sortir.
— Elle m'aime, ma Betty, dit tristement Carolina, ce n'est pas comme Julien,
— - Oui, elle vous aime ; eh bien ! il faut vous rétablir vite pour la revoir.... Et maintenant vous voilà abattue d'avoir parlé ; je vous quitte, tâchez de reposer, je viendrai savoir de vos nouvelles après le dîner. »
En sortant de l'hôtel, Jonquières rencontra Julien, qui se promenait devant la porte.
— J'allais savoir des nouvelles de la CaroUoa, dit Julien.
— Si tu fais une pareille imprudence, je pars....
— Comment va cette pauvre fille?
— Le coup qu'elle s'est donné n'a fait qu'augmenter sa passion; j'ai dit que tu étais parti....
— Pourquoi? demanda le comte.
Parce que demain j'espère que tu seras loin
d'ici.
— Partir demain, moi! s'écria Julien, c'est impossible.
— Il le faut, dit Jonquières.
— Mais je m'attends à revoir Louise^ madame Chappe me le fait espérer.
— Tu verras l'institutrice, tu lui diras que tu t'absentes pour quelques jours, et tu prendras d'autres dispositions.
— Ne sais-tu pas que M. Creton du Coche quitte la
villepour une huitaine? Il va en compagnie de M.Bonneau à un congrès archéologique. Il faut que sa femme m'écoute pendant son absence.
— Tu n'as pas encore assez compromis cette femme, dit Jonquières, et la divulgation de ton secret en plein tribunal ne t'a pas servi de leçon!...
— Je tuerai celai qui oserait dire un mot sur le compte de Louise.
-— Le connaîtras-tu celui qui aura parlé?... Toute la ville est complice; ce n'est pas une bouche qui s'ouvre, ce sont toutes les bouches ; tu veux tuer tout le monde. Quand tu rencontrerais le bavard et que tu le tuerais, — on ne tue pas un bavard, — chacun voudra savoir le motif de cette grosse querelle.... Depuis quelque
temps tu ne vas plus chez M. Creton du Coche Et
tu t'introduirais chez lui pendant son absence, pour que tous les voisins le remarquent ! Le lendemain, Louise serait affichée aux yeux de toute la ville. Il faut t'en aller quelques jours ; la malignité finira par t'oublier; en agissant prudemment, tu reverras Louise sans la compromettre. Tu ne penses pas à la Carolina ; quand sa fièvre aura cessé je la fais partir rejoindre les écuyers; mais, si elle apprend que tu es ici, que je l'ai trompé, jamais elle ne quittera la ville; elle voudra te revoir. Elle a déjà des soupçons sur Louise; ses soupçons se confirmeraient. Avec le caractère que tu lui connais, elle courra chez M. Creton, fera une scène de jalousie.... Il faut tout craindre de cette femme.
— Que faire ? dit Julien.
— Partir.
— Où?
— N'importe où, dit Jonqnières.... Ne me disaistu pas que M. Creton allait à un congrès avec M. Bonneau?
— Oui.
Pars avec lui. S'il reste quelques doutes dans le
public, ils tomberont devant ton départ avec Tavoué, Tu as eu tort de le délaisser depuis l'affaire du tribunal. On peut croire que les insinuations de l'avocat Quantin ont porté coup et qu'une brouille est survenue entre vous.
Julien se rendit à cps raisons. Le soir même il partait, en compagnie de M. Creton du Coche, ivre de joie d'entrer dans une société savante dont la fondation faisait grand bruit.
Un grammairien, M. Vote, avait conçu le projet de fonder une académie en l'honneur de Racine. Son but était de produire une réaction en faveur du poëte, qu'une école nouvelle tendait à amoindrir. L'homme avait inventé une méthode pour lire Racine, qui consistait à noter musicalement chaque mot du poëte. Le Uvre n'eut aucun succès; mais le grammairien, entiché de son idée, profita de la réprobation qu'inspiraient à la vieillesse les attaques véhémentes déjeunes exaltés, pour décider un pair de France à accepter la présidence de l'académie Racinienne.
On avait réuni un groupe composé des débris de diverses académies, de quelques athénées sans disciples, de congrès littéraires célèbres sous l'empire, et le noyau des admirateurs de Racine se trouva au grand complet. En même temps le professeur de grammaire fit un appel à tous les savants, archéologues ou lettrés, de la province qui avait donné naissance à Racine. C'est ainsi que M. Bonneau, appelé à faire partie de l'académie, y entraîna l'avoué, qui se trouvait alors à la tête de plusieurs dossiers d'observations météorologiques.
Grâce à la faveur publique dont jouissait l'archéologue, M. Creton du Coche eut l'honneur d'assister à une séance préparatoire de la société Racinienne, qui faisait une sorte de répétition dans une des maisons les plus considérables de Château-Thierry. JuUen
fut Stupéfait de la société qui était réunie. On ne voyait, en entrant, que crânes chauves, irréguliers et mal construits, qui reluisaient, frappés par la lueur des bougies allumées. C'était un monde appartenant à une autre génération. Aussi Julien fut-il remarqué et les regards des vieillards se portèrent sur l'audacieux qui osait entrer dans le sanctuaire d'une académie les cheveux sur la tête.
Une seule personne fit un aimable accueil au comte, rilustre Prudence Breteau^ née Pichery, une célébrité poétique de la province, maigre, sèche, la peau parcheminée collant aux joues, mais qui avait une si belle chevelure qu'on se prenait à douter de sa véracité. En souriant an comte, la muse montra de si pures dents blanches, longues et larges, que Julien se crut devant une figure de cire. On rencontre certaines femmes qui offrent des mélanges de vieillesse si nettement accusés, que tout ce qui est jeune ne peut appartenir qu'à l'intrigue de Fart.
