XIV
Catilinaires de province.
Les tribunaux sont d'une grande ressource pour les provinciauXj qui trouvent dans les débats d'un procès le même intérêt que le peuple de Paris apporte à la représentation d'un mélodrame. Aussi, dans les villes qui ne comportent qu'une justice de paix, existe-t-il un pubbc fidèle et assidu à écouter les harangues du commissaire de police. Quand il fut décidé que le tribunal allait juger l'affaire du che- -vTCuil, le bruit s'en répandit dans Molinchart, et la foule ne manqua pas de se porter à l'audience. Le nom du comte de Vorges, la curiosité qui s'attachait à ses moindres actes, la publicité qu'il avait donnée à sa liaison avec la Carolina, attirèrent les dames de la ville.
Le célèbre maître Quantin plaidait pour l'épicier Jajeot, et on s'attendait à un morceau curieux d'éloquence de cet avocat, cité immédiatement après les sept merveilles du pays. Toutes les fois qu'un avocat de Paris était venu plaider à Molinchart en opposition à maître Quantin, l'avocat du clocher passait pour avoir triomphé de son adversaire. 11 arrivait quelquefois que maître Quantin était écrasé sous un déluge de finesse et d'épigi-ammes parisiennes, auxquelles il n'avait à opposer qu'un petit dénigrement bourgeois; mais ses concitoyens le voyaient toujours vainqueur, qu'il gagnât sa cause ou qu'il la perdit.
L'orateur Quantin gouvernait la ville; on citait ses mots, ses opinions, et quand il passait dans la ville, portant la tête haute, chacun se courbait à moitié, heureux de recevoir en échange un petit signe de tète. Le comte de Yorges avait eu la malheureuse idée, pour satisfaire aux désirs de M. Creton du Coche, de choisir pour avocat maître Grégoire : parmi six avocats de la ville, il était difficile de
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plus mal s'adresser. Maître Grégoire, par ses grosses plaisanteries et un usage immodéré des calembours, s'était peu à peu aliéné le cœur de la magistrature, et il fallait qu'une cause fût bien bonne pour qu'elle triomphât de la plaidoirie de son défensem*.
Julien et Jonquières traversèrent la foule rpii encombrait la cour du palais de justice, sans se douter que l'opinion publique leur était défavorable; ils ne connaissaient que M. Creton du Coclie, l'avocat Grégoire, quelques personnes qui fréquentaient la maison de l'avoué, et ils croyaient n'avoir à se défendre que d'une simple accusation de dégâts dans la boutique de l'épicier Jajeot; mais le tribunal a^ ait jugé l'affaiie plus importante, et grâce aux intrigues de l'avocat Quantin, qui, par son salon, disposait d'une grande influence en ville, la petite salle du tribimal civil avait été abandonnée pom' la gi'ande salle des assises. Le banc des jurés était rempli des dames les plus élégantes de la ville, qui firent des frais considérables de toilette pour cette solennité.
En entrant dans la salle et en se voyant lorgné comme un criminel audacieux, Julien se repentit d'avoir laissé aller l'affaire jusqu'au bout; l'aspect des magistrats lui parut de mauvais augiu-e.Trois juges, auxquels il n'eût pas pris garde s'il les avait rencontrés dans la rue, lui semblèrent terrifiants dans leiu's robes noires. Jonquières plaisantait sur la mine des juges et ne se laissait pas démonter par l'habit; le président avait donné Tordre aux huissiers de service de ne laisser entrer que dix personnes à la fois, et les curieux, qui s'étouffaient à la porte, montraient le vif intérêt que la ville prenait à ce procès.
L'avocat Quantin entra par la petite porte qui mène à la chambre des délibérations du jury dans les affaires de cours d'assises. Le bonnet en arrière, la bouche dédaigneuse, les larges manches flottant au vent, qui semblaient bouffies d'orgueil, d'immenses dossiers sous le bras, un certain remuement qu'il donnait à son corps, produisirent
sul- rassemblée Teffet accoutumé, ce que le peuple appelle le flafïa. 11 traversa le public la tête haute, avec Vair d'un triomphateur, envoya des sourires aux dames qu'il connaissait, et montra aussitôt la familiarité qir'il entretenait avec les juges en montant les degrés du tribunal et en allant causer avec le président.
De temps en temps il jetait un coup d'œil moqueur dans la salle, et riait sans doute de certaines observations piquantes qu'il communiquait aux juges. Ou bien il envoyait de petits saints amicaux à des dames qui le payaient en doTLX sourires. Ou bien encore il se mettait le poing sur la hanche et se livrait à un balancement de la jambe gauche^, qui montrait le peu de cas qu'il faisait du public.
— Comment appelez-vous cet avocat? demanda Julien à M'. Creton.
— C'est maître Quantin, notre adversaire.
— Je crois qu'il me regarde un peu trop, dit le comte. En effet, depuis cinq minutes, maître Quantin clignait
des yeux et cherchait dans la foule ses adversaires. Quoiqu'il connût parfaitement de vue le comte, maître Quantui affectait de ne jamais l'avoir rencontré, et, se l'étant fait désigner par le président du tribmial, il le regardait avec une insistance provoquante, qui est mi des moyens généralement, employés parmi les avocats.
L'épicier Jajcjî, assis sur le banc des témoins, était transformé au moral autant qu'au physique. 11 avait fait une toilette pauiiculière pour sou procès, et la confiance qu'il avait dar.o ia parole de maître Quantin faisait qu'il relevait la tète, suivant chaque mouvement de son avocat et brûlant d'impatience d'entendre l'huissier donner le signal de l'ouverture de l'audience. M. Janotet, le juge suppléant, n'avait eu garde d'emmener son fils Toto; mais il se trouvait dans une terrible situation qui l'empêchait d'oser regarder quelqu'un de l'assemblée.
M. Janotet, victime à diverses reprises des goguenardises de l'avocat Quantin, avait fini par lui témoigner une vive
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culiniiatioii qui tenait beaucoup de la crainte, et il ne savait quelle contenance tenir vis-à-vis de Julien^ avec lequel il avait diné chez M. Creton du Coche. 11 baissait la tète afin de n'être pas obligé de saluer M. Creton, car en province les relations sont si peu étendues, qu'elles s'enchainent facilement.
Or, le juge suppléant avait eu vent des machinations qui se tramaient contre Juhen, et, comme M. Creton du Coche était lié avec le comte, il entrait pour ainsi dire dans le nombre des partisans et par contre des adversaires de maitre Quantin. Tous ceux qui au tribunal paraissaient s'intéresser en faveur de Julien devenaient les ennemis de l'avocat Quantin, et pouvaient s'attirer son ressentiment, car il était connu comme une langue qui ne pardonnait jamais.
La foule commençait à s'impatienter d'autant plus légitimement que le tribunal était rassemblé depuis longtemps, que les avocats étaient présents ainsi que les demandem-s; mais, après avoir causé avec l'avocat Quantin, le président et les juges s'étaient retirés dans une petite pièce voisine qui lem- sert à s'habiller.
— Le tribunal! messieurs! chapeaubas! s'écria l'huissier. Alors apparurent lentement le président et les juges,
chacun d'eux avec mie physionomie particulièrement grave que les magistrats imaginent plus convenable à Texpression de la loi.
Quand le silence fut rétabli :
— Maitre Quantin, dit le président, vous avez la parole. Le célèbre avocat se leva, salua le tribmial et commença
sur un ton qui surprit le public. Maitre Quantin semblait réciter une églogue : il voyait lui jeune chevreuil dans les bois, se jouant près d'une fontaine cristalline auprès de sa mère ; tout dun coup on entendait au loin les sons du cor. Le chevreuil dressait la tète, et sa mère inquiète le regardait avec des yeux attendris ; puis, les aboiements des chiens résonnaient dans la forêt, et à cet accent cruel le chevreuil frissonnait.
— Nous n'avions pas de chiens, s'écria l'avocat Grégoire.
— Monsieur le président, reprit maître Quantin, si maître Grégoire m'interrompt au début de ma plaidoirie pomme contredije inutilement, je n'ai plus qu'à me retirer.
Il y eut dans la foule des mouvements en faveur de maître Quautin qui dictèrent au président une admonestation sévère au malencontreux contradicteur.
— Maître Grégoire, vous avez un système déplorable de défense que vous n'employez pas aujourd'hui pour la première fuis; je vous engage à respecter le discours de votre honorable confrère et à l'imiter quand il écoute plaider un adversaire ; autrement le tribunal, qui veut bien pour cette fois n'employer que la réprimande, se verrait obligé d'user de moyens plus rigoureux.
— C'est pourtant Quantin qui m'a appris à interrompre, disait l'avocat Grégoire à Jonquières qui était derrière lui ; mais à lui tout est permis.
