‹ Les bourgeois de Molinchart (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · UN GRAND DINER · texte numérisé non relu

UN GRAND DINER

M. Creton du Coche s'était donné une peine considérable pour le dîner, dressant des listes sans fm, où figuraient les notabilités de la ville, ses amis et ses parents. Cette combinaison produisit une hste de cinquante couverts. En voyant ce chiffre, l'avoué effrayé ratura certains noms pour les remplacer par d'autres : il hésitait entre ses amis, ses parents et les notabilités, car les trois combinaisons se combat-

taient. Inviter les fonctionnaires de Molinchart, c'était donner un dîner officie], qui pouvait faire croire que l'avoué cherchait des honneurs; les amis et parents de l'avoué n'étaient pas tous gens du meilleur monde , M. Greton finit par restreindre sa table à vingt couverts, mêlant les trois combinaisons qui devaient offrir aux yeux du comte de Vorges la crème de la société molinchartaise.

Louise s'était chargée de divers détails destinés à faire oublier certaines habitudes bourgeoises dont l'avoué ne pouvait se départir. Elle mit en réquisition les serres d'un jardinier du faubourg pour garnir de fleurs la salle à manger. Elle fit enlever des tableaux trop admirés par son mari et veilla à la parfaite exécution du repas, ser\i moitié par l'hôtel de la Tète- Noire, moitié par un célèbre pâtissier de la rue des Battoirs.

Vers six heures du soir, les invités arrivèrent et furent émerveillés de l'aspect qu'une femme avait donné, en moins d'une journée, à des appartements construits sans art et décorés sans distinction. Louise portait une robe blanche, qui offrait, dans les plis, la tendre couleur de la rose -thé. Cette nuance délicate s'harmonisait merveilleusement avec le ton doré de la peau ; les grands yeux noirs de Louise avaient perdu leur résignation. Elle redevint, au dîner, ce qu'elle était avant son mariage, une belle jeune fille souriante, heureuse de vivre.

Le comte de Vorges fut placé auprès d'elle. A peine âgé de trente ans, il conservait le charme de la première jeunesse , quoique lui aussi offrit quelque teinte de mélancolie. Vers vingt-trois ans, il était revenu de Paris, à la suite d'une passion violente pour une actrice : depuis, il ne sortait plus de ses terres. On l'avait vu arriver un jour à Molinchart, maigre, pâle, triste, et quand la santé lui revint, il conserva

toujours un sourire tin et triste qui provoquait la sympathie.

Toutefois, on racontait de lui des faits prodigieux et excessifs, qui jetaient les esprits dans la surprise.

La montagne de Molinchart forme divers coudes qui sont une dure montée presque inaccessible aux voitures ; au milieu de cette montagne est un chemin roide, escarpé, coupant court et qui sert aux piétons à abréger la route : on appelle, dans le pays, cette route grimpette, car il faut une sorte d'escalade pour arriver en haut. En hiver, il est impossible d'en descendre, ainsi que pendant le dégel.

Un jour de marché, les maraîchers qui apportent leurs provisions par la grande montagne , furent effrayés à la vue d'un homme à cheval descendant au galop la grimpette. Le comte de Vorges ayant entendu dire qu'en 1814 un officier russe avait tenté l'aventure (fait qu'il regardait comme impossible), le renouvela, au risque de se broyer le corps dans les ravins.

Il n'en fallait pas tant pour exciter dans le pays une vive curiosité. Si Julien de Vorges eût été d'une nature fanfaronne, se plaisant à troubler par bravade le calme d'une petite ville, il eût passé, à la suite de cette action, pour un insensé; mais il y avait une telle froideur sur sa figure qu'on n'osa l'en railler. Avec quelques traits de cette nature, vivant à l'écart dans le château de sa mère, presque toujours à la chasse, Julien devint dans Molinchart un héros de chronique.

L'avocat Grégoire, qui s'était promis de faire parler le jeune comte, passa la moitié du repas à chercher une entrée en conversation. Quand il croyait avoir trouvé une phrase et qu'il se tournait vers son voisin pour lui adresser la parole, l'air flegmatique avec lequel il était regardé fempêchait d'arriver à son but, car il se sentait deviné dans sa curiosité.

LES BOURGEOIS DE MOLINGllART

M. Creton avait écrit lui-même les noms des convives sur de petits morceaux de papier glissés dans les serviettes ployées en triangle. Il avait pour voisin de droite M. Lebailly, un des meilleurs écouteurs de province. M. Lebailly, homme grave, aurait entendu parler les langues les plus savantes qu'il eût fait un geste d'assentiment consistant en une étrange grimace. Les yeux se fermaient, le nez s'allongeait, la bouche rentrait en dedans, semblant avaler un trésor. Quoique M. Lebailly ne comprît rien à ce qu'on lui disait, il passait pour un homme d'une rare intelligence; on ne le consultait pas, parce qu'il était connu qu'il ne répondait pas; mais quand quelqu'un voulait s'asseoir dans une opinion, il en référait à M. Lebailly, qui ne manquait pas sa grimace affirmative.

— Il me faudra beaucoup de girouettes, lui disait M. Creton : j'en place une sur le grand toit, une autre sur le petit pavillon qui fait retour sur la terrasse, une troisième sur le mur de la terrasse... Vous concevez, monsieur Lebailly, pourquoi? Je n'aurai pas besoin de me déranger sans cesse pour aller voir la situation du vent. Si je suis au premier étage, de ma chambre à coucher j'aperçois la girouette du petit pavillon, et dans le salon, tout en vaquant à mes occupations, la girouette du mur de la terrasse joue sous mes yeux.. . C'est un grave mandat que j'ai accepté, et je veux le remplir avec dévouement... Ne seriez-vous pas heureux, monsieur Lebailly, si j'allonge votre existence d'une dizaine d'années? Voilà pourtant à quoi j'arrive en ne quittant pas de l'œil mes girouettes.

— Monsieur, ne me parlez pas de république, disait mademoiselle d'Autremencourt, répondant à M. Chotat, grand-maître de la loge franc-maçonnique de Molinchart ; non, vous ne savez pas ce que c'est que la république. Ma mère l'a vue, monsieur, et elle frémit encore des excès qui s'y sont passés...

— Cependant, mademoiselle, vous admettez bien qu'il y ait quelques honnêtes gens parmi les conventionnels ?

— Tous plus abominables les uns que les autres, monsieur... Ce Saint-Just, cet exécrable monstre, savez-vous ce qu'il a fait dans Molinchart? Eh bien, monsieur, la famille de M. Delaaiour existe encore

— Plaît-il, mademoiselle d'Autremencourt, s'écria M. Delamoiir, qui entendait son nom mis en question.

— Pardon, monsieur Delamour, si je rappelle à yos souvenirs un événement fâcheux : je parlais de Victoire Delamour, qui était une jeune personne douce, bien élevée, sortant du couvent, et toujours maladive, lorsque cet ogre de Saint-Just arriva à Molinchart. Il connaissait la famille de mademoiselle Delamour^ il se montre dévoué, le scélérat! offrant de conduire mademoiselle Delamour à Paris, dans une maison de santé, afin qu'elle fut traitée avec soin. Les parents le croient et lui laissent emmener la jeune fille. Savezvous ce que fait Saint-Just? En arrivant à Paris, il ne perd pas une minute ; mademoiselle Delamour quitte la diligence pour monter dans la fatale charrette; dans l'espace d'un quart d'heure , elle est guillotinée.

La discussion s'engagea alors sur la révolution, que mademoiselle d'Autremencourt n'avait pas mise sur le tapis sans motif : elle voulait donner une leçon à M. Chotat, chef de la réunion des francs- maçons, qu'on accusait, en 1823, de tremper dans les conspirations de carbonari. M. Chotat profita de cette attaque pour faire un plaidoyer en faveur des idées révolutionnaires, et une partie de la table se lança dans la discussion.

— Que vous devez souffrir, madame, dit Julien, en

s'adressant à Louise, d'être obligée d'entendre de tels propos !

— J'en ai pris mon parti, monsieur, dit-elle.

— Pas gaiement, du moins, dit le comte; quoi que Yous fassiez, les secrètes mélancolies qui sont en vous apparaissent à la surface et viennent voiler votre beau regard. Je vous comprends, madame, et je sens avec quelle peine yous subissez les gens qui vous entourent.

Je vis le plus souvent seule auprès démon mari*

— Sans doute, poursuivit Julien, M, Creton est un honnête homme ; il est incapable de chercher à vous peiner, et, cependant, à chaque minute de la journée il vous froisse... Quand on a souffert comme moi, madame...

— Yous avez autant souffert, vraiment? dit Louise d'un ton légèrement ironique.

— Riez, madame.

— Monsieur, je ne me moque pas, croyez-le! mais, à votre âge, il me semble difficile de croire à de pa-

I reils tourments. Vous êtes libre, s'écria-t-elle d'un \ ton mélancolique.

— Les femmes sont singulières, dit Julien ; tout à l'heure, madame, vous résistiez à aYouer la mélancolie peinte sur vos traits, maintenant, vous parlez de liberté avec l'accent d'un prisonnier.

Et il est prouvé, demanda Louise en rompant ce dialogue et en s'adressant à mademoiselle d'Autremencourt, que Saint-Justa commis ce crime unique- I ment pour son plaisir?

— Yoilà bien ma femme, dit M. Creton, il lui faut une heure pour réfléchir à la conversation; on ne parle plus de Saint-Just, niaintenant, c'est fini. Monsieur le comte, ne faites pas attention si ma femme ne vous répond pas immédiatement, elle est très-réfléchie.

Louise baissa la tête sous les sarcasmes de son mari, tandis qu'un sourire imperceptible se dessinait sur les lèvres de Julien. Il laissa la conversation reprendre son cours sans profiter de la situation que M. Creton faisait à sa femme.

Louise, en ce moment, affectait de causer avec son voisin, M. Janotet, qui lui détaillait la maladie de sa femme. M. Janotet, juge suppléant au tribunal de Molinchart, ne siégeait jamais et se contentait du titre. On craignait son intelligence, car il lui était arrivé de confondre les témoins avec l'accusé. C'était un homme aux yeux pâles, au teint blanc, ayant quelque ressemblance avec de la porcelaine transparente. Il souriait fréquemment, s'intéressait aux détails les plus simples de la vie, et passait son temps à s'inquiéter des nouvelles de la santé. Avec un : « Comment vous portez-vous? » il tirait des motifs de conversation pour toute la soirée. M. Janotet délayait sa conversation dans une eau fade, et, pour mieux se faire entendre de ses interlocuteurs, car il avait une voix blanche et insaisissable, il se penchait à leur oreille comme s'il avait à leur confier des secrets. Louise subit dans tous ses détails l'indisposition de madame Janotet, qui n'avait pu venir au repas.

— Elle a attrapé un coup d'air, disait son mari, en se promenant avant-hier soir sur les remparts. Nous avons appelé immédiatement le médecin, qui lui conseille de prendre des ménagements. La malade ingurgite beaucoup de guimauve très-peu sucrée, parce que le sucre est échauffant, ce qui ne convient pas au tempérament de madame Janotet^ mais, avec de la patience et du repos, ma femme ne peut tarder à se guérir.

— Madame Janotet me paraît souvent indisposée, dit Louise.

— Trop souvent, madame; elle est si délicate qu'un

rien la met hors d'elle-même : une porte ouverte, une fenêtre sans tampons, un peu d'humidité, trop de chaleur... elle craint surtout les chaleurs.

— Monsieur votre fils grandit tous les jours, dit Louise, en regardant le petit Janotet, qui rougit considérablement en baissant les yeux, aussitôt qu'il entendit qu'on s'occupait de lui.

Le petit Janotet, décalque affaibli du juge suppléant, semblait un souffle, tant il était pâle, malingre et timide à l'âge de quinze ans. L'enfant ne quittait jamais son père et suçait les principes de son imbécilité.

Quoiqu'il prît de Tâge, tous ceux qui le connaissaient l'appelaient encore Toto, et il semblait pris d'effroi quand il s'entendait appeler par son véritable nom. On le voyait partout suivre son père, le tenir par le pan de l'habit; le juge suppléant entraitTil dans un salon, immédiatement apparaissait sur ses talons Toto, qui serait mort de frayeur s'il avait été séparé de son père par une porte.

— Est-ce que je te fais peur, mon enfant ? dit Louise.

— Il est doux, mais timide, dit M. Janotet en regardant son fils avec complaisance.

Pendant ces conversations, Julien donnait signe d'une vive impatience; Louise Tentendait frapper le parquet de petits coups saccadés. Elle eut pitié de son hôte et se tourna vers lui.

— Ne suis-je pas, dit-elle, forcée de faire les honneurs de chez moi?

— Je vous plaignais, madame, de dépenser votre jolie voix pour de tels êtres.

