LA MAITRESSE DE PENSION
Après une tournée d'une quinzaine de jours, madame Chappe revint à Molinchart : sa première visite fut pour mademoiselle Ursule Creton, qui la reçut avec plus de démonstrations d'amitié qu'on ne l'en eût supposée capable ; mais la vieille fille était tellement avide des renseignements qu'elle attendait sur sa belle-sœur, que, tous les jours, elle faisait une prière à ses Enfants Jésus de cire pour hâter l'arrivée de la maîtresse de pension. Au contraire, madame Chappe jeta un peu d'eau sur le feu de cette expansion en se montrant réservée et presque froide. Dans le premier moment de de la découverte de la passion de Julien pour Louise, madame Chappe fut tellement heureuse, qu'elle en écrivit deux mots à la vieille fille; mais la réflexion lui vint pendant les quinze jours qu'elle passa à visiter ses élèves, et elle pensa qu'elle s'était trop avancée en donnant par écrit un récit de ce qu'elle avait vu.
— J'ai reçu votre lettre, lui dit la vieille fille; que c'est gentil d'avoir pensé à moi.
— Il n'y avait rien dans cette lettre de bien intéressant.
— Au contraire, ma chère dame, ce sont les premières
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preuves; malheureusement, vous n'eu avez pas écrit
assez long, et je vous attendais avec une impatience
Comme vous devez avoir à m'en raconter... Tenez, j'ai là votre petit mot dans ma boîte à ouvrage, et tous les matins, en me réveillant, je le lis... Voyons, dites-moi ce que vous avez découvert... Croyez-vous que j'avais raison quand je prêchais mon frère de ne pas se marier, surtout avec une femme pareille... J'en ai parlé à mon confesseur, qui a bien voulu m'absoudre, quoique je me trouve plus coupable que si je trompais M. Creton.
— Ce n'est pas de votre faute, mam'seMe, dit la maîtresse de pension, si madame Creton est courtisée par le comte de Vorges. •
— Si, dit la vieille fille. Je n'ai pas encore assez lutté, j'aurais dû me faire couper en quatre pour empêcher ce mariage Mais je n'y puis rien, c'est fini, mon pauvre frère
est déshonoré.
— Pas encore, dit la maîtresse de pension.
— Montré au doigt dans la ville.
— On le sait donc? demanda madame Chappe avec une certaine inquiétude.
— Tout le monde en parle, et si ouvertement, que M. l'avocat Quantin s'est cru obligé d'en dire un mot dans son plaidoyer, et que ce jeune muscadin l'a été, le lendemain, demander en duel.
— Le comte de Yorges? s'écria madame Chappe.
— Mais certainement; je connais beaucoup M. l'avocat Quantin; il me fait l'amitié de m'engager toujours à ses soirées; je n'y vais pas à cause de mon âge; ce n'est pas ma place. Dernièrement, il passait dans la rue; je l'appelle et je lui raconte l'affaire, car je sais qu'il est de bon conseil, et je lui montre votre lettre.
— Comment, madame, s'écria la maîtresse de pension, vous lui avez montré ma lettre?
A ce mot de madame, qui venait de s'échapper avec nn accent particulier de la bouche de madame Chappe, la vieille fille regarda la maîtresse de pension avec une certaine défiance.
— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, n'ai-je pas bien fait? Depuis que la vieille fille avait parlé de la lettre, madaiiie
Chappe semblait, en effet, embarrassée; elle n'écoutait pas assidûment les paroles de mademoiselle Greton, elle ne la regardait pas, son attention semblait portée ailleurs. La maîtresse de pension était en proie à une idée qui la préoccupait. A peine la vieille fille eut-elle prononcé n'ai-je pas bien fait? que madame Chappe se précipita sur la boîte à ouvrage, y trouva le petit mot de billet et le déchira a\'cc une joie visible.
— Non, madame, vous n'avez pas bien fait.
