‹ Les bourgeois de MolinchartChapitre 10 sur 21 · L.a Société Racinienne · texte numérisé non relu

L.a Société Racinienne

Depuis quelque temps, Jonquières était aussi tracassé que s'il eût aimé lui-même; il avait été trouver l'avocat Quantin seul, afin d éviter toute rencontre entre JuUen et l'avocat. Tel qu'il comiaissait JuUen, et tel que l'avait rendu son amour contrarié, il était facile de prévou' une suite fâcheuse à l'entrevue ; dans n'importe quelle condition, le comte n'eût refusé un duel ; mais en présence des rigiiem's de Louise, il recherchait avec avidité les occasions dangereuses , et se serait fait tuer sans regrets. Le lendemain de l'affaire du tribunal, Jonquières se rendit de grand matin chez maitre Quantin, et il remarqua mi agent de police qui semblait en faction devant sa maison. L'avocat avait juste la bravoure qui consiste à insulter un adversaire à l'audience et à recevoir avec calme sa réponse; mais en dehors du palais, il se croyait hors d'at-

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teinte, et ce tut avec un étonnement simulé qu'il reçut Jonquières, car les paroles de Julien, à la fin de l'audience, semblaient lui promettre un visiteur plus redoutable.

— Monsieur, lui dit Jonquières , il vous est échappé dans votre plaidoirie des paroles dont mon cousin désire avoir l'explication.

— Je comprends, monsieur, dit l'avocat, que M. le comte de Vorges ait pu se trouver froissé des attaques que j'ai dirigées contre la noblesse.

— 11 ne s'agit pas de noblesse, dit Jonquières.

— Pardonnez-moi, monsieur, et vous allez comprendre que je ne pouvais traiter la question sous un autre jour : d'un côté, un épicier, un brave homme, mon cUent, se trouve lésé ; de l'autre, un jeune homme fort distingué, je me plais à le reconnaître, ne veut pas payer les dégâts commis par lui; ne fallait-il pas plaider la cause d'un rotm'ier aussi énergiquement que celle d'mi noble? Mettezvous à ma place, monsieur '?

— Je venais pom- une autre affaire, dit Jonquières.

— Ah ! vraiment, dit l'avocat feignant de croii'e qu'on lui proposait une cause à défendre ; je serai heureux, monsiem-, de défendre vos intérêts, et j'y mettrai l'ardeur que vous m'avez yu déployer dans ma dernière plaidoirie.

— Nous ne nous entendons pas. monsieur, dit Jonquières.

— Le métier d'avocat , continua maître Quantin , est excessivement délicat.

— Oui, monsieur, et...

— On nous attaque de tous les côtés bien injustement ; nous ne nous faisons pas des amis de nos chents, mais nous avons pour ennemis acharnés ceux que nous avons eu le malhem^ de faire condamner.

— M. le comte Julien de Vorges m'envoie vous demander mie rétractation des paroles prononcées par vous on public, monsieur Quantîn, dit Jonquières impatienté d'entendre l'avocat se servir de faux-fuyants.

— Rétracter ma plaidoirie . monsieur, s'écria maître

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Quantin; que me demandez-vous là? Puis-je changer les faits? En vérité, songez à l'impossibilité...

Et jnaître Quantin continua à ramasser les faits de la cause et essaya dlmposer un nouveau discours à Jonquières.

— Si, monsieur, vous vous obstiniez à soutenir les paroles que vous avez prononcées en plein tribunal, M. le comte de Vorges serait obligé, à son plus grand regret, de vous envoyer ses témoins.

— De quoi s'agit-il donc, monsiem* ? dit Tavocat Quantin devenant plus troublé à mesure que l'affaire prenait une tournure plus sérieuse.

— 11 y avait dans votre plaidoirie, monsiem*, une phrase ambiguë, qui a pailiculièrement mal sonné aux oreilles de mon ami; vous donniez à entendre que M. Julien de Vorges troublait la paix des ménages.

— Comment, monsiem-, vous vous ai'rètez à une semblable phrase qui n'est qu'une formule oratoire !... Le chevreuil ne s'est-il pas introduit chez M. Jajeot, de là chez M. Creton du Coche; n'a-t-il pas dilapidé dans sa folle course le mobilier de ces familles?... Qui est-ce qui poursuivait le chevreuil? M. Julien de Vorges. Quelle en a été la conséquence? Des ménages ont été troublés... Et c'est là ce qui a le plus blessé M. le comte !

— N'aviez-vous pas d'autres intentions en appuyant sur cette phrase? dit Jonquières, car vous l'avez dite lentement, sur un ton particulier, et moi-même, qui suis étranger à ce débat, j'ai été froissé.

— Quelle intention? demanda maître Quantin. Jonquières regarda l'avocat en face, car sa question

venait de Tembariasser. Il était à peu près certain que maître Quantin avait voulu faire allusion à la passion de Julien pour la femme de l'avoué; mais il était difficile et même dangereux de faire intervenir le nom de M. Creton du Coche dans ce débat. C'est à quoi avait songé Jonquières, qui, pour cette raison, supplia Julien de le laisser

conduire cette affaire, tant il craignait qu'un duel ne

rendit l'histoire encore plus publique.

— J'ai voulu, monsieur, vous épargner une rencontre avec M. Julien, qui était fort mal disposé pour vous, dit Jonijuières : je me contenterai de cette explication, à une condition : vous voudrez bien me donner par écrit Fexplication de votre phrase, qui nous a paru ambiguë.

— <Comme il vous plaira, monsieur, dit Tavocat, heureux d'échapper à un duel.

11 se mit aussitôt à son bureau et écrivit à Juhen un mot par lequel il lui exphquait le sens de sa phrase.

— Maintenant, monsiem', dit Jonijuières, prenez garde à votre condmte à Tavenir ; je me fais fort que M. le comte de Vorges oubUera votre parole imprudente ; mais songez à ne plus vous occuper de la conduite de mon ami Julien, car il ne serait sans doute pas d'humeur à supporter des bavardages de petite ville, dont peut dépendre l'honneur d'mie personne.

Maître Ouantin salua Jonquières jusqu'à terre, et ne respira librement que quand il vit celui-ci traverser sa cour.

Quoique Jonquières pensât qu'il était impossible d'arrêter les paroles que l'avocat avait prononcées si perfidement à l'audience, il espéra que sa démarche empêcherait désormais maîti-e Quantin de donner suite à ses insinuations dans la ville; mais à peine cette affaire terminée, l'accident arrivé à la Carolina vint mettre de nouveau à contribution le dévouement de Jonquières, qui veilla pendant quatre jours Fécuyère en danger de mort. Le premier mot de Carohna, en revenant à la vie, fut de crier : Julien ! C'était ce qu'attendait Jonquières avec une certaine terreur. Il était plus facile de triompher de l'avocat que de i'écuyère, qui, habituée à ne garder aucun ménagement, pouvait se mettre en tète de poursuivre Julien de son amour et le forcer de quitter la ^iile.

— Julien est parti, dit Jonquières.

— J'irai le retrouver à la campagne, dit récuyère.

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— Mais il n'est pas à la campàgne^ditJonqliières; il voyage.

— Ah! s'écria Carolina, pourquoi Tai-je rencontré! Et elle fondit en larmes.

— Il va sans doute se marier^ dit Jonquières, qui essayait de porter de grands coups afin qu'il ne restât plus d'espoir à récuyère.

— Il va se marier? dit-elle; tant mieux... il oubliera l'autre.. . il l'abandonne... la pauvre femme doit être bieh malheureuse.

— Quelle autre ? demanda Jonquières.

— Cette femme qui était à côté de lui au cirqiie ; je ile sais qui elle est, mais il l'aimait, j'en suis persuadée.

— Détrompez-vous, mademoiselle, dit Jonquières.

