LA COMÉDIE SOUS LA TABLB
Quelques jours après la distribution des prix, madame Chappe, la nouvelle institutrice, rendit visite aux principaux personnages de Molinchart. Ayant longtemps séjourné à Paris, elle en avait les manières polies, la conversation caressante, et pouvait, suivant la circonstance, modifier adroitement son caractère.
Sachant de quel poids est la religion dans l'éducation, elle en affecta les semblants, et entra en relations avec les personnes qui avaient des rapports avec le clergé.
Entre autres dont elle tenta de se faire des protectrices, Ursule Creton ne fut pas oubliée. La vieille fille était quinteuse, et la dévotion ne la menait pas à chérir son prochain; au contraire, elle oubliait les qualités des gens qu'elle fréquentait pour accuser leurs défauts les plus minimes : des moindres fautes elle faisait une montagne ; mais madame Chappe savait combien ces natures hargneuses sont faciles à séduire et le parti qu'on en peut tirer.
Elle alla à l'église les jours où mademoiselle Creton s'y trouvait, lui offrit son bras, porta son parapluie, et trouva d'énormes flatteries que la vieille fille avalait avec la voracité d'un poisson.
— La paroisse Notre-Dame, disait l'institutrice, devait être fière de compter dans son sein une demoiselle si respectable par ses vertus.
Madame Chappe savait admirer le chapeau vert de
mademoiselle Creton; elle poussait l'audace jusqu'à parler de la beauté de la vieille fille, dont, disait-elle, les traces étaient visibles encore.
Ursule Creton n'avait jamais entendu vanter sa beauté; sa figure était si refrognée, si jaune et si ridée, que son miroir ne rendit jamais de reflet satisfaisant.
La première fois qu'elle entendit ce langage, la vieille fille devint confuse et son sang eut encore assez de force pour colorer légèrement ses joues; elle sourit au second compliment, et il ne fallut pas que la maîtresse de pension le répétât quatre fois pour que la vieille fille crût avoir été une beauté accomplie.
Tout ce que faisait mam selle Ursule était parfait, car madame Chappe attrapa immédiatement la prononciation de mam'selle^ qui prenait dans sa bouche une nuance de bonhomie et de familiarité.
La maison de mam'selle était la mieux située de la ville.
Il n'y avait qyiQ maw! selle pour avoir d'aussi jolis petits Jésus en cire.
Qui oserait porter la bannière après mam' selle?
Mam' selle avait de jour en jour une mine plus florissante.
Enfin Y Amour à mam' selle était le plus beau de tous les Amours.
V Amour était le vieux chien gras dont le ventre caressait le plancher quand il essayait de marcher. Il eut sans doute conscience des compliments de la maîtresse de pension, qui les lui faisait passer sur un morceau de sucre, car il quitta pour elle seule le grognement enrhumé qui d'habitude se prolongeait tout le temps que durait une visite.
Madame Chappe avait été dans une grande partie des familles de Molinchart; partout, disait-elle, on faisait l'éloge de mam'selle; partout on la glorifiait. La vieille fille put se regarder dès lors comme une
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sainte Ursule, avec les avantages de la virginité et sans les souffrances du martyre.
Madame Chappe avait rapporté de Paris quelques secrets de cuisine inconnus à la province ; elle savait confectionner certaines délicatesses sucrées qu'elle offrit à la vieille fiîle : les compliments acharnés de la maîtresse de pension ^ ses chatteries, en firent une amie indispensable désormais à la vie de mademoiselle Ursule Creton,
Le bruit de cette liaison se répandit dans la ville. Jusqu'alors personne n'avait pu s'emparer du cœur de mademoiselle Creton; on en conclut que madame Chappe avait un caractère d'une douceur évangélique ; certainement elle était confite en pratiques religieuses, pour que la porteuse de la bannière voulût bien l'admettre dans sa familiarité. Ursule Creton, que l'âge commençait à gagner, se fût peut-être démise de ses fonctions à la confrérie de la Vierge en faveur de madame Chappe, si la profession de celle-ci ne l'eût empêchée d'accepter des honneurs qui pouvaient la ' détourner de l'enseignement.
