D£ MO LIN CHAUT
— Je n'en sais rien.
— Si encore tu avais affaire à une t'enime parisienne, je n'y verrais pas grand mal. Beaucoup de maris sont las
• de leurs tcmmes ; ils ont eux-mêmes une liaison d'mi autre coté. Tu te fais Tami de la maison, personne ne s'en inquiète ; vous pouvez vivre heureux l'un et l'autre jusqu'à ce que Tiai des deux se fatigue ; mais en province, à Molinchart, conniicnt est-ce possi})le? Tout le monde se connaît; il suffira qu'on te voie souvent dans la ville pour que chacun pèse les motifs qui t'y amènent. Vous occuperez plus de la moitié de rannée les langues du pays ; la femme sera encore la victime, car toi, tu ne restes pas dans la ville. L'homme n'est jamais coupable, d'ailleurs.
— Je te dis que je l'aime ; tu t'emportes, tu vois je ne sais quelle conclusion... Je respecte Louise, et je ne lui demanderai jamais qu'une faveur immense; mais c'est un Leau rêve qui ne se réfilisera pas... Si ta la voyais, mon ami ! elle a de grands yeux noirs encadrés dans des paupières d'or... Mon rêve est de baiser ses paupières. Quand je devrais faire deux fois par jour le chemin de Yorges à la ville pendant un an, je n'hésitei-ais pas si Louise voulait
• m'accorder cette faveur.
— Je n'ai plus rien à dire, Julien; tu aimes cette femme, je resterai cet hiver avec toi.
— Mon bon Charles, dit le comte en lui pressant la main, jamais je ne pouiTai reconnaître ton dévouement.
— Si... à une condition, c'est que tu me feras la même morale que je t'ai faite le jour où tu me verras devenir amoureux.
— Et, dit le comte, tu ne m'écouteras pas davantage que je ne t'ai écouté.
— C'est bien possible.
La conversation tomba sur ce mot; les deux jeujies gens sentaient lem- jeunesse se réveiller à cette discussion d'amour, et les femmes passées défilaient dans leur cerveau au bruit du trot égal des deux chevaux. Un paysan
déguenillé^ qui fumait sa pipe, ôta sou bonnet de coton en vuyant arriver les jeunes gens.
— Bien le bonjour, monsieui- le comte, dit-il.
— Ali ! te voilà, Gambier ; et ta femme, comment vat-elle ?
— Monsiem' le comte est bien bon, la pauvre femme est dans son lit. Les marais la tuent.
— Pourquoi y restes-tu ?
— Monsieur le comte, j'ai bâti ma cabane avec beaucoup de peine ; et puis les marais ont du bon, nos légumes sont meilleurs.
— As-tu de la monnaie, Charles ? demanda le comte à son cousin.
— Je n'ai que des louis.
— Tiens, voilà pour toi, dit Julien en lui jetant une pièce de vingt francs.
— Tout ça pour moi ? s'écria Gambier (jui n'avait jamais vu de pièces d'or de sa vie.
— Certainement.
— Ah ! monsieur le comte, je vous remercie bien pour moi et ma pauvre femme ; elle ne manquera pas de prier pour vous.
— Si j'avais ma fortune en or, dit le comte à son cousin, je crois que je serais heureux de la semer ainsi... On est meilleur quand on aime... Je donnais vingt sous à ce paysan chaque fois que je passais ; aujourd'hui, il me semble que ce n'est pas assez que de lui domier vingt francs.
— Voilà une idée, dit Jonquièi^es : les persomies qui s'occupent de soulager les pauvres à domicile, et qui y apportent souvent de la mesquinerie, devraient être choisies parmi les gens reconnus amoureux.
— Comment les reconnaîtrait-on ?
— Oh ! cela est facile, mais je choisu'ais les amoui'eux qui ne sont pas encore heureux.
Les deux cousins arrivèrent en causant à la maison de
DE MOIJNCHART C9
ranipagno do madamo de Vorges, (jiii ivmarqiia la joie de son tils.
— Vous vous êtes bien amusés h la ville, messieiu's? dit la comtesse, qui aimait entendre la jeunesse raconter ses folies.
— Ne parle de rien à ma mère, dit Julien à son cousin.
Alors le jeune homme raconta dans le plus grand détail les aventures qui lui étaient arrivées en poursuivant un chevreuil, et la panique qu il avait occasionnée dans la ville.
— Mais, dit la comtesse, vous avez causé bien des dé ■ gâts dans la maison de ce M. Creton que je connais un peu.
— Ah ! vous le connaissez, ma mère ! s'écria Julien ; tant mieux, car j'avais invité M. Creton à venir passer quelques jours à la campagne, pour tâcher de lui faire oublier, ainsi qu'à sa femme, les terreurs et le trouble que j'ai causés en forçant, pom- ainsi dire, le chevreuil à se réfugier chez eux ; vous ne m'en voulez pas, ma mère, d'avoir disposé de votre maison de la sorte ?
— Tu as bien fait, Julien.
— La femme est charmante, bien élevée, une sorte de Parisienne égarée dans Molinchart; je suis certam qu'elle vous plaira beaucoup.
— Et quand les as-tu engagés à venir ?
— J'ai voulu m'entendre d'abord avec vous, ma mère, afin d'être sûr de ne pas vous déplaire.
— Quand tu voudras, Julien.
