‹ Les bourgeois de MolinehartChapitre 9 sur 14 · M. BONNEAU PERD SON PARAPLUIE · texte numérisé non relu

M. BONNEAU PERD SON PARAPLUIE

Quand M. Creton revint chez lui, il fut tout étonné de trouver sa femme veillant au coin du feu.

— M. Bonneau, lui dit-elle, est resté assez tard à causer. J'ai présumé que le cirque allait fermer, alors je vous ai attendu.

Louise n'attendait guère son mail elle attendait des nouvelles; mais contre son habitude, l'avoué se montra fort réservé, dit qu'il était fatigué et alla se coucher. Le mari avait l'imagination pleine du souvenir de madame Formose, et il craignait de dissiper son enthousiasme en paroles. Louise alluma une bougie, se leva pour sortir, et demanda, comme par une simple curiosité de femme, des détails sur la représentation des écuyers.

— Demain, demain, dit le mari impatienté et trouvant sa femme singulièrement changée, car, d'ordinaire, elle ne prêtait pas grande attention à ses discours, tandis que lui aurait désiré qu'on s'intéressât vivement à ses récits; au contraire, aujourd'hui il ne voulait rien dire, et sa femme se montrait très-avide de nouvelles. Pour la première fois de sa vie, Louise regretta de ne pouvoir faire parler sou

mari; elle avait espéré qu'une conversation amènerait des détails sur la Carolina, cette femme dont elle était jalouse, et M. Creton du Coche restait muet, comme si Julien lui eût recommandé le plus profond silence. Cette idée germa dans l'esprit de Louise, qui passa la nuit à s'en labourer le cœur.

Les amoureux se lancent souvent à fond de train sur une idée sans se demander si elle est fausse ou juste, et font jaillir de cette idée plus d'arguments que n'en saurait tirer un avocat. Louise avait agencé dans son esprit les faits suivants : Le comte a retrouvé son ancienne maîtresse, dont il croyait le souvenir éteint, et son amour l'a pris d'une telle force qu'il est accouru la nuit après avoir lu le nom de Garolina dans un journal. Il m'a aimée un moment de bonne foi, ou plutôt il a cru m'aimer, mais l'ancien amour, qui sommeillait a crevé le léger amour qui ne faisait que de naître et s'est rallumé plus fort que par le passé. Louise se disait que, par un reste de générosité, le comte avait empêché M. Creton d'en parler, afin de ne pas paraître abandonner si vite celle à qui, huit jours auparavant, il tenait des discours passionnés. Elle expliquait ainsi la conduite de Julien, qui, pendant le dîner, lui avait montré quelque amitié, mais qui donnait encore ces marques d'affection légère afin de ne pas paraître rompre brutalement.

Si l'idée du devoir se représentait à l'esprit de la jeune femme, heureuse de ne pas s'être abandonnée à l'amour du comte, Louise se repentait presque à cette heure de n'avoir pas à se repentir. Peut-être Julien se fût-il montré plus fidèle, peut-être le souvenir de la Garolina eût-il été effacé à jamais. Qui sait si la froideur dont elle avait accablé le comte ne l'avait pas poussé, par dépit, à se jeter dans les bras de l'écuyère ! Par moments, Louise tressaillait dans son lit, prise d'une fièvre jalouse; elle voyait ensemble Julien et Carolina; elle les entendait s'aimer. Cette idée, qui s'était logée dans son cerveau, la faisait souffrir

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par tout le corps comme un mal de dents. Elle se leva, fit denx ou trois fois le tour de sa chambre, et s'arrùta tout a coup devant sa glace, non par simple curiosité coquette, mais pour se rendre compte du changement que son mal intérieur avait apporté dans sa physionomie.

Alors seulement Louise s'aperçut que ses beaux cheveux noirs étaient dénoués et flottaient sur ses épaules; dans le bourdonnement d'idées qui passaient dans sa lete, elle avait jeté bas son petit bonnet, son peigne, elle.avait enfoncé ses ongles sur son front comme un poëte à la recherche d'une rime impossible.

— Louise ! cria M. Creton du Coche en frappant à la porte, ouvre -moi.