— Oh ! les femmes ne se trompent pas, et elle aussi l'aime... J'aurais mieiL\ fait de mourir. Mais votre ami se soucie bien de l'amour d'une Carolina, une écùyère ; il se dira : C'est une femme comme rme autre, elle ne vaut pas la peine qu'on fasse attention à elle... Eh bien ! monsieur Jonquières, je vous estime, vous; vous m'avez soignée comme un frère; promettez-moi de dire à Julien que je ne suis pas celle qu'il croit... Avant lui, je n'avais jamais aimé ; je ne me doutais pas du bonhem* qu'on peut éprouver et des tortures que je ressens encore, et qui sont plus dures que le coup que j'ai reçu à la tète... Quand vous le le verrez, vous lui direz que je n'ai jamais aimé que lui, et que, nepouvantl'avoir, je n'en aimerai pasd' autre. . . Etaussitôt rétablie je ne durerai pas longtemps, dit-elle. Vous entendrez dire qu'il y a quelque part, je ne sais oi^i j'irai, une célèbre écuyère, une femme intrépide qui fait des choses impossibles. C'est moi. Et puis Un jour on annoncera qu'elle s'est tuée, et son cheval... Oui, dit-elle en s'animant, car elle avait toujours la fièvre, je ne veux pas que ma pamTe Betty soit montée par personne après mol; elle crèvera et moi aussi du même coup.

— Allons, mademoiselle, dit Jonquières, ne vous montez pas, le médecin vous a défendu de parler; écoulez-

raoij j'ai des nouvelles à vous donner de Betty, mais, si vous m'interrompez, je serai obligé de vous laisser... J'ai pris soin de votre jument; elle est un peu triste et étonnée de se trouver à l'écurie sans sortir.

— Elle m'aime, ma Betty, dit tristement Carolina, ce n'est pas comme Julien.

— Oui, elle vous aime; eh bien! il faut vous rétablir vite pour la revoir, pour lui faire plaisir... Et maintenant vous voilà abattue d'avoir parlé aussi vivement; je vous quitte, tâchez de vous reposer un peu, je viendrai savoir de vos nouvelles après le dîner.

En sortant de l'hôtel, Jonquières rencontra Julien, qui se promenait devant la porte.

— J'aUais monter savoir des nouvelles de la Carolina, dit Julien.

— Si tu avais fait une pareille imprudence, je partais et je te laissais seul dans la ville... Tu n'es pas raisonnable, Juhen.

— Comment va cette pauvre fille ?

— Le coup qu'elle s'est donné à la tête pour toi n'a fait qu'augmenter sa passion ; aussi j'ai cru devoir dire que tu étais parti...

— Pourquoi? demanda le comte.

— Parce que demain, j'espère que tu seras loin d'ici.

— Partir demain, moi ! s'écria Julien; c'est impossible.

— 11 le faut, dit Jonquières.

— Mais je m'attends tous les jours à revoir Louise. Madame Chappe me le fait espérer.

— Tu verras madame Chappe, tu lui diras que tu t'absentes pour quelques jours, et tu prendras d'autres dispositions.

— Mais tu ne sais donc pas que M. Creton du Coche quitte la ville pour une huitaine ? 11 va en compagnie de M. Bonneau à un congrès archéologique. Je veux m'intro duire auprès de sa femme pendant son absence ; ii faut qu'elle m'écoute.

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— Tu n'as pas encore'assez compromis cette femme, dit J(m«iuièreS;, et la divulgation de ton secret en plein tribunal ne t'a pas servi de leçon...

— Je tuerais celui (pii oserait dire un mot sur le compte de Louise.

— Et le sauras-tu, celui qui aura parlé ?... Toute la ville est complice; ce n'est pas une bouche qui parle, ce sont toutes les bouches; tu veux tuer tout le monde. Et quand tu rencontrerais le bavard et que tu le tuerais, — d'abord on ne tue jamais un bavard, — on voudra savoir le motif de cette grosse querelle... Depuis quelque temps tu ne vas plus chez M. Creton du Coche; tu t'introduirais chez lui pendant son absence... pour que tous les voisins le remarquent. Le lendemain, Louise serait affichée aux yeux de toute la ville. Il faut t'en aller quelques jours; la malignité finira par te lâcher, et, en agissant prudemment, tu reverras Louise sans qu'elle soit compromise. Tu ne penses pas à la Carolina non plus ; sous peu, quand la fiè\Te aura cessé complètement, je la fais partir rejoindre les écuyers ; mais si elle apprenait que tu es ici, que tu n'es pas en voyage, que je l'ai trompée, jamais elle ne quitterait la ville. Elle voudrait te revoir; elle a déjà des soupçons sur Louise, ses soupçons se confirmeraient; avec le caractère que tu lui connais, elle est capable de tomber chez M. Creton du Coche et d'y faire une scène de jalousie... Il faut tout craindre de cette femme.

— Que faire? dit Julien.

— Partir.

— Où?

— N'importe où, dit Jonqiiières ; mais ne me disais-tu pas que M. Creton du Coche s'en allait à un congrès avec M. Bonneau?

— Oui.

— Tâche de le revoir, et pars a^ ec lui : s'il restait quelques doutes dans le public, ils tomberaient devant ton départ avec l'avoué : car, entre nous, tu as eu tort de le

délaisser depuis l'afTaire du tribunal. On peut croire que les insinuations de Tavocat Quantin ont porté coup et qu'une brouille est survenue entre vous.

Julien se rendit à ces sages raisons ; le soir même il partait en compagnie de M. Bonneau et de l'avoué, ivre de juie d'entrer enfin dans une société savante, dont la fondation faisait grand bruit. Un grammairien intrigant de Paris, M. Vote, avait conçu le projet de fonder une académie en l'honneur de Racine. Le but était de produire une ]'éaction en faveur du poëte du dix-septième siècle, qu'une ?cole nouvelle tendait à amoindrir. Le gi'ammairien avait inventé une méthode pour lire Racine, qui consistait à noter pour ainsi dire musicalement chaque mot du poëte. Le livre n'avait eu aucun succès; mais le grammairien, entiché de son idée, avait profité de la réprobation qu'inspiraient à la vieillesse les attaques véhémentes de jeunes geps exaltés, pour décider un pair de France à accepter la présidence de l'académie Racinienne.

On avait réuni un groupe composé des débris de diverses académies boiteuses, de quelques athénées sans disciples, de congrès littéraires célèbres sous l'empire, et le noyau des admiratem's de Racine se trouva au grand complet. En même temps le professeur de grammaire fit un appel à tous les savants, archéologues ou lettrés, de la province qui avait donné naissance à Racine. C'est ainsi que M. Bonneau fut appelé à faire partie de l'académie. Il n'eut aucune peine à y entraîner M. Creton du Coche, qui se trouvait alors à la tète de plusieurs gros volumes d'observations météorologiques.

Grâce à la faveur publique dont jouissait l'archéologue, M. Creton du Coche eut l'honneur d'assister à une séance préparatoire de la société Racinienne, qui faisait pour ainsi dire une sorte de répétition dans une des maisons les plus considérables de Château-Thierry. Julien fut stupéfait de la société qui était réunie. On ne voyait, en entrant, que crânes chauves, irréguUers et mal construits,

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qui reluisaient;, l'rappés par la lueur des bougies allumées. C'était uu monde appartenant à une autre génération;, et un sentiment pénible jaillissait de ces vieux crânes dépouillés. Aussi l'entrée de Julien fut-elle remarquée, et tous les regards envieux des vieillards se portèrent sur Taudacieux qui osait entrer dans le sanctuaire d'une académie;, les cheveux sur la tète.

11 n'y eut qu'une personne qui fit un aimable accueil au comte, madame Piiidence BreteaU;, née PicherV;, une célébrité poétique de la province, maigre, sèche, avec une peau parcheminée collant aux joues, mais qui avait iine si belle chevelure qu'on se prenait à douter de sa véracité. En souriant au comte, la muse montra de si pures dents blanches, longues et larges, que Jidien se crut devant une tigiu^e de cire. On rencontre beaucoup de ces personnes, et notamment chez les femmes, qui offrent des mélanges de vieUlesse si nettement accusés, que tout ce qui est jeune ne peut appartenir qu'à Tintrigue de Tart.

