‹ Les bourgeois de Molinchart (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · LA MAISON DES DAMES JERUSALEM · texte numérisé non relu

LA MAISON DES DAMES JERUSALEM

Un matin, Louise, qui était à sa toilette, fut avertie que ia servante de Tinstitutrice désirait lui parler.

— Madame Chappe, dit cette fille, vous présente ses hommages, madame, et vous fait prier âe passer chez elle pour rendre visite à mademoiselle Élisa de Vorges, qui est un peu indisposée.

— Je serai à la pension entre midi et une heure, dit la femme de Tavoué. Si je n'attendais mon mari pour déjeuner, je partirais immédiatement; mais il va sans doute rentrer, ou plutôt^ continua Louise, veuillez rester ici quelques minutes, et s'il revient, je vous accompagne.

D'après le rapport de la bonne, Élisa n'était pas gravement malade; mais depuis quelque temps elle était triste, ne jouait plus avec ses compagnes, et avant de prévenir la comtesse de Vorges, qui pouvait s'affecter trop vivement de cette nouvelle, madame Chappe avait jugé plus prudent d'en avertir une amie.

Si madame Creton ne pouvait venir dans la matinée, la maîtresse de pension se croyait obligée d'en écrire dans l'après-midi à la comtesse, et elle craignait qu'une maladie sérieuse ne fût annoncée par cette mélancolie sans motifs.

Comme il arrivait à l'avoué de s'attarder dans la ville, Louise prit le parti de suivre la servante; elles longèrent les remparts, et en passant près de la ca-

thédrale, Louise ne remarqua pas qu'Ursule Creton en sortait et la suivait des yeux.

Quoique la vieille fille marchât difficilement, la curiosité lui rendit fusage de ses jambes, et elle suivit de loin le chemin que prenait sa belle-sœur.

Louise et la bonne avaient une forte avance sur mademoiselle Creton, qui, toutefois, remarqua que sa belle-sœur entrait chez madame Chappe.

En face de institution est la maison des dames Jérusalem, deux sœurs qui se sont retirées dans cette partie écartée de la ville, après avoir amassé une petite fortune dans le commerce de mercerie.

Les dames Jérusalem forment à Molinchard le tribunal de l'opinion. Quand une nouvelle se répand dans la ville, avec l'attestation : a Je le tiens des dames Jérusalem, » il est d'usage alors de s'incliner et de regarder la nouvelle aussi pure que de la bi^ jouterie contrôlée à la Monnaie.

Ursule Creton entretenait commerce d'amitié avec les dames Jérusalem, chez lesquelles il était utile d'avoir entrée pour recueillir la chronique scandaleuse de la ville.

Louise entra dans le pensionnat et fut conduite par la servante dans un petit salon, avec prière d'attendre Élisa et la maîtresse de pension. Ce salon tenait de la physionomie du boudoir, grâce à un demi-jour qui pénétrait difficilement d'épais rideaux.

Louise, ayant entendu des pas qui se dirigeaient du côté de la porte opposée à celle par laquelle elle était entrée, se leva pour recevoir dans ses bras la jeune fille qu'elle venait visiter. Mais elle resta anéantie en voyant Julien.

— Vous ici, monsieur, dit la jeune femme stupéfaite ; on me trompe?

— Non, Louise, dit Julien, on ne veut pas vous tromper.

— Monsieur, laissez-moi, je -veux sortir, fit-elle. Julien tenait Louise par la main.

— C'est mal, monsieur, dit-elle en faisant un brusque effort et en se rejetant vers la porte qu'elle essaya inutilement d'ouvrir.

~ Et vous avez cru triompher de moi par des moyens semblables, s'écria-t-elle ?

— Louise, dit Julien d'un ton sérieux, nous nous revoyons sans doute pour la dernière fois ; laissez-moi vous expliquer ma conduite depuis votre retour de la campagne. Vous me connaissez assez pour savoir que je n'emploierai jamais la violence vis-à-vis d'une femme; je me croirais dégradé, et je vous donnerais le droit, de me regarder comme l'homme le plus vil qui soit sur la terre. Mais, vous ne vouliez pas me recevoir, vous ne m'écoutiez plus ; j'ai tenté de vous donner une lettre, vous l'avez déchirée... Que faire? Il y a des moments où j'ai été tenté de dire à votre mari : Vous n'aimez pas votre femme, vous ne la comprenez pas, elle ne vous intéresse en rien... Eh bien ! je l'aime, j'espère la rendre heureuse, laissezmoi l'emmener loin d'ici... Que vous importe! C'était de la folie, n'est-ce pas, Louise? Vingt fois pendant notre voyage à Paris, cette idée me revenait en tête... Que serait-il arrivé ? Nous serions partis à l'étranger. On peut vivre si heureux dans quelque coin quand on s'aime... Il n'est pas besoin de société... J'étais fou; j'ai dit mes chagrins à madame Chappe, la suppliant de me venir en aide; ne lui en veuillez pas; Louise, d'avoir été trop bonne, d'avoir consenti à m'ètre utile... Si vous saviez combien je la fatiguais de mon amour; tous les jours j'étais chez elle; je l'envoyais chez vous, afm d'avoir de vos nouvelles... J'ai su que vous aviez été maladive... J'aurais voulu vous voir malade, parce qu'alors vous auriez perdu toute volonté; la souffrance eût brisé vos forces, je

LES BOURGEOIS DE MOLINCnART

me serais installé près de votre lit, ne vous quittant ni nuit ni jour^ de la part d'un ami, votre mari Teùt permis, j'aurais montré tant de dévouement, tant de soins! J'espérais faire passer mon amour dans chaque parole, dans chaque geste, dans chaque regard... Vous auriez été ingrate de ne pas me le rendre un peu... Vous ne me répondez pas. Ne croyez-vous pas à ce que je dis? Pourtant il me semble que ma parole est vraie, que vous devez l'entendre.