(( Ça va bien, ça va bien, nous sommes au grand complet, dit un homme à grandes moustaches qu'on appelait capitaine, et qui n'était autre qu'un propriétaire du pays, M. Chamberlin, ancien maréchal des logis du huitième régiment de hussards.
Messieurs, s'écria M. Vote en agitant sa sonnette, il faudrait s'entendre sur les morceaux à lire. L'heure nous gagne; nous nous réunissons demain en assemblée générale. »
Une grande confusion régnait dans le salon. C'étaient de petits groupes au milieu desquels un homme, déroulant un gros cahier, commençait une lecture intime avant de la rendre publique ; chacun se faisait force compUments, se serrait les mains, se distribuait des éloges bruyants.
(( Messieurs, du silence, s'écriait M. Vote, chacun
aura son tour, M. Bonneau,M. Prudhommeaux jeune, M. Larson, un peu moins de bruit....
Il courait d'un membre à l'autre, prenait la main des orateurs pour les modérer et s'efforçait d'atteindre M. Bonneau, qui arpentait le salon, présentant son parapluie à tous les académiciens.
— Madame Prudence, dit-il à la femme célèbre, je vous en prie, montez avec moi au bureau; peut-être ces messieurs s'inclineront-ils devant une dame.
M. Vote entraîna ainsi la muse et la força de s'asseoir dans le fauteuil du président, tout en continuant à agiter la sonnette.
— Messieurs, dit-il, un peu de silence, par respect pour une dame.
Le calme ayant été obtenu non sans peine, madame Breteau se leva et demanda que le spirituel président voulut bien ouvrir la séance par son remarquable travail sur les fureurs d'Oreste.
— Plus tard, dit M. Vote avec une feinte modestie... N'est-ce pas à vous, belle académicienne, de commencer ?
— Pardonnez-moi, mon cher président, je ne le souffrirai pas; je pense, du reste, que c'est l'avis de l'académie.
M. Vote s'inclina:
— Je suis confus, messieurs, dit-il, de tant d'honneur. Plusieurs, parmi vous, pouvaient briguer l'honneur d'ouvrir la séance. Et d'abord madame Breteau, dont la poésie est si maternelle qu'elle a pour ainsi dire des entrailles; et le fin et délicat Prudhommeaux jeune qui a recueilli l'héritage de Voltaire dans la confection si difficile de l'épigramme ; et M. Fauvel, qui emploie ses veilles à faire de si conscienceux travaux rétrospectifs sur l'art de l'artificier; et M. Chamberlin, qui a enrichi la science hippique de livres d'un
intérêt profond sur le farcin du cheval ; et M. Creton du Coche, l'un des plus dignes soutiens de la société de météorologie, que la Société de géographie appelait encore hier dans son sein, et qui sera à la place qu'il mérite quand la Société de géologie lui aura ouvert ses portes; et l'illustre Bonneau, à qui, dès ce jour, on peut retrancher le monsieur, certain que la postérité ratifiera cette impolitesse.
— Bravo! bravo! s'écria l'assemblée pendant que M. Vote buvait un verre d'eau.
— Les fureurs d'Oreste!... s'écria M. Vote. Art de la diction... Où sont, messieurs, les Monvel, les Saint- Prix et les Duval-Cadet, ces tragédiens qui traduisaient noblement, avec art et simpUcité, nos chefsd'œuvre; où sont-ils? La tragédie est morte, les acteurs modernes l'ont tuée sous le coup de leur déclamation insensée. Nous avons vu dernièrement, dans cette ville, le dernier représentant de cet art, David, sociétaire de la Comédie-Française. Il me fit l'honneur de venir dîner chez moi. Et il me comprit, le grand tragédien! Il me dit ces paroles, que ma modestie m'empêche de répéter dans cette enceinte...
— Nous engageons M. le président, dit M. Bonneau, à ne rien nous céler.
— Puisque M. Bonneau m'y invite, dit le président, ma modestie se trouve à couvert. David me disait donc : a Avec votre méthode vous renverseriez non-seulement le Conservatoire, mais encore le théâtre moderne... » Sans plus de commentaires, je commence :
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance.
Oreste a été un moment anéanti par la nouvelle de la mort d'Hermione: il reprend peu à peu l'usage de
LES BOURGEOIS DE MOLINCnART 233
ses sens, mais c'est pour faire éclater la douleur la plus profonde. Grâce aux dieux, voix sombre, lente ; sentiment de douleur et d'ironie prononcé; mo7i malheur, comme plaintes étouffées par la souffrance ; passe mon espérance, prolongement des syllabes pa et ran dans le ton du premier hémistiche.
Oui, je te loue, ô ciel! de ta persévérance.
Amplification des sentiments précédents; ô ciel, plus ai^pujé 'y persévérance, bien articulé dans chacune des syllabes, en prolongeant sur ran, cependant sans affectation.
Appliqué sans relâche au soin de me punir.
Ton d'énumération avec reproche.
Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir.
Au comble des douleurs, désespoir intérieur; le second hémistiche gradué jusqu'à la syllabe nir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère;
Tor haine, appuyé; a pris plaisir, avec amertume et ironie; à former ma misère, dans un sentiment douloureux.
J'étais né pour servir d'exemple à ta colère;
tétais né, ton de tristesse et de reproche; pour servir d'exemple, en renchérissant avec ampleur; à ta colère, appuyé et accentué.
Pour être du malheur un modèle accompli.
Pour être du malheur, accentuation profondément
triste; modèle accompli, augmentation de gravité et d'importance.
— - Messieurs, je n'abuserai pas plus longtemps de la parole, et je laisse à de plus dignes que moi la faculté de me remplacer à cette tribune.
— Il faut publier ces études, dit M. Bonneau en applaudissant; il faut que la société les fasse imprimer...
—Vous êtes trop bon; mon estimable'confrère, répondit M. Vote; j'ai laissé par testament ce soin à mes héritiers.