— Le monde n'a-t-il pas ses exigences? dit Louise. Remarquez, monsieur, que vous laisserez chez nos invités une impression fâcheuse ; vous ne leur avez pas encore adressé la parole, et ils en seront d'autant

plus blessés, que votre titre leur fera croire à de la fierté de notre part.

— Ma fortune et mon titre, ne m'ont jamais tourné la tête; mais je parle peu d'ordinaire, et ne m'entretiens qu'avec les personnes qui me sont sympathiques.

— Nos invités ne vous connaissent pas intimement, monsieur; vous dites que vous parlez peu, mais on vous a vu, presque tout le diner, causer avec moi.

— Auprès de vous, madame, je ne me sens plus en province, et je crois retrouver les femmes distinguées que j'ai rencontrées quelquefois dans les salons parisiens.

— Essayez, monsieur, de vous souvenir que nous sommes en province.

A partir de ce moment, Julien changea de façon d'agir : il sourit au dernier calembour de l'avocat Grégoire, qui en profita pour lui dire qu'il avait beaucoup connu son père, et qu'il lui avait fait gagner jadis un procès important. La vieille demoiselle d'Autremencourt se laissa prendre à un sourire affectueux du comte de Vorges, et entama l'éloge de la noblesse. La discussion sur les variations de l'atmosphère continuait entre M. Creton du Coche et ses voisins; Julien en profita pour inviter l'avoué à venir faire des comparaisons entre le climat de la vallée et celui de la montagne, et à s'installer quelques jours au château de Vorges, où il trouverait tout ce qui lui serait nécessaire pour ses observations scientifiques.

— Un de mes parents, dit Julien, est président de l'Académie de Reims. Je crois, monsieur du Coche, qu'il serait très-intéressant de communiquer vos travaux à cette société savante et de vous en faire recevoir membre.

— Comment donc, monsieur le comte; s'écria l'avoué, qui voyait avec joie les honneurs scientifiques fondre sur lui.

— Cette Académie, dit Julien, s'occupe médiocrement d'art et de belles-lettres ; cependant on y compose quelquefois des morceaux de poésie fort reuiarquables pour une ville industrielle, mais les efforts de la société académique se tournent plutôt vers les questions d'utilité pratique, et je suis certain qu'on accueillerait votre demande avec intérêt.

Jusqu'à la fm du repas, Julien s'occupa tour à tour des différents convives, et se mêla à la conversation, trouvant des paroles flatteuses pour chacun.

— Merci, monsieur, dit Louise en acceptant le bras du comte, qui la conduisait de la salle à manger au salon. Vous avez gagné le cœur de tout le monde.

— Vrai, de tout le monde? dit le jeune homme. Ah ! je suis heureux !

— Il ne vous reste plus, dit la femme de Tavoué, qu'à mettre de côté un reste de raillerie parisienne, que personne ici ne devine, mais que je comprends parfaitement. Il est trop facile d'accabler de sarcasmes ces pauvres provinciaux qui ne sont jamais sortis de leur petite ville,

— Vous voulez me rendre parfait, dit Julien ; si je pouvais vous voir quelquefois, madame, je crois que vous finiriez par me faire- adorer tous vos invités.

— Adorer, dit Louise, c'est beaucoup ; supportezles, sans vous inquiéter de leurs faibles.

Et vous me permettrez de venir plus souvent vous rendre visite ?

— Je ne l'ai pas entendu de la sorte, monsieur. Quel intérêt trouveriez-vous à la maison ?

— Quel intérêt ! madame; vous voir, vous parler, vous écouter, n'est-ce pas là le plus grand bonheur... Je suis sûr que ma mère ne me reconnaîtra pas ; je me sens déjà changé; il est impossible que ma figure n'en témoigne pas quelque chose.

— Assez, monsieur, dit Louise avec un ton d'à-

mical commandement; on va nous faire de la musique.

En ce moment, une note perçante venait de se faire entendre dans Tappartement. M. Janotet avait tiré de sa poche une petite flûte, et soufflait dedans pour réchauffer.

— Monsieur le comte, dit l'avoué, ces messieurs nous ont préparé une surprise après le café : M. Janotet va jouer le Duel, un fort beau duo, avec M. Pector, le meilleur basson du département.

Julien se leva, regarda la musique sur un des pupitres, et fut étonné de voir sur le frontispice : Duo pour deux violons.

— Nous le jouons pour basson et petite flûte, dit M. Janotet, et môme divers artistes de la capitale, qui nous ont entendus l'exécuter, trouvent que le morceau y gagne à cause de la différence des timbres.

— Oui, dit Julien, deux violons seraient trop uniformes.

— Précisément. Voyons, Toto, dit M. Janotet à son fils, tu ne peux cependant pas rester dans mes jambes pendant que je jouerai.... Tiens le cahier, tu seras tout près de moi.

L'enfant prit la musique, quoiqu'il tremblât à chaqueson qui s'échappait de l'instrument de M. Pector.

— Vous allez voir, dit à Julien M. Creton du Coche, une petite comédie des plus intéressantes.

M. Creton se frottait les mains et faisait asseoir ses invités en cercle autour des deux amateurs.

— Vous ferez le combat, surtout, disait-il à M. Pector, qui ayant ajusté les diverses pièces de son instrument, dirigeait son basson en avant comme une couleuvrine.

— ■ Je ne demande pas mieux, dit M. Pector, si M. Janotet y consent.

L'avoué courut au devant de M. Janotet, qui donnait ses instructions à son fils.

— Toto, fais bien attention à retourner la page, tu me ferais manquer mes variations.

— Janotet, un beau combat, s'écria Tavoué.

— C'est bien connu, dit le juge suppléant, qui aimait à se faire prier.

— Monsieur le comte de Vorges ne se doute pas de ce qui va se passer, dit M. Creton ; je suis certain qu'il sera enchanté de ce divertissement.... Mesdames et messieurs, je vous demanderai un peu de silence pour entendre le duel que vont engager devant vos yeux deux terribles adversaires.

Il se fit alors un grand calme dans le salon. Les instrumentistes, placés en face fun de fautre, se regardaient fixement. A un signe de tête du juge suppléant, M. Pector ut avec son basson un salut croisé que la petite flûte lui rendit comme s'il s'était agi de battre la mesure. M. Janotet se fendit, tenant droit son sifflet : on eût dit qu'il voulait percer son adversaire, qui, le basson en arrêt, jouissait de suprêmes avantages, à cause de la longueur de l'instru ment.

— Que prétendent faire ces deux messieurs? demanda Julien à Louise.

— - Imiter un combat à Tépée.

— Il faut, madame, que je vous aie juré d'être sérieux...

— Vous n'êtes encore qu'an début ; patience, dit Louise.

Eu ce moment, les deux instrumentistes parcouraient le cercle en sens inverse et faisant mine de se poursuivre; Toto tenait son père par le pan de l'habit et semblait terrifié du long basson qui marchait derrière lui.

— Très-bien! s'écria M. Creton du Coche, c'est

so

parfait; ne jurerait-on pas un véritable due], monsieur le comte?

— Sans doute, monsieur Creton, mais les armes ne sont pas égales.

— Qu'importe! on se figure un combat et on oublie qu'on est en présence de musiciens. Tenez, mademoiselle d'Autremencourt se cache les yeux tant elle a horreur des duels... Pschtt ! voilà le basson qui commcnce...

M. Pector venait de lancer les premières notes du Duel, qui est un morceau imitatif du temps du Directoire* Au début, on entendait une sorte de querelle entre deux individus. Le basson, avec sa voix grave, semblait une sorte de personnage grave qui a été insulté dans un endroit public par un être d'un caractère léger et pointu, représenté par la petite flûte. L'exécution de la dispute marcha avec quelque ensemble 3 mais quand les propos s'envenimèrent, et que la colère dut être représentée par des roulades aiguës sans fin, la petite flûte se troubla et laissa le basson continuer seul ses arpèges mélancoliques.

— Pardon, monsieur Pector, s'écria M. Janotet, arrêtez-vous, vous ne m'attendez pas...

M. Pector continuait gravement sa partie, s'inquiétant peu si ses arpèges interminables pouvaient offrir quelque intérêt à la société. M. Janotet sauta si brusquement sur l'instrument, que M. Pector fit une grimace terrible.

Vous avez failli me faire avaler l'anche, monsieur Janotet, dit-il d'un ton courroucé ; on ne se précipite pas avec tant de vivacité sur un instrument que vous savez fragile.

— Monsieur Pector, j'avoue que j'ai été un peu vif; mais je vous prierai de commencer Vallegro,

— C'est impossible, monsieur Janotet ; mon anche est brisée, et je n'en ai pas derechange dans ma boîte...

Comme la discusion se prolongeait, et que la passion qui avait inspiré le compositeur du Duel semblait être passée dans le sang des deux musiciens, le comte profita de ce trouble pour prier Louise de le recevoir.

— Vous voulez, monsieur, quitter votre retraite et fréquenter ces provinciaux, dont vous pensez tant de mal?

— Si vous y êtes, madame, il n'y a plus de province» Que m'importe ce qui se dira autour de moi, je n'entendrai que votre voix; tout disparaît, je ne vois que vous, vous seule.

— Je vais prier M. Creton de devenir un peu jaloux, dit Louise. Savez-vous que, s'il vous entendait, il pourrait perdre un peu de sa superbe tranquillité?... Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service. Mademoiselle d'Autremencourt cherche un quatrième pour faire une partie de boston.

— Et vous m'enverriez gaiement, madame, sous le feu d'un aussi terrible ennemi.

•— Vous aurez une amie dévouée dans mademoiselle d'Autremencourt; sachez qu'elle est mauvaise langue.

— Heureusement pour moi, madame, je ne connais pas le boston.

— Alors, monsieur, vous me permettrez de vous quitter ; une maîtresse de maison doit se dévouer.

~ Est-ce que je ne pourrai pas jouer en face de vous, madame? dit Julien.

— Ah ! dit Louise en souriant, vous savez le boston.

— Oh ! très-peu, madame ; je ne joue jamais. Réellement, je mettrais mon partenaire en fureur, et j'arriverai à un résultat tout contraire à celui que vous prétendiez, madame, en faisant la partie de mademoiselle d'Autremencourt.

— Vous êt«s sauvé, monsieur, dit Louise î M. Pector fait un quatrième !

— Nous sommes sau\és, dit Julien.

— Je n'accepte pas cette association, dit Louise. L'avoué qui rôdait dans son salon, vint vers le

comte.

— Ohl monsieur du Coche !

— Je craignais que ma femme ne pût soutenir la conversation. As-tu offert du vespétro à monsieur le comte?

— Je vous remercie, dit Julien.

— C'est un vespétro merveilleux, il a un arôme particulier. Marie, apportez-nous le vespétro, vous savez, en haut de l'armoire.

— Vraiment, monsieur du Coche, vous me comblez; mais je ne bois jamais de liqueurs.

— Il est d'une douceur !... Janotet! un petit verre de vespétro.

— Je veux bien, dit la petite flûte.

— Toto boira bien aussi un peu de vespétro; vous allez le sentir, monsieur le comte, le parfum vous décidera ; je l'ai acheté à la vente d'un vieux curé qui s'y connaissait.... Personne, dans Molinchart, ne vous ferait boire de pareille liqueur, excepté M. le souspréfet, à qui j'ai fait hommage de trois bouteilles.

— Monsieur du Coche, dit Julien, je vous demanderai la permission de me retirer ; demain, avant mon départ, je viendrai prendre congé de madame et de vous, et j'espère que nos bonnes relations n'en resteront pas là.

— Certainement, monsieur le comte, dit l'avoué. Le jeune homme donna la main au mari et à la

femme, et sortit, laissant Louise sous le coup d'idées nouvelles. Elle resta jusqu'à la fm de la soirée au coin du feu, regardant fixement la plaque de la cheminée, la flamme, l'humidité qui sortait à bouillons des bûches, les mille étincelles qui couraient et sautillaient dans la cheminée, Quand on pense, le feu est un monde.

— Eh bien! dit l'avoué en surprenant sa femme dans cet état.

Louise tressaillit comme si elle revenait à la vie.

— Tout le monde s'en va, dit M. Creton du Coche, et nos invites veulent te faire leurs compliments.

lA VIEILLE FILLE

Ursule Creton demeure à l'angle de la rue Basse, dans une maison à deux étages, qui donne sur la petite place. Il n'est pas d'enfant dans Molinchart qui ne se soit arrêté, en sortant de l'école, devant la fenêtre toujours ouverte du rez-de-chaussée, où s'aperçoit le plus singulier musée que puisse concevoir l'imagination d'une dévote. Là, sont entassés des cadres remplis d'ossements de saints, cachés dans les profondeurs de petits papiers dorés et roulés; un fragment de sainte Perpétue repose à côté d'un morceau du métacarpe de saint Victorien; sainte Véronique a laissé une parcelle de tibia à côté d'une miette du métatarse de saint Fructueux. Dans des cadres de bois noir se voient de lugubres arbres symboUques sur les feuilles desquels le graveur a inscrit le nom des péchés mortels. Deux Enfants Jésus de cire, ornés de perruques en coton, trônent de chaque côté de la cheminée sous des globes de verre.

