LE CIRQUE LOYAL
Il n'y avait pas deux jours que Louise était partie, que Julien se mourait d'ennui; l'hiver eut remplacé l'automne en une nuit, que la campgne ne lui eût pas paru plus désolée. Sa mère, sa sœur, son cousin même le blessaient par leur présence : il eut voulu une solitude complète ; dès le lendemain, la solitude lui pesait plus que la société. Julien était devenu inquiet et irritable, tantôt se promenant sans but, tantôt quittant brusquement la promenade pour rentrer dans sa chambre; où il marchait à grands pas, se jetait sur un fauteuil, reprenait du mouvement sans pouvoir apaiser ses agitations intérieures.
Quand il avait ordonné de seller son cheval, il le faisait desseller aussitôt, et cela avec un tel accent de
Yoix, que Jacques obéissait immédialement, craignant une irritation dont il ne se rendait pas compte; mais aussitôt après, Julien tâchait d'adoucir, par de douces paroles, la dureté de ses ordres. Ou bien il prenait le chemin de Molinchart et revenait tristement, car la raison l'arrêtant en route, lui démontrait qu'il était imprudent de reparaître si tôt chez l'avoué. S'il eût cru que madame Chappe fût de retour à la ville, le comte serait aussitôt parti; mais la maîtresse de pension faisait une tournée dans les environs, et il était inutile de songer à la revoir pour le moment.
Pendant le séjour de Louise à Vorges, le comte ne songea pas qu'elle devait partir un jour; aussi son cœur fut-il pris d'un vide immense après le départ de la femme de l'avoué. De tels regrets firent connaître à Julien la force de son attachement. Il avait coloré du mot d'amitié la passion qu'il ressentait; maintenant qu'il sondait la profondeur de son amour, il se repentait d'avoir provoqué la visite de l'avoué. Ses regrets étaient plus vifs que par le passé, son chagrin plus cuisant que si Louise fut restée à Molinchart.
En ce moment, Julien aurait donné sa fortune pour se débarrasser de cet amour qui l'enveloppait comme une flamme; il regrettait cette précieuse liberté que si peu d'hommes savent conserver. Le comte sentait sa maladie et les désordres qu'elle apportait; il ne s'appartenait plus; il lui était impossible de songer à un autre pays qu'à la ville où demeurait celle qu'il aimait. Tout lui rappelait Louise: elle s'était assise sous cet arbre, elle s'était promenée sur ce gazon ; à table elle occupait cette place; elle avait dormi dans cette chambre : et pourtant il en coûtait à l'amoureux de rester au château, quoique chaque objet lui rappelât Louise.
Une nuit qu'il sentait devoir se passer plus agitée que de coutume, car de jour en jour ses tourments
augmentaient, Julien se leva comme deux heures du matin sonnaient. Ayant ouvert la porte de Fécurie avec précaution, de peur que sa mère ne Tentendît, il sauta sur son cheval et s'enfuit à travers la campagne, sans s'inquiéter des mouvements désordonnés de l'animal, qui, peu habitué à une pareille course, semblait comprendre par son ardeur, les inquiétudes de son cavalier. Le comte arriva à la principale porte de Molinchart, et jura contre le guichetier qui, entendant frapper à une heure indue, se croyait le jouet d'un rêve. Une pièce de monnaie que fit passer Julien par les barreaux de la porte donna quelque empressement au concierge, qui cessa de parlementer aussitôt qu'il eût reconnu, au poids de la pièce, que le cavalier qui attendait ne pouvait être qu'un personnage de dislinction.
Une petite ville de province est comme morte la nuit; le silence y est immense. A peine y rencontre-ton un chat qui fuit comme une flèche, étonné d'être troublé dans sa solitude. Il n'y a pas de sentinelles, la ville est sous la garde du sommeil. Le comte fut d'autant plus frappé de ce calme, qu'il venait de traverser une lieue de campagne, où le vent fait parler les arbres, où la nature affecte, la nuit, des formes humaines colossales.
Julien, malgré l'ardeur qui le poussait, arrêta son cheval et le força d'aller au pas, car le galop d'un cheval, la nuit, dans une petite ville endormie, semble le tapage d'une cavalerie ennemie qui surprend un camp, et Julien craignait le scandale que produirait chez les provinciaux, le lendemain, sa singulière arrivée.
Il réfléchit et enfila une petite ruelle qui donne sur le rempart où les cordiers ont l'habitude de tisser leurs cordes. Ayant avisé deux poteaux qui servaient au métier des ouvriers, il y attacha son cheval par la
bride , et lui ayant caressé le poitrail comme pour lui faire comprendre qu'il eût à rester tranquille, il suivit un chemin détourné qui sert d'enceinte à la -ville et arriva à la place du marché sans avoir été remarqué. Là demeurait M. Creton du Coche dans une maison, tranquille comme toutes les maisons voisines Au premier étage il y avait une fenêtre d'où tombaient des rideaux de mousseline; la lune, dans son éclat, permettait de les distinguer. Le comte, abrité sous l'auvent d'une boutique, resta en contemplation devant les rideaux, appUquant sa pensée avec une telle force qu'il lui semblait qu'elle devait traverser les murs de la maison et réveiller Louise.
