‹ Les bourgeois de Molinchart (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · LE BONHEUR · texte numérisé non relu

LE BONHEUR

Louise, saisie par l'émotion, se laissa entraîner. Avant qu'elle eût le temps de se reconnaître, elle était dans une voiture qui l'emmenait avec rapidité.

La route se passa sans que les deux amants pussent dire un mot ; l'excès du bonheur faisait qu'ils ne trouvaient pas de paroles pour rendre leur émotion.

Depuis qu'ils s'étaient vus pour la première fois, enfin ils se trouvaient ensemble, sans crainte, libres. En un moment le passé était oublié ; le monde, les lois, la société disparaissaient. Il n'y avait plus qu'eux sur la terre. Deux âmes se rencontraient dans des étreintes célestes. Ils n'avaient plus conscience de leur corps, obéissaient à leurs sensations, buvaient leur haleine, s'enivraient de regards et se sentaient mourir doucement pour reprendre un instant après une nouvelle vitalité.

La voiture roulait. Au dedans, c'étaient des étreintes poignantes et fiévreuses à briser des barres d'acier. Leurs âmes s'étaient fondues en une et faisaient sentinelle autour des deux amants pour en chasser les souvenirs, les chagrins et les craintes. Rien n'aurait

pu les séparer en ce moment, ni périls ni dangers : ils se sentaient forts et libres.

La nuit ajoutait à leur extase ; des larmes coulaient des yeux de Louise, mais ce n'étaient pas des larmes amères.

Les souffrances d'une année chargée d'inquiétudes s'envolaient sans bruit, et ne laissaient plus de traces dans leur esprit noyé d'immenses félicités.

Le calme de la nuit, la solitude de la campagne, le repos de la nature, la fraîcheur tiède de l'atmosphère, tout les portait au silence.

Ils semblaient avoir quitté leur ancien corps, celui qui avait tant souffert, pour entrer dans une nouvelle enveloppe, fraîche et embaumée.

La voiture roulait toujours, et ils ne se sentaient pas en mouvement. Lui comprenait qu'il était à côté d'elle. Elle se rapprochait de lui.

Ils étaient plongés dans cet ineffable égoïsme de l'amour qui rend indifférent à toutes les passions^ à tous les vices, à toutes les misères de l'humanité.

On leur aurait dit : « Vous aller mourir I » Ils auraient répondu : « Nous mourrons avec joie, si nous mourons ensemble dans un dernier embrassement. »

Qu'importe la vie ? Ces extases renaîtront-elles jamais plus grandes? Le bonheur est si rare qu'on craint toujours de le voir suivi de son éternel serviteur, le malheur, attaché à son manteau.

Aussi tous deux faisaient-ils fête à ce bonheur inattendu, et s'en gorgeaient-ils avec l'imprudence d'un convalescent à qui il est permis de manger pour la première fois

Une secousse de la voiture les tira de ce beau rêve ; une voix humaine les rappela à la réalité.

Le postillon, arrêté devant une auberge, appelait les servantes, plongées dans le sommeil.

On était arrivé au village où Louise comptait s'arrêter.

Les deux amants, en voiture depuis cinq heures, croyaient s'être rencontrés depuis un instant.

Le réveil de l'auberge endormie, l'allée et venue des garçons et filles empressés devant la chaise de poste, les préparatifs du souper, le feu flambant dans une immense cheminée, la conversation du postillon et des filles, permirent à Louise de cacher son émotion. Cependant, elle baissait les yeux devant JuHen et craignait de rencontrer ses regards. De tardifs remords couraient en elle, comme de petits nuages qui cherchent à se rejoindre et finissent par se dissiper.

Le souper était préparé sur la table.

— Pourquoi détournez-vous la tête, Louise, dit Julien?

Il la regarda en face ; mais elle baissa la tête et garda le silence.

Julien, lui parlait, la questionnait, et elle ne répondait pas. La pourpre pudique de sa figure répondait éloquemment.

Il y avait dans la pose de Louise, dans ses gestes, dans sa physionomie, un doux abattement qui rendait Julien plus heureux que s'il l'avait entendue parler.

Maintenant, seul avec elle, il pouvait se jeter à ses genoux, lui prendre les mains, dénouer ces beaux cheveux : elle se laissait faire, plongée dans la contemplation de cette idolâtrie et du souvenir des heures qui s'étaient écoulées aussi vite que chaque tour des roues de la voiture.

