‹ Les bourgeois de MolinehartChapitre 10 sur 14 · CATILINAIRES DE PROVINCE · texte numérisé non relu

CATILINAIRES DE PROVINCE

Les tribunaux sont d'une grande ressource pour les provinciaux, qui trouvent dans les débats d'un procès le même intérêt que le peuple de Paris apporte à la représentation d'un mélodrame. Aussi, dans les villes qui ne comportent qu'une justice de paix, existe-t-il un public fidèle et assidu à écouter les harangues du commissaire de police. Quand il fut décidé que le tribunal allait juger l'affaire du chevreuil, le bruit s'en répandit dans Molinchart, et la foule ne manqua pas de se porter a l'audience. Le nom du comte de Vorges, la curiosité qui s'attachait à ses moindres actes, la publicité qu'il avait donnée à sa liaison avec la Carolina attirèrent les dames de la ville.

Le célèbre M. Quantin plaidait pour l'épicier Jajeot, et on s'attendait à un morceau curieux d'éloquence de cet avocat, cité immédiatement après les sept merveilles du pays. Toutes les fois qu'un avocat de Paris était venu plaider, à Molinchart en opposition à M^ Quantin, l'avocat du clocher passait pour avoir triomphé de son ad-

versaire. Il arrivait quelquefois queM^Quantin était écrasé sous un déluge de finesse et d'épigrammes parisiennes, auxquelles il n'avait à opposer qu'un petit dénigrement bourgeois; mais ses concitoyens le voyaient toujours vainqueur, qu'il gagnât sa cause ou qu'il la perdît.

L'orateur Quantin gouvernait la ville; on citait ses mots, ses opinions, et quand il passait dans la ville, portant la tête haute, chacun se courbait à moitié, heureux de recevoir en échange un petit signe de tête. Le comte de Yorges avait eu la malheureuse idée, pour satisfaire aux désirs de M. Creton du Coche, de choisir pour avocat maître Grégoire : parmi six avocats de la ville, il était difficile de plus mal s'adresser. M^ Grégoire, par ses grosses plaisanteries et un usage immodéré des calembours, s'était peu à peu aliéné le cœur de la magistrature, et il fallait qu'une cause fût imperdable pour qu'elle triomphât de la plaidoirie de son défenseur.

JuHen et Jonquières traversèrent la foule qui encombrait la cour du palais de justice, sans se douter que l'opinion publique leur était défavorable; ils ne connaissaient que M. Creton du Coche, l'avocat Grégoire, quelques personnes qui fréquentaient la maison de l'avoué, et ils croyaient n'avoir à se défendre que d'une simple accusation de dégâts dans la boutique de l'épicier Jajeot; mais le tribunal jugea l'affaire plus importante, et grâce aux intrigues de l'avocat Quantin, qui, par son salon, disposait d'une grande influence en ville, la petite salle du tribunal civil avait été abandonnée pour la grande salle des assises. Le banc des jurés était rempli des dames les plus élégantes de la ville, qui firent des frais considérables de toilette pour cette solennité.

En entrant dans la salle et en se voyant lorgné comme un criminel audacieux, Julien se repentit d'avoir laissé aller l'affaire jusqu'au bout; l'aspect des magistrats lui parut de mauvais augure. Trois juges, auxquels il n'eût

pas pris garde s'il les avait rencontrés dans la rue, lui semblèrent terrifiants dans leurs ro])es noires. Jonquières plaisantait sur la mine des juges et ne se laissait pas démonter par l'habit; le président avait donné l'ordre aux huissiers de service de ne faire entrer que dix personnes à la fois, et les curieux, qui s'étouffaient à la ]3orte, montraient le vif intérêt que la ville prenait à ce procès.

L'avocat Quantin entra par la petite porte qui mène à la chambre des délibérations du jury dans les affaires de cour d'assises. Le bonnet en arrière, la bouche dédaigneuse, les larges manches flottant au vent, qui semblaient bouffies d'orgueil , d'immenses dossiers sous le bras , un certain remuement qu'il donnait à son corps, produisirent sur l'assemblée l'effet accoutumé ce que le peuple appelle le flafla. Il traversa le public la tête haute, avec l'air d'un triomphateur, envoya des sourires aux dames qu'il connaissait, et montra aussitôt la familiarité qu'il entretenait avec les juges en montant les degrés du tribunal et en allant causer avec le président.

De temps en temps il jetait un coup d'œil moqueur dans la salle, et riait sans ^ doute de certaines observations piquantes qu'il communiquait aux juges. Ou bien il envoyait de petits saints amicaul à des dames qui le payaient en doux sourires; il se mettait aussi le poing sur la hanche et se livrait à un balancement de la jambe gauche, qui montrait le peu de cas qu'il faisait du public.

— Comment appelez-vous cet avocat ? demanda Julien à M. Creton.

— C'est M'^ Quantin, notre adversaire.