Ayant ainsi bâti les fondements de sa réputation, madame Chappe pensa qu'un voyage aux alentours pouvait être utile au succès de son pensionnat; et elle vint un jour chez Ursule Creton, les larmes aux yeux, feignant une vive douleur d'une séparation de quatre jours : en même temps elle lui demandait quelques conseils sur les personnes à voir, car la vieille fille connaissait les environs de Molinchart aussi bien que la ville. Madame Chappe espérait encore tirer quelques mots de recommandation pour de hautes familles.
— Je vais à Landouzy, dit l'institutrice; de là je pense me rendre à Vorges.
En entendant ce nom, mademoiselle Creton sauta sur sa chaise; sa figure se tira comme par mille res-
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sorts invisibles; son nez se pinça, son menton s'allongea.
— A Vorges ! vous allez à Vorges î s'écria-t-elie.
— Qu'avez-vous donc, mam'selle? est-ce que vous vous sentez mal ?
— Non, non, dit mademoiselle Creton; ah! vous allez à Vorges î
— Je comptes présenter mes respects à madame la comtesse en passant.
~ Ahî la comtesse, qui reçoit chez elle M. et madame Creton.
— Ne sont-ce pas vos parents? demanda la maîtresse de pension, qui, depuis son arrivée, n'avait pas encore entendu la vieille fille parler de l'avoué.
— Mes parents, comme vous dites, madame; mais je les renie... Ahî vous allez à Vorges, au château, eh bien î vous pouvez me rendre un grand service.
— Vraiment, mam'selle; que je suis heureuse! Moi qui me jetterais dans le feu pour vous. . .
— Ecoutez : j'avais un frère, car je n'appelle plus M. Creton mon frère; il s'est rendu indigne de mon amitié en épousant je ne sais quelle femme, sans fortune, une espèce de bohémienne, car elle en a la couleur; cette femme a eu l'art d'ensorceler M. Creton, qui, avant de l'avoir vue, ne songeait pas au mariage et vivait en paix auprès de moi... Je voulais lui laisser mes économies... Qu'il y compte maintenant! Je laisserai plutôt tout à des étrangers ; je m'arrangerai de telle sorte qu'il n'aura rien, et |e n'oublierai pas, dit la vieille fille en regardant la maîtresse de pension, les personnes qui m'ont été dévouées !
— Bonne mam' selle î s'écria madame Chappe. Je déteste déjà ce M. Creton. Il ne sait pas le trésor qu'il a perdu en abandonnant un ange de douceur.
— Comment il se fait que cette femme a attiré chez elle un jeune muscadin, fils de la comtesse, je l'ignore.
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Ce que je sais, c'est que M. Creton et sa femme mènent aujourd'hui un train au-dessus de leur fortune; ils reçoivent comme des princes, ont table garnie à tous venants et donnent des fêtes somptueuses. On dirait qu'ils ne savent pas ce que coûte l'argent.
— Ce sont des dépensiers, dit madame Chappe. Comme vous voyez juste, mam'selle î
— Tout Molinchard en parle; chacun me plaint d'avoir un frère prodigue qui, quand il sera sur la paille, retombera chez moi avec sa coquette de femme, ce que je suis bien décidée à empêcher par n'importe quels moyens. D'ailleurs, est-il convenable à un avoué de fréquenter la noblesse? Les révolutions ont tout changé. Jamais, de mon temps, on n'eût vu le fils d'un ouvrier viser plus haut que lui; M. Creton a beau dire, il est fils de Marianne Létannée, femme de Jean Creton, notre père, charpentier de son état, qui après avoir amassé à la sueur de son front de bons écus, a fait la sottise de vouloir que son fils entrât dans la magistrature. Ah î si notre mère Marianne pouvait revenir dans ce monde, elle serait éborgnée en voyant son fils fréquenter des marquis. Il faut laisser les nobles entre eux et les vilains entre eux; c'est le seul moyen que les affaires marchent bien. Comment voulez-vous que M. Creton soutienne le train de ces nobles de Vorges ? Tout avoué qu'il est, ce n'est pas avec les affaires de son étude qu'il nourrira des chevaux et qu'il entretiendra des carrosses pour lutter avec les équipages des gens de Vorges. Non, ce n'est pas possible, il y aura une fin... Voilà plus de trois semaines que monsieur et madame vivent à la campagne chez des personnages au-dessus de leur condition?... Nécessairement, il faudra qu'ils rendent la pareille, et il en sautera, de l'argent, par les fenêtres !
