M. BONNEAU PERD SON PARAPLUIE
Quand M. Creton revint chez lui, il fut surpris de trouver sa femme veillant au coin du feu.
— M. Bonneau, lui dit-elle, est resté tard à causer. J'ai présumé que le cirque allait fermer, alors je vous ai attendu.
Louise n'attendait pas son mari. Elle voulait des nouvelles; mais contre son habitude, l'avoué se montra fort réservé, dit qu'il était fatigué et se retira, l'imagination pleine du souvenir de madame Formose, craignant de dissiper son enthousiasme en paroles. Louise demandait, comme par pure curiosité, des détails sur la représentation des écuyers.
— Demain, demain, dit l'avoué trouvant sa femme singuhèrement changée, car, d'ordinaire, elle prêtait une médiocre attention à ses discours.
Pour la première fois, Louise regretta de ne pouvoir faire parler son mari ; elle espérait qu'une con- Yersation amènerait des détails sur la Carolina, cette femme dont elle était jalouse, et M. Creton du Coche restait muet, comme si Julien lui eût recommandé le silence. Cette idée germa dans l'esprit de Louise, qui passa la nuit à se torturer le cœur.
Les amoureux se lancent souvent à fond de train sur une idée sans se demander si elle est fausse ou juste, et font jaillir de cette idée plus d'arguments que n'en saurait tirer un avocat. Louise avait agencé clans son esprit les faits suivants ; Le comte a re-
trouvé son ancienne maîtresse dont il croyait le souvenir éteint ; son amour a été ravivé d'une telle force, qu'il est accouru la nuit après avoir lu le nom de Carolina dans un journal. Julien m'a aimée un moment de bonne foi, ou plutôt il a cru m'aimer, mais l'ancien amour qui sommeillait a crevé le lé^er caprice qui ne faisait que de naître. Louise se disait que, par un reste de générosité, Julien avait empêché M. Creton de parler, afin de ne pas paraître abandonner si vite celle à qui, huit jours auparavant, il tenait des discours passionnés. Elle expliquait ainsi la conduite du comte, qui, pendant le dîner, lui avait montré quelque amitié, mais qui donnait encore ces marques d'affection légère afin de ne pas paraître rompre brutalement.
Si l'idée du devoir se présentait à l'esprit de la jeune femme, heureuse de ne pas s'être abandonnée à l'amour du comte, Louise se repentait presque à cette heure de n'avoir pas à se repentir. Peut-être Julien se fùt-il montré plus fidèle, peut-être le souvenir de la Carolina eût-il été effacé à jamais. Qui sait si la résistance qu'elle avait opposée au comte ne l'avait pas poussée, par dépit, à se jeter dans les bras de l'écuyère! Par moments, Louise tressaillait dans son lit, prise d'une fièvre jalouse; elle voyait ensemble Julien et Carolina; elle les entendait s'aimer. Cette idée la faisait souffrir. Elle se leva, fit le tour de sa chambre, et s'arrêta tout à coup devant sa glace, non par coquetterie, mais pour se rendre compte du changement que son mal intérieur avait apporté dans sa physionomie.
Alors seulement Louise s'aperçut que ses cheveux dénoués flottaient sur ses épaules; dans le bourdonnement d'idées qui passaient dans sa tête, elle avait jeté bas son peigne, et enfoncé ses ongles sur son front.
— Louise 1 cria M. Creton du Coche en frappant à la porte, ouvre-moi.
La femme de l'avoué, honteuse d'être surprise dans cet état, souffla la bougie sans répondre.
— Louise ! cria l'avoué, ouvre donc.
Après un moment de silence, il reprit :
— Tu ne dors pas, je t'entends marcher par la chambre.
La femme de l'avoué, blottie sous les couvertures, espérait échapper à la voix de son mari.
— Que diable ! dit-il, Louise, réponds-moi. — ■ Laissez-moi, monsieur, je suis souffrante.
— As-tu besoin de quelque chose ? demanda l'avoué.
— Non, je repose.
Là-dessus, M. Creton du Coche redescendit l'escaUer, oubliant les idées qui étaient venues l'assaillir à la suite de la représentation du cirque.
Si it3 lendemain, M. Creton avait pu voir le lit de sa femme, il eût peut-être compris quelle nuit agitée Louise avait passée. Les oreillers entassés les uns sur les autres indiquaient que Louise avait fait tous ses efforts pour chasser le sang qui affîuait au cerveau. Les draps débordés montraient l'inquiétude de la jeune femme de l'avoué.