— Ça va bien, ça va bien, nous sommes au grand complet, dit un homme à gi-osses moustaches qu'on appelait capitaine^ et qui n'était autre qu'un propriétaire du pays appelé Chamberhn, ancien maréchal des logis au huitième régiment de hussards.

— Messieurs, s'écria M. Vote, le fondateur de la société, en agitant sa sonnette, il faudrait s'entendre cependant sur les morceaux à Ure. L'hem-e nous gagne; nous nous réunissons demain en assemblée générale.

Mais il régnait dans le salon une grande confusion ; c'étaient de petits groupes au milieu desquels un homme, déroulant im gros cahier, commençait une lectm-e intime avant de la rendre publique ; chacun se faisait force compliments, on se serrait les mains, on se distribuait des éloges bruyants et pompeux.

— Messieurs, je vous en prie, un peu de silence, s'écriait M. Vote, chacun aura son tour ; M. Bonneau, M. Pi'udhommeaux jeune, M. Larson, un peu moins de bruit...

Et il courait dun membre à Taiitre, leur prenant la raain^ tâchant do les apaiser et s'efTorçant inutilement d'atteindre ^i. Bonneau, qui arpentait rapidement le salon, traînant son parapluie et le présentant à tous les membres.

— Madame Prudence, dit-il à la femme célèbre, je vous CM prie, montez avec moi au bureau ; peut-être ces messieurs s'inclineront-ils devant une dame.

Il entraîna ainsi la muse et la força de s'asseoir dans le fauteuil du président, tout en continuant à sonner la cloche.

— Messieuis, dit-il, un peu de silence, au moins taisezvous par respect pom- une dame.

Le calme ayant été obtenu à grand'peine, madame Breteau se leva et demanda que le spirituel président voulût bien ouvrir la séance par son remarquable travail sur les fureurs d'Or este.

— Plus tard, dit M. Vote avec une feinte modestie... ?s'est-ce pas à vous, belle académicienne, de commencer?

— Pardonnez -moi, mon cher président, je ne le souffrirai pas; je pense, du reste, que c'est l'avis de l'académie.

Le silence ayant été obtenu, M. Vote s'inclina :

— Je suis confus, messieurs, dit-il, de tant d'honneur. Plusieurs, parmi vous, pouvaient briguer l'honneur d'ouvrir la séance. Et d'abord madame Breteau, dont la poésie est si maternelle qu'elle a pour ainsi dire des entrailles; et le fin et délicat Prudhommeaux jeune, qui a recueilli l'héritage de Voltaire, dans la confection si difficile de l'épigramme; et M. Fauvel, qui emploie ses veiUesàfaire de si consciencieux travaux rétrospectifs sur l'art de l'artificier; et M. Chamberlin, qid a enrichi la science hippique de livres d'un intérêt profond sur l'exposé des cas rédhibitoires, et sm-tout sur le farcin, le choléra du cheval ; et M. Creton du Coche, l'un des plus dignes soutiens de la Société de météorologie, que la Société de géographie appelait hier encore dans son sein, et qui sera à la place qu'il mérite quand la Société de géologie lui aura ouvert ses portes; et l'illustre Bonneau, à qui, des ce jour, on peut

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retrancher le tnuimear, certain que la postérité ratifiera cette impolitesse.

— Bravo ! bravo ! s'écria l'assemblée pendant que M. Vote buvait un verre d'eau.

— Les fureurs d'Oreste !.. . s'écria M. Vote. Art de la diction... Où sont;, messieurs^ les Monvel^ les Saint-Prix et les Duval-Cadet^ ces tragédiens qui traduisaient noblement, avec art et simplicité, nos chefs-d'œuvre; où sont-ils? La tragédie est morte, parce que les acteurs modernes Tout tuée sous le coup de leur déclamation insensée. Nous avons vu dernièrement, dans cette ville, le dernier représentant de cet art, M. David, ex-sociétaire de" la Comédie- Française. 11 me fit l'honneur de venir dîner chez moi. Et il me comprit, le grand tragédien ! Il me dit ces paroles, jue ma modestie m'empêche de répéter dans cette enceinte...

- Nous engageons M. le président, dit M. Bonneau, à le rien nous celer.

— Puisque M. Bonneau m'y invite, dit le président, ma modestie se trouve à couvert. David me dit : Si vous vêliez à Paris avec votre méthode, vous renverseriez noneulement le Conservatoire, mais encore le théâtre molerne... Sans plus de commentaires, je commence :

Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance.

)reste a été un moment anéanti par la nouvelle de la mort l'Hermione ; il reprend peu à peu l'usage de ses sens, mais :'est pom- faire éclater la douleur la plus profonde. Grâce mx dieux, voix sombre, lente; sentiment de douleur et l'ironie prononcé ; mon malheur, comme plaintes étoufses par la souffrance; passe mon espérance, prolongeaent des syllables pa et ran dans le ton du premier hénistiche.

Oui, je ic loue, ô ciel! île ta persévérance.

amplification des sentiments précédents; ù ciel, }>liis ap-

puyé; persévérance, bien articulé dans chacune des syllabes, en prolongeant sur ran, cependant sans affectation.

Appliqué sans relâche au soin de me punir.

Ton d'énumération, avec reproche.

Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir,

Ju comble des clauleurs, désespoir intérieui-; le second hémistiche gradué jusqu'à la syllabe nir.

Ta haine a pris plaisir à former ma misère;

Tq, haine, appuyé; a pris plaisir, avec amertume et irouie; à former ina misère, dans un sentiment douloureux.

Jetais né pour servir d'exemple à ta colère;

J'étais né, ton de tristesse et de reproche; pour servir d'exemple, en renchérissant avec ampleur; à ta colère, appuyé et accentué.

Pour être du malheur un modèle accompli.

Pour être du malheur, accentuation profondément triste : lUi modèle accompli, augmentation de gravité et d'importance. Messieurs, je n'abuserai pas plus longtemps de la parole, et je laisse à de plus dignes que moi la faculté de me remplacer à cette tribune.

— Il faut publier ces études,, dit M. Bonneau en applaudissant; il faut que la Société les fasse imprimer...

— Vous êtes trop bon, mon estimable confrère, dii M. Vote; j "ai laissé par testament ce soin à mes héritiers,

— Pourquoi priver la France de vos travaux ? dit madame Prudence Breteau ; pourquoi priver notre académie de l'honneur qui doit rejaillir sur elle eu la persomie de son président?

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— Il y a dans ces études trop de novations , trop d'opinions à froisser, dit M. Vote. On m'attaquerait violemment... Mon âge, mes habitudes me défendent d'y songer.

Il s'éleva alors dans l'assemblée un de ces sourds murmures approbateurs qui suivent les bravos bruyants et qui sont encore plus chers que ceux-ci à l'orateur; cependant dans l'embrasure des fenêtres se tenaient les Zoïles nécessaires au triomphe; le capitaine avait pris M. Creton du Coche par mi bouton de son habit.

— Eh ! monsieur, que pensez-vous de cela?

— Ce morceau me paraît fort beau, répondit timidement l'avoué.

— Je ne comprends pas bien, dit l'homme aux grosses moustaches, tous ces grands mots, énumérations sans reproches, accentuations d'importance, et le reste... Vous entendrez tout à l'heure mon discours sur l'amélioration de la race chevaline.

— En eflet, dit M. Creton du Coche, ce doit être trèscurieux.

— Silence, messiem's , dit M. Vote en agitant sa sonnette, la parole est à M. Prudhommeaux jeune.

M. Prudhommeaux, appelé jemie pom- le distinguer de son père, avait soixante-cinq ans. C'était un de ces célibataires cités pour leur esprit dans la province; il excellait surtout dans les petits vers, et on ne manquait pas, aux dîners d'apparat , de l'avoir , afin de lui faire remplir les bouts-rimés.

— Épigramme ! s'écria Prudhommeaux jeune, en lançant un regard satirique à l'assemblée. Aussitôt un sourire général se posa sur les lèvres de chacun, et quelques vieillards firent claquer la langue comme s'ils allaient goûter un petit vin agréable. On entendait même certains rires étouffés, amionce certaine d'un plaisir goûté par avance, comme ces paysans qui, allant au spectacle pour la première fois, trouvent une immense jouissance à contempler la toile.