On distingue peu d'objets profanes au milieu de ce singulier musée; cependant, il faut citer le tableau des assignats sous la Révolution, qui représente de nombreux assignats accumulés au centre desquels se voit uu gueux, qui, appuyé sur son bâton, s'arrachant les

cheveux de désespoir, semble prendre le parti de fuir ce maudit pays d'assignats; mais le monument ie plus important du musée de la vieille fille, la Passion en bouteille, qui veut une explication.

Notre-Dame de Liesse est un bourg important près de Molinchart, qui attire une foule considérable de pèlerins, par la croyance aux miracles d'une Vierge noire, dont la vie a tenté plus d'une plume pieuse. Toute la semaine, les chemins des alentours sont remplis de paysans qui viennent à pied de dix lieues à la ronde, afin d'intercéder auprès de Notre-Dame de Liesse pour que cesse le règne des foulures, des bras cassés et des entorses.

La vue de la sacristie de l'église est d'un aspect consolant : on n'y voit pour ornement que des béquilles de diverses grandeurs suspendues aux murs; suivant le sacristain, ce sont les béquilles des boiteux, des paralytiques qui, après quelques prières, s'en sont retournés avec des jambes de quinze ans. Une armoire vitrée fait face aux béquilles ; c'est le trésor de l'église, renfermant les nombreux dons laissés par les croyants. Montres d'argent, bagues d'or, forment le fonds du trésor, qui a quelque analogie avec la devanture d'un orfèvre.

Le commerce de Liesse, en se pliant au goût des pèlerins, devint une source de fortune pour les habitants. Tout y est pieux : là se fabriquent mille objets à bon marché, qui prennent une valeur d'être touchés par la Vierge noire. Un paysan ne manque jamais de s*en retourner avec un bouquet de fleurs artificielles à son chapeau, entremêlées de chnquant, qui flattent les goûts des campagnards pour les choses voyantes.

Les pèlerins emportent encore dans leur famille la bouteille de la Passion, qui à elle seule constitue un drame, destiné à occuper les soirées d'hiver. Les clous, l'éponge, la croix, Téchelle, le vase à vinaigre, Jésus-

BOURGEOIS DE MOLINCHAïlT

Christ, le marteau, les tenailles, la scie, la Vierge noire, de petites médailles de cuivre, plongent dans l'eau enfermée dans une bouteille. La moindre agitation fait remuer tous ces objets, qui constituent, pour le paysan, un drame religieux, aussi puissant que les mystères du moyen âge. Ces divers objets, exécutés en verre colorié, sont suspendus dans la bouteille par de petits globules de verre creux. La bouteille a été fermée par Findustrie du verrier. Cette danse religieuse, enfermée dans l'eau d'une bouteille transpa^ rente, continue à entretenir dans l'esprit des paysans naïfs ridée de miracles.

On ne sait pas de quelle époque date l'invention de cette Passion, qui doit remonter à des temps reculés, si on s'en rapporte à la façon grossière dont sont soufflés les personnages.

La Notre- Dame de Liesse, à la figure noire, est lugubre; le marteau qui servit à enfoncer les clous au Calvaire est quelquefois aussi grand que Jésus-Christ; les clous sont plus gros que le marteau. La coloration est employée avec une brutalité sauvage; mais le paysan retrouvant dans ces objets une image de la Passion, n'en détaille pas les défauts ; il s'étonne toute sa vie de la bouteille fermée comme par miracle, et recommence l'éducation religieuse de ses enfants en leur montrant sur sa cheminée l'objet qui a été touché par Notre-Dame de Liesse.

Ursule Crcton tenait à la fameuse bouteille de Liesse plus qu'à la vie ; peut-être eût-elle sacrifié tout son musée à la Passion en bouteille. Les petites villes sont devenues sceptiques et ne croient plus à ces objets dont la forme est vulgaire? mais la vieille fille avait conservé, à cinquante-six ans, le goût des choses pieuses de sa jeunesse. Tous les matins elle époussetait son musée avec un soin particulier et levait délicatement les globes qui recouvraient les Enfants

Jésus de cire, afin de s'assurer que la poussière ne s'était pas introduite dans les boucles de coton blanc qui font ressortir la cire rose de leur figure.

La vie de mademoiselle Creton était ainsi remplie : elle allait entendre la messe basse, se confessait deux fois la semaine, et après la messe entrait à la sacristie, sous le prétexte de voir si la bannière de la Vierge n'avait pas besoin d'entretien ; c'était matière à causeries avec le suisse, le bedeau, provisions de nouvelles pour les soirées qu'elle passait chez les dévotes. Le curé montrait une patience angélique à écouter la vieille fille qui, en qualité de porteuse de la bannière, s'inquiétait des moindres actions des jeunes enfants faisant partie de cette congrégation. Elle fatiguait les sœurs de la Providence qui tenaient une école gratuite de jeunes filles, et se montrait jalouse de l'autorité qu'elle avait conquise sur elles pendant les processions.

C'étaient de nouveaux cantiques qu'elle apportait chez les sœurs et qu'elle entonnait avec un accent de tabatière neuve. Les polissons de la rue qui la surprenaient chantonnant pendant qu'elle époussetait son musée, lui répondaient par des accents nasillards, et prenaient la fuite en la voyant armée d'un pot d'eau.

Ursule Creton, longue et maigre, portait habituellement à la ville un chapeau vert-clair doublé de jaune; sous cette coiffure de perroquet elle redressait la tète. Peut-être quelques idées de coquetterie sommeillaientelles encore en elle. Ainsi que beaucoup de femmes laides et vieilles, elle ne pardonna jamais à Louise sa beauté.

A partir du mariage, elle évita de rendre visite à son frère, et afi'ecta de parler à sa belle-sœur à la troisième personne, afin de ne pas l'appeler ma sœur. Les relations entre la vieille fille et Louise laissaient

LES BOURGEOIS DE MOLINCnART 57

à la jeune femme un tel sentiment de crainte, qu'elle restait quelquefois cinq minutes devant la porte avant de sonner, retardant une entrevue désagréable ainsi que tous les esprits timides.

~ Madame Creton a donné hier un très-beau dîner, prétend-on dans la ville. Je suis étonnée vraiment de n'y pas avoir été invitée, dit la vieille fille à sa bellesœur, à la première visite qu'elle lui rendit.

Louise se troubla, quoique son mari eût fait luimême les invitations. Il avait négligé d'en instruire sa sœur, sachant qu'elle ne viendrait pas : la jeune femme exposa le fait sincèrement.

— N'importe, madame Creton devrait connaître la politesse. J'excuse mon frère, sachant que dans ses occasions la maîtresse de la maison fait tout; mais madame Creton aurait pu m'en faire part... Peut-être voudrait-on me séparer démon frère.

~ Oh ! madame, s'écria Louise.

— Depuis le mariage de madame Creton, mon frère a changé visiblement de manières avec moi : plus de ces petits soins auxquels j'étais habituée jadis ! madam.e Creton a de l'empire sur son mari, toute la ville le sait. On a invité à dîner ce comte de Vorges, sans doute parce qu'il fait meilleure mine à table qu'une pauvre dévote?

— Mademoiselle, dit Louise, M. Creton a tellement insisté pour admettre M. de Vorges à sa table, que je n'ai pu poliment ne pas souscrire à ses désirs. Vous pouvez le lui demander.

— Les maris seront toujours les mêmes. Madame Creton est assez fine pour faire croire à mon frère qu'il veut depuis un siècle des choses qui ne lui entraient pas dans la pensée une minute auparavant.

Alors la vieille fille s'em^porta contre le luxe moderne, contre les gens qui tiennent table ouverte, cita un sermon sur la pauvreté , et finit par montrer

M. Creton du Coche sur un fumier, comme le Lazare.

Cette conversation avait quelque chose de poignant pour Louise, qui, assise sur une chaise basse, recouverte d'un mauvais coussin dont la taie était évidemment sortie d'un jupon de la vieille fille, semblait une accusée écoutant un réquisitoire de procureur général. En présence de la vieille fille, Louise se sentait accablée par une multitude d'émotions. Les meubles secs et froids étaient contre elle ; une certaine odeur de renfermé, qu'on respirait en entrant, lui portait à la tête; les pieuses rehques faisaient mal à regarder. De temps en temps on entendait sortir 30US le fauteuil de la vieille fille une toux rauque et asthmatique s'échappant du gosier d'un vieux chien gras qui avait à peine la force de se lever de la boîte où il se tenait.

Les vitres d'une grande croisée qui donne sur la rue avaient dû être fabriquées peu après les carreaux en culs de bouteille qui se voient encore dans d'anciennes maisons de province; elles ne laissaient passer qu'un jour vert, triste et froid, même en été. Un seul portrait attirait les yeux, le pastel de la mère de M. Creton ; image exacte de la vieille fille, avec un menton pointu et de grandes lunettes d'acier qui semblaient fouiller au fond des consciences.

Le portrait était un thème favori de conversation d'Ursule, se prévalant surtout d'une aiguille menaçante qui sortait des cheveux gris de sa mère ; une pelote de coton, qu'elle tenait à la main, montrait qu'elle avait suspendue momentaném.ent son ouvrage pour regarder le peintre qui faisait son portrait.

— Ce n'est pas madame Creton, disait la vieille fille, qui tricoterait les bas de laine que je garde encore par respect pour ma pauvre mère, qui s'est usé les yeux après.

A entendre Ursule Creton, le tricot était le soutien

des ménages, un échelon de fortune, une garantie de tranquillité pour les maris.

— Si ta femme avait voulu, disait-elle à son frère, je lui aurais appris le tricot ; elle aime mieux rester oisive de ses dix doigts et regarder par la fenêtre.

L'avoué répondait que Louise faisait de la tapisserie.

•— Où la voit-on, disait la vieille fille, cette fameuse tapisserie? Si encore, à la procession de la Fête-Dieu, je voyais ta maison tendue d'une tapisserie faite par elle : mais jamais elle ne travaille pour l'église..... C'est bientôt dit, un meuble de salon ; en seras-tu plus avancé d'avoir un meuble de salon en tapisserie? Ah! le monde devient bien égoïste ! s'écriait Ursule Creton en pensant que Louise ne s'occupait pas du culte.

Une autre fois, elle ne l'avait pas rencontrée le dimanche à la messe, et elle exécutait d'aigres variations sur l'irréligion moderne.

Toute sa vie M. Creton subit l'ascendant de sa sœur, qui, plus âgée que lui, conservait les traditions sévères qu'elle tenait de sa mère. L'avoué avait un de ces caractères faibles qui, trouvant un certain bienêtre à se courber sous l'autorité, se dispensent de penser et d'agir. La volonté s'était envolée d'un esprit timide pour n'y rentrer jamais. La vieille fille qui épiait le moment du départ de la volonté de son frère, s'en était emparée. Il arriva que M. Creton n'eut rien à souhaiter dans la vie, tant qu'il vécut avec sa sœur.

Dans la ville, on citait l'union des deux célibataires comme un modèle de bonheur, quoiqu'il y eût au fond de la pensée de chacun l'idée pénible qu'entraîne le spectacle de l'association d'un vieux garçon et d'une vieille fille.

Ursule Creton s'occupait de la maison, réglait les dépenses, tenait les clefs de toutes les armoires ; l'avoué ne pouvait mettre un habit sans sa permission.

Mademoiselle Creton avait ainsi épongé ses envies de mariage en regardant son frère comme un époux : sans doute, de vingt-cinq à trente-cinq ans, elle eut de beaux rêves, mais des réveils amers, en ne trouvant pas à ses côtés l'idéal de ses songes, un Creton plus jeune, tenant un langage passionné et se laissant mener; car le principe d'autorilé était scellé dans l'esprit de la vieille fille, et rien n'aurait pu l'en détacher.

Le frère, qui menait alors la vie de jeune homme, ne soupçonna pas les rêves qui agitaient Ursule Creton pendant la nuit. Il entendit sa sœur médire constamment du mariage et crut à la réalité de ses médisances.

Il est facile, en suivant l'ordre de conversation d'une personne, surtout en étudiant ses comparaisons, de connaître ce qui occupe son esprit. Un hypocrite qui n'a dans la bouche que la morale, et se sert, pour rendre son idée, d'images prises dans des sujets de débauches est certainement un débauché ; il n'est pas besoin de le suivre, ses paroles vous disent ses actions cachées.