En se levant, Louise eut honte de son insomnie fiévreuse et jeta sur les draps en désordre sa robe de chambre, afin de cacher les troubles de la nuit. Elle s'étendit sur un divan, et resta longuement dans cette position horizontale/ ne pensant plus, abattue, ne dormant pas, mais ayant un vague sentiment de ses souffrances nocturnes.
Comme elle était dans cet état d'abattement, Louise entendit un coup de sonnette qu'elle écouta avec attention, sans se rendre compte du motif qui faisait que le timbre restait vibrant dans son oreille. Peu
après le coup de sonnette, des pas se firent entendre sur les dalles du corridor; aussitôt Louise se leva et courut à sa porte pour s'assurer que le verrou était tiré. L'irritation névralgique donne à l'ouïe un sentiment d'une telle délicatesse de perception, que Louise avait reconnu le pas de Julien. C'était lui, en effet, qui, profitant de l'heure, avait cru le moment de se présenter.
Son arrivée à Molincbart était déjà connue, car, en se levant, il reçut une assignation qui lui enjoignait de comparaître devant le tribunal dans la huitaine suivante, à la requête de l'épicier Jajeot. Julien avait complètement oublié son procès, et il lut l'assignation avec plus de joie que n'en fait naître d'ordinaire le papier timbré; cette affaire lui permettrait d'entrer fréquemment chez M. Creton du Coche, son avoué. Celui-ci était sorti; Julien n'osait demander à parler à Louise : il suivit tristement la femme de chambre qui le conduisait à l'étude au moment oùFaglain mangeait des pommes de terres en robe de chambre, qu'il avait fait cuire dans le fourneau du poêle. Le maître clerc, surpris, donna un coup de poing à son repas, étalé dans un journal, et la joie produite par la vue d'un client lui fit oublier les délices qu'il attendait de son plat de pommes de terre. Faglain, malgré toute l'intelligence dont l'avait doué son patron, parut comprendre difficilement l'affaire; Julien, préoccupé du souvenir de Louise, s'expliquait mal.
Il ressortit --de ce commencement d'instruction que Faglain en conférerait avec l'avocat Grégoire, aussitôt qu'il aurait terminé un travail important dont il se vanta d'être chargé. Julien s'en retourna et descendit lentement chaque marche d'escalier, espérant que le hasard lui ferait rencontrer la femme de l'avoué; mais Louise se donnait de garde de sortir de sa chambre. Cependant, quand elle entendit fermer la porte de la
rue, elle se précipita à la fenêtre, et, à travers une 1 fente de rideau, elle put suivre des yeux le comte, qui traversait la place. Si Louise n'avait donné trop d'importance à ses réflexions , peut-être eût-elle remarqué la démarche mélancolique de Julien.
La maison de Tavoué, avec sa façade en pierres de taille, lui paraissait plus odieuse qu'une forteresse, puisque, malgré son extérieur simple et paisible, elle 1 empêchait de pénétrer auprès de celle qu'il aimait. L'amoureux revint à l'auberge et se mit à la fenêtre; il n'avait d'yeux que pour la fenêtre aux rideaux roses et blancs, et ne se doutait pas qu'en ce moment la femme de l'avoué suivait ses moindres mouvements, Louise remarqua combien Julien était affecté, sans toutefois se rendre compte des motifs de sa tristesse; l'eût-elle comprise, que l'événement qui suivit l'aurait rejeté de plus en plus dans les tourments de la jalousie.
La Caroîina vint à passer, aperçut Julien et lui fit un signe de tête, auquel le comte répondit de la main. Pour échapper à l'ennui, Julien, pensant que l'écuyère allait à la répétition, descendit en toute hâte, et la rejoignit avant qu'elle eût tourné l'angle de la place. La j Carolina, familière avec Julien, lui tendit la main et tous deux s'éloignèrent dans la direction du cirque. I La femme de l'avoué put croire alors que l'écuyère j avait fait signe au comte de venir la trouver : les pe- I tites lueurs d'espérance qui tremblottaient encore I dans son esprit s'éteignirent et ne laissèrent qu'un I noir désolant dans la vie de Louise.