La femme de l'avoué, honteuse d'avoir été presque surprise dans cet état, souffla la bougie et vint se mettre au lit sans répondre.

— Louise ! cria l'avoué, ouvre-moi donc. Après un moment de silence, il reprit :

— Tu ne dors pas, je t'entends marcher par la chambre depuis plus d'un ({uart d'heure.

La femme de l'avoué s'était blottie sous les couvertures, espérant échapper à la voix de son mari.

— Que diable ! dit-il, Louise, réponds-moi.

— Laissez-moi, monsieur, dit-elle, je suis souffrante.

— As-tu besoin de quelque chose? demanda l'avoué.

— Non, monsieur, je n'ai besoin que de repos. Là-dessus, M. Creton du Coche redescendit l'escalier, un

peu rafraîchi par la nuit des idées qui étaient venues l'assailUr à la suite de la représentation du cirque!...

Depuis quelques années M. Creton faisait lit à part; et cette tentative fit frémir Louise, qui craignait de la voir renouveler.

SI le lendemain M. Creton avait pu voir le lit de sa femme, il eût peut-être compris quelle nuit agitée Louise

avait passée. Malgré la mobilité des plis des draps et des couvertures, uu lit le matin révèle les sensations de ceux qui en sortent. Les oreillers étaient entassés les uns sur les autres et indiquaient que Louise avait fait tous ses efforts pour se tenir la tête droite et chasser le sang qui affluait a.i cerveau. Les draps, débordés de tous les côtés, montraient assez l'inquiétude de la femme de l'avoué, qui s'était retournée plus qu'un malade, sans trouver une position convenable. En se levant, Louise eut honte de son insomnie fiévreuse et jeta sur les draps en désordre son couvre-pied, son édredon et sa robe de chambre, alin de cacher les troubles de la nuit. Elle s'étendit sur un divan, et resta longuement dans cette position horizontale, ne pensant plus, abattue, ne dormant pas, mais ayant un vague sentiment de ses souffrances nocturnes. Elle ne songea pas à se regarder dans la glace; à ce moment seulement elle eût pu constater les traces que la passion laisse en quelques heures.

Comme elle était dans cet état d'abattement, elle entendit un coup de sonnette qu'elle écouta avec attention, sans se rendre compte d'abord du motif qui faisait que le timbre lui restait toujours vibrant dans l'oreille. Peu après le coup de sonnette, des pas se firent entendre sur les dalles du corridor; aussitôt Louise se leva et courut à sa porte pour s'assurer que le petit verrou était soigneusement tiré. L'irritation névralgique donne à l'ouïe un sentiment d'une telle délicatesse de perception, que Louise avait reconnu le pas de Julien. C'était lui, en effet, qui, profitant de dix heures sonnées, avait cru le moment venu de se présenter.

Son arrivée à Molinchart était déjà connue, car, en se levant, il reçut une assignation qui lui enjoignait de comparaître devant le tribunal dans la huitaine suivante, a la requête de l'épicier Jajeot. Julien avait oublié complètement son procès, et il lut l'assignation avec plus de joie que n'en fait naître d'ordinaire le papier timbré; car cette

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affaire lui permettait d'entrer presque à toute heure chez M. Creton du Coche, son avoué. Celui-ci était sorti; Julien n'osait demander à parler à sa femme; il suivit tristement la femme de chambre qui le conduisait à l'étude, au moment où Faglain était occupé à manger des pommes de terre en robe de chambre, qu'il avait fait cuire dans le fourneau du poêle. Le maître clerc, surpris, donna un coup de poing à son repas, qui était étalé sur une feuille de journal, et la joie que lui donnait la vue d'un client lui fit oublier les délices qu'il attendait de son plat de pommes de terre. Faglain, malgré toute l'intelligence dont l'avait doué son patron, parut comprendre difficilement l'affaire; car Juhen, préoccupé du souvenir de Louise, s'expliquait mal

Il ressortit de ce commencement d'instruction que Faglain en conférerait avec l'avocat Grégoire, aussitôt qu'il aurait terminé un travail important dont il se vanta d'être chargé : Julien s'en retourna, descendant lentement chaque marche d'escalier en espérant que le hasard lui ferait rencontrer la femme de l'avoué; mais Louise épiait les moindres mouvements de la maison, et se donnait de garde de sortir de sa chambre. Cependant, quand elle entendit fermer la porte de la rue, elle se précipita à la fenêtre, et, à travers une fente de rideau, étroite comme le trou d'une aiguille, elle put suivre des yeux le comte, qui traversait la place. Si Louise n'avait donné trop d'importance à ses réflexions, peut-être eût-elle remarqué la démarche mal assurée de Julien, qui avait l'air, suivant un mot populaire, d'une âme en peine.