Épigi-amme I répéta Prudhommeaux jeune, et il

récita

Le long d'une garenne un médecin chassait. — Hé! hél dit un plaisant qui près de là passait : Pourquoi prendre un fusil durant vos promenades , En est-il donc besoin pour tuer vos malades?

A ces vers, dits du bout des lèvres, racadémie ne put contenir sa gaieté; le président agitait sa sonnette avec enthousiasme ; les rires et les applaudissements se combinèrent, et Prudhommeaux jeune, avec un profond sérieux, recueillit un hommage public qui lui semblait dû.

— C'est bien fâcheux que le docteur Prevot ne soit pas ici, disait-on.

— Comme c'est lui !

— Est-il bien dépeint en quatre mots 1

— Je ne conseille pas à Prudhommeaux jeune de se faire soigner par le docteur Prevot.

— Yoilà le modèle de la fine plaisanterie, disait M. Vote.

— Oserais-je prier M. Prudhommeaux jeune, dit madame Breteau, de vouloir bien redire sa charmante épigramme ?

Le poëte remonta à la tribune sans se faire prier, et répéta son quatrain aux applaudissements unanimes. Le maréchal des logis Chamberlin lui succéda.

— Messieurs, dit-il, j'ai un grand travail...

— Permettez, monsieur Chamberlin, dit M. Vote, ce n'est pas encore votre tour.

— Et quand donc? demanda brusquement celui-ci.

— Mon cher confrère, dit le président, madame Prudence Breteau n'a pas encore parlé, et vous comprenez que les dames avant tout.

— Bah! dit Chamberlin, de la poasie, toujours de la poasie; j'en ai assez moi, et vous, monsieur Cretou?

L'avoué , qui débutait dans une société savante, salua Sun iulei locuteur en souriant de faron à laisser croire qu'il

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partageait les récriminations de l'ancien sous-officier de hussards.

— Messieurs, s'écria M. Vote, madame Prudence Breteau, née PichcrN , veut bien consentir à nous lire une de ses nouvelles et fraîches productions.

— Mes chers confrères , dit la muse , je vous demande un peu d'indulgence pour des vers que vous avez bien voulu trouver passables quelquefois. La pièce est intitulée : Nésilda, la pauvre mère.

Et après s'être recueillie, elle dit d'une voix pleine de sanglots ;

Dans son bercelet l'enfant dort.

Elle a des yeux bleus, l'enfant blonde. Nésilda veille et l'enfant dort :

Beau lis sur qui Torage gronde.

Soudain il rouvre sa paupière;

Sa boucbe a des sourires d'or.

Elle s'ouvre en criant : «Ma mèrel...»

Pauvre mère!... L'enfant est mort!'.!...

■ — Quelle àme ! quel cœur ! s'écria le président.

— Ce n'est pas gai comme votre petite machine, dit Chamberhn à Prudhommeaux jeune, qu'il trouva moyen de froisser par cette parole.

Quelques membres teignaient de verser des larmes, tandis que madame Breteau, étendue sur le fauteuil, paraissait brisée par la douleur poétique.

— Remarquez, messieurs, dit le président, l'heureux choix du nom de Nésilda, qui indique déjà un ton général '■ de douleur. Ce vers surtout m'a frappé :

Beau lis sur qui l'orage gronde...

; D'autant plus que notre grande artiste, madame Breteau, y mettait un sentiment de bienveillance troublée, et qu'elle

allait en renchérissant sui' le mot (]ronde. M. de Lamartine serait jaloux de

Sa bouche a des sourires d'or!,..

Enfin, je fais des compliments personnels à notre chère académicienne sm* ronction et la foi qu'elle a mises dans ce petit chef-d'œuTre.

Le capitaine Chamberlin s'était précipité à la tribune.

— Messieurs, dit-il, l'heure se passe et j'ai un graiid travail sur l'amélioration de la race chevaline.

— La commission, dit le président, en a-t-elle eu cbhnaissance? Lui avez- vous soumis votre manuscrit?

Chamberlin répondit que non.

— 11 est impossible, dit le président, que noiis écoutions votre rapport aujourd'hui.

— Gomment 1 s'écria d'un ton menaçant le maréchal des logis.

— Le règlement ! lisez le règlement ! s'écrièrent deux académiciens.

M. Vote lut l'article 307, par lequel tout travail d'un membre, soit adjoint, soit correspondant, devait être étudié par une commission de quatre membres, renouvelée tous les mois, qui, dans une analyse rapide, déclarait si le travail présenté n'était pas contraire aux mœurs ou s'il était empreint d'une couleur politique.

— Sacrebleu ! dit Chamberlin, j'attaque le ministère.

— Mais vous voulez donc faire fermer notre académie ! dit M. Vote.

— X'est-ce pas indigne, s'écria Chamberlin, de voir la cavalerie faire sa reinonte avec des mecklenbourgeois ?

— Qu'importe ? dit le président.

— Qu'importe ! reprit Chamberlin hors de lui... Déclamateur, vieil Oreste !

— Je vous en prie, dit madame Breteau en se penchant vers M. Vôte> faites Une infraction à nos règlements en faveur de M. Chamberlin, il est si violent !...

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— Afes c'hers confrères, dit le pre'sident, en présence de la situation, je vous prie de voter par assis et levé si nous pouvons entendre la lecture du travail de M. Chamberlin. Que ceux qui sont d'un avis contraire se lèvent.

L " ex - maréchal des logis promena un regard si foudroyant sur chacun des membres qu'ils restèrent tous cloués sur leurs bancs.

— J'ai une simple observation à faire, monsieur le président, dit Prudhommeaux jeune qui se leva.

— Quoi ? s'écria ChamberUn en allant à lui.

— Oh ! monsiem' Chamberlin, dit Prudhommeaux en retombant terrifié sur sa chaise , c'était dans votre intérêt.

— A la bonne heure, dit le maréchal des logis. Je commence. Messieurs, c'est quand les nations sont plongées lans la paix la plus profonde qu'il faut songer au fléau le la guerre. La France en partie lûier...

- Nous ne pouvons laisser l'orateur cotitinuer sur ce on, dit M. Vote ; il sait bien que la politique, cette )omme de discorde, est exclue de notre sein.

— Eh ! nom dun chien, laissez-moi finir ma phrase, it ChamberUn. Ainsi que j'avais l'honneur de vous le ire, nous jouissons d'une paix profonde, nos armées sont ans l'inaction ; seulement en Afrique...

- Monsieur Chamberhn ! monsiem' ChamberUn ! s'écria 3 président.

— C'est im peu fort, dit timidement Prudhommeaux iune.

- Voulez-vous me laisser dire, oui ou non ? dit Chamerlin... J'abandonne l'Afrique,.. Il y a deux mois, envoyai un mémoire à la Société des haras ; mais ces lessiem's n'ont jamais mis le pied dans une écurie, ils oriiieiit dans leurs fauteuils et méconnaissent les idées jpérieures...

— Monsieur Chamberlin, nous ne pouvons laisser engaer la discussion sur ce terrain...

— Cependant^ dit Tex-maréchal des logis, la Société des haras n'est pas de la politique...

— Pardonnez, monsieur Chamberlin ; si nous critiquons nos confrères, si nous attaquons la Société des haras, à quelles terribles représailles ne serons-nous pas exposés?

L'ex-maréchal des logis poussa alors tous les jurements qu'il avait recueillis dans diverses casernes, et interpella rassemblée d'une façon si provoquante que madame Prudence Breteau tomba dans des attaques de nerfs. Heureusement, les bougies touchaient à leur tin, et le président, pour conjurer Torage, leva la séance.

Une viïiite à TObservatoire.

La solennité avait été annoncée par tous les journaux de Paris et de la province ; ce fut une véritable fête pour la petite ville de la Ferté-Milon, qui, jusqu'alors, n'avait pas tenu à gi-and honnem- d'avoir donné naissance ù Hacine. Il fallait un tel mouvement à Julien pour lui faire oubher les événements par lesquels il venait de passer.