C'en était donc fait! Le comte avouait hautement I sa maîtresse, il s'affichait pubhquement avec elle dans la ville. Il fallait un amour bien puissant pour que JuHen osât se montrer en pubhc, dans Mohnchart, en compagnie d'une écuyère! En ce moment Louise regretta de ne pas avoir d'enfants, afin de se retrancher
dans rameur maternel et de s'y abriter contre les orages de la passion : à un autre homme que son mari, elle eût pu tout avouer, lui dire ses combats intérieurs, ses souffrances; mais M. Creton du Coche n'eût rien compris à de tels tourments.
Louise passa le reste de l'après-midi dans sa chambre, inquiète, tourmentée, allant à la fenêtre^ essayant de travailler; sa broderie lui tombait des mains, et elle restait morne, les yeux grands ouverts, regardant l'espace sans voir. Si sa femme de chambre ne l'eût pas appelée, Louise serait restée inoccupée, sans pensée et sans action. Il lui semblait que son cerveau était vide , et cependant mille douleurs couraient comme de petits animaux aux pattes froides dans la boîte intérieure. Ses membres étaient brisés comme par une longue course.
Alors Louise se révolta et résolut de lutter contre sa passion avec énergie. Elle se regarda dans son miroir, trouva dans chacun de ses traits la griffe de souvenirs cruels, et se composa un visage avec autant d'art qu'une actrice met du rouge. Le sourire vint remplacer l'amertume sur ses lèvres; elle essaya un rire de commande qui contrastait avec le ruban brun qui entourait ses paupières. Ses cheveux étaient en désordre, elle les redressa et y planta une rose qu'elle arracha violemment de la tige d'un pot de fleurs. Elle remplaça son peignoir sans taille, qui annonçait l'affaissement, par une robe de couleur vive, et voulut que l'apparence trompât son mari. •
A peine eût-elle donné quelques ordres à sa femme de chambre que Julien entra. Une vive rougeur colora les joues de Louise, qui parut aussi indignée que surprise. Le comte avait la tête pleine de questions; la froideur avec laquelle il fut reçu fît que ses paroles s'arrêtèrent au gosier. Tous deux restaient depuis cinq minutes dans cette situation embarrassante,
lorsque Julien tira une lettre et la remit à Louise.
— Comment, monsieur, s'écria-t-elle, yous osez encore!,...
Elle déchira la lettre.
— Je sais, dit-elle ce que vous m'écrivez ; il est inutile
En ce moment on frappait à la porte de la rue.
— C'est mon mari, dit Louise. Veuillez, monsieur, Je Yous prie, ne plus me forcer à vous recevoir...
— Ah! mon cher comte^ dit M. Creton du Coche^ quel accident! M. Bonneau a perdu son parapluie..* Tu n'a pas yu le parapluie, ma femme?
— Je ne suis pas descendue de ma chambre de la journée.
— Il faut appeler la bonne..... Julie! cria M. Creton du Coche^ Julie!
La femme de chambre entra.
— Avez-vous trouvé le parapluie de M. Bonneau?
— Quel parapluie? dit-elle^
Demandez à Faglain^ cherchez, il faut absolu^ ment que ce parapluie se retrouve. Pensez , mon cher comte, combien M. Bonneau y tient; j'étais sur la place, je vois accourir à la porte un messager couvert de poussière. C'était un paysan de Vorges que M. Bonneau m'envoyait avec cette lettre que j'ai eu à peine le temps de lire; j'ai seulement vu^ dès les premières lignes que M. Bonneau était dans l'affliction de la perte de son parapluie.
— Le messager attend, dit Julie en rentrant; il dit qu'il y a une réponse.
— Voyons, fit l'avoué, je peux vous lire cette lettre, elle montrera le prix qu'attache M. Bonneau à ce parapluie.
« Mon cher monsieur Creton du Coche, écrivait l'archéologue , si, par hasard, quand vous recevrez ces simples lignes, il pleuvait, veillez dans votre maison, avec le plus grand soin à ce que personne n'en
sorte avec un parapluie. Je suis certain d'avoir laissé le mien chez vous, et vous savez quelle perte immense la science aurait à regretter. Il est vert de mer, d*une bonne longueur, le manche divisé en mesures égales. Une des baleines a percé la toile, par suite d'un accident archéologique; une pierre détachée dernièrement d'un édifice, a porté à faux sur la baleine... Hier encore, je mesurais la cathédrale de Molinchart, j'en ai la preuve par la consignation sur mon carnet des précieuses mesures que j'ai obtenues; mais vous comprendrez combien la Société académique rémoise serait privée tout d'un coup par la disparition de ce parapluie, qui sert de base à la constatation précise de la grandeur de nos monuments.