— Pourquoi priver la France de vos travaux? s'écria madame Prudence Breteau ; pourquoi priver notre académie de l'honneur qui doit rejaillir sur elle en la personne de son président?
— Il y a dans ces études trop de novations, trop d'opinions à froisser, dit M. Vote. On m'attaquerait violemment... Mon âge, mes habitudes, me défendent d'y songer.
Il s'éleva alors dans l'assemblée un de ces sourds murmures approbateurs qui suivent les bravos bruyants et qui sont encore plus chers que ceux-ci à l'orateur; toutefois dans l'embrasure des fenêtres se tenaient les Zoïles nécessaires au triomphe. Le capitaine avait pris M. Creton du Coche par un bouton de son habit.
— Eh! monsieur, que pensez-vous de cela?
Ce morceau me parait fort beau, répondit timidement Tavoué.
— Je ne comprends pas, dit l'hom^me aux grosses moustaches, tous ces grands mots: énumérations sans reproches, accentuations d'importance, et le reste... Vous entendrez tout à l'heure mon discours sur l'amélioration de la race chevaline.
— En effet, fit M. Creton du Coche, ce doit être très-curieux.
— Silence, messieurs, dit M. Vote en agitant sa sonnette, ia parole est à Prudhommeaux jeune.
Prudhommeaux, appelé jeune pour le distinguer de son père, avait soixante>cinq ans. Célibataire cité pour son esprit à Molinchart , il excellait dans les petits vers, et les autorités ne manquaient pas de l'avoir aux diners d'apparat, afin de lui faire remplir les boutsrimés.^
— Epigrammeî s'écria Prudhommeaux jeune, en lançant un regard satirique à l'assemblée. Aussitôt un sourire général se posa sur les lèvres de chacun, et quelques vieillards firent claquer la langue comme s'ils dégustaient un vin agréable. On entendait même de petits rires étouffés, annonce certaine d'un plaisir goûté par anticipation.
— Épigramme! répéta Prudhommeaux jeune. Et il récita :
Le long d'une garenne un médecin chassait, — Hé! hé! dit un plaisant qui près de là passait: Pourquoi prendre un fusil durant vos promenades, En est-il donc besoin pour tuer vos malades?
A ces vers, dits du bout des lèvres, l'académie ne put contenir sa gaieté ; le président agitait sa sonnette avec enthousiasme : rires et applaudissements se combinaient. Avec un profond sérieux Prudhommeaux jeune recueillit les hommages publics.
— Il est fâcheux que le docteur Prévost ne soit pas ici, disait-on.^
— Comme c'est lui!
— Est-il bien dépeint en quatre mots !
— Je ne conseille pas à Prudhommeaux jeune de se faire soigner par le docteur Prévost.
— Voilà le modèle de la fine plaisanterie, disait M. Vote.
— Oserais-je prier M. Prudhommeaux jeune, dit madame Breteau, de vouloir bien redire sa charmante épigramme.
Le poëte monta à la tribune sans se faire prier, et répéta son quatrain aux applaudissements unanimes. Le maréchal des logis Chaniberlin lui succéda.
— Messieurs, dit-il, j'ai un grand travail,..
— Permettez, monsieur Chamberlin, fit M. Vote ce n'est pas encore votre toor.
— Et quand donc? demanda brusquement ce lui-ci.
— Mon cher confrère, dit le président, madame Prudence Breteau n'a pas parlé... Vous comprenez... les dames avant tout.
— Bah! dit Chamberlin, de la poasie, toujours de la poasie; j'en ai assez de la podsie, et vous, monsieur Creton ?
L'avoué, qui débutait dans une société savante, salua son interlocuteur en souriant de façon à laisser croire qu'il partageait les récriminations de l'ancien sous-officier de hussards.
— Messieurs, s'écria M. Vote, madame Prudence Breteau, née Pichery, veut bien consentir à nous lire une de ses nouvelles et fraîches productions.
— Mes chers confrères, dit la muse, je vous demande un peu d'indulgence pour des vers que vous avez bien voulu trouver passables quelquefois. La pièce est intitulée : Nésilda, la pauvre mère,
S'étant recueillie, elle dit d'une voix pleine de sanglots :
Bans son bercelet l'enfant dort.
Elle a des yeux bleus, l'enfant blonde. Nésilda veille et l'enfant dort :
Beau lis sur qui l'orage gronde.
Soudain il rouvre sa paupière ;
Sa bouche a des sourires d'or.
Elle s'ouvre en criant : « Ma mère!... »
Pauvre mère!... L'enfant est mort! ! !...
— - Quelle âme ! quel cœur ! s'écria le président.
— Ce n'est pas gai comme votre petite machine, dit Chamberlin à Prudhommeaux jeune.
Quelques membres feignaient de verser des larmes; madame Broteau, étendue sur le fauteuil, paraissait brisée par la douleur poétique.
— Remarquez, messieurs, dit le président, l'heureux choix du nom de Nésilda, qui indique déjà un ton général de douleur. Ce vers surtout m'a frappé :
Beau lis sur qui l'orage gronde...
d'autant plus que notre grande artiste, madame Breteau, y mettait un sentiment de bienveillance troublée, et qu'elle allait en renchérissant sur le mot gronde, M. de Lamartine serait jaloux de :
Sa bouche a des sourires d'orl.^.
Enfin, je fais des compliments personnels à notre chère académicienne sur l'onction et la foi qu'elle a mises dans la diction de ce petit chef-d'œuvre.
Le capitaine Chamberlin s'était précipité à la tribune.
— Messieurs, dit-il, l'heure se passe et j'ai à lire un grand travail sur l'amélioration de la race chevaline.
— La commission, dit le président, en a-t-elle eu connaissance? Lui avez-vous soumis votre manuscrit?
Chamberlin répondit que non.