La vieille fille fut effrayée de cet acte, et aussitôt que le sentiment lui revint, elle regarda la maîtresse de pension avec ces yeux irrités que prennent les vieilles chattes quand im chien étranger s'approche de la chaise où elles sont assises. Mais madame Chappe supporta cette colère sourde avec la tranquillité des chiens qui se rendent compte que la chatte est trop vieille pour commencer le combat. Quoiiiue cette action se passât subitement, sans bruit et sans paroles, et qu'il y eût un silence de quelques minutes, on entendit, sous la chaise de la vieille fille, un grognement sourd do V Amour tant aimé, qui sentait qu'on avait attenté à la propriété de sa maîtresse.
-— Me direz-vous, madame, ce que cela signifie? s'éciia la vieille fille.
— Gela signifie, s'écria madame Chappe, (Jub vous avez abusé de cette lettre.
— Pourquoi me l'avez-vous envoyée, madame?
— Parce que, madame, je désirais vous montrer le soin que je prenais de l'honneur de votre famille, et qu'en la
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montrant vous m'avez compromise inutilement, ainsi que vous.
— Vous, compromise ! s'écria la vieille fille, et en quoi, madame, s'il vous plaît!
— Le comte de Yorges va savoir que je vous ai écrit, et il me retirera sa confiance. Votre belle-sœur n'est pas coupable encore; le scandale causé dans la ville va faire que >I. Creton du Coche le saura, que M. Julien de Yorges quittera le pays et retournera chez sa mère... Yous voyez donc, madame, que vous avez eu tort de montrer cette lettre à un avocat qui, dites-vous, en a parlé au tribunal.
Il y eut un nouveau temps de silence pendant lequel les deux femmes ne se quittaient pas des yeux : Ursule Creton pesait les paroles de la maîtresse de pension, étudiait ses traits, et cherchait à se rendre compte des motifs qui lui avaient fait déchirer la lettre. Tout d'un coup la figure de . la vieille fille se détendit, et elle chercha à parlementer, tout en se tenant sur la défensive.
— Allons, ma chère madame Chappe, rassurez-vous, dit la vieille fille; il n'a pas été question de votre lettre à l'audience... J'ai eu tort, je l'avoue. Quel malheur si cette affaire en restait là!... Il faut que mon frère soit puni comme il le mérite... Il faut que sa femme le trompe ouvertement, à telles enseignes que cela soit bien visible et bien établi pour chacun... Le malheureux! qui sort de sa position, qui néglige ses parents; mais êtes-vous bien sûre que madame Creton ne se soit pas encore laissée prendre aux belles paroles du jeune homme ?
— Madame Creton partait presque en même temps que moi de Yorges, dit la maîtresse de pension ; et, d'après ce (jue jai pu observer de cette jeune femme, elle est encore innocente à l'heure qu'il est.
— Comme cela est fâcheux, dit la vieille fille. Cependant ce jeune homme ne quitte pas la ville; il s'est logé sur la
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place, en face de la maison de mon frère; c'est scandaleux, toute la ville le voit... Heureusement, les maris n'en savent jamais rien.
— Monsieur Greton Tignore?
— Oui, dit la vieille fille; d'après ce que m'a dit M. l'avocat Quantin, il n'a pas paru prendre garde à son discours.
— L'affaire, dit madame Ghappe, est moins compromise que je ne le croyais; vous ne m'en voulez plus, mam'selle, de ma vivacité, n'est-ce pas? d'autant plus qu'en arrivant à Molinchart, j'ai été tracassée par une affaire qui me rend de mauvaise humeur.
— Qu'est-ce qui peut donc, ma chère madame Ghappe, vous contrarier de la sorte?
— Une misère , dit la maîtresse de pension; je suis un peu gênée; j'attendais des fonds d'une personne de Paris, et j'ai un payement assez important à faire pour le premier terme de mon établissement.
La vieille fille garda un silence prudent.
— Mille francs seulement me tireraient d'embarras pour le moment. Si vous saviez, mam'selle, combien il est difficilÊ d'emprunter dans une ville où on arrive, où on n'est connu de personne !
Ursule toussa.