(( M. le comte de Vorges pourra vous certifier qu'il m'a rencontré avec mon parapluie, que je l'ai accompagné chez vous, où vous vouliez bien me recevoir à dîner, et que, par conséquent, je l'ai laissé certainement dans votre demeure. Prenez garde que la bonne ne s'en serve; j'ai remarqué que ces meubles s'empruntent avec une déplorable facilité et ne se rendent jamais. S'il sortait malheurement de chez vous, il passerait de mains en mains, et je ne me sentirais plus le courage de recommencer le travail de toute
ma vie Vous comprenez que je n'ai dans l'esprit
qu'une idée approximative de la longueur de mon parapluie, et que je ne trouverais jamais à le remplacer avec certitude.
(( Je m'en servais le moins que je pouvais pour m'appuyer, car j'aurais crains de l'affaisser et de rendre ses mesures variables; il était terminé par une tige de fer longue d'un pouce et fort épaisse, afin qiKî le frottement des cailloux n'eût aucune action sur le métal. Je sais qu'il était presque deux tiers de ma taille et qu'il m'allait à peu près à la
hauteur des fausses côtes; mais ïk peu près n'est pas une mesure archéologique. Si j'achetais un autre parapluie et que je continuasse mes opérations, je serais obligé d'indiquer que le monument mesuré renferme tant de nouveaux parapluies. Les académiciens de Reims dresseront Toreille et me demanderont compte de ce nouveau parapluie, quels sont ses rapports positifs avec l'ancien ; c'est ce que je ne saurais définir avec précision. Tout ce que j'ai mesuré jusqu'à présent devient donc inutile... J'ai dû le poser en entrant dans l'angle formé par la cheminée, je ne puis me rappeler si c'était à gauche ou à droite. Habituellement, j'en couvre le pommeau de mon chapeau pour être plus assuré de l'emporter en me couvrant... Madame Creton, avec laquelle je suis resté après notre discussion scientifique, pourra peut-être vous donner quelques renseignements plus précis, car je ne comprends pas comment j'ai pu l'oublier, ce serait la première fois de ma vie. C'est surtout à vous, mon cher monsieur Creton, que je confie la tâche de veiller à ce que le parapluie se retrouve, vous qui appréciez la valeur de mes recherches. Si malheureusement le parapluie était égaré, je crois que je renoncerais pour la vie à l'archéologie.
(( Votre dévoué et désolé serviteur,
« Bonne AU. »
— Effectivement, dit M. Creton, je comprends l'inquiétude de M. Bonneau.
— Je n'ai pas remarqué, dit Louise, si M. Bonneau était entré avec le parapluie.
~ Ah! s'écria M. Creton du Coche, j'avais oublié le post-scriptum. Et il lut :
(( Tout ce que j'ai écrit ci-dessus est inutile. Réjouissez-vous, mon cher monsieur Creton, je viens de retrouver mon parapluie» »
LES BOURGEOIS DE MOLÎNCïïAIlT
La femme de chambre entra.
— Le messager, dit-elle, attend la réponse. Malgré sa mélancolie, le comte ne put s'empêcher
de sourire.
— Comment, dit M. Creton, il retrouve son parapluie avant d'envoyer sa lettre, et il fait partir, malgré cela, un messager ! Dites-lui qu'il fasse part de la joie que je partage à la nouvelle du parapluie si heureusement retrouvé.
En ce moment, un garçon d'hôtel vint prévenir le comte de Vorges que son cousin venait d'arriver et l'attendait.
— Priez-le de venir ici, dit M. Creton du Coche.
— Je vous remercie, dit Julien, heureux de trouver une occasion de sortir après la réception de Louise.
Il la salua froidement et n'accepta pas une nouvelle invitation à dîner que lui fit Tavoué. Tant qu'il était resté en présence de Louise, Julien avait combattu pour ne rien laisser paraître de ses émotions ; elles prirent le dessus aussitôt qu'il eut fermé la porte d'entrée. H lui semblait qu'il fermait cette porte pour la dernière fois, et que son cœur restait emprisonné dans une maison où il ne pouvait plus entrer. Jonquières comprit la situation en revoyant son ami, car JuUen, par une pression de main, fit passer dans cette étreinte toutes ses souffrances accumulées.