LES BOURGEOIS DE MOLINCïïART
— • Il est impossible, dit le président, que nous écoutions votre rapport aujourd'hui.
— Comment ! s'écria d'un ton menaçant le maréchal des logis.
— Le règlement ! lisez le règlement î s'écrièrent plusieurs académiciens.
M. Vote lut l'article 307, par lequel tout travail d'un membre, soit adjoint, soit correspondant, devait être étudié par une commission de quatre sociétaires, renouvelée tous les mois, qui, dans une analyse rapide, déclarait si le travail présenté n'était pas contraire aux mœurs ou empreint d'une couleur politique.
— Sacrebleuî dit Chamberlin, j'attaque le ministère.
— Vous voulez donc faire fermer notre académie, fit M. Vote.
— N'est-ce pas indigne, s'écria Chamberlin, de voir la cavalerie faire sa remonte avec des mecklembourgeois?
— Qu'importe ? dit le président.
— Qu'importe? reprit Chamberlin hors de lui... Déclamateur î vieil Oreste î
Madame Breteau se pencha vers M. Vote :
— Faites une infraction à nos règlements en faveur de M. Chamberlin, il est si violent!...
— Mes chers confrères, dit le président, en présence de la situation, je vous prie de voter par assis et levé si nous pouvons entendre la lecture du travail de M. Chamberlin. Que ceux qui sont d'un avis contraire se lèvent.
L' ex-maréchal des logis promena un regard si foudroyant sur chacun des membres, qu'ils restèrent tous cloués sur leurs bancs.
— J'ai une simple observation à faire, monsieur le président, dit Prudhommeaux jeune qui se leva.
— Quoi? s'écria Chamberlin en allant à lui.
•— C'était dans Yotre intérêt , monsieur Chamberlin, dit Prudhommeaux, retombant terrifié sur sa chaise.
— A la bonne heure, reprit le maréchal des logis. Je commence. Messieurs, c'est quand les nations sont plongées dans la paix la plus profonde qu'il faut songer au fléau delà guerre. La France en particulier...
— Nous ne pouvons laisser l'orateur continuer sur ce ton, dit M. Vote ; il sait que la pohtique, cette pomme de discorde, est exclue de notre sein.
— Nom d'un chien, laissez-moi finir ma phrase, reprit Chamberlin. Ainsi que je vous le disais, nous jouissons d'une paix profonde, nos armées sont dans l'inaction; seulement en Afrique...
— Monsieur Chamberlin ! monsieur Chamberlin ! s'écria le président.
— C'est un peu fort, ajouta timidement Prudhom.meaux jeune.
— Voulez-vous me laisser continuer, oui ou non, dit Chamberlin... J'abandonne l'Afrique... Il y a deux mois, j'envoyai un mémoire à la Société des haras; mais ces messieurs, qui n'ont jamais mis le pied dans une écurie, méconnaissent les idées supérieures...
— Monsieur Chamberlin, la discussion est impossible sur ce terrain...
— Cependant, dit l'ex-maréchal des logis, la Société des haras n'est pas de la politique.. v
— Pardonnez, monsieur Chamberlin, si nous critiquons nos confrères, si nous attaquons la Société des haras, à quelles terribles représailles ne serons-nous pas exposés?
L'ex-maréchal des logis poussa alors les jurements qu'il avait recueillis dans diverses casernes, et interpella l'Assemblée d'une façon si provoquante, que madame Prudence Breteau tomba dans des attaques
de nerfs. Heureusement, les bougies touchaient à leur fin, et le président, pour conjurer Torage, leva la séance.
UNE VISITE A l'observatoire
La solennité avait été annoncée par tous les journaux de Paris et de la province; ce fut une véritable fête pour la petite ville de la Ferté-Milon, qui, jusqu'alors, n'avait pas tenu à grand honneur d'avoir donné naissance à Racine. 11 fallait un tel mouvement à Julien pour lui faire oublier les événements par lesquels il venait de passer.
A la séance d'ouverture, un vieux pair de France, sourd et goutteux, fit un long discours dont le but était de prouver aux académiciens, ses collègues, qu'il serait bon d'emprunter au grand siècle ses traditions; selon lui, la meilleure manière d'honorer Racine consistait en grandes perruques à la Louis XIV, que les membres du bureau devaient porter dans les séances publiques. Cette motion ne fut repoussée qu'après une vive discussion.
M. Vote à qui appartenait l'idée de l'Académie racinienne, récita Britannicus tout entier, en exposant les principes de sa méthode, et il déclama la tragédie en l'accentuant avec force, avec onction, avec un accent guttural, du bout de la langue, en soupirant, en aspirant.
Un tableau allégorique montrait le châtiment qui
attendait les adversaires du poëte: c'étaient des jeunes gens à longues barbes et en gilets blancs à la Robespierre, lançant des pierres contre la statue de Racine, et blessés eux-mêmes par les pierres, qui, loin d'entamer la statue du poëte, revenaient* sur ses ennemis.
Un membre de la section de peinture fournit ce tableau, qu'on voit encore à la mairie deFerté-Milon. La séance ne dura pas moins de dix heures ; il avait été permis à quelques savants de lire des travaux sans rapports avec l'hommage rendu à Racine, mais qui témoignaient du culte de la province pour les arts et les lettres.
Après avoir signalé les propriétés de son parapluie, M. Bonneau fut invité par le pair de France qui présidait l'Assemblée à vouloir bien l'ouvrir en public, et un tonnerre d'applaudissements témoigna à l'archéologue de la part que chacun prenait à ce merveilleux système d'étude des monuments.
M. CretoQ du Coche lut ensuite ses observations sur la température, et fit part à l'Assemblée des résultats que la Société météorologique se proposait pour allonger la durée de la vie.