— J'aurais bien mieux fait , dit madame Ghappe , de ne pas perdre mon temps à la campagne de la comtesse de Vorges et de m'occuper à faire rentrer mon argent de Paris,
— Si votre pensionnat était payé, dit la vieille fille, vous trouveriez facilement de l'argent sur hypothèque.
— Oh ! cela est certain, dit madame Ghappe, je n'aurais pas besoin de faire connaître mes embarras à des personnes qui se servent de vous à un moment donné, qui vous font les plus belles offres du monde, et qui, quand il s'agit de vous rendre un léger service, vous laissent noyer sans vous tendre seulement un fétu de paille.
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— Mais, dit la vieille fille sèchement, vous ne m'avez rien dit sur ce que vous avez observé à la campagne; vous me montrez madame Creton comme un ange de vertu; il me semble que ce ne sont pas là de brillants résultats.
— Madame, dit la maîtresse de pension en se levant et en rangeant sa chaise, prenez-vous pour rien d'être entrée dans la confidence du jeune homme et de l'avoir amené à n'agir que par moi ?
— Allons, madame Chappe, vous vous enflammez bien vite ; mais vous comprenez que mille francs sont une somme énorme pour une pauvre fille comme moi, qui donne le peu qu'elle a en charités; si vous arriviez avec un résultat positif, certainement je n'hésiterais pas à vous faire trouver les mille francs, je me générais, s'il le fallait... je ferais encore des économies. Malheureusement, aujourd'hui, il m'est impossible de vous venir en aide, et surtout j'aurais besoin de bonnes preuves, vous m'entendez bien?
— Certainement, dit la maîtresse de pension, qui sortit honteuse de cette fausse démarche; j'aurai le plaisir de vous revoir, mademoiselle, quand j'aurai des prem^es positives.
Madame Chappe sortit irritée, au moins autant contre elle-même que contre la vieille fille. Toute cette affaire avait été menée avec une légèreté sans pareille; elle se reprochait surtout sa lettre, qui pouvait servir de mèche à l'incendie des propos de province. Quoiqu'elle ne connût pas dans tout son détail le procès, la maîtresse de pension se disait que Julien avait dû être douloureusement affecté des insinuations de M* Quantin, et qu'en étudiant d'où pouvaient venir ces bruits, le comte pourrait remonter aisément à la source. Si Julien concevait quelques soupçons sur la conduite de madame Chappe, elle venait de se compromettre trop ouvertement en rompant avec mademoiselle Creton.
Le temps qu'elle avait passé à l'amadouer était à peu près perdu; désormais la vieille fille se montrerait défiante vis-à-vis d'une femme qui estimait ses services, et qui les laisait payer avant de les avoir rendus.
Les méchants sont remplis de ces combinaisons embrouillées, très-difficiles à démêler, qui leur tourmentent l'esprit au moins autant qu'une invention. Tout en se reprochant sa vivacité de parole, qui l'entraînait souvent au delà du but , madame Ghappe arriva à sa pension , où elle apprit avec joie qu'un jeune homme élégant était venu quelquefois prendre de ses nouvelles. Elle ne douta pas, au signalement donné par la servante, que ce ne fût le comte, et demanda quand il était venu pour la dernière fois.
— Hier, madame, dit la servante.
Madame Ghappe respira plus librement; Julien était encore venu la veille, donc il ne se doutait de rien.
— A-t-il dit quand il reviendrait?
— Non, madame; mais il a beaucoup insisté pour connaître le jour de votre retour.
— Bien ! dit madame Ghappe.
— Je lui ai répondu que vous ne pouviez tarder, puisque les classes rouvrent après demain.
— Très-bien, ma fille, dit la maîtresse de pension, certaine de revoir bientôt l'amoureux.
