LA DISTRIBUTION DES PRIX
La comtesse de Vorges, qui était allée chez l'avoué, fut surprise de rencontrer une jeune femme dont la distinction offrait tant de dissemblance avec M. Creton du Coche. La vie de province imprime son cachet à tout individu, dans ses actions, ses démarches, ses habitudes, ses vêtements. Une sorte de tache d'huile gagne petit à petit les provinciaux, et les envahit tout d'un coup au moral comme au physique. Une Parisienne ne résisterait point à cette vie; son goût s'envolerait en même temps que ses caprices, la comparaison lui ferait défaut ; elle arriverait à être une femme citée dans la ville, mais il lui serait impossible de reparaître dans Paris et d'y faire figure.
La femme de l'avoué avait peut-être échappé à l'ornière provinciale, en vivant retirée, et en ne s'inquiétaiit pas des dames de l'endroit. La simplicité
l'avait sauvée; elle eût été perdue en voulant 5mvre les modes. D'un coup d'œil, la comtesse de Vorges, qui avait été une des beautés du faubourg Saint- Germain, fut frappée de cette distinction.
Il y eut immédiatement un courant de sympathie entre les deux femmes. Quoique timide, Louise ne se sentit pas embarrassée devant la comtesse, tant celle-ci apportait de délicatesse dans la conversation,
Louise, dans la ville, souffrait de l'inquisition des regards des bourgeoises qui la déshabillaient pour ainsi dire, inquiète de connaître comment une jeune femme, sans coquetterie, pouvait offrir ce charme. Mais le charme ne s'apprend ni ne s'analyse ; il est dans un coup d'œil, dans un geste, dans l'ensemble d'une physionomie ; chacun le sent, l'éprouve et se laisse entraîner à son influence.
Louise accompagna la comtesse au pensionnat : elle se sentait en sûreté avec madame de Vorges et ne songeait plus à la passion de son fils. Quand toutes deux traversèrent la ville, plus d'une langue remua par avance. La femme d'un avoué dans la Voiture d'une comtesse! Ce thème fournissait matière à variation pour plus d'un an.
Les provinciaux feraient d'excellents commentateurs, s'ils appliquaient à l'érudition la milUème partie de ce qu'ils dépensent d'induction pour la connaissance des pas et démarches de leurs concitoyens. La curiosité était d'autant plus excité, qu'il s'y mêlait une certaine jalousie. La comtesse de Vorges venait rarement àMolinchart, et elle ne fréquentait pas les personnes nobles qui y vivent isolées : aussi, jusqu'alors, cette réserve lui avait-elle valu une sorte de respect^ qui tomba quand le bruit courut qu'elle avait été vue en Toiture avec une bourgeoise. La promenade avec la femme de l'avoué fut regardée comme une mésal-
liance; on en dit autant de mal que si la comtesse s'était remarié à un bourgeois.
Les dames arrivèrent à une heure à la pension de madame Legoix, une institutrice célèbre à six lieues à la ronde. Partout, dans la ville, on ne rencontrait que jeunes filles en blanc, avec un ruban rose, vert ou violet à la ceinture, dont la couleur indiquait qu'elles appartenaient à la classe des grandes, des moyennes ou des petites. Les mères accompagnaient leurs filles à la solennité de la distribution des prix : c'étaient des robes prétentieuses, des bonnets à fleurs voyantes, des tours de cheveux extravagants. La bourgeoisie femelle se rengorgeait, portait la tête haute, gonflée d'orgueil et l'œil brillant d'enthousiasme. Dans les circonstances notables, la bourgeoisie prend de ces airs importants qui sont accrochés dans un portemanteau avec les grandes toilettes.
La façade de la pension était tendue de draps blancs ornés de guirlandes de lierre, comme pour la Fête- Dieu. Des pots de fleurs, partant de la porte et se continuant jusqu'au ruisseau, annonçaient l'entrée de la maison, sablée d'un sable fin et jaune mélangé de fleurs des champs. Dans le vestibule étaient rangés divers hommes, portant au bras une petite écharpe d'un bleu céleste avec franges d'argent : c'étaient MM. Delamour, Janotet et un jeune surnuméraire des contributions indirectes qui, par sa bonne conduite^ partageait avec des hommes d'un âge mûr l'honneur des fonctions de commissaire. Le petit Janotet, en costume de garde national^ suivait chacun des mouvements de son père et s'accrochait aux robes des dames que le juge-suppléant était chargé de conduire à leurs places.
La comtesse de Vorges entra avec la femme de l'avoué, et se rendit dans une salle, d'où s'échappaient des cris d'enthousiasme qu'arrachait la vue de des-
seins à Testompe, de broderies et de modèles d'écriture, On entendait dans tous les coins voltiger les mots : parfait! délicieux! admirable! RMemeui on vit de pareilles massacres de grands hommes grecs et romains : les uns avaient la bouche de travers, les autres étaient louches, et le fameux nez grec voyait sa pureté de lignes outragée par des courbes étranges. Chacun trouvait les Romulus frappants, prêts à parler.
La broderie était représentée par des bretelles, des pantoufles, des bonnets grecs en tapisserie, destinés à prouver aux pères que leurs filles avaient reçu une brillante éducation; mais, ce qui frappait le plus après les exemples d'anglaise, de ronde et de bâtarde, étaient certaines peintures de fleurs obtenues par le rjenre oriental. Le fondu des feuilles de roses, les nervures des feuilles étaient atteints par des procédés mécaniques qui mettaient l'esprit des bourgeois aux abois. Des plateaux en tôle noire vernissés étaient chargés de fleurs en relief d'une couleur vive que donnait le genre chinois, et les heureuses mères ouvraient des yeux considérables cherchant à reconnaître dans ces chefs-d'œuvre le coup de pinceau filial.
Le musée était plein d'un bourdonnement enthousiaste que seul put rompre l'annonce de la distribution des prix. Alors les dames de la ville se tassèrent les unes contre les autres, oubhantla fragilité de leurs toilettes, afin d'assister de près au triomphe de leurs filles. La salle d'étude avait été décorée par un tapissier ingénieux, afin de cacher la nudité des murs; de grands rideaux de calicot rouge flottaient aux fenêtres; on avait encadré soigneusement les dessins les plus réussis, ceux que relevait le sujet, des Mazeppa et de féroces Giaour.
Au fond, sur une vaste estrade, siégeait un jury
composé du conseiller municipal] faisant fonctions de maire, de M. Pector, de mademoiselle Ursule Creton, désignée à cet honneur en sa qualité de porteuse de bannière à la confrérie de la Vierge, de M. Bonneau, secrétaire de la société académique rémoise, et de diverses autres personnes recommandables par leur science et leurs vertus. Devant ces personnages étaient entassées des montagaes de couronnes et de livres.
Au pied de l'estrade étaient placés deux pianos, devant l'un desquels était assis un vieux professeur de musique, sourd, qui, par son âge, offrait des garanties de moralité. Eu voyant arriver la comtesse de Vorges, la maîtresse de pension fendit la foule pour lui offrir une place sur l'estrade ; mais la comtesse, peu désireuse de se donner en spectacle, refusa et se confondit, ainsi que la femme de l'avoué, dans les rangs des mères de famille.
Les pensionnaires occupant de longues banquettes, se retournaient pour voir leurs parents, se levaient, faisaient des signes dans la salle et appelaient avec un petit sifflement de lèvres, malgré les recommandations des sous-maîtresses, qui perdaient la tête dans cette solennité, ne savaient où placer les invités et craignaient de faire des jaloux. Cinquante conversations se croisaient dans la salle, auxquelles madame Legoix était obligée de répondre. La maîtresse de pension était suivie d'une petite femme au nez pointu, qui, à tout instant, lui parlait à l'oreille.
— Est-ce parce que nous sommes de la campagne, disait une fermière, qu'on ne nous place pas mieux?... Eh bien ! nous verrons si l'année prochaine je remets mes demoiselles ici!
— Madame Legoix, j'entends des personnes se plaindre... Au moins leurs filles sont-elles bien traitées pour les prix?
~ Quelles personnes? demanda rinstiliitrice en se faisant indiquer les fermières.
— La seconde n'a rien, dit-elle.
Il faut absolument, dit la petite femme au nez pointu, lui donner un prix?
— Arrangez cela, dit madame Legoix.