Remis du trouble que lui avait causé en apparence l'interruption de son adversaire, maître Quantin reprit sa description champêtre de la forêt, les ébats des deux chevreuils et l'angoisse que leur causait l'approche d'un ennemi dangereux. Tout ce début à la manière de Théocrite fut vivement goûté par le public, étonné d'mi faux semblant de poésie champêtre qui sortait d'un crâne couvert d'un bonnet noir. Les sons du cor se rapprochent, les aboiements des chiens deviennent plus distincts, le jeune chevreuil effarouché perd tout sentiment maternel au point de fuir seul. Ici, l'avocat Quantin fit jouer les cordes de son gosier afin de donner à ses paroles un son éraillé, mélancolique ; il poussa la comédie jusqu'à se passer un mouchoir sur les yeux en parlant du chagrin de la mère du chevreuil, qui fuyait haletante et s'arrêtant dans sa marche, malgré le danger, pom- voir si son fils la suivait»
En entendant cette narration, quelques dames versèrent des larmes, et l'avocat se rajusta, satisfait de son affaire. Puis, tout d'un coup, maître Quantin passe la main dans
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sa chevelure^ donne un toui' furieux à ses boucles paisibles, et s'écrie : « Des cavaliers s'avancent au galop de leurs chevaux, ils ont soif de butin ; ce sont des chasseurs, et, faut-il le dire, messieurs, ce sont déjeunes hommes.» En parlant ainsi, maitre Quantin se retournait vers le comte et Jonquières, et il semblait vouloir les désigner à la vengeance du pubhc. Julien, se voyant Tobjet des regards de toute ime salle, fit un effort sm- lui-même et releva la tête. 11 rencontra alors les yeux de maître Quantin qui ne le quittaient pas.
— Mais c'est insupportable, dit-il à l'avocat Grégoire.
— Laissez-le aller, dit celui-ci, pendant que maître Quantin faisait une tirade sur les jeunes honnnes qui ont des parents, des mères, des sœms , et qui chassent sans pitié les petits des animaux. 11 assaisonnait ces réflexions de citations sur la férocité, toujours en regardant fixement Julien.
— Pardon, monsieur le président, dit le comte en te levant.
— Vous n'avez pas la parole, monsiem-.
— L'avocat n'a pas le droit...
— Huissier, faites faire silence à monsiem^, car, s'il continuait, nous nous verrions avec peine obligé de le faire expulser de Taudience.
— Monsieur le président ! s'écria l'avocat Grégoire.
— Maître Grégoire , nous vous avertissons pour la dernière fois de ne pas troubler la majesté de l'audience.
Julien haussa les épaules.
— Jl est interdit aux personnes présentes dans la salle, dit le président , de faire le moindi*e signe ou geste d'adhésion ou de blâme.
L'avocat Quantin s'était laissé tomber sm- son banc comme brisé par l'émotion et plein de pitié pour la conduite scandaleuse de ses adversaù'es. 11 levait les bras au ciel, regardait les juges et semblait leur dire : « Pardonnez à ces malheureux! » Il se releva.
« 11 est difficile , dit-il, messiem^s, de reprendre le fil à Tendroit où il s'est cassé. Je veux bien croire que des personnes qui ne connaissent pas à fond les lois de la société, puisqu'elles semblent passer leur temps dans les bois, occupées à des exercices sanguinaires ; je veux bien ci'oire que ces personnes ne m'ont pas interrompu à dessein ; autrement, je me mettrais sous la protection du tribunal, qui ne m'a jamais fait défaut, et, fort de la bienveillance du magistrat éclairé qui préside à ces débats, j'espère que ma parole sera libre et que je puis parler sans craindre des menaces qui, quoique parties de l'œil, semblent s'attaquer aux paroles qui dorment encore dans ma poitrine, et qui sortiront, soyez-en convaincus, messieurs, malgré l'irritation qu'elles pourront causer. »
Aussitôt après cette belle phrase , l'avocat Quantin dépeignit les moissons ravagées, les champs nouvellement ensemencés piétines, les légumes, espoir des pauvres jardiniers, foulés sous les pieds des chevaux, les barrières renversées, la course éperdue du chevreuil à travers bois et prairies, et dans le lointain le bruit des chevaux, le son du cuivre et l'aboiement des molosses.
Depuis que l'avocat Grégoire avait nié que ses clients eussent des chiens, maitie Quantin les avait remplacés par d'affreux molosi^es. L'avocat suivait le chevreuil à la piste et traçait un plan fabuleux de son parcom-s; il lui faisait traverser des enclos, des vergers, de jeunes plantations dont il ne restait plus de vestiges après son passage. Selon lui, le dégât dans la campagne avait dû être d'une centaine de mille francs; de JuUen et de Jonquières, il faisait une avant-garde de Cosaques déprédateurs. Au pied de la montagne, maitre Quantin s'arrêta : il avait tellement couru avec le che^Teuil que la sueur lui en était venue au front.
u Qu'est-ce que ce clocher qiû s'élance dans les airs ? s'écria t-il quand il se fut remis de ses fatigues. C'est le clocher d'un chef-lieu, d'une ville iibre^ entendez- vous.
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messieurs^ d'une ville Hbre. Nous ne somiues plus au temps où la noblesse et le clergé taillaient à corvée et à merci les serfs de la province. Chaque citoyen aujourd'hui est inviolable, sa demeure est sacrée, sa femme et ses enfants sont sous la protection de l'État. Le chevreuil gravit la montagne; il a vu le clocher au loin, et il a flairé qu'il y avait là une ville libre, comme un asile. Mais les chasseurs ne respectent ni domiciles de citoyens, ni lem-s champs, ni la famille, ni la tranquillité domestique.
)) Allez leur parler de l'afl ranch issement des communes^ ils en souriront. « Ce sont jeux de princes, » a dit La Fontaine. Un dit:ne commei'çant de notre cité était tranquillement dans son magasin, occupé à classer ses denrées coloniales : tout à coup le chevreuil égaré, poursuivi, haletant, ir^aute par-dessus son comptoii-, brise mille objets précieux et délicats, tirés à prix d'or des premiers magasins de Paris. Mon Dieu! nous ne songeons pas à accuser le chevreuil, cette pauvre bête dont la condamnation était signée avant le procès, et qui allait payer de sa tête le fruit des plaisirs de nos jeunes gentilshommes. » ^ Là-dèssus, l'avocat Quantin, qui avaitmontré leschamps, les plantations, les vergers, les enclos ravagés par les chasseurs, fit un tableau terrible des dégâts du chevreuil dans la boutique. Les poupées, les animaux, les polichinelles, les petits violons, les ménages, les soldats de plomb voltigeaient comme emportés par une trombe, et sm- leurs corps tombaient des grêles de bonbons, de dragées, de sucreries de toute sorte. Après la grêle venait une phiiede parfait-amour, de liqueur des braves, de ratalîa qui formait des flots gras et épais dans la boutique. La foudre tombant dans le magasin de l'épicier Jajeot n'eût pas produit des désastres comparables à ceux qu'énumérait l'avocat Quantin. 11 avait surtout une façon de prononcer le mot jouet, qu'il appelait joa, qui répandait encore plus de tristesse sur son récit.
'( De véritables gentilshommes de l'ancienne race, disait-il, auraient otiert le double du prix des joas qu'ils
avaient fricassés. Point. La noblesse moderne, messiems, semble avoir hérité des vices do ses aïeux, sans en avoir les qualités. Compterez-vous pour rien, messieurs, le trouble qui s'est emparé de Tesprit de 31. Jajeot en voyant sesjoas livrés aux piétinements d'une foule cruelle? Et cependant, il ne réclame rien pour le bouleversement de ses sens, qui ont occasionné des visites de médecin. J'ai ici une consultation de notre célèbre docteur Dufour, à la date du 12 juillet, le lendemain de révénement. Ou y lit : Langue épaisse et blanchâtre par suite d'émotion, pouls à pulsations trop rapprochées. Garder la chambre un jour et se préserver de toute émotion, pendant que le malade prendra à petites gorgées une demi-once d'huOe de ricin.
» Voici mon client, messieurs, vous le connaissez tous : il est là derrière moi, à Taudieuce. Jajeot, levez-vous. Il n"a jamais été malade de sa vie, messiem's; il a une vie tranquille. Son commerce lui suffit et lui donne à vivre. De bonne foi, croyez-vous, messieurs, que M. Jajeot ait pris de l'huile de ricin par simple distraction? Je vous le demande, ce corps gras et huileux, d'une couleur repoussante, d'une odeur nauséabonde, n'est pas destiné à entrer dans l'économie d'un homme plein de santé.