— Je crois qu'il me regarde un peu trop, dit le comte. En effet, depuis cinq minutes, W Quantin clignait

les yeux et cherchait dans la foule ses adversaires. Quoiqu'il connût parfaitement de vue le comte, M" Quantin affectait de ne jamais l'avoir rencontré, et, se l'étant fait

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désigner par le président du tribunal, il le regardait avec une insistance provoquante, qui est un des moyens généralement employés parmi les avocats. ' L'épicier Jajeot, assis sur le banc des témoins, était transformé au moral autant qn'au physique. Il avait fait une toilette particulière pour son procès, et sa confiance dans la renommée de Me Quantin faisait qu'il relevait la tète, suivant chaque mouvement de son avocat et brûlant d'impatience d'entendre l'huissier donner le signal de l'ouverture de l'audience. M. Janoîet, le juge suppléant, n'avait eu garde d'emmener son fils Toto: mais il se trouvait dans une terrible situation, qui l'empêchait d'oser regarder quelqu'un de l'assemblée.

M. Janotet, victime à diverses reprises des goguenardises de l'avocat Quantin, s'empressa de lui témoigner une vive admiration qui tenait beaucoup de la crainte, et il ne savait quelle contenance tenir vis-à-vis de Julien, avec lequel il avait dîné chez M. Creton du Coche. Il baissait la tète, afin de n'être pas obligé de saluer M. Creton, car en province les relations sont si peu étendues, qu'elles s'enchaînent facilement.

Or le juge suppléant avait eu vent des machinations qui se tramaient contre Julien et, comme M. Creton du Coche était lié avec le comte, il entrait pour ainsi dire dans le nombre de ses partisans, et par contre des adversaires de W Quantin. Tous ceux qui au tribunal paraissaient s'intéresser en faveur de Julien devenaient les ennemis de l'avocat Quantin et pouvaient s'attirer son ressentiment, car il était connu comme une langue qui ne pardonnait jamais.

La foule commençait à s'impatienter d'autant plus légitimement que le tribunal était rassemblé depuis longtemps; mais, après avoir causé avec l'avocat Quantin, le président et les juges s'étaient retirés dans une petite pièce voisine qui leur sert à s'habiller.

— Le tribunal ! messieurs ! chapeau bas ! cria l'huissier. Alors apparurent lentement le président et les juges,

chacun d'eux avec une physionomie particulièrement grave que les magistrats imaginent plus convenable à l'expression de la loi.

Quand le silence fut rétabli :

— Maître Quantin, dit le président, vous avez la parole. Le célèbre avocat se leva, salua le tribunal et commença

sur un ton qui surprit le public. L'orateur débuta par une sorte d'églogue : il voyait un jeune chevreuil dans les bois, se jouant près d'une fontaine cristalline auprès de sa mère; tout à coup on entendait au loin les sons du cor. Le chevreuil dressait la tête, sa mère inquiète le regardait avec des yeux attendris; puis les aboiements des chiens résonnaient dans la forêt; à ces accents cruels le chevreuil frissonnait.

— - Nous n'avions pas de chiens, s'écria l'avocat Grégoire.

— Monsieur le président, reprit M^ Quantin, si M^ Grégoire m'interrompt au début de ma plaidoirie pour me contredire inutilement, je n'ai plus qu'à me retirer.

Il y eut dans la foule des mouvements en faveur de l'avocat Quantin qui dictèrent au président une admonestation sévère au malencontreux contradicteur.

— Maître Grégoire, vous avez un système déplorable de défense que vous n'employez pas aujourd'hui pour la première fois; je vous engage à respecter le discours de votre honorable confrère et à l'imiter quand il écoute plaider un adversaire; autrement le tribunal, qui veut bien pour cette fois n'employer que la réprimande, se verrait obligé d'user de moyens plus rigoureux.

— C'est pourtant Quantin qui m'a appris à interrompre, disait l'avocat Grégoire à Jonquières, qui était derrière lui, mais tout lui est permis !

Remis du prétendu trouble que lui avait causé Tinter-

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ruption de son adversaire , ]\P Quantin reprit sa description champêtre de la foret, les ébats des deux chevreuils, l'angoisse que leur causait l'approche d'un ennemi dangereux. Tout ce début à la manière de Théocrite fut vivement goûté par le public, étonné d'an faux semblant de poésie champêtre qui sortait d'un crâne couvert d'un bonnet noir. Les sons du cor se rapprochent , les aboiements des chiens deviennent plus distincts, le jeune chevreuil effarouché perd tout sentiment filial au point de fuir seul. Ici l'avocat Quantin fit jouer les cordes de son gosier afin de donner à ses paroles un son éraillé, mélancolique; il poussa la comédie jusqu'à se passer un mouchoir sur les yeux en parlant du chagrin de la mère du chevreuil, qui fuyait haletante et s'arrêtant dans sa marche, malgré le danger, pour voir si son fils la suivait.

En entendant cette narration, quelques dames versèrent des larmes, et l'avocat se rajusta, satisfait de son affaire. Puis , tout d'un coup, M^ Quantin passe la main dans sa chevelure, donne un tour furieux à ses boucles paisibles, et s'écrie : « Des cavaliers s'avancent au galop de leurs chevaux, ils ont soif de butin: ce sont des chasseurs, et, faut-il le dire, messieurs, ce sont déjeunes hommes. »

En parlant ainsi , M^ Quentin se retournait vers le comte et Jonquières, et semblait vouloir les désigner à la vengeance du public. Julien, se voyant l'objet des regards de toute une salle, fit un effort sur lui-même et releva la tête. Il rencontra alors les yeux de maître Quentin, qui ne le quittaient pas.

— Mais c'est insupportable, dit-il à l'avocat Grégoire.