— Dieu que vous avez du bon sens, mam'selle, dit madame Chappe.
— Je me demande ce qu'ils font là-bas et dans quel but ils y restent si longtemps... Comprenez-vous, madame Chappe, que j'aie encore la faiblesse de m'inquiéter d'eux, les ingrats, qui ne sont seulement pas venus me rendre visite avant de partir ?
Est-il possible ?
— Il y a là-dessous un mystère; madame Creton, est une fine mouche, une intrigante. Elle m'a toujours déplu. Je disais à mon frère : Prends garde, réfléchis avant de te marier à une femme plus jeune que toi et qui n'a rien pour elle. Mais les hommes sont tous de même. Il s'est marié sans mon consentement; malgré ma froideur, madame Creton venait me carresser de temps en temps et faire l'innocente ; ce sont des mensonges d'héritiers auxquels je ne me laisse pas prendre... On en voulait à ma succession. Quand je la voyais entrer, je me disais : En. voilà une qui vient voir si je sortirai bientôt de chez moi les pieds en avant... Ils n'auront rien, madame Chappe, ils n'auront rien, soyez-en sûre î
La maîtresse de pension feignit d'atténuer les torts de la jeune femme; mais elle le faisait de telle sorte qu'elle poussait de plus en plus la vieille fille dans la voie des ressentiments.
Chargée de la mission d'étudier la conduite de M. et de madame Creton à Vorges, madame Chappe partit l'esprit plein de pensées nouvelles. La succession de mademoiselle Creton se dessinait dans un lointain doré; avec un certain esprit de conduite, il était facile de s'emparer de l'esprit de la vieille fille. Déjà, les deux seuls héritiers étaient écartés par leurs propres fautes; il ne s'agissait plus que d'empêcher une reconciliation entre le frère et la sœur. De ce côté, madame Chappe était tranquille, les haines des
vieilles gens étant égales à leur entêtement. Mais Ursule Greton pouvait changer d'avis, oublier la maîtresse de pension ; car elle n'avait jeté que quelques paroles en l'air relativement à une donation, et il était nécessaire, avant tout, de se faire faire un legs par testament, ou plutôt une donation de la main à la main serait plus positive. Madame Chappe ne sachant comment entamer cette question délicate, espérait la déguiser sous la forme d'un prêt. Tout le long du chemin se passa à ruminer ces projets, dont la réussite faisait sortir madame Chappe de renseignement qu'elle haïssait, mais dont il fallait se servir.
Le même jour la maîtresse de pension partit pour Landouzy, séparé d'une demi-lieue de Vorges et entra dans un hôtel, pour se reposer un instant; car elle voulait arriver au château à l'heure précise du diner, afin d'être invitée à rester jusqu'au lendemain. Madame Chappe qui avait remarqué, à la distribution des prix, la comtesse de Vorges, craignait que la grande dame ne s'enthousiasmât pas d'elle facilement. Une extrême bienveillance était répandue sur la physionomie de la comtesse ; mais madame Chappe savait combien ces natures sympathiques à la sincérité deviennent tout à coup défiantes vis-à-vis des personnes rusées. La maîtresse de pension se sentait l'esprit louche; malgré tout son art, il lui était difficile de faire passer la franchise sur sa figure. Elle essaya devant son miroir de se donner l'air ouvert, les traits calmes, l'œil honnête; mais la rusée comédienne ne put y parvenir.
Les émotions des personnes artificieuses ne paraissent guère sur leur figure, mais se livrent combat à l'intérieur : haine, joie, colère, qui ont été données à l'homme pour paraître à la surface, sont des passions d'autant plus dangereuses qu'elles sont rentrées.
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C'est ce qui explique comment les hypocrites jouissent rarement d'une physionomie claire et saine ; la tension qu'ils apportent à empêcher leurs passions d'ap^ paraître au grand jour, fait que les sensations jouant au dedans agissent contre la nature et affectent trop vivement des organes qui ne sont destinés qu'à conduire des impressions et non à les ressentir.
Pour étudier M. et madame Creton, le séjour au château était indispensable, et il fallait plaire à la maîtresse de la maison. Il en arriva ainsi que ma^ dame Chappe l'avait pensé. Elle sonnait au château à. six heures précises ; un domestique lui dit que la comtesse était au moment de se mettre à table, que toutefois si elle voulait attendre, on préviendrait madame de Vorges.