Ursule Creton, de son fauteuil qui dominait l'assemblée, avait vu entrer la comtesse de Vorges.
— N'est-ce pas madame Creton, qui accompagne cette dame? demanda4-elle à son voisin M. Pector.
— Oui, mademoiselle, c'est madame la comtesse de Vorges.
La vieille fille nettoya de grandes conserves doublées de chaque côté d'un rideau de taffetas vert, et se recueillit, songeant quels rapports pouvait avoir sa belle-sœur avec la noblesse des environs.
M. Janotet essayait les clefs de sa petite flûte; car il devait jouer une ouverture avec le pieux pianiste de la pension, et il désirait occuper son fils Toto, effrayé de ce grand tumulte,
— Sauras-tu retourner les pages de la musique? lui demanda-t-il. Surtout fais bien attention, je te ferai signe quand il sera temps.
Le public s'impatientait. En effet, la salle était remplie; les bancs étaient chargés outre mesure; quelques maris avaient été obligés de prendre leurs femmes sur leurs genoux; les marches de l'estrade étaient garnies de pensionnaires qui avaient dû céder leurs places aux invités. A tout instant les domestiques passaient des chaises pour en encombrer l'estrade, au grand dépit des membres du jury, qui perdaient ainsi de leur isolement majestueux.
D'intrépides jeunes gens étaient montés dans les embrasures des fenêtres ; d'autres, sans retenue, s'étaient assis sur le piano et n'en bougeaient pas, malgré les cris du vieux musicien. Le petit Janotet
avait fini par se loger sous le piano et tenait la jambe de son père. La maîtresse de pension commençait à s'effrayer : la foule entrait toujours; à certains craquements de la porte de la grande salle, on jugeait que l'antichambre était pleine de spectateurs mécontents de ne pouvoir jouir du spectacle.
Tout à coup les sous-maîtresses rappelèrent les élèves au silence ; ce fut le signal du commencement : chacun se tassa une dernière fois, et, à part les murmures de certains êtres mal élevés qui ne trouvent pas leurs aises dans les foules, le silence se fit peu à peu. Madame Legoix ayant fait signe à M. Janotet, celui-ci chercha son fils.
— Comment! lui dit-il, tu es sous le piano? Est-ce ainsi que tu retourneras ma partie ?
Mais l'enfant était convenablement assis, et Ton ne l'eût pas fait sortir de son trou pour un empire.
— Madame Legoix! s'écria M. Janotet, jamais je ne pourrai jouer ainsi...
— Monsieur Janotet, un peu de complaisance...
■— Mais, madame, le morceau est coupé juste par la moitié sur un sol-diêze qui saute au mi naturel sur un coulé.
— Ne nous laissez pas dans l'embarras^ mon bon monsieur Janotet.
— Bast, dit le pianiste, vous devez savoir par cœur l'air du Point du jour-, vous l'avez joué dix fois.
— Allons, cher monsieur Janotet, dit madame Legoix.
Ayant pris son courage et sa petite flûte à deux mains, le musicien souffla de toutes ses forces dans le petit instrument de bois, qui renferme en lui, malgré son mince volume, les cris les plus perçants de la nature.
Le silence se fit à cet appel redoutable, et M. Janotet essaya de faire passer dnns la petite flûte tout ce
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qu'il avait de douceur pour chanter le Point du jour ; malheureusement, comme il Tavait prévu, il fut obligé de s'arrêter à l'endroit pathétique pour retourner son cahier. Le maître de piano, qui avait l'oreille dure, croyant que M. Janotet était seulement en retard d'une mesure, continua son accompagnement sans s'inquiéter du chant; il en résulta entre le piano et la petite flûte des discordances qui, ailleurs qu'à une distribution de prix, eussent pu mettre les plus courageux en fuite; des applaudissements nombreux n'en vinrent pas moins témoigner à M. Janotet combien les assistants étaient heureux de cette symphonie.
Le conseiller municipal Pector, qui présidait l'assemblée, en faisant entendre pendant tout le morceau divers accompagnements de bouche imitant le basson, ne fut pas un des moins enthousiastes.
Aussitôt après le Foint du jour^ madame Legoix se leva et fit un discours d'adieu à ses élèves. Brisée par les fatigues de l'enseignement, et désirant prendre du repos sur la fin de sa carrière, elle présentait, pour lui succéder, madame Chappe, fille de M. Chappe, ancien chef d'institution à Paris, et frère de Chappe fils, qui avait suivi la carrière de son père.
— Adieu, chères élèves, dit-elle en portant son mouchoir à ses yeux, loin de vous je conserverai votre souvenir, et j'espère que mes leçons ne seront pas perdues.
Madame Chappe apparut alors par une petite porte de derrière, vêtue d'une robe de soie noire; ses cheveux en bandeaux aplatis sur ses cheveux faisaient ressortir un nez excessivement pointu. Elle se posa hardiment sur l'estrade et parla en improvisatrice habile.
— Jusqu'ici, dit-elle, l'enseignement des demoiselles a été trop restreint. Ayant étudié à fond les diverses méthodes de la capitale, je m'appliquerai à
introduire dans ce pensionnat les éléments nouveaux que d'illustres professeurs ont jugé à propos d'enseigner aux femmes. Les sciences et les arts doivent tenir une grande place dans mon programme, que je ferai connaître sous peu. La vie de famille aussi bien que la vie du monde ne peut se passer des éléments divers de sciences dont la civilisation a donné soif à chacun. Mes plans sont combinés de telle sorte que la jeune fille qui sortira de mon pensionnat, fût-elle ménagère, fermière ou fille de duchesse, trouvera désormais, dans l'éducation qu'elle aura reçue, des occupations sérieuses qui aux jours de malheur, empêcheront son esprit de s'arrêter à de trop tristes pensées. Je dois remercier madame Legoix des excellentes préparations qu'elle a semées dans ces jeunes esprits; il ne s'agit plus maintenant que d'en hâter la maturité. Fille et sœur de parents voués à l'instruction dans la capitale, je me tiendrai plus que personne au courant des développements de la science, et j'espère que votre sympathie ne me manquera pas plus qu'elle n'a manqué à mon prédécesseur.
Peut-être madame Chappe eût-elle continué son discours, si un craquement violent ne s'était fait entendre du côté de la porte d'entrée; il se fit un mouvement dans la foule des bourgeoises, qui poussaient des cris perçants en voyant remuer les deux battants de la porte. Toute la salle s'était levée; on n'entendait que des plaintes et des signes de terreur.
— Messieurs, s'écria madame Legoix s'adressant aux jeunes gens grimpés sur les embrasures des fenêtres, ouvrez la porte du jardin pour empêcher un malheur.
Quelques-uns sautèrent; on entendit casser des carreaux et le bruit d'une porte forcée. Aussitôt une avalanche de curieux fit irruption dans la cour; comme les rideaux de calicot rouge gênaient la vue, les nou-
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veaux arrivés les tirèrent en dehors et les arrachèrent audacieusement, sans s'inquiéter si un soleil ardent, pénétrant par les fenêtres, n'allait pas convertir la salle de prix en étuve.
Il est certain que la curiosité était motivée en ce sens que cette solennité dépassa toutes celles connues jusqu'alors. Madame Chappe, qui avait acheté le pensionnat, jugea bon de débuter par un coup d'éclat. Ce fut elle qui inventa de faire jouer sur deux pianos un grand morceau à quatre mains ; elle tripla le nombre de prix et de couronnes et introduisit une narration en anglais, récitée par dix élèves à la fois. A la fin de la séance, dix jeunes personnes s'avancèrent sur l'estrade, et dirent en chœur un chapitre en anglais du Vicaire de Wakefteld,
Élisa de Vorges revint chargée de couronnes et de prix. Suivant l'usage, à chaque m^mination, les jeunes filles couronnées vont embrasser leurs parents.
Élisa avait porté triomphalement ses couronnes à sa mère, ainsi qu'à madame Creton qui l'accompagnait ; ayant encore de nouveaux prix, et regardant du haut de l'estrade si elle ne connaissait pas dans lafoule une personne amie qui pût partager sa joie, madame Legoix confia la couronne à mademoiselle Ursule Creton pour lui faire honneur; mais Elisa eut peur de la vieille fille, de sa figure jaune, de ses lunettes vertes et descendit de l'eslrade sans avoir reçu l'accolade obligée. Les enfants ont souvent de ces secrets sentiments qui les mettent en garde contre la méchanceté. Elle frissonna de coller ses lèvres roses à la peau ridée de la vieille célibataire et celle-ci lui lança un coup d'œil que personne ne remarqua dans la salle.