— Laissez-le aller, dit celui-ci, pendant que maître Quantin faisait une tirade sur les jeunes hommes qui ont des parents, des mères, des sœurs, et qui chassent sans pitié les petits des animaux. Il assaisonnait ces réflexions de citations sur la férocité, toujours en regardant fixement Julien.

— Pardon, monsieur le président, dit le comte en se levant.

— Vous n'avez pas la parole, monsieur.

— L'avocat n'a pas le droit. . .

— Huissier, faites faire silence à monsieur, car, s'il continuait, nous nous .verrions avec peine obligé de le faire expulser de l'audience.

— Monsieur le président! s'écria l'avocat Grégoire.

— Maître Grégoire, nous vous avertissons pour la dernière fois de ne pas troubler la majesté de l'audience.

Julien haussa les épauies.

— Il est interdit aux personnes présentes dans la salle, dit le président, de faire le moindre signe ou geste d'adhésion ou de blâme.

L'avocat Quantin s'était laissé tomber sur son banc comme brisé par l'émotion et plein de pitié pour la conduite scandaleuse de ses adversaires. Il levait les bras au ciel, regardait les juges et semblait dire . « Pardonnez à ces malheureux ! » Il se releva.

« Il est difficile, dit-il, messieurs, de reprendre le fil à l'endroit où il s'est cassé. Je veux bien croire que des personnes qui ne connaissent pas à fond les lois de la société, puisqu'elles semblent passer leur temps dans les bois, occupées à des exercices sanguinaires; je veux bien croire que ces personnes ne m'ont pas interrompu à dessein ; autrement, je me mettrais sous la protection du tribunal, qui ne m'a jamais fait défaut, et, fort de la bienveillance du magistrat éclairé qui préside à ces débats, j'espère que ma parole sera libre et que je puis parler sans crainte des menaces qui, quoique parties de l'œil, semblent s'attacher aux paroles qui dorment encore dans ma poitrine, et qui sortiront, soyez-en convaincus, messieurs, malgré l'irritation qu'elles pourront causer.

Aussittôt après cette belle phrase, l'avocat Quantin dépei-

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gnit les moissons ravagées, les champs nouYellement ensemencés piétines, les légumes, espoir des pauvres jardiniers, foulés sous les pieds des chevaux, les barrières renversées, la course éperdue du chevreuil à travers bois et prairies, et dans le lointain le bruit des chevaux, le son du cuivre et l'aboiement des molosses.

Depuis que l'avocat Grégoire avait nié que ses clients eussent des chiens, ¥i^ Quantin les avait remplacés par d'énormes molosses. L'avocat suivait le chevreuil à la piste et traçait un plan fabuleux de son parcours; il lui faisait traverser des enclos, des vergers, déjeunes plantations dont il ne restait plus de vestiges après son passage. Selon lui, le dégât dans la campagne avait dû être d'une centaine de mille francs; de Julien et de Jonquières, il faisait une avantgarde de soldats déprédateurs. Au pied de la montagne, >P Quanlin s'arrêta : il avait tellement couru avec le chevreuil que la sueur lui en était venue au front.

« Qu'est-ce que ce clocher qui s'élance dans les airs? s'écria-t-il quand il se fut remis de ses fatigues. C'est le clocher d'un chef-heu, d'une ville libre; entendez-vous, messieurs, d'une ville libre. Nous ne spmmes plus au temps où la noblesse et le clergé taillaient à corvée et à merci les serfs de la province. Chaque citoyen aujourd'hui est inviolable, sa demeure est sacrée, sa femme et ses enfants sont sous la protection de l'État. Le chevreuil gravit la montagne; il a vu le clocher au loin, il a flairé qu'il y avait là une ville libre, comme un asile. Mais les chasseurs ne respectent ni domiciles de citoyens, ni leurs cjiamps, ni la famille, ni la tranquillité domestique.

« Allez leur parler de l'atTranchissement des communes, ils en souriront. « Ce sont jepx de princes, » a dit La Fontaine. Un digne commerçant de notre cité était tranquillement dans son magasin, occupé à classer ses denrées coloniales : tout à coup le chevreuil égaré, poursuivi, haletant.

saute par-dessus son comptoir, brise mille objets précieux et délicats, tirés à prix d'or des premiers magasins de Paris. Mon Dieu ! nous ne songeons pas à accuser le chevreuil, cette pauvre bête dont la condamnation était signée avant le procès, et qui allait payer de sa tête le fruit des plaisirs de nos jeunes gentilhommes. »

Là-dessus, l'avocat Quantin, qui avait montré les champs, les plantations, les vergers, les enclos, ravagés parles chasseurs, fit un tableau terrible des dégâts du chevreuil dans la boutique. Les poupées, les animaux, les polichinelles, les petits violons, les ménages, les soldats de plomb voltigeaient comme emportés par une trombe, et sur leurs corps tombaient des grêles de bonbons, de dragées, de sucreries de toute sorte. Après la grêle venait une pluie de parfaitamour, de liqueur des braves, de ratafia, qui formait des flots gras et épais dans la boutique. La foudre tombant dans le magasin de l'épicier Jajeot n'eût pas produit des désastres comparables à ceux qu'énumérait l'avocat Quantin. Il avait surtout une façon de prononcer le mot jouet, qu'il appelait joa, qui répandait encore plus de tristesse sur son récit.