Ceux qui aiment réellement ne doutent pas du courant magnétique qui fait que la pensée des amoureux se transmet avec plus de rapidité que la correspondance par la voie électrique. En ce moment un nuage noir passait sur la lune et une nuit complète enveloppait les maisons. Julien entendit le grincement d'une espagnolette qui le fit tressaillir; le bruit venait de la maison de l'avoué, et le comte crut qu'il deviendrait fou de bonheur, tant il avait été ému du grincement de la fenêtre. Peu après se fit entendre un toussement masculin, dont Julien ne pouvait méconnaître le son, qui provenait du gosier de M. Creton du Coche. L'avoué interrogeait les nuages, car à la campagne il avait pris l'habitude de se lever à toute heure de la nuit et de consulter ses instruments astronomiques.
En entendant ce bruit, l'idée de mari traversa le cœur de l'amoureux comme une flèche aiguë.
Pendant un quart d'heure, Julien resta immobile^ cloué sous l'auvent de la boutique, en proie à de cruelles pensées; il n'entendait plus rien et ne pouvait distinguer ce qui se passait à la fenêtre d'en face. Tout d'un coup il tressaillit^ car la lune apparut sous
un nuage noir opaque qui la couvrait, et donna une clarté trouble qui, heureusement, ne permettait pas encore de reconnaître les formes des objets. Julien était dans une vive inquiétude, car il présuma que si l'avoué attendait le retour de la lune pour se livrer à ses observations, il ne pouvait manquer d'être découvert. Que dire de cette singulière situation où l'entraînait l'amour? Comment expliquer sa présence, la nuit, dans une ville où il n'avait que faire?
Julien chercha à se glisser le long des maisons qui donnent sur la grande place; mais, dans son trouble, il se heurta contre un bâtiment nouvellement construit qu'il ne connaissait pas. En même temps la lune se montra dans son plein et répandit une vive clarté M. Creton du Coche, qui avait dirigé sa lunette dans la direction, poussa un cri de surprise,
— Est-ce bien vous, mon cher comte? lui dit-il par la fenêtre.
Le comte mit un doigt sur ses lèvres pour faire comprendre à l'avoué qu'il s'agissait d'un secret.
Julien et M. Creton du Coche semblaient aussi étonnés l'un que l'autre; le jeune homme, stupéfait d'avoir été remarqué à cause d'un obstacle qu'il ne soupçonnait pas, le grand bâtiment rond qui n'existait pas un mois auparavant et qui rompait brusquement la ligne droite des maisons; l'avoué, à sa fenêtre, ne se rendant pas compte du mystère dans lequel semblait s'envelopper le comte. Julien prit tout à coup un parti et s'avança sous la fenêtre de M. Creton.
— Demain, lui dit-il, venez à la Tête-Noire, je vous prie; il s'agit d'une affaire grave.
L'avoué fit un signe de tête.
— Surtout, pas un mot jusque-là, dit Julien. Avant d'avoir entendu la réponse, il disparut du
côté du grand bâtiment qui lui avait été si fatal. Ce
fut alors seulement qu'il s'aperçut qu'un cirque nomade avait dressé sa tente sur la place de Molinchart; et comme une affiche était collée près de la porte d'entrée, il reconnut que ce cirque était celui de la famille Loyal qui parcourait les provinces. Le nom de mademoiselle Carolina en immenses caractères prenait à lui seul un grand tiers de l'affiche.
Le comte sourit et alla détacher son cheval sans employer les mêmes précautions qu'en arrivant. Quoiqu'il ne fût que quatre heures du matin, et que son arrivée dans Molinchart fût aussi intempestive à cette heure qu'au commencement de la nuit. Julien semblait prendre plaisir à réveiller la ville. Il traversa les rues au trot, et frappa à l'hôtel de la Tète-Noire avec une telle force qu'il dût troubler le sommeil des habitants de la place du Marché. Julien, s'étant jeté sur son lit, dormit avec tranquillité jusqu'à l'arrivée de l'avoué.
— Que faisiez-vous donc, mon cher comte, cette nuit, à deux heures du matin?
Julien ouvrit sa fenêtre, et montra le cirque à l'avoué.
— Faut-il tout vous dire ? dernanda-t-il.
— Oui, dit l'avoué.
— Serez-vous indulgent?
— Certainement, mon cher comte.