Mademoiselle Creton manquait rarement, au déjeuner, de régaler son frère d'histoires matrimoniales ; elle savait le jour où un jeune homme avait été présenté chez ses parents; elle n'oubliait pas les réponses de la jeune fille, connaissait la première le futur, sa fortune^ son état, son âge; à l'éghse, les jours de mariage, elle jouissait d'une place réservée dans les bas côtés, d'où elle pouvait étudier les rougeurs de la mariée, ses vagues tristesses, les sourires du jeune homme, l'émotion des époux quand ils se donnaient la main.

Un observateur qui eût entendu une telle conversation se serait dit : « Voilà une vieille fille qui crève d'envie de se marier; » mais M. Creton retrouvait chez

sa sœur les motifs de conversation qui alimentent les petites villes, et il ne vit dans la figure de sa sœur qui se tirait, dans son teint de plus en plus couperosé, dans ses amères paroles, qu'une modification apportée par l'âge. S'il avait eu une nature plus sympathique, peut-être mademoiselle Creton, dans un élan de son cœur, lui eût-elle crié : « Trouve-moi un mari ! » mais la vieille fille savait que sous sa flanelle l'avoué portait, en outre, un gilet et un caleçon en égoïste.

Il y a chez les égoïstes des signes certains qui font qu'ils n'ont pas besoin d'attouchements franc-maçonniques pour se reconnaître : c'est une froideur dans l'œil qui terrifie ceux qui croient encore à quelque chose dans la vie. On peut dire des yeux d'un égoïste qu'ils sont morts, aussi effrayants que les yeux de verre étalés à la porte d'un oculiste. D'où l'intérêt qui s'attache à certaines figures dévorées par la passion ; et c'est ce qui fait qu'un aveugle aux paupières fermées a plus de regard qu'un être égoïste.

La vieille fille rentra en dedans ses désirs de mariage, les fit taire, et finit par croire elle-même à ses médisances antimatrimoniales, comme un avocat croit, en plaidant, à finnocence d'un assassin. L'avarice prit le dessus dans le panier qui contenait les chétives passions de mademoiselle Creton. Elle vécut en faisant des additions de tête. Comme elle dépensait à peine huit cents francs par an pour elle, ses rentes grossissaient d'année en année ; elle en arriva à peser la part de son frère et à la joindre à la sienne, ce qui formait un avoir de près de deux cent mille francs.

Peu à peu, l'idée suivante, qui s'était montrée d'abord comme une flammèche, gagna son esprit avec la violence d'un incendie, et se traduisit de la sorte : « Si mon frère mourait le premier ! »

Ces sortes d'idées, qui paraissent monstrueuses et antinaturelles, sont communes dans la vie bourgeoise.

Au premier abord chacun les repousse avec indignation, les croyant envoyés par l'enfer ; mais le démon revient si souvent en employant d'astucieux raisonnements, qu'on oublie ses cornes.

Quand Ursule Creton tricotant semblait appliquer toute son intelligence à une maille, personne ne l'eût soupçonnée d'écouter une voix intérieure qui lui criait : (( Si ton frère mourait' le premier! »

Quand, mêlant le miel à sa Yoix de \inaigre, en époussetant l'appartement, elle disait à l'enfant de cire : <( Mon petit Jésus î » il ne serait venu à l'idée du pire misanthrope qu'elle continuait ainsi la phrase : (( Si mon frère mourait le premier ! »

Les cloches lui semblaient sonner perpétuellement 'enterrement de son frère.

C'était une obsession, une manie, une idée fixe; la vieille fille se surprenait quelquefois à regarder les grosses oreilles rouges de M. Creton, qui malheureusement pronostiquaient une heureuse constitution. Sous le : « Bonjour, Creton, comment vas-tu?» qu'elle lui adressait chaque matin, étaient cachés des désirs d'apprendre qu'il avait passé une mauvaise nuit ou attrapé un courant d'air ; mais favoué était fort et robuste, sans maladies, sans passions, sans goutte ni rhumatisme. Il apportait la plus grande indifférence aux maladies de ses amis, n'ayant jamais passé par le moindre état de souffrance.

Mademoiselle Creton, à force de réfléchir, pensa à une donation au dernier vivant. Rien n'était plus simple, rien n'était plus difficile. L'avoué parlait rarement succession; il n'aimait pas son art, bien loin de ces gens qui ne trouvent de conversation que dans les choses de leur profession. Comment faire pour aborder la question ? Le hasard pouvait seul amener ce sujet.

Le hasard fit que M. Creton épousa une jeune fille

LES BOURGEOIS DE MOLÎNCHAÎlT 63

sans fortune, belle à rendre jalouses toutes les femmes de Molinchart. En un clin d'œil, les projets de la vieille fille tombèrent à l'eau, et la nouvelle épousée ne put se douter de la haine que recèle le cœur d'une bigote.

YI

COrsYERSATION ENTRE AMIS

Le comte de Vorges retournait au château de sa mère avec son cousin Henry de Jonquières, tous deux à cheval. Il faisait une belle journée de commencement d'automne.

— Iras-tu aux bals de Molinchart^ cet hiver ? dit Julien à son ami.

^ — Au bal à Molinchart ! je préfère rester aux Étouvelles ; peut-être, d'ailleurs, passerai-je trois mois à Paris.

— J'aurais préféré t'avoir à côté de moi.

— Si tu le désires, dit Jonquières, je resterai; mais les journées d'hiver sont longues à la campagne, et les soirées encore plus longues que les journées ; que ferons-nous ?

Julien resta quelques instants sans répondre.

— J'aime, dit-il tout à coup... Ne ris pas, Henry, car j'ai besoin d'être encouragé. J'aime une femme que j'ai vue pour la première fois il y a un an, que j'ai revue ce matin et qui ne s'en doute pas.

«— L'aimes-tu bien réellement ?

— De toutes mes forces ; aussitôt que je l'ai vue, j'ai oublié cette fille qui m'a tant fait souffrir.

— Alors, sois bien certain qu'elle sait que tu l'aimes.

Il y a des signes certains, le son de la Yoix, le regard; jamais une femmes ne se trompe là-dessus.

— Elle est mariée ! s'écria tristement Julien.

— Alors partons demain pour Paris.

— Pour Paris ? dit Julien.

— Oui, nous irons faire un voyage n'importe où. J'essayerai de te distraire ; mais ne pense pas à une femme mariée. Tu as bien souffert, n'est-ce pas, pour cette fille de théâtre? Cependant tes chagrins passés ne sont rien en présence de ceux que tu te prépares. Ahl mon ami, les femmes mariées qui vous aiment vous ouvrent les portes de l'enfer. J'ai passé par un semblable drame ; si je n'y ai pas laissé ma vie, c'est une faveur toute spéciale de la Providence. Tu me connais pour un homme qui ne craint pas le danger ; et pourtant, quand j'ai rencontré à ma porte un mari qui m'attendait avec un pistolet, j'ai faibli, me disant : « Cet homme est dans son droit; je lui ai pris son (( bien, il a le droit de se venger. » Heureusement le mari, plus ému que moi, a tiré et ne m'a pas atteint ; il m'eût tué sur le coup qu'il n'y aurait pas de mal; mais, mon ami, c'est la femme que j'adorais, qui a été surprise sortant de chez moi, qui n'a pu nier. Qu'est-elle devenue ? Son mari l'a emmenée ; depuis elle ne sort plus. Personne ne la voit, pas même ses gens. Pense quels terribles drames le mari a joués depuis deux ans entre quatre murs! N'est-ce pas affreux? Une coupable perpétuellement devant son juge ! Une femme faible, sans cesse en présence d'un homme qu'elle a trompé ! Et le mari n'était pas un méchant homme I Tu ne sais pas, Julien, par quelles tourmentes j'ai passé. On s'illusionne à tel point, qu'on ne comprend plus ni les lois du monde ni les lois de la société. Tout ce que je faisais était pour moi chose naturelle ; j'aimais, j'étais aimé, je n'admettais pas qu'un mari pût me demander compte de son honneur; j'arri-

vais à oublier que la femme que j'aimais était mariée; elle aussi pensait de même tant qu'elle était avec moi; jamais nous n'avons soupçonné que nos relations pussent cesser, tant il nous semblait juste de nous voir et de nous aimer: Il est étrange combien on ne pense plus qu'entre deux personnes, combien le reste de la société vous devient indifférent ; cet état de chose est si commun dans le monde qu'on ne fait qu'augmenter d'un le nombre des généralités; les exceptions ne sont pas les maris trompés, mais les maris jaloux. On en rit partout, dans les livres, au théâtre; on les voit ridicules, jusqu'au jour où le mari apparaît, déchire les voiles de votre beau rêve, et vous laisse d'autant plus désenchanté, que l'illusion avait été douce et longue.

— Je ne crains pas les suites, dit Julien, et je saurais qu'en revenant d'un rendez-vous je trouverais^ comme toi, un mari avec un pistolet, que sans hésiter jlraiSi

Je n'en doute pas, reprit Jonquières ; que résulle-t-il, après tout, d'un coup de pistolet? la mort* Une mort douce quand elle est prompte. Mais, Juhen, tu parles en égoïste : si tu ne t'inquiètes pas de ta vie, d'autres y tiennent. Ta mère vit de ton existence; elle serait frappée du même coup que toi ; qui sait si la nature lui a donné assez de force pour résister à ce coup ? Veux-tu qu'elle traîne dans les larmes une exis-^ tence malheureuse ? Et ta sœur j qui n'a que toi pour guide, à qui on ne pourrait cacher la vérité, tu n'y as donc pas pensé ?

Julien resta quelque temps sans répondre, trouvant sans doute trop justes les conseils de son ami.

— Tu aimes, dit Jonquières, mais on ne t'aime pââ encore; oublie cette femme, laisse-la tranquille dans sa petite ville avec son mari... Les femmes se laissent envelopper par cette vie bourgeoise qui éteint toute

espèce de passion ; c'est un sacrifice facile à cette heure... Crois-moi, renonce à ce caprice; tu arraches avec la main un chêne en herbe; plus tard il faudra une hache pour Fentamer.

Julien ne répondit pas et semblait préoccupé.

— Tu es encore un croyant en amour, mon pauvre Julien, et c'est ce qui me fait peur. Si tu envisageais l'amour en sceptique, je te laisserais trahir, tromper, jeter de côté les malheureuses que tu rencontrerais ; mais, avec ton caractère, tu aimes une femme, tu en fais ta vie, ton présent, ton avenir ; c'est ainsi que tu te prépares des déceptions mortelles, de cruels abattements.

— Ah î si tu avais vu Louise î

— Je l'ai vue, dit Jonquières.

— Où? s'écria Julien.

— - Elle est comme toutes les femmes adorées. Je n'ai pas besoin de la voir; elle est aimée et je me rends compte du portrait que tu en as dans les yeux. Où cela te mènera-t-il, mon pauvre cousin ?

— Je n'en sais rien.

— Si encore tu avais affaire à une Parisienne î Combien de maris, las de leurs femmes, ont euxmêmes une liaison, d'un autre côté. Tu te fais l'ami de la maison, personne ne s'en inquiète; vous pouvez vivre heureux l'un et l'autre jusqu'à ce que l'un des deux se fatigue; mais en province, à Molinchart, estce possible? Tout le monde se connaît; il suffira qu'on te voie souvent dans la ville pour que chacun pèse les motifs qui t'y amènent. Vous occuperez plus de la moitié de l'année les langues du pays ; la femme sera la victime, car l'homme n'est jamais coupable.

J'aime Louise, mais je la respecte, et je ne lui demanderai qu'une faveur; un beau rêve qui ne se réaUsera pas... Si tu la voyais, mon ami! elle a de

grands yeux noirs encadrés dans des paupières d'or... Mon rêve est de baiser ses paupières.

~ Ah! Julien, tu aimes... Je resterai cet hiver avec toi.

— Mon bon Henry, dit Julien en lui pressant la main, jamais je ne pourrai reconnaître ton dévouement.

— Si... à une condition, c'est que tu me feras la même morale le jour oii je deviendrai amoureux.

— Et, dit Julien, tu ne m'écouteras pas davantage que je ne t'ai écouté. »

La conversation tomba sur ce mot; les jeunes gens sentaient leur jeunesse se réveiller à cette discussion d'amour, et les femmes passées défilaient dans leur cerveau au bruit du trot des deux chevaux. Un paysan déguenillé, courbé sur un bâton, ôta son bonnet de coton en voyant arriver les jeunes gens.

(( Bien le bonjour, monsieur le comte, dît-il.

— Ah! te voilà, Gambier; et ta femme, comment va-t-elle?

— Monsieur le comte est bien honnête, la pauvre femme est dans son lit. Les marais la tuent.

— Pourquoi y restes-tu?

■— Monsieur le comte, j'ai bâti ma cabane avec tant de peine! Et puis les marais ont du bon, nos légumes sont meilleurs.