— Je viens seulement embrasser ma chère Élisa, dit madame Chappe feignant une vive affection pour l'enfant qu'elle n'avait vue qu'à la distribution des prix.
Le domestique introduisit madame Chappe dans la salle à manger au moment même où entraient les convives. La maîtres'se de pension courut à Élisa, l'embrassa à plusieurs reprises et salua la comtesse.
— Pardonnez-moi, madame, de ne point vous avoir d'abord présenté mes respects, mais j'ai une si chaude amitié pour mes élèves... Vous ne me remettez pas ; j'ai eu l'honneur de vous voir à notre distribution des prix... Je n'ai pas voulu passer par ici sans voir cette chère petite Élisa.
La comtesse engagea à dîner madame Chappe, qui se fit prier et finit par accepter.
La maîtresse de pension, assise entre Louise et la comtesse, n'aperçut d'abord rien de particulier. JuKen feignait d'être gai, son cousin parlait afin d'empêcher M. Creton du Coche de prendre la parole, et les gentillesses d'Élisa occupaient tous les convives.
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La mélancolie de Louise a^ait laissé place au sourire de la femme qui se sent aimée; mais madame Chappe, la voyant pour la première fois, ne pouvait y attacher aucune importance. La maîtresse de pension joua son rôle, qui était double : celui de s'assurer le retour à la pension d'Eiisa et d'étudier les convives; ayant pris pied dans la maison, elle, se posa d'abord en institutrice, parla longuement de sa maison, de ses nombreuses élèves, de la direction qu'elle voulait donner aux études, de sorte que la comtesse ne vit dans madame Chappe, qu'une maîtresse de pension, qui paraissait s'occuper çle sa mission avec conscience.
Madame Chappe fut frappée, en entrant, de la beauté de Louise, et plus encore de la douceur de sa voix : la jeune femme parlait peu, toutefois on se sentait pris d'une vive sympathie pour elle en l'entendant. Après avoir étudié le mari et la femme, madame Chappe se dit que la vieille fille avait noirci le portrait de sa belle-sœur : cela lui inspira une certaine défiance contre Ursule Creton, car Louise paraissait d'une nature si aimante, qu'il avait fallu de mauvais procédés de la part de la célibataire pour éloigner d'elle la jeune femme. L'avoué n'inspirait aucune curiosité à la maîtresse de pension, qui, d'un coup d'œil, le jugea ce qu'il était. Quand aux relations entre la comtesse et Louise, elles s'expliquaient naturellement : deux femmes de cœur s'étaient rencontrées, comprises, d'où une liaison passagère qui avait pris le caractère d'une amitié durable. Il n'était pas besoin d'une grande diplomatie pour s'assurer de cette intimité. Ainsi le pensa madame Chappe, qui vit réduites à néant les récriminations de la vieille fille.
La maîtresse de pension faisait ces réflexions pendant que M. Creton racontait les merveilles du musée
Boiineau, lorsque, tout à coup, elle fut troublée dans ses observations par un léger frottement de pied qui avait touché le sien, qu'elle retira naturellement, croyant que Louise Tavait frôlé par hasard; son second mouvement fut de le laisser à la même place. Le pied étranger, loin de se retirer, s'établit côte à côte de celui de la maîtresse de pension.
La maîtresse de pension, sans laisser rien paraître de sa découverte, s'assura de la position du pied qui était à l'inverse du sien. En face d'elle était le comte ; lui seul pouvait se livrer à un tel manège. Dans quel but! Si madame Chappe avait eu quelque coquetterie, elle l'eût pris pour une avance du jeune homme. Elle se laissa aller une seconde à cette idée, et la rejeta aussitôt. Puis elle voulut s'assurer qu'il n'y avait pas seulement hasard.
Ayant retiré doucement son pied, sans le placer toutefois hors d'atteinte, la maîtresse de pension attendit ainsi l'adversaire mystérieux, qui ne tarda pas à la suivre dans sa retraite. Il se joue ainsi entre amants des comédies qui ont tout l'attrait de la chose défendue : ce sont de muettes conversations, des caresses mystérieuses, des dialogues éloquents, pendant lesquels il est permis de paraître froid ou de causer de choses indifférentes.