Après ce qui s'est passé, dit Louise; après cette liaison scandaleuse avec une écuyère !.,.

— Ah I je suis heureux, dit Julien, de vous entendre parler avec quelque amertume de cette femme... Je le pensais bien, que votre froideur venait de là... Mais comment avez-vous cru, Louise, que je pouvais aimer une femme un instant après vous avoir quittée... Est-ce possible? N'est-ce pas pour vous que je suis revenu la nuit, que votre mari m'a surpris devant votre fenêtre, me contentant de vous savoir reposer en paix non loin de moi?... N'est-ce pas pour éteindre d'avance les soupçons qui pouvaient s'allumer chez votre mari que j'ai feint cette violente passion pour récuyère? N'est-ce pas désespérée de me voir un soir auprès de vous qu'elle est entrée dans cette furie qui faillit amener sa mort? Oh ! Louise, aimez-moi pour me faire oublier les tourments que je supporte depuis qu'il ne m'est plus permis de vous voir I

— Et moi, dit Louise, croyez-vous que je restais calme?...

Julien prit la main de Louise et la pressa longuement dans la sienne.

— Je ne devrais pas, dit-elle, vous pardonner de m'avoir fait tomber dans un piège.

— Si vous aviez voulu me recevoir chez vous, m'écouter...

— Et madame Chappe qui conng^ît ce secret. Quelle imprudence I

— Elle est si dévouée,

— C'est une grande faute, dit Louise. Et cette Olfe?...

— La servante ne m'a pas vu rentrer.

— Votre sœur n'est donc pas malade?

— Élisa est assez souffrante pour que madame Chappe ait aggravé sa maladie devant la domestique.

— Je veux voir Élisa.

— Pas encore, Louise, dit Julien ; une demi-heure ne peut pas remplacer un mois. Il y a un mois que je ne vous ai vue; laissez-moi vous regarder; vous êtes une nouvelle femme depuis notre séparation. Il me semble que je ne vous ai jamais vue ; je ne saurais trop vous regarder... Ah! que j'ai souffert, et qu'un peu d'amour me fait oublier ces désastres ! Ce soir, j'irai chez vous, demain, après-demain, toute la semaine. Je deviens gourmand de vous voir.

~ Qui sait ce qui nous est réservé ? dit»elle tristem.ent.

— Louise, que ce vilain mot d'avenir ne sorte plus de votre bouche ; qu'importe demain, si nous sommes heureux aujourd'hui?

~ Puis-je vous recevoir à la maison? Certainement mon mari n'y trouverait rien à redire ; mais les gens de la ville sont d'une méchanceté, tout se sait... je crains...

— Maintenant, dit Julien, que votre colère est passée, que je vous ai avoué que madame Chappe est ma confidente, ne pourriez-vous venir ici de temps en temps, une fois par semaine, sous le prétexte de voir ma sœur? L'endroit est écarté, personne ne passe dans ce quartier, jamais on ne vous verra.

— Ouvrez la porte, dit Louise^ je vous répondrai quand je serai libre.

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Le comte tira une clef de sa poche et ouvrit la porte.

— Vous partez ainsi, dit Julien, sans un mot?

— Combien \ous êtes exigeant, dit Louise; je yous ai déjà pardonné, et vous ne trouvez pas la récompense suffisante.

— Julien étreignit Louise dans ses bras.

— Je ne reviendrai plus, dit-elle d'une voix pleine d'émotion.

En sortant, Louise tressaillit. Madame Chappe était à quelques pas de la porte, et sa présence donnait à supposer qu'elle avait surpris l'entretien.

— Ah ! chère Louise, dit la maîtresse de pension, je suis heureuse de vous voir! Quel beau jeune homme ! lui dit-elle plus bas en la prenant familièrement par le bras. Vous pouvez êtes certaine d'être bien aimée.

Louise rougissait et se sentait confuse.

— Il est aussi bon que beau, continua madame Chappe ; la première fois que je l'ai vu, il m'a semblé qu'il était fait pour vous !...

— Madame... dit Louise, que cet entretien blessait.

— Ce n'est pas, dit madame Chappe, comme Yotre mari, ce vilain...

— Je vous en prie, madame.

— Moi, dit la maîtresse de pension, je suis contre les maris, c'est plus fort que moi. Est-ce qu'il est de Yotre âge, je yous le demande. Songe-t-il à yous être agréable ? Tandis que ce cher Julien yous aimera à passer toute la journée à yos genoux.

— Madame, de grâce, dit Louise, Yoici Élisa, prenez garde.

En Yoyant la jeune fille, Louise Tembrassa à plusieurs reprises et lui montra une affection dont la comtesse de Vorges eût pu se montrer jalouse.

— Avez-Yous vu mon frère? dit Élisa sans s'apercevoir du troubie que cette question jetait dans l'esprit de la femme de l'avoué, qui ne répondit pas et cacha son émotion en embrassant l'enfant de nouveau. Madame Chappe s'était éloignée ; Louise put se retremper dans la conversation d'Élisa. Cet entretien servit à lui faire oublier l'impression fâcheuse des paroles de la maîtresse de pension. Louise ressentait une sorte de répugnance pour madame Chappe, et le court entretient qu'elle venait d'avoir avec elle n'était pas de nature à faire paraître l'institutrice sous un meilleur jour.