Le comte ne se le fit pas dire deux fois, et écrivit immédiatement à M. Creton une lettre par laquelle il le priait de venir dans la semaine même s'installer au château avec sa femme. Un petit pavillon leur était réservé, dans lequel ils auraient toute liberté. L'avoué pourrait facilement transporter ses instruments d'astronomie, et se livrer dans la vallée à ses importantes observations.
Le lendemain, Julien dit à son cousin :
— Je suis inquiet de ne pas avoir de réponse ; j'aurais
70 LES BOUiHGEOIS
dû envoyer le jardinier porter la lettre plntnt rpie (h la
faire mettre à la pcisle.
— MaiSj mon cher ami, il n'y a qn'un join\ dit Jonfpiières.
— Quand on aime... dit le comte.
— Si je n'avais pas peui' de te mécontenter... -- Eh bien ?
— Je te dirais que je ne suis pas bien sûr que tu airaes autant...
Le comte fit un signe d'impatience.
— Autant que tu le crois ; tu as une blessure qui t'a fait souffrir, qui se cicatrise, mais qui te démange justement parce qu'elle guérit. J'ai toujours remarqué le môme fait chez les gens qui avaient souffert violemment d'un premier amour ; ils espèrent hâter la guérison dans la tranquillité, et la tranquillité ne revient jamais aussi pleine et entière que dans l'état d'innocence. Alors mes gens se jettent à la tète de la première femme qui leur plait un peu, persuadés qu'ils vont oublier leurs souffrances en retrouvant des jouissances nouvelles.
— Ah ! mon cousin, tu ne saurais me fâcher en raisonnant ainsi... J'aime Louise; la Carolina est bien morte, morte à jamais... Il me restait quelques brimborions, quelques nœuds de rubans, trois ou quatre chiffons sans orthographe que je gardais précieusement et que je n'osais revoir sans pleurer, je les ai brûlés cette nuit avant de me coucher, car il ne faut pas de souvenirs impurs quand je penserai à Louise, cette femme si résignée et si à plaindre.
— Est-elle réellement à plaindre ? demanda Jonquières.
Le comte pâlit, prit la main de son cousin, et d'une voix brève et tremblante :
— Charles, lui dit-il, nous avons toujours été liés d'une amitié sans nuages; après ma mère et ma sœur, tu es l'être que j'aime le plus. "Se me dis jamais de ces motslà, si lu tiens à me revoir.
DE MOI.INCITART 71
— Comme il te plaira, Julien. Je nai pas songé à \c blesser; désormais je nVabstiendrai de toute réflexion et
• je veillerai sur toi.
— Laisse-moi seulement, mon cher ami, te dire ce qui me passe par la tète ; rien ne saurait me guérir en ce moment. Écoute-moi tranquillement, aie Fair de m'écouter si je t'ennuie. Quand je te parlerai d'elle, ne détourne pas la tête, ne pince pas les lèvres ; n'aie Tair ni de douter ni de sourire, voilà ce que j'ai à te demander. Est-ce trop?
— Ce n'est pas assez, dit Jonquières, tu le sais bien. Là-dessus les deux cousins se donnèrent une poignée
de main énergique, et se mirent à parcourir les champs sans rien dire; mais ils conversaient par l'esprit, et ils parlaient mystérieusement.
Au dîner, la comtesse de Vorges dit à son fils :
— Tu ne m'as pas donné de nouvelles de ta sœm' ; comment Tas-tu trouvée ?
Julien rougit légèrement.
— Je ne l'ai pas vue, ma mère.
— Mais ce n'était pas son jour de congé, car tu étais à Molinchart mardi.
— Je n'ai pas eu le temps, ma mère.
— iVh ! Julien, dit la comtesse en secouant la tète, tu passes deux jours à la ville, tu aurais pu aller simplement savoir à la pension comment va ta sœur : tu sais que tu m'aurais rendue heureuse...
— Chère tante, dit Jonquières qui vint au secours de son ami, vraiment Julien n'est pas aussi ])lâmal)le qu'il le paraît... Moi-même d'ailleurs je partage sa faute et j'en demande la moitié, comme je demande la moitié de votre pardon; mais nous sommes arrives au pied de la montagne de Mohnchart par le plus grand des hasards. En poursuivant le chevreuil au moins pendant deux lieues, nous avons occasionné une telle émeute dans la ville, qu'il y avait de quoi en perdre la tête; Julien a fait de son mieux en honorant de sa présence la table de M. Creton
du Cdche^. pour lui faire oublier l'embarras que la chasse et la mort du chevreuil avaient causé dans sa maison ; quant à moi, retiré tranquillement à Thôtel de la Tète- Noire, je comptais repartir immédiatement, lorsqu'on est Acnu m'annoncer la visite de M. Jajeot. C'est le malheureiLX épicier que l'aubergiste m'envoyait, et qui réclamait une indemnité pour le dégât qu'a causé le chevreuil dans sa boutique... 11 m'a laissé une petite note détaillée des avaries apportées à son commerce; elle m'a paru assez amusante pour être conservée.