Madame Chappe regarda le comte, qui paraissait tellement naturel dans ses moindres actes, qu'elle crut un moment s'être trompée ; mais la position du pied ne permettait pas de croire qu'il appartînt à M. Creton du Coche, placé à l'autre extrémité de la table, ou à Jonquières séparé de la maîtresse de pension par la comtesse et Louise. Madame Chappe, résolue à connaître la vérité, joua de sa bottine plus déUcatement qu'une marquise de sa pantoufle; elle apporta dans cet art difficile des finesses que n'eussent pas trouvées les grandes coquettes du Théâtre-Français. Il se
passa alors sous la table un petit drame amoureux.
Certaine que le manège du comte s'adressait à Louise, madame Chappe chercha à se rendre compte si ce commerce secret durait depuis longtemps, ou si Julien entamait pour la première fois une déclaration. Là était le point difficile; mais la maîtresse de pension prouva, dans ce combat galant, qu'elle était savante dans l'art des coquetteries. Son pied feignit d'abord de fuir devant l'ennemi, mais il était rattrapé bien vite, et l'ennemi en profitait pour lui arracher une sorte de baiser. Madame Chappe écoutait les jolis propos de l'étranger, et tout d'un coup reprenait la fuite. Alors la maîtresse de pension put juger du degré d'intimité qui existait entre Louise et Julien; et il parut clairement à madame Chappe que ces entretiens ne dataient pas de son arrivée : aussi abandonnat-elle son pied qui reçut mille caresses. Julien n'était plus le même à la fin de ce combat muet; ses yeux brillaient, quoiqu'il aff'ectât de les baisser pour qu'on ne remarquât pas leur trouble et l'amour se lisait sur sa figure.
Avec de tels indices, la maîtresse de pension put suivre comme un spectateur du parterre la comédie qui se jouait pour elle seule. M. Creton du Coche était trop occupé et trop peu jaloux pour se douter des préoccupations de sa femme. C'était peut-être encore de l'amitié qui existait entre Julien et Louise, mais une amitié bien fragile. Ayant adopté cette mystérieuse conversation pleine de charme, ils agissaient devant tous comme deux indifî*érents. Mais leur amour passait dans un mot, dans un regard, rapide comme l'éclair. A l'exception de Jonquières, madame Chappe seule jouissait de ces éclairs: elle les constatait, les enregistrait, et ne pouvait cependant se dissimuler qu'il se passait un combat dans le cœur de Louise. Si quelquefois elle se laissait aller à un alanguissement
plein de délices, la tristesse venait immédiatement succéder à cet état.
La maîtresse de pension tenta de se couler dans les bonnes grâces de la jeune femme; elle espérait ainsi forcer les confidences, et, au besoin, activer la flamme de cet amour naissant, que la raison pouvait éteindre. Le lendemain de sa découverte, ayant rencontré Louise, qui de bonne heure se promenait dans le jardin, madame Chappe entra en conversation et passa en revue toutes les personnes de la maison avec lesquelles elle avait dîné; elle eut des éloges pour chacune d'elles et les poussa même jusqu'à l'exagération, dans l'espérance de faire croire à des trésors de bonté. Son but était d'aborder le portrait de Julien, qu'elle teinta de toutes les qualités qui plaisent aux femmes; mais Louise ne laissa pas échapper un mot qui amenât madame Chappe sur le terrain de l'intimité. La maîtresse de pension ne se tint pas pour battue : elle était certaine d'arriver à être la confidente de la passion de Louise; mais elle ne pouvait rester longtemps au château, quoique la comtesse de Vorges l'eût engagée à y passer quelques jours.
Le hasard fit qu'elle rencontra dans la même journée Julien qui se promenait seul avec ses pensées. D'abord le comte parut contrarié d'être dérangé; en ce moment il traçait avec sa canne sur le sable des lignes qui lui rappelaient peut-être le profil de Louise, Vis-à-vis de Julien, la maîtresse de pension se servit des mêmes moyens qu'elle avait employés avec la femme de l'avoué, et le comte se laissa prendre aux paroles artificieuses de madame Chappe. Elle paraissait si enthousiaste de la beauté de Louise, détaillait ses qualités avec tant de feu, la jugeait si digne d'être aimée, faisait un portrait si ridicule de M. Creton du Coche, plaignait Louise avec tant de compassion, que Julien, pris d'une vive estime pour une femme qui sa-
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vait comprendre les charmes de celle qu'il aimait, lui avoua sa passion. Une femme est une si douce confidente, qu'une vieille qui écoute un jeune homme avec complaisance arrive à se rajeunir à ses yeux.