Un orateur succéda et plaignit vivement Racine d'avoir vécu à une époque où cette science n'était point encore découverte, car quelques années de plus auraient pu favoriser le grand siècle d'une tragédie déplus.
La séance fut terminée par la lecture du mémoire de' M. Chamberlin sur le farcin des chevaux, sujet médiocrement racinien: mais il avait été décidé que tout savant de la province ayant donné le jour à Racine aurait le droit de lire une production quelconque à sa fantaisie.
Il y eut le soir grand bal à la mairie, et le souspréfet délivra à tous les membres de l'académie une médaille de Racine, que chacun tint à honneur d'ac-
crocher à sa boutonnière. La fête dura deux jours; après quoi M. Creton du Coche, jaloux de recueillir d'autres hommages, pria Julien de l'accompagner à Paris, où il se rendait au siège de la Société météorologique.
JuUen brûlait d'envie de reprendre la diligence et de retourner à Molinchart, quand même il n'y eût pas rencontré Louise ; mais il était lié par sa parole, et n'osait reparaître devant son cousin ; d'ailleurs, il était prudent d'attendre le départ de la Carolina.
Après avoir lutté, la raison l'emporta; Julien accepta la proposition de l'avoué. Mais, avant de partir, il écrivit à madame Chappe un mot par lequel il lui demandait une réponse prochaine.
(( Je ne vis plus loin de Louise, lui disait-il; au moins, dans la ville, je respire l'air qu'elle respire, et il me semble qu'il y a entre nous quelque rapport mystérieux, quoique je ne la voie pas. Allez la trouver, je vous en prie, parlez-lui de moi, toujours de moi. Quelle dureté elle a montré quand je suis parti avec son mari! Elle a feint une indisposition pour ne pas me recevoir. Aussi, j'ai passé une nuit mélancolique en diligence, pendant que mes deux compagnons ronflaient en rêvant à leurs discours. Quel calme donne la science et même cette apparence de science dont sont frottés ces deux êtres! Ils n'abandonneraient pas une heure de leur archéologie pour un peu d'amour, et moi je donnerais tous les monuments du monde pour que Louise voulût m'aimer un peu.
« Je pars pour Paris; mais je n'y serai pas arrivé, que je maudirai chaque minute qui s'écoule sans me rapprocher de Louise. Voyez-la tout de suite, n'est-ce pas ? Écrivez-moi comment vous l'avez trouvée, son air, sa figure, la façon dont elle vous aura reçue^
Teffet que produira mon nom î Ah ! si vous ne me l'aviez pas recommandé, comme je profilerais de l'absence de son mari pour lui écrire! Une lettre est si peu compromettante.... Je n'y tiens plus, je lui écris; en vous désobéissant, je vous obéis encore. Vous trouverez cette lettre dans la vôtre; si vous jugez imprudent de la lui remettre, jetez-la à la poste; si vous croyez la poste dangereuse, déchirez-la. Mais songez que j'attends votre réponse par le retour du courrier. D'ici là, M. Creton du Coche est maître de ma personne : il peut me faire faire ce qu'il désire, me conduire où je ne veux pas ; mais il ne saura tirer de moi un seul mot raisonnable, car je n'ai qu'une pensée : Louise I
« Julien de Vorges. »
En arrivant à Paris, M. Creton du Coche décida, quoiqu'il fît encore nuit, qu'il serait bon de se rendre immédiateQient au siège de la Société météorologique, où demeurait le célèbre Larochelle. Julien essaya inutilement de lui démontrer combien il était peu convenable d'aller chez les gens à cinq heures du matin ; M. Creton du Coche se lit conduire rue de la Huchette,
La maison où le commis voyageur avait donné son adresse était une de ces maisons borgnes de Paris pour lesquelles les propriétaires ne font pas de frais de portier. Une petite allée noire et mal éclairée se prolongeait jusqu'à ce qu'un obstacle avertit les visiteurs qu'ils se trouvaient en présence d'un escalier. Le rez-de-chaussée était occupé par un cordonnier strasbourgeois parlant un baragouin à faire frisson-» ner un Allemand lui-même.
En entendant M. Creton du Coche lui demander le siège de la Société météorologique, le savetier le regarda avec inquiétude; il ne comprenait pas le
renseignement que l'avoué désirait de lui, et il envoya M. Creton du Coche au premier étage, où demeurait une blanchisseuse, qui, employant un certain nombre d'ouvrières, devait connaître la personne qu'il importait à l'avoué de trouver; la blanchisseuse n'étant pas encore levée, il fallut attendre dans un café voisin une heure plus convenable pour se présenter.
— Étes-vous bien certain de l'adresse? demanda Julien. Cette maison me semble peu convenable pour recevoir une société savante.
— Au contraire, dit l'avoué; ces messieurs ne font pas de vains sacrifices au luxe j et je ne les en honore que davantage d'avoir fondé ici le siège de la Société. N'est-ce pas d'ailleurs le centre du quartier savant? Je brûle de voir mes confrères en séance et d'entendre cette série de rapports partis de tous les points de la France, et qui vont révolutionner la ch'matérique....
Là-dessus, M. Creton du Coche se livra à des considérations scientifiques que Julien n'écoutait pas, son esprit voyageait ailleurs.
— Si vous retourniez dans cette maison, lui dit le comte, pendant ce temps je ferais préparer le déjeuner.
— Vous avez raison, dit l'avoué, et vous me permettrez d'inviter à déjeuner M. Larochelle. Vous verrez quel homme instruit, comme il raisonne bien ; je n'ai pas eu besoin de l'entendre un quart d'heure, qu'il m'avait développé clairement son système, et que je connaissais la science à fond. Ne croyez pas qu'il ait la mine renfrognée des vieux savants ; M. Larochelle est jeune encore et nullement pédant.
— Amenez M. Larochelle dit Juhen.