Elle pouvait savourer aujourd'hui cette passion qui, depuis un an, s'était souvent offerte à ses lèvres et qu'elle avait toujours repoussée. Si dans le fond de son imagination apparaissait, trouble et flottant, le fantôme bourgeois de sa première année de mariage,

le mari rêvé était là^ à cette heure, devant elle, lui parlant, l'adorant, et dans le miroir du cerveau de Louise se reflétait l'idéal époux, le seul véritable et unique, qui faisait de l'autre une chimère grimaçante, l'ombre de la lumière, le repoussoir du bonheur actuel.

Ces pensées, Julien pouvait les suivre, les voir naître, grandir, mourir, remplacées par d'autres, comme la vague succède à la vague.

Une paupière languissante , un mouvement des yeux, une ombre de sourire, une pulsation du cœur, des moiteurs subites, des lèvres qui s'ouvraient pour laisser échapper mille félicités accumulées, n'étaientelles pas matières plus éloquentes que toutes les paroles ?

Dans chaque trait de cette physionomie ambrée, Julien constatait une nouvelle vitalité ; le comte pouvait jouir de la félicité que maintenant^Louise laissait lire sur sa figure, sans essayer de l'affaiblir.

— Comme je veux te faire oublier tout ce que tu as souffert pour moi, ma chère Louise, j'essayerai de te payer en bonheur les inquiétudes que tu as subies si longtemps dans cette petite ville. Demain, nous partons pour Paris.

— A Paris! s'écria Louise en tressaillant. Mais mon mari ?...

— Je t'en conjure, Louise, ne dis jamais : Mon mari. Il n'est plus ton mari. Tu es veuve, tu jouis d'une nouvelle vie ; tu renais d'une autre existence ; tu n'as jamais habité Molinchard... N'est-ce pas que tu ne me parleras plus de cet homme ?

Le lendemain, ils arrivèrent à Paris, et Julien se fit conduire à la place de la Madeleine, où il avait loué un appartement élégant, car il était prévenu depuis longtemps par madame Chappe de se tenir prêt à recevoir Louise.

En se réveillant dans une jolie chambre à coucher qui donnait sur la place, en entendant le grondement des voitures qui se pressaient sous ces fenêtres, Louise se crut le jouet d'un rêve.

C^était en effet une nouvelle vie qui commençait pour elle. Depuis dix ans elle se trouvait au milieu de ce calme de province qui endort Tesprit et le laisse flotter dans des nuages gris, tandis qu'aujourd'hui elle allait goûter de la vie parisienne, qui apparaît si féerique à ceux qui ne la connaissent pas.

Louise soupirait!

On ne reste pas impunément dans une atmosphère calme sans être effrayé du tumulte de Paris; les cœurs qui ont vécu tranquilles en province s'accommodent difficilement de la vie fiévreuse parisienne.

Le bonheur agitera-t-il longtemps ses ailes bleues ? se demandait Louise.

Heureusement, le souvenir de la vieille fille se plaça devant ses yeux et l'empêcha de penser plus longtemps à l'avenir.

Bientôt, d'ailleurs, une femme de chambre rompit les rêves de la jeune femme, en lui demandant si elle voulait recevoir les fournisseurs envoyés par le comte.

Une élégante robe de chambre était préparée, et Louise se sentit pénétrée des attentions de Julien avant son arrivée.

Quand Louise fut prête, la marchande de mode, la lingère, la marchande de nouveautés, furent introduites, car la jeune femme n'avait pu emporter de Molinchard les objets nécessaires à sa toilette.

Après le déjeuner, Louise parcourut le logement et montra une joie d'enfant en regardant ces petits meubles élégants, ces frivolités d'étagère dont Paris a le secret.

Tout avait été commandé par Julien, qui apporta

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dans le choix de rameublement un tact exquis.

Une autre que Louise se serait crue transportée dans un monde féerique en comparant le mobilier d'acajou de Tavoué, ses meubles lourds, disgracieux, aux chaises fmes, élégantes, aux larges fauteuils étoffés, aux petites tables en bois de rose rehaussées de cuivres dorés; mais Louise n'avait pas de ces élonnements de bourgeoises foulant des tapis pour la première fois ; elle était heureuse de cette coquetterie luxueuse et la comprenait aussitôt en la voyant.

Julien jouissait de la joie de celle qu'il aimait, et la regardait ouvrir, avec une curiosité naïve, les portes des armoires, les tiroirs des meubles.

Un élégant balcon donnait sur la façade de la Madeleine ; à deux pas du salon on pouvait, sans sortir, se mêler au Paris vivant,

— Quelle existence ! dit Louise; on croirait que tout le monde est en fête journellement.*. Est-ce ainsi tous les jours ?

— Tous les jours, dit Julien.