Le jeune homme tira de son portefeuille une facture imprimée qui contenait l'estimation des objets fracturés par le chevreuil, et qui était ainsi conçue :
1° Avoir jeté à la tète de l'animal un cornet contenant la valeur d'une demi-livre de sucre en poussière, qui ne Ta nullement arrêté dans ses bonds » 50
2** L'animal a piétiné et brisé trois petites charrettes en bois blanc, modèle moyen, qui me reviennent, au prix de facture, rue Grenétat, à l fr. -25 c. pièce. . . 3 75
3° Sept petites poupées communes à ressorts, entièrement perdues, dont le prix, rue Thibautodé, est à raison de 50 c. l'une 3 50
4° Deux boites de sapin, dites à ménage, contenant fourchettes, plats, verres en étain, à l fr. 50 c. . . 3 »
5° Trois poupées de moyenne grandeur, dont la figure est entièrement souillée, et qui demanderaient autant pour être remises à neuf que des nouvelles; ce sont des poupées d'Allemagne, fournies par la maison d'Eschewsille, à 2 fr. 35 c 7 05
5° Un régiment de soldats en plomb dans leur boîte, bien conditionnés, avec un vernis nouveau, inventé par .M. Dufourmentelle, à Paris 0 »
7'^ Un lapin qui bat du tambour lorsqu'on le fait l'ouler, le seul que j'avais dans mon magasin, fourni par M. Schann, rue aux Onrs 10 »
DE MOLINCHART 73
.^0 Encore de M. Schann, nn troupeau de vaches de forte dimension, avec peau en laine 7o »
0° Lue superl)e poupée, nouveau genre, ce qu'il y a de mieux, qui, en tombant, a eu les yeux perdus et le nez fracassé, et (jiie je mets au plus bas prix, espérant qu'elle pourra être réparée 26 »
10° Ma devanture fracassée en plusieurs endroits par la foule qui se pressait devant et qui a cassé trois carreaux; le dommage estimé par les hommes de Tart. . oS8 »
11° Sucreries glacées sur lesquelles sont tombés des morceaux de vitres cassées, et que je suis obligé de retirer de la montre, six livres à peu près. .... 24 »
12° Dégâts causés au mur du corridor par le chevreuil en se sauvant, et mise en désordre de ma chambre à coucher 180 »
— Assez, Charles, dit la comtesse.
— Ma tante, j'allais avoir fini ; mais vous comprenez quel temps m'a pris cette longue visite de l'épicier, qui réclamait dix-sept cent soixante-dix-sept francs et quatrevingts centimes, poiu* l'honneur que lui avait fait le chevreuil en visitant sa boutique.
— L'as-tu payé ? demanda Julien.
— Du tout; d'ailleurs je n'avais pas mille francs sur moi; mais nous sommes sous le coup d'un procès trèscomphqué. Ce M. Jajeot a été trouver l'aubergiste de la Tète-Noire pour se faire payer, l'aubergiste me l'a renvoyé ; voilà un homme qui me lisait sa note et qui s'arrêtait à chaque article en versant des larmes. Les poupées semblaient ses enfants chéris, et encore l'épicier me disait qu'il voulait bien me faire grâce de la vente qu'il avait manquée à cause de la foule qui entourait sa boutique. D'abord j'ai pensé à payer pour m'en débarrasser, mais il m'a semblé que la note était un peu exagérée ; alors je suis allé chez ce M. Jajeot, demandant à visiter les victimes du désastre. Mon homme a paru troublé ; déjà tout était remis en ordre dans sa boutique, il n'a pu me montrer
que deux ou trois écorniflures à de mauvaises poupées de quatre sous... Je ne demande pas mieux que de payer^ mais je n'aime pas être trompé... Et puis, \oici ce qui se présente : nous chassons un cheyreuil, d'autres s'en emparent, très-bien ; mais alors, c'est à ceux-là qu'il appartient de payer les dommages causés par la bête. L'aubergiste de la Tète-Noii'e nous fait payer ce chevreuil cinquante francs, par la raison que son chef Ta tué ; donc c'est lui qui doit solder les dégâts faits par ce même chevreuil chez l'épicier. Quand je lui ai dit que M. Jajeot nous réclamait près de dix-huit cents francs, il a paru vouloir abandonner la propriété du chevreuil, et il ne demande plus que les frais de cuisson.
— Quelle histoire ! dit la comtesse.
— Ce n'est pas tout, dit Jonquières, est-ce que les trois hôteliers rivaux du Soleil-d'Or, de l'Écu et du Griffon, ne prétendent pas aussi avoir une forte part de propriété dans la persoime du chevreuil, parce que, disent-ils, ils ne sont pas étrangers, par leurs poursuites, à sa prise ?
— Mais, dit la comtesse, M. Creton du Coche peut réclamer aussi, puisque le chevreuil a été tué dans sa cave.
— Il ne réclame rien, dit Juhen.
— Oui, je l'oubliais, dit Jonquières; donc, avec les quatre aubergistes, Julien et moi, M. Creton, l'épicier Jajeot et les garçons bouchers, nous sommes une quinzaine à tirer chacun le chevreuil. Comme ce Jajeot nous menaçait d'un procès, je me suis mis à rire et je n'ai plus voulu payer, voulant me donner le plaisir d'entendre plaider cette affaire .
— Vous auriez du prendi^e arrangement, Charles, dit la comtesse ; il n'appartient pas à la noblesse de se laisser poursuivre pom' une malheureuse somme de dix-huit cents francs.
— Je n'aurais pas mieux demandé, chère tante, mais cependiuit je n'aime pas à me sentir dévorer la laine sur le dos par ces inti'aitables marchands qui abusent d'une
pailuiilc nobiliaire devant un nom poiu' nous traiter en ennemis.