— Tiens, dit Julien, en lui jetant une pièce de vingt francs.

Tout ça pour moi? s'écria Gambier qui n'avait jamais vu d'or de sa vie.

— - Certainement.

— Ah! monsieur le comte, je vous remercie bien pour ma pauvre femme ; elle ne manquera pas de prier pour vous.

— Si j'avais ma fortune en or, dit le comte à son cousin, je crois que je serais heureux de la semer ainsi... On est meilleur quand on aime... Je donnais Yingt sous à ce paysan chaque fois que je passais; aujourd'hui, il me semble que ce n'est pas assez de lui donner vingt francs.

— Les personnes, dit Jonquières, chargées de soulager les pauvres à domicile, et qui y apportent souvent de la mesquinerie, devraient être choisies parmi les amoureux.

— Comment les reconnaîtrait-on?

— Cela est facile, mais je choisirais les amoureux qui ne sont pas encore heureux.

Les deux cousins arrivèrent en causant de la sorte à la maison de campagne de madame de Vorges, qui remarqua la joie de son fils.

— Vous vous êtes bien amusés à la ville, messieurs? dtt la comtesse, qui aimait à entendre les gaietés de la jeunesse.

— Ne parle de rien à ma mère, dit Julien à son cousin.

Alors le jeune homme conta dans le plus grand détail les aventures qui lui étaient arrivées en pour-suivant un chevreuil, et la panique occasionnée dans la ville.

Mais, dit la comtesse, vous avez causé bien des dégâts dans la maison de ce M. Creton que je connais un peu.

— Ah! vous le connaissez, ma mère! s'écria Julien; tant mieux, car j*ai invité Tavoué à venir passer quelques jours à la campagne, pour lui faire oublier ainsi qu'à sa femme, le trouble que j'ai causé, en forçant, pour ainsi dire, le chevreuil à se réfugier chez eux; m'approuvez-vous, ma mèrCj d'avoir disposé de votre maison?

— Tu as bien fait, Julien»

lEB BOURGEOIS DE MOLÏNCHART 69

— La femme est charmante, bien élevée, une nature distinguée égarée dans Montrichart; je suis certain qu'elle vous plaira.

— Et quand les as-tu engagés à venir?

— J'ai voulu m'entendre d'abord avec vous, ma mère, afin d'être sûr de ne pas vous déplaire.

— Quand tu voudras, Julien.

Le comte ne se le fit pas dire deux fois et écrivit immédiatement à M. Creton une lettre par laquelle il le priait de venir dans la semaine même s'installer à Vorges avec sa femme. Un petit pavillon leur était réservé, dans lequel ils auraient toute liberté. L'avoué pourrait facilement transporter ses instruments d'astronomie, et se livrer danslavallléeà ses observations.

Le lendemain, Julien dit à son cousin :

Je suis inquiet de ne pas avoir de réponse; j'aurais dû envoyer le jardinier porter la lettre plutôt que de la faire mettre à la poste,

— Mais, mon cher ami, il n'y a qu'un jour^ dit Jonquières.

— Quand on aime.., dit le comte,

, — Si je n'avais pas peur de te mécontenter,..

— Eh bien?

— Je te dirais que je ne suis pas sûr que tu aimes si vivement...

Julien fit un signe d'impatience.

— Autant que je le crois; tu as une blessure qui t'a fait souffrir, qui se cicatrise, mais qui te démange justement parce qu'elle guérit. J'ai remarqué le même fait chez tous ceux qui avaient souffert violemment d'un premier amour ; ils espèrent hâter la guérison dans la tranquillité. La tranquillité ne revient jamais pleine et entière; alors mes gens se jettent à la tête de la première femme qui leur plaîtj persuadés qu'ils vont oublier leurs soufîrances en retrouvant des jouissances nouvelles.

— Ah! Henry, tu ne saurais me fâcher en raisonnant ainsi,.. J*aime Louise; l'autre est bien morte, morte à jamais... Il me restait quelques nœuds de rubans, trois ou quatre chiffons sans orthographe que je gardais précieusement et que je n'osais relire sans pleurer, je les ai brûlés cette nuit, car il ne faut pas de souvenirs impurs quand je penserai à Louise, cette femme si à plaindre.

— Est-elle réellement à plaindre? demanda Jonquières.

Julien pâlit, prit la main de son cousin et d'une Yoix émue :

— Henry, lui dit-il, nous avons toujours été liés d'une amitié sans nuages; après ma mère et ma sœur, tu es l'être que j'aime le plus. Ne me dis jamais de ces mots-là...

— Comme il te plaira, Julien. Je n'ai pas voulu te blesser.

— Laisse-moi seulement, mon ami, te dire ce qui me passe par la tête; rien ne saurait me guérir en ce moment. Écoute-moi : aie l'air de m'écouter. Quand je te parlerai d'elle, ne détourne pas la tête, ne te pince pas les lèvres; ni doutes ni sourires : voilà ce que je te demande. Est-ce trop?

— Ce n'est pas assez, dit Jonquières, tu le sais. Là-dessus, les deux amis se donnèrent une poignée

de main énergique, et parcoururent la campagne sans rien dire; mais ils conversaient par l'esprit, et se parlaient mystérieusement.

Au dîner, la comtesse de Vorges dit à son fils :

— Tu ne m'as pas donné de nouvelles de ta sœur ; comment l'as-tu trouvée? »

Julien rougit.

— Je ne l'ai pas vue, ma mère... je n'ai pas eu le temps.

— Ah ! Juhen, dit la comtesse en secouant la tête,

tu passes deux jours à la ville, sans t'inquiéter de ta sœur : tu sais que tu m'aurais rendue heureuse...

— Chère tante, dit Jonquières qui vint au secours de son ami, vraiment Juhen n'est pas si blâmable qu'il le paraît... Moi-même d'ailleurs je partage sa faute et j'en réclame la moitié, comme je demande la moitié de votre pardon. Mais en poursuivant le chevreuil, nous avons occasionné une telle émeute dans le pays, qu'il fallait rassurer les gens ; Julien a fait de son mieux en honorant de sa présence la table de M. Cretoh du Coche, pour lui faire oublier l'embarras que la chasse et la mort du chevreuil avaient causé dans sa maison; quant à moi, retiré à l'hôtel de la Tête-Noire, je comptais repartir immédiatement, lorsqu'on est venu m'annoncer la visite de l'épicier Jajeot qui réclamait une indemnité pour le dégât qu'a causé le chevreuil dans sa boutique... Il m'a laissé une petite note détaillée des avaries apportées à son commerce ; elle m'a paru assez gaie pour être conservée.

Le jeune homme tira de son portefeuille une facture contenant l'estimation des objets fracturés par le chevreuil, ainsi conçue :

lo Avoir jeté à la tête de l'animal un cornet contenant la valeur d'une demi-livre de sucre en poussière, qui ne l'a nullement arrêté dans ses bonds. . » 50

2o Le chevreuil a piétiné et brisé trois petites charrettes en bois blanc, modèle moyen, qui me reviennent, au prix de facture, rue Grenétat, à 1 fr. 25 c. pièce , 3 75

3o Sept petites poupées communes à ressort, entièrement perdues, dont le prix, rue Thibaudoté, est à raison de 50 c. l'une 3 50

4o Deux boîtes de sapin, dites ménage, contenant fourchettes, plats, verres en étain à 1 fr. 50 c. , 3 »

5o Trois poupées de moyenne grandeur, dont la fi-

gure entièrement souillée demanderait autant pour être remises à neuf que des nouvelles; ce sont des poupées d'Allemagne, fournis par la maison d'Eschewaille, à 2 fr. 35 c 7 05

6° Un régiment de soldats en plomb dans leur boîte, bien conditionnés, avec un vernis nouveau, in-^ ventéparM. Dufourmentelle, àParis . . . 6 »

7o Un lapin qui bat du tambour lorsqu'on le fait rouler, le seul que j'avais dans mon magasin, fourni par M. Schanne, rue aux Ours 40 »

8o Encore de la maison Schanne, un troupeau de vaches de forte dimension, avec peau en laine. 75 »

9^ Une superbe poupée, nouveau genre, ce qu'il y a de mieux, qui, en tombant, a eu les yeux perdus et le nez fracassé, que je mets au plus bas prix, espérant qu'elle pourra être réparée 26 »

10° Ma devanture fracassée en plusieurs endroits par la foule qui se pressait devant et qui a cassé nombre de carreaux; dommage estimé par les hommes de l'art 588 »

11® Sucreries glacées sur lesquelles sont tombés des morceaux de vitres brisées, et que je suis obligé de retirer de la montre, six livres à peu près. 24 »

12^ Dégâts causés au mur du corridor par le chevreuil en se sauvant, et mise en désordre de ma chambre à coucher 180 »

— Assez, Charles, dit la comtesse.

— Vous comprenez, ma tante, quel temps m'a pris la conférence avec l'épicier, qui réclamait dix-sept cent soixante-dix-sept francs et quatre-vingts centimes, pour l'honneur que lui avait fait le chevreuil en visitant sa boutique.

— L'as-tu pa}'é? demanda Julien.

— Il ne s'agit guère de payement; nous sommes sous le coup d'un procès compliqué. Ce M. Jajeot a été trouver l'aubergiste de la Tête-Noire pour se faire

indemniser, l'aubergiste me Ta renvoyé; Yoilà un homme qui me lisait sa note et s'arrêtait à chaque article en Yersant des larmes. Les poupées semblaient ses enfants chéris, et encore l'épicier disait qu'il voulait bien me faire grâce de la vente qu'il avait manquée à cause de la foule qui entourait sa boutique. D'abord j'ai pensé à payer pour m'en débarrasser ; mais comme il m'a paru que la note était fortement exagérée, je suis allé chez ce M. Jajeot, demandant à visiter les victimes du désastre. Mon homme a paru troublé; déjà tout était remis en ordre dans sa boutique, il n'a pu me montrer que deux ou trois écorniflures à de mauvaises poupées. . . Je ne demande pas mieux que de l'indemniser, mais je n'aime pas être trompé... Nous chassons un chevreuil, d'autres s'en emparent ; n'est-ce pas à ceux-là qu'il appartient de payer les dommages causés par la bête? L'aubergiste de la Tête-Noire nous fait payer le chevreuil cinquante francs, par la raison que son chef l'a tué ; donc c'est lui qui doit solder les dégâts faits par ce même chevreuil chez l'épicier. Quand je lui ai dit que M. Jajeot nous réclamait dix-huit cents francs, il a paru vouloir abandonner la propriété du chevreuil, et il ne demande plus que les frais de cuisson.

— Quelle aventure! dit la comtesse.

— Ce n'est pas tout, continua Jonquières; est-ce que les trois hôteliers du Soleil-d'Or, de l'Ecu et du Griffon, ne prétendent pas aussi avoir une part de propriété dans la personne du chevreuil, parce que, disent-ils, ils ne sont pas étrangers, par leurs poursuites, à sa prise.

— Mais, demanda la comtesse, M. Creton du Coche peut réclamer aussi, puisque le chevreuil a été tué dans sa cave.

— Oui, je l'oubliais, dit Jonquières; donc avec les quatre aubergistes, Julien et moi, M. Creton, l'épicier

Jajeot et les garçons bouchers, nous sommes une quinzaine à nous disputer le cheyreuil. Comme ce Jajeot nous menace d'un procès, j'ai voulu me donner le plaisir d'entendre plaider cette affaire.

— Vous auriez dû prendre arrangement, Henry, dit la comtesse; il n'appartient pas à la noblesse de se laisser poursuivre pour une somme de dix-huit cents francs.

— Je n'aurais pas mieux demandé, chère tante; cependant je n'aime pas à me sentir dévorer la laine sur le dos par ces intraitables marchands qui abusent d'une particule nobiliaire devant un nom pour nous traiter en ennemis.

— Je suis de l'avis d'Henry, dit Julien. M. Creton est avoué, il étudiera l'affaire à fond. Puisque le drame s'est dénoué dans sa maison, et qu'il doit venir ici, nous le consulterons lâ-dessus.

— Comme il vous plaira, messieurs, dit la comtesse; si vous trouvez quelque amusement à plaider, libre à vous.

— M. Creton sera mon conseil, dit Julien, et je choisirai un avocat plaisant que j'ai rencontré au dîner pour nous défendre.

Le lendemain l'avoué n'étant pas arrivé^ Julien se promenait sur la route qui conduit à Molinchart, espérant découvrir la voiture qui amenait Louise et son mari. Il craignait que Louise n'eût exigé de l'avoué qu'il renonçât à venir à la campagne; peut-être M. Creton du Coche avait-il quelques soupçons de l'amour du jeune homme !

Tristement JuUen revenait au château lorsqu'il rencontra son cousin, qui lui dit :

— L'avoué est arrivé î

— C'est impossible, je n'ai pas quitté la route.