La petite maison de l'avoué, avec sa façade en pierres de taille, lui paraissait plus odieuse qu'une forteresse, puisque, avec son extérieur si simple et si paisible, elle l'empêchait de pénétrer auprès de celle qu'il aimait. Il revint à l'auberge et se mit à la fenêtre, ne s'inquiétant guère du vaet-vient des passants. Il n'avait d'yeux que pour la fenêtre

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aux rideaux roses et blancs, et il ne se doutait pas qu'en ce moment la femme de l'avoué suivait ses moindres mouvements. Louise remarqua combien Julien était affecté et semblait en proie à la mélancolie, mais elle ne se rendait pas compte des motifs de cette mélancolie; l'eût-elle comprise, que l'événement qui suivit l'aurait rejetée de plus en plus dans les tourments de la jalousie.

La Carolina vint à passer sur la place ; elle aperçut Julien et lui fit un petit signe de tète, auquel le comte répondit avec la main. Pour échapper à l'ennui qui le minait, Julien, pensant que l'écuyère allait à la répétition, descendit en toute hâte et la rejoignit avant qu'elle n'eût tourné l'angle de la place. La Carolina, familière avec Julien, lui tendit la main et tous deux s'éloignèrent dans la direction du cirque. La femme de l'avoué, qui avait tout vu, put croire que l'écuyère avait fait signe au comte de venir la trouver, et les petites lueurs d'espérance qui tremblotaient encore dans son esprit s'éteignirent et ne laissèrent qu'un noir désolant dans la vie de Louise. C'en était donc fait; le comte avouait hautement sa maîtresse, il s'affichait publiquement avec elle dans la ville. Il fallait un amour bien puissant pour qu'avec son éducation Julien osât se montrer en public, dans Molinchart, en compagnie d'une écuyère. En ce moment Louise regretta de n'avoir pas d'enfants, afin de se retrancher dans l'amour maternel et de s'y abriter contre les orages de la passion : à un autre homme que son mari, elle eût pu tout avouer, lui dire ses combats intérieurs, ses souffrances; mais il n'existait même pas assez d'amitié entre les deux époux pour que la femme pût se confier à son mari. M. Creton du Coche n'aurait rien compris à des tourments auxquels il était incapable d'apporter un remède.

Louise passa le reste de l'après-midi dans sa chambre, inquiète et tourmentée, ne trouvant de repos sur aucun meuble, se levant, s'asseyant, allant à la fenêtre, essayant

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de travailler; mais l'ouvrage lui tombait des mains, et elle restait morne, les yeux grands ouverts, qui regardaient l'espace sans rien voir. Si sa femme de chambre ne l'eût pas appelée, elle serait restée longtemps inoccupée, sans pensées et sans action. Il lui semblait que son cerveau était vide, et cependant mille douleurs couraient comme de petits animaux aux pattes froides dans la boîte intérieure. Ses membres étaient brisés comme par une longue course. Alors Louise se révolta contre elle-même et résolut de lutter contre sa passion avec plus d'énergie pour la défense que celle-ci n'en avait mise à s'emparer d'elle. Elle se regarda dans son miroir, trouva dans chacun de ses traits la griffe de souvenirs cruels, et se composa un visage avec autant d'art qu'une actrice met du rouge. Le sourire vint remplacer l'amertume sur ses lèvres ; et elle essaya un rire gracieux qui contrastait avec le ruban brun qui entourait ses paupières. Ses cheveux étaient en désordre, elle les redressa et y planta une rose qu elle arracha violemment de la tige d'un pot de fleurs. Elle remplaça son peignoir sans taille, qui annonçait un certain affaissement, par une robe de couleur vive, et elle voulut que l'apparence trompât ceux qui ne l'étudieraient pas trop à fond.