— Je suis un peu de l'avis de Charles, dit Julien. M. Creton est avoué, il connaît l'atraire à fond. Puisque le drame s'est dénoué dans sa maison, et qu'il doit venir ici, nous le consulterons là-dessus.
— Comme il vous plaira, messieurs , dit la comtesse ; si si vous trouvez quelque amusement à plaider, libre à vous.
— Oui, dit Julien, M. Creton sera mon conseil, et je choisirai un avocat plaisant que j'ai rencontré au dîner pour nous défendre.
Le lendemain, l'avoué n'était pas arrivé dans la matinée; le comte, impatienté, se promenait à pied sur la route qui conduit à Molincliart, espérant découvrir plus tôt la voiture qui amenait Louise et son mari. Il craignait que Louise n'eût exigé de l'avoué qu'il renonçât à venir à la campagne ; peut-être M. Creton du Coche avait-il déjà quelques soupçons de l'amom- du jeune homme !
Mille idées traversaient l'esprit de Julien sans qu'il pût s'arrêter à une seule. 11 revenait au cliàteau lorsqu'il rencontra son cousin, qui lui dit :
— L'avoué est arrivé !
— C'est impossible, je n'ai pas quitté la route.
— Il a pris le chemin de traverse.
— Ah' s'écria Julien... tu as vu Louise?
— Non, il est seul.
Julien lit un signe de dépit.
— Elle craint de se trouver avec moi... Où est >L Creton?
— 11 cause avec ma tante.
— Bien ; ne fais pas semblant de m'avoir rencontré, et dis à Jacques de seller mon cheval sans que personne ne le voie; je vais à Molinchart.
— Pendant que le mari est ici ? dit Jonquières. Prends garde, cela se sam'a, tout le monde te verra sur la place.
— QuQ faire?... dit Julien. Je veux la voir, lui ])nrler repeudant.
— Il y a peut-être un moyen...
— Dis vite, lequel?
— Ne voyant pas arriver Tavoué , ne recevant pas de réponse, lu es censé être parti depuis ce matin le chercher. Comme il est venu par la traverse, tu ne Tas pas rencontré.
— Oh î mon cher ami, quel service !
— Justement, j'ai annonjé que ta étais allé ce matin sur la route de Molinchart; je nai pas dit si tu étais à pied ou h cheval, mais prends garde quon ne te voie; va attendre au petit bois, j'y ferai conduire dans dix minutes ton cheval, et personne n'en saura rien.
Le comte trouva long d'un siècle le temps assez court que son domestique mit à lui amener le cheval.
— Surtout, si ma mère t'interroge , ne manque pas de lui dire que je suis parti il y a près d'une demi-heure...
Aussitôt il éperonna son cheval, partit au grand galop et arriva en un quart d'heure au pied de la montagne de Molinchart.
Les cavaliei's ont l'habitude de faire un certain détour pour prendre une montée meilleure que celle qui part du faubourg: mais le comte ne se souciait guère des difficultés de la montagne , et il aurait tué son cheval pour arriver cinq minutes plus tôt, car, tout vraisemblable que fût son mensonge, il ne pouvait rester longtemps auprès de la femme de l'avoué, celle-ci étant seule. Il traversa les rues désertes de la ^ ille, faisant retentir les pavés du pas de son cheval, et il le conduisit à la Tète-Noire, d'où il sortit sans répondre aux questions de l'hôte.
Faglain, le maître clerc de l'étude, qui était pour le moment à la fenêtre, occupé à regarder la devanture de l'orfèvre qui fait face, aperçut le comte qui se dirigeait vers la maison de son patron; aussitôt la sonnette retentit.
— La bonne! cria Faglain, on sonne!
Le maître clerc cherchait les moyens d'occuper ses loi-
DE MOLINCHAUT 77
jii's et de montrer son zèle ; malgré le bruit de la somiette, ,1 jugeait à propos d'annoncer qu'on venait de sonner.
— La bonne, on sonne ! répéta Faglain, qui laissait à 3Bine à la domestique le temps d'aller à la porte. Le désœuvrement de Faglain était si grand qu'une figure nouveWe était dans sa vie monotone une immense occupation ; «issi, au contraire des êtres ennuyés qu'on rencontre soiii^ent dans les bureaux, montrait-il un visage aimable aux rares clients de Tétude. C'étaient, pour Faglain, des espèces d'acteurs qui lui donnaient la comédie, et dont il ne pouvait se lasser d'admirer la voix, les gestes, les vêtements. En entendant ouvrir et refermer la porte de la rue, la joie passa sur tous les traits de Faglain , qui , en un :îlin d'œil, s'entoura de vieux dossiers, trempa sa plume ians l'encrier, se frotta les mains pour se les dégourdii', :omme s'il allait entreprendre une longue besogne, donna une tournure à ses cheveux, et se mit à son bureau dans la posture d'un clerc accablé de besogne.
— M. Creton du Coche est-il visible? demandait le comte à la domestique.
— Monsieur, il est sorti pour la journée.
— Et madame ?
Alors la domestique lit entrer le comte dans la chambre DÛ se tenait Louise^, qui rougit extrêmement en voyant le jeune homme.
— Comment, monsiem! dit-elle ; et elle s'arrêta brusquement comme si elle avait voulu retenir cette exclamation; mon mari est à la campagne.