— Il a pris le chemin de traverse.

— Ah? s'écria Julien. Tu as vu Louise?

— Non, il est seul.

Julien fit un signe de dépit.

— Elle craint de se trouver avec moi... où est M. Creton ?

— Il cause avec ma tante.

— Ne fais pas mine de m'avoir rencontré, et dis à Jacques de seller mon cheval sans que personne ne le voie ; je vais à Molinchart.

— Pendant que le mari est ici? dit Jonquières, Prends garde, tout le monde te verra dans la ville.

— Que faire?... dit Julien. Je veux la voir, lui ' parler.

— Il y a peut-être un moyen . . ,

— Lequel?

— Ne voyant pas arriver Tavoué, ne recevant pas de réponse, tu seras censé être parti depuis ce matin le chercher. Comme il est venu par la traverse, tu ne Tas pas rencontré. Justement, j'ai annoncé que tu

■ étais allé ce matin sur la route de Molinchart; mais prends garde qu'on ne te voie; je ferai conduire dans dix minutes ton cheval au petit bois, personne n'en saura rien.

Julien trouva long d'un siècle le temps que son domestique mit à lui amener le cheval.

— Surtout, si ma mère t'interroge, ne manque pas de lui dire que je suis parti il y a près d'une demi-

i heure...

Aussitôt il éperouna son cheval, partit au galop et arriva en une heure au pied de la montagne de Molinchart.

Les cavaliers ont l'habitude de faire un détour pour prendre une montée meillleure que celle qui part du faubourg ; mais Julien ne se souciait guère des difficultés de la montagne, et il aurait tué sou cheval pour : arriver cinq minutes plus tôt, car, tout vraisemblable que fût son mensonge, il ne pouvait rester longtemps

auprès de la femme de l'avoué, celle-ci étant seule. Il traversa les rues désertes de la ville, faisant retentir les pavés du pas de son cheval, et il le conduisit à la Tête-Noire, d'où il sortit sans répondre aux questions de rhôte.

Faglain, le maître clerc de l'étude, occupé à regarder pour le moment à la fenêtre, aperçut le comte qui se dirigeait vers la maison de son patron ^ aussitôt la sonnette retentit.

— La bonne ! cria Faglain, on sonne !

Le maître clerc cherchait les moyens d'occuper ses loisirs et de montrer son zèle.

— La bonne, on sonne! répéta Faglain, qui laissait à peine à la domestique le temps d'aller à la porte.

Le désœuvrement du maître clerc était si grand qu'une figure nouvelle apportait dans sa vie monotone une immense occupation ; aussi, au contraire des êtres ennuyés qu'on rencontre souvent dans les bureaux, montrait-il un visage aimable aux rares clients de l'étude. C'étaient, pour Faglain, des acteurs qui lui donnaient la comédie, et dont il ne pouvait se lasser d'admirer la voix, les gestes, les vêtements.

En entendant ouvrir et refermer la porte de la rue, la joie passa sur tous les traits de Faglain, qui, en un clin d'œil, s'entoura de vieux dossiers, trempa sa plume dans l'encrier, se frotta les mains pour se les dégourdir, comme s'il allait entreprendre une longue besogne, donna une tournure à ses cheveux, et se mit à son bureau dans la posture d'un clerc accablé de besogne.

— M. Creton du Coche est-il visible? demanda Julien à la servante.

— Monsieur, il est sorti pour la journée.

— Et madame ?

Alors la servante fit entrer Julien dans la chambre

où se tenait Louise, qui rougit extrêmement en voyant le jeune homme.

— Vous ici, monsieur! s'écria- t-elle ; et elle s'arrêta brusquement comme si elle avait voulu retenir cette exclamation. Mon mari est à la campagne.

— Je le sais, dit Julien, et je venais savoir de vos nouvelles, madame, craignant que vous ne fussiez indisposée, puisque vous deviez accompagner M. du Coche.

— Non, monsieur, je n'ai jamais promis de suivre mon mari... Est-ce lui, demanda-t-elle, qui vous envoie?...

— Je suis venu, madame, de mon propre mouvement.

— Mais, monsieur, dit Louise, il n'est pas convenable que je vous reçoive en l'absence de mon mari...

La femme de l'avoué, émue, ne savait comment se tirer de cette visite inattendue; elle se leva, alla vers le cordon de la sonnette près de la cheminée; mais le comte s'empara de sa main, qu'il pressa vivement.

— Vraiment, madame, il est inutile d'appeler votre femme de chambre... Je repartirai plutôt immédiatement.

— Oui, monsieur, vous avez raison.. * Que penserait mon mari de votre fuite?

— Madame, il ne m'a pas vu et je ne l'ai pas vu| je suis censé venir au-devant de lui.

— Parlez moins haut, monsieur, dit Louise, on pourrait vous entendre... Partez, monsieur; j'ai déjà Pair d'être du complot

— Madame, je vous obéis, dit Julien en se levant; je vous ai vue et j'emporte du bonheur pour quelques jours... Mais pourquoi, n'avoir pas accepté notre invitation, car ma mère eût été heureuse de vous recevoir.

— Je VOUS Tai dit, monsieur, je ne sors pas, je ne demande qu'une vie tranquille.

— Vous auriez trouvé, madame, dans ma mère une femme excellente qui vous eût porté une vive sympathie... Je lui ai parlé de vous; j'ai annoncé votre arrivée; elle se faisait fête de vous avoir quelques jours.

— Veuillez, je vous prie, remercier pour moi madame la comtesse, monsieur; mais vous savez qu'il m'est impossible d'aller à Vorges.

— Je le vois, madame, vous craignez de vous ennuyer avec nous.

— Ah! monsieur, mon existence ici est-elle si enviable? Je resterai pendant l'absence de mon mari telle que vous m'avez trouvée; je ne recevrai aucune visite, et je n'en rendrai aucune.

Vraiment, madame, dit Juhen; M. Creton a réa^ lisé dans son ménage la vie orientale. Est-ce qu'il vous aurait empêchée de l'accompagner?

— Ne le croyez pas, monsieur; M. Creton me laisse parfaitement libre, et n'insiste jamais quand je manifeste le moindre désir. Je lui ai dit que je ne me souciais pas d'aller à la campagne; il est parti tranquille et reviendra sans me demander l'emploi de mon temps.

— Alors, madame, un motif secret vous retient

— Un motif secret! dit Louise en souriant. Si vous me connaissiez davantage, monsieur, vous sauriez que je n'agis pas mystérieusement.

— Madame, vous donnez à mes paroles une couleur à laquelle je ne pense guère... »

Juhen lui prit de nouveau la main.

— J'aurais été si heureux, madame, entre vous et ma mère...

Louise essayait de retirer sa main.

LES BOURGEOIS DE MOLINCHART t9

— Mais, monsieur, vous ne partez pas comme vous le disiez tout à l'heure.

— Madame, je vous en conjure, permettez-moi de ne pas vous quitter ainsi, je ne vous parlerai pas de mon amour.

— De votre amour! s'écria Louise en se levant brusquement.

— Oui, madame, depuis trois jours je ne vis plus, je ne songe qu'à vous, je vous ai perpétuellement devant les yeux, je ne saurais me passer de vous voir, de vous regarder, d'entendre votre voix.

— Monsieur 1 dit Louise, voulant sortir et clouée près de la cheminée.

— • Je vous en prie, madame, ayez pitié de moi ; je ne vous demande rien que de ne pas vous dérober à ma vue ; ne vivez pas enfermée pour moi.

— Monsieur, je suis mariée 1

— Quel mal y a-t-il, madame, à vous laisser regarder; est-ce ma faute si vous êtes belle? Je vous ai aimée dès la première minute, et rien ne saurait m'empêcher de vous aimer jusqu'à la fin de ma vie; il n'y a ni lois ni mari qui tiennent contre mon amour. Vous voulez vous enfermer, je vous verrai malgré vous; si vous ne me parlez pas, vos yeux par^ leront pour vous.

— Voilà ce que je craignais d'entendre en allant à la campagne, dit Louise.

— Vous n'êtes pas venue. Madame, et cependant je vous ai dévoilé l'état de mon cœur. Pourquoi, madame, voulez-vous que mes paroles meurent en moi? L'impression a été trop vive, l'impression pousse mes paroles. Je savais que je trouverais toujours une heure pour vous forcer à m'écouter. Si l'occasion ne s'était pas présentée aujourd'hui, je l'aurais saisie demain, dans huit jours, dans un mois^ dans un an, n'importe quand ; mon amour n'est pas de ces affections

légères qui s'envoient au moindre vent... J'ai cru avoir aimé dans ma vie, je m'étais trompé; depuis que je vous ai vue, madame, je sens en moi de nouveaux sentiments qui me prouvent que j'aime pour la première fois.

— Par pitié, monsieur, dit Louise, laissez-moi. Retournez à la campagne; oubliez-moi si réellement vous m'aimez, car je ne peux vous rendre une pareille affection; tout au plus pourrais-je vous rendre une amitié sincère.

— Vous me donneriez votre amitié? s'écria le comte... Que je suis heureux ! Dites-le-moi encore, madame, et je ne demande qu'une preuve, une seule.

— Ah! monsieur, vous demandez déjà?

— Laissez-moi vous appeler Louise ; si vous aviez un frère, vous ne seriez pas blessée de vous entendre appeler par votre nom? Dites que vous m'autorisez à vous appeler Louise?

— Est-ce possible, monsieur, devant le mondCj devant mon mari? L'amitié n'a pas besoin de preuves*

— Eh bien ! Louise, je jure de prononcer votre nom si bas, que personne ne l'entendra. Un simple mouvement des lèvres, Vous seule le devinerez. Et maintenant vous viendrez à la campagne, n'est-ce pas?

— Après avoir refusé mon mari, cela paraîtrait d'autant moins naturel,, qu'on saura que vous êtes venu.

— Je ne le dirai pas.

— Y pensez-vous, monsieur? Ma femme de chambre les voisins, vous ont vu; dites à mon mari que vous êtes venu.

— Oui, LouisC; je dirai que vous m'avez refusé ; je parlerai à ma mère, et elle fera tant qu'elle décidera votre mari à vous écrire, elle vous écrira, et vous ne pourrez refuser de passer quelques jours avec elle.

— A une condition, reprit la femme de l'avoué, c'est que vous ne parlerez pas d'amour.

— J'accepte dit Julien.

— Au premier mot d'amour, je reprends le chemin de la ville.

Pendant cette conversation, le maître clerc Faglain avait manifesté la plus grande inquiétude, ne comprenant pas où était passé l'étranger qui avait sonné à la porte, car il n'était pas dans les habitudes de la femme de l'avoué de recevoir les clients de l'étude.

La mise en scène du maître clerc était perdue; les dossiers étalés, les plumes, l'encre qu'il avait versée dans l'encrier, firent qu'il chargea trois feuilles de papier d'inutiles paraphes, qu'il interrompit seulement en entendant refermer la porte de la rue.

DIVERSES AVENTURES DE l'aVOUÉ (SAVANT.

M. Creton du Coche était parti pour Molinchart dans l'intention de s'écarter un peu de la ligne droite afin de traverser divers villages dispersés dans la campagne, et qui, situés, les uns sur des versants de collines, les autres dans les vallons, doivent subir par leurs positions les modifications de la température.

L'avoué portait à sa cravate la fameuse décoration^ décernée par Larochelle, qui consistait en un petit thermomètre d'une dimension respectable.

Ce thermomètre occupait extraordinairement mon-

sieur Creton du Coche, qui s'arrêtait deux fois par kilomètre pour regarder sa décoration.

L'ordre du thermomètre dounait une nouvelle physionomie à l'avoué, qui marchant plus droit que de coutume, la tête en arrière, respirait plus librement et avec plus de délices.

Quand M. Creton apercevait au loin sur la route une charrette, un berger conduisant son troupeau, un paysan, il ralentissait le pas et s'arrêtait, afin que le passant pût considérer la décoration du thermomètre; mais les paysans continuaient leur chemin et ne paraissaient pas remarquer cet insigne. Quelques-uns même ne saluaient pas M. Creton; aussi l'avoué jugeat-il à propos de dire le premier : «Bonjour, l'ami, » ce qui est contre toutes les règles du pays, où les villageois ont conservé l'habitude de saluer, les bourgeois avant que ceux-ci aient manifesté l'intention de répondre.

Mais on a vu et on voit encore dans Paris des fonctionnaires nouveaux décorés qui, s'apercevant qu'un factionnaire a la tête tournée, s'ingénient à le coudoyer, de telle sorte que le factionnaire, rappelé à l'attention, est obligé de porter les armes.