On ne s'en fatigue jamais! demanda-t-elle. J'ai peur, ami de cette vie ; le croyez-vous ? Il me semble que ma tête n'est pas assez forte pour supporter tout ce bruit; il n'y a qu'une chose dont je ne me fatiguerai jamais, c'est de vous aimer. Nous resterons ensemble le plus possible, n'est-ce pas, seuls?... Je deviens jalouse, même d'un homme qui serait en tiers avec nous... Avez-vous beaucoup d'amis ?

— Je connais quelques personnes que je rencontre au club ; mais, ce ne sont pas des amis. Mon seul ami était Jonquières.

— Celui-là, je Taime aussi, dit Louise, depuis que tu m'as dit combien il avait été bon et dévoué pour toi, pendant que j'étais si méchante.

— Oh! tu n'étais pas méchante... Je l'ai oublié et

j'ai mieux compris mon amour en étant séparé de toi

— Verrons-nous M. Jonquières à Paris?

— Je ne sais, dit Julien ; Jonquières est enterré maintenant dans sa campagne. Il se fait ermite. Il a peur des passions qu'il a éprouvées vivement; moi aussi, j'aurais voulu le voir entre nous deux, cet hiver, au coin de notre foyer, et il eût été heureux de notre amour.

Ainsi les deux amants parlaient sur le balcon, s'occupant plus de leur affection mutuelle que du mouvement de la rue ; mais Julien, voyant la place de la Madeleine encombrée d'équipages, jugea que le moment était venu de conduire Louise aux Champs- Élysées, et il envoya chercher une voiture qui permit à Louise de tout voir sans être vue.

De la place de la Concorde à l'Arc de triomphe de l'Etoile, la chaussée était sillonnée de voitures.

Quelques femmes du monde, en amazone, subissaient les regards des promeneurs du trottoir et des curieux. On voyait aux portières des omnibus les figures émerveillées des provinciaux ; dans des coupés étaient étendues négligemment des filles, qui jouaient de la prunelle devant les hommes, afin de payer le soir la location de leur équipage.

Dans d'autres voitures se tenaient des femmes à la mode, escortées à la portière de cavaliers qui les accompagnaient au bois.

C'était un mouvement sans fin d'aller et de retour, oii chacun semblait plus empressé de parader que de jouir de l'air et de la lumière ; c'étaient des étalages de toilette, de sourires, de compliments, d'élégances, qu'on ne saurait trouver en aucun lieu de l'univers.

Louise ne parlait pas et regardait. Tout à coup elle pâlit, jeta un cri et se laissa retomber dans le fond de la voiture.

— Qu'y a-t-il, mon amie? s'écria Julien.

— Rien, dit-elle.

— Tu souffres î

Louise se cachait la figure de ses mains . Le comte chercha à s'en emparer ; mais Louise :

— Laisse-moij je t'en prie... Attends...

— Pourquoi as-tu poussé cecri ?

Louisse abattit une main et montra des yeux humides où se reflétait une vive émotion ; puis une larme embrassa la prunelle et vint se perdre aux cils, pendant qu'une rougeur subite faisait place à sa pâleur habituelle.

— Tu m'inquiètes, dit le comte ; dis-moi ce qui te fait éprouver cette émotion ?

Louise ne répondait pas. La figure de Julien se rembrunit ; ce fut à son tour d'être livré à des réflexions pénibles dont la nature se lisait dans ses yeux. Louise le regarda ; la figure de ses inquiétudes fit taire les siennes.

— Toi aussi? dit-elle.

— Laisse-moi dit le comte.

— Regarde, dit Louise, je n'ai plus rien, il n'y paraît plus. ..Allons, monsieur...

Julien tenta de sourire.

— Je ne veux pas te voir triste, dit- elle.

— Pourquoi ce cri? demanda Julien.

— Tu ne m'en voudras pas, si je te le dis?

— Je t'en voudrais de me le cacher.

— Eh bien , dit Louise, j'ai rencontré le regard d'une personne de Molinchard.

— N'est-ce que cela ?

— Je n'ai pas été maîtresse de moi, et j'ai poussé un cri.

— Es-tu certaine que cette personne t'a remarquée?

— Je ne sais.

— Te connaît-elle?

— Elle me connaît comme chacun se connaît dans une petite ville... Mais tu m'avais défendu de te jamais parler de Molinchard, voilà pourquoi j'ai essayé de te le cacher.

Louise avait été singulièrement frappée à la vue de certaines beautés apprêtées, au regard hardi, à la toilette retentissante.

Julien lui expliqua la position de ces créatures, qu'il connaissait pour la plupart, malgré son absence de Paris depuis quelques années.