» Il a fallu un -s iolent bouleversement pom' que le docteur l'ait ordonné; il y a donc eu incapacité de travail d'un jom', les intérêts de mon client en ont souffert,. Ce fait est à joindre aux nombreux joas cassés, dont la perte ne peut se réparer que par des dommages -intérêts. Nous demandons à messieurs de la cour mille francs de dommages-intérêts, et, confiants dans leur justice, nous attendons avec tranquillité leur décision, certains qu'ils ne laisseront pas notre ville troublée par des étrangers. »
Maître Quantin, pendant cette dernière phrase, fit voler au vent ses longues manches qui semblaient gonflées d'orages, et, ayant lancé un dernier coup d'œil provocateur au comte de Vorges, il s'assit sur son banc pendant qu'un murmure enthousiaste éclatait parmi les assistants.
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— Messieurs... s'écria maître Grégoire.
— Pardon, monsieur, dit le président, nous fermons l'audience pendant cinq minutes, afin de permettre à maître Quantin de se reposer des fatigues de son beau discours.
— L'affaire tourne mal contre nous, dit Grégoire a Julien : le président a qualiûé de beau le discours de maître (Juantin; il est presque inutile de plaider, je vais parler pour ne rien dire.
— Comment, monsieur, dit Julien, vous abandonnez Taflaire? Oubliez-vous que ce M. Quantin nous a insultés à plusieurs reprises, et que je lui répondrai en public, plutôt que de nous laisser traiter, mon cousin et moi^ comme il Ta fait ?
— Mais je ne demande pas mieux, dit Tavocat Grégoire; seulement, préparez-vous à payer de forts dommagesintérêts.
— Que m'importent les dommages-intérêts? s'écria le comte; ayez soin seulement d'expliquer au tribunal la note exagérée que l'épicier voulait nous faire payer.
— Je suis allé dans sa boutique, dit Jonquières, et il a été fort embarrassé de me montrer ces dégâts dont on fait tant de bruit.
— Je suis à peu près certain, dit M. Creton du Coche, d'avoir vu le lendemain mon voisin Jajeot dans sa boutique comme de coutume. 11 n'aurait donc pas pris médecine... Au surplus, on peut le demander à Faglain, qui sait tout ce qui se passe, car sa fenêtre donne dans la cour de l'épicier.
Faglain, qui était dans l'enceinte, et qui n'avait pas assez de ses deux oreilles pour suivre les débats, accourut à un signe.
— Savez-vous, Faglain, lui demanda l'avoué, si réellement M. Jajeot a été malade le lendemain de l'affaire du che\Teuil ?
r— Du tout, dit Faglain; mais il est malin : il a envoyé
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cherchei ^ou ijieùeciri et s'est fait faire une oi Juiiaiiice dont il ne s'est pas servi. Je suis allé chez lui par curiosilé pour voir le remue-ménage, et je l'ai trouvé en train de déjeuner à neul heures du matin. Il était gai comme un homme qui se débarrasse forcément d'un tas de vieilleries.
— Bon ! dit maître Grégoire.
— Et vous en déposeriez...
— Comme il vous plaira, ditFaglain.
— Messieurs, dit l'huissier, silence, les débats sont ouverts.
L'avocat Grégoire se leva et dit :
— Messieurs, j'avoue que le plaidoyer de mon adversaire est fort beau, comme l'a dit l'honorable président qui gouverne ces débats avec tant d'impartialité ; de plus, je le trouve fort touchant. L'histoire de cette chevreuil mère et de son fils m'a beaucoup ému ; mais personne n'a vu la mère du chevreuil, pas plus maître Quantin que mon féroce client, M. Julien de Yorges, ce chasseur impitoyable. La mère du chevreuil aura sans doute été dévorée par ce fameux chien invisible ■\\x\ a germé dans l'imagination de maitre Quantin. Parmi les personnes qui font partie du corps de la magistrature, il y en a plus de la moitié qui se hvrent à la chasse de la perdrix, du liè\Te, que sais-je? j'en vois même mi sm- les bancs du tribunal.
— Maître Grégoue, pas de personnalités.
— Pai'don, monsieur le président, je voulais dire qu'on n'est pas un assassin pour rentrer dans la ville avec un carnier contenant trois perdrix, un lièvre, comme il est arrivé avant-hier à un de nos honorables magistrats.
— Pour la seconde fois, maître Grégoire, je vous avertis que, si vous entrez dans des considérations étrangères au sujet, je vous retire la parole. Ici, au palais, les magistrats ne sont plus des hommes.
— La chasre a été en honneui- chez tous les peuples, dit maître Grégoire, qui abusa im moment de ses connais;-
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sances historiques, qu'il aNait puisées le matin dans YEncycloprdic des gens du monde,
— De grâce, monsieur Grégoii-e... dit Julien qui s'impatientait de ces prolégomènes.
— 11 est fort heureux que ces messieurs fussent à cheval, mon honorable adversaire aurait pu faire passer dans l'assemblée le galop de ces animaux (et Tavocat Grégoire sauta sur un banc en imitant le trantran des < hevaux); je comprends (jue le chevreuil ait été eflarouché îles sons du cor (ici maître Grégoire sonna une petite fanfare), et ce qui a du le plus lui faire perdre la lète a été les furieux aboiements de ce chien, de ce molosse qui n'existait pas.
Pendant que l'avocat Grégoire s'ingéniait à rendre les aboiements d'un gros chien, maître Quantin se leva, furieux des plaisanteries de son adversaire.
— Messieurs... dit-il.
— Permettez, maître Quantin, dit le président ; je comprends votre indignation de voir transformer le banc de la défense en une sorte de parade, mais je saurai veiller à ce que l'art des Démosthènes et des Cicéron ne soit pas remplacé par de basses facéties indignes d'un homme qui porte la loge. Maître Grégoire, le tribunal vous somme de vous renfermer dans une plaidoiiie plus décente et plus convenable : nous ne sommes pas à la foire, rappelezvous-le, et songez à prendre modèle sur le discours plein de convenance de votre adversaire.
Depuis dix ans, maître Grégoire plaidait de la sorte, et il était de bronze contre ces avertissements du tribunal.
— Il suffit, monsieur le président; je me renferme désormais dans une discussion prudente des faits, mais je n'ai pas reçu, en naissant, le don de la période, dont a été doué maître Quantin; je sais que ses phrases ont toujours le nombre, et je ne peux m'empêcher de l'admirer en regrettant de ne pas posséder ces brillantes facultés. J'en reviens donc à l'infortuné chevreuil séparé de sa mère.
« J'ignorais réellement qu'il eût causé autant de dégâts
dans la campagne : tel que l'a peint maître Quantin, c'est mi véritable om'agan qui sème la désolation dans les champs. Les habitants de nos faubourgs, messieurs, ont dû pousser bien des cris de rage en trouvant leurs moissons ravagées pour le simple plaisir de M. le comte Julien de Vorges et de son cousin et ami, M. Jonquières, et je m'étonne que jusqu'alors ils n'aient pas porté plainte, et qu'ils n'aient pas demandé des dommages-intérêts considérables. Les paysans ne sont cependant pas endurants quand on touche à leurs propriétés; plus d'une fois, à la justice de paix, j'ai défendu des soldats, des enfants, des ouvriers qui avaient eu le malheur de vouloir s'approprier quelques fruits pendants au dehors de la haie, et qui furent d'abord roués de coups pai' nos paysans, quittes plus tard à être poursuivis de nouveau par eux devant la justice. » En y réfléchissant, messiem-s, je juge que ces enclos, ces plantations, ces vergers, ces champs de blé ravagés, sont de la natm^e de la mère du chevreuil et des fameux molosses. Le cerveau de maître Quantin est fécond : il donne naissance à des animaux, à des bois, à des prés, à des champs. Maître Quantin est un créatem'; il se repose ;i cette heure, et on ne peut guère le lui reprocher, car il a beaucoup inventé. »
— Je ne saurais supporter, monsieur le présidenti dit maître Quantin, qu'on m'accuse de mensonges.
— Je n'ni pns dit que vous aviez menti, reprit l'avocaf (Trégoire.
— Vous l'avez. fait entendre, monsieur.
— Pardonnez-moi, maître Quantin.
— Maître Grégoire, dit le président, je vous invite encore une fois à quitter ce ton de sarcasme et de personnalités qui fait le plus gi'andtort à la cause que vous défendez.