— Je suis amoureux...
— Je m'en doutais, fit M. Creton...
— Amoureux fou.
— Gomme ça vous prend, dit l'avoué; vous paraissiez si tranquille à la campagne.
— Savais-je qu'il y avait un cirque à Molinchart? J'ai lu l'annonce dans le journal, et je retrouve une écuyère que j'ai adorée à Paris.
— Une écuyère! s'écria l'avoué, plus étonné que s'il avait reçu un coup de cravache dans la figure.
— La Carolina, monsieur du Coche, une créature qui m'a déjà fait faire bien des folies... Avouez que je suis faible !
— Comme tous les hommes, dit l'avoué avec philosophie.
— J'ai souffert le martyre avec cette créature, il y a deux ans; je l'avais presque oubliée. Et pourtant, rien que son nom m'a remué à un tel point que je ne pouvais plus tenir à Vorges.
— Mais, dit l'avoué, comment se fait-il que vous vous trouviez sur la place à deux heures du matin?
Parce qu'on m'a dit qu'elle demeurait chez l'épicier Jajeot.
— Je comprends, fit l'avoué.
— Elle est mariée, paraît-il, à un des écuyers, et je ne sais ce qui me passait par la tête, je regardais sa fenêtre... Mais pas un mot; je ne voudrais pas provoquer la jalousie du mari.
— Je puis vous être utile, dit M. Creton. De mon étude, vous communiquerez avec les fenêtres de derrière de l'épicier; pendant que Fécuyer sera à son cirque dans la journée, vous ferez la cour à votre belle. Cela me rappellera mon jeune temps.
Julien, en ce moment, pris de pitié pour le mari, eut honte de la comédie qu'il jouait; mais ce sentiment passa si vite. Il était entré dans une voie de mensonges qu'il ne pouvait plus quitter qu'en s'en tirant par d'autres mensonges.
J'ai dressé un espèce de plan, et je vais vous le soumettre. Vous me paraissez homme de bon conseil en ces matières.
— Voyons, dit l'avoué.
— Il serait utile, je crois, de prendre des leçons d'équitation et de me lier avec les gens de la troupe, afm de connaître la véritable situation de Carolina. Peut-être n'est-elle pas mariée, comme on le dit ; il
est à présumer qu'elle \it avec un écuyer de la troupe, ainsi que cela se pratique entre comédiens.
— Bravo I s'écria M. Creton du Coche, cela commence à m'intéresser vivement^ mais prenez garde, ces gens qui fréquentent les chevaux doivent être d'une brutalité...
— Je ne crains rien; d'ailleurs, ne suis-je pas en droit de me plaindre? J'ai aimé la Carolina le premier, c'est cet écuyer qui sera dans soji tort.
— Vous êtes bien heureux si vous parvenez à vos fins, mon cher comte; une écuyère doit être une créature à part; je regrette maintenant de ne pas avoir aimé d'écuyère. Tenez, quand elles passent au galop sur leurs chevaux, cette musique, cette ceinture de gaze, me font un effet.
— Monsieur Creton, je ne veux pas vous parler plus longtemps d'écuyères, vous vous enflammez trop vivement.
— J'ai eu mon temps comme le vôtre, et j'en ai connu qui étaient aussi aventureuses que votre écuyère.
Là-dessus Julien fut obligé de subir le récit des aventures de jeunesse de l'avoué, que celui-ci racontait avec complaisance, ne se doutant guère qu'on ne l'écoutait pas, car le comte se trouvait dans une fausse position, et réfléchissait au moyen d'en sortir. La Carolina du cirque n'était pas l'actrice qu'il avait tant aimée jadis ; mais il était nécessaire de paraître la connaître, pour que l'avoué ne devinât pas qu'il avait été dupe la nuit précédente. Jusque-là l'aventure avait bien tourné ; M. Creton du Coche était sans soupçons.
— Nous irons au Cirque ce soir, dit l'avoué; vous ne m'écoutez plus, vous songez à l'objet de vos pensées. Malgré vos amours, j'espère que vous dînerez à la maison?
— Comme il vous plaira, dit Julien; mais d'ici à ce soir à peine aurai-je eu le temps de dresser mes batteries. Je ne voudrais pas me faire remarquer de la Carolina pendant ses exercices; il est bon que je la voie pendant la journée.
— Vous avez tout le temps, cher comte.
— Il est possible que la Carolina ne veuille pas me reconnaître dès l'abord, si elle aime réellement cet écuyerî
— Bah! dit l'avoué, elle vous reviendra.
— Alors, permettez-moi de vous quitter; je vais rôder du côté du cirque.
— A cinq heures précises, s'il vous plaît, dit l'avoué qui, l'esprit occupé par cette intrigue, entra chez l'épicier Jajeot, avec lequel il causa quelques instants.