— Je le sais, dit Julien, et je venais savoir de vos nouvelles, madame, craignant que vous ne fussiez indisposée, puisque vous deviez accompagner M. du Coche.
— Non, monsieur, je n'ai jamais promis de suivre mon mari... Et c'est lui, dit-elle, qui vous envoie?...
— Je suis venu, madame, de mon propre mouvement.
— Mais, monsieur, dit Louise, il n'est pas convenable que je vous reçoive en lalyscnce de mon mari... Je vais
78 LKS BOURGEOIS
appeler la leniiue de chambre -, vous avez lair fatigué ;
auriez- vous besoin de rafraîchissement?
— Je vous remercie^ madame ; je suis venu un peu vite, il est Arai, et je vous demande pardon si je me pre'sente auprès de vous avec quelque poussière sur mes habits.
La femme de Ta voué était fort émue et ne savait comment se tirer de cette visite inattendue; elle se leva, alla vers le cordon de la sonnette près de la cheminée ; mais le comte s'empara de sa main, qu'il pressa violemment.
— Vraiment, madame, il est inutile d'appeler voti^] femme de chambre... je repartirai plutôt immédiatement.
— Oui, monsieur, vous avez raison... Que va penser i mon mari de votre fuite?
— Madame, il ne m'a pas vu et je ne l'ai pas vu ; je suis censé venir au-devant de lui.
— Parlez moins haut, monsieur, dit Louise, on pourrait vous entendre... Pai-tez, monsieur; tenez, j'ai déjà Tak d'être du complot.
— Eh bien ! madame, je vous obéis, dit le comte en se levant ; je vous ai vue et j'emporte du bonhem' pour quelques jours... Mais pourquoi, madame, n'avoir pas accepté notre invitation ? car ma mère eût été enchantée de vous recevoir.
— Je vous l'ai dit, monsieur, je ne sors pas, je vis seule^ je ne demande qirun peu de tranquillité.
— Vous auriez trouvé, madame, dans ma mère une femme excellente qui, elle aussi, vit dans l'isolement, mais qui vous am-ait porté beaucoup de sympathie... Je lui ai parlé de vous ; j'ai annoncé votre arrivée ; elle se faisait une fête de vous avoir quelques jours.
— Remerciez beaucoup pour moi madame la comtesse, monsiem-; mais vous savez qu'il m'est hnpossible d'aller à Vorges.
■— Je le vois bien, madame, vous craignez de vous ennuyer avec nous.
— Ah! monsieur, mon existence d'ici cst-clîe si gaie?
DE MOLINCHART 79
Vous le voyezj je resterai pendant l'absence de mon mari telle que vous m'avez trouve'e ; je ne receM'ai aucune visite, et je n'en rendrai aucune.
— Ce n'est pas vivre, madame, dit Julien; vraiment, M. Creton a réalisé dans son ménage la vie orientale. Est-ce que, par hasard, il vous aurait empêchée de l'accompagner?
— Du tout, monsieur, ne le croyez pas ; M. Creton me luisso parfaitement libre, et il n'insiste jamais quand je manifeste le moindre désir. Je lui ai dit que je ne me souciais pas d'aller à la campagne, il est parti fort tranquille et fort insouciant; il reviendra sans me demander l'emploi de mon temps.
— Alors, madame, il y a un motif caché qui vous retient ici.
— Un motif caché? dit Louise en somiant; si vous étiez de la ville, monsieur, vous sauriez bien que je n'ai pas de motif caché.
— Madame, nous ne nous entendons pas, et je crois m'apercevoir que vous donnez à mes paroles une couleur à laquelle je ne pense guère...
Comme Louise allait sonner, le comte lui reprit encore la main. •
— J'aurais été si heureux, madame, entre ^ous et ma mère...
Louise essayait de retirer isa main.
— Mais, monsieur, vous n'êtes pas parti, comme vous le disiez tout à l'heure.
— Madame, je vous en eonjme, je ne vous parierai pas de mon amour.
— De votre amour ! s'écria la femme de l'avoué en se levant brusquement.
— Oui, madame, depuis trois jom-s je ne vis plus, je ne songe qu'à vous, je vous ai perpétuellement devant les yeux, je ne sam-ais phis me passer de vous voir, de vous regarder, d'entendre votre voix.
— Monsieur ! s'écria Louise, voulant sortir et clouée près de la cheminée.
— Je vous en prie, madame, ayez pitié de moi; je ne vous demande rien que de ne pas vous cacher; ne restez pas enfermée pour moi.
— Monsieur, je suis mariée !
— Quel mal y a-t-il, madame, à vous laisser regai'der; est-ce ma faute si vous êtes belle? Je vous ai aimée dès la première minute, et rien ne saurait m'empêcher de vous aimer jusqu'à la fin de ma vie; il n'y a ni lois ni mari qui sauraient aller contre mon amour. Nous voulez vous enfermer, je vous verrai malgré vous ; si vous ne me parlez pas, vos yeux parleront pour vous.
— Voilà ce que je craignais d'entendre en allant à la campagne, dit Loiuse.
— Vous n'êtes pas venue, madame, et cependant je von? ai dit ce que j'avais sur le cœur. Pourquoi, madame, voulez-vous que mes paroles meurent en moi? L'impression a été trop vive, et l'impression pousse mes paroles : je savais que je trouverais toujours une heure pour vous forcer à m'écouter ; si l'occasion n'était pas venue aujourd'hui je l'aurais saisie demain, dans huit jours, dans un mois, dans un an, n'importe quand ;^ion amour n'est pas de ces atTections légères qui s'envolent au moindre vent... J'ai cru avoir aimé dans ma vie, mais je m'étais trompé; depuis que je vous ai vue, madame, j'ai senti en moi de nouveaux sentiments inconnus qui m'ont prouvé que j'aimais pour la première ibis.