La séance d'ouvertm'e fut d'une grande curiosité : le vieux pair de France, homme sourd et goutteux, fit un long discours dont le but était de prouver aux académiciens, ses collègues, qu'il serait bon d'emprunter au grand siècle ses traditions, et que la meillem^e manière d'honorer Racine était que les membres du bureau devaient porter dans les séances pubhques de grandes perruques à la Louis XIV. Cette motion ne fut adoptée qu'après une longue discussion.

Le grammairien à qui revenait l'idée de l'académie Racinienne récita Britannicus tout entier, en exposant les principes de sa méthode, qui consistait à faire suivre chaque mot d'une note dans laquelle l'admirateur de Racine était engagé à prononcer le mot soit avec force, soit avec

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onction, soit avec un accent guttural, soit du bout de la langue, soit en soupirant, soit en aspirant.

Un tableau allégorique montrait le châtiment qui attendait les adversaires du poëte : c'étaient des jeunes gens à la grande barbe et eu gilets blancs à la Robespierre, lançant des pierres contre la statue de Racine, et blessés euxmêmes par les pierres, qui, loin d'attaquer la statue du poëte, revenaient sur ses ennemis.

Un membre de la section de peinture fournit ce tableau, qu'on voit encore à la mairie de la Ferté-Milon ; la séance ne dura pas moins de dix heures, attendu qu'il fut permis à quelques savants de lire des travaux qui n'avaient pas de rapport avec l'hommage rendu à Racine, mais qui témoignaient du culte de la province pourries arts et les lettres.

Après avoir exphqué son parapluie, en avoir signalé les propriétés, M. Bonneau fut invité, par le pair de France qui présidait rassemblée, à vouloir' bien l'ouvrir en public, et un tonnerre d'applaudissements témoigna à l'archéologue la part que chacun prenait à son système d'étude des monuments.

M. Creton du Coche lut ensuite ses observations sur la température, et il fit part à l'assemblée des résultats que la Société météorologique se proposait pour agrandii- la durée de la vie.

Un orateur succéda et plaignit vivement Racine d'avoir vécu à une époque où cette science n'était point encore découverte, car quelques années de plus auraient pu favoriser le grand siècle d'une tragédie de plus.

La séance fut terminée par la lecture d'un mémoire de M. Chamberlin sur une maladie commune aux chevaux, le farcin, sujet qui semble peu racinien ; mais il avait été décidé que tout savant de la province ayant donné le jomà Racine aurait le droit de lire mie production de n'importe quelle nature.

11 y eut le soir gi-and bal à la mairie, et le sous-préfet

délivra à tous les membres de l'académie une médaille de Racine, que chacun tint à honneur d'accrocher à sa boutonnière. La fête dura deux jours ; après quoi M. Creton du Coche, jaloux de recueiUir d'autres hommages, pria Julien de vouloir bien raccompagner à Paris, où il se rendait au siège ds la Société météorologique.

Julien brûlait d'envie de reprendre la diligence et de retourner à Molinchart, quand même il n'y eût pas rencontré Louise ; mais il était tenu par sa parole, et n'osait reparaître devant son cousin, qui lui avait donné de sages conseils ; d'ailleurs^ il comprenait qu'il était plus prudent d'attendre le dép'art de la Carolina.

Apres avoir lutté, la raison l'emporta, et il accepta la proposition de l'avoué. Mais, avant de pai'tir, il écrivit à madame Chappe un mot par lequel il lui demandait une réponse à Paris.

« Je ne vis plus loin de Louise, lui disait-il; au moins, dans la ville, je respire l'air qu'elle respire, et il me semble qu'il y a entre nous quelque rapport mystérieux, quoique je ne la voie pas. Allez-y, je vous en prie, parlez -iui de moi, toujours de moi. Quelle cruauté elle a montrée quand je suis pai"ti avec son mari ! Elle a feint une indisposition pour ne pas me recevoir. Aussi, j'ai passé une nuit terrible dans la diligence, pendant que mes deux compagnons ronflaient en rêvant à leurs discours. Quelcahiie donne la science et même cette apparence de science dont sont frottés ces deux êtres! Ils n'abandonneraient pas une heure de leur aixhéolùgie pour un peu d'amour, et moi, je donnenerais tous les monuments du moyen âge et de la Pienaissance pour que Louise voulût bien m' aimer un peu.

» Je pars pour Paris; mais je n'y serai pas deux jom"S, que je maudii'ai chaque mmute qui s'écoule sans me rapprocher de Louise. Voyez-la tout de suite, n'est-ce pas, madame? Écrivez-moi plus vite encore comment vous l'avez trouvée, son air, sa figure, la façon dont elle vous aura reçue, l'effet que produii-a mon nom ! Ah I si vous ne

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me l'aN iez pas tant recommandé, comme je profiterais de l'absence de son mari pom- lui e'ciire ! Une lettre est si peu compromettante... Je n'y tiens plus, je lui écris, et quoique je vous désobéisse, je vous obéis encore. Vous trouverez cette lettre dans la vôtre; si vous jugez imprudent de la lui remettre, jetez-la à la petite poste; si vous croyez sa venue par la petite poste également imprudente, déchirez-la. Mais songez que j'attends votre réponse poste pom* poste; d'ici là, je ne vais plus comprendre 2d. Creton du Coche ; il est maître de ma personne, il peut me faire faire ce qu'il veut, aller oii je ne veux pas; mais il ne saura tirer de moi un seul mot raisonnable, car je n'ai qu'ime pensée, et je l'ai laissée sur la montagne.

)) Julien de Vorges. »

En arrivant à Paris, M. Creton du Coche décida, quoiqu'il fit encore presque nuit, qu'il serait bon d'aller immédiatement au siège de la Société météorologique, où demeurait le célèbre Larochelle. Julien essaya inutilement de lui démontrer qu'il était peu convenable d'allei' chez les gens à six heiu-es du matin, M. Creton du Coche prit un fiacre, emmena le comte et se fit conduire rue de la Huchette.

La maison où le commis voyageur avait donné son adresse était une de ces maisons borgnes de Paris pour lesqueUes le propriétahe n'a pas même fait les frais d'un portier. Une petite allée noire et mal éclairée se prolongeait jusqu'à ce qu'un obstacle avertît les visiteurs qu'ils se trouvaient en présence d'un escalier. Le rez-de-chaussée était occupé par un cordonnier strasbourgeois qui était parvenu à prononcer en français les mots relatifs à son état, à son entretien, à sa nourriture, mais qui, ime fois sorti de ce petit dictionnaire, ne parlait qu'un baragouin capable de faire frissonner un. Allemand lui-même.

En entendant M. Creton du Coche lui demander le siège ëe la Société météorologique, le savetier le regarda avec

inquiétude; jamais il ne put comprendre le renseignement que Tavoué désirait de lui, et il envoya M. Creton du Coche au premier étage, où demeurait une blanchisseuse de i\u, qui, employant beaucoup d'ouvrières curieuses, devait nécessairement, suivant les idées du savetier, connaître la personne qu'il importait à M. Creton du Coche de trouver; mais la blanchisseuse n'était pas encore levée, et l'avoué dut attendre dans un café voisin une heure plus convenable pour se présenter.

— Étes-vous bien certain de connaître l'adresse véritable? lui dit le comte. Cette maison me semble peu convenable pour recevoir une société savante.

— Au contraire, dit l'avoué ; ces messieurs ne font pas de vains sacrifices au luxe, et je ne les en honore que davantage d'avoir fondé ici le siège de la Société. N'est-ce pas ici d'ailleurs le quartier savant? Je brûle de les voir en séance et d'entendre cette série de rapports partis de tous les points de la France, et qui vont révolutionner la climatérique...

Là-dessus, M. Creton du Coche se livTa à ses considérations sans fin que Julien n'écoutait pas, son esprit étant préoccupé ailleurs.