— Mon honorable adversaire, reprit l'avocat Grégoire sans s'émouvoir, a parlé de ville libre, d'affranchissement des communes, de droits des seigneurs, de corvées, de vilains: et il a oublié de parler de serfs en nous entrete-
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nant du malheureux chevreuil... A quoi riment ces belles déclamations? Est-ce que, par hasard, M. le comte de Vorges, en chassant un chevreuil à une lieue de la ville, pouvait penser que Tanimal grimperait la montagne et entrerait dans la boutique d'un épicier? Mais qui a poussé le chevreuil à s'y réfugier? Ce sont justement les citoyens de la ^-ille, nos compatriotes,
« Les aubergistes de la Tète-Xoire, du Soleil-d'Or, de l'ECU et du Griffon couraient tous après une proie certaine, et ne se demandaient pas si un comte leur envoyait im che^Teuil à la broche. M. Julien de Vorges a-t-il poussé le chevreuil dans la boutique de l'épicier Jajeot? Point. Ce sont nos aubergistes, nos concitoyens, les habitants d'une ville libre, ne l'oubUons pas, messieurs. J'admets qu'il y ait eu quelques dégâts dans une épicerie, nous ne demandons pas mieux que de les payer argent comptant; mais l'épicier s'est fait apothicaire. . . Oui, monsieur Jajeot, vous avez présenté une note d'apothicaire, votre commerce est connu; avec l'imagination qui le caractérise, maître Quantin a transformé une petite boutique noire, enfumée, qui détaille du café et de la chicorée aux habitants de la rue, en un splendide bazar parisien... Les fameux joas, qui semblent vraiment des prodiges de mécanisme, ces poupées à ressorts, ces polichinelles splendidement habillés, tout cela sort de la fabrication de Notre- Dame de Liesse, où, pour quelques francs, on a une grosse de petites chaises, de petits mouhns et de joas, dit maître Grégoire en prononçant le mot jouet avec l'accentuation pompeuse de son adversaire. Il n'y avait pas pour dix francs d'objets cassés. »
— Oh ! s'écria M. Jajeot en se levant.
— Silence ! cria l'huissier.
— Quant à la maladie, continua maître Grégoire, je demanderai à la cour l'autorisation de faire comparaître M. Faglain, maître clerc, ici présent, qui pourra donner quelques détails sur l'indisposition de notre adversaire.
— Je m'y oppose, dit maître Oucmlin; le témoin n'a pas été présont au début de raffaire; ma plaidoierie serait à recommencer.
— Le tribunal, dit M. le président, ne juge pas à propos d'entendre le témoin que la défense avait caché ju<qu'ici.
— M. Faglain, messieurs, est maitre clerc de l'étude de maître Creton du Cuche ; il doit être assez connu du tribunal par son assiduité aux séances judiciaires. L'habitude qu'il a des débats montre avec quelle sincérité il eût déposé : il connaît les peines sévères qui atteignent les faux témoins; il ne peut pas déposer, cela est fâcheux, mais je dirai ce au'il aurait pu dire. Le lendemain de la visite du chevreuil à M. Jajoot, il a trouvé celui-ci parfaitement calme, à neuf heures du matin, et déjeunant d'un grand appétit. M. Jajeot n'a nullement pai'lé au maître clerc Faglain de ce bouleversement général qui le poussait à prendre de l'huile de ricin! De l'huile de ricin! messieurs, savez- vous ce que c'est que de l'huile de ricin? Mon adversaire Ta parfaitement qualifiée de liquide nauséabond et répugnant; on voit, par l'horreiu' de maître Quantin à l'endruit de cette drogue, qu'il l'emploie pour chasser les biles que lui procure un travail assidu.
— Maître Grégou-e, s'écria le président, je vous rappelle encore une fois à l'ordre.
— Je comprends, messiem-s, qu'un bouleversement de notre être soit très-dangereux : la culère, la frayeur amènent quelquefois des perturbations qui jettent la bile dans le sang, d'où la jaunisse, itidè jaunissa; et si le tableau du désastre avait été aussi grand dans la boutique de M. Jajeot que maître Quantin l'a peint, M. Jajeot aurait fort bien fait de se purger dès le lendemain matin. Mais l'épicier ne s^est pas purgé, messieurs, nous en avons la preuve par le témoignage de M. Faglain. Que dit-il? Suivons-le pas à pas dans sa visite à M. Jajeot. M. Jajeot est calme à neuf heures du matin. Est-on jamais cahne à neuf heures du matin quand on a pris de l'huile de ricin.
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qui exerce une si grande touimente dans notre pauvre corps? On me dira : M. Jajeot avait bu la drogue de bonne heure. Mettons qu'il lait prise à six heures du matin : comment au bout de trois heures le calme serait-il revenu? Et, en supposant que l'effet de la médecine fût passé, il en reste des traces, messieurs, sur la physionomie. 11 ne se passe pas de révolution intérieure sans que les yeux, le teint, la peau ne changent d'aspect et ne témoignent des révoltes intestinales.
— M ître Grégoire, dit le président, je vous engage à abréger ces détails révoltants ; l'assemblée elle-même vous condamne.
L'avocat, emporté par sa plaidoirie, ne s'apercevait pas que les dames de la ville se couvraient la figure, pendant que maître Quantin faisait une grimace de dégoût.
— Cependant, messieurs, dit maître Grégoire, on vient vous lire ime ordonnance de médecin qui, après tout, est aussi expheite que ma plaidoiiie. Chacun connaît les propriétés de l'huile de ricin, et généralement on ne s'en sert pas avant d'aller au bal.
— L'ordonnance du médecin, dit le président, est courte et n'entre pas dans des considérations hygiéniques et médicales sur lesquelles vous auriez pu glisser avec modération.
— Vous m'avez interrompu , monsieur le président , quand j'allais terminer. Ce que j'ai dit jusqu'alors ne serait pas encore assez probant si je ne vous montrais, après cette purgation, M. Jajeot se mettant à table immédiatement et mangeant d'un giand appétit. Or, messieurs, je veux bien qu'il y ait eu purgation, mais alors M. Jajeot ne serait pas ici à cette heure ; il serait dans son lit, malade, peut-être même en terre, car on n'a jamais vu manger de grand appétit après une purgation. Qui ordonne purgation ordonne diète. M. Jajeot n'a pas fait diète, donc il ne s'est pas pm'gé. Non, monsieur Jajeot, vous ne vous êtes pas pm-gé.
(c Et maintenant j'aiTive à un autre ordre de choses :
ayant suffisamment prouvé que si M. Jajeot ne ^'est pas purge', c'est qu'il n'a pas éprouvé cette .violente commotion dont nous a parlé maître Quantin; s'il n'a pas éprouvé de violentes commotions, c'est que le désastre dans sa boutique était de peu d'importance : la purgation, la commotion, iront donc rejoindre la mère du chevreuil et les cruels molosses qui , à cette heure peut-être , loin d'une ville libre, continuent à ravager les champs, les bois, les blés, les biens de la terre.
» M. Jajeot est jusqu'ici le seul plaignant ; c'est lui qui a le plus souffert dans sa santé et dans son commerce: mais, messiem's, j'ai derrière moi un homme honorable, connu de toute la ville, qui a supporté bien d'autres ravages, et il ne se plaint pas; bien plus, il est devenu l'ami de mon client, à la suite de l'entrée du cheM'euil dans sa maison ; aujourd'hui il l'assiste à ces débats, il le patronne pom* ainsi du'e. Les marmitons, les garçons d'hôtel, les bouchers, sont entrés à main armée dans sa maison, ils ont troublé le repos de sa jeune femme; le che^TCuil a cassé nombre de bouteilles dans la cave; on a ensanglanté son domicile en tuant l'animal qui s'y était réfugié. M. Creton du Coche n'a rien dit, rien réclamé. Il a vu un simple accident dans le fait du chevreuil; c'est lui qui devrait réclamer des dommages-intérêts, et vous nous avez forcé, à notre grand regret, de plaider contre un avide voisin, M. Jajeot, épicier, qui se dit lésé dans ses intérêts, et qui nous a apporté un mémoire que messieurs de la cour reconnaîtront exagéré, ridicule, et poiu' lequel nous leur demandons la justice qu'on leur reconnaît depuis longtemps, w
Si le jugement avait été rendu aussitôt après le discours de maître Grégoire, peut-être eût-il été plus favorable au comte de Vorges ; mais il restait à entendre maître Quantin, qui se leva brusquement en demandant à répondre. Le célèbre avocat avait été blessé du discours de son confrère , et la colère sortait violemment de chacun de ses
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gestes. Le président^ qui sentait que le sentimeut public avait un peu baissé à l'égard de Tépicier Jajeot, autorisa la réponse.
« Vous avez écouté, messieurs, dit Vavocat Quantin, ce plaidoyer digne d'être entendu dans une officine de pharmacien; vous avez vu quelle bassesse de moyens ne rougit pas d'employer notre adversaire; je m'en vais le réfuter victorieusement en peu de mots, sans entrer dans la voie déplorable où il lui a plu d'entraîner l'affaire. Je ne discuterai pas, messieurs, les propriétés de Fhuile de ricin, cela est inutile à la cause ; j'ai eu l'iionneur de vous lire l'ordonnance de notre célbère praticien, le docteur Dufour, qu'on a méchamment cherché à faire un complaisant de M. Jajeot.