— Et ma femme, dit-il à la bonne, où est-elle ?
— Monsieur, elle s'habille.
— Comment, le déjeûner n'e^t pas encore prêt?... Dites à madame Creton de descendre vite.
L'avoué se promenait à grands pas dans la chambre en souriant comme s'il eût pensé à une bonne fortune personnelle. Puis il rit aux éclats d'une idée qui venait de lui traverser le cerveau, et quand Louise entra, M. Creton changea immédiatement de physionomie et prit un air grave.
— Vous êtes longue aujourd'hui à votre toilette, madame, lui dit-il.
— J'ai passé, dit Louise, une nuit sans sommeil.
— Ah ! dit l'avoué, il paraît que personne ne dormait... Moi non plus, je ne dormais pas; j'ai ouvert ma fenêtre vers trois heures du matin. Il y avait dans la rue un troisième personnage qui lui non plus ne dormait pas, qui veillait même en face de notre maison, une personne de votre connaissance.
Louise pâlit, car l'idée du comte de Vorges se présenta à son esprit.
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Savez-Yous qu'il est fort heureux que cette personne n'ait été remarquée que par moi? Les mauvaises langues en eussent fait immédiatement un soupirant.
— Mais, monsieur, vous étiez si pressé de déjeuner tout à 1 heure...
— C'était un amoureux, en effet, dit M. Creton jouant le drame. Le comte Julien de Vorges est dangereux, madame...
Louise n'osait plus lever les yeux.
— Bien d'autres à ma place, continua l'avoué, le prieraient de ne plus continuer ses visites; moi, je l'ai invité à dîner ce soir.
Et il termina sa comédie par un énorme éclat de rire qui troubla Louise autant que si son mari était entré dans une violente colère. Il n'y avait pas à en douter, M. Creton savait tout!
Julien avait commis quelque imprudence; mais comment expliquer cet éclat de rire qui couronnait le récit de l'avoué? Louise passa par tous les degrés de trouble et de tourmente; elle n'osait placer un mot et sentait que son silence la condamnait.
— Ne vas-tu pas croire que le comte fait le pied de grue la nuit pour toi, s'écria l'avoué.
— Vos plaisanteries sont au moins déplacées, monsieur, dit Louise; si vous n'avez pas d'autres discours à me tenir...
— Allons, te voilà blessée! Écoute, ma femme, ce que ce fou de Julien faisait la nuit dernière sur la place. Il a une passion violente pour une actrice.
— Une actrice I s'écria Louise, à qui Julien avait en effet raconté les souffrances de son premier amour.
— Elle est ici, dit l'avoué.
— Cette femme! dit Louise, qui sentait un nuage lui passer sur les yeux.
— La Carolina, continua Tavoué, est écuyère dans la troupe des Loyal, qui est arrivé pendant notre absence.
En un clein d'œil, les serpents de la jalousie mordirent le cœur de Louise, plus émue qu'elle ne Tavait été en entendant son mari raconter l'arrivée de Julien.
— Ah! dit-elle froidement en apparence; mais sa voix était changée. On eût dit des cordes de violon mouillées par des larmes et ne résonnant plus sous l'archet.
— Oui, le comte était en contemplation cette nuit devant les fenêtres de sa belle, en véritable amoureux des temps passés. La Carolina demeure chez Jajeot l'épicier; j'ai promis à Julien de lui prêter mon étude pour se mettre en observation et pouvoir communiquer librement avec sa belle.
— Vraiment, monsieur, dit Louise, je ne vous comprends pas. Est-il convenable qu'un homme de votre caractère favorise une telle intrigue ?
— N'aie pas peur, j'ai parlé tout à l'heure à Jajeot; la Carohna ne demeure pas chez lui, on avait trompé Julien. Comme l'épicier loge quelquefois des comédiens, on crut que, naturellement, les écuyers choisiraient sa maison, qui est près du cirque... Je suis curieux devoir cette Carolina; mais nous la verrons ce soir...
— Comment, dit Louise, vous pensez m'emmener au cirque?
— En effet, dit l'avoué, tu dérangerais tout, cela ne serait pas raisonnable. Il y aurait peut-être une surprise, si Julien ne la voit pas dans la journée; elle le reconnaîtrera sans doute pendant qu'elle fait ses exercices; tu ne peux être présente à celte reconnaissance.
— Je ne tiens pas, dit Louise avec dédain,- à voir cette fille.
— Elle doit être fort belle ; ce cher comte a bon goût et ne se serait pas amouraché d'une femme de rien. C'est une passion, une yraie passion; car après trois ans on ne pense plus guère à ces sortes de créatures. Eh bien! Il paraît qu'en voyant son nom dans le journal, Julien est arrivé cette nuit à cheval pour revoir plus vite cette comédienne... Dans ce moment, il est à sa recherche... Ah! j'oubliais le plus important. Le comte m'a recommandé le secret le plus absolu ; ainsi, à dîner, ne fais pas la moindre attention à l'actrice. Il en parlera sans doute le premier; mais je serais désolé qu'il sût que je t'ai confié cette intrigue.