— Si vous retourniez dans cette maison, lui dit le comte, pendant ce temps je ferais préparer le déjeuner.

— Vous avez raison, dit l'avoué, et si vous le permettez, j'invite à déjeuner avec nous M. Larochelle. Vous verrez (juel homme instruit, et comme il raisonne bien; je n'ai pas eu besoin de rentendre un quart d'heure, qu'il m'avait développé clairement son système, et que je connaissais la science à fond. Et ne croyez pas qu'il ait la mine renfrognée des vieux savants ; au contraire, M. Larochelle est jeune encore et nullement pédant.

— Amenez donc M. Larochelle, dit le comte.

Après une demi-heure de recherches dans la maison sans portier, l'avoué, arrivé au cinquième étage, poussa un cri de joie en lisant le nom de Lai'ochelle écrit à la

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craie sur une méchante petite porte. 11 frappa discrètement^ et une voix de femme lui répondit :

— Entrez.

Quoiqu'un peu surpris de ce qu'une société savante fût logée si haut^ M. Crcton tourna la clef et se trouva en présence d'une ouvrière, dans mie pauvre chambre mansardée, dont le principal ameublement était représenté par du linge pendu sur des ficelles.

— Pardon, mademoiselle, je me trompe, dit l'avoué en se retirant.

— Que demandez-vous, monsieur?

— J'aurais désiré parler à M. Larochelle. Je venais ici croyant m'adresser au siège de la Société météorologique. • — Monsieiu", dit Touvrière, la Société ne tient plus dans la maison.

— Ah! s'écria M. Creton sous le coup d'une violente émotion.

— Quant à M. Larochelle, si vous voulez lui laisser votre adresse, il ira vous trouver.

L'avoué laissa sa carte avec l'indication de l'hùtel où il était descendu, et revint trouver le comte, qui fut étonné de l'air soucieux de M. Creton du Coche.

Sans avoir de soupçons défavorables contre la Société météorologique, l'avoué ne pouvait comprendre comment Larochelle lui avait donné une adresse rue de la Huchette, quand il n'y demeurait pas. Ayant raconté à Julien la singulière façon dont il avait été reçu :

— 11 y a un moyen, dit le comte, de connaître la vérité. Garçon, apportez-moi YAbnanach des 25,000 adresses... Vous y trouverez, dit Julien, toutes les sociétés savantes de Paris.

M. Creton du Coche saisit avec empressement l'almanach et le feuilleta près d'une heure dans tous les sens.

— 11 n'y a pas de trace, dit-il en soupu'ant, de Société météorologique.

— Eh bien! dit Julien, il faut aller à l'Observatoire;

VOUS demanderez à parler à un des secrétaires^ et s'il ne

connaît pas votre société, personne ne la connaît à Paris.

— Oh! mon cher Julien, comme vous vous intéressez à la science! je le vois maintenant...

La journée se passa tristement pour Julien, qui trouvait une médiocre satisfaction à accompagner M. Greton dans ses courses; mais le lendemain matin il reçut deux lettres dont l'écriture le fit tressaillir. L'une était de Jonquières, l'autre de madame Chappe. Jonquières ne demandait plus à son ami qu'un peu de courage; dans deux jours, la Carolina partait; le départ de JuUen avec l'avoué était assez connu dans la viUe poiu que le hruit en fût venu jusqLi'aux oreilles de récuyèro.

Certaine que Julien n'était plus à Molinchart ni aux en-, virons, elle s'était résignée à son sort et attendait même avec une certaine impatience que sa maladie lui permît de s'éloigner d'une ville qui lui rappelait des souvenirs douloureux.

Quoique le comte fût touché de la malheui-euse passion de la Carolina, il lui sembla que cette lettre lui enlevait un gi'and poids; Téouyère partie, il pouvait reparaître sans danger à Molinchart; il reverrait Louise, et ravenir se présentait sous des couleurs gaies. Madame Chappe écrivait à JuUen :

« Monsieur le comte^

)) Je réponds immédiatement à votre honorée lettre, et j'ai exécuté vos intentions. Notre Louise est toujours triste et dévorée par le mal inconnu que vous avez fait naître, et dont vous obtiendrez prochainement une cure miraculeuse. Elle me cache toujours ses secrets sentiments, et si je ne connaissais pas les jeunes femmes, je lui dirais : Confiez-vous à moi, dites-moi vos tourments, ils seront à moitié diminués quand je les partagerai; mais notre jolie Louise n'est pas une femme comme les autres. Elle mour-

DE MOLINCHART S47

rait plutôt que do, dive son secret. Je comprends, monsieur le comte, la passion qu'elle vous a inspirée.

» G'e.4 un ange de patience et de résignation ; elle est jalouse de Tamoiu- qu'elle vous inspire, et elle craindrait de ré venter en le mettant au jour; et il vaut mieux qu'elle se taise : si elle se confiait à moi, elle pourrait se confier à d'autres; vous ne savez pas combien elle a d'ennemis acharnés, à commencer par la sœur de son tyran. 11 faut montrer une extrême prudence, sans quoi tout est perdu.

)) On parle beaucoup de vous dans la ville : on raconte vos amours avec cette étrangère que je ne connais pas ; on va même jusqu'à dire qu'elle a voulu se tuer pour vous. J'ai été contente de ces bruits que vous avez eu l'adresse de répandre, et je vous trouve d'une sagesse de Mentor dans cette circonstance. 11 y aura après-demain ime soirée magnifique à laquelle je suis engagée ; j'ai l'espérance d'y rencontrer notre Louise, car je l'ai tort engagée à y aller. Mais je suis bien embarrassée, on ne trouve rien dans ce maudit pays ; il me fallait aîisolument un châle cachemire carré, et les magasins de la ville n'ont que de petits méchants châles cjui ne me conviennent pas.

» Seriez-vous assez bon, monsieur le comte, vous qui avez tant de goût, pour passer à Malvina, le grand magasin de nouveautés de la rue Saint-Denis, près du boule • vard, et d'y choisir un chàle tel qu'il vous plaira; je laisse le choix du dessin à votre tact si fin. Cependant, je préférerais de grandes palmes de couleur sur un fond jaune. En le mettant à la diligence ce soir, je le recevrai demain, et je pourrai faire figure à cette soirée où je verrai notre beUe Louise, bien certainement, autour de laquelle tous les galants du pays vont papillonner; mais ils am'ont beau faire et beau dire, elle a fixé dans le cœur, avec une épingle qui la fait un peu souffrir, un jeune papillon qui s'appelle comme vous, monsieur le comte, et qui n'y laissera pénétrer personne.

» Dites que je suis bavarde, je vous entends ; mais quand

je voi? de? jeunes gens s'aimer de toutes leurs forces, et dont l'atîection est traversée par des êtres ridicules et méchants, je ne peux m'empêcher de m'intéresser à eux et d'essayer de lutter en lem' faveur. Les dames de la \ille vont être jalouses de mon chàle ; mais les hommes seraient bien autrement jaloux s'ils savaient quelle belle conquête vous avez faite. Est-ce que vous ne vous ennuyez pas de traîner après vous dans Paris ce boulet de mari ? Notre pauvre Louise Ta traîné encore plus longtemps que vous; mais maintenant vous allez être deux compagnons de chaîne, et le boulet sera moins lourd. Adieu, homme sage, jeime et prudent... Revenez bien vite, je vous attends avec impatience, et je suis sûre qu'o^ ne vous attend pas moins impatiemment.

» Votre toute dévouée servante,

» Femme Chappe. »

M. Creton du Coche ne trouva plus le Julien de la veille : les deux lettres avaient changé la physionomie du comte, qui, au déjeuner, se montra d'une humeur plus aimable.

— J'ai quelques courses, dit-il à l'avoué ; permettezmoi de vous laisser à vos affaires. Faites-les promptement, afin que nous puissions quitter Paris le plus tôt possible.

M. Creton du Coche, poursuivant sa grande affaire, se rendit à l'Observatoire, où il fut reçu par un secrétaire du bureau des longitudes.

— Pardon, monsieur, dit l'avoué, si je vous dérange, mais vous devez connaître M. Larochelle?