« De véritables gentilshommes de l'ancienne race, disaitil, auraient offert le double du prix des joas qu'ils avaient fracassés. Point. La noblesse moderne, messieurs, semble avoir hérité des vices de ses aïeux, sans en avoir les qualités. Compterez-vous pour rien, messieurs, le trouble qui s'est emparé de l'esprit de M. Jajeot en voyant ses joas livrés aux piétinements d'une foule cruelle ? Et cependant il ne réclame rien pour le bouleversement de ses sens, qui a occasionné des visites de médecin. J'ai ici une consultation de notre célèbre docteur Dufour, à la date du 12 juillet, le lendemain de l'événement. On y lit : Langue épaisse et blanchâtre par suite d'émotion, pouls à pulsations trop rapprochées. Garder la chambre un jour et se préserver de

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toute émotion, pendant que le malade prendra à petites gorgées une demi-once d'iiuile de ricin.

« Voici mon client, messieurs, vous le connaissez tous ; il est là derrière moi, à l'audience. Jageot. levez- vous. II n'a jamais été malade de sa vie, messieurs; il a une vie tranquille. Son commerce lui suffit et lui donne à vivre. De bonne foi, croyez-vous, messieurs, que M. Jajeot ait pris de l'huile de ricin par simple distraction? Je vous le demande, ce corps gras et huileux, d'une couleur repoussante, d'une odeur nauséabonde, n'est pas destiné à entrer dans l'économie d'un homme plein de santé.

« Il a fallu un violent bouleversement pour que le docteur l'ait ordonné; il y a donc eu incapacité de travail d'un jour, les intérêts de mon client en ont souffert. Ce fait est à joindre aux nombreux Joas cassés, dont la perte ne peut se réparer que par des dommages-intérêts. Nous demandons à messieurs de la cour mille francs de dommages -intérêts, outre l'estimation des dégâts, et, confiants dans leur justice, nous attendons avec tranquillité leur décision, certains qu'ils ne laisseront pas notre ville troublée par des étrangers. »

M^ Quantin, pendant cette dernière phrase, fit voler au vent ses longues manches gonflées d'orages, et, ayant lancé un dernier coup d'oeil provocateur au comte de Yorges, il s'assit sur un banc pendant qu'un murmure enthousiaste éclatait parmi les assistants.

— Messieurs!... s'écria M*" Grégoire.

— Pardon, monsieur, dit le président, nous fermons l'audience pendant cinq minutes, afin de permettre à M^ Quantin de se reposer des fatigues de son beau discours.

— L'affaire tourne mal contre nous, dit Grégoire à Julien; le président a qualifié de beau le discours do M^ Quantin; il est presque inutile de plaider; je vais parler pour ne rien dire.

— Comment! monsieur, dit Julien, vous abandonnez l'affaire? Oubliez- vous que ce M. Qiiantin nous a insultés à plusieurs reprises, et que je lui répondrai en public plutôt que de nous laisser traiter, mon cousin et moi, comme il l'a fait ?

— Mais je ne demande pas mieux, dit l'avocat Grégoire; seulement, préparez-vous à payer de forts dommages-intérêts.

— Que m'importent les dommages-intérêts ? s'écria le comte; ayez soin seulement d'expliquer au tribunal la note exagérée que l'épicier voulait nous faire payer.

— Je suis allé dans sa boutique, dit Jonquiùres; il a été fort embarrassé de me montrer ces dégâts dont on fait tant de bruit.

— Je suis cà peu près certain, dit M. Creton du Coche, d'avoir vu, le lendemain, mon voisin Jajeot dans sa boutique comme de coutume; il n'aurait donc pas pris médecine... Au surplus, on peut le demander à Faglain, qui sait tout ce qui se passe; car sa fenêtre donne dans la cour de l'épicier.

Faglain, qui était dans l'enceinte, et qui n'avait pas assez de ses deux oreilles pour suivre les débats, accourut à un signe.

— Savez-vous, Faglain, lui xlemanda l'avoué, si réellement M. Jajeot a été malade le lendemain de l'affaire du chevreuil ?

— Du tout, dit Faglain. Mais il est malin : il a envoyé chercher son médecin et s'est fait faire une ordonnance dont il ne s'est pas servi. Je suis allé chez lui par curiosité pour voir le remue-ménage, et je l'ai trouvé en train de déjeuner à neuf heures du matin. Il était gai comme un homme qui se débarrasse forcément d'un tas de vieilleries.

— Bon I dit Me Grégoire... Et vous en déposeriez?... •— Comme il vous plaira, dit Faglain.

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— Messieurs, dit l'huissier, silence! les débats sont ouverts.

— L'avocat Grégoire se leva et dit :

— Messieurs, j'avoue que le plaidoyer démon adversaire est fort beau, comme l'a dit l'honorable président qui gouverne ces débats avec tant d'impartialité; de plus, je le trouve touchant. L'histoire de cette chevreuil mère et de son fds m'a fortement .ému; mais personne n'a vu la mère du chevreuil, pas plus M^ Quantin que mon féroce client, M. Julien de Vorges, ce chasseur impitoyable. La mère du chevreuil aura sans doute été dévorée par ce fameux chien invisible qui a germé dans l'imagination de M'' Quantin. Parmi les personnes qui font partie du corps de la magistrature, il y en a plus de la moitié qui se livrent à la chasse de la perdrix, du lièvre... que sais-je?... j'en vois même un sur les bancs du tribunal.