Louise avait pour ces femmes la curiosité dont sont éprises toutes les femmes du monde cherchant le se* cret d'une force et d'une puissance qui font que celles véritablement trempées conservent leur beauté à un âge avancé, malgré le désordre de leur existence.

Elle pressait Julien de questions, ignorante de ce monde particulier dans lequel le comte avait vécu dans sa jeunesse, et Julien lui raconta l'histoire de celles qu'il retrouvait, les hommes qu'elles avaient ruinés, les amants trompés, ceux qu'elles avaient entraînés dans le mal.

La vie parisienne est tellement rempHe de vices, que ce qui fait l'étonnement d'une certaine classe de la société est la vertu. Une grande partie de la jeunesse riche, au bras des femmes vicieuses, rirait de l'étonnement d'un FrankUn qui prêcherait le rétablissement des mœurs. Louise, malgré les explications de Julien, ne pouvait comprendre cette vie et devenait soucieuse.

Elle voulut rentrer immédiatement et pria le comte de la laisser seule.

En la revoyant, Julien fut étonné du changement qui s'était opéré en elle; Louise paraissait avoir pleuré ; sa figure était pleine d'une expression particulière que le comte ne soupçonnait pas ; la jeune femme avait repris ses habits modestes.

Jalien tressaillit, car il crut lire dans cette physionomie, dans le costume, que Louise le quittait pour toujours.

— Mon ami, dit-elle, ce soir je ne serai plus ici. Julien, d'abord, ne trouva pas de paroles pour

rompre une si ferme détermination.

— J'ai commis une faute, dit Louise en venant habiter cette maison, en m'habillant de ces étoffes, en me parant de ces bijoux. Ces vêtements, je ne veux plus les porter. J'ai eu un moment où je ne raisonnais pas, pendant lequel mon amour m'a entraînée.

Julien fit un mouvement pour parler.

— Laissez-moi vous dire, mon ami, l'impression de notre promenade aux Champs-Elysées... J'ai vu ces femmes, vous m'avez dit leur vie, je ne veux pas leur ressembler; en restant ici plus longtemps, en acceptant vos dons, chacun a le droit de me désigner de la sorte... Il faut que ma vie future fasse oublier ma fuite... Depuis que vous m'avez fait connaître la manière de vivre de ces femmes, j'ai frissonné d'avoir été rencontrée avec vous dans une toilette qui ne m'est pas habituelle et qui peut me faire confondre avec elles... J'ai des goûts simples, vous le savez 3 vous m'avez aimée ainsi; ce n'est pas la liberté qui doit changer mes goûts. Ce luxe me mettait mal à l'aise, et je ne m'en rendais pas compte. Ce n'est pas là le bonheur... Si vous m'aimez véritablement, comme vous le dites, vous me laisserez vivre à ma fantaisie, simplement...

— Vous êtes la meilleure des femmes, Louise, s'écria Julien ; mais pourquoi vous comparer à ces créatures? Ne sommes-nous pas unis pour toujours?

— Pour toujours ! dit Louise d'un ton mélancolique.

— Vous en doutez?

— Qui sait? reprit-elle,

Malgré les preuves d'affection de Julien, Louise resta ferme dans ses projets. Le comte devait conserver son logement de la place de la Madeleine, et trouver dans la même maison un petit appartement que Louise habiterait, afin d'être plus rapprochée de son amant ; mais, à partir de ce jour, elle ne voulait plus continuer à vivre de la vie luxueuse des femmes sans fortune.

Ses paroles étaient tellement convaincues que Julien s'abstint de les combattre.

— Ne sortons plus, dit Louise; restons toute la journée ensemble. Le monde m'effraye ; il me semble que nous ne sommes plus aussi intimes au milieu de la foule... Je travaillerai chez moi, tu me feras la lecture pendant ce temps ; le soir, nous irons nous promener dans des endroits solitaires.

Pendant un mois ce programme se réalisa; les deux amants ne recevaient personne. Les journées s'écoulaient roses et sans souci, remplies par la nouvelle installation de Louise, qui s'occupait de mettre en ordre son nouvel appartement.

Un matin arriva un homme de mauvaise physionomie, qui demandait à parler au comte de la part de madame Chappe.

Julien fat blessé de ce que la maîtresse de pension lui envoyait un tel messager; toutefois étant en correspondance avec elle et tenant à connaître les événements qui se passaient à Molinchart, il fit introduire l'inconnu, qui lui dit être le frère de l'institutrice.

Dès l'abord, la physionomie de l'homme déplut à Julien, qui cachant cette prévention sous une exquise politesse, lui demanda à quoi il pouvait lui être utile.