Ayant donné ses ordres dans la maison, madame Ghappe fit une toilette plus convenable que celle du voyage, et repartit aussitôt dans la ville; la curiosité la poussait à tel point, qu'elle voulut faire connaître son retour au comte de Vorges. Il eût été maladroit de le lui faire dire, l'intention de la maîtresse de pension étant de voir arriver Julien plutôt que de courir après lui, et elle traversa la place du Marché avec une intention marquée, s'arrêtant devant les boutiques (lui font face à l'hôtel de la Tête noire, afin que le comte pût la remarquer, s'il était chez lui; mais une idée toute natu-
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relie la conduisit chez M. Creton du Coche, où sa visite n'avait rien que d'ordinaire depuis sa rencontre avec sa femme à la campagne. M. Creton était absent; mais sur la demande de madame Chappe , elle fut introduite auprès de Louise. La maîtresse de pension fut frappée du changement qui s'était opéré dans la physionomie de la jeune femme; elle était excessivement pâle, quoique la couleur de son teint l'empêchât de paraître aussi fatiguée qu'une femme blanche; mais ses yeux allongés se noyaient dans des paupières entourées d'un ruban trop noir pour n'être pas maladif. Le sourire était triste et cachait de sourdes amertumes.
— Est-ce que vous avez été malade, madame ? demanda madame Chappe.
— Non, pas précisément, répondit Louise de sa voix douce.
— Il me semble que vous êtes changée depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir à la campagne.
— J'ai eu la fantaisie d'aller un soir au cirque, dit Louise; je ne sais... le froid m'aura prise... je suis revenue atteinte d'un violent frisson, et depuis ce temps j'ai peine à me remettre; mais ce ne sera rien.
Pour ne pas effaroucher la femme de l'avoué , madame Chappe tint pendant quelque temps la conversation banale, parlant de la température sur une montagne, du danger de s'exposer aux fraîcheurs du soir, questionnant Louise sur la santé de son mari. Puis elle aborda la grande question en prenant un petit détour.
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu madame la comtesse de Vorges ?
Louise répondit que depuis sa rencontre au château avec madame Chappe, elle n'avait pas eu cet honneur.
— Mais vous recevez sans doute de ses nouvelles ? •— Non plus, madame.
— Nous allons la voir incessamment, dit la maîtresse "
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pension, car il est présumable qu'elle amènera elle-même sa chère Élisa.
— Je ne sais, madame, dit Louise, qui répondit avec le plus de brièveté possible aussitôt que le nom de la comtesse fut prononcé.
— Monsieur son fils a donc eu un procès t demanda madame Ghappe.
Louise fit un signe de tête affirmatif.
— Quel charmant jeune homme! s'écria l'institutrice. Madame Ghappe ne quittait pas Louise des yeux; elle
cherchait si la jeune femme avait un secret caché, et devant sa figure calme et maladive son inquisition échouait. La maîtresse de pension sentait combien la conversation était pénible de côté et d'autre, et combien il lui serait difficile d'arracher un mot ayant trait à ce qu'elle avait tant d'intérêt à découvrir. Il se passe quelquefois des phénomènes si singuliers en amour, que les esprits les plus observateurs se laissent égarer. Un amoureux expansif, qui conte ses plaintes et son martyre à tous ceux qui veulent l'écouter, devient souvent un amant impénétrable. Raillez son martyre, irritez-le, il restera impassible et pourra être pris pour un soupirant, quand il est passé à l'état d'amant heureux. Les femmes, naturellement, sont plus fortes à ces ruses que les hommes : plus on essaye de les étudier, plus il est difOcile de connaître l'état de leur cœur.
Il faut, quand on veut arriver à la vérité, vivre au moins quelques jours avec les prévenus, et attendre* patiemment qu'un mot, un regard, une action, en apparence insignifiante, vous donnent la clef de leurs cœurs. Madame Ghappe avait assez vécu pour sonder la difficulté de son rôle de juge d'instru<îtion en jupons; aussi détourna-t-elle encore une fois la conversation en priant Louise de lui raconter les événements qui avaient amené le procès du chevreuil. Louise rapporta en peu de mots ce qu'elle avait vu de ses
yeux dans sa maison, et les différents incidents qui déterminèrent l'épicier Jajeot à plaider contre le comte: mais elle ne sut ou ne voulut pas dire ce qui s'était passé à l'audience.