— Maître Grégoire, pas de personnalités !...

— Pardon, monsieur le président; je voulais dire qu'on n'est pas un assassin pour rentrer dans la ville avec un carnier contenant trois perdrix, un lièvre, comme il est arrivé avant-hier à un de nos honorables magistrats.

— Pour la seconde fois, maître Grégoire, je vous avertis que, si vous entrez dans des considérations étrangères au sujet, je vous retire la parole ! Ici, au palais, les magistrats ne sont plus des hommes...'

— La chasse a été en honneur chez tous les peuples, dit maître Grégoire, qui abusa un moment de ses connaissances historiques, qu'il avait puisées le matin dans l'E/iCî/c/o^îécZze des gens du monde.

— De grâce, monsieur Grégoire... dit Julien qui s'impatientait de ces prolégomènes.

— Il est fort heureux que ces messieurs fussent à cheval, mon honorable adversaire aurait pu faire passer dans l'assemblée le galop de ces animaux (et l'avocat Grégoire

sauta sur un banc en imitant le traniran des chevaux); je comprends que le chevreuil ait été effarouché des sons du cor (ici maître Grégoire sonna une petite fanfare), et ce qui a dû le plus lui faire perdre la tête a été les furieux aboiements de ce chien, de ce molosse qui n'existait pas.

Pendant que l'avocat Grégoire s'ingéniait à rendre les aboiements d'un gros chien, W Quantin se leva, indigné des railleries de son adversaire.

— Messieurs... s'écria-t-il.

— Permettez, maître Quantin, dit le président; je comprends votre indignation de voir transformer le banc de la défense en une sorte de parade, mais je saurai veiller à ce que l'art des Démosthènes et des Cicéron ne soit pas remplacé par de basses facéties indignes d'un homme qui porte la toge. Maître Grégoire, le tribunal vous somme de vous renfermer dans une plaidoirie plus décente et plu^ convenable : nous ne sommes pas à la foire, rappelezvous-le, et songez à prendre modèle sur le discours plein de convenance de votre adversaire.

Depuis dix ans l'avocat Grégoire plaidait de la sorte, et il était de bronze contre ces avertissements du tribunal.

— Il suffit, monsieur le président; je me renferme désormais dans une discussion prudente des faits, mais je n'ai pas reçu, en naissant, le don de la période, dont a été doué maître Quantin; je sais que ses phrases ont toujours le nombre, et je ne peux m'empêcher de l'admirer en regrettant de ne pas posséder ces brillantes facultés. J'en reviens donc à l'infortuné chevreuil séparé de sa mère.

« J'ignorais réellement qu'il eût causé autant de dégâts dans la campagne; tel que l'a peint maître Quantin, c'est un véritable ouragan qui sème la désolation dans les champs. Les habitants de nos faubourgs, messieurs, ont dû pousser des cris de rage en trouvant leurs moissons ravagées pour le simple plaisir de M. le comte Julien de

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Vorges et de son cousin et ami\. M. Jonquières, je m'étonne que jusqu'alors ils n'aient pas porté plainte, et qu'ils n'aient pas demandé des dommages-intérêts considérables. Les paysans ne sont cependant pas endurants quand on touche à leurs propriétés; plus d'une fois, à la justice de paix, j'ai défendu des soldats, des enfants, des ouvriers qui avaient eu le malheur de vouloir s'approprier quelques fruits pendants au dehors de la haie, et qui furent d'abord roués de coups par nos paysans, quittes plus tard à être poursuivis de nouveau par eux devant la justice.

« En y réfléchissant, messieurs, je juge que ces enclos, ces plantations, ces vergers, ces champs de blé ravagés, sont de la nature de la mère du chevreuil et des fameux molosses. Le cerveau de M^ Quanîin est fécond: il donne naissance à des animaux, à des bois, à des prés, à des champs. M** Quantin est un créateur; il se repose à cette heure, et on ne peut guère le lui reprocher, car il a beaucoup créé. »

— Je ne saurais supporter, monsieur le président, dit M^ Quantin, qu'on m'accuse de mensonges.

— Je n'ai pas dit que vous aviez menti, reprit l'avocat Grégoire.

— Vous l'avez fait entendre, monsieur.

— Pardonnez-moi, maître Quantin.

— Maître Grégoire, dit le président, je vous invite encore une fois à quitter ce ton de sarcasme et de personnalités qui fait le plus grand tort à la cause que vous défendez

— Mon honorable adversaire, reprit l'avocat Grégoire sans s'émouvoir, a parlé de ville libre, d'alTranchissement des communes, de droits du seigneur, de corvées, de vilains; et il a oublié de parler de serfs en nous entretenant du malheureux chevreuil... A quoi riment ces belles déclamations ? Est-ce que, par hasard, M. le comte de Vor-

ges, en chassant un chevreuil aune Heue de la ville, pouvait penser que l'animal grimperait la montagne et entrerait dans la boutique d'un épicier ? Mais qui a poussé le chevreuil à s'y réfugier? Ce sont justement les citoyens de la ville, nos compatriotes.