— Elle ne veut plus me voir ! s'écria Julien. Jonquières essaya de divers calmants moraux, qui,
dans les grandes douleurs, n'ont guère plus d'action que dans les graves maladies; Julien secouait tristement la tète.
— C'est une coquette, dit Jonquières, qui essaya d'un moyen brutal. Le mieux serait de revenir avec moi à Yorges; sois certain que tu n'y serais pas de huit jours, qu'elle te rappellerait.
— Je ne le crois pas, dit JuUen; en supposant que
Louise eût le désir de me revoir, elle ne voudrait pas se compromettre en me faisant des avances.
— Elle trouverait un moyen, dit Jonquières, elle te ferait écrire par son mari ; tu ne connais guère les femmes.
— Malheureusement, dit Julien, je ne la crois pas coquette, car il pourrait en arriver ainsi que tu dis, et j'aurais l'espérance de la revoir ; mais il se passe en elle quelque chose qui m'échappe depuis que je suis revenu à Molinchard. Quand Louise est partie, elle m'accordait une amitié sans bornes, qui n'était certainement pas de l'amour, mais qui me donnait à espérer pour l'avenir; elle me permettait presque de lui parler de mon amour : si elle n'y répondait pas, du moins ne s'en fâchait-elle pas. Aujourd'hui, c'est une personne réservée, glaciale, qui me traite comme si je l'avais insultée. Elle ne veut pas m'entendre; je lui écris, elle déchire ma lettre en ma présence., Que faire?
— Il faut attendre, dit Jonquières. Le procès que tu m'as dit commencer bientôt nous donne le droit de voir M. Creton; ne te désespère pas, va dans la maison comme de coutume. Un de ces matins, qui sait! la glace fondra; ce ne sont que des nuages; tu trouveras une femme douce, aimante, telle que je l'ai vue à la campagne. Il n'est pas besoin d'être savante en coquetterie pour jouer la petite comédie que tu prends au sérieux; les femmes apportent ces facultés en naissant. Quoi de plus ennuyeux qu'une femme d'humeur égale, qui aime trop, et vous fatigue de ses caresses I La meilleure des femmes le sent, et pense qu'il est utile à ses intérêts de paraître dédaigneuse des soins que lui rend un homme. Elle se fait prier longtemps, et ce n'est qu'après des luttes infinies qu'elle accorde une promesse^ un rien. On travaille à te rendre heureux.
— Heureux ! s'écria Julien.
— Voudrais-tu qu'elle s'abandonnât, qu'elle vînt te trouver en disant : «Je vous aime, me voilà.» Au bout de huit jours tu fuirais ce bonheur comme un enfer.
Je ne sais si tu dis vrai, dit Julien, mais tu as trouvé le moyen de me rendre quelque espoir... J'étais dans des idées absurdes, folles... Crois-tu que je pensais à devenir amoureux de la Carolina ! Si tu n'étais pas venu, j'allais tomber aux genoux de cettte créature en lui disant : « J'aime, sauvez-moi î » Je ne l'aime pas, je ne l'aurais jamais aimée, mais j'aurais fermé les yeux, j'aurais essayé de penser à Louise en parlant a la Carolina.
— Peut-être fmirais-tu, dit Jonquières, par t'amouracher de l'écuyère, et je n'y verrais pour ma part aucun mal; vois, mon ami, où t'a déjà entraîné ta passion pour une femme mariée. Si tu avais pu connaître cette écuyère dans le principe !... La Carolina n'engage à rien; tu l'aurais aimée pendant la saison théâtrale, trois mois tout au plus, avec quelque chagrin à son départ, et ce beau caprice se serait envolé un matin comme il était venu. Mais tu as sous la main une terrible machine de guerre; tu voulais devenir amoureux de la Carohna par vengeance; pourquoi ne feindrais-tu pas pour elle une passion tout à fait pubhque? Il faut que la ville entière le sache, qu'on vous voie passer ensemble dans les rues à cheval. Jette-lui des bouquets en plein cirque; cela ne s'est jamais vu à Molinchard, on en parlera. Si Louise t'aime réellement, elle reviendra.
— Tout est en bon train par la faute de M. Creton, dit Julien.
Alors, il raconta à Jonquières son escapade de nuit, comment il avait été surpris par l'avoué, et la fausse passion qu'il avait été obhgé d'inventer pour la Carolina.