Au fond de sa conscience, la femme de l'avoué ne se reprochait rien ; elle était venue à la pension sans se douter du complot qui existait entre Julien et madame Chappe. Louise pardonna au comte lorsqu'elle eut entendu sa justification ; mais les exhortations de la maîtresse de pension, les éloges qu'elle faisait de Julien, entraînaient cette âme délicate dans une sorte de complicité. Aussi se promit-elle de ne plus revenir dans cette maison dangereuse, et Julien eut longtemps à triompher des répugnances de Louise, qui sentait sa faute en accordant au comte un rendez-vous hors de chez elle.

Beaucoup de femmes reçoivent sans remords des adorateurs dans leur salon. Leur politique leur fait trouver de nombreuses justifications : elles ne peuvent empêcher ces hommes de leur faire la cour ; il faudrait chasser tout le monde, ne recevoir que des vieillards, s'enfermer dans un couvent. Ces coquettes, qui se laissent entraîner aux enivrements de la parole, ne donnent un rendez-Yous qu'avec la certitude d'être vaincues. Dans leur esprit le raisonnement a prévu la défaite. Louise n'avait aucun point de ressemblance avec ces femmes. Les faits l'atteignaient sans qu'elle les eût prévus ; elle aimait Julien, et cependant se ju-

geait malheureuse de ne pouvoir vaincre cet amour Condamnable.

Souvent il lui arrivait d'examiner sa vie depuis le jour où elle avait juré fidélité à Tavoué, et d'en égrener les incidents. Elle ne trouvait pas dans les actions de M. Creton, ces crimes nombreux dont ne manque pas de charger la tête d'un mari la femme qui veut le tromper. Une fois le mari convaincu de culpabilité, la femme marche la tête haute, la conscience en repos ; Louise n'avait pas de ces consciences complaisantes qui se prêtent à de telles transactions. Louise se trouvait coupable parce qu'elle ne voyait pas son mari coupable : l'égoïsme de M. Creton du Coche, l'indifférence qu'il témoignait à sa femme ne semblaient pas des motifs suffisants de condamnation.

Cependant Julien admis chez l'avoué, pressait Louise de lui accorder un nouveau rendez-vous.

— Vous ne verrez plus madame Chappe, ma chère Louise, lui disait-il; je lui ai fait comprendre combien la présence d'un tiers vous. gênait, vous pouvez venir sans crainte. La servante n'en saura rien ; la porte de la rue est ouverte, vous entrez immédiatement dans le salon, dont j'ai fait faire une clef pour vous.

Louise se défendait d'aller à ce rendez-vous; mais il arriva dans la conduite de M. Creton du Coche un changement qui fit triompher Julien des refus de celle qu'il aimait.

M. Creton du Coche n'avait jamais eu aucun souci, aucune maladie ; il jouissait d'une de ces robustes santés bourgeoises qui sont le privilège de ceux qui pensent peu. Tout à coup son caractère s'assombrit ; l'avoué perdit son humeur égale. Au lieu de sortir comme par le passé et de s'intéresser aux travaux d'embellissement de la ville, il resta dans son cabinet et inquiéta son maître clerc Faglain, obligé d'avoir l'air de travailler. Louise remarqua ce changement et

lui en demanda les raisons ; mais il répondit qu'il était comme par le passé. Son humeur égale fut remplacée par des airs de froideur qui étonnaient également Julien.

— Votre mari serait-il jaloux ? demanda le comte à Louise.

— Je ne le pense paSj dit-elle ; il n'est pas seulement froid avec yous, il l'est avec tout le monde, avec m oi, avec ses amis.

Comm.e l'avoué devenait de plus en plus sombre, Louise conseilla à Julien de ne pas venir de quelques jours.

— A une condition, dit Julien, c'est que je vous verrai chez madame Chappe.

Louise se fit longuement prier, et enfin accorda un rendez-vous au comte.

Le surlendemain, elle se rendit à l'institution, resta deux heures avec Julien, heureux de pouvoir librement causer avec celle qu'il aimait.

— Quand finiront mes arrêts? lui dit-il en la quittant et en faisant allusion à la défense de se présenter pendant quelque temps chez l'avoué.

— Le jour où vous pourrez venir, dit-elle, je mettrai des fleurs à ma fenêtre.

lis se quittèrent ainsi, pleins de rêves de bonheur. Louise sortit de la pension, com.me elle y était entrée, sans avoir rencontré personne dans les corridors; mais à peine eut-elle dépassé la rue qu'elle poussa un crû

Son mari était devant elle.

— Venez, madame, dit-il en lui serrant le poignet et en L'entraînant vers la maison des dames Jérusalem; venez, on vous attend.

Louise avait perdu le sentiment des choses extérieures. Il lui semblait qu'elle venait d'être frappée par un coup sourd qui l'empêchait de voir et d'entendre ;

tout son sang s "était réfugié au cœur, le reste du corps était froid et mort. Elle sentait à peine une légère pression au bras, quoique plus tard elle trouvât sa chair meurtrie par son bracelet. Elle entra, plutôt traînée que marchant, dans une maison qu'elle ne connaissait pas, et le sentiment ne lui revint qu'en se trouvant dans nn vaste salon en face d'Ursule Creton, assise dans un fauteuil. Une joie cruelle était peinte sur les traits de la vieille fille.