« Les aubergistes de la Tête noire , du Soleil d'or , de VÉCU et du Griffon couraient tous après une proie certaine, et ne se demandaient pas si un comte leur envoyait un chevreuil à la broche. M. Julien de Vorges a-t-il poussé le chevreuil dans la boutique le l'épicier Jajeot? Point. Ce sont nos aubergistes, nos concitoyens, les habitants d'une ville libre, ne l'oublions pas, messieurs. J'admets qu'il y ait eu quelques dégâts dans une épicerie, nous ne demandons pas mieux que de les payer argent comptant; mais l'épicier s'est fait apothicaire... Oui, monsieur Jajeot, vous avez présenté une note d'apothicaire, votre commerce est connu; avec l'imagination qui le caractérise. M*" Quantin a transformé une petite boutique noire, enfumée, qui détaille du café et de la chicorée aux habitants de la rue, en un splendide bazar parisien... Les fameux joas, qui semblent vraiment des prodiges de mécanisme, ces poupées à ressorts, ces polichinelles splendidement habillés, tout cela sort de la fabrication de Notre-Dame de Liesse, où, pour quelques francs, on a une grosse de petites chaises, de petits moulins et de joas, dit M'' Grégoire en pro- ^ nonçant le mot jouet avec l'accentuation pompeuse de son adversaire. Il n'y avait pas pour dix francs d'objets cassés.»

— Oh ! s'écria M. Jajeot en se levant.

— Silence! cria l'huissier.

— Quant à la maladie, continua maître Grégoire, je demanderai à la cour l'autorisation de faire comparaître M. Faglain, maître clerc, ici présent, qui pourra donner quelques détails sur l'indisposition de notre adversaire.

^ Je m'y oppose, dit M^ Quantin; le témoin n'a pas

été présent au début de l'affaire; ma plaidoirie serait à recommencer.

— Le tribunal, dit M. le président, ne juge pas à propos d'entendre le témoin que la défense avait caché jusqu'ici.

— M. Faglain, messieurs, est maître clerc de l'étude de maître Creton du Coche; il doit être assez connu du tribunal par son assiduité aux séances judiciaires. L'habitude qu'il a des débats montre avec quelle sincérité il eût déposé : il connaît les peines sévères qui atteignent les faux témoins; il ne peut pas déposer, cela est fâcheux, mais je dirai ce qu'il aurait pu dire. Le lendemain de la visite du chevreuil à M. Jajeot, il a trouvé celui-ci parfaitement celine, à neuf heures du matin, et déjeunant d'un grand appétit. M. Jajeot n'a nullement parlé au maître clerc Faglain de ce bouleversement général qui le poussait à prendre de l'huile de ricin ! De l'huile de ricin ! messieurs ; savez-vous ce que c'est que de l'huile de ricin? Mon adversaire Fa parfaitement qualifiée de liquide nauséabond et répugnant; on voit, par l'horreur de M*" Quantin à l'endroit de cette drogue, qu'il l'emploie pour chasser les biles que lui procure un travail assidu.

— Maître Grégoire, s'écria le président, je vous rappelle encore une fois à l'ordre.

— Je comprends, messieurs, qu'un bouleversement de notre être soit très-dangereux : la colère, la frayeur, amènent quelquefois des perturbations qui jettent la bile dans le sang, d'où la jaunisse, indé jaunissa; si le tableau du désastre avait été aussi grand dans la boutique de M. Jajeot que M^ Quantin l'a peint, M. Jageot aurait fort bien fait de se purger dès le lendemain matin. Mais l'épicier ne s'est pas purgé, messieurs, nous en avons la preuve par le témoignage de M. Faglain. Que dit-il? Suivons-le pas à pas dans sa visite à M. Jajeot. M. Jajeo^ est calmç à neuf heures du matin. Est-on jamais calme à neuf heures du

matin quand on a pris de l'huile de ricin, qui exerce une si grande tourmente dans notre pauvre corps? On me dira : M. Jajeot avait bu la drogue de bonne heure. Mettons qu'il l'ait prise à six heures du matin : comment au bout de trois heures le calme serait-il revenu? Et en supposant que l'effet de la médecine fût passé, il en reste des traces, messieurs, sur la physionomie. Il ne se passe pas de révolution intérieure sans que les yeux, le teint, la peau, ne changent d'aspect et ne témoignent des révoltes intestinales.

— Maître Grégoire, dit le président, je vous engage à abréger ces détails révoltants; l'assemblée elle-même vous condamne.

L'avocat, emporté par sa plaidoirie, ne s'apercevait pas que les dames de la ville se couvraient la figure, pendant que M** Quantin faisait une grimace de dégoût.

— Cependant, messieurs, dit maître Grégoire, on vient vous lire une ordonnance de médecin qui, après tout, est aussi explicite que ma plaidoirie. Chacun connaît les propriétés de l'huile de ricin, et généralem.ent on ne s'en sert pas avant d'aller au bal.

— L'ordonnance du médecin, dit le président, est courte et n'entre pas dans des considérations hygiéniques et médicales sur lesquelles vous auriez pu glisser avec modération.