Pendant ce temps Julien se rendait au cirque à l'heure de la repétition. Toute la troupe était réunie : le comte remarqua laCarolina, une grande fille blonde d'une physionomie singulière, dont les sourcils épais et plus foncés* que les cheveux se rejoignaient et formaient au-dessus de ses yeux gris des espèces d'ailes d'oiseau. Il n'y avait avec elle, parmi le personnel féminin, qu'une madame Formose, d'un embonpoint majestueux, directrice de la troupe et mère d'une petite fille de dix ans, en ce moment faisant la voltige sur un vieux cheval. Les hommes étaient occupés les uns à tasser le sol du cirque, les autres à reclouer les toiles que le grand vent de la montagne enlevait réguhèrement chaque nuit.
— Que désirez-vous? dit avec un accent d'écurie Madame Formose, étonnée de voir entrer un bourgeois pendant la répétition.
— Je monte un peu à cheval, madame, et je désirerais prendre des leçons d'un de vos écuyer, si vous le trouvez bon.
Madame Formose, que l'idée d'un gain rendait plus humaine, montra de son fouet la CaroUna.
— Voilà, dit-elle, notre meilleure élève de Fran-
coni; \oyez si elle consent à vous donner des leçons.
Le comte s'avança vers récupère et lui demanda de vouloir bien compléter son éducation de cavalier.
— Ça dépend, dit Carolina en toisant Julien; si vous avez de mauvais principes, je n'ai pas de patience, et il me sera impossible de vous redresser. Tenez, fit-elle en lui montrant la rosse qui portait l'enfant, faites un tour de cirque sur cet animal, je vous rendrai réponse immédiatement.
— Pas sur ce cheval; si vous permettez, dit Julien, j'ai le mien à l'hôtel, et je vais le chercher.
— • Pour un provincial, il n'est pas mal, dit la Carolina à madame Formose; mais s'il ne se tient pas bien, je le renvoie à Cruker.
Cruker, le clown, ayant moins de travail que les autres écuyers, donnait des leçons d'équitation pendant les séjours de la troupe en province. Peu après, Julien entra dans le cirque, monté sur son cheval; le soin avec lequel était tenu l'animal, sa pureté de race, donnèrent aussitôt aux écuyers une meilleure idée du talent d'équitation du comte.
— Faites-lui faire un tour de galop, dit la Carolina.
Julien pressa légèrement les flancs de son cheval et parcourut trois fois le cirque avec rapidité;
— - Je n'ai pas grand'chose à vous enseigner, monsieur, dit la Carolina; vous avez dû recevoir des leçons d'un maître.
— J'ai pris des leçons de Baucher.
— Cela se voit; on ne monte pas de la sorte en province.
— Je voudrais, dit Julien, apprendre un peu de voltige.
— Je ne'demande pas mieux, dit la Carolina.
Le comte tira un billet de banque de son portefeuille et l'offrit à l'écuyère.
Mademoiselle, lui dit-il, je désirerais prendre quelques leçons par semaine, pendant un mois,
— Très-bien, monsieur ; le reste regarde madame Formose.
Julien ayant passé le billet de banque à la directrice du cirque, revint vers la Carolina.
— Permettez-moi, mademoiselle de vous offrir cette cravache, dont je n'aurai plus besoin après vos leçons.
Et il lui remit dans les mains une élégante cravache^ dont la pomme avait été ciselée pour lui par Feuchères, un artiste qui dépensa un vif talent dans ces objets do fantaisie.
— Vous êtes trop bon, monsieur, dit la Carolina, vous ne savez pas si vous serez content de mes leçons : je suis excessivement capricieuse.
— J'adore les femmes capricieuses, dit Julien.
— Nous pouvons commencer par le tremplin ; mais il vaudrait mieux vous servir de nos chevaux qui ne bougent pas, au lieu que votre jument peut s'effaroucher.
— Bah ! dit JuUen, elle me connaît et ne s'étonnera de rien.
Ayant placé son cheval près du tremphn et après ravoir caressé légèrement, le comte prit son élan, et s'appuyant des mains sur le dos de la jument il sauta par-dessus avec agilité.
— Eh bien, Cruker, qu'est-ce que tu dis de ça ? demanda madame Formose en s'adressant au clown, qui était resté immobile après avoir ri aveclesécuyers des débuts du bourgeois.
Il y avait, en effet, quelque étonnement à voir un jeune homme élégant sauter avec la dextérité d'un écuyer rompu à ce genre d'exercices.