— Ah î vous voilà, madame, dit-elle; il faut vraiment des circonstances extraordinaires pour qu'on vous rencontre. Vous préférez rendre visite à des étrangers, à une madame Chappe, plutôt qu'à votre belle-sœur. Il faut avouer que cette maîtresse de pension exerce un joli métier depuis qu'elle est arrivée ; elle doit donner une singulière éducation aux jeunes filles,

— Malheureuse I dit M. Creton du Coche, avouez votre faute.

— Laissez-la, mon frère. Si elle ne veut pas parler, tout à l'heure, ce M. de Vorges va parler pour elle.

— Un ami ! s'écria l'avoué. Le lâche.

— Eh ! mon frère, vous croyez encore à l'amitié des jeunes gens? Si vous aviez cru à l'amitié de votre sœur, cela ne serait pas arrivé.

Louise ne répondait pas; elle était atterrée et baissait la tête. Par une porte vitrée du fond, on voyait apparaître aux coins des rideaux les yeux curieux des dames Jérusalem, qui épiaient cette scène avec attention.

— Le voilà î ce beau séducteur, s'écria Ursule Creton.

Julien sortait du pensionnat de madame Chappe et causait avec l'institutrice.

— Oui, s'écria Ursule Creton en s'adressant au

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comte, comme s'il avait pu i'eotendre, ris, beau jeune homme, donne des poignées de main à cette intrigante, fais Taimabie dans larue ; nous verrons si tu chanteras toujours le même air.

Mon frère, dit-elle à M. Creton du Coche, ne sortez pas ; je vous le défends.

Mais Tavoué ne paraissait guère disposé à réaliser les craintes de sa sœur.

En passant devant les fenêtres des dames Jérusalem, Julien aperçut le profil haineux de la vieille tiile, sans avoir conscience du drame qui se jouait dans cette maison, et dont il était le principal acteur.

Un silence profond régnait dans le salon où allait se décider le sort de Louise. L'avoué n'osait regarder sa femme; Louise pleurait la tête basse. Seule, le vieille fille triomphait ; cette scène la rajeunissait.

— Venez, mesdames, dit-elle en ouvrant la porte du cabinet où les dames Jérusalem étaient tapies^ venez, il est bon que je ne sois pas le seul témoin de cette scène ; mon malheureux frère, plus tard, serait capable de dire que j'ai inventé tout ce qui est arrivé depuis ce matin... Vous avez bien remarqué le comte de Vorges qui est sorti de chez madame Chappe?

Oui, mademoiselle, dit l'une des dames Jérusalem; j'étais montée au premier étage, et là, derrière mes Persiennes, j'ai tout vu et tout entendu.

— Ah! s'écria mademoiselle Creton. Que se disaient ces deux honnêtes personnages?

— Monsieur de Vorges remerçiait madame Chappe avec effusion, comme d'un grand service, et annonçait son retour prochain.

— Qu'il y compte, dit la vieille fille ; dans une huitaine, nous nous arrangerons à ce qu'il n'y ait plus de madame Chappe à Molinchart.

Une pareille conduite de la part d'une femme

qui a de jeunes enfants à élever est vraiment repréliensible, dit l'aînée des dames Jérusalem.

— C'est scandaleux pour le quartier, reprit sa sœur.

— Monsieur Creton, dit Ursule, vous adresserez un rapport au commissaire de police, sur la conduite de madame Chappe.

— Vous voulez donc me déshonorer publiquement, ma sœur?

— Croyez-vous que toute la ville ne va pas le savoir? dit la vieille fille. Quand même ces dames Jérusalem ne parleraient pas, ne savez-vous pas que les jeunes gens se vantent toujours de leurs conquêtes? Dieu merci, cette fois, celui-ci peut se vanter sans mentir; il n'a pas besoin d'afficher madame, elle s'affiche toute seule.

— Monsieur, dit Louise en relevant la tête, vous êtes dans votre droit en me chassant de chez vous. J'ai de l'affection pour monsieur Julien de Vorges, je ne le cache pas ; mais je ne supporterai pas d'insultes d'une personne qui m'a regardée comme une ennemie, dès que je suis entrée dans la famille. Réfléchissez-y; je peux paraître coupable, mais je n'ai pas violé mes devoirs d'épouse, quoique les apparences soient contre moi... Si vous croyez que la vie comimune soit impossible, si ma présence vous rappelait un souvenir fâcheux, je partirai aujourd'hui, et jamais vous n'entendrez parler de moi.

— Non, Louise^ dit l'avoué.

— Comment, reprit Ursule Creton, vous faiblissez déjà?

— Me promets-tu, dit l'avoué, de rentrer chez moi, en revenant à tes devoirs ?

— Je ne sortirai pas, je m'enfermerai pendant aussi longtemps qu'il vous plaira, je ne parlerai à personne, dit Louise, qui fondait en larmes.

En voyant une réconciliation s'opérer si facilement, mademoiselle Greton changea de ton, car elle avait compté sur une rupture brutale et définitive.

— Mon frère, dit-elle en essayant de donner à ses traits et à sa voix une apparence de conciliation, vous avez raison. Le mieux est de pardonner, et j'espère que madame ne m'en voudra pas de l'irritation que m'a causée cet événement.

— Oh! ma sœur, s'écria Louise en se jetant dans les bras de la vieille Me, je vous jugeais mal; c'est moi qui vous méconnaissais. Quels trésors de charité avez-vous pour oublier aussi facilement ma conduite?

— La religion, mon enfant, dit Ursule Creton, nous enseigne à pardonner aux plus grands pécheurs. Nous allons donc ne plus faire qu'une seule et même famille, c'était mon seul désir; le mariage de mon frère nous avait séparés, le malheur nous réunira.