» La religion de M. Dufom' est connue de toute la ville ; chacun sait qu'il n'irait pas signer de son nom les symplômestrd'une maladie qui n'existerait pas. M. Jajeot, le lendemain du jour où le chevreuil a mis sa boutique au pillage, avait la langue e'paisse et blanchâtre, son pouls offrait des pulsations précipitées, le doctem- Dufoui' l'atteste par son ordonnance écrite de sa main ; certes, cette attestation vaut bien, je l'imagine, les propos de ce M. Faglain, qu'on fait tout d'un coup intervenu dans les débats. La loi qui, aux assises, fait que chaque témoin est obligé de déclai-er s'il est parent ou alhé ou au service de l'accusé, peut être appliquée ici, messieurs.
» M. le comte Julien de Vorges est devenu l'ami de M. Crelon du Coche, toute la ville le sait depuis longtemps; on en parle assez pour qu'il fût inutile à notre adversaire de le certifier et de rendre cette amitié aussi publique. Nous ne rechercherons pas les causes de cette amitié; la vie privée doit être murée, et quoique les harangues de maître Grégoire nous autorisent à entrer dans cette voie perfide, nous laisserons le comte de Vorges emmener M. Creton du Coche à la campagne et lui procurer toutes les distractions imaginables; mais M. Creton du Coche a
un maître clerc qui dépend de lui. On ne peut pas dire qne M. Faglain soit à son senice, cependant il touche des appointements à l'étude en sa qualité de maitie clerc; il subit les influences de :^on patron , il y est obligé même par esprit de conduite. Si le patron est ami de M. le comte Julien , le maître clerc n'est-il pas entraîné à se dévouer également à l'ami de son patron? C'est ainsi que M. Faglain^ quand même il aurait vu M. Jajeot à la mort, trouverait, sans sen rendre compte lui-même, qu'il a bonne mine, qu'il n'est pas malade et qu'il ne doit pas avoir pris médecine.
» La vie est ainsi faite, messieurs, toute d'entraînements. Mais nous sommes assuré que le tribunal ne mettra pas dans la balance de Thémis les propos d'un maître clerc avec une ordonnance émanée d'un des princes de la science de notre cité. Nos adversaires, messieurs, ne sachant sur quelles raisons s'appuyer, ont tout à coupl*dénigré le magasin de M. Jajeot et les joas qui l'emplissent. Ils disent que jamais on n'a vu à la montre que des joas de pacotille, issus de la fabrique de Notre-Dame de Liesse. Voici des factures, messieurs, des meilleures fabriques de Paris; en voici de l'honorable et importante maison de commission d'Eschewailles, en Toici de la maison de fabrication Schann pore, rue aux Oui-s ; en voici de la maison Dufourmentelle ; elles sont acquittées, les prix sont eu regard, et je prierai messieurs les membres du tribunal de vouloir bien y jeter un coup d'oeil. »
L'aNOcat passa les factures à l'huissier, qui les porta sui' le bureau du président.
— Sont-ee là ces joas communs, ces joas à un sou, ces joas à dix francs la' grosse? Je vous le demande, messieurs, de quel côté est la vérité? Nos adversaires ont été trop loin, nuisant à leur propre cause et se blessant comme un enfant qui touche à une arme dont il ignore le maniement.
» On comprendrait, au besoin, que nos adversaires aient marchandé , quoique ceci sente furieusement une cuisi-
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mère qui va au marché et qui se débat tant qu'elle peut pour mieux faire sauter Tanse du panier. Nos adversaires, tout nobles (juMls sont, auraient donc pu se faire tirer ToreilJe un peu pour pa\er.
)) Mon Dieu ! on peut tMre noble sans être généreux, cela se voit tous les jours; mais nier les dégâts au point de forcer un honnête homme de marchand à vous traîner devant les tribunaux, apporter devant la justice un titre de noblesse avec Tespoir qu'il rendra votre cause meilleure, ce sont des moyens d'ancien régime, et les juges d'aujourd'hui ne se laissent plus influencer par de vains titres. Nous n'avons rien laissé d'cbscur dans l'accusation, nous avons songé à tout, à la mauvaise foi de nos adversaires, et nous voulons que chacun, en sortant de cette enceinte, puisse dire hautement : J'ai vu, j'ai touché le délit. Voici les joas, messieurs. »
Là-dessus, maître Quantin sortit de ses longues manches des poupées, des polichinelles, des animaux é ventres, sans tête ni queue, la bourse sortant des intestins, les robes déchuées et dans un si pitoyable état qu'on aurait pu croire que ces joujoux avaient été piétines pour servir la bonne cause.
«Qu'en pensez- vous, messieurs? Examinez-les. Joseph, dit l'avocat à l'huissier, faites passer les joas à messieurs les juges. Messieurs, je vous en prie, quoique cette action semble mdigne de magistrats graves, tirez un peu les (ils de ces pantins : rien ne va plus. Regardez attentivement ce lapin qui battait^ de la caisse par un ingénieux mécanisme dépendant des roues sur lesquelles il est fixé ; le tambour est crevé, une des baguettes est perdue, et le mécanisme est entièrement délabré. M. Jajeot l'avait conflé à l'horloger son voisin ; l'horloger a répondu que l'ai't n'y pouvait rien.
» Et je n'ai apporté que des échantillons des dégradations, messieurs; une majeure partie de la boutique est dans cet état. Il a été impossible de ramasser les sucreries
pilées^ les bocaux éventrés, les liqueurs nageant dans le magasin.
» Croyez-vous, messieurs, que mille francs soient une somme trop forte pour réparer ces désastres"^ Non, vous nous trouverez modestes, nous ne forçons pas les chiffres coEome les défenseurs qui demandent des sommes exorbitantes afin d'en obtenir la moitié.
)) C'est par des dommages-intérêts, messieurs, que vous forcerez à reconnaître la loi et les droits des citoyens des personnes qui ne respectent rien, qui troublent Fintérieur des familles, et qui croient tout etîacer par de vains titres de noblesse. Ils devraient en garder la pureté avec plus de soin.
— Je demande la parole, dit maître Grégoii-e aussitôt que maître Quantin fut assis.
— La cause est entendue, répondit le président du tribunal. Nous rendrons le jugement à huitaine.
— Nous sommes condamnés, dit Grégoire à Julien, qui ne récoutait pas , et qui fendit la foule pom' s'approcher du banc où maître Quantin recevait des félicitations sur son beau morceau déloquence.
— Monsiem', dit Julien à Favocat, j'ai à vous parler tout à r hernie.
— Tout de suite, monsieur, dit l'avocat, un peu effrayé du ton du jemie homme.
— Quand vous sortirez, monsieur, s'il vous plaît; je ne tiens pas à faire de scandale ici.
— Mais, monsiem-, je n'ai pas le temps ; j'ai affaire à la justice de paix.
— A quelle heure, monsiem^, dit Julien, est-on certain de vous rencontrer chez vous?
— Je reçois mes clients de dix lieures à midi.
— J'irai donc demain, monsieur, chez vous, pour une affaire importante.
L'avocat Quantin était excessivement pâle pendant que Julien lui parlait, et il ne reprit ses sens qu'en voyant le
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comte s'en aller froidement de la salle d'audience, donnant le bras à son cousin Jonquières et parlant à M. Creton du Coche le plus naturellement du monde.
La uiaitresse do pension.
Après une tournée d'une quinzaine de jom^s, madame Chappe revint à Molinchart, et sa première visite fut pour mademoiselle Ursule Creton, qui la reçut avec plus de démonstrations d'amitié qu'on ne l'en eût supposée capable ; mais la vieille fille était tellement avide des renseignements qu'elle attendait sur sa belle-sœur, que, tous les jours, elle faisait une prière à ses Enfants Jésus de cire pour hâter l'arrivée de la maîtresse de pension. Au contraire, madame Chappe jeta un peu d'eau sur le feu de cette expansion en se montrant réservée et presque froide. Dans le premier moment de la découverte de la passion de Julien pour Louise, madame Chappe fut tellement heureuse, qu'elle en écrivit deux mots à la vieille fille ; mais la réflexion lui vint pendant les quinze jours qu'elle passa à visiter, ses élèves, et elle pensa qu'elle s'était trop avancée en donnant par écrit un récit de ce qu'elle avait vu.
— J'ai reçu votre lettre, lui dit la vieille fille ; que c'est gentil d'avoir pensé à moi.
— Il n'y avait rien dans cette lettre de bien intéressant.
— Au contraire, ma chère dame, ce sont les premières preuves ; malheureusement, vous n'en avez pas écrit assez long, et je vous attendais avec une impatience... Comme vous devez avoir à m'en raconter... Tenez, j'ai là votre petit mot dans ma boite à ouvrage, et tous les matins, en me réveillant, je le lis... Voyons, dites-moi ce que vous avez découvert... Croyez-vous que j'avais raison quand je prêchais mon frère de ne pas se marier, surtout avec une femme pareille... J'en ai parlé à mon confesseur, qui a
bien voulu m'absoudre, quoique je me trouve plus coupa
ble que si je trompais M. Creton.