Depuis qu'il faisait partie d'un corps savant monsieur Creton du Coche prit l'habitude de déguster l'air ainsi que d'autres dégustent le vin. Il reniflait le vent, car il fermait la-bouche exactement et aspirait l'air dans le en faisant entendre un petit bruit singulier produit par les narines. De temps à autre il s'arrêtait et se rendait ainsi compte de l'air (^u'il appréciait par aspiration. La science amène de ces tics.

A Landouzy, une petite ville près de Vorges, l'avoué entra dans une auberge sous le prétexte de se rafFraîchir; M. Creton ayant vu quelques buveurs attablés désirait se rendre compte de l'effet que produirait sa décoration, en même temps qu'il constaterait

dans une glace le caractère particulier que le thermomètre apportait à son habillement. Malheureusement il n'y avait pas de miroir dans le cabaret, et les buveurs lancés dans d'interminables questions de terres à louer, ne levèrent même pas la tête.

La femme qui apporta à boire à l'avoué, et qui tenait un enfant dans ses bras, n'eût pas remarqué le thermomètre, si l'enfant n'eût allongé ses bras vers l'avoué.

C'était un petit drôle mal débarbouillé, d'une laideur de singe, qui fit reculer M. Creton du Coche, ne se souciant pas de donner une embrassade à un si vilain marmot.

Comme l'aubergiste s'en allait après avoir servi, l'avoué, l'enfant poussa des cris aigus et se retourna du côté du nouvel entrant, autant que pouvait le permettre son emmaillottement.

— Qu'est-ce que tu as? s'écria la mère.

L'enfant étendit les bras du côté de l'avoué, en agitant ses bras dans la direction du thermomètre; alors seulement la mère aperçut l'objet.

— > Quel drôle de bijoux vous avez là, monsieur, ditelle.

M. Creton fît entendre un petit rire de satisfaction. L'enfant continuait à crier, se lançant en avant pour pousser sa mère à s'approcher de l'objet de sa curiosité; la mère approcha, et 1 enfant put promener ses mains sur toutes les parties du thermomètre et meubler son cerveau de l'idée de formes nouvelles.

— N'ayez garde, il est gentil, dit la mère, qui voyait l'avoué reculer, car les mains de Tenfant avaient touché des objets de différente nature qui laissaient des traces gluantes à ses doigts, et M. Creton du Coche était hésitant entre le plaisir qu'il éprouvait d'avoir attiré l'attention d'un esprit innocent et la ci^ainte que

cet esprit innocent ne souillât sa cravate d'attouchements sans délicatesses. Après avoir flatté le thermomètre par de nombreuses caresses, l'enfant poussa plus loin ses désirs ; son instinct l'avait ammené à comprendre qu'il ne faisait pas partie de la personne de M. Creton, et il cherchait à détacher violemment l'insigne honorifique.

— Petit! petit I s'écria l'avoué défendant la décoration contre les attaques de l'enfant ; mais celui-ci s'était penché, et, en essayant de se rendre maître de son thermomètre avec sa main et sa bouche, il avait laissé sur la cravate divers résidus de raisiné.

— En voilà assez, monsieur, dit l'avoué, croyant en imposer à son jeune admirateur en le traitant respectueusement.

Le monsieur poussa des cris tellement perçants qu'un des buveurs leva la tête.

— Qu'est-ce qu'il a, le mioche?

— Il s'amuse, dit la femme à son mari.

— S'il continue à nous ennuyer, donne-lui la schlague.

— Allons, monsieur, i voulez-vous lâcher? C'est assez, monsieur ! s'écria M. Creton du Coche, luttant contre l'enfant, qui avait fini par s'emparer de la décoration.

La mère, com.plice de l'enfant, se recula de telle sorte que l'avoué, séparé par la table, ne put atteindre le mioche qui immédiatement avait introduit le thermomètre dans sa bouche.

— Arrêtez! s'écria l'avoué ; il va casser le verre : c'est du poison I

A ce mot, l'aubergiste se leva de table.

— Qu'est-ce qui se passe? dit-il en jurant.

— Du poison ! s'écriait M.' Creton du Coche.

Le paysan s'empara du thermomètre, qui apparaissant et disparaissant dans la bouche de l'enfant, avait

passé en cinq minutes par tous les degrés caloriques.

— TienSj dit-il en donnant un soufflet à sa femme, Yoilà pour Rapprendre à donner à manger des baromètres à un innocent. Et yous, maladroit, dit-il à l'avoué, vous n'avez donc pas le sens commun, à votre âge, de laisser traîner cette machine que j'ai envie de casser ?

— Permettez, monsieur, s'écria l'avoué, qui frémit à l'idée de voir sa décoration détruite, votre fils me l'a pris de force.

Les buveurs regardaient de travers le bourgeois, la femme pleurait, l'enfant criait; M, Creton profita du moment où l'aubergiste prenait. la monnaie qu'il avait déposée sur la table, pour rentrer en possession de son thermomètre et s'échapper de l'auberge où il avait failli être victime de la science.

En sortant, il huma l'air avec une satisfaction indéfinissable ; le ciel eût été chargé d'orage et de tempêtes, que M. Creton eût trouvé la température fraîche et paisible, en comparaison de la scène qui venait de se passer à l'auberge.

Ayant nettoyé sa cravate, salie par les attouche^ ments de l'enfant, et assujetti solidement son petit thermomètre, favoué, au bout de dix minutes de marche, arriva au château de la comtesse de Vorges, où il débuta par raconter son accident, afin de fixer immédiatement fattention sur le fameux insigne.

Ce fut seulement au dîner que Julien revint de la ville.

— Je suis fâché, dit M. Creton, d'avoir pris la traverse ; nous nous serions rencontrés, et je vous aurais évité la peine d'aller à Molinchart.

Julien ne crut pas devoir cacher qu'il avait été reçu par la femme de l'avoué.

— Eh bien, reprit M. Creton, vous avez vu ma

femme; elle est entêtée; mais je la laisse agir à sa fantaisie.

— Tu aurais dû insister, mon ami, dit la comtesse à son fils.

— Madame, reprit Tavoué, cela eût été inutile, je le crains.

— Dans quelques jours, dit la comtesse, j'irai à la Yille voir ma fille à sa pension, et je rendrai \isite à madame Oreton. J'aurai ma voiture et j'espère la ramener.

L'avoué remercia la comtesse et ajouta qu'il ne pensait pas que cette démarche fût utile, car sa femme n'aimait pas la société et trouvait son bonheur à vivre seule.

Jonquières, qui feignait une curiosité violente pour les expériences de l'avoué, se posa, dès la première soirée, en écouteur avide et dévoué.

— Je remplis là une mission pénible, dit-il à son cousin, mais je ne te demande pas de remercîments. Je crois nécessaire de flatter la manie de M. Creton du Coche. Si sa femme se décide à passer quelques jours ici, il est bon que dès le principe j'aie l'air de m'occuper du mari, afin que tu ne sois pas forcé de lui faire les honneurs de la campagne.

— Viendra-t-elle ? dit Julien. Tu peux à peine t'imaginer combien je suis inquiet; je voudrais lui écrire, mais je crains de la blesser.

— Ma tante est du complot sans le savoir ; madame Creton n'osera la refuser.

— Hélas ! dit Julien, peut-être ma mère n'ira-t-elle pas à Molinchart avant huit jours, et huit jours sont longs !. .. Je n'ai plus de motifs pour revoir Louise.

— Eh î bien dit Henry à son cousin, prépare -la à la visite de ta mère.

— - Oh ! mon ami, dit Julien, tu me sauves ; je vais écrire.

Aussitôt il se renferma et écrivit à Louise une lettre par laquelle il lui annonçait Tarrivée de la comtesse. Dans cette lettre, Julien fit passer les troubles secrets de son cœur, tout en les voilant de façon à ne pas alarmer la femme de Tavoué.

La comtesse de Vorges, pressée de revoir sa fille, partit bientôt pour Molinchart, où rappelaient les vacances prochaines ; elle laissait M. Creton du Coche aux soins de son fils et de son cousin.

L'avoué fatiguait les jeunes gens de ses observations météorologiques et les entraînait dans des courses accidentées, car il accomplissait sa mission avec un rare dévouement. Aussitôt qu'il se trouvait dans une vallée, il avait hâte de la quitter pour gravir une montagne ; à peine arrivé au haut de la montagne, il la descendait précipitamment, afin de saisir la différence qui existait entre la température des lieux bas et celle des lieux élevés.

L'avoué ne connaissait plus la fatigue, étant soutenu par un orgueil secret qui prenait sa source dans la décoration du baromètre. Si, dès le début, la Société météorologique lui avait conféré une récompense déjà glorieuse, que lui réservaient, par la suite, ses travaux qu'il couchait consciencieusement chaque soir dans un journal?

Jonquières, ayant affecté une sorte de respect pour l'ordre du baromètre, fut victime de ses propres sarcasmes, car M. Creton du Coche entreprit de le convertir à la science nouvelle et d'en faire un missionnaire dévoué.

Les deux amis eurent à soutenir des théories sans fin, filles des discours du commis-voyageur Larochelle, mais qui, empreintes de l'esprit de l'avoué, atteignaient de grotesques proportions.

— M. Creton me rendra fou, dit Henry à son cousin.

— Il est insupportable.

— Encore, dit Henry, tu es avec moi, mais quand je serai seul avec lui, jamais je n'aurai la patience de récouter. Il faudrait essayer de détourner le cours de ses idées et lui donner une autre passion; s'il avait une seconde manie en tête, elle livrerait un combat acharné à la premtère ; peut-être se détruiraient-elles Tune par l'autre.

— Une manie n'est pas facile à trouver. Autant inventer un huitième péché capital.

— N'avons-nous pas notre procès? dit Jonquières.

Le soir, Julien pria l'avoué de lui prêter une extrême attention, car il avait besoin, disait-il, de ses lumières ; et il exposa l'affaire du chevreuil dans les moindres détails, priant M. Creton du Coche de rédiger un mémoire sur cette affaire.

— Un mémoire ! s'écria l'avoué ; que me demandezvous? A moi, qui ai désormais consacré ma vie aux sciences naturelles ! J'ai assez de l'atmosphère des paperasses, de l'odeur des dossiers. C'est la Providence, monsieur, qui m'a fait connaître le savant Larochelle ; en m'initiant aux mystères de la météorologie, il m'a tiré de la vie processive pour laquelle je n'étais pas né. Ma femme, qui est une personne froide et de bon sens, serait plutôt capable de vous comprendre que moi. Mais vous n'êtes pas pressés, vous n'avez pas reçu d'assignation... Quand il en sera temps, allez trouver mon maître clerc Faglain.

Il ne pourra nous défendre devant le tribunal.

— Non, mais il vous choisira un avocat, qu'il initiera aux moindres faits de cette affaire. Faglain est d'un bon conseil. Depuis deux ans qu'il mène mon étude, je lui laisse liberté complète, sans avoir jamais eu à m'en repentir ; il tranche avec sang-froid les affaires les plus épineuses.

— Mais l'assignation ne pouvant tarder à venir,

LES EOURGEOIS DE MOLINCHART 89

dit Julien, je dois d'abord préparer mes notes, recueillir mes souvenirs, ceux de mon cousin, afin de ne pas être accablé au dernier moment et de ne pas agir à la légère.

— Sans doute, dit M. Creton.

— N'ayant pas l'habitude de ces sortes de mémoires, la rédaction va me coûter une peine...

— Mettez-y le temps, reprit l'avoué.

— Je tremble devant cette besogne.

— Faites-vous aider par M. Jonquières...

— Avec plaisir, dit celui-ci ; mais, monsieur Creton, si nous rédigeons ce mémoire, nous ne pourrons vous accompagner de quelques jours dans vos excursions.

— Que je ne vous gêne pas, messieurs ; la nature m'occupe tellement à cette heure que je pourrais vivre seul dans une île sans m'ennuyer.

— Nous vous donnerons Jacques, dit le comte ; c'est un garçon intelUgent qui n'est guère sorti de la campagne. Ainsi que tous les paysans, il connaît à fond la nature sans s'en douter.

— Oui, dit l'avoué, il sent et ne raisonne pas. Je lui apprendrai à raisonner. Vous auriez dû me le dire plus tôt; n'importe, il n'y a pas de temps de perdu. Quelle jouissance que de graver la science petit à petit dans un esprit vierge... Ah î messieurs, je vous remercie de me procurer un élève !... Je l'écrirai à la Société météorologique; je pourrai donc saisir en face de la nature les aspirations d'un cœur que le séjour des villes n'a pas gangrené.

Je vais vous le faire venir, dit le comte. Jacques avait suivi son maître à Paris pendant sa jeunesse et eût été capable de devenir valet de chambre de M. de Talleyrand, par sa finesse et son esprit de rouerie naïve, moitié campagnarde et moitié parisienne. Quand le comte revint chez sa mère, Jacques

abandonna sans regrets sa livrée brun et or, et il reprit ses habitudes de coq de village, adoré de toutes les filles de Yorges et de Landouzy.