Le mari le sait! demanda Jonquières. Et tu lui as recommandé le silence? Ah! combien ces amoureux sont ign^)rants des choses de la vie! Comprends donc que le premier soin de Tavoué a été de raconter Taventure à sa femmco C'est là seulement ce qui peut expliquer la froideur de ta Louise : elle est jalouse et souffre plus que toi.
— Si c'était possible, dit Julien; mais non. Elle aurait compris que, son mari me surprenant la nuit devant ses fenêtres, j'avais été obligé de tomber dans une série de mensonges. D'ailleurs, le premier était si visiblement faux, qu'un mari seul a pu s'y laisser prendre; la Carolina ne demeure pas chez l'épicier Jajeot, et j'ai tremblé, dans le premier moment, du peu de réalité de mon invention.
— Une femme qui aime, dit Jonquières, devient quelquefois aussi crédule qu'un mari. Elle a une foi robuste en toutes choses, de cette foi de Pierre l'Ermite prêchant la croisade; mais, parla même raison, aussitôt qu'elle entre en défiance, elle y apporte la délicatesse d'un chat qui dort, dont le moindre bruit fait ouvrir les yeux. Dès le début, tu as éveillé ses soupçons ; elle n'a pas raisonné, j'en suis certain, et s'est cramponnée au récit de M. Creton comme si elle s'était attaché une pierre au cou.
— Je souhaite que tu aies raison, dit Julien. Tu dois avoir raison, car je me sens à moitié guéri.. Comment ma mère a-t-elle pris mon départ?
— Soupçonnant un coup de tête, dit Jonquières, j'ai dit que, t'étant levé très-m.atin, tu n'avais pas pu lui dire adieu, mais que tu m'avais prévenu la veille.
— - J'ai un ami précieux, s'écria Julien en serrant cordialement les mains de son cousin, et j'ai rencontré une femme bien dévouée, madame Chappe.
— Elle a, dit Jonquières, une de ces figures sur
lesquelles on lit au moins autant de mal que de bien.
— Avoue que tu en es jaloux.
— Jaloux de madame Chappe! s'écria Jonquières.
— Je l'avais prise pour confidente à la campagne, craignant de te fatiguer de mes récits... Ah! si elle avait été à Molinchart, je n'aurais pas tant souffert depuis deux jours.
— Une femme, certainement, est meilleure conseillère qu'un homme en ces matières, dit Jonquières; mais je me serais confié difficilement à madame Chappe.
— Elle avait tout deviné, je ne pouvais guère nier : elle me sera d'un grand service. Pense qu'au premier refroidissement de Louise, j'aurais couru chez elle, en lui disant : J'ai feint une passion pour la Carolina, détrompez Louise.
— Est-elle acceptée comme intermédiaire de côté et d'autre ?
— Non, Louise n'en sait rien.
— La situation me semble difficile, dit Jonquières. Prends garde à la province, mon cher Julien ; tu as vécu à Paris, où personne n'a le temps de s'inquiéter de son voisin, mais tu ne sais pas ce que c'est que la province. Si tu rencontres cinquante personnes, ce sont cinquante chimistes qui t'analysent des pieds à la tête, qui commencent par l'extérieur pour arriver à l'intérieur. D'abord, ce seront tes habits qui subiront l'examen, puis tes manières, ta figure, ta voix, ta démarche ; jusque-là, rien de plus naturel. Mais les chimistes ne s'arrêteront pas là : ils voudront savoir à quoi tu penses.
— Je les en défie! s'écria Julien.
— Ils le sauront.
— Un de mes amis, dit Jonquières, avait tellement peur de la province, qu'il avait inventé une grimace
provinciale ; aussitôt qu'il passait la porte d'une petite ville, il prenait sa grimace comme s'il avait mis un faux nez afin de se dévisager. Il n'y avait pas trois jours qu'il était en province, qu'on avait reconnu le masque qu'il portait sur la figure. Pour être sûr de madame Chappe, il faudrait qu'elle fût une effrontée coquine.
— Comment! s'écria Julien.
— Tu la tiendrais par l'argent ; alors elle serait peut-être muette.
— Mais, mon ami, c'est une maîtresse de pension.
— Je crains les institutrices qui ont des museaux pareils. Donne-lui de l'argent.
— C'est délicat, fit Julien.
— Je ne laisserai pas dix mille francs dans ma redingote si madame Chappe la brossait, » dit Jonquières.