— Ce n'est pas de votre faute, mam'selle, dit la maîtresse de pension, si madame Creton est courtisée par le comte de Vorges.
— Si, dit la vieille fille. Je n'ai pas encore assez lutté; j'aurais dû me faire couper en quatre pour empêcher ce mariage... Mais je n'y puis rien, c'est fini, mon pauvre frère est déshonoré.
— Pas encore, dit la maîtresse de pension.
— Montré au doigt dan» la ville.
— On le sait donc? demanda madame Chappe avec une certaine inquiétude.
— Tout le monde en parle, et si ouvertement, que M. l'avocat Ouantin s'est cru obligé d'en diie un mot dans son plaidoyer, et que ce jeune muscadin Ta été, le lendemain, demander en duel.
— Le comte de Vorges? s'écria madame Chappe.
— Mais certainement; je connais beaucoup M. l'avocat Quantin ; il me fait l'amitié de m'engager toujours à ses soirées; je n'y vais pas à cause de mon âge; cj n'est pas ma place. Dernièrement, il passait dans la rue ; je l'appelle et je lui raconte l'atTaii'e, car je sais qu'il est de bon conseil, et je lui montre vutre lettre.
— Comment, madame, s'écria la maîtresse de pension, vous lui avez montré ma lettre?
A ce mot de madame, qui venait de s'échapper avec un accent particulier de la bouche de madame Chappe, la vieiLe fille regarda la maîtresse de pension avec une certaine défiance.
— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, n'ai-je pas bien fait?
Depuis que la vieille fille avait parlé de la lettre, madame Chappe semblait, en effet, embarrassée; elle n'écoutait pas assidûment les paroles de mademoiselle Creton, elle ne la regai'dait pas, et son attention physique et intéyieure semblait portée ailleurs. La maîtresse de pension
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était en proie à une idée qui la préoccupait. A peine la vieille fille eut-elle prononcé n'ai -je pas bien fait? que madame Chappe se précipita sur la boîte àomTage, y trouva le petit mot de billet et le déchira avec une joie visible.
— Non;, madame, vous n'avez pas bien fait.
La vieille fille fut effrayée de cet acte, et, aussitôt qiip le sentiment lui revint , elle regarda la nicHtresse de pension avec ces yeux irrités que prennent les vieilles chattes quand un chien étranger s'approche de la chaise où elles sont assises. Mais madame Chappe supporta celte colère sourde avec la tranquiUité des chiens qui se rendent compte que la chatte est trop vieille pour commencer le combat. Quoique cette action se passât subitement, sans bruit et sans parole, et qu'il y eût un silence de quelques minutes, on entendit, sous la chaise de la vieille tille, un grognement sourd de \ Amour tant aimé, qui sentait qu'on avait attenté à la propriété de sa maîtresse.
— Me direz-vous, madame, ce que cela signifie ? s'écria la vieille fille.
— Cela signifie, s'écria madame Chappe, que vous avez abusé de cette lettre.
— Pourquoi me l'avez-vous envoyée, madame?
— Parce que, madame, je désirais vous montrer le soin que je prenais de l'honneur de votre famille, et qu'en la montrant vous m'avez compromise inutilement, ainsi que vous.
— Vous, compromise ! s'écria la vieille fille, et en quoi, madame, s'il vous plaît?
— Le comte de Vorges va savoir que je vous ai écrit, et il me retirera sa confiance. Votre Leile-sœm- n'est pas coupable encore; le scandale causé dans la ville va faue que M. Creton du Coche le sama, que M. Juhen de Vorges quittera le pays et retournera chez sa mère... Vous voyez donc, madame, que vous avez eu tort de montrer cette lettre à un avocat qui, dites-vous, en a parlé au tribunal .
11 y eut un nouveau temps de silence pendant lequel les
«là LES BOURGEOIS
deux femmes ne se quittaient pas des yeux . Ursule Creton pesait les paroles de la maîtresse de pension^ étudiait ses traits^ et cherchait à se rendre compte des motifs qui lui avaient fait déchirer la lettre. Tout d'un coup, la figure de la vieille fille se détendit, et elle chercha à parlementer, tout en se tenant sui' la défensive.
— Allons, ma chère madame Chappe, rassurez-vous, dit la vieille fille ; il n'a pas été question de votre letti-e à i'audience... J'ai eu tort, je l'avoue. Quel malheur si cette affaii-e en restait là!... Il faut que mon frère soit puni comme il le mérite... 11 faut que sa femme le trompe ou- ^ ertement, à telles enseignes que cela soit bien visible et bien établi pour chacun... Le malheureux! qui sort de sa position, qui néghge ses parents; mais ètes-vous bien sûre que madame Creton ne se soit pas encore laissée prendre aiLX belles paroles du jeune homme?
— Madame Creton partait presque en même temps que moi de Yorges, dit la maîtresse de pension ; et, d'après ce que j'ai pu observer de cette jeune femme, elle est encore innocente à l'heure qu'il est.
— Comme cela est fâcheux, dit la vieille fille. Cependant, ce jeune homme ne quitte pas la ville; il s'est logé sm- la place, en face la maison de mon ù^ère; c'est scandaleux, toute la ville le voit... Hem-eusement, les maris n'en savent jamais rien.
— Monsieur Creton l'ignore?
— Oui, dit la vieille fille; d'après ce que m'a dit M. l'avocat Quantin, il n'a pas paru prendre garde à son discours.
— L'affaii'e, dit madame Chappe, est moins compromise sue je ne le croyais ; vous ne m'en voulez plus, mam'qelle, de ma vivacité, n'est-ce pas? d'autant plus qu'en arrivant à Molinchart, j'ai été tracassée par une affau-e qui me rend de mauvaise humeur.
— Qu'est-ce qui peut donc, ma chère madame Chappe, vous contrarier de la sorte?
— Une misère, dit la maîtresse de pension; je suis un
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peu gênée; j'attendais des fonds d'une personne de Paris, et j'ai un payement assez important à faire pour le premier terme de mon établissement.
La vieille fille garda un silence prudent.
— Mille francs seulement me tireraient d'embarras pour le moment. Si vous saviez, mam' selle, combien il est difficile d'emprunter dans une ville où on arrive, oii on n'est connue de personne !
Ursule toussa.
— J'aurais bien mieux fait, dit madame Ghappe, de ne pas perdre mon temps à la campagne de la comtesse de Vorges, et de m'occuper à faire rentrer mon argent de Paris.
— Si votre pensionnat était payé, dit la vieille fiUe^ vous trouveriez facilement de l'argent sur hypothèque.
— Oh! cela est certain, dit madame Chappe, et je n'aurais pas besoin de faire connaître mes embarras à des personnes qui se servent de vous à un moment donné, qui vous font les plus belles offres du monde, et qui, quand il s'agit de vous rendre un léger service, vous laissent noyer sans vous tendre seulement un fétu de paille.
— Mais, dit la vieille fille sèchement, vous ne m'avez rien dit sur ce que vous avez observé à la campagne; vous me montrez madame Creton comme un ange de vertu ; il me semble que ce ne sont pas là de brillants résultats.
— 'Madame, dit la maîtresse de pension en se levant et en rangeant sa chaise, prenez-vous poiu* rien d'être entrée dans la confidence du jeune homme et de l'avoir amené à n'agir que par moi?
— Allons, madame Chappe, vous vous enflammez bien vite; mais vous comprenez que mille francs sont ime somme énorme pour une pauvre fille comme moi, qiîi donne le peu qu'elle a en charités ; si vous arriviez avec un résultat positif, certainement je n'hésiterais pas à vous faire trouver les mille francs, je me gênerais, s'il le fallait... je ferais encore des économies. Malheureusemeni .
aujourd'hui, il m'est impossible de vous venir en aide, et surtout j'aurais besoin de bonnes preuves, vous m'entendez bien ?
— Certainement, dit la maitresse de pension, qui sortit honteuse de cette fausse démarche; j'aurai le plaisir de vous revoir, mademoiselle, quand j'amai des preuves positives.
Madame Chappe sortit irritée, au moins autant contre elle-même que contre la vieille ûlle. Toute cette affaire avait été menée avec une légèreté sans pareille; elle se reprochait surtout sa lettre, qui avait servi de mèche à l'incendie des propos de province. Quoiqu'elle ne connût pas dans tout son détail le procès, la maitresse de pension se disait que Julien avait dû être douloureusement affecté des insinuations de maître Quantin, et qu'en étudiant d'où pouvaient venir ces bruits, le comte pourrait remonter aisément à la source. Si Juhen avait quelques soupçons sur la conduite de madame Chappe, elle venait de se compromettre trop ouvertement en rompant avec mademoiselle Creton.
Le temps qu'elle aNait passé à l'amadouer était à peu près perdu ; désormais la vieille fille se montrerait défiante vis-à-vis d'une lemme qui estimait ses services, et qui les faisait payer avant de les avoir rendus.