Le frère de madame Chappe tendit une lettre qu'il tira d'un mauvais portefeuille.

« Cher comte, écrivait l'institutrice, ne me trouvez-

VOUS pas importune de vous prier de me rendre un service dont la nature est bien délicate. Mon frère a perdu malheureusement sa fortune en rendant service à des gens qui ne lui en ont pas tenu compte. Cette générosité tient de famille, et vous savez que je me jetterais dans le feu pour vous, cher comte.

(( A force de me casser la tête pour sauver mon frère de la détresse, voici à quoi j'ai pensé :

(( En attendant que vous puissiez lui procurer un emploi quelconque, grâce à vos relations dans Paris, ne pourriez-vous pas dire à mon frère que, n'ayant pas le temps de surveiller les biens que vous avez à Vorges, il vous ferait plaisir de vous y aider un peu ?

« Comme je suis persuadée, cher comte, que vous n'avez besoin de personne, je vous ferai remettre ce que vous désirez que nous lui offrions comme rétribution. Si vous me rendez cet important service et que vous ne lui donniez que le temps de faire ses préparatifs de départ, je vous ferai tenir mille écus. Mon frère pourrait vivre à la campagne. Proposez-lui cela de manière, je vous prie, qu'il accepte.

(( Quoique mon établissement n'aille guère, je serai exacte à vous rembourser cette petite avance, et je vous aurai une extrême obligation de vous prêter, de la manière dont je vous prie, à me rendre cet important service. Ce sera, hélas 1 je gémis de le dire, une des fortes épines que vous me retirerez du pied.

(( Ah ! cher comte, vous me rendrez heureuse si mon frère m'apprend que vous lui avez fait la proposition que je vous prie de lui faire. Ce secret serait à nous deux. Dieu veuille que vous sentiez ma position et que vous soyez assez bon pour l'alléger, »

Malgré l'habitude qu'il avait de cacher ses impressions, le comte put à peine dissimuler la surprise que lui causait cette lettre.

Il ouvrit son secrétaire, en tira l'argent que deman-

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dait madaaie Chappe, et congédia rhomme, en lui disant qu'il aliait écrire à sa sœur.

Depuis que Louise avait fui la maison de son mari, l'institutrice écrivait régulièrement deux fois par semaine ; le facteur apportait des lettres timbrées de Molinchart, tantôt à l'adresse de Julien, tantôt à l'adresse de Louise.

Les lettres envoyées au comte contenaient des demandes incessantes d'argent, que le jeune homme acquittait comme des dettes sacrées.

Louise était chargée de la toilette de madame Chappe, qui, à en juger par ses demandes, devait maintenant éclipser les femmes à la mode de Molinchart.

La maitresse de pension avait une correspondance variée qu'elle appliquait suivant la nature des services qu'elle attendait; quelquefois elle semblait prise d'immenses remords en pensant à la fuite de Louise du domicile conjugal.

(( Oui, écrivait-elle, ma conscience me force à ne rien vous cacher ; lorsqu'on blâme mon amie, je me reproche ma faiblesse d'avoir adhéré à ses désirs. »

Et Louise se prenait à ces faux remords et les partageait réellement.

Dans d'autres circonstances, le pauvre M. Creton du Coche portait à lui seul les noms de toute une ménagerie : c'était un tigre, un bup, un Cosaque, une hyène, un monstre amphibie. « Barbe-Bleue a été dimanche de Pâques à la grand'messe, à vêpres et au salut, )) écrivait madame Chappe ; « incessamment il fera son jubilé, je n'en serais pas étonnée, afin de pouvoir dire à ceux qui voudront le croire que vous l'avez toujours empêché de faire sa rehgion. »

Madame Chappe avait l'art de faire saigner le cœur de Louise à chaque trait de plume; elle lui rapportait les moindres propos de Molinchart, relatifs à sa fuite,

et quoique Louise se trouvât heureuse dans son intérieur, tristement elle songeait qu'elle servait de fable à une petite ville, que son nom était cité tout à propos, et qu'elle passait pour une femme déshonorée.

Ces réflexions la tenaient plus vivement le soir, où elle restait souvent seule, car le comte avait pris l'habitude de retourner au cercle.

Six mois passés presque sans sortir n'avaient pas affaibli la passion de JuUen ; mais il craignit la satiété, et avait essayé de conduire Louise en société. Louise préférait vivre seule.

L'été étant arrivé, Julien se décida à faire un voyage à l'étranger, et cette nouvelle combla Louise de bonheur. Elle allait donc échapper à ce Paris qui lui pesait.

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