Madame Chappe était allée vers M. Bonneau, membre de la société académique rémoise :
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— Chacun compte sur vous, dit-elle, pour lire un. morceau, yous, monsieur, qui avez la réputation du plus savant homme du département !
— Madame, vous êtes trop obligeante, vraiment ; mais.,.
— Je vous en serai particulièrement reconnaissante, je vais Tannoncer à l'assemblée.
— Pas encore, je vous prie, dit M. Bonneau ; Témotion... la chaleur...
— Pendant que vous prononcerez votre discours, dit madame Chappe, nos demoiselles auront le temps de s'habiller pour la comédie.
— Je n'y avais pas songé^ véritablement... L'archéologue ayant déroulé un énorme cahier,
madame Chappe envoya chercher un verre d'eau sucrée pour M. Bonneau et en même temps annonça qucj, sollicité vivement par l'assemblée, i'érudit daignait lire un court fragment historique.
Sous le titre du MoUnehartenum des anciens, M. Bonneau tint l'assemblée pendant deux heures. Il s'agissait de reconnaître si le MoUnehartenum cité par les commentateurs du Bas-Empire était le Molinchart actuel.
La langue française entrait pour une minime proportion dans ce discours, où les textes nomiireux de latin tenaient la plus grande place. Une chaleur étouffante régnait dans la salle, et des battements de pieds annonçaient clairement que le discours de M. Bonneau n'obtenait aucun succès.
Il se trouva quelques êtres assez mal élevés pour crier : As^czî
— Ne pourriez-vous glisser? souffla madame Chappe à l'oreille de M. Bonneau, qui la regarda d'un œil inquiet, et continua bravement, sans remarquer la mauvaise influence des auditeurs.
— Dans cinq minutes, dit madame Chappe à
M. Bonneau, il est absolument nécessaire que la comédie commence.
On voyait apparaître derrière Testrade certaines figures bizarres de jeunes filles habillées d'étranges costumes. M. Bonneau continuait toujours avec impassibilité la lecture de ses commentaires sur Molinchartenum. Des conversations particulières s'étaient établies parmi les assistants, qui ne savaient comment vaincre la parole tenace de l'archéologue.
Sur un signe de madame Chappe, un chœur déjeunes filles se fit entendre et couvrit la voix de M. Bonneau, qui resta debout, continuant la lecture de son mémoire, car ses lèvres remuaient et il ne paraissait nullement s'occuper du chœur qui dominait sa parole.
Le chœur fini, on entendit avec surprise la voix de M. Bonneau succéder à celle des jeunes filles, et le mot de MoUncharterium^ quoique accueilli par des risées, n'en continua pas moins à revenir à chaque phrase.
Ne sachant comment délivrer l'assemblée d'un si dangereux orateur, madame Chappe, en traversant la tribune, renversa comme par hasard les feuillets nombreux qui restaient à lire du manuscrit : cela seul mit ternie au flux de paroles de M. Bonneau, qui, hors de lui de voir son précieux manuscrit voler de côté et d'autre, courut après les feuilles, et disparut de la tribune.
La distribution des prix se termina par une comédie jouée par les grandes élèves de la classe : la jeune personne qui jouait le rôle miss Réthorique fui particulièrement remarquée, ainsi que celle qui représentait le personnage de miss Syntaxe. Cette pièce, semée de plaisanteries grammaticales, donna une excellente idée de l'esprit de madame Chappe, car le bruit se répandit qu'elle en était fauteur. Les dames de la ville
ne regrettèrent pas la presse qu'elles subissaient depuis le commencement de la séance, en riant aux larmes de la colère de M. Subjonctif, qui se plaignait \ivement de rester trop souvent inoccupé. Une petite fille de six ans, à qui on avait collé des favoris sur la joue, et qui était perdue dans une longue houppelante marron, disait avec sa voix juvénile les plaintes graves de M. Subjonctif,
Si une minorité intelligente s'accordait à louer les beautés de cet ouvrage dialogué, la majorité n'en saisissait pas facilement les allusions délicates. Il y avait une scène dans laquelle Frétérit^Passé et Prétérit-Indéfini se disputaient vivement avec M. Que-Retranché ; mais la pièce finit par des chansons sur les différents temps des verbes, arrangés en musique sur des airs de cantique qui faisaient balancer la tête de Ursule Creton, que ces mélodies reportaient à la confrérie de la Vierge.
La classe des petites ayant été aussi bien partagée que celle des grandes, la distribution fut terminée, et chacun se retira, heureux d'avoir puisé dans cette solennité des motifs de conversation propres à remplir quelques soirées.
Louise pria la comtesse de Vorges d'attendre que le flot de la foule fût passé : elle venait d'apercevoir sa belle-sœur descendre l'estrade, et voulait lui présenter ses compliments; mais Ursule Creton, quoiqu'elle reconnût la femme de l'avoué, lui tourna brusquement le dos. Louise n'avait nulle sympathie pour la vieille fille, qui lui était hostile, et dont chaque parole contenait une méchanceté ; cependant ce dédain la froissa à tel point que la comtesse s'en aperçut.
— - Ce n'est rien, madame, dit la femme de l'avoué ; et elle essaya de donner le change à ses idées en embrassant la petite Élisa, qui lui fiL oubUer par ses gentillesses les aigres rancunes de la vieille fille.
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LES BOURijEOIS DE MOLINCHARf
PEINES d'amour
Pendant que ces scènes se passaient à Molinchart, Julien était dans l'anxiété. Viendra-t-elle ? se disaitil en amassant toutes les raisons en faveur de l'arrivée de la femme de l'avoué ; les motifs contraires se rangeaient en face comme une armée ennemie, et le jeune homme ne tirait de ses angoisses que le doute.
De sa chambre, située au second étage du château, il apercevait au loin la montagne de Molinchart, et il pouvait suivre la route blanche qui tout à coup fait un coude, se cache dans les arbres, reparaît encore jusqu'à un petit pont et disparaît derrière des cabanes de paysans. La solitude n'amène pas la tranquillité ; le comte était dans une indécision cruelle, se demandant s'il devait aller au-devant de sa mère ou Tattendre. Au cas où Louise viendrait, la comtesse ne remarquerait-elle pas le trouble de son fils, seul sur la route, tandis qu'au château, quand tout le monde serait réuni, l'attention serait moins portée sur lui ?
Ce jour-là, soufflait un petit vent frais qui se jouait dans les feuilles des arbres et les agitait ; au loin, on voyait les blés baisser leurs épis dorés; certains arbres à feuilles jaunes et douces subissaient le passage du vent en ployant leurs fines branches dans mille contours capricieux, tandis que d'autres, à la feuille sèche et vernie, miroitaient aux rayons du soleil et faisaient entendre un petit bruit métallique produit par la brise. Quelques sapins, au contraire, chagrins et anguleux, restaient immobiles dans leur tristesse, Julien ne pou-
LES BOURGEOIS DE MOLINCHART lll
vait quitter sa vue de ces arbres, et le bruit monotane du vent qui soufflait dans les feuilles endormait momentanément ses inquiétudes.
Dans la cour, un chat rompait la tranquillité en sautant tout à coup d'un arbre, avec la vivacité d'un tigre, pour se jeter à la poursuite de poussins qui, à quelques pas d'une poule et d'un coq, picotaient l'herbe des pavés. Un gros chien attaché à sa chaîne, accroupi sur le ventre, philosophiquement regardait cette scène. Les petits poulets accouraient en poussant un léger cri sous l'aile de leur mère, et le chat sournois retournait se tapir sous un massif de rosiers, étudiant d'un œil ardent les mouvements de cette famille dont il rêvait la destruction.
Julien oublia l'arrivée de sa mère en regardant les alertes mouvements du chat, dont le corps frémissait d'inquiétude et qui, par la couleur de sa robe luisante rayée de gris, ressemblait à un serpent annelé qui semble s'avancer vers sa proie par une succession de cercles vivants.