— Par pitié, monsieur, dit Louise, laissez-moi. Retom-nez à la campagne ; oubliez-moi, bi réellement \ ous m'aimez, car je ne peiLX vous rendre une pareille affection; tout au plus pourrais-je vous offrir en échange une amitié sincère.
— Vrai ! s'écria le comte, vous me donneriez votre amitié?... Que je suis heureux! Dites-le moi encore, madame, et je ne demande qu'une preu> e, une seule.
— Ahl monsieur, vous demandez déjà?
DE MOLINCHART 81
— Laissoz-moi vous appeler Louise; si vous aviez un frère^, vous ue seriez pas blessée de vous entendre appeler par votre nom, n'est-ce pas? Dites que vous m'autorisez à vous appeler Louise?
— Est-ce possible, monsieur, devant le monde... devant mon mari? L'amitié n'a pas besoin de preuves.
— Eh bien ! Louise, je jure de vous le dire si bas que personne ne Tentendra ; ce sera un simple mouvement des lèvj-es, et vous seule le devinerez plutôt que vous ne l'entendrez. Et maintenant vous viendrez à la campagne, li'est-ce pas?
— J'ai refusé mon mari, cela ne paraîtrait pas naturel, d'autant plus qu'il saura que vous êtes venu.
— Je ne le lui dirai pas.
— Au contraire, il faut le dire : y pensez-vous, monsiem' ? Ma bonne, les voisins, toute la ville qui vous a vu ; dites à mon mari que vous êtes venu.
— Oui, Louise, et je dirai que vous m'avez refusé aussi; je parlerai à ma mère, et elle fera tant qu'elle décidera votre mari à vous écrire; elle vous écrira elle-même, et vous ne pourrez plus refuser de passer quelques jours avec elle.
— A une condition, dit la femme de l'avoué, c'est que vous ne me parlerez pas d'amour.
— J'accepte, dit le comte.
— Au premier mot d'amour, je reprends le chemin de Molinchart.
— Oh ! alors, j'espère vous garder toute l'année. Pendant cette conversation, le maître clerc Fagiain avait
manifesté la plus grande inquiétude : il ne comprenait pas où était passé l'étranger qui avait sonné à la porte, car il n'était pas dans les habitudes de la femme de l'avoué de recevoir les clients de l'étude.
La mise en scène du maître clerc était perdue; ses dossiers étalés, ses écritures, ses plumes, l'encre qu'il avait versée dans l'encrier vide, firent qu'il chargea trois feuilles
de pa[)ier d'iiiimon?es paraphes à la plume, qii'it interrompit 'îeulement en entendant refermer la porte de la rue.
Diverses aventnres de TaToné savant.
M. Creton du Coche était parti de Molincbart dans l'intention de s'écarter un peu de la ligne droite, afin de traverser divers petits villages qui sont dispersés dans la campagne, et qui, situés, les uns sur des versants de collines, les autres dans des vallons, doivent subir par leurs positions les modifications de la température.
L'avoué portait à sa cravate la fameuse décoration in- •ventée par Larochelle, qui consistait en un petit thermomètre d'une dimension déjà fort respectable en comparaison des épingles qu'il était d'habitude alors d'afficher en pareil endroit.
Ce petit thermomètre, ainsi que les habits neufs pour un enfant, occupait extraordinairement M. Creton du Coche, qui s'arrêtait au moins deirs fois par quart de lieue pour regarder sa décoration.
Malhem-eusement, le thermomètre était situé un peu trop près du menton, et l'avoué ressemblait à ces personnes qui, voulant se rendre compte de la longueur de leur nez, louchent en forçant les yeux à s'arrêter sur un point trop rapproché.
L'ordre du thermomètre donnait une nouvelle physionomie à l'avoué, qui marchait plus di'oit que de coutume, la tête plus en arrière, et qui respirait plus librement et avec plus de délices.
Quand M. Creton voyait au loin sur la route soit une charrette, soit mi berger conduisant son troupeau, soit un -paysan, il ralentissait le pas et s'arrêtait même, afin que le passant pût considérer la décoration du thermomètre ; mais il s'aperçut avec chagrin que les paysans passaient leur chemin et ne paraissaient pas remarquer cet insigne.
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(jiiL'Iques-uns nièmu ne le saluaient pas; aussi Ta voué prit-il le bon moyen de dii-e le premier : « Bonjour, Tami, » ce qui est contre toutes les règles du village, où le paysan, dans cette partie de la France, a conservé Thabitude de saluer les bourgeois avant que ceux-ci aient manifesté l'intention de répondre.
Mais on a vu et on voit encore dans Paris des nouveaux décorés qui, s'apercevant qu'un factionnaire a la tête tournée, s'ingénient à le coudoyer, à se moucher d'mie telle force que le factionnaire, rappelé à l'attention, est obligé de porter les armes.
Depuis qu'il faisait partie d'un corps savant, M. Creton du Coche prit une singulière manie, celle de déguster l'air, ainsi que d'autres dégustent le vin. 11 renitlait le vent, car il fermait la bonche exactement et aspirait l'air dans le nez, en faisait entendre un petit bruit singulier produit par les narines.