Après une demi-heure de recherches dans la mai-
son sans portier, Tavoué, arrivé au cinquième étage, poussa un cri de joie en lisant le nom de Larochelle écrit à la craie sur une porte. Il frappa discrètement et une Yoix de femme lui répondit :
— Entrez.
Quoique surpris de ce qu'une société savante fût logée si haut, M. Creton tourna la clef et se trouva en présence d'une ouvrière, dans une pauvre chambre mansardée, dont le principal ameublement était représenté par du linge pendu sur des ficelles.
— Pardon, mademoiselle, je me trompe, dit l'avoué en se retirant.
— Que demandez-vous, monsieur?
•— J'aurais désiré parler à M. Larochelle. Je venais ici croyant me trouver au siège de la Société météorologique.
— Monsieur, dit Touvrière, la Société ne reste plus dans la maison.
— Ah ! s'écria M. Creton sous le coup d'un certain désappointement.
— Si vous voulez laisser votre adresse à M. Larochelle, il ira vous trouver.
L'avoué laissa sa carte avec l'indication de l'hôtel où il était descendu, et revint l'air soucieux trouver Julien.
Sans avoir de soupçons défavorables contre la Société météorologique, l'avoué ne pouvait comprendre comment Larochelle lui avait donné une adresse rue de la Huéhette, quand il n'y demeurait pas. Ayant raconté à Julien la singulière façon dont il avait été reçu :
— • Il est un moyen, dit le comte, de connaître la vérité. Garçon , apportez - moi YAlmaiiach des adresses.... Vous y trouverez toutes les sociétés savantes de Paris.
M. Creton du Coche saisit avec empressement
l'almanach et le feuilleta inutilement dans tous les sens.
— Je ne trouve pas trace, dit-il en soupirant, de Société météorologique.
— Il faut aller à l'Observatoire, dit Julien ; vous demanderez à parler à un des secrétaires, et s'il ne connaît pas cette société, personne ne la connaît à Paris.
— Combien vous vous intéressez à la science, mon cher comte, je le vois maintenant....
La journée se passa tristement pour Julien, qui trouvait une médiocre satisfaction à accompagner M. Creton dans ses courses; mais le lendemain matin il reçut deux lettres dont l'écriture le fît tressaillir. L'une était de Jonquières, l'autre de madame Chappe. Jonquières ne demandait plus à son ami qu'un peu de courage. Dans deux jours la Carolina quittait la ville; le départ de Julien était assez répandu pour pour que le bruit en fût venu jusqu'aux oreilles de l'écuyère.
Certaine que Julien n'était plus à Molinchart ni aux environs, elle s'était résignée à son sort et attendait mèm^e avec une certaine impatience que sa maladie lui permît de s'éloigner d'une ville qui lui rappelait des souvenirs douloureux.
Quoique le comte fût touché de la malheureuse passion de la Carolina, cette lettre lui enleva un grand poids. L'écuyère partie, il pouvait reparaître sans danger à Molinchart; il reverrait Louise, et l'avenir se présentait sous des couleurs favorables. Madame Chappe écrivait à Julien :
(( Monsieur le comte,
(( Je réponds immédiatement à votre honorée lettre, et j'ai exécuté vos intentions. Nôtre Louise est toujours dévorée par le mal inconnu que vous
avez fait naître, et dont vous obtiendrez prochainement une cure miraculeuse. Elle me cache encore ses secrets sentiments, et si je ne connaissais pas les jeunes femmes, je lui dirais : Confiez-vous à moi, dites-moi vos tourments, ils seront à moitié diminués quand je les partagerai. Mais notre joUe Louise mourrait plutôt que d'avouer son secret. Je comprends, monsieur le comte, la passion que vous lui témoignez.
(( C'est un ange de patience et de résignation ; Louise est jalouse de Tamour qu'elle vous inspire, elle craindrait de l'éventer en le mettant au jour. Ne vaut-il pas mieux qu'elle se taise : si elle se confiait à moi, elle pourrait se confier à d'autres; vous ne savez pas combien Louise a d'ennemis acharnés, à commencer par la sœur de son tyran. Il faut montrer une extrême prudence, sans quoi tout est perdu.
(( On parle beaucoup de vous dans la ville : on raconte vos amours avec cette étrangère que je ne connais pas; on va même jusqu'à dire qu'elle a voulu se tuer pour vous. J'ai été contente de ces bruits que vous avez eu Tadresse de répandre, et je vous trouve d'une sagesse de Mentor dans cette circonstance. Il y aura après-demain une soirée magnifique à laquelle je suis engagée ; j'ai l'espérance d'y rencontrer notre Louise, car je l'ai fort engagée à y aller. Mais on ne trouve rien dans ce maudit pays ; il me fallait absolument un châle cachemire carré, et les magasins de la ville n'ont que de petits méchants châles qui ne me conviennent pas.
(( Seriez-vous assez bon, monsieur le comte, vous qui avez tant de goût, pour passer à Malvim, le grand magasin de nouveautés de la rue Saint-Denis, et d'y choisir un châle tel qu'il vous plaira; je laisse le choix du dessin à votre tact si fin. Cependant, je préférerais de grandes palmes de couleur sur fond
jaune. En le mettant à la diligence ce soir, je le recevrai demain et je pourrai faire figure à cette soirée où je verrai notre belle Louise, autour de laquelle, bien certainement, tous les galants du pays vont papillonner; mais ils auront beau faire et beau dire, elle a fixé dans le cœur, avec une épingle qui la fait un peu souffrir, un jeune papillon qui s'appelle comme vous, monsieur le comte, et qui n'y laissera pénétrer personne.