Juhen fut tiré de ses observations par un bruit lointain qui le fit tressaillir. C'était le roulement d'une voiture sur la route. A cette heure, la comtesse seule pouvait arriver au château. Aussitôt le jeune homme, inquiet se promena dans sa chambre, ne pouvant encore distinguer la voiture. Enfin, Julien put distinguer un point noir qui grossissait à vue d'œil, et il ferma les Persiennes de sa fenêtre afin de regarder à son aise Louise et se composer une physionomie pour paraître devant sa mère.
La voiture approchait, mais il était impossible de découvrir les voyageurs, car la comtesse avait une voiture couverte ; et les émotions que le comte se promettait s'évanouissaient. Il avait pensé reconnaître de loin d'abord les habits de Louise, puis l'ovale de sa figure ; chaque tour de roue lui ferait distinguer cha-
que trait, et il se trouvait en présence d'une machine carrée qui ne laissait rien connaître de ce qu'elle renfermait.
Une petite main qui tout d'un coup s'appuya sur la portière fit battre le cœur de l'amoureux. Ce n'était pas la main calme et aristocratique de la comtesse: ce n'était pas la main à peine formée d'Élisa; celle qui se laissait voir sur les galons jaunes de la portière était légèrement dorée, et un petit bracelet d'ambre, qui entourait le poignet, en faisait ressortir la couleur. Julien se retira brusquement de la fenêtre, descendit l'escalier et arriva dans la cour en même temps que la voiture.
— Ah î madame ! s'écria-t-il d'une voix qui contenait beaucoup de paroles et que la comtesse ne pouvait regarder que comme une marque de politesse.
Comme il aidait à descendre de la voiture sa mère et Louise, il eut le droit de serrer plus fort que l'amitié ne le permettait le poignet au collier d'ambre ; mais la petite main ne répondit pas à ces protestations : rétive, elle s'allongea, essaya d'échapper à une étreinte trop significative, et Julien fut obhgé, à regret, de lâcher cette main que les convenances ne lui permettaient pas de garder plus longtemps emprisonnée.
— Et mon mari? demanda Louise.
Cette question, prononcée avec légèreté, rendit le jeune homme soucieux. Louise avait dans l'esprit quelque chose de malicieux ; la question qu'elle adressait à Julien était un rappel à l'ordre, une petite vengeance de femme qui trouve qu'on a serré trop vivement sa main. Le comte ne comprit pas cette coquetterie et fut blessé d'entendre la femme qu'il aimait s'inquiéter si vivement de la présence de son mari. Il répondit que M. Creton du Coche explorait les environs, et qu'à cette heure sans doute il
était occupé à ses recherches scientifiques. Il fallut à Julien une certaine réserve pour ne pas médire de l'avoué et pour ne pas faire sentir à sa femme l'opinion qu'il avait de ses expériences scientifiques; mais il se contint, attendant de la suite des événements un plan de conduite.
Le mari revint à l'heure du dîner.
— Ah ! te voilà, dit-il à sa femme.
Il n'en dit pas davantage et raconta aussitôt à la comtesse son expédition de la journée. Quoique Louise n'aimât pas son mari, elle fut blessée de la façon dont M. Creton la recevait; elle y était habituée chez elle et ne s'en plaignait pas, mais la présence de la comtesse et de son fils lui fit sentir plus vivement une pareille indifférence. Etre traitée légèrement devant un homme qui vous aime, constitue un crime pour la femme qui ne veut jamais paraître dédaignée. N'est-ce pas donner à l'amant une mauvaise opinion de soi que de paraître occuper une si mince place dans l'afTection d'un mari?
Une femme avoue volontiers que son mari ne prend pas garde à elle, qu'il a d'autres occupations en tête ; elle forcera même la peinture et montrera son mari moins aimant qu'il n'est, mais elle ne lui pardonnera pas de le prouver en public. Ainsi, petit à petit, elle amasse des faits, les groupe et les classe; ces faits se grossissent, forment des montagnes qui accableront la tête du mari, toutes sortes de détails minuscules qui échappent au condamné quand il apprend sa terrible sentence.
Un observateur eût fait remarquer plus tard à M. Creton du Coche qu'il avait pour ainsi dire attisé le feu des rancunes de sa femme, que l'avoué n'eût ■ pu se rappeler la phrase qui avait blessé Louise.
Lacomtesse prit la défense de la femme de l'avoué, et fit remarquer à son mari qu'il la recevait froidement.
LES BOURGEOIS DE MOLINGïïAHT
— Ne faites pas attention, madame, dit M. Creton du Coche ; ma femme y est habituée, elle me connait ; n'est-ce pas, Louise?
Le malheureux semblait vouloir hâter Theure de sa condamnation. Les tribunaux, qui ne prononcent de séparations de corps qu'à la suite de violences, sont impuissants à connaître ces mille petites causes qui amènent le trouble dans les ménages et qui font que de pareils faits sont beaucoup plus significatifs que des brutalités.
— La façon dont j'ai connu M. le comte, dit le mari, est au moins singulière; je l'avais remarqué il y a longtemps et je désirais faire sa connaissance, sans me rendre compte pour quels motifs. Savezvous, madame la comtesse, combien les habitants de Molinchart boivent de cruches d'eau par jour?
— Non, monsieur, dit la comtesse en souriant.
— J'ai toujours aimé à m'instruire, dit l'avoué, et c'est justement Monsieur votre fils qui m'a empêché d'arriver à mes calculs. Nous avons à Molinchart des fontaines publiques, des puits et des citernes ; mais l'eau de la ville n'est pas aussi bonne que celle du bas de la montagne; voulant savoir combien les ânes en transportent de cruches par jour, j'étais un jour sur la promenade, depuis le matin, à compter les ânes qui portent chacun huit cruches dans leurs paniers... J'en avais oublié le déjeuner... Tu dois te rappeler, ma femme, le jour où je n'ai pas été déjeuner; si je ne déjeunais pas, c'est que j'avais peur de manquer un convoi d'ânes. Vous me direz, madame, qu'il était facile d'interroger les paysannes qui conduisent les ânes, et de leur demander : Combien êtes-vous qui faites ce commerce, et combien de fois par jour montez-vous la montagne? Mais j'ai reconnu qu'il vaut mieux observer soi-même, voir et calculer au lieu d'interroger. D'ailleurs, les femmes
de la campagne, qui n'ont pas conscience de l'intérêt que la science japporte à ces ^questions, n'y mettent aucune complaisance.
— Connaissez-Yous M. Bonneau? demanda Julien à l'avoué.
— Non, dit M. Creton du Coche.
— C'est notre voisin, un érudit distingué qui apporte la même conscience que vous dans ces sortes de travaux. Il faudra que je vous le présente.
— Il était à la distribution des prix, dit la comtesse; mais il n'a pu terminer un morceau qui roulait sur des matières fort délicates d'archéologie.
— Ah ! dit l'avoué, vous avez pour voisin un archéologue !
— Il s'inquiète des moindres vestiges de monuments, dit la comtesse, et il les recueille avec le plus grand soin ; les amateurs trouvent son musée fort curieux.
— J'y mènerai M. du Coche, dit Julien.
— Je suis enchanté de faire la connaissance des personnes qui se dévouent à la science; toutefois j'avoue que le tailleur n'a pas montré une extrême complaisance à mon égard.
— Est-ce que M. du Coche a été rendre visite à Cadet Bossu ? demanda la comtesse.
— Oui, madame, Jacques m'y a mené; je trouve l'invention du tailleur fort ingénieuse; ses Cosaques sont parfaits; mais le tailleur semble avoir puisé dans leur contemplation quelque chose de leur férocité... Pour en revenir au volume d'eau que la fontaine du bas fournit aux habitants de Molinchart, j'étais, comme je vous le disais, depuis le matin sur la promenade, mon carnet à la main, inscrivant chaque fois le nombre des ânes qui passaient sous mes yeux, lorsque M. le comte arriva tout d'un coup à cheval et traversa un groupe d'ànes... A partir de
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ce moment, mes calculs furent dérangés. Je vous regardais, j'admirais votre façon de monter à cheval, et jamais je ne me suis rappelé si j'avais inscrit, avant votre arrivée, sur le carnet, les ânes qui se trouvaient sur votre passage.
— C'est réellement fâcheux, dit Jonquières.
— Toutes mes observations précédentes étaient inutiles.
— Si j'avais su, reprit Julien, j'aurais pris une autre route.
— Sans doute ! dit l'avoué, je pouvais recommencer le lendemain; mais ces calculs m'absorbaient trop.