— Avouez, monsieur^ dit la Carolina, que vous avez longtemps travaillé.
— J'ai appris assez de gymnastique pour ne pas être embarrassé par un saut de tremplin.
— Alors, que puis-je vous montrer? dit la Carolina? Vous ne désirez pas sans doute monter à cheval la tête en bas, les pieds en Tair; quand vous passerez dans les cerceaux, vous n'en serez guère plus avancé.
~ Il est un certain nombre d'exercices que j'ignore, dit Julien, j'ai besoin d'assouplir mes membres, et je pense que vous serez assez bonne pour me diriger dans ces études.
Ayant pris sa première leçon, Julien s'en retourna par les promenades en attendant l'heure du dîner, car il n'osait se présenter immédiatement chez l'avoué. Chemin faisant, il rencontra M. Bonneau, qui prenait la mesure de la cathédj'ale avec le fameux parapluie.
— Monsieur Bonneau, s'écria le cOxTite. Par quel hasard êtes-vons à Molinchart?
— Je dine chez M. Creton du Coche, et je ne perds pas mon temps, comme vous voyez.
Le comte fit une légère grimace en apprenant qu'il auraitl'archéologue pour compagnon de table; mais il pensa que sa présence lui serait utile, car il pourrait parler à Louise pendant les discussions des deux savants. Aussi se montra-t-il plein de complaisance pour M. Bonneau, subissant avec courage d'interminables discours sur sa manie favorite.
— Voyez cette belle cathédrale, s'écriait M. Bonneau. Il y a une fissure qui prend du haut de la tour et descend jusqu'au bas... La voyez-vous ?
— Non, dit Julien en clignant des yeux.
— Vous ne voyez pas la fissure?... Cela n'a rien d'étonnant, elle n'existe pas.
— Alors?
— Permettez, monsieur le comte; en montant ce matin en haut de la cathédrale, j'ai fait envoler une nuée de corbeaux... Ils ont posé leur nid dans un trou du mur, en commençant par gratter le ciment et à déchausser une pierre. Un jour la pierre est tombée; c'étaient les corbeaux qui préparaient la ruine de la tour. Ce trou a un quart de parapluie de profondeur; oui, monsieur, un quart de ceci, s'écria l'archéologue en dressant en l'air son parapluie. Les curieux passent devant le trou et ne voient rien. Pourtant le monument périclite. Tirez une ligne droite dans votre imagination, monsieur le comte, du haut de cette tour au bas de la montagne, une longueur à peu près de trois mille parapluies, vous trouverez au bas de la montagne un grand trou d'où on extrait du sable... Les architectes sont des ignorants, monsieur le comte. Tous les jours un peu de sable enlevé, et tous les jours le remue ménage de ces corbeaux amènent une fissure intérieure, d'abord cachée, puis imperceptible, puis visible; enfin le monument craque, et c'est ainsi que nous avons des pleurs à répandre sur le sort des chefs-d'œuvres de pierre du moyen âge... Regardez, voici les corbeaux qui viennent continuer leur œuvre de destruction... Ah î monsieur le comte, si j étais conseiller municipal de Molinchart, j'accorderais vingt francs par tète de corbeau qu'on prendrait dans les tours de la cathédrale, et sans être cruel, je les écraserais avec ce parapluie.
Si Julien n'eût fait remarquer à l'archéologue qu'il était l'heure de dîner, M. Bonneau eût continué à verser des larmes sur les monuments déchiquetés par la bande noire des corbeaux, q u'il traitait avec plus de colère que les écrivains de la fin de la Restauration n'en ont dépensé contre les Auvergnats acheteurs de vieux châteaux.
Tout en saluant la femme de Tavoué, Julien fut surpris de la froideur avec laquelle elle le recevait. Il s'attendait à la douce familiarité qui régnait à la campagne, et, préoccupé, il chercha les causes qui avaient refroidi Louise.
— Qu'avez-vous? lui dit-il pendant que Tavoué causait avec M. Bonneau.
Louise ne répondit pas et sortit comme si elle n'avait pas entendu Julien.
Le comte se forgea mille raisons qui pouvaient avoir change la conduite de la femme de l'avoué, sans se rendre compte de la véritable. Louise, froissée de la passion de Julien pour la Carolina, se figurait que l'écuyère était Tancienne maîtresse du comte, et, tout en traitant Julien avec le dépit d'un cœur blessé, elle affectait de paraître aussi calme et aussi indifférente que si elle Teût vu pour la pre-* mière fois. Si Julien n'eût pas été amoureux, il aurait remarqué ces nuances délicates qui faisaient que Louise gardait ses sourires et ses plus douces inflexions de voix pour M. Bonneau. Le moyen quoique grossier, échappa complètement au comte, qui maudissait intérieurement la coquetterie des femmes, en comparant ses relations des quinze jours précédents avec Louise à ses manières poKes et glacées aujourd'hui. Il essaya de ghsser son pied auprès de celui de la femme de l'avoué ; elle le retira brusquement, et, à l'air de contrariété peint sur sa figure, Julien n'osa plus recommencer ses avances.