(( Dites que je suis bavarde, je vous entends; mais quand je vois des jeunes gens, dont faffection est traversée par des êtres ridicules et méchants, s'aimer de toutes leurs forces, je ne peux m'empêcher de m'intéresser à eux et de lutter en leur faveur. Les dames de la ville vont être jalouses de mon châle; mais les hommes seraient bien autrement jaloux s'ils savaient quelle conquête vous avez faite. Ne vous ennuyez pas de traîner après vous dans Paris ce boulet de mari. Notre pauvre Louise Ta traîné encore plus longtemps que vous; maintenant vous êtes deux compagnons de chaîne, le boulet sera moins lourd. Adieu, homme sage, jeune et prudent.... Revenez vite, je vous attends avec impatience, et je suis sûre qu'on ne vous attends pas moins impatiemment.
<( Votre toute dévouée servante,
(( Femme Chappe. »
M. Creton du Coche ne trouva plus le Julien de la veille : les deux lettres avaient changé la physionomie du comte.
— J'ai quelques courses à faire, dit-il à l'avoué ; permettez-moi de vous laisser à vos affaires. Faites-les promptement, afin que nous puissions quitter Paris le plus tôt possible.
M. Creton du Coche, poursuivant sa grande af-
LES BOURGEOIS DE MOLiNCHAllT 249
faire, se rendit à l'Observatoire, où il fut reçu par un secrétaire du bureau des longitudes.
— Pardon, monsieur, dit l'avoué si je vous dérange, mais vous devez connaître M. Larochelle?
i Comme le secrétaire ne répondait pas : j — Le célèbre Larochelle, reprit l'avoué ; il est de votre partie.
— Serait-ce, monsieur, un employé de l'Observatoire?
— Précisément, dit M. Creton du Coche ; il est peutêtre bien maintenant de l'Observatoire. Je venais lui soumettre mes observations météorologiques , dit l'avoué en présentant un énorme dossier.
— Monsieur s'occupe d'observations astronomiques?
— • Météorologiques, monsieur... Je les ai faites à Molinchart depuis près d'un an... Vous n'êtes peutêtre jamais venu à Molinchart ?
— Non, monsieur, je ne connais pas Molinchart.
— Vous avez tort, monsieur. Molinchart est la ville la mieux située en France pour les études météorologiques... Une jolie ville... On y jouit d'une vue admirable; sa situation est très-élevée. M. Bonneau se décide à donner la hauteur précise de la montagne au moyen de son parapluie.
— De son parapluie ! s'écria le secrétaire de l'Observatoire.
— Vous ne connaissez pas M. Bonneau l'archéologue?
— Voilà la première fois, monsieur, que j'entends prononcer son nom. »
M. Creton du Coche fit un imperceptible mouvement d'épaules qui signifiait : « Ces gens de Paris ne connaissent rien; ils ignorent jusqu'aux noms de Bonneau et de Larochelle. » Alors l'avoué entreprit
de donner une idée du parapluie au secrétaire de robservatoire, qui, à partir de ce moment, Jugea qu'il avait affaire à un de ses nombreux excentriques qu'on rencontre sur tous les chemins de la science; cependant il fit demander si on connaissait M. Larochelle dans les bureaux. Le garçon de service répondit que le nom de M. Larochelle était tout à fait inconnu à l'Observatoire.
— Ah ! dit l'avoué, j'ai eu tort, monsieur, je l'avoue, de me présenter ici... Je me rappelle maintenant que M, Larochelle m'avait prévenu d'une dissidence entre la Société météorologique et l'Observatoire... Et si vous me permettez de dire la vérité, j'ai été frappé, en arrivant, de la situation de l'Observatoire; vous êtes trop bas : il faudrait transporter l'Observatoire à Molinchart.
L'avoué rapportait tout à sa ville. Il n'y avait qu'un Molinchart au monde ; même en admettant que Paris jouît de quelques avantages, Molinchart avait des qualités particulières qu'il était impossible de trouver ailleurs. Le secrétaire écouta d'abord avec patience la description de Molinchart et de ses environs; toutefois il manifesta à l'avoué la crainte que la Société météorologique ne fût un simple titre forgé par un aventurier.
— En dehors des corps académiques reconnus par l'État, lui dit le secrétaire, il existe nombre de sociétés savantes qui se réunissent le plus souvent il est vrai, mais dont les travaux n'ont aucun poids auprès des savants.
M. Creton du Coche, la honte peinte sur les traits, murmurait : « Ah î le scélérat que ce Larochelle ! » quand un jeune homme entra, tenant à la main un papier qu'il apportait à signer au secrétaire. Il sourit en entendant les exclamations de dépit qui agitaient l'avoué.
— Bernard, je vous laisse. avec monsieur, dit le secrétaire, qui s'était levé plusieurs fois pour congédier M. Creton du Coche.
Bernard resta sans que l'avoué s'aperçut que son premier interlocuteur était parti : il entendit les imprécations de M. Creton du Coche, qui craignait surtout d'être livré aux risées des gens de Molinchart quand ils apprendraient ses déconvenues scientifiques.
Bernard, jeune vaudevilliste, vivant d'un médiocre emploi à TObservatoire, avait obtenu cette place plutôt comme une sinécure que pour le travail qu'on attendait de lui.
— Que vous a donc fait ce Larochelle, monsieur? demanda-t-il à M. Creton du Coche.
En entendant une voix inconnue, l'avoué leva la tête et parut surpris ; mais Bernard lui ayant expliqué qu'il remplaçait son supérieur mandé au dehors, M. Creton du Coche raconta une fois de plus ses malheurs, comme il arrive aux personnes accablées de douleur, qui s'en déchargent à tout venant. Bernard consola Tavoué du mieux qu'il le put ; il connaissait Molinchart, il connaissait M. Bonneau, il connaissait Larochelle. L'avoué faillit sauter à son cou. Enfin il trouvait un homme qui admettait que Molinchart était une des plus remarquables villes du royaume.
— Monsieur Bernard, je vous en prie, dit l'avoué, donnez -moi des nouvelles de Larochelle.
— Il est mort, dit Bernard.