— Vous m'avez interrompu, monsieur le président, quand j'allais terminer. Ce que j'ai dit jusqu'alors ne serait pas encore assez probant si je ne vous montrais, après cette purgation, M. Jajeot se mettant à table immédiatement et mangeant d'un grand appétit. Or, messieurs, je veux bien qu'il y ait eu purgation, mais alors M. Jajeot ne serait pas ici à cette heure; il serait dans son Ht, malade, peut-être même en terre, car on n'a jamais vu manger de grand appétit après une purgation. Qui ordonne purgation ordonne diète. M. Jajeot n'a pas fait diète, donc il ne s'est pas purgé, Non, monsieur Jajeot, vous ne vous êtes pas purgé,

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« Et maintenant j'arrive à un autre ordre de choses : ayant suffisamment prouvé que si M. Jajeot ne s'est pas purgé, c'est qu'il n'a pas éprouvé cette violente commotion dont nous a parlé M^ Quantin; s'il n'a pas éprouvé de violentes commotions, c'est que le désastre de sa boutique était de peu d'importance : la purgation, la commotion, iront donc rejoindre la mère du chevreuil et les cruels molosses qui, à cette heure peut-être, loin d'une ville libre, continuent à ravager les champs, les bois, les blés, les biens de la terre.

« M. Jajeot est jusqu'ici le seul plaignant; c'est lui qui a le plus souffert dans sa santé et dans son commerce; mais, messieurs, j'ai derrière moi un homme honorable, connu de toute la ville, qui a supporté bien d'autres ravages, et il ne se plaint pas; bien plus, il est devenu l'ami de mon client, à la suite de l'entrée du chevreuil dans sa maison; aujourd'hui il l'assiste cà ces débats, il le patronne pour ainsi dire. Les marmitons, les garçons d'hôtel, les bouchers, sont entrés à main armée dans sa maison, ils ont troublé le repos de sa jeune femme; le chevreuil a cassé nombre de bouteilles dans \a^ cave; on a ensanglanté son domicile en tuant l'animal qui s'y était réfugié. M. Creton du Coche n'a rien dit, rien réclamé. Il a vu un simple accident dans le fait du chevreuil; c'est lui qui devait réclamer des dommages-intérêts, et vous nous avez forcé, à notre grand regret, de plaider contre un avide voisin, M. Jajeot, épicier, qui se dit lésé dans ses intérêts, et qui nous a apporté un mémoire que messieurs de la cour reconnaîtront exagéré, ridicule, et pour lequel nous leur demandons la justice qu'on leur reconnaît depuis longtemps. »

Si le jugement avait été rendu aussitôt après le discours de maître Grégoire, peut-être eût-il été plus favorable au comte de Yorges; mais il restait à entendre M*" Quantin, (lui se leva brusquement en demandant à répondre. Le

célèbre avocat avait été blessé du discours de son confrère, et la colère sortait violemment de chacun de ses gestes. Le président, qui sentait que le sentiment public baissait à l'égard de l'épicier Jajeot, autorisa la réponse.

« Vous avez écouté, messieurs, dit l'avocat Quantin, ce plaidoyer digne d'être prononcé dans une officine de pharmacien; vous avez vu quelle bassesse de moyens ne rougit pas d'employer notre adversaire; je m'en vais le réfuter victorieusement en peu de mots, sans entrer dans la voie déplorable où il lui a plu d'entraîner l'affaire. Je ne discuterai pas, messieurs, les propriétés de l'huile de ricin, cela est inutile à la cause; j'ai eu l'honneur devons lire l'ordonnance de notre célèbre praticien, le docteur Dufour, qu'on a méchamment cherché à faire un complaisant de M. Jajeot.

« La religion de M. Dufour est connue de toute la ville; chacun sait qu'il n'irait pas signer de son nom les symptômes d'une maladie qui n'existerait pas. M. Jajeot, le lendemain du jour où le chevreuil a mis sa boutique au pillage, avait la langue épaisse et blanchâtre, son pouls offrait des pulsations précipitées, le docteur Dufour l'atteste par son ordonnance écrite de sa main; certes, cette attestation vaut bien, je l'imagine, les propos de ce M. Faglain, qu'on fait tout d'un coup intervenir dans les débats. La loi qui, aux assises, fait que chaque témoin est obligé de déclarer s'il est parent ou allié ou au service de l'accusé, peut être appliquée ici, messieurs.

« M. le comte Julien de A^orges est devenu l'ami de M. Creton du Coche, toute la ville le sait depuis longtemps; on en parle assez pour qu'il fût inutile à notre adversaire de le certifier et de rendre cette amitié si publique. Nous ne rechercherons pas les causes de cette amitié; la vie privée doit être murée, et quoique les harangues de M® Grégoire nous autorisent à entrer dans cette voie perfide, nous laisserons le comte de Vorges emmener M. Creton du Coche

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à la campagne et lui procurer toutes les distractions imaginables; mais M. Creton du Coche a un maître clerc qui dépend de lui. On ne peut pas dire que M. Faglain soit à son service; cependant il touche des appointements à l'étude en sa qualité de maître clerc; il subit les influences de son patron^ il y est obligé même par esprit de conduite. Si le patron est ami de M. le comte Julien, le maître clerc n'est-il pas entraîné à se dévouer également à l'ami de son patron? C'est ainsi que M. Faglain, quand même il aurait vu M. Jajeot à la mort, trouverait, sans s'en rendre compte luimême, qu'il a bonne mine, qu'il n'est pas malade et qu'il ne doit pas avoir pris médecine.