Un moment, il s'efforça de se mêler à la conversation de M. Bonneau et de l'avoué; mais il n'entendait pas ce qu'ils disaient et ne comprenait rien à leurs paroles. Quand Julien regardait Louise, elle abaissait aussitôt les yeux; ne pouvant pas même obtenir de réponse, du regard, le comte fut froissé vivement. L'idée d'une vengeance cruelle se présenta à son es-
prit, et il essaya de faire souffrir la femme de TaYOué autant qu'il souffrait lui-même.
— Viendrez-Yous aYec nous au cirque? dit-il à M. Bonneau.
L'archéologue répondit que ces sortes de plaisirs conYcnaient peu à un homme qui aYait Youé sa Yie aux recherches scientifiques.
— M. Creton du Coche y Ya bien, dit le comte.
— M. Creton n'a pas à remplir une mission aussi importante que la mienne.
Quoique cette phrase fît dresser l'oreille à l'aYoué, il se contint, car il aYait accepté le patronage de M. Bonneau, et dcYait sur sa recommandation, être nommé membre de la société racinienne, qui se fondait alors à Château-Thierry.
JuUen prolongeait à dessein les dernières politesses de la couYcrsation, en espérant qu'en le Yoyant partir Louise changerait de conduite et lui rendrait dans un coup d'œil les joies qu'il se promettait dans cette entrcYue; mais la femme resta froide et indifférente, et recommanda à ces messieurs de « beaucoup s'amuser. )) Cette phrase banale était enveloppée d'une nuance épigrammatique qui déchira le cœur du comte ; il sortit accablé de tristesse, et pendant le trajet qui sépare la maison de l'avoué de l'endroit où était plantée la tente du cirque, JuHen ne dit pas un mot^
La salle était brillamment éclairée, et les rares spectateurs qui se tenaient sur les gradins dévoraient des yeux un spectacle sur lequel ils n'étaient pas blasés.
Julien regardait sans Yoir. Il regardait en dedans de lui deux portraits de la même femme : l'un aimante et l'autre froide; Tune qui lui avait donné son amitié, l'autre qui la lui retirait. Il cherchait la cause de cette froideur subite et ne l'expliquait que par le
retour à la ville de Louise, qui avait puisé en elle un nouveau sentiment de ses devoirs
Il se fit tout à coup un grand tumulte parmi les spectateurs du cirque, qui goûtaient une scène comique imprévue. Une bande de gamins avaient crevé la toile, et s'était introduite économiquement dans le cirque en passant sous les gradins. Le complot fut découvert par une femme qui, remarquant sous son banc des mouvements extraordinaires, poussa des cris d'effroi. A ces cris était accouru le clown Cruker, qui mit un terme à l'invasion en s'emparant d'une demidouzaine de ces galopins. Il les traîna plus morts que vifs dans le cirque et les mit en fuite à grands coups de fouet.
Sur les gradins des secondes, une mère reconnut son fils et poussa des cris de désespoir, en tendant les bras vers le clown, qui apportait dans cet exercice la froideur d'un donneur de knout.
L'avoué s'amusait trop à ce sepctacle pour remarquer l'état de Julien; bientôt d'ailleurs, cet intermède improvisé fut terminé, et madame Formose, en costume de Bayadère, vint changer le cours des émotions de la foule. Sa poitrine énorme était tassée dans un maillot couleur de chair, tout à fait provoquant pour les amateurs de beautés massives. Une courte jupe de gaze allumait la curiosité des yeux, qui partant d'un large pied solidement assis sur la selle, pouvait se promener impunément jusqu'à lanaissance du genou. L'écuyère dansait sur un air d'opéra, arrangé expressément pour les chevaux, et, malgré ses formes positives, lançait encore la jambe dans l'espace avec une certaine agilité.
M. Creton du Coche, émerveillé de la grosse madame Formose, fermait les yeux pour échapper à ce spectacle provoquant, et les faisait petits pour mieux voir.
— Une riche créature! s'écria-t-il en regardant Julien, qui n'aurait pu dire si l'écuyère. qui venait de parader était grasse ou maigre.
— Oui, dit le comte sans prendre garde à sa réponse.
— Quel âge lui donnez-vous, à peu près ? demanda l'avoué.
— Je ne saurais vous dire.
— Elle doit aller dans les trente-cinq ans.
— Qui? demanda Julien.
— Madame Formose, qui vient de danser.
— Elle a donc dansé?