— Vous êtes bonne, mademoiselle Ursule î s'écrièrent les dames Jérusalem, qui feignaient une vive émotion et allèrent répandre le soir même, dans la ville, le bruit de cette aventure.

MISÈRES d'intérieur.

Dès le même soir, Julien fut frappé d'une certaine activité qui régnait à la porte de M. Creton du Coche: un commissionnaire traînait sur une brouette des malles, des meubles, et les déposait dans la maison

de Tavoué. Le comte crut à l'armée d'un étranger ; de temps en tenips des personnes de la ville passaient sur la place et se montraient du doigt les fenêtres du premier étage. Julien attendit la nuit; Louise ne manquait pas, à l'heure où elle se couchait, d'ouvrir sa fenêtre, et d'envoyer au comte un signe d'adieu.

La fenêtre ne s'ouvrit pas comme de coutume, et Julien passa une nuit agitée en pensant à cet emménagement extraordinaire et à l'absence de Louise. Le lendemain matin, un domestique lui apporta un billet contenant ces mots: ((Tout est découvert ; je suis perdue. Ne manquez pas de venir à la nuit tombante ' par la porte du jardin. — Femme Chappe. »

Ce fut un coup de foudre pour le comte, qui courut à la chambre de Jonquières.

— Lis, lui dit Julien.

— Le mari sait tout, pensa Jonquières. Cela devait fmir ainsi... Pauvre Julien !

— J'enlèverai Louise! s'écria le comte; je ne peux plus vivre sans elle.

Jonquières poussa une exclamation.

— Je t'en prie, mon ami, aide-moi, dit Julien; ne me laisse pas sous le poids de mon chagrin.

— Vois madame Chappe, dit Jonquières; il faut connaître ce qui est arrivé.

— Mais ne le dit-elle pas? Tout est découvert.

— Tu vas sans doute recevoir la visite du mari?

— Si je savais qu'il fîtsouflrir Louise, je le tuerais, dit Julien.

A peine le jour tombé, Julien se rendit à la porte du jardin de madame Chappe. La maîtresse de pension portait son mouchoir à ses yeux.

— Déshonorée! monsieur le comte, déshonorée! s'écria-t-elle. Je suis perdue dans l'esprit pubUc pour vous avoir montré trop de bienveillance!

Elle sangloita.

— Et Louise, dit Julien, qui oubliait les pleurs de madame Chappe.

— Louise, aussi perdue!... Nous sommes victimes de mademoiselle Ursule Creton !... Ahl pourquoi aije eu le cœur si sensible?...

Alors la maîtresse de pension raconta, en coupant son récit de sanglots exagérés, les événements arrivés depuis la veille; elle appuya longuement sur le dommage que ce scandale allait apporter à sa réputation. Son établissement était perdu ; déjà, depuis le matin, trois élèves avaient été retirées par leurs parents. Madame Chappe s^attendait à voir partir une à une Ses pensionnaires, à mesure que le bruit de l'aventure se répandrait au dehors. Ursule Creton ne manquerait pas de faire agir contre la maîtresse de pension par tous les moyens. Madame Chappe dit au comte combien était grande la colère de la vieille fille, qui n'avait pu tirer d'elle les renseignements désirables pour convaincre la femme de l'avoué de culpabilité.

— Je m'intéresse à la jeunesse, dit madame Chappe^ parce que j'ai le cœur jeune, et voilà comme j'en suis récompensée, par une ruine complète!

— Je vais partir pour Paris, dit Julien, quand il eut écouté le récit de la maîtresse de pension.

— Je ne connaissais ici qu'une personne bienveillante, s'écria madame Chappe, et je ne la verrai plus... Monsieur le comte, je me suis perdue par l'intérêt que je prenais à vos amours... Mon pensionnat n'est pas payé, mes élèves s'en iront une à une. Qui remplira mes obligations?.. Si prochainement je n'ai pas payé la moitié du prix d'achat, je peux être renvoyée, saisie et mise sur la paille... Et pourquoi? parce que deux jeunes gens s'aimaient et que je n'ai pu voir d'un œil sec leurs malheurs.

— Rien ne vous arrivera de fâcheux par ma faute, dit Julien, et je réparerai, autant qu'il sera en ma

puissance, le dommage que j'ai pu vous causer indirectement. Je pars ; il me serait impossible de vivre ici; je connais les eiiets de la solitude, elle me rendrait fou de désespoir.... Voici mille francs... Soyez tranquille, ne vous restât-il qu'une élève... veillerai à ce que vous soyez largement récompensée de vos sacrifices... Mais à tout prix, il faut que vous trouviez une femme qui arrive jusqu'à Louise, et lui remette mes lettres. Vous seule connaîtrez mon adresse à Paris, et vous aurez soin de me faire tenir régulièrement, chaque semaine, des nouvelles de Louise,

— Si on ne se jetterait pas dans le feu pour un homme comme vous I s'écria l'institutrice. Oui^ vous aurez des nouvelles de votre Louise, je vous le jure, foi de madame Chappe, et je ferai l'impossible pour triompher de son tyran de mari.

— Ne ménagez pas Targent, madame, dit Julien.

— Brave jeune homme. Il n'y en a pas deux comme vous sur la terre.

A la suite de cet entretien, Julien alla retrouver son cousin.

— Mon cher Jonquières, lui dit-il, je te remercie de ce que tu as fait pour moi et t'en garderai toute ma vie une profonde reconnaissance. Maintenant tu peux reprendre ton existence tranquille que j'ai troublée... Je pars.

— Tues si tranquille et si froid, dit Jonquières, que tu dois couver quelque violent projet.