« La vie est ainsi faite, messieurs, toute d'entraînements. Mais nous sommes assuré que le tribunal ne mettra pas dans la balance de Thémis les propos d'un maître clerc avec une ordonnance émanée d'un des princes de la science de notre cité. Nos adversaires, messieurs, ne sachant sur quelles raisons s'appuyer, ont tout h coup dénigré le magasin de M. Jajcot et les ^oas qui l'emplissent. Ils disent que jamais on n'a vu h la montre que desjoas de pacotille, issus de la fabrique de Notre-Dame de Liesse. Voici des factures, messieurs, des meilleures fabriques de Paris; en voici de l'honorable et importante maison de commission d'Eschewailles; en voici de la maison de fabrication Schanne père, rue aux Ours; en voici de la maison Dufourmentelle; elles sont acquittées, les prix sont en regard, et je prierai messieurs les membres du tribunal de vouloir bien y jeter un coup d'oeil. »

L'avocat passa les factures à l'huissier, qui les porta sur le bureau du président.

— Sont-ce là ces joas communs, ces joas à un sou, ces joas à quelques francs la grosse ? Je vous le demande, messieurs, de quel côté est la vérité ? Nos adversaires ont été trop foin, nuisant à leur propre couse et se blessant comme

un enfant qui touche à une arme dont il ignore le maniement.

« On comprendrait, au besoin, que nos adversaires aient marchandé, quoique ceci sente furieusement une cuisinière qui va au marché et qui se débat tant qu'elle peut pour mieux faire sauter l'anse du panier. Nos adversaires, tout nobles qu'ils sont, auraient donc pu se faire tirer l'oreille un peu pour payer.

« Mon Dieu ! on peut être noble sans être généreux, cela se voit tous les jours ; mais nier les dégâts au point de forcer un honnête homme de marchand à vous traîner devant les tribunaux, apporter devant la justice un titre de noblesse avec l'espoir qu'il rendra votre cause meilleure, ce sont des moyens d'ancien régime, et les juges d'aujourd'hui ne sr' laissent plus influencer par de vains titres. Nous n'avons rien laissé d'obscur dans l'accusation ; nous avons songé à tout, à la mauvaise foi de nos adversaires, et nous voulons que chacun, en sortant de cette enceinte, puisse dire hautement : J'ai vu, j'ai touché le délit. Voici les joas, messieurs.»

Là-dessus, M^ Quantin sortit de ses longues manches des poupées, des polichinelles, des animaux éventrés, sans tête ni queue, la bourre sortant des intestins, les robes déchirées et dans un si pitoyable état, qu'on aurait pu croire que ces joujoux avaient été piétines pour servir la bonne cause.

« Qu'en pensez-vous, messieurs?..... Examinez-les

Joseph ! dit l'avocat à l'huissier, faites passer les joas à messieurs les jurés... Messieurs, je vous en prie, quoique cette action soit indigne de magistrats graves, tirez un peu les fils de ces pantins... rien ne va plus... Regardez attentivement ce lapin, qui battait de la caisse par un ingénieux mécanisme dépendant des roues, sur lesquelles il est fixé... le tambour est crevé, une des baguettes est perdue, le mécanisme en est entièrement délabré... M. Jajeot l'avait

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confié à l'horloger son voisin; l'horloger a répondu que l'art n'y pouvait rien.

« Et je n'ai apporté que des échantillons des dégradations, messieurs; une majeure partie de la boutique est dans cet état. Nous avons jugé impossible de ramasser les sucreries pilées, les bocaux éventrés, les liqueurs nageant dans le magasin.

« Croyez-vous, messieurs, que mille francs soient une somme trop forte pour réparer ces désastres ?... Non, vous nous trouverez modestes, nous ne forçons pas les chiffres, comme les défenseurs qui demandent des sommes exorbitantes, afin d'en obtenir la moitié.

a C'est par des dommages-intérêts, messieurs, que vor> forcerez à reconnaître la loi et les droits des citoyens de ; personnes qui ne respectent rien, qui troublent l'intérier .• des familles et qui croient tout effacer par de vains titres C. ' noblesse : ils devraient eu garder la pureté avec plus ù^ soin. ))

— Je demande la parole, dit W Grégoire aussitôt qiic^ M^ Quantin fut assis.

— La cause est entendue, répondit le président du tribunal. Nous rendrons le jugement à huitaine.

— Nous sommes condamnés ! dit Grégoire à Julien, qui ne l'écoutait pas, et qui fendit la foule pour s'approcher du banc où M^ Quantin recevait des félicitations sur son beai morceau d'éloquence.

— Monsieur, dit Julien à l'avocat; j'ai à vous parler to: l à l'heure.

— Tout de suite, monsieur, dit l'avocat un peu effrayé c \ ton du jeune homme.

— Quand vous sortirez, monsieur, s'il vous plait... je r,* tiens pas à faire de scandale ici.

— Mais, monsieur, je n'ai pas le temps... j'ai affaire à Lt justice de paix.

iâ

— A quelle heure, monsieur, dit Julien, est-on certain de vous rencontrer chez vous ?

— Je reçois mes clients de dix heures à midi.

— J'irai donc demain, monsieur, chez vous, pour une affaire importante.

L'avocat Quantin était excessivement pâle pendant que Julien lui parlait, et il ne reprit ses sens qu'en voyant le comte s'en aller froidement de la salle d'audience, donnant le bras à son cousin Jonquières, et parlant à M. Creton du Coche le plus naturellement du monde.

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