De temps à autre, il s'arrêtait et se rendait ainsi compte de l'air qu'il appréciait par aspii'ation. La science amène souvent de ces tics.
A Landouzy, une petite ville près de Yorges, l'avoué entra dans une auberge sous le prétexte de se rafraîchir ; mais il avait vu quelques buveurs attablés, et il désirait se rendre compte de l'effet que produirait sa décoration, en même temps qu'il voulait constater dans une glace rimporlance que le thermomètre apportait dans son habillement. Malheureusement, il n'y avait pas le plus petit miroir dans le cabaret, et les buveurs, qui étaient lancés dans d'interminables questions de terres à louer, ne levèrent même pas la tête.
La femme qui apporta à boire à l'avoué, et qui tenait un petit enfant dans ses bras, n'eût pas remarqué le thermomètre, si l'enfant n'eût allongé ses bras vers l'avoué.
C'était un petit drôle mal débai'bouillé, d'une laideur de singe, et qui fit reculer M. Creton du Coche, ne se souciant pas de donner une embrassade à im si vilain marmot,
Comme l'aubergiste s'en allait apivs avoir apporté de la bière à l'avoué, l'enfant poussa de? cris aigus et se retourna du côté du nouvel entrant, autant que pouvait le permettre son emmaillottement.
— Qu'est-ce que t'as? s'écria la mère.
Pom' toute réponse, l'enfant étendit les bras du côté de l'avoué, en agitant ses doigts dans la direction du thermomètre; alors seulement la mère aperçut l'objet.
— Eh ! quel drôle de bijou vous avez là, monsieur, ditelle.
M. Creton fit un petit rire de satisfaction. L'enfant continuait toujours ta crier en se lançant en avant pour pousser sa mère à s'approcher de l'objet de sa curiosité ; la mère approcha, et l'enfant put promener les mains sm* toutes les parties du thermomètre et meubler son cerveau de ridée de formes nouvelles.
— N'ayez pas peur, il est gentil, dit la mère, qui voyait l'avoué reculer, car les mains de l'enfant avaient touché mille objets de différente nature qui laissaient des traces trop positives, et M. Creton du Coche était hésitant entre le plaisir qu'il éprouvait d'avoir attiré l'attention d'un esprit innocent et la crainte que cet espiit innocent ne souillât sa cravate d'attouchements sans délicatesse et sans propreté. Après avoir flatté le thermomètre par de nombreuses caresses, l'enfant poussa plus loin ses désirs; son instinct lavait amené à cumprendre qu'il ne faisait pas partie de la personne de M. Creton, et il cherchait à le détacher violemment.
— Petit, petit ! s'écria l'avoué défendant la décoration contre les attaques de l'enfant; mais celui-ci s'était penché, et, tout en essayant de se rendre maître de son thermomètre avec ses mains et sa bouche, il avait laissé sur la cravate divers résidus de confitures.
— En voilà assez, monsieur, dit l'avoué, croyant en imposer à son jeune admirateur en le traitant respectueusement.
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Le monsieur poussa des cris tellement peinants qu'un des buveurs leva la tète.
— Qu'est-ce qu'il a donc, le mioche?
— 11 s'amuse, dit la femme à son mari.
— S'il continue à nous ennuyer, donne-lui la schlague.
— Allons, monsieur, voulez-vous lâcher? C'est assez, monsieur, s'écria M. Creton du Coche, luttant contre l'enlant, qui avait fini par s'emparer de la décoration.
La mère, cpii était un peu complice de Fenfant, se recula de telle sorte que l'avoué, séparé par la table, ne put atteindre l'enfant; celui-ci s'était mis immédiatement à fomrer le thermomètre dans sa bouche.
— Arrêtez! s'écria ravoué; il va casser le verre : c'est du poison.
A ce mot, l'aubergiste se leva de table.
— Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-il en jurant.
— Du poison! s'écriait M. Creton du Coche. L'homme s'empara du thermomètre, qui apparaissait
et disparaissait dans la bouche de l'enfant, et qui avait dû passer en cinq minutes par tous les degrés de chaud et de froid. 11 donna im soufflet à sa femme.
— Tiens, voilà pom- t'apprendre, dit-il, à donner à ■ manger des baromètres à ton enfant. Et vous, maladroit, ëit-il à l'avoué, vous n'avez donc pas le sens commun, à votre âge, de laisser traîner cette machine que j'ai envie de casser?
— Permettez, monsieur, s'écria l'avoué, qui frémit à l'idée de voir sa décoration détruite, votre fils me l'a pris de force.
Les paysans regardaient de travers le bourgeois, la femme pleurait, l'enfant criait; M. Creton profita du moment où l'aubergiste prenait vingt sous qu'il avait déposés sur la table pour rentrer en possession de son thermomètre et s'échapper de l'auberge où il avait failli être victime de la science.
En sortant, il huma l'air avec une satisfaction indéfi-
nissable ; le ciel eût été chargé d'orage et de tempêtes, qu'il eût trouvé la température fraîche et paisible, eu égard à la scène qui venait de se passer à Fauberge.
Ayant nettoyé sa cravate, salie par les attouchements de l'enfant, et rattaché son petit thermomètre à Faide de l'épingle qui y était fixée, Favoué, au bout de dix minutes de marche, arriva au château de la comtesse de Yorges, où il débuta par raconter son accident, atin de fixer immédiatement Faltention sur le fameux thermomètre.