A peine eut-elle donné quelques ordres à sa femme de chambre que Julien entra. Une vive rougeur colora les joues de Louise, qui parut aussi indignée que surprise. Le comte avait la tête pleine de questions ; mais la manière froide dont il fut reçu fit que ses paroles lui restèrent dans le gosier. Tous deux restaient depuis cinq minutes dans cette situation embarrassante, lorsque Julien tira une lettre qu'il avait écrite et la remit à Louise.

— Comment, monsieur, lui dit-elle, vous osez encore!... Elle déchira la lettre.

— Je sais, dit-elle, ce que vous m'écrivez; il est inutile... En ce moment on frappait à la porte de la rue.

— C'est mon mari, dit-elle. Veuillez, monsieur, je vous prie, ne plus me forcer à vous recevoir...

M. Creton du Coche entra avec une lettre à la main, l'air un peu effarouché.

— Ah! mon cher comte, dit-il, quel accident! M. Bonneau a perdu son parapluie... Tu n'as pas vu le parapluie, ma femme ?

— Je ne suis pas descendue de ma chambre de la journée.

— Alors il faut appeler la bonne... Julie! cria M. Creton du Coche, Julie !

La femme de chambre entra.

— Avez-vous trouvé le parapluie de M. Bonneau? •

— Je n'ai pas vu de parapluie, dit-elle.

— Demandez à Faglain, cherchez, il faut absolument que ce parapluie se retrouve. Pensez, mon cher comte, combien M. Bonneau y tient; j'étais sur la place, je vois accourir à la porte un messager couvert de poussière; c'était un paysan de Vorges que M. Bonneau m'envoyait avec cette lettre que je n'ai pas eu le temps de lire; j'ai seulement vu dès les premières lignes que M. Bonneau était dans l'affliction de la perte de son parapluie.

— C'est que le messager attend, dit Julie en rentrant; il dit qu'il y a une réponse.

— Voyons, dit M. Creton du Coche, je peux vous lire cette lettre, elle montrera le prix qu'attache M. Bonneau à ce parapluie.

« Mon cher monsieur Creton du Coche, écrivait l'archéologue, si, par hasard, quand vous recevrez ces simples lignes, il pleuvait, veillez dans votre maison avec le plus grand soin à ce que personne n'en sorte avec un parapluie. Je suis certain d'avoir laissé le mien chez vous, et vous savez quelle perte immense la science aurait à regretter. Il est vert de mer, d'une bonne longueur, le manche divisé en mesures égales. Une des baleines a percé la toile, par

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suite d'un accident arcliéologique; c'est une pierre qui s'est détachée dernièrement d'un édifice et qui a porté à faux sur la baleine... Hier encore, je mesurais la cathédrale de MolinchartJ'enai la preuve par la consignation sur mon carnet des précieuses mesures que j'ai obtenues; mais vous comprenez combien la société académique rémoise serait privée tout d'un coup par la disparition de ce parapluie, qui sert de base à la constatation précise de la grandeur de nos monuments.

« M. le comte de Yorges pourra vous certifier qu'il m'a rencontré avec mon parapluie, que je l'ai accompagné chez vous, où vous vouliez bien me recevoir à dîner, et que, par conséquent, je j'ai laissé certainement dans votre demeure. Prenez bien garde que la bonne ne s'en serve; j'ai remarqué que ces meubles s'empruntent avec une déplorable facilité et ne se rendent jamais. S'il sortait de chez vous, malheureusement, il passerait de mains en mains, et je ne me sentirais pas le courage de recommencer le travail de toute ma vie... Vous comprenez que je n'ai dans l'esprit qu'une idée approximative de la longueur de mon paraplaie, et que je ne trouverais jamais à le remplacer avec certitude.