Julien cherchait un cœur dans lequel il put décharger le poids de ses secrets : la nature, Tisolement de la campagne lui faisaient paraître encore plus lourd son amour. Il ne se sentait pas la force de le porter à lui seul. Quelquefois il était pris de l'idée de tout avouer à sa mère et de lui dire : J'aime, avec un tel accent, que la comtesse le consolerait au lieu de briser sa passion; mais la comtesse ne pouvait entendre cette confidence, et il courait après son cousin, à qui il aurait voulu parler de Louise tout le jour. Il y avait chez Jonquières un fond de bon sens et de scepticisme qui désolait Julien, et il comprenait combien il était fatigant pour son ami d'entendre mille détails toujours semblables à ceux de la veille.
Ainsi madame Chappe recueillit les bénifices du trouble où se trouvait Julien. Pour mieux jouer son rôle, elle donna des conseils au comte et lui fit un sombre tableau des souffrances qui l'attendaient; mais Julien, ainsi que tous les amoureux, entrait armé dans la passion, et les obstacles, loin de l'arrêter, redoublaient son amour. S'il lui restait un fond de mélancolie, c'est que l'avoué et sa femme retournaient prochainement à Molinchart. Désormais il serait reçu dans la maison, mais il ne lui était pas permis, par égard pour la réputation de la jeune femme, d'aller la voir fréquemment. Comment pourrait-il lui parler en présence de son mari, de sa femme de chambre? madame Chappe témoigna une vive pitié pour ces amoui reux si malheureux, et aborda les questions positives. — Cette jeune dame m'intéresse extrêmement, ditelle; et je me regarderais comme heureuse de lui être utile... Elle pourrait venir voir notre chère Élisa à la
pension, et vous, monsieur, vous arriveriez ces jourslà... par hasard.
— Il n'y a que les femmes, s'écria Julien, pour vous témoigner une telle sympathie! Comment saurais-je m'acquitter de ce service?...
— N'est-ce pas tout naturel? dit madame Chappe... Et même, si vous avez besoin de lui écrire, il vous sera facile d'adresser vos lettres à mon adresse; je pourrai mieux qu'une autre les lui faire passer.
Julien eût embrassé la maîtresse de pension.
— Louise ne consentira pas, dit-il. Je serais perdu si elle savait que j'ai parlé de mon aniour.
— De votre amour, vous en avez le droit, dit la maîtresse de pension, mais du sien vous ne m'en avez pas dit un mot.
— HélasI j'ignore si elle m'aime réellement. Un jour détruit l'autre; je ne sais si je la retrouverai le lendemain telle que je l'ai vue la veille.
— Elle vous aime, dit madame Chappe, j'en suis sûre... Laissez-moi faire : une femme peut beaucoup dans les combats intérieurs tels que ceux auxquels est en proie Louise.
Le comte était tellement amoureux qu'il en perdait la connaissance des choses extérieures. La maîtresse de pension, qui, à tout autre moment, lui eût semblé d'une physionomie dangerense, lui parut un ange de> bonté. Avant de partir, madame Chappe fit ses compliments à la comtesse, et ajouta qu'elle était particulièrement heureuse d'avoir rencontré la femme de Tavoué; sans doute, ajouta-t-elle, madame Creton viendra quelquefois rendre visite à notre chère Élisa.
Louise, loin de soupçonner les desseins de la maîtresse de pension, accepta la mission de surveiller l'enfant et d'en donner des nouvelles à la comtesse. Madame Chappe avait tellement montré d'adresse pendant son séjour, qu'il n'y eut qu'une voix sur son
compte quand elle fut partie; elle avait séduit chacun.
Quelque temps après, M. Creton du Coche annonça son départ, car il devait aller avec M. Bonneau faire une tournée archéologique qui le mettrait en rapport avec les personnages les plus savants de la province; alors , ses excursions archéologiques seraient assez complètes pour former un dossier qu'il voulait faire passer au savant Larochelle.
Quand sonna Theure de la séparation, Louise parut émue; elle laissait à Vorges une grande partie de son bonheur; et tout en permettant à Julien de venir lui rendre visite à Molinchart, elle s'en allait le cœur triste et désolé.