— Me permettrez -vous, madan.e, dit la maîtresse de pension, de venir quelquefois vous rendre visite? J'ai vu beaucoup de personnes de la ville, mais vous êtes réellement celle qui me plaît le plus.
Après divers compliments, que Louise reçut avec quelque froideur, la maîtresse de pension prit congé d'elle.
Mais le lendemain elle fut dédommagée de son échec auprès de la femme de l'avoué par l'arrivée de Julien, qui portait aussi sur sa figure les traces de violentes émotions.
— Ah! que les amoureux sont singuliers î s'écria madame C happe, qui, avec le comte, prenait un ton de bonhomie. Vous avez vraiment l'air renversé; que se passe-t-il donc ?
— Ne riez pas. madame, dit Julien; tout ce qui m'est arrivé, depuis que je ne vous ai vue, est grave, plus grave que vous ne le croyez. Louise ne veut plus me recevoir; jugez dans quel état je me trouve, et si je ne m'étais retenu en pensant à vous, je crois que j'aurais fait plus d'une impmdence.
Alors Julien raconta son arrivée, la nuit, à Molinchart, sa rencontre inattendue sous les fenêtres de madame Creton du Coche, et les mensonges qu'il avait été obligé de trouver.
— Louise, dit-il, a cru ce que son mari lui a dit; elle est devenue jalouse de la Caroline, quoiqu'elle n'eût d'abord aucun motif; je suis allé chez elle pour essayer de me justifier; me doutant qu'elle ne voudrait pas m'cntendre, j'avais préparé une lettre, qu'elle a déchirée devant moi, sans la lire. Que pouvais-je faire? Chassé de chez elle, n'osact plus me représenter, j'essayai de lui écrire de
nouveau; mais à qui me confier ? Dans cette petite ville tout se sait; en pleine audience, un avocat insolent m'a fait entendre que je voulais troubler le repos d'un ménage. Je vous dirai cela tout à l'heure; maintenant j'arrive au commencement du drame singulier dans lequel je joue un rôle absurde. Un soir Louise vint au cirque; ce n'était guère par une simple curiosité, comme vous le pensez, elle ne s'intéressait pas aux exercices des écuyers. Elle y venait par jalousie, elle voulait voir sa prétendue rivale, la Carolina, une écuyère qui me donne des leçons. Je suis allé saluer son mari, qui était avec elle, et elle ne m'a pas dit un mot de la soirée; tout à coup la Carolina entre à cheval; comme elle était liée avec moi, elle a l'habitude de me faire un petit signe de tête en entrant et en s'en allant. Je regardais Louise, je la vois pâlir et prête à se trouver mal.
— Qu'avez-vous, madame? lui dis-je; elle ne répond pas; mais je fus bien plus effrayé quand je vis les sourcils de la Carolina se froncer et une colère subite s'emparer d'elle; elle ne m'avait pas salué comme à l'ordinaire, mais elle jeta un double regard, le premier sur Louise et le second sur moi, qui me firent connaître la vérité que je ne soupçonnais pas. Dans mon désespoir d'être repoussé par Louise, j'avais eu l'idée de me détacher d'elle en m'attachant à la Carohna; mais cette pensée n'avait fait que luire une minute pour s'éteindre immédiatement. Et il s'était trouvé que, sans m'en douter, la Carolina était devenue réellement folle de moi; je vous dis cela sans amour-propre, parce que les faits de cette soirée sont là malheureusement pour le prouver. Jamais un cheval n'a été cravaché avec autant de colère que celui que montait l'écuyère ; le pauvre animal supportait, sans le comprendre, la présence de Louise au cirque. A chaque tour que faisait la Carolina, elle me lançait des éclairs de haine que Louise ne pouvait
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se dissimuler. Elle aussi ne voyait que trop combien la Ca rolina m'aimait, et elle pouvait croire que je partageais la passion de l'écuyère. Dieu sait ce que j'aurais donné pour n'être pas allé ce soir-là au cirque; je renonce à vous donner une idée du tournoiement infernal dans lequel la Carolina entraînait son cheval ; les écuyers, quoique habitués à ses hardiesses, étaient effrayés; pas un d'eux n'aurait osé s'opposer au galop lurieux du cheval, qui toujours tournait, emporté par les coups de cravache et les cris sauvages de cete femme. Louise était tremblante d'émotion, elle ne savait comment se terminerait cette scène. Hélas ! elle s'est terminée comme je ne le soupçonnais que trop; le cheval lit un faux pas, et la Carolina fut jetée, la tête la première, contre un poteau de bois... Je cours un des premiers dans l'arène, sans me rendre compte si je n'apportais pas une preuve de plus à Louise... On transporte la Carolina évanouie hors du cirque; pendant quatre jours, on l'a crue perdue, mais maintenant elle paraît hors de danger... Comment voulez- vous que j'explique à Louise ces faits ? Elle croit que je l'ai trahie, abandonnée, les apparences sont contre moi. Est-ce ma faute si la Carolina s'éprend de passion pour moi? J'allais, il est vrai, me promener à la campagne avec elle, à cheval, mais toujours en compagnie de Jonquières, et je ne me doutais pas de l'accident qui devait résulter de ces promenades innocentes. Dites, madame, que faut -il faire?