— Non, je vais embrasser ma mère et lui faire mes adieux.

— Et Louise? dit jonquières.

— Louise reste ici.

Julien ayant rapporté à son cousin les renseignements qu'il tenait de madame Chappe.

— Si tu as besoin de moi, dit Jonquières, fais un signe^ je suis à toi*

LES BOURGEOIS DE MOLîNCHABT

— Oui, dit Julien en se jetant dans ses bras, je sais quelle rare amitié tu m'as témoignée; mais je vais vivre seul pendant un an, deux ans, que sais-je? Ne m'en veux pas si je ne te donne pas signe d'existence.... Un jour viendra où nous nous retrouverons.

— Jures-moi, dit Jonquières, que tu n'as pas de mauvais projets... Tu me parles de l'avenir de telle sorte que tu me fais trembler.

— Je te jures, dit Julien, que je veux vivre tranquille.

En apparence résigné, Julien emportait en lui une douleur froide qui ne se trahissait pas sur son visage, mais qui lui servait de masque pour mieux tromper sa mère.

La comtesse, habituée aux fantaisies de son fils, ne trouva rien d'extraordinaire à son départ ; mais à peine le comte fut-il à une lieue de la ville, qu'il se trouva seul, sans son ami Jonquières, sans rien qui lui rappelât directement le souvenir de Louise. Il se sentait comme privé de son âme, ouvrait de grands yeux en se surprenant à ne rien voir ; sans pensée, son corps le fatiguait comme s'il eût porté un fardeau inutile.

Le séjour d'Ursule Greton fit oublier à Louise dans les premiers jours, la scène scandaleuse du pensionnat; frappée du pardon de son mari, croyant s'être méprise sur le véritable caractère de sa belle-sœur, elle essaya de se plier à ses exigences ; mais à tout instant les ongles de la vieille fille déchiraient le cœur de Louise.

On commença par chasser sa femme de chambre, soupçonnée d'avoir servi les intrigues de Julien,

Louise se résigna à subir une femme que mademoiselle Greton employait depuis longtemps à préparer sa chétive cuisine. Louise comprit qu'elle avait

une surveillante de plus dans ! cette femme ; mais, décidée à se sacrifier pour rétablir la tranquillité domestique, elle ne craignait aucune espèce d'inquisition.

Elle demanda comme une grâce à son mari d'habiter une chambre sur le derrière de la maison, afin qu'on ne supposât pas qu'elle pût regarder dans la rue.

Le départ de Julien connu, les amis de M. Creton du Coche vinrent l'en avertir en lui faisant compliment; c'était tourner le fer dans la plaie.

L'avoué n'était pas de nature jalouse ; mais l'idée qu'il servait de conversation aux gens de Molinchart le rendait sombre. En un mois, il changea de physionomie : les années s'abattirent sur lui comme unegrêle subite.

Ursule Creton remarquait ces perturbations avec intérêt, quoiqu'elle eût échoué dans l'ensemble de son projet. Elle eût préféré une séparation absolue à cette paix domestique: la douceur, la complaisance, les soins de Louise, loin de la désarmer, l'irritaient; aussi s'en vengeait-elle en rappelant sans cesse à son frère l'événement qui avait donné lieu à son retour dans la maison.

Quelquefois, au coin du feu, le soir, quand Louise travaillait et que M. Creton regardait tristement les étincelles s'enfuir par la cheminée :

— Qui aurait dit, il y a un mois, s'écriait Ursule que nous pouvions vivre heureux ? Allons, Creton, ne t'assoupis pas; c'est un bien pour un mal. Il y en a tant qui trouvent un mal pour un bien.

L'avoué ne répondait pas.

— Ne trouvez-vous pas, ma sœur, continuait la vieille fille, qu'une réunion en famille vaut bien la société de cette mauvaise créature qui vous entraînait malgré vous? Il ne faut pas rougir; ce qui est passé

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est passé.... Je ne vous en fais pas de reproche; au Contraire, chacun me parle de vous et admire votre conversion. J'en suis flattée, car j'y suis pour quelque chose; pas vrai, ma sœur?

Satisfaite d'avoir montré à Louise qu'elle conservait un souvenir implacable, Ursule Greton se taisait, laissant son frère et sa femme livrés à de tristes réflexions i alors elle entamait avec son chien un monologue plein de caresses.

Les dames Jérusalem, sous prétexte de rendre visite à mademoiselle Creton, venaient étudier les drames qui se jouaient à l'intérieur entre la vieille fille et sa belle-sœur.

Elles afl*ectaient de combler la femme de l'avoué de politesses plus poignantes que des insultes; car, sous la douceur de leurs paroles, Louise sentait une intention aiguë. La causerie des dames Jérusalem semblait du lait empoisonné. Vivre seule, enfermée^ eût été pour Louise le bonheur, en comparaison de la répu^ gnance qu'elle avait à se trouver vis-à-vis de ces trois terribles inquisiteurs, dont le chef était mademoiselle Greton.

— Ma belle-sœur, ces dames Jérusalem viennent vous souhaiter le bonjour, criait Ursule du bas de l'escalier. Ne viendrez-vous pas un peu?

C'était surtout l'hypocrisie de la vieille fille qui faisait le plus soufl"rir Louise, car sous ces 'paroles d'invitation se cachaient des ordres. Dans le principe Louise avait refusé de voir les dames Jérusalem, dont la présence lui rappelait cruellement sa surprise en sortant de l'institution.