« Je m'en servais le moins que je pouvais pour m'appuyer, car j'aurais craint de l'affaisser et de rendre ses mesures variables; il était terminé par une tige de fer longue d'un pouce et fort épaisse, afin que le frottement des cailloux n'eût aucune action sur ce métal. Je sais - bien qu'il était presque deux tiers de ma taille et qu'il m allait à peu près à la hauteur des fausses côtes ; mais l'a peu près n'est pas une mesure archéologique. Si j'achetais un autre parapluie et que je continuasse mes opérations, je serais obligé d'indiquer que le monument mesuré renferme tant de nouveaux parapluies. Les académiciens de Reims dresseront l'oreille et me demanderont compte de ce nouveau para-

pluie, quels sont ses rapports positifs avec l'ancien; c'est ce que je ne saurais définir avec précision. Tout ce que j'ai mesuré jusqu'à présent deviendrait donc inutile... J'ai dû le poser en entrant dans l'angle formé par la cheminée, je ne puis me rappeler si c'était à gauche ou à droite. Ordinairement, j'en couvre le pommeau de mon chapeau pour être plus assuré de l'emporter en me couvrant... Madame Creton, avec laquelle je suis resté après notre discussion scientifique, pourra peut-être vous donner quelques renseignements plus positifs, car je ne comprends pas comment j'ai pu l'oublier, ce serait la première fx)is de ma vie. C'est surtout à vous, mon cher monsieur Creton, que je confie la tâche de veiller à ce que le parapluie se retrouve, vous qui appréciez la valeur de mes recherches. Si malheureusement le parapluie était égaré, je crois que je renoncerais pour la vie à l'archéologie.

« Votre tout dévoué et désolé serviteur,

« Bonne AU. »

— Effectivement, dit M. Creton, je comprends l'inquiétude de M. Bonneau.

— Je n'ai pas remarqué, dit Louise, si M. Bonneau était entré avec le parapluie.

— Ah! s'écria M. Creton du Coche, j'avais oublié le post-scriptum. Et il lut :

« Tout ce que j'ai écrit ci-dessus est inutile. Réjouissezvous, mon cher monsieur Creton, je viens de retrouver mon parapluie. »

La femme de chambre entra.

— Le messager, dit-elle, attend la réponse.

Malgré sa mélancolie, le comte ne put s'empêcher de sourire.

— Comment, dit M. Creton, il retrouve son parapluie avant d'envoyer sa lettre, et il fait partir, malgré cela, m

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messager! Dites-lui qu'il fasse part à M. Bonneau de la joie que je partage à la nouvelle du parapluie si heureusement retrouvé

En ce moment un garçon d'hôtel vint prévenir le comte de Vorges que son cousin venait d'arriver et l'attendait.

— Priez-le de venir ici, dit M. Creton du Coche.

— Je vous remercie, dit Julien, heureux de trouver une occasion de sortir après la rupture de Louise.

Il la salua froidement et n'accepta pas une nouvelle invitation à dîner que lui fit l'avoué. Tant qu'il était resté en présence de Louise, Julien avait combattu pour ne rien laisser paraître de ses émotions, mais elles prirent le dessus aussitôt qu'il eut fermé la porte d'entrée. Il lui semblait qu'il fermait cette porte pour la dernière fois, et que son cœur restait emprisonné dans une maison où il ne pouvait plus entrer. Jonquières comprit la situation en revoyant son ami, car Julien, en lui donnant la main et en la pressant fortement, fit passer dans cette étreinte toutes ses souffrances accumulées.

— Elle ne veut plus me voir ! s'écria Julien. Jonquières essaya de divers palhatifs, de divers calmants

moraux, qui, dans les grandes douleurs, n'ont guère plus d'action que dans les grandes maladies; mais Julien secouait tristement la tête.

— C'est une coquette, dit Jonquières, qui essaya d'un moyen brutal, et le mieux que tu pourrais faire serait de revenir avec moi à Vorges; sois certain que tu n'y serais pas huit jours, qu'elle te rappellerait.

— Je 'ne le crois pas, dit Julien; en supposant qu'elle ait le désir de me revoir, elle ne voudrait pas se compromettre en me faisant des avances, en m'inviîant directement.

— Bah! dit Jonquières, elle trouverait un moyen, elle te ferait écrire par son mari; tu ne connais guère les femmes.

Elles trouvent des biais là où un homme amoureux n'en

verrait pas un.