— Mort ! s'écria M. Creton du Coche.
— Hélas ! il n'est que trop vrai ; le pauvre garçon était monté sur une falaise dans les environs du Havre, lorsqu'une trombe subite l'a enlevé, lui et un monsieur qu'il initiait à la science.
— C'est une belle mort, dit l'avoué ; et moi qui insultais ses mânes I Mais votre chef de bureau me fai-
sait entendre que j^étais victime d'un intrigant... Bernard se pencha àToreille de l'avoué :
— Ici, dit-il, on est jaloux de tout innovateur... N'en parlez pas, vous me feriez destituer.
— Ne craignez rien, dit M. Creton du Coche. Cependant je ne comprends pas que, rue de la Huchette, on m'ait fait déposer ma carte pour la lui remettre... Une blanchisseuse m'a parlé.
— C'était son amante, monsieur Creton..-, On lui a caché la mort du malheureux Larochelle.
— Je vous remercie, monsieur; vous m'expHquez bien des choses.
Bernard était rarement à court d'explications. Molinchart et Larochelle lui étaient tout à fait inconnus; mais il avait pour habitude de susciter d'innocentes farces dont il se récréait à lui seul. Une mauvaise journée pour Bernard était celle qui se passait sans l'avoir mis à même de rire aux dépens d'autrui.
— Je vais faire une notice nécrologique pour la société Racinienne, s'écria l'avoué.
— Je vous donnerai des notes précieuses pour la biographie de l'infortuné Larochelle, dit Bernard.
Comme l'avoué prenait son chapeau :
— Vous seriez peut-être curieux, lui dit le vaudevilhste, de visiter l'Observatoire?
— Je n'osais vous le demander, dit l'avoué ; une académie rivale se formaUse si facilement... Je respecte les convenances... Cependant, je serais curieux de voir les instruments.
— Eh bien, monsieur Creton, suivez-moi.
Bernard descendit un étage, accompagné de l'avoué,
qui manifesta son étonnement de ne pas monter sur la coupole élevée qu'il avait aperçue du jardin du Luxembourg.
— Vous êtes un honnête homme, lui dit le vaudevilliste, un savant consciencieux comme il en existe
malheureusement peu à Paris... Vous croyez que ces messieurs de l'Observatoire montent là-haut pour observer les astres î... Ils sont trop podagres... Jamais ils ne mettent le pied dans la salle d'observations... C'est le concierge de l'hôtel qui passe les nuits ; il a six cents francs pour tout faire.
M. Gretoh du Coche indigné déblatérait contre l'Académie.
— Ce pauvre Larochelle avait raison de s'insurger contre l'Observatoire, s'écriait-il... Mais il me semble que nous descendons à la cave, M. Bernard?
— Précisément. Je ne vous dirai pas que ces messieurs observent les astres à la cave, quoiqu'ils en soient capables; mais les nuits qu'ils devraient être occupés à veiller, ils les passent dans leur lit... C'est le concierge qui supporte toute la fatigue... Comme il existe des inspecteurs du gouvernement, le concierge a une lunette excellente qui permet de voir jusqu'au commencement de la rue d'Enfer. Sitôt qu'il aperçoit la voiture d'un inspecteur, il tire une sonnette communiquant à la chambre à coucher de ces messieurs, qui se lèvent aussitôt. L'inspecteur arrive, leur trouve les yeux battus et leur fait des compliments de se fatiguer pour la science... Et c'est ainsi que les gratifications, passant devant le nez du véritable travailleur, le concierge.
— C'est affreux! s'écria l'avoué.
— Toutes les administrations sont menées de la sorte, continua Bernard ; les affaires sont conduites ainsi par les portiers, les garçons de bureaux. C'est ce qui explique comment l'administration marche si mal en France. Ensuite, étonnez-vous que l'Observatoire annonce pour telle date des comètes qui ne se montrent pas, et qu'il n'annonce pas celles qui arrivent. Notre concierge n'a l'œil que sur la rue d'Enfer, dans la crainte des inspecteurs ; pendant ce
temps, il se passe dans les nuages des symptômes significatifs dont personne ne tient compte.
— Je tombe de mon haut, s'écria M. Creton du Coche.
— Touchez cela, dit Bernard en prenant la main de Tavoué, qui frôla un objet froid qui lui parut être un tuyau de pompe ; c'est un des mille instruments de précision que la science moderne enfante, et que l'Observatoire cache dans la cave, afin de ne pas se donner la peine de l'étudier et d'en faire l'objet d'un mémoire.
— C'est un assassinat ! dit l'avoué.
— Ne pouvant pas enterrer l'inventeur, ces messieurs enterrent l'invention, dit Bernard... Regardez ce puits, M. Creton : je suis persuadé qu'on trouvera un jour au fond plus de quatre cents instruments nouveaux qui auraient fait la gloire du siècle... Maintenant, prenons garde qu'on ne nous voie remonter de la cave; on me soupçonnerait de vous avoir divulgué ces épouvantables mystères.
— Mon voyage ne sera pas perdu, dit M Creton du Coche; mais je retourne à Molinchart la mort dans l'âme... Il n'y a donc d'honnêteté qu'en province?
— Toute la science y est réfugiée, monsieur Creton.
— Que vais-je faire/ maintenant, sans ce pauvre Larochelle ?
— Continuez vos travaux, faites-en part à la société Racinienne; le bruit ne peut manquer d'en venir aux oreilles de nos savants. Et un jour, monsieur Creton, la renommée saurait bien triompher de l'inertie des corps académiques,
— Vous êtes honnête, M. Bernard, dit l'avoué en lui serrant les mains ; mais ce portier qui observe les astres, cette cave où on enterre les instruments!... Ah ! je sors de l'Observatoire plein de désillusion.
LES BOURGEOIS DE MOLINCHART 2o5
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