— Tout n'est pas perdu, dit madame Chappe; j'ai vu Louise.
— Que vous a-t-elle dit ?
— Je l'ai vue si peu...
— Vous a-t-elle parlé de moi ?
— Non, dit la maîtresse de pension, mais je lui a parlé de vous.
— Ah! s'écria Jnlien... Eh bien?
— Elle est au moins aussi désolée que vous.
— Elle vous l'a dit?
— Je l'ai bien compris. Elle est pale, maladive... Comment... vous paraissez heureux; c'est mal, monsieur Julien.
— Puisque je souffre, dit le comte,je suis content qu'elle souffre.
— Est-ce que vous ne le saviez pas?
— Comment ? Je vois M. Creton du Coche le moins que je peux, il me fatigue par sa sottise; il ne s'inquiète seulement pas de sa femme : il ne m'a pas dit dans quel état elle se trouvait.
— Vous souhaitez maintenant un mari amoureux de sa femme, de la femme que vous aimez; vous n'êtes pas raisonnable non plus, dit madame Chappe.
— ■ Sans aimer sa femme, M. Creton pouvait m'en donner des nouvelles; j'aurais demandé la permission d'aller rendre visite à Louise. Je vois souvent passer le mari dans la rue; il est toujours aussi content de lui-même, et il ne se doute pas des souffrances morales de sa femme.
— C'est fort heureux, dit la maîtresse de pension; il aurait été assez difficile à Louise d'expliquer que la jalousie qu'elle a contre une étrangère la fait maigrir.
— Elle a maigri? demanda Julien avec intérêt. Pauvre femme ! quand il aurait suffi d'un mot pour qu'elle se tranquillisât. Elle ne serait pas venue au cirque par dépit, afin de voir celle qu'elle croit ma maîtresse; la Carolina n'eût pas été jalouse et ne se serait pas tuée à moitié... Voyez, madame, à quoi peut mener la susceptibilité des femmes! Ah! je voudrais la revoir un moment, un seul instant; je donnerais ma fortune pour lui dire cjue je l'aime encore, que je l'aimerai toujours, et puis je partirais, et, si elle ne voulait plus me rencontrer, je lui jurerais de ne plus chercher à la revoir,
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— Pensez-vous que je vous croie? dit madame Chappe; eu ce moment, votre seul désir est de la voir une seconde, afin de profiter de cette seconde pour lui demander de la revoir le lendemain. Mais vous ne me parlez pas de l'affaire du tribunal?
— Que m'importe le tribunal ! Dites-moi donc tout au long votre conversation avec Louise : vous ne sauriez croire combien je suis heureux de rencontrer quelqu'un qui lui a parlé.