— Malheureusement, dit Julien, je ne la crois pas coquette, car il pourrait en arriver ainsi que tu dis, et j'aurais l'espérance de la revoir; mais il se passe en elle quelque chose qui m'échappe depuis que je suis revenu à Molinchart. Quand elle est partie, elle me laissait croire à une amitié sans bornes, qui n'était certainement pas de l'amour, mais qui me donnait à espérer pour l'avenir; elle me permettait presque de lui parler de mon amour; si elle n'y répondait pas, du moins ne s'en fâchait-elle pas. Aujourd'hui, c'est une personne froide, réservée, qui me traite comme si je l'avais insultée. Elle ne veut pas m'entendre; je lui écris, elle déchire ma lettre en ma présence. Que faire mon ami ?

— Il faut attendre quelques jours, dit Jonquières, le procès que tu m'as dit commencer bientôt nous occupera un peu et nous donne le droit de voir M. Creton; ne te désespère pas, ne faiblis pas, va dans la maison comme de coutume. Un de ces matins, qui sait ! tu vas trouver la glace fondue; ce ne sont que des nuages, et tu retrouveras une femme douce, aimante, telle que je l'ai vue à la campagne. Il n'y a pas besoin d'être savante en coquetterie pour jouer la petite comédie que tu prends au sérieux ; les femmes apportent ces facultés en naissant. Quoi de plus ennuyeux qu'une femme qui aime trop, qui aime toujours, qui a l'humeur égale, qui vous fatigue de ses caresses ! La meilleure des femmes le sent bien, et de temps en temps elle pense qu'il est utile à ses intérêts de paraître dédaigneuse des .soins que lui rend un homme. Elle se fait prier longtemps, et ce n'est qu'après des luttes infinies qu'elle accorde une promesse, un rien. On travaille à te rendre heureux.

— Heureux ! s'écria Julien.

— Voudrais-tu qu'elle s'abandonnât, qu'elle vînt te trou-

ver en disant : Je vous aime, me voilà. Au bout de huit jours tu fuirais ce bonheur comme un enfer.

— Que je suis aise de t'avoir, dit Juhen; je ne sais si tu dis vrai, mais tu as trouvé le moyen de me rendre quelque espoir... J'étais dans des idées absurdes, folles... Croirais-tu que je pensais à devenir amoureux de la Carolina, cette tille qui me donne des leçons ? Si tu n'étais pas venu, j'allais tomber aux genoux de cette créature en lui disant : « J'aime, sauvez -moi ! » Je ne l'aime pas, je ne l'aurais jamais aimée, mais j'aurais fermé les yeux, j'aurais essayé de penser à Louise en parlant à la Carolina.

— Peut-être lînirais-tu, dit Jonquières, par t'amouracher de l'écuyère, et ce n'est pas ce que tu ferais de plus maladroit; vois, mon ami, où t'a déjà entraîné ta passion pour une femme mariée. Je te l'ai dit au début. Si tu avais pu connaître cette écuyère dans le principe!... Une écuyère n'engage à rien; tu l'aurais aimée pendant la saison théâtrale, trois mois tout au plus, avec quelque chagrin à son départ, et ce beau caprice se serait envolé un matin comme il était venu. Mais, j'y pense, tu as sous la main une terrible machine de guerre; tu voulais devenir amoureux de la Carolina par vengeance; pourquoi ne feindrais-tu pas pour elle une passion subite et tout à fait publique ? Il faut que toute la ville le sache, qu'on vous voie passer ensemble dans les rues à cheval. Jette-lui des bouquets en plein cirque; cela ne se sera jamais vu à Molinchart, on en parlera, Louise flnira par le connaître. Si elle t'aime réellement, elle reviendra.

— Tout est en bon train par la faute de M. Creton, dit Julien.

Alors il raconta à Jonquières son escapade de nuit, comment il avait été surpris par l'avoué, et la fausse passion qu'il avait été obligé d'inventer pour la fausse Carolina.

— Le mari le sait? demanda Jonquières. Et tu lui as re-

commandé le silence ? Ah ! combien ces amoureux sont ignorants des choses de la vie ! Comprends donc que son premier soin a été de raconter l'aventure à sa femme. C'est là seulement ce qui peut expliquer la froideur de ta Louise: elle est jalouse et souffre plus que toi.