Pendant le dîner, M. Creton du Coche ne parla que des ânes et de la quantité d'eau qu'ils portaient dans les cruches, au grand déplaisir de Louise, qui ne voyait pas sans peine son mari étaler ses manies avec complaisance.
Après le repas, on fit un tour dans le jardin. Jonquières donnait le bras à la comtesse; M. Creton du Coche marchait seul, ruminant ses observations. La petite Élisabeih courait en avant, cueillait des fleurs, faisait des bouquets, allait de l'un à l'autre, tandis que Julien, qui donnait le bras à Louise, marchait à pas lents pour mettre quelque intervalle entre sa mère et lui.
— Que vous êtes bonne d'être venue! lui disait-il.
— J'aurais dû rester à la ville, dit Louise après cette lettre.
— Qu'y avait-il dans ma lettre? Rien qu'une invitation.
— Je Tai apportée pour la déchirer devant vous, dit Louise. A quel danger vous m'exposez. Si mon mari était revenu et qu'il eût trouvé cette lettre, si elle s'était égarée, si elle était tombée en d'autres mains^ la malignité aurait pu en tirer parti... Tenez, la voici ; je vous en prie, monsieur, ne m'écrivez jamais.
Julien profita de ce que Louise lui passait la lettre pour s'emparer de la petite main rétive. Le soir était venu; une grande tranquillité régnait dans la campagne y la comtesse, en avant, causait avec son neveu. Julien sans répondre garda la main de Louise dans la sienne. Le comte, quoique le cœur plein de paroles, cependant se laisait, faisant passer dans une pression de mains les sentiments qui l'agitaient. Louise se sentait gagner par un trouble inexprimable ; la tiédeur de l'atmosphère, cette conversation muette, lui faisaient battre le cœur, et elle en arriva à craindre encore plus le silence du comte que ses paroles.
— Pourquoi ne peut-on toujours vivre ainsi? s'écria Julien. Quel beau rêve! Louise! mais quel triste réveil quand vous serez partie !
Heureusement pour la femme de l'avoué, Élisa accourait en poussant des cris de joie; elle avait trouvé un ver luisant, l'avait posé sur le bord de son chapeau de paille, et montrait avec joie ce petit diamant bleu étincelant comme du phosphore. Louise essaya de prendre Élisa par la main, afin d'avoir un protecteur, mais la petite fille déclara qu'elle voulait marcher en avant pour servir de phare aux promeneurs.
Tout à coup, Julien fit un mouvement de dépit. La voix de M. Creton du Coche venait de se faire entendre à peu de pas ; ayant songé à ses découvertes scientifiques, il s'était senti isolé, et avait été faire ^ un bout de conversation » avec la comtesse, qui s'était prêtée de bonne grâce à écouter des propos sur la brièveté des jours d'automne, la disparition da soleil, le calme delà température. Après avoir épuisé ce thème, l'avoué venait retrouver sa femme et le comte, et recommençait pour de nouveaux auditeurs ce qu'il venait de débiter ailleurs.
Julien, quoiqu'il souffrît d'être troublé dans sa con« versation muette, fut obligé d'écouter l'avoué.
— Mais, monsieur, dit Louise à son mari, ce que vous dites là n'est pas d'un intérêt considérable.
Si la nuit avait permis d'étudier la figure de l'avoué, Julien eût été frappé de sa comique surprise en entendant cette parole échappée d'un esprit révolté.
— Ce n'est pas intéressant! s'écria-t-il; voilà bien les femmes. Tu crois sans doute qu'une conversation sur les modes, sur les chapeaux, sur la tapisserie, plairait davantage à M. le comte. Ce que c'est pourtant qu'une femme qui n'est jamais sortie de la ville : elle distingue à peine le seigle du froment, le blé de l'avoine, croit volontiers que tout cela est de l'herbe, et vient me dire que cela n'est pas intéressant... Ah! monsieur le comte, madame votre mère a eu bien tort, je le crois, d'amener ma femme à la campagne.
— Au contraire, monsieur du Coche, dit Julien, ma mère est h'îurcuse d'avoir fait la connaissance de madame.
— La politesse seule vous fait parler ainsi, fit l'avoué d'un air de doute.
— Vraiment, dit en souriant Louise, à entendre mon mari, on me prendrait pour une ignorante.
— Non, dit l'avoué, tu n'es pas ignorante; tu brodes parfaitement, tu fais de la tapisserie avec succès, mais tu n'entends rien aux productions de la terre.
Cette vie se continua pendant quelques jours; cependant Julien, quoique la présence de Louise eût réalisé ce qu'il avait tant souhaité, devenait triste, et ses accès de mélancolie le reprenaient. Quelquefois il fallait l'ordre de sa mère pour qu'il l'accompagnât à la promenade avec Louise. Son cousin vint à son secours et l'alla trouver un matin.
— Je ne te reprocherai pas, dit Jonquières, d'avoir prédit ce qui arrive, mais tâche de prendre courage, et de combattre ta passion, non pour toi, mais pour ta mère.
LES BOUROEOIS DE MOLINCHART 119
Ma mère! s'écria Julien.
— Sans doute; elle ne m^arien dit, parce qu'elle me sait trop ton ami, mais j'ai cru comprendre qu'elle avait deviné l'état dans lequel tu te trouvais.
— Tu crois! dit Julien ému.
— Oui, ta mère s'en doute.
— Il ne faut pas qu'elle le sache, dit Julien.
— Ma tante ne souffrirait pas qu'on trompât chez elle ce M. Creton; elle ne fermerait pas les yeux comr plaisamment sur une intrigue, et si la comtesse avait une ombre de certitude, elle éloignerait aussitôt l'avoué et sa femme.
— Peut-être préviendrait-elle le mari, dit Julien. -— Il faut donc, mon ami, pendant quelques jours,
essayer de paraître gai. Chasse ces airs mélancoliques que ta mère a trop appris à connaître quand tu revins de- Paris. Sois empressé, galant même; mais tu ne parles pas, tu soupires...
— Suis-je assez malheureux I s'écria Julien. Je vois toute la journée la femme que j'aime, et je ne puis lui parler tranquillement sans qu'aussitôt le mari n'arrive, ou Elisa, ou ma mère.
— Je crois, dit Jonquières, que si vous étiez seuls en tête-à-tête, tu n'en serais pas moins malheureux. Où se cache l'amour qui laisse l'esprit tranquille?
— Quel mari cette pauvre femme a rencontré î s'écria Julien.
— Tu souhaites peut-être qu'elle soit mariée à un homme de bonnes manières, aimable et spirituel.
— Tu te moques, Henry î Mais ne peut-on plaindre Louise d'être liée pour la vie à un homme qui ne la comprend pas.
~ Il est rare, dit Jonquières, qu'au bout de six mois, une femme trouve que son mari la comprenne.
— Enfin, tu as été témoin de la manière dont l'avoué traite sa femme, avec quel sans-façon il lui répond, et
les moindres occasions qu'il saisit pour l'humilier.
— Par là M. Creton croit montrer sa supériorité. J'ai connu beaucoup de maris de cette nature : leurs femmes leur servent de compère sans s'en douter; comme les paillasses des arracheurs de dents, elles subissent les remontrances du maître, pour bien faire comprendre à la foule l'autorité de celui-ci.
— Pauvre Louise! dit Julien. Je la plains, et c'est moi qui suis à plaindre, car je Taime et elle ne m'aime pas,
— Elle ne t'aime pas! dit Jonquières. Serait-elle venue au château si elle n'était conduite par l'amour?
— Je ne comprends pas sa conduite; elle me fuit. Quelquefois, quand nous allons nous promener, elle prend le bras de son mari, qui ne s'en soucie guère, et me refuse les plus légères marques d'amitié... Enfin, le croirais-tu, elle me fait l'éloge des qualités de ce Creton.
— Elle lutte.
— Oh! quand je l'entends ainsi parler, j'ai honte d'aimer une femme qui a des sentiments si vulgaires, car je ne porte aucune haine à son mari. Il m'est indifférent, je n'ai pour lui ni rancune, ni amitié ; si je rencontrais dans la vie un tel être et qu'on me demandât mon opinion, je répondrais : C'est un homme qui vit et respire comme un animal, et qui n'a même pas l'intelligence de mon chien Tom.
Jonquières sourit.
— Est-ce que tu le peins de la sorte aux yeux de sa femme ?