Les méchants sont remplis de ces combinaisons embrouilléeS;, très-difliciles à démêler, et qui lem- tourmentent l'esprit au moins autant qu'une invention. Tout en se reprosant sa vivacité de parole, qui l'entraînait souvent au delà du but, madame Chappe arriva à sa pension, où elle apprit avec joie qu'un jeune homme élégant était venu quelquefois prendre de ses nouvelles. Elle ne douta pas, au signalement donné par la servante, que ce ne fût le comte, et demanda quand il était venu pom- la dernière fois.
— Hier, madame, dit la servante.
Madame Chappe respira plus librement; Juhen était encore \ena la veille, donc il ne se doutait de rien.
DE MOLINCHART 215
— A-t*il dit quand il reviendrait?
— Non, madame; mais il a beaucoup insisté pour connaître le jour de votre retour.
— Bien ! dit madame Ciiappe.
— Je lui ai répondu que vous ne pouviez tarder,, puisque les classes rouvrent ap.rès- demain.
— Très-bien^ ma fille, dit la maîtresse de pension^ certaine de revoir bientôt l'amoureux.
Ayant donné ses ordres dans la maison, madame Chappe fit une toilette plus convenable que celle du voyage, et repartit aussitôt dans la ville; la curiosité la poussait à tel point, qu'elle voulut faire connaître son retour au comte de Vorges. Il eût été maladroit de le lui faire dire, Tintention de la maîtresse de pension étant de voir arriver Julien plutôt que de courir après lui, et elle traversa la place du Marché avec une intention marquée, s'arrètant devant les boutiques (^ui font face à l'hôtel de la Tête- Noire, atin que le comte pût la remarquer s'il était chez lui; mais une idée toute naturelle la conduisit chez M. Grêlon du Coche, où sa visite n'avait rien que d'ordinaire, depuis qu'elle avait rencontré sa femme à la campagne. M. Creton était absent; mais, sur la demande de madame Chappe, elle fut introduite auprès de Louise. La maîtresse de pension fut frappée du changement qid s'était opéré dans la physionomie de la jeune femme ; elle était excessivement pâle, quoique la couleur de son teint l'empêchât de paiailre aussi fatiguée qu'une fenmie blanche; mais ses yeux allongés se noyaient dans des paupières entourées d'un ruban trop noir pour n'être pas maladif. Le sourire était triste et cachait de sourdes amertumes.
— Est-ce que vous avez été malade, madame? demanda madame Chappe.
— Non, pas précisément, répondit Louise de sa voix douce.
— 11 me seinljlc que vous êtes changée depuis que je n ai eu le plaisir de vous voir à la campagne.
— J'ai eu la fantaisie d'aller un soir au cii-que, dit Louise: je ne sais, le froid m'aura prise, je suis revenue atteinte d'un violent frisson, et. depuis ce temps, j'ai peine à me remettre; mais ce ne sera rien.
Pom- ne pas effaroucher la femme de l'avoué, madame Chappe tint, pendant quelque temps, la conversation banale, parlant de la température sur une montagne, du danger de s'exposer aux fraîcheurs du soir, questionnant Louise sur la santé de son mari. Puis, elle aborda la gi'andc question en prenant im petit détom\
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu madame la comtesse de Vorges?
Louise répondit que, depuis sa rencontre au château avec madame Chappe, elle n'avait pas eu cet honneur.
— Mais vous recevez sans doute de ses nouvelles?
— Non plus, madame.
— Nous allons la voir incessamment, dit la maîtresse de pension, car il est présumable qu'elle amènera elle-même sa chère Éhsa.
— Je ne sais, madame, dit Louise, qui répondit avec le plus de brièveté possible aussitôt que le nom de la comtesse fut prononcé.
— Monsieur son fils a donc eu un procès? demauda madame Chappe.
Louise fit un signe de tète affirmatif.
— Quel charmant jeune homme! s'écria l'institutrice. Madame Chappe ne quittait pas Louise des yeux; elle
cherchait si la jeune femme avait un secret caché, et, devant sa figure calme et maladive, son inquisition échouait. La maîtresse de pension sentait combien la conversation était pénible de côté et d'autre, et combien il lui serait difficile d'arracher un mot ayant trait à ce qu'elle avait tant d'intérêt à découvrir. 11 se passe quelquefois des phénomènes si singuhers en amom-, que les esprits les plus observateurs se laissent égarer. Un amoureux expansif, qui conte ses plamtes et r-on martyre à tous ceux qui veulent
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récouter, devient souvent un amant impénétrable. Moquezvous de son martyre, irritez-le, il restera impassible et pourra être pris pour un soupirant quand il est passé à Tétat d'amant hem-eux. Les femmes, naturellement, sont plus fortes à ces mises que les hommes ; plus on essaye de les étudier, plus il est difficile de connaître l'état de leur cœui-. Il faut, quand on veut amver à la véiité, vivre au moins quelques jom's avec les prévenus, et attendre patiemment qu'un mot, un regard, une action, en apparence insignifiante, vous donnent la clef de leurs cœurs. Madame Chappe avait assez vécu pour sonder la difficulté de son rôle de juge d'instruction en jupons; aussi détourna-t-elle encore une fois la conversation en priant Louise de lui raconter les événements qui avaient amené le procès du chevreuil. Louise rapporta en peu de mots ce qu'elle avait vu de ses yeux dans sa maison, et les différents incidents qui déterminèrent l'épicier Jajeot à plaider contre le comte ; mais elle ne sut ou ne voulut pas dire ce qui s'était passé à l'audience.
— Me permettez- vous, madame, dit la maîtresse de pension, de venir quelquefois vous rendre visite? J'ai vu beaucoup de personnes de la ville, mais vous êtes réellement celle qui me plaît le plus.
Après divers compliments, que Louise reçut avec quelque froideur, la maîtresse de pension prit congé d'elle.
Mais, le lendemain, elle fut dédommagée de son échec auprès de la femme de l'avoué par l'arrivée de Julien, qui portait aussi, sm- sa figure, les traces de violentes émotions.
— Ah ! cjueles amoureux sont singuliers ! s'écria madame Chappe, qui, avec le comte, prenait un ton de bonhomie. Vous avez vraiment l'air renversé, que se passe-t-il donc?
— Ne riez pas, madame, dit Julien; tout ce qui m'est arrÎN'é, depuis que je ne vous ai vue, est grave, plus grave que vous ne le croyez. Louise ne veut plus me recevoir; jugez dans quel état je me trouve, et, si je ne m'étais retenu en pensant à vous, je crois que j'aurais fait plus d'une imprudence.
Alors Julien raconta son arrivée, la nuit, à Molinchart, sa rencontre inattendue sous les fenêtres de madame Creton du Coche, et les mensonges qu'il avait été obligé de trouver.
— Louise, dit-il, a cru ce que son mari lui a dit; elle est devenue jalouse de la Carolina, quoiqu'elle n'eut d'abord aucuns motifs : je suis allé chez elle pour essayer de me justifier: me doutant qu'elle ne voudrait pas m'entendre^ j'avais préparé une lettre, qu'elle a déchirée devant moi, sans la lire. Que pouvais-je faire? Chassé de chez elle, n'osant plus me représenter, j'essayai de lui écrire de nouveau; mais à qui me confier? Dans cette petite ville, tout se sait ; en pleine audience, une espèce d'avocat m'a fait entendre que je voulais troubler le repos d'un ménage. Je vous dirai cela tout à l'heure ; maintenant j'arrive au commencement du drame singu ier dans lequel je joue un rôle absurde. Un soir, Louise vint au cii'que; ce n'était guère par une simple curiosité, comme vous le pensez, elle ne s'intéressait pas aux exercices des écuyers. Elle y venait par jalousie, elle voulait voir sa prétendue rivale, la Carolina, une écuyère qui me donne des leçons. Je suis allé saluer son mari, qui était avec elle, et elle ne m'a pas dit un mut de la soirée ; tout à coup la Carolina entre sur son cheval ; comme elle était liée avec moi, elle a Thabitude de me faire un petit signe de tète en entrant et en s'en allant. Je regardais Louise, je la vois pâlir et prête à se trouver mal.