— Si c'était possible, dit Julien; mais, non. Elle aurait compris que, son mari me surprenant la nuit devant ses fen(3tres, j'avais été obligé de tomber dans une série de mensonges. D'ailleurs, le premier était si visiblement faux, qu'un mari seul a pu s'y laisser prendre; la Carolina ne demeure pas chez l'épicier Jajeot, et j'ai tremblé, dans le premier moment, du peu de réalité de mon invention.

— Une femme qui aime, dit Jonquières, devient quelquefois aussi crédule qu'un mari. Elle a une foi robuste en toutes choses, de ces fois de Pierre l'Ermite prêchant la croisade; mais, par la même raison, aussitôt qu'elle entre en défiance, elle y apporte la délicatesse d'un chat qui dort, dont le moindre bruit fait ouvrir les yeux. Dès le début, tu l'as mise en défiance; elle n'a pas raisonné, j'en suis certain, et s'est cramponnée au récit de M. Creton comme si elle s'était attaché une pierre au cou.

— Je souhaite que tu aies raison, dit le comte. Tu dois avoir raison, car je me sens à moitié guéri... Comment ma mère a-t-elle pris mon départ?

— Je soupçonnais bien un coup de tête, dit Jonquières, et j'ai dit que, t'étant levé très-matin, tu n'avais pu lui dire adieu, mais que tu m'avais prévenu la veille.

— J'ai un ami précieux, dit Julien en serrant cordialement les mains de son cousin, et j'ai rencontré une femme qui m'a été bien dévouée, madame Chappe.

— Je ne l'aime pas beaucoup, dit Jonquières; elle a une de ces figures sur lesquelles on lit au moins autant de mal que de bien.

•— Avoue que tu en es jaloux.

— Jaloux de madame Chappe ! s'écria Jonqnières.

— Je l'avais prise pour confidente à la campagne, craignant de te fatiguer sans cesse de mes récits... Ali! si elle avait été à Molinchart. je n'aurais pas tant sonfiert depuis deux jours.

— Une femme, certainement, est meilleure conseillère qu'un homme en ces matières, dit Jonqnières; mais je me serais confié difficilement à madame Chappe.

— Elle avait tout deviné, je ne pouvais guère nier: elle me sera d'un grand service. Pense qu'au premier refroidissement de Louise, j'aurais couru chez elle, en lui disant: J'ai feint une passion pour la Carolina, détrompez Louise.

— Est-ce qu'elle est acceptée comme intermédiaire de côté et d'autre ?

— Non, Louise n'en sait rien.

— La situation me semble difficile, dit Jonqnières; elle ne sera pas contente de savoir son secret partagé. Prends garde <à la province, mon cher Julien; tu as vécu quelque temps à Paris, où personne n'a le temps de s'inquiéter de son voisin, mais tu ne sais pas ce que c'est que la province. Si tu rencontres cinquante personnes sur la promenade, ce sont cinquante chimistes qui t'analysent des pieds à la tête, qui commencent par l'extérieur pour arriver à l'intérieur. D"abord, ce seront tes habits qui subiront l'examen, puis tes manières, ta figure, tif voix, ta démarche; jusquelà, rien de plus naturel. Mais les chimistes ne s'arrêteront pas là : ils voudront savoir à quoi lu penses.

— Oh ! s'écria Julien, je les en défie !

— Ils le sauront. Un des mes amis, dit Jonquiôres, avait tellement peur de la province, qu'il avait inventé une grimace provinciale ; aussitôt qu'il passait la porte d'une petite ville, il prenait sa grimace comme s'il avait mis un faux nez afin de se dévisager. Il n'y avait pas trois jours qu'il était en province, qu'on avait reconnu le mystère

qu'il répandait sur sa figure. Pour être sûr de madame

Chappe, il faudrait qu'elle fût une effrontée coquine.

— Comment ? s'écria Julien.

— Certainement, tu ila tiendrais par l'argent; alors elle serait peut-être muette.

— Mais, mon ami, c'est une maîtresse de pension.

— Je crains les maîtresses de pension qui ont des museaux pareils. Donne-lui de l'argent.

— C'est excessivement délicat,'dit Julien.

— Je ne laisserais pas dix mille francs dans ma redingote si madame Chappe la brossait, dit Jonquières.

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