— J'ai essayé, mais elle ne me laisse pas continuer; elle dit qu'elle s'est trouvée longtemps heureusCc.
— Longtemps n'est pas toujours.
C'est ce que je lui ai répondu; alors elle parle d'abnégation, de dévouement, d'intérieur tranquille, et ces raisons m'empêchent de répondre... Nous res-
tons sans nous parler, emportant chacun de notre côté des impressions douloureuses... Pourquoi le hasard ne nous fait-il pas rencontrer, au début de la vie, des femmes telles que celle-ci, dont on serait fier, qu'on serait si heureux d'aimer; au contraire, nous nous jetons dans les bras de coquines qui, après avoir développé en nous la passion, nous laissent retomber dans un bourbier où l'on reste pris de nausées, en se demandant : Est-ce là Tamour? Quelquefois nous sortons de ce bourbier avec beaucoup d'efforts, et toute la vie se passe à douter de l'amour, à le craindre. . . Au contraire, des jeunes filles pures, chastes, à peine entrent-elles dans la vie, on leur attache au pied un boulet, un mari tel que ce Creton... Ah! on n'est jamais heureux.
— Tu parles, dit Henry, comme un homme désespéré, demain lu trouveras dans la vie un cadeau inappréciable.
Julien secoua la tête.
— Que faut-il pour devenir fou de bonheur? Un coup d'œil de la femme qu'on aime, et ce coup d'œil vient à qui sait l'attendre.
— Le crois-tu^ Charles?
— Je vois dans la conduite de Louise des combats, des soubresauts d'opinions qui n'ont que toi pour objet. Qu'elle le montre ou qu'elle le cache, qu'elle soit réservée ou émue, il n'y a que toi dans la nature. Elle fait l'éloge de son mari, c'est pour t'éprouver. Reconnût-elle quelques qualités à ce mari, qu'à l'intérieur, sur les plateaux de cette petite balance que chaque femme a dans le cœur, elle mettrait d'un côté les pièces de six liards du mari, et de l'autre les monceaux de pierreries, qui sortent par la bouche d'un amoureux. A Theure qu41 est, M. Creton du Coche est bas.
— Ah ! que tu me fais de bien, mon ami, dit Julien ; depuis ce matin je regarde mes pistolets.
— Que les amoureux sont difficiles à mener! Comme tes matinées sont mauvaises, que tu n*as rien à faire ici, en ma qualité de médecin, je t'ordonne beaucoup d'exercice; nous chasserons tous les jours.
— Me permettras-tu de parler d'elle ?
— Un médecin, dit Jonquières, doit flatter les manies de ses malades.
DELIRIUM ARCIIEOLOGICUM TKEMENS
Un matin l'avoué courait les champs, suivi de Jacques, qui s'ingéniait à lui fournir chaque jour de nouvelles promenades. Tous deux arrivèrent près d'un monument délabré qu'on appelle dans le pays le château des Templiers.
La course avait été longue et l'avoué se reposait sur le gazon, lorsqu'il aperçut un petit homme vêtu de noir, cravaté de blanc et porteur d'un immense parapluie, dont il se servait comme d'une pique pour gravir la montagne. Sous ses larges habits noirs, on pressentait un savant, et sans avoir de vastes connaissances physiognomoniques, l'avoué flaira quelque être extraordinaire. Le petit homme s'arrêtait de temps en temps, regardait le château des Templiers et brandissait son parapluie avec des airs de satisfaction. Il n'aperçut pas, dans sa préoccupation, l'avoué et Jacques, étendus sur le gazon.
L'archéologue se flaire de loin à la façon dont il regarde un monument. Il semble qu'il lui appartient, qu'il a été construit exprès pour sa satisfaction personnelle.
et que les ruines sont destinées à être commentées par lui. L'archéologue n'est pas seulement curieux à être étudié en public; il se pose devant un édifice d'une certaine façon théâtrale; il sait qu'on le regarde et que les curieux disent de lui : Voilà un savant. Dans ces circonstances, l'archéologue sur son piédestal, devient important. Mais il faut surprendre l'admirateur des monuments quand seul il se laisse aller à ses sensations intimes; son œil ne s'illumine pas, comme on pourrait lé croire, l'enthousiasme se peint médiocre^ ment sur ses traits, car l'archéologue n'aime pas l'ar* chitecture pour l'architecture, il l'aime pour l'honneur qu'elle lui rapportera devant une société savante. Un monument, pour un archéologue, représente un long mémoire in-quarto, qu'il lira en séance publique. Les beautés du monument ne le séduisent guère ; s'il les étudie, c'est pour en faire une analyse pénible dans une langue désagréable.
L'homme à l'habit noir s'avança vers un grand mur qui restait encore entier et le mesura avec son parapluie comme il l'eût fait avec un mètre ; puis il tira de sa poche un carnet et y inscrivit quelques notes.
— Jacques, dit M. Creton du Coche, que fait donc ce monsieur ?
Jacques, qui commençait à sommeiller, leva la tête et dit :
-— C'est M. Bonneau avec son parapluie.
— Le savant M. Bonneau.
— Lui-même, monsieur.
— Je vais lui parler.
^ — Ne vous en avisez pas, monsieur ; quand on le rencontre avec son parapluie, c'est signe qu'il ne veut pas être dérangé; il travaille, et alors il est plus désagréable que Cadet Bossu.
M. Bonneau était un de ces bourgeois qui furent
attaqués, quelque temps avant 1830, d'une maladie, connue sous le nom de delirhm archeologicum tremens. Il est permis d'appeler cette manie une maladie, car il en souffrait violemment et versait plus de larmes sur la démolition d'une vieille baraque que s'il eût perdu un membre. La mode était alors aux cathédrales. M. Bonneau, petit rentier de Yorges, qui ne savait à quoi occuper son temps, se jeta avec fureur dans les bras de l'archéologie. Il entreprit dès lors de mesurer tous les monuments de sa province. Très-jeune, M. Bonneau avait eu l'esprit tourné vers ce genre d'observations; il ne montait pas un escalier sans compter le nombre des marches du rez-de-chaussée au grenier. Les personnes auxquelles il allait rendre visite et qui le recevait au bas de l'escalier n'étaient pas peu surpris de s'entendre dire :
Permettez-moi, je vous prie, de monter jusqu'au haut de votre maison, j'aurai l'honneur de vous présenter ensuite mes hommages.
— Mais, monsieur...
— Vous devez avoir au moins soixante marches dans vos deux étages. J'ai regardé attentivement la façade, je serais bien étonné si on comptait moins de cinquante-cinq marches.
Déjà M. Bonneau était monté au grenier, ne s'inquiétant pas si la personne l'attendait ou non.
— Cinquante-huit marches, s'écriait-il en entrant dans le salon d'un air triomphant; j'en étais sûr, et encore vous avez un pas de porte, ce qui fait cinquanteneuf marches.
Avec cet esprit d'exactitude, M. Bonneau savait combien il lui fallait de ses petites enjambées pour mesurer la longueur d'une rue, et nécessairement combien d'enjambées nécessitait le tour de la ville. Le tout était noté avec soin sur un carnet; ce ne fut que plus tard qu'il appliqua son intelligence pleine d'exactitude
LES BOURGEOIS DE MOLlNCIïART
à la mesure des monuments du département. Dédaignant les anciennes mesures, peu soucieux des nouvelles, M. Bonneau avait inventé un moyen terme que l'Académie des inscriptions n'a pas admis. Tout était soumis à son parapluie. Pour l'archéologue, un monument avait tant de parapluies de longueur, tant de largeur; il ne comptait que par parapluie, n'étant jamais sorti sans ce meuble. Le caractère distinctif de M. Bonneau était le port de ce parapluie, en hiver, au printemps, en été, en automne, qu'il fît soleil ou pluie, neige ou grêle. On ne l'avait jamais rencontré sans son parapluie, et il se l'était tellement assimilé dans les gestes, dans les mouvements, qu'on eût juré qu'il était venu au monde avec un parapluie.
La société académique de Reims avait admis cette singulière mesure ; chaque membre savait à quoi s'en tenir quand M. Bonneau annonçait qu'ayant relevé la hauteur, la largeur, la longueur, la profondeur d'un monument, le tout représentait tant de parapluie. La parfaite conscience de M. Bonneau dans ces sortes de travaux était tellement connue, que l'Académie de Reims préférait cette mesure au métrage souvent équivoque d'un architecte, qui n'apporte pas toujours l'application voulue, et peut commettre des erreurs déroutantes pour la science.