Julien regardait madame Chappe avec les mêmes yeux qu'il aurait regardé Louise. Les vieilles femmes qui ont beaucoup vécu comprennent le charme qu'elles exercent vis-à-vis de l'amant, quand elles lai parlent de la maitresse, et vis-à-vis de la maîtresse, quand elles lui parlent de l'amant. Ce ne sont plus des vieilles femmes, ce sont des anges consolateurs. Il faut être étranger à 'toute affaire amoureuse pour se choquer de la laideur des vieilles femmes, qui servent de trait d'union ordinaire à la jeunesse et à la beauté. La vieillesse n'existe plus pour les gens qui aiment : ils ne voient qu'un messager céleste qui calme leur tourment, dissipe leur chagrin, amène les réconciliations, et rend heureux jusqu'au lendemain.
— Vous a-t-elle permis de retourner la voir? demanda Julien.
— Certainement.
— Oh! si j'osais vous prier, ma chère dame... je serais trop heureux...
— Dites; vous savez, monsieur Julien, combien je m'intéresse à vous.
— Pourriez-vous la revoir demain?
— Demain, déjà, dit la maîtresse de pension.
— Je vous en prie.
— C'est que, reprit madame Chappe, j'ai, pendant quelques jours, à courir la ville pour une affaire d'intérêt qui
me tracasse énormément. On est d'une défiance dans ce pays! je ne sais à qui m'adresser pour réaliser un emprunt de mille francs dont j'ai le plus grand besoin.
— Comment, madame Ghappe, dit le comte, n'avez-vous pas ponsé à moi ? Je croyais vous avoir dit que je donnerais toute ma fortune pour voir Louise... En rentrant à l'hôtel, je vais vous envoyer cette petite somme immédiatement.
— Non, non, dit madame Ghappe, vous êtes trop bon, je n'accepte pas.
•— Et, dit Julien, si vous aviez encore besoin de quelque comme plus importante, n'hésitez pas à recourir à moi, en me préven ml quelques jours à l'avance.
— Gommjul Louise ne vous aimerait-elle pas avec un cœur si généreux? dit madame Ghappe. Ah! elle vous aimera, soyez- en sûr, vous, l'homme le meilleur que j'aie jamais rencontré. J'irai demain, j'irai tous les jours, et je n'aurai pas de cesse que vous ne l'ayez vue.
— Si je lui écrivais? dit Juhen.
— Oui, dit madame Ghappe, je porterai la lettre. Au fait, non, n'écrivez pas. Il ne faut pas que Louise se doute de notre intelligence, dio ne me recevrait plus; laissons tomber sa colère. Mais, avant tout, il s'agit d'éloigner l'écuyère.
— • Elle est peut" être bien malade pour quitter la ville. Jonquières est allé la voir; je n'aurai de ses nouvelles qu'en rentrant.
— S'en ira-t-elle sans vous tourmenter?
— Ge n'est pas ma faute si la Garolina s'est attachée à moi, dit Julien; je n'ai aucunement cherché à lui plaire. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour adoucir sa maladie; je lui ai envoyé un médecin. Quand elle sera en état de partir, je m'arrangerai de telle sorte qu'elle n'ait pas à souffrir du temps qu'elle a perdu pendant sa maladie. Jonquières a mes instructions, car je n'ose la voir.
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— Tel que je vous connais, dit madame Cliappe, je suis sûre que l'écuyère ne s'en ira pas les mains vides.
— N'est-ce pas tout naturel ? je suis la cause indirecte de Taccident de cette pauvre fille... Quand vous verrez Louise, n'oubliez pas, madame Ctiappe, de lui parler de moi.
— J'en parlerai avec adresse; ne craignez rien, je lui raconterai vos aventures avec la Carolina sous le jour le plus favorable, et je suis sûre que vous serez pardonné avant d'avoir dit un mot.
— Je pars ce soir pour Vorges, dit Julien, j'ai reçu une lettre de ma mère, qui me prie d'aller chercher ma sœur.
— Nous allons donc revoir cette chère enfant ?
— Demain, madame Chappe, je vous ramènerai Élisa, et j'espère avoir de bonnes nouvelles.
— Oui, bon jeune homme, dit la maîtresse de pension, vous serez heureux, foi de madame Chappe !