Comme le secrétaire ne répondait pas :

— Le célèbre Larochelle, reprit l'avoué ; il est de votre partie.

— Serait-ce, monsietir, un employé de l'Observatoire? -- Précisément, dit M. Creton du Coche ; il est peut-être

bien maintenant de l'Observatoire. Je venais lui apporter

DE MOLINCHART 549

mes observations météorologiques, dit Tavoué en présentant un énorme dossier,

— Ah ! monsieur s'occupe d'observations astronomiques ?

— Météorologiques, monsieur... Je les ai faites à Mo- Unchart depuis près d'un an... Vous n'êtes peut-être jamais venu à Molinchart?

— Non, monsieur, je ne connais pas Molinchart.

— Vous avez tort, monsieur. Molinchart est la ville la mieux située de la France pour les études en météorologie... une jolie ville d'ailleurs... on y jouit d'une vue admirable... sa situation est très-élevée; M. Bonneau se décide à en donner la hauteur précise au moyen de son parapluie.

— De son parapluie! s'écria le secrétaire de l'Observatoire. •

— Vous ne connaissez pas M. Bonneau l'archéologue ?

— Voilà la première fois, monsieur, que j'entends prononcer son nom.

M. Creton du Coche fit un imperceptible mouvement d'épaules qui signifiait : « Ces gens de Paris ne connaissent rien, ils ignorent jusqu'aux, noms de Bonneau et de Larochelle. » Alors l'avoué entreprit de donner une idée du parapluie au secrétaire de l'Observatoire, qui, à partir de ce mgment, jugea qu'il avait affaire à un de ces nombreux excentriques qu'on rencontre siu* tous les chemins de la science; cependant il fit demander, par simple politesse, si on connaissait M. Larochelle dans les bureaux. Le garçon de service revint apporter la nouvelle que le nom de M. Larochelle était tout à fait inconnu à l'Observatoire.

— Ah ! dit l'avoué, j'ai eu tort, monsieur, je l'avoue, de venir ici... Je me rappelle maintenant que M. Larochelle m'avait prévenu qu'il y avait une sorte de dissidence, de lutte entre la Société météorologique et l'Observatoire... C'était une Société rivale; et si vous me permettez de dire la vérité, j'ai été frappé, en arrivant, de la situa-

tion de 1 observatoire; vous êtes trop bas : c'est à Molin-

chart qu'il faudrait transporter rObscrvatoii'e.

Ainsi que beaucoup d'iiabitants de petites provinces, l'avoué rapportait tout à sa ville ; il n'y avait qu'un Molinchart au monde; même en admettant que Paris jouît de quelques avantages, Molinchart avait des qualités particulières qu'il était impossible de trouver ailleurs. Le secrétaire écouta d'abord avec assez de patience la description de Molinchart et de ses environs; mais quand l'avoué en fut arrivé à l'explication de la Société méiéorologique, il tomba de son haut en apprenant qu'il avait été pris dans les filets d'une sorte d'aventurier.

— En dehors des corps académiques reconnus par l'État, lui dit le secrétaire, il existe nombre de petites sociétés savantes qui se réunissent le plus souvent par gloriole, mais dont les travaux n'ont aucun poids auprès des savants.

M. Creton du Coche avait la honte peinte sur les traits, et il murmurait : « Ah ! le scélérat que ce Larcchelle ! » quand un jeune homme entra, tenant à la main un papier qu'il apportait à signer au secrétaire. Il ne put s'empêcher de sourire en entendant les exclamations de dépit et de colère qui agitaient l'avoué.

— Bernard, je vous laisse avec monsiem*, dit le secrétaire, qui s'était levé plusiem's ibis pour congédier M. Creton du Coche, et qui ne savait comment s'en débarrasser.

Bernai'd resta sans que l'avoué s'aperçût que son premier interlocuteur était parti. Sans faire le moindre mouvement, l'employé étudia à loisir les sourdes imprécations de M. Creton du Coche, qui, en mie heure, était tombé du fauteuil académique de la société Racinienne, et qui craignait sm'tout d'être livré aux risées des Molinchartois quand ils apprendraient ses malheurs scientifiques.

Bernard était un tout jeune vaudevilliste qui vivait d'un médiocre emploi à l'Observatoire. Il avait obtenu cette place plutôt comme une sinécure que pour le travail qu'on

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attendait de lui ; à cette époque, il faisait plus de vaudevilles poiu" le théâtre du Luxembourg que d'expéditions. D'ailleurs, il était très-spirituel, divertissait les bureaux de ses saillies, jouissait d'une faveur marquée à l'Odéon, aux théâtres du Panthéon, de Bobino, et régalait ses confrères les employés de billets de spectacle.

— Que vous a donc fait ce Larochelle, monsieur? demanda-t-il à M. Creton du Coche.

En entendant une voix étrangère, l'avoué leva la tête, parut surpris ; mais Bernard lui expliqua que son chef de buieau avait été mandé à l'instant, et qu'il avait été forcé de le remplacer. M. Creton du Coche raconta une fois de plus ses malheurs, comme il arrive aux personnes accablées de douleur, qui s'en déchargent à tout venant. Bernard consola l'avoué autant qu'il le put ; il connaissait Malinchart, il connaissait M. Bonneau, il connaissait Laruchelle. L'avoué faillit sauter à son cou ; enfin il trouvait un homme qui reconnaissait avec lui que Molinchart était ' ime des plus remarquables villes du royaume.

— Eh bien, monsieur Bernard, dit lavoué, je vous en prie, donnez-moi des nouvelles de Larochelle.

— 11 est mort, dit Bernard.

— Mort! s'écria 3ï. Creton du Coche.

— Hélas! oui; le pauvre garçon, il n'est que trop vrai, était monté siu' une falaise dans les environs du Havre, lorsqu'une trombe subite l'a enlevé, lui et un monsieur qu'il initiait à la science.

— C'est une belle mort, dit l'avoué ; et moi qui insultais ses mânes, il n'y a pas cinq minutes; mais votre chef de bureau m.e faisait entendre que j'étais victime d'un intrigant...

Bernard se pencha à l'oreille de l'avoué.

— Ici, dit-il, on est jaloux de tout innovateur... N'en " parlez pas, vous me feriez destituer.

— Ne craignez rien, dit M. Creton du Coche. Cependant, je ne comprends pas que, rue de la Huchette, on m'a

fait déposer ma carte poui'la lui remettre... Une blanchisseuse m'a parlé...

— C'était son amante, monsieur Creton... On lui a caché la mort du malheureux Larochelle.

— Je vous remercie, monsieur; vous m'expliquez bien des choses.

En effet, Bernard n'était jamais embarrassé d'expliquer ce qu'il ne savait pas. Molinchart, M. Bonneau et Larochelle lui étaient tout à fait inconnus ; mais il avait pour habitude de susciter d'innocentes farces dont il se récréait à lui seul. Une mauvaise journée pour Bernard était celle qui se passait sans l'avoû' mis à même de rire aux dépens d'autrui.

— Je vais faire un rapport et une notice nécrologique pour la société Racinienne.

— Je vous donnerai des notes, monsieur Creton, dit Bernard.

Comme l'avoué prenait son chapeau :

— Vous seriez peut-être curieux, lui dit le vaudeviUiste, de visiter l'Observatoire?

— Je n'osais vous le demander, dit l'avoué ; vous com • prenez, une académie rivale pourrait s'en formaUser... Je respecte les convenances... Cependant, je serais curieux de voir leurs instruments là-haut.

— Eh bien, M. Creton, suivez-moi.

Bernard descendit un étage, accompagné de l'avoué, qui manifesta son étonnement de ne pas monter sur la coupole qu'il avait aperçue du jardin du Luxembourg.

— Vous êtes un honnête homme, lui dit le vaudevilliste, un savant consciencieux comme il ne s'en trouve malheureusement pas à Paris... Vous croyez tout bonnement que ces messieurs de l'Observatoire montent là-haut pour observer les astres... Penh! ils sont tous vieux et ont les jambes cassées. .. Jamais ils ne mettent le pied dans la salle d'observations... C'est le concierge de l'hôtel qui passe les nuits; il a six cents francs, le logement, et il fait tout.