Jacques expliqua à M. Creton du Coche la haute estime que les gens sérieux professaient pour M. Bonneau ; et l'avoué attendit avec impatience que l'archéologue reparût, car il était occupé à relever la façade de derrière du château dès Templiers. M. Creton l'avait perdu de vue; mais bientôt il put le voir manœuvrant avec agilité son parapluie, le faisant pirouetter sur lui-même du manche à la queue, en arpentant avec rapidité le côté nord du monument. M. Creton n'avait pas assez d'admiration pour ce petit homme en habit noir qui escaladait des murs, s'ac-
crochait dans les interstices des pierres et courait des dangers pour donner des calculs approximatifs d'une élévation architecturale.
Quand il fut arrivé au premier étage, M. Bonneau recommença ses calculs sur les quatre côtés du monument. Ayant consigné ses opérations sur un carnet, il descendit du vieux château avec le même sang-froid, se servant de son parapluie comme appui.
— C'est au savant M. Bonneau que j'ai l'honneur de parler ? demanda l'avoué.
— • A lui-même, monsieur, dit l'archéologue, qui regarda en clignotant la décoration barométrique que portait à sa cravate M. Creton du Coche.
L'avoué déclina son nom, sa profession, son séjour au château de la comtesse de Vorges, et dit qu'heureux d'avoir rencontré l'archéologue, il n'avait pu modérer son vif désir de faire sa connaissance.
Il se joua alors entre les deux savants une comédie qui n'avait que Jacques pour spectateur. M. Creton du Coche, fier d'être mis en rapport avec un homme célèbre dont tout le pays parlait, avait un extrême plaisir de déployer ses connaissances météorologiques, et voulait prouver que lui aussi s'occupait de matières hors de la portée du vulgaire ; mais M. Bonneau ne savait pas écouter; à peine s'écoulait-il lui-même. Ne voyant dans la vie que des monuments à mesurer avec son parapluie, il était incapable de suivre une discussion étrangère à ce sujet. Il n'y avait pas de place dans son cerveau pour les idées des autres; tout homme qui ne s'adonnait pas à l'archéologie lui paraissait un être d'une nature inférieure. Son amour-propre considérable lui faisait croire qu'il avait inventé l'art de mesurer les monuments.
— Croiriez-vous, monsieur, dit-il à l'avoué, qu'avant mes opérations, les habitants de Reims ne connaissaient pas l'étendue de leur collégiale ?... A la
dernière séance du congrès académique, je m'avisai d'appliquer mon parapluie contre le monument, et j'en obtins immédiatement la longueur. C'était un résultat précieux. J'entre au congrès et je demande à un de ses membres combien avait de pieds la collégiale ; il ne s'en doutait pas... On prononçait un discours sur un sujet d'agriculture d'une faible importance ; je me dis que si je laisse entamer la discussion sur cette matière, ma découverte peut être remise à une nouvelle séance ; alors j'écris sur un petit papier : Y a-t-il un des membres présents qui puisse déterminer la longueur exacte de la collégiale? Ma note circule dans l'assemblée, et me revient sans réponse, Monsieur, les habitants de la ville eux-mêmes l'ignoraient.
— Il en est de même, dit M. Creton, de Molinchart où...
— Permettez, monsieur; aussitôt terminé le discours sur l'agriculture, je monte à la tribune ; je fais part de ma découverte. Immédiatement elle est transcrite sur le registre de la Société, à mon nom, bien entendu, afin que ce fait ne soit pas perdu pour l'avenir.
— - A Molinchart, dit l'avoué, nous sommes dans les mêmes conditions relativement à...
— Oh! je n'ai pas fini, monsieur; il faut que je vous montre tout ce que j'ai fait pour le département. Je ne perds pas de temps, mais ma vie est réellement absorbée par les intérêts artistiques du pays... Vous connaissez maintenant Vorges, monsieur; eh bien I vous allez voir ce que j'ai fait pour la ville : d'abord, j'ai créé dans ma maison un musée tel qu'il n'en existe pas de pareil dans le département... Une partie de ma cour est pavée en briques roiîïaines ramassées une à une, quelquefois à vingt lieues de distance l'une de l'autre. J'ai dans ma cuisine des couteaux ; vous jureriez qu'ils ont été fabriqués hier. Monsieur, ce sont
des couteaux trouvés clans des tombes du pays, et je me suis fait signer des certificats par les autorités locales, constatant que mes couteaux de cuisine proviennent de rinvasion des Gaules... C'est en m'entourant d'objets d'une autre époque, en les faisant servir à mes besoins journaliers^ en vivant avec eux en perpétuelle contemplation, que j'ai puisé ce vif amour des monuments qui m'a conduit à de si importantes découvertes.
M. Creton du Coche essaya à diverses reprises d'interrompre le plaidoyer de l'archéologue; mais il ne put placer un mot sur ses études ; d'ailleurs, Jacques lui faisait signe de se taire, et, après avoir essuyé le feu du tailleur aux Cosaques, l'avoué commençait à prendre garde d'irriter les savants. On arrivait dans le village; M. Bonneau invita son écouteur à visiter sa maison.
La maison de l'archéologue était reconnaissable à la prodigieuse quantité d'antiquités qui servait de manteau aux murailles. La crête des murs était protégée par des tessons de pots romains remplaçant les culs de bouteilles que cimentent les maçons pour empêcher l'escalade des voleurs. L'un des battants de la porte d'une armoire, qui servait de porte, était fermé, tandis que l'autre battant consistait en un fragment de grille de fer tellement dénaturé, qu'il eût été impossible d'en reconnaître l'origine si M. Bonneau n'eijt accroché à ce battant comme à chacun des objets de son musée un écriteau indiquant la date et le lieu où il avait été trouvé. Des cornes de cerf, des ossements de morts, un ancien serpent de cathédrale, des chapiteaux mutilés, des statuettes gothiques sans têtes et sans mains, des serrures .délabrées, des morceaux de bahuts, des armes rouillées, des pierres sculptées où il ne restait pas trace de sculpture, de vieilles chaînes de fer étaient scellés dans la muraille, et portaient une inscription
LES BOURGEOIS DE MOLÎNCHAïlT 129
en gros caractère sur des morceaux de bois. Le delirium archeologicum tremens éclatait sur toute la façade de la maison. La manie de la restauration, la fièvre du bric-à-brac avaient empli cette habitation de tapisseries trouées, de meubles boiteux, de pots égueulés, de tableaux éraillés.
M. Creton du Coche prit pour de l'admiration ce qui n'était chez lui qu'un sentiment pénible, en voyant entassés dans l'inférieur de la maison tant d'objets disparates, qui n'offraient d'autre curiosité que de loger des monceaux de poussière. LTne petite salle mystérieuse recevait à peine le jour, à cause des vitraux fêlés et plombés qui avaient été ajustés avec beaucoup de peine aux fenêtres. M. Bonneau recommanda le silence à son hôte, et disparut, le laissant en proie à une certaine inquiétude respectueuse qui l'avait pris en entrant dans la maison.
— Je vais vous faire voir, lui avait dit l'archéologue, un morceau précieux que les musées royaux m'envient.
Pendant que M, Bonneau était sorti, l'avoué se recueillit et repassa dans sa mémoire les différentes observations climatériques qu'il avait faites; il les mit en ordre, afm d'en donner une idée à l'archéologue quand il aurait vu la collection. Jusque-là il n'avait pu placer que des demi-phrases; mais il espérait pouvoir, à son tour, donner cours à ses idées. M. Bonneau reparut tenant en main une lampe qui n'était pas inutile dans cette salle obscure; alors M. Creton put remarquer dans un coin un grand bahut de bois portant cet écriteau : Coffre égyptien de V époque de la seconde dynastie. Ce meuble pouvait avoir été construit par un emballeur moderne; mais la foi qui a fui notre époque sceptique semble s'être réfugiée dans l'esprit des archéologues. M. Bonneau ouvrit avec soin le grand coffre : dans le coffre était renfermé un coffret, dans
le coffret une boîte. Il fallait un objet d'une immense importance historique ou d'une excessive valeur, pour nécessiter un tel appareil de clefs, de serrures : M. Creton ouvrait de grands yeux.