— Qu'avez- vous, madame? lui dis-je; elle ne répond pas; mais je fus bien plus effrayé quand je vis les som'cils de la Carolina se froncer et une colère subite s'empai'er d'elle: elle ne m'avait pas salué comme à Tordmaire, mais elle avait jeté mi double regard : le premier sm' Louise et le second sur moi, qui me tirent connaître la vérité »^ue je ne soupçonnais pas. Dans mon désespoir d'être repoussé par Louise, j'avais eu l'idée de me détacher d'elle en m'attachant à la Carolina; mais cette pensée n'avait fait que luire une mmute pour s'éteindre immédiatement. Et il sctail 11 ouvé que, sans m'en doutei-, la Cai'olina était de> euue
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réellement folle de moi ; je vous dis cela sans amour-propre, parce que les faits de cette soirc^'e sont là malheureusement pour le prouver. Jamais un cheval n'a été cravaché avec autant de colère que celui que montait Técuvère ; le pauvre animal supportait, sans le comprendre, la présence de Louise au cirque. A chaque tour que faisait la Carolina, elle me lançait des éclairs de haine que Louise ne pouvait se dissimuler. Elle aussi ne voyait que trop combien la Carolina m'aimait, et elle pouvait croire que je paiiageais la passion de l'écuyère. Dieu sait ce que j'aurais donné pour n'être pas allé ce soir-là au cirque; je renonce à vous donner une idée du tournoiement infernal dans lequel la Cai'olina entraînait son cheval; les écuyers, quoique habitués à ses hardiesses, étaient effrayés: pas un d'eux n'aurait osé s'opposer au galop furieux du cheval qui tournait, toujours emporté par les coups de cravache et les cris sauvages de cette fenune. Louise était tremblante d'émotion, elle ne savait comment se terminerait cette scène. Hélas! elle s'est terminée comme je ne le soupçonnais que trop : le cheval lit un faux pas, et la Carolina fut jetée, la tête la première, contre un poteau de bois... Je cours un des premiers dans l'arène, sans me rendre compte si je n'apportais pas ime preuve de plus à Louise... On transporta la Carolina évanouie hors du cirque; pendant quatre jours, on l'a crue perdue, mais maintenant elle parait hors de danger... Comment voulez-vous que j'explique à Louise ces faits? Elle croit que je l'ai trahie, abandom.ée, et les apparences sont contre moi. Est-ce ma faute si la Carolina s'éprend de passion pour moi ? J'allais, il est vrai, me promener à la campagne avec elle, à cheval, mais toujours en compagnie de Jonquières, et je ne me doutais pas de l'accident qui devait résulter de ces promenades innocentes. Dites, madame, que faut-il faire?
— Tout n'est pas perdu, dit madame Chappe; j'ai va Louise.
— Que vous a-t-ellc dil?
— Je Tai vue si peu...
— Vous a-t-elle parlé de moi?
— Non, dit la maîtresse de pension, mais je lui ai parlé de vous.
— Ah! s'écria Julien... Eh bien?
— Elle est au moins aussi désolée que vous.
— Elle vous Ta dit?
— Je l'ai bien compris. Elle est pâle, maladive... Comment. . . vous paraissez heureux ; c'est mal, monsiem* Julien.
— Puisque je souffre, dit le comte, je suis content qu'elle souffre.
— Est-ce que vous ne le saviez pas?
— Comment? Je vois M. Creton du Coche le moins que je peux; il me fatigue par sa sottise; il ne s'inquiète seulement pas de sa femme : il ne m'a pas dit dans quel état elle se trouvait.
— Vous souhaitez maintenant un mari amoureux de sa femme, de la femme que vous aimez ; vous n'êtes pas raisonnable non plus, dit madame Chappe.
— Sans aimer sa femme, M. Creton pouvait m'en donner des nouvelles; j'aurais demandé la permission d'aller rendre visite à Louise. Je vois souvent passer le mari dans la rue; il est toujours aussi content de lui-même, et il ne se doute pas des souffrances morales de sa femme.
— C'est fort heureux, dit la maîtresse de pension : il aurait été assez difficile à Louise d'expliquer que la jalousie qu'elle a contre une étrangère la fait maigrii\
— Elle a maigri? demanda Julien avec intérêt. Pauvre femme ! Et il aurait suffi d'un mot pour qu'elle se tranquillisât; elle ne serait pas venue au cirque par dépit, afin de voir celle qu'elle croit ma maîtresse ; la Carolina ne serait pas devenue furieuse et ne se serait pas tuée à moitié... Voyez, madame, à quoi peut mener la susceptibilité des femmes! Ah! je voudrais la revoir, un moment, un seul instant; je donnerais ma fortune pour lui dire que je l'aime encore, que je l'aimerai toujours, et puis je parti-
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rais, et, si elle ne voulait plus me rencontrer, je lui jurerais de ne plus chercher à la revoir.
— Pensez-vous que je vous croie? dit madame Chappe : en ce moment, votre seul désir est de la voir une seconde, afin de profiter de cette seconde pour lui demander de la revoir le lendemain... Mais vous ne me parlez pas de l'affaire du tribunal?
— Que m'importe le tribunal ! Dites-moi donc tout au long votre conversation avec Louise : vous ne sauriez croii'e combien je suis hem-eux de rencontrer quelqu'un qui lui a parlé .
Julien regardait madame Chappe avec les mêmes* yeux qu'il aurait regardé Louise. Les vieilles fenmies qui ont beaucoup vécu comprennent le charme qu'elles exercent vis-à-vis de Tamant, quand elles lui parlent de la maîtresse, et vis-à-vis de la maîtresse, quand elles lui parlent de l'amant. Ce ne sont plus des vieilles femmes, ce sont des anges consolateurs. Il faut être étranger à toute affaire amom'euse pour être choqué de la laideur des vieilles femmes , qui servent de trait d'union ordinaire à la jeunesse et à la beauté. La vieillesse n'existe plus pour les gens qui aiment : ils ne voient qu'un messager céleste qui calme leur tom'ment, dissipe leur chagrin, amène les réconciliations, et rend hem'eux jusqu'au lendemain.
— Vous a-t-elle permis de retourner la voir ? demanda Julien.
— Certamement.
— Oh! si j'osais vous prier, ma chère dame... je serais trop heureux...
— Dites; vous savez, monsieur Julien, combien je m'intéresse à vous.
— Pourriez-vous la revoir demain?
— Demain, dit la maîtresse de pension, c'est bien.
— Je vous en prie.
— C'est que, reprit madame Chappe, j'ai, pendant qm'.ques jours, à courir la ville pour une alîaire d'intérêt qiii
ni LES BOURGEOIS
me tracasse énormément. On est excessivement défiant
dans ce pays; je ne sais à qui m'adresser pour réaliser
un emprunt de mille francs dont j'ai le plus grand
besoin.
— Comment, madame Chappe, dit le comte, n'avez- Yous pas pensé à moi? Je croyais vous avoir dit que je donnerais toute ma fortune pour voir Louise... En rentrant à rhôtel . je vais vous envoyer cette petite somme immédiatement.
— Non, non, dit madame Chappe, vous êtes trop bon, je n'accepte pas.
— Et, dit Julien, si vous aviez encore besoin de quelque somme plus impoilante, n'hésitez pas à recoiu*ir à moi, en me prévenant quelques jours à l'avance.
— Comment Louise ne vous aimerait-elle pas avec un cœm' si généreux? dit madame Chappe. Ah! elle vous aimera, soyez-en sûr, vous, Thomme le meilleur que j'aie jamais rencontré. J'irai demain, j'irai tous les jours, et je n'aurai pas de cesse que vous ne l'ayez vue.
— Si je lui écrivais? dit Julien.
— Oui, dit madame Chappe, je porterai la lettre. Au fait, non, n'écrivez pas. 11 ne faut pas que Louise se doute de notre intelligence, elle ne me recevrait plus: laissons tomber sa colère. Mais, avant tout, il s'agit d'éloigner l'écuyère.
— Elle est peut-être bien malade pour quitter la ville. Jonquières est allé la voir; je n'aurai de ses nouvelles quen rentrant.
— S'en ira-t-elle sans vous tominenter ?
— Ce n'est pas ma faute si la Carolina s'est attachée à moi, dit Juhen; je n'ai aucunement cherché à lui plaire. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour adoucir sa maladie ; je lui ai envoyé un médecin. Quand elle sera en état de partir, je m'arrangerai de telle sorte qu'elle n'ait pas à souffrir du temps qu'elle a perdu pendant sa maladie. .Jonquières a mes instructions, car je n'ose la voir.
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— Tel que je vous connais, dit madame Chappe, je suis sûre que recuyère ne s'en ira pas les mains vides.
— N'est-ce pas tout naturel? je suis la cause indirecte do laccident de cette pauvre fille... Quand vous verrez Louise, n'oubliez pas, madame Chappe, de lui parler de moi.
— J'en parlerai avec adresse; ne craignez rien, je lui raconterai vos aventures avec la Carolina sous le jour le plus favorable, et je suis sûre que vous serez pardonné avant d'avoir dit mi mot.
— Je pars ce soir pour Vorges, dit Julien, j'ai reçu une lettre de ma mère, qui me prie d'aller chercher ma sœur.
— jNous allons donc revoir cette chèi-e enfant?
— Demain, madame Chappe, je vous ramènerai EU sa, et j'espère avoir de bonnes nouvelles.
— Oui, bon jeune homme, dit la maîtresse de pensirn, vous serez heureux, foi de madame Chappe !