— Vous ne Tavez pas vue? s'écria l'avoué; mais à quoi pensez-vous?
— Madame Formose a cinquante ans.
— Cinquante ansi reprit M. Creton du Coche troublé dans ses admirations. Voyons, cher comte, vous êtes préoccupé... Vous avez ce soir une singulière physionomie, que je crois que nous ne nous entendons pas... Ah! c'est que mademoiselle Carolina tarde bien à paraître.
— Bah! la Carolina! s'écria Julien.
— Vous ne l'aimez déjà plus? demanda l'avoué,
— Au contraire, monsieur Creton, dit Julien, qui qui se rappela alors seulement le thème de son roman, je l'adore. Je l'ai vue à la répétition... p]lle est belle! Vous la verrez tout à l'heure.
— Parce que vous avez une passion pour mademoiselle Carolina, dit l'avoué, ce n'est pas une raison pour dénigrer ses rivales. Avouez que cette madame Formose a dû être belle !
— Il y a trente-deux ans.
— Vous n'êtes pas juste, mon cher comte. Èh bien! je vous attends à votre passion, quand elle viendra; je vous avertis que j'épluche ses défauts.
Pendant cette conversation les exerciçes^es écuyers
continuaient. Enfin, la Carolina parut, et il se fit un certain silence dans le cirque. Beauté fîère et singulière,.l'écuyère, habillée en amazone, forçait l'attention par ses yeux impérieux et ses sourcils épais plantés résolûment sur la racine du nez. Devant la salle aux trois quarts vide, on pouvait supposer qu'elle faisait une moue dédaigneuse : c'était son air habituel. Cependant cette moue prenait un charme puissant, quand elle disparaissait pour faire placé au sourire : il semblait qu'un léger brouillard s'enfuyait pour être remplacé par un rayon du soleil. Quand elle passa devant Julien, elle lui envoja un regard pour lui seul, un de ces regards qui font la puissance des femmes de théâtre.
Il faut être banquier épais, homme de bourse, faiseur d'affaires, pour savourer les regards intimes des actrices, rendant dans un simple coup d'œil bien au delà des sommes qu'on dépense pour elles.
— C'est à moi, ce regard, se dit avec orgueil l'homme d'argent, qui, dans sa stalle d'orchestre, étalant son ventre luxurieux comme celui d'un mandarin, croit que le spectacle se joue pour lui seul, que les mots spirituels ont été inventés à son intention, et qui a la bonne foi d'imaginer que, des deux mille spectateurs qui sont dans la salle, lui seul occupe l'imagination de l'actrice. Cependant, dans cette même soirée où l'actrice a envoyé un regard à son banquier, elle en a une demi-douzaine dans le coin de l'œil qu'elle adresse à d'autres hommes d'argent, aux journalistes, à son auteur, et pour couronner, à celui qui la bat.
La Carolina n'avait pas été rompue à ces mines des théâtres parisiens; les écuries sant moins corruptrices que les coulisses; l'art de dresser un cheval n'amène pas aux câlineries de théâtre ; les exercices violents tiennent l'esprit moins en délicatesse que les
couplets de vaudevilles égrillards : une écuyère ne ressemble guère à une amoureuse de la Gaîté. La Carolina souriait à Julien parce que, dans celte population, il était le seul digne de la comprendre, et elle agissait si ouvertement, que M. Creton du Coche s'en aperçut.
— Cette femme vous aime encore, lui dit-il ; mais elle a l'œil cruel.
— • Vous trouvez?
— Elle n'a pas le sourire onctueux de madame Formose.
Pendant que la Carolina faisait exécuter à son cheval divers caprices résultant d'études pénibles, M. Creton du Coche bâillait, ne soupçonnant pas ce qu'a d'intéressant, pour un amateur, l'art avec lequel une écuyère dirige un cheval.
Quand elle eut terminé, la Carolina sauta lestement à bas de cheval, et salua l'assemblée' de telle sorte, qu'elle parut ne s'adresser qu'au comte seulement; car elle s'était placée presque en face de lui. Dans d'autres circonstances, JuKen eût été touché des marques publiques que Técuyère lui donnait; il eût arrangé cette comédie avec la Carolina qu'elle n'eût pas mieux réussi aux yeux de M. Creton du Coche. Mais qu'avait-il besoin d'endormir les soupçons du mari^ maintenant que Louise semblait lui avoir repris son amitié ?
Retiré à l'hôtel, Julien se trouva seul et abandonné. Il n'avait plus son confident Jonquières ; toutefois, ne voulant pas partir de MoUnchard sans avoir eu un entretien avec Louise, et craignant d'alarmer sa mère, que sa fuite avait dû surprendre, il écrivit à son cousin de venir le rejoindre, et de prévenir la comtesse qu'une partie de chasse le retenait au dehors.