Ce fut seulement au diner que Julien revint de Molinchart.
— Je suis bien fâché, lui dit Favoué, d'avoir pris la traverse; autrement, nous nous serions rencontrés, et je vous aurais évité la peine d'aller à Molinchart.
Le comte dit qu'il n'y avait pas de peine.
— Eh bien, reprit Jl. Creton, vous avez vu ma femme; elle ne veut pas ^enir, elle est entêtée ; mais je la laisse faire ce qu'elle veut.
— Tu aurais dû insister, mon ami, dit la comtesse à son fils.
— Madame, dit Favoué, c'est inutile.
— Les hommes sont maladroits, dit la comtesse; je veux essayer moi-même. Dans quelques jours, j'irai à la ville, voir ma fille à sa pension, et je rendrai visite à madame Creton. J'aurai ma voiture, et j'espère la ramener. Peutêtre madame Creton n'était-eile pas enchantée de faire deux lieues à pied à vous suivre dans vos explorations. D'un autre côté, il n'était pas convenable qu'elle vînt avec Julien.
— Aussi, ma mère, n'ai-je pas voulu trop presser madame Creton.
L'avoué remercia la comtesse, et dit qu'il ne pensait pas que cette démarche fût utile, car sa femme n'aimait pas la société et trouvait son bonheur à vivre seule.
Jonquières avait feint mie curiosité violente pour les expériences de Favoué, et il se posa, dès la première soirée», en écouteur avide et dévoué.
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— Je remplis là une mission pénible, dit-il à son cousin, mais je ne te demande pas de remercîments. J'ai cru nécessaire de flatter la manie de M. Creton du Coche, car nous ne savons guère ce qui va arriver. Si par hasard madame Creton se décide à passer quelques joms ici, il est bon que dans le principe j'aie Tair de m'occuper de son mari, afin que tu ne sois pas forcé de lui faire les homieurs de la campagne.
— Viendra-t-elle? dit JuHen. Tu peux à peine t'imagincr combien je suis inquiet ; je voudrais lui écrire, je crains de la blesser.
— Ma tante est du complot sans le sas oir ; madame Creton n'osera la refuser.
— Oui, dit Jidien, mais peut-être ma mère n'ira-t-elle pas à MoUnchait avant huit jours, et huit jours sont si longs !... Je n'ai plus de motifs pour revoir Louise.
— Eh bien ! dit Charles à son coûsm, prépare-la à la visite de ta mère.
— Oh ! mon ami, dit Julien, tu me sauves ; je vais écrire.
Aussitôt il se renferma et écrivit à Louise une lettre par laquelle il lui annonçait l'arrivée de madame de Vorges. Dans cette lettre, Julien avait su faire passer les troubles secrets de son cœm-, tout en les voilant de façon à ne pas trop alarmer la femme de Tavoué.
La comtesse de Yorges, pressée de revoir sa fille, pai'tit bientôt pour Molinchart, où rappelaient les vacances et la distribution des prix, laissant M. Creton du Coche auxsoins de son fils et de son cousin.
L'avoué fatiguait les deux amis de ses observations météorologiques et les entraînait dans des courses lointaines et accidentées, car il accomplissait sa mission avec un rare dévouement. Aussitôt qu il se trouvait dans une vallée, il avait hâte de la quitter pour gravh- une montagne ; à peine arrivé au haut de la montagne, tout couvert de sueur, il la descendait précipitamment, afin de saisir plus
vivement la différence qui existait entre la température
des lieiix bas et ceUe des lieux élevés.
Ces observations conduisaient lavoué à faire une gymnastique perpétuelle dont il ne se doutait pas; mais il était soutenu par un orgueil secret qui prenait sa som'ce dans la décoration du baromètre.
Si , dès le début , la Société météorologique lui avait conféré une récompense déjà glorieuse, que lui réservaient, paj- la suite, ses travaux qu'il couchait consciencieusement chaque soir dans un journal? Jonquières, ayant afiécté une sorte de respect pour le petit baromètre, fut victime de ses propres sarcasmes, car M. Creton du Coche entreprit de le convertir à la science nouvelle et d'en faire un missionnaire dévoué.
Les deux amis eurent à soutenir des théories sans tin, filles des discours du commis voyagem^ Larochelle, mais qui, empreintes de l'esprit de l'avoué, atteignaient des proportions académiques et grotesques.
Ces discours, comiques à écouter une fois, devenaient insupportables à la troisième édition.
— Je n'y tiens plus, dit Charles à son cousin, Favouc me rendra fou.
— Oui, dit Julien, il est insupportable.
— Encore, dit Charles, tu es avec moi, mais quand je serai seul avec lui, jamais je n'aurai la patience de l'écouter. 11 m'agace...
— J'y pense beaucoup, dit Julien, et je cherche un remède violent.
~ Il faudrait essayer de détom-ner le cours de ses idées et lui donner une autre passion ; s'il avait une seconde manie en tète, elle livrerait un combat acharné à la première ; peut-être se détruiraient-eUes l'une par Tautre.
— Une manie n'est pas si facile à trouver, c'est comme si tu voulais inventer un huitième péché capital.
— N'avons-nous pas notre procès? dit .Jonquières.
Le soir, le comte pria la\oué de lui prêter la i)lus