— Comment, madame, lui dit mademoiselle Greton, vous ne vous hâtez pas de descendre auprès de ces dames; en voici bien d'une autre.... Ces dames ne vous font-elles pas honneur en voulant bien oublier le scandale que vous avess causé dans le quartier? Madame

préférerait peut-être recevoir la visite de comtesses.... Allons, descendez avec moi, qu'on sache par la ville que je vous ai pardonné ; une fois pour toutes, je vous avertis de ne pas me faire monter quand je vous appelle.

Louise descendait recevoir les compliments des dames Jérusalem, qui feignaient de la traiter avec compassion. C'étaient alors des compliments sans fin.

— Madame Creton a meilleure mine maintenant.

— Depuis quelque temps madame Creton gagne.

— La vie tranquille convient à madame Creton.

— On se conserve plus longtemps en vivant dans son intérieur.

Les dames Jérusalem ne parlaient qu'en soulignant chaque phrase ; elles avaient la réputation dans la ville d'être des personnes spirituelles, et cette réputation faisait qu'elles pesaient sur les mots les plus vulgaires, parlaient lentement, et n'ouvraient la bouche qu'avec la persuasion qu'il n'en sortait que des effets brillants.

Il eût été dangereux dans Molinchart de paraître douter de l'esprit des dames Jérusalem, qui faisaient loi par leur dénigrement, et que chacun craignait. En présence de Louise, elles jouissaient de leurs méchancetés, car d'ordinaire elles ne pouvaient juger de l'effet de leurs coups.

Retranchées dans leur petite maison, au rez-dechaussée, elles envoyaient de là mille traits comme des assiégeants envoient des bombes dans une ville ennemie ; mais, Louise présente, les dames Jérusalem pouvaient constater les ravages de leurs paroles: pâleurs subites, larmes dans le gosier, yeux humides. Un tel spectacle était intéressant pour des femmes jalouses de la distinction de leur victime.

Devant les dames Jérusalem, la vieille fille se tai-

LES BOURGEOIS DE MOLINCHART 27o

sait; se trouvant inférieure, non en méchanceté, mais en paroles, mademoiselle Greton semblait juger les coups, et son œil, dans lequel passait une flamme, remerciait ses alliées de la jouissance qu'elle prenait à leurs discours.

Louise recevait ainsi nombre de blessures sans se récrier: s'il lui arrivait de jeter les yeux sur son mari pour chercher un défenseur, elle ne rencontrait qu'un homme assoupi, à peine écoutant la conversation.

Fréquentant la société de Molinchart, les dames Jérusalem arrivaient presque quotidiennement chez l'avoué avec une provision de scandales d'une nature agréable à Ursule Greton. Elles faisaient des triages avant de venir ; leurs motifs de conversation roulaient sur des tromperies de maris, de femmes séduites et d'amants suborneurs. Maître Quantin leur passait en seconde main la Gazette des Tribunaux^ et, comme il est rare de ne pas trouver dans ce journal quelque adultère, une des dames Jérusalem racontait l'acte d'accusation pendant que l'autre lisait les dépositions des témoins, les plaidoieries des avocats, et les commentaires venaient à la suite.

Louise semblait réellement Faccusée. Assise sur sa chaise basse, elle redoutait les attaques incessantes des dames Jérusalem; loin d'y être accoutumée, de jour en jour elle les sentait plus vivement.

La rencontre imprévue de M. Greton du Coche à la porte du pensionnat avait porté le désordre dans le système nerveux de la jeune femme : devenue craintive, le moindre incident la froissait. Elle essayait de tromper les souffrances que lui causaient les amies de mademoiselle Greton en s'appliquant à une broderie; mais les trois femmes avaient inventé des châtiments cruels. Quand Louise baissait les yeux:

— Que faites-vous là, ma belle? lui demandait une

des sœurs Jérusalem, qui craignait que Louise ne fût absorbée par son travail.

Elle lui prenait des mains sa tapisserie, et la forçait de lever les yeux sur ses juges.

Les persécutions prenaient mille formes ; les trois mégères passaient les jours et les nuits à en former de nouvelles.

Un jour, Ursule Creton invita sa belle-sœur à rendre visite aux dames Jérusalem.

— Il n'est pas convenable, dit- elle, que ces dames viennent aussi souvent sans que vous leur rendiez leur politesse... Elles pourraient s'en formaliser.

Louise refusa.

— Je n'entends pas, dit mademoiselle Creton, que, par votre faute, je perde l'amitié de ces dames. Si vous étiez libre, madame, vous auriez le droit d'agir comme il vous semblerait convenable ; mais ces dames viennent autant pour vous que pour votre mari et moi. Une politesse en vaut une autre.

Louise refusa de nouveau, comprenant l'épreuve douloureuse à laquelle on se disposait à la soumettre. Retourer, en présence de son mari et de sa sœur, dans le salon des dames Jérusalem, traverser la rue où elle avait été surprise, revoir la fatale porte du pensionnat, se montrer aux gens de Molinchart, c'est ce que Louise ne pouvait supporter. Cette fois elle combattit avec tant de résolution que la vieille fdle, craignant de la pousser à bout, laissa tomber son idée, en se promettant de la remplacer par une autre non moins cruelle.

Six semaines après avoir quitté la ville, Julien reçut une lettre de madame Chappe. Jusqu'alors la maîtresse de pension n'avait écrit au comte que des lettres sans intérêt, car Louise se tenait si strictement renfermée qu'il était difficile d'avoir de ses nou-

velles. Mais pour servir la passion du comte, la maîtresse de pension eût trompé la surveillance de dix geôliers.