DE MOLTNCHART 253

M. Cretoii du Coche était indigné et déblatérait contre rAcadéinie.

— Ce pauvre Larochelle avait raison de s'insurger contre l'Observatoire, s*écriait-il... Mais il me semble que nous descendons à la cave, monsiem* Bernard?

— Précisément. Je ne vous dirai pas que ces messieurs observent les astres à la cave, quoiqu'ils en soient capables; mais les nuits qu'ils devraient être occupés à veiller, ils les passent dans lem* lit... C'est le concierge qui supporte toute la fatigue... Il y a bien des inspecteurs du gouvernement; mais le concierge a une lunette excellente qui permet de voir jusqu'au commencement de la rue d'Enfer. Sitôt qu'il aperçoit la voitm-e d'un inspecteur, il tire une sonnette qui communique à la chambre à coucher de ces messieurs, qui se lèvent aussitôt. L'inspecteur arrive, leur trouve les yeux battus, et leur fait encore des comphments de se fatiguer pour la science... Et je ne parle pas des gratifications, qui passent devant le nez du véritable travailleur, le concierge.

— C'est alfreux! s'écria l'avoué.

— Toutes les administrations sont menées de la sorte, continua Bernard ; les alTaires sont conduites ainsi par les concierges, les garçons de bureaux. C'est ce qui explique comment l'administration marche si mal en France. Ensuite, étonnez- vous que l'Observatoire annonce pour telle date des comètes qui n'arrivent pas, et qu'il n'annonce pas celles qui arrivent. Notre concierge n'a l'œil que sur la rue d'Enfer, dans la crainte de voir arriver des inspectem's à l'improviste, et pendant ce temps il se passe dans les nuages des symptômes très-signiûcatifs dont il ne peut tenir compte.

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria M. Creton du Coche, je tombe de mon haut.

— Touchez cela, dit Bernard en prenant la main de l'avoué, qui frôla un objet froid et qui lui parut être un tuyau de pompe j c'est un des mille instruments de préci-

sion que la science modonîe enfante, et que l'Observatoire cache immédiatement dans la cave, afin de ne pas se donderla peine de l'étudier et d'en faire Fobjet d'un mémoire.

— C'e^tun assassinat l'dil ravoué.

— Us ne peuvent pas enterrer l'inventeur, ils enterrent Tinvenlion, dit Bernard... Prenez garde à ce puits, m .nsieur Creton, jjien qu'il soit sec; je suis persuadé qu'il y a au fond plus de quatre cents instruments nouveaux qui am'aient fait la gloire du siècle... ^laintenant, prenons garde qu'on ne nous voie remonter de la cave; on me soupçonnerait de vous avoir montré les objets.

— Mon voyage ne sera pas perdu, dit M. Creton du Coche ; mais je retournerai à Molinchart la mort dans lame... 11 n'y a donc d'honnêteté qu'en province?

— Et de science également, monsiem' Creton.

— Que vais-je faire maintenant sans ce pauvre M. Larochelle?

— Continuez vos travaux, faites-en part à la société Raciniennc; le bruit ne peut manquer d'en venir aux oreilles de nos savants; et un jour, monsieur Creton, la renommée saura bien triompher de llnertie des corps académiques.

— Vous êtes honnête, monsieur Bernard, dit l'avoué en lui serrant les mains; mais le portier qui observe les astres, cette cave où on enterre les insîruuients... J'avoue que je m'en retourne bien désillusionné.

La maison des dames Jérnsaleni.

Un matin, Louise, qui était à sa toilette, fut avertie que' Il servante de madame Chappe désirait lui parler.

— Madame Chappe, dit cette fille, vous présente ses hommages, madame, et vous fait prier de passer chez elle pour rendre visite à mademoiselle Élisa de Vorges, qui est un peu indisposée.

DE MOLINGHART 25»

— Je serai à la pension entre midi et une heure, dit la femme de l'avoué. Si je n'attendais pas mon mari pour déjeuner, je partirais immédiatement ; mais il va sans doute rentrer, ou plutôt, continua Louise, veuillez rester ici quelques minutes, et s'il revient, je vous accompagne aussitôt.

D'après le rapport de la bonne, Élisa n'était pas gravement m.alade; mais depuis quelque temps elle était triste, elle ne mangeait presque pas, ne jouait plus avec ses compagnes' et avant de prévenir la 'comtesse de Vorges, qui pouvait s'affecter trop vivement de cette nouvelle, madame Chappc avait jugé plus prudent d'en avertir une amie; elle espérait que la vue de Louise pomrait améliorer l'état de la jeune fille.

Si madame Creton ne pouvait venir dans la matinée, la jnaitresse de pension se croyait obligée d'en écrire dans l'après-midi à la comtesse, et elle craignait qu'une maladie sérieuse ne fùl annoncée par cette mélancolie sans motifs.

— S'il le faut, dit Louise, je partirai aussitôt ; il est étonnant que mon mari ne rentre pas.

Cependant, comme il arrivait quelquefois à l'avoué de s'attarder dans la ville, Louise prit le parti de suivre la servante; elles longèrent les remparts, et en passant près de la cathédrale, Louise ne remarqua pas que mademoiselle Ursule Creton en sortait et les suivait des yeux.

La vieille fille commençait à marcher dillicilement, mais la curiosité lui rendit l'usage de ses jambes, et elle suivit de loin le chemin que prenait sa belle-sœur.

Louise et la bonne avaient une forte avance sur mademoiselle Creton, qui n'en remarqua pas moins que les deux femmes entraient chez madame Chappe.

En face de l'institution est la maison des dames Jérusalem, deux sœurs qui se sont retirées dans une partie écartée de Ja ville, après avoir amassé quelques rentes dans le coiiuiierce de la mercerie.

Les dames Jérusalem forment à Mohnchart le tribunal de l'opinion : quand une nouvelle se répand dans la ville, et

que quelqu'un fait un signe de doute, si on lui dit : « — Je le tiens de ces dames Jérusalem, » il est d'usage alors de s'incliner et de regarder la nouvelle aussi pure que de la bijouterie contrôlée à la Monnaie.

Mademoiselle Ursule Creton entretenait commerce d'amitié avec les dames Jérusalem, chez lesquelles il était du bon ton d'avoir entrée et de recueillir une fois par semaine la chronique scandaleuse de la ville.

Louise entra dans le pensionnat et fut conduite par la bonne dans un petit salon, avec la prière d'attendre cinq minutes qu'on pût prévenir Élisa et la maîtresse de pension. Ce salon tenait plutôt de la physionomie du boudoir, grâce à un demi-jour qui pénétrait difficilement d'épais rideaux de damas de laine.

Louise, ayant entendu des pas qui se dirigeaient du côté de la porte opposée à celle par laquelle elle était entrée, se leva pour recevoir plus vite dans ses bras la jeune fille (pi'elle venait visiter. Mais elle resta anéantie en voyant Julien devant elle.

— Vous ici, monsieur, dit la jeune femme stupéfaite; on me trompe donc ?

— Non, Louise, dit Julien, on ne veut pas vous tromper.

— Monsieur, laissez-moi, je veux sortir, dit Louise. Mais le comte tenait Louise contre lui et l'empêchait

d'aller à la porte.

— C'est bien mal, monsieur, dit-elle en faisant un bmsque cllbrt et en se rejetant à un coin de l'appartement vers la porte qu'elle essaya d'ouvrir.

La porte était fermée en dehors.

— Quelle infamie ! s'écria-t elle; et vous avez cru triompher de moi par des moyens semblables ?

— Écoutez, Louise, dit Juhen d'un ton sérieux, sans doute nous nous revoyons aujourd'hui pour la dernière fois; mais laissez-moi vous exphquer ma conduite depuis votre retom- de la campagne. Vous me comiaissez assez pour bavoir que je n'emploierai jamais la violence vis-à-vis d'une

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