— Jacques, lui dit le comte, je te donne pour quelque temps à M. Creton du Coche. Tu obéiras à ses moindres désirs, tu flatteras ses manies.

— C'est facile.

— Tu deviendras son élève...

— Comme il plaira à monsieur le comte.

— Tu ne sais pas ce que c'est que la météorologie? A partir de ce moment, tu es censé étudier la forme des nuages, suivi leurs mouvements, tu devines quand il devra pleuvoir, grêler et éclairer.

~ Comme un berger.

— Précisément. Quel temps fait-il aujourd'hui?

— Beau et chaud.

— Cela ne suffit pas, tu ne vois rien dans Tair?

— Rien.

— Il faut que tu vois, Jacques, quand même tes prédictions ne se réahseraient pas... Que vois-tu maintenant?

— Un nuage blanc sans physionomie particulière pour le moment, mais là-bas il y a un autre nuage qui semble courir après le premier : cela n'annonce rien de bon; ils se rencontreront, l'un grimpera sur l'autre. Si d'ici une heure il se dessine encore d'autres nuages de la même couleur avec des formes semblables, je ne réponds de rien pour demain.

— Très-bien, Jacques; mais tu doutes encore trop, il faut affirmer, ne jamais hésiter dans tes jugements. Ne manque pas de dire : cela est positif , ou j'en suis sûr, ou je gage, ou je ne m'étais pas trompé, quand même les faits iraient contre tes paroles. C'est seulement avec ce langage que tu plairas à M. Creton du Coche; écoute-le, montre une grande surprise de ses jugements, applaudis à chacune de ses paroles. .

Jacques fut présenté à l'avoué, qui regarda avec attention le paysan dont il ne songea pas à mettre en doute la naïveté.

— Allez, monsieur, dit Jacques, puisque vous vous occupez du vent, je vous ferai faire la connaissance d'un fameux homme du pays, le malin des malins pour ce qui se passe dans l'air. Il ne bouge de sa chambre et sait tout, grâce à ses Cosaques.

— Les Cosaques! s'écria M. Creton du Coche, étonné.

— • Cadet Bossu est tailleur, dit Jacques; il a gagné sa bosse en raccommodant des habits et des pantalons, et il n'en est pas plus fier pour ça, quoiqu'il soit diablement malin.

— Allons le voir tout de suite, dit l'avoué.

La maison de Cadet Bossu est la dernière du village, qui, de ce côté, subit une pente rigoureuse; on la reconnaît à un balcon de bois formant saillie sur le rez-de-chaussée.

— Voyez-vous monsieur, dit Jacques à l'avoué, la foule amassée devant la maison?»

En effet, les enfants du village regardaient enlevant la tête vers le premier étage, comme si un événement curieux se passait chez le tailleur.

— Les Cosaques donnent leur consultation dit Jacques. Ah! ils sont fins, ces Cosaques, et ils ne vous font pas payer leurs paroles.

M. Creton, étonné, courait plutôt qu'il ne marchait, afin d'obtenir plus vite une explication satisfaisante des Cosaques. A quelques pas de la maison du tailleur, il aperçut seulement alors deux figurines de bois grossièrement coloriées qui représentaient des Cosaques sauvages, ivres de de sang, l'œil rouge, la moustache hérissée. Ces deux Cosaques, séparés par la largeur du balcon, avaient des bras mobiles et reposaient sur un pivot tournant. Suivant la direction du vent,

ils tournaient avec rapidité, brandissaient l'un contre l'autre leurs longues piques et semblaient prêts à se massacrer.

Cette idée ingénieuse, suggérée par les girouettes, était sortie du cerveau de Cadet Bossu, qui, impotent et ne pouvant jouir de la société de ses concitoyens, avait imaginé cette mécanique pour amener les paysans de Vorges devant sa porte. Le Cosaque, qui a laissé dans tous les esprits une tradition cruelle, avait été choisi par le tailleur comme devant piquer vivement la curiosité des paysans. Aussi, tous les matins, et particulièrement les jours de marché à Molinchart, les jardiniers passaient par là et ne manquaient pas d'interroger le tailleur sur la conduite des Cosaques.

— Eh î Cadet, qu'est-ce qu'ils disent de nouveau, tes Cosaques?

Le tailleur ouvrait sa fenêtre :

— Ils m'ont laissé dormir tranquille cette nuit.

Ce qui voulait dire qu'il n'avait pas venté. Les vieillards du canton insultaient les Cosaques en souvenir des dégâts qu'ils avaient commis en France. Ils les traitaient de guerdins, une des plus violentes injures du pays. Comme il y avait un banc de bois en face de la maison du tailleur, les gens âgés s'y groupaient et racontaient les événements de 1814 qui semblaient de la veille, tant les vieillards en parlaient avec colère.

— Qu'ils reviennent un peu, les Baskirs, disaient les paysans en montrant le poing aux innocents Cosaques de bois qui, si le vent était calme, écoutaient sans sourciller ces effrayantes menaces.

A Molinchart même, les Cosaques faisaient loi sur la place du marché. Quand une fermière avait reçu une boussée (forte pluie subite) :

— Si vous aviez consulté les Cosaques, disait une

Gûinmère abritée sous une large cotonnade rouge ; ils VOUS auraient dit de prendre votre parapluie.

Les enfants du village, aussitôt qu'ils avaient un moment, couraient du côté des Cosaques, admirant ringénieux mécanisme qui les faisait combattre avec un rare acharnement.

Ainsi, grâce à son invention. Cadet Bossu jouissait de la conversation des vieillards, des paysans, des filles, des garçons, et plus d'un drame se joua devant ses fenêtres. Souvent une mère surprenait ses enfants en muette contemplation devant les Cosaques; cette contemplation durait depuis des heures entières. L'école, le dîner, les Cosaques faisaient oublier tout. Cadet Bossu, d'ailleurs, avait trouvé le moyen de raviver l'attention en enlevant momentanément ses Cosaques : diplomate perdu sur un établi de tailleur, Cadet Bossu connaissait assez les hommes pour exciter leur curiosité en faisant disparaître capricieusement l'objet de leurs désirs.

— Cela est plein d'intérêt, s'écria l'avoué, qui ne quittait pas du regard les figurines de bois enluminées.

— Je vous le disais bien, monsieur, dit Jacques.

Le vent, qui soufflait avec force, donna en ce moment une impulsion aux Cosaques, qui tournèrent avec une merveilleuse rapidité.

— Et c'est un tailleur, s'écria M. Creton du Coche, qui a inventé cette machine?

— Oui, monsieur; ne le voyez-vous pas, derrrière ses carreaux, qui nous regarde?

Effectivement, Cadet Bossu était flatté de voir admirer ses Cosaques par un bourgeois en habit noir.

— Voilà un homme, dit l'avoué, à signaler à la Société météorologique. Combien y a-t-il de ces intelligences perdues, qui, faute d'éducation, ont laissé s'éteindre en eux des découvertes importantes... Je lui commanderai un pantalon. Il faut savoir récom-

penser le génie, n'importe où il se trouve... Si nous allions lui rendre visite ?

— C'est facile, dit Jacques, nous n'avons qu'un étage à monter.

Le tailleur, accroupi sur son établi devant la fenêtre, ne parut ni surpris ni honoré de la visite de l'avoué; on eût dit qu'il avait entendu la conversation et qu'il s'y attendait.

— Voilà monsieur qui est de Molinchart, dit Jacques, et qui est flatté d'avoir vu manœuvrer les Cosaques.

— Ah ! on n'en voit point de pareils tous les jours à la ville, dit Cadet Bossu,

Et il poussa vivement un des battants de la fenêtre qui était ouvert, comme s'il eût voulu mettre une barrière entre les visiteurs et les Cosaques.

— Une belle invention, monsieur, dit Tavoué; j'en écrirai certainement à Paris; mais je désirerais étudier le mécanisme de plus près.

Cadet Bossu regarda avec inquiétude l'avoué et poussa une barre de bois qui servait à assujettir la fenêtre.

— Ah ! bien, monsieur, c'est le plus grand mal que vous puissiez me faire que d'en parler aux Parisiens; ce sont des roués, je les connais. Il en est déjà venu plus d'un pour s'occuper de mes Cosaques; moi, sans être sorti de notre village, je les comprends, et il fera chaud avant que les Parisiens aient seulement la queue d'un de mes Cosaques.

— Monsieur demeure à Molinchart, je te dis, Cadet; il n'est pas Parisien.

— Est-ce bien sûr que monsieur est de Molinchart? demanda le tailleur, qui avait dans le caractère une certaine défiance misanthropique.

— Oui, mon ami, dit l'avoué; et je viens vous commander un pantalon.

— Ah ! ah ! dit le tailleur, vous voulez m'éprouver, je le vois bien; monsieur sait bien que je ne pourrai pas approcher de la coupe des tailleurs de Molinchart.

— Je ne demande pas un pantalon habillé, dit l'avoué; au contraire, je veux un pantalon pour courir les champs.

— Monsieur va rester quelque temps chez nous ?

— Oui, dit Jacques, monsieur s^occupe d'astronomie.

— C'est comme qui dirait magicien, n'est-ce pas ? demanda le tailleur.

— Pas précisément, dit l'avoué, blessé de se voir confondu avec un astrologue.

— Qu'est-ce que c'est donc? dit Cadet Bossu, qui voulait connaître le fond des choses,

— Monsieur, dit Jacques, est comme tes Cosaques, quoi, il est pour le vent.

— C'est bon à savoir, dit le tailleur; et vous croyez que je coupe dans votre pantalon? Toi, je te connais, Jacques, tu es du pays; tu viendrais me dire : Voilà un gilet à retourner, je retourne ton gilet, tu me payes la façon et tout est dit; mais monsieur, qui arrive ici en ayant l'air de me commander un pantalon d'homme de campagne, je ne le crois pas ; je vous fais excuse, monsieur, je dis tout. Vous avez peut-être cru que Cadet Bossu était simple et qu'on lui ferait accroire qu'il y a des étoiles en plein midi? Non, monsieur. Quoique vous soyez de Molinchart, je ne vous ferai pas de pantalon : celui que vous avez peut encore servir longtemps; vous n'avez pas besoin de culottes, c'est Cadet Bossu qui vous le dit.

— Cet inventeur est extraordinaire, pensa l'avoué; mais les savants sont tous ainsi.

— Comme tu te montes la tête, à propos de rien, dit Jacques. Est-ce que ce n'est pas naturel?

— Non, dit le tailleur, qui s'était acculé contre sa fenêtre.

— Monsieur est de Molinchart qu'on te dit.

— M. Creton du Coche, avoué près le tribunal de Molinchart! s'écria le bourgeois avec importance.

— Bon, dit le tailleur; tout à l'heure il était astrologue, et puis il est juge en même temps. Tu penses bien, Jacques, que les juges de Molinchart ne viendraient pas sans motifs commander uné culotte à un pauvre tailleur de Vorges... Voilà la première fois que je vois un juge. Mon père, qui était tailleur aussi, ne m'a jamais dit qu'il avait habillé des juges de Molinchart. Il y a un complot là-dessous; Jacques, je te croyais meilleur. On t'a payé pour me trahir, ou tu ne vois pas clair.

— Ne faites pas attention, disait Jacques à l'avoué ; il a quelquefois ses humeurs noires.

Mais le tailleur, que son isolement forcé rendait hypocondriaque, éclata tout d'un coup.

— En voilà assez, Jacques, j'ai d'autres habits à faire que la culotte d'un juge, et je n'ai pas le temps de vous répondre.

— Je voudrais pourtant vous faire revenir sur mon compte, dit l'avoué.

— Emmène monsieur, Jacques ! s'écria d'un ton de colère le tailleur.

— Allons-nous-en, reprit Jacques; mais lu es devenu diablement mal embouché depuis que je ne t'ai vu.

— Ça me regarde, dit Cadet.

— Je ne dis pas au revoir, fit Jacques.

— Le plus tard que nous nous reverrons sera le meilleur, s'écria le tailleur .

L'avoué sortit un peu confus de sa visite à l'inventeur. A peine était-il sur le pas de la porte, qu'il entendit un certain bruit qui lui fit relever la tête. Le

LES BOURGEOIS DE MOLINCïïART

tailleur enlevait ses Cosaques et fermait sa fenêtre avec fracas.

— Demain, dit Jacques, son accès sera passe, et il aura honte de sa conduite. C'est un drôle d'homme; il se tient en garde contre les nouvelles figures, mais quand il vous aura vu passer une dizaine de fois sous ses fenêtres, il sera avec vous comme avec les gens de Yorges.

— J'achèterai volontiers cette machine-là, disait l'avoué.

— Peut-être, par la suite. Cadet Bossu ne sera-t-il pas éloigné de vous en construire une pareille.

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