Il semblait impossible de lutter avec Ursule Creton, que la haine, la jalousie, la cupidité rendaient le plus redoutable des Argus ; seulement, la générosité manquait à cet Argus. Ayant pris des informations avec prudence, madame Chappe sut que la femme de ménage était pauvre. Il ne fut pas difficile de la séduire.

L'institutrice annonçait cette bonne nouvelle à Julien. La femme de service regardait, écoutait, et chaque soir apportait à madame Chappe des nouvelles de ce qui se passait dans Tintérieur. A en juger par la dernière scène entre Ursule Creton et sa bellesœur, une rupture ne devait pas tarder à éclater. Malgré sa douceur et l'empire qu'elle prenait sur ellemême, froissée d'entendre la vieille fille lui rappeler sans cesse la scène du pensionnat, et démêlant ce qu'il y avait de dangereux dans ces souvenirs, qui redoublaient les rancunes de M. Creton du Coche, Louise avait prié sa belle-sœur de ne plus revenir sur ce sujet.

Autant les paroles de la jeune femme étaient empreintes de suppUcations, autant la vieille fille montra de colère et de haine. Elle éclata en reproches et dit à sa belle-sœur que de pareils faits ne s'oubhaient jamais; qu'elle était trop heureuse qu'on voulût bien la garder dans une famille honorable dans laquelle elle avait jeté la honte ; que si Louise oubliait sa faute, cela témoignait de la légèreté de son caractère ; qu'au contraire, il fallait qu'elle l'eût à toute heure devant les yeux, afin de se repentir et de devenir meilleure. Ursule Creton prit à part son frère^ et lui demanda s'il avait oublié, lui qui couvait un mal intérieur dont il ne se relèverait jamais. A la suite de cette scène

violente, Louise s'enferma dans sa chambre pour y pleurer en paix.

Madame Chappe, à l'affût de ces nouvelles, avait le même intérêt que la vieille fille à attiser le feu de tels troubles domestiques. Par ses ordres, la femme de ménage témoigna à Louise une pitié qu'elle ressentait réellement ; il était impossible de ne pas être ému de sa douleur et de ne pas prendre parti contre Ursule Creton, qui chaque jour faisait preuve de nouvelles acrimonies contre sa belle-sœur. La femme de service devint peu à peu la confidente de Louise.

— On vous plaint dans la ville, ma pauvre dame, lui disait-elle.

Et comme elle insistait, Louise voulut savoir quelle personne cachait ce on.

— Tout le monde, dit la femme de ménage, qui avait ordre de ne pas faire connaître madame Chappe.

Au bout de trois mois, Louise ne sortit plus de sa chambre, tant la vieille fille était devenue exigeante. Louise avait plus répandu de larmes en trois mois que dans toute sa vie; une seule jouissance lui restait, s'entretenir avec sa servante, pauvre créature, séduite dans sa jeunesse, qui vivait pauvre, sans se plaindre, et avait conservé une vive amertume contre les hommes. Dès les premiers jours de son entrée, elle prit en pitié la femme de l'avoué, croyant que mademoiselle Creton n'agissait que d'après les ordres de son frère. C'en était assez pour prendre parti contre le mari et la vieille fille ; aussi ne fut-elle pas difficile à séduire, et quand vint le moment où elle entendit Louise parler de la mort comme d'un bonheur, elle comprit que la coupe d'amertume étant pleine, il était temps d'agir suivant les instructions de madame Chappe.

(( Ma pauvre dame, disait-elle à Louise pendant qu'elle faisait la chambre^ mon cœur saigne de vous

voir ainsi maltraiter par votre belle-sœur... Si vous vouliez obtenir la paix !

— Hélas! telle que je connais mademoiselle Creton, je n*ai plus qu'à me résigner.

— Il vaudrait mieux vivre dans un désert, madame.

Louise soupirait.

— Vous n'êtes pas adroite non plus, madame ; vous recevez tranquillement des insultes comme un bœuf à Tabattoir... Cales encourage, soyez-en sûre... Ah 1 si j'étais à votre place !...

Louise tristement baissait la tête.

— Je voudrais les tenir ; oui, avant qu'il soit deux jours, mon mari et ma sœur seraient à mes pieds... D'abord vous ne vivrez pas en paix tant que cette méchante femme mènera la maison ; elle dehors, peutêtre votre mari deviendrait-il plus humain.

— J'ai accepté cette situation, disait Louise,

— Saviez-vous ce qui vous attendait, madame? Vous n'étiez pas fautive et vous croyiez qu'on oublierait une simple imprudence... Ah ! les hommes n^oublient rien ou ils oublient trop, dit la femme de ménage en songeant à son passé. Enfin, madame, votre vie n'est pas tenable ; toujours malade, toujours en pleurs, maigre à faire pitié, je vous vois avec chagrin changer à vue d'œil. Voulez-vous obtenir la paix ?

— Est-ce possible ? s'écria Louise.

Alors la servante lui dit qu'elle avait une parente à dix lieues de la ville qui la recevrait, si elle voulait s'y réfugier. Hors des atteintes de sa belle-sœur, elle écrirait à son mari et obtiendrait d'en être mieux traitée.

Peut-être M. Creton du Coche reconnaîtrait-il que la vie à trois était impossible. Louise pourrait goûter encore quelque tranquillité, Louise se laissa aller à ce

projet ; confiante dans raffection que lui montrait la servante, elle organisa un projet de fuite sans se douter que madame Chappe était Tàme du complot.

Au lieu de trouver à l'arrivée de la voiture une parente de la femme de ménage, Louise tomba dans les bras de Julien.

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