— Voyez et admirez! s'écria M. Bonneau en montrant du doigt une chose informe qui gisait au fond d'une troisième boîte.
Tout disposé qu'il fût à une violente admiration, l'avoué ne sut d'abord que penser, et resta embarrassé de faire éclater son enthousiasme pour un objet inconnu.
— Comment trouvez-vous ce morceau ? s'écria M. Bonneau.
C'était la première fois qu'il adressait une question à l'avoué, et celui-ci ne savait qu'y répondre. Seulement il tendit la main dans la direction du coffre, en manifestant le désir de palper la chose mystérieuse.
— Pardon, dit l'archéologue, je ne laisse toucher à personne ce fragment précieux.
Alors il le prit avec précaution, l'approcha de la lampe et le tourna dans tous les sens pour en faire admirer les déUcatesses. C'était un lourd morceau de fer d'une forme grossière, semblable aux boulons de fer avec lesquels les marchands assujettissent leurs volets. La rouille s'était arrêtée avec complaisance sur ce morceau de fer où elle trouvait sa pâture. L'avoué, craignant de mécontenter l'archéologue, fit une grimace de complaisance qui pouvait simuler une admiration sans bornes.
C'est un morceau de l'éperon de Charlemagne, s'écria M. Bonneau.
M. Creton du Coche s'inclina et fit entendre un cri prolongé destiné à remplacer le langage, quand les mots ne suffisent plus à rendre les sentiments violents qui agitent l'enthousiaste. Puis, peu à peu, ayant réussi à s'échauffer, il s'écria I
— Diable î
— N'est-ce pas? dit M. Bonneau.
— Ah! bigre, fit l'avoué,
M. Bonneau faisait tourner le boulon autour de la lampe.
~ Oh! dit Me Creton.
— Ah î ah ! reprit avec un son de Yoix enchanté l'archéologue.
Ces conversations entre les amis des arts, les collectionneurs et tous les admirateurs de profession, prennent de la valeur par les différentes inflexions qui colorent chaque interjection. Elles ne peuvent guère être notées; mais les collectionneurs ont le tort de laisser trop longtemps le même objet devant les yeux, car alors de telles exclamations forcément restreintes, sont usées avec trop de facihté. Il en arriva ainsi à l'avoué, qui, malgré son respect pour le monument, trouva qu'un quart d'heure de contemplation était au moins suffisant.
— Je vois, dit M. Bonneau, que vous comprenez.
— C'est délicieux, s'écria l'avoué, se forçant pour donner une bonne mesure de son intelligence.
— Je ne montre pas l'éperon de Charlemagne au premier venu, dit M. Bonneau.
— Je le crois, répondit l'avoué.
— Un joyau, n'est-il pas vrai? demanda M. Bonneau.
— Curieux! très-curieux! reprit l'avoué, qui prenait au fond Tarchéologue en pitié.
— Voilà, dit M. Bonneau en lançant un regard méprisant sur le thermomètre de la cravate de M. Creton, un bijou qui ferait une jolie épingle de fantaisie.
— Oui, certainement..'.
Il est un peu lourd, dit M. Bonneau; sans quoi je le porterais rehgieusement.
Pendant que le collectionneur refermait avec soin
ses différentes boîtes, M. Creton pensa que Tair de la campagne et surtout la tension d'esprit qu'il apportait à comprendre M. Bonneau, lui avaient donné un grand appétit. Il se leva, brossa son chapeau de sa manche et prépara sa sortie. Mais le collectionneur lui prit la main.
— - Asseyez-vous, je vous prie : vous êtes un homme de tact, je veux vous faire entendre le mémoire que je prépare pour le congrès de Château-Thierry.
M. Creton s'assit avec résignation, éprouvant une certaine terreur; mais il ne voulut pas blesser l'archéologue qui lui montrait tant de confiance.
— Il s'agit, dit M. Bonneau, d'une affaire très-importante pour notre cité, et dont on me saura à peine gré. Les paysans passent devant ma porte, sans se douter que je veille à leurs intérêts, et que cette lampe, souvent allumée la nuit à des heures avancées, annonce un penseur qui sacrifie son sommeil à des questions d'une haute portée historique. Et d'abord je vais vous lire la correspondance volumineuse, dont voici heureusement le dossier copié en double, car l'incurie des administrations est telle, que, de la mairie de Vorges, de la sous- préfecture de Molinchart^ du ministère de l'intérieur, on n'a pas encore daigné me répondre. Je commencerai, si vous le permettez, par la lettre au ministre, celle qui est la plus explicative, et pour laquelle j'attends sous peu ma nomination de membre correspondant des monuments historiques.
M. Bonneau* qui portait les investigations de son esprit dans les choses les plus minimes, s'était réveillé un matin avec l'idée que le mot de Vorges avait un S de trop. Cet S blessait l'archéologue, qui courut d'abord le pays annonçant sa découverte, à savoir que Vorges devait s'écrire sans S ; mais les fermiers et les propriétaires de l'endroit ne comprenaient pas l'intérêt d'une lettre de moins dans un nom. N'étant pas se-
condé par ses concitoyens, M. Bonneau fit à chacun des membres du conseil municipal des visites qui ne furent pas plus heureuses. Le budget de l'année, la question des chemins vicinaux étaient affaires plus importantes pour les conseillers.
En voyant le volumineux dossier dans les mains de Farchéologue, Tavoué sentit sa faim redoubler, et il essaya, avant que la lecture ne fût commencée, de faire entendre qu'on l'attendait au château; mais M. Bonneau avait trouvé un auditeur, et il ne l'aurait pas plus lâché qu'une araignée une mouche.
Ne sachant comment décider les habitants de Vorges à supprimer YS du nom de leur ville, M. Bonneau en écrivit au préfet du département; les bureaux restèrent muets devant cette pétition. Alors Parchéologue irrité en référa au ministre de l'intérieur, spécifiant que sa réclamation était fondée sur de graves motifs, et qu'il espérait fournir des documents précis. Sans doute certains historiens avaient écrit Vorges avec un S ; mais c'étaient des gens étrangers à la localité, qui copiaient VS de leurs prédécesseurs, sans vérifier si l'orthographe du nom était exacte.
— Les véritables savants, monsieur le ministre, écrivait M. Bonneau, désirent faire disparaître cet S de notre commune. C'est pour nous un devoir que de ne pas laisser altérer le nom d'une petite ville dont il est question dans les Commentaires de César, Monsieur le ministre rendrait à la commune un véritable service en ordonnant qu'à l'avenir, dans les aptes administratifs, le mot Vd7'ge soit orthographié conformément aux chartes historiques où il est parlé de Vorge. Si on laissait se propager cette erreur plus longtemps, les habitants s'habituant à cet S de plus en plus, consacreraient une orthographe contraire à la vérité. Le premier S qui ment effrontément à l'histoire apparaît dans la minute d'un notaire de Vorge du dix-septième
siècle; cette faute provient évidemment d'un clerc ignorant. Et encore cet S, source de Terreur moderne, est-il contestable; on ne sait qu'en penser. Est-ce un caprice de la plume qui s'est arrondie tout à coup après la formation de Yel J'ai étudié longuement cette minute à la loupe, monsieur le ministre, et j'ose affirmer qu'aucun expert ne se prononcera sur cet S douteux. Il est très-désirable que vous vouliez bien appuyer de votre haute autorité mes humbles efforts. Vorge avec un S est un mensonge impudent. Que l'administration supérieure décrète à tout jamais la suppression de cet S, et l'archéologie ne pourra qu'applaudir à la protection que monsieur le ministre accorde aux efforts des savants modestes delà province.
Cet S troubla la tête de M. Creton du Coche par sa fréquente répétition. Il se remuait sur son fauteuil, croisait et décroisait les jambes avec des marques d'impatience; mais M. Bonneau continuait à lire son mémoire en insistant sur les passages à effet. Le malheureux avoué ne pouvait même sauter une page du mémoire, car M. Bonneau ne le quittait pas de l'œil et cherchait à surprendre sur la figure de son auditeur quelques marques de satisfaction. Enfin, après trois mortelles heures de lecture, M. Creton parvint à s'échapper; mais il passa une mauvaise nuit, ayant des cauchemars où des bataillons d'S, semblables à des sangsues, s'avançaient menaçants vers lui et lui suçaient le sang.