LA SOCIÉTÉ RACINIENNE
Depuis quelque temps, Jonquières était aussi tracassé que s'il eût aimé lui-même; il avait été trouver l'avocat Quantin seul, afin d'éviter toute rencontre entre Julien et l'avocat. Tel qu'il connaissait Julien, et tel que l'avait rendu son amour contrarié, il était facile de prévoir une suite fâcheuse à l'entrevue ; dans n'importe quelle condition, le comte n'eût refusé un duel; mais en présence des rigueurs de Louise, il recherchait avec avidité les occasions dangereuses, et se serait fait tuer sans regrets. Le lendemain de l'affaire du tribunal, Jonquières se rendit de grand matin chez M*' Quantin, et il remarqua un agent de police qui semblait en faction devant sa maison. L'avocat avait juste la bravoure qui consiste à insulter un adversaire à l'audience et à recevoir avec calme sa réponse; mais en dehors
du palais, il se croyait hors d'atteinte, et ce fut avec un étonnement simulé qu'il reçut Jonquières, car les paroles de Julien, à la fin de l'audience, semblaient lui promettre un visiteur plus redoutable.
-- Monsieur, lui dit Jonquières, il vous est échappe dans votre plaidoirie des paroles dont mon cousin désire avoir l'explication.
— Je comprends, monsieur, dit lavocat, que M. le comte de Vorges ait pu se trouver froissé des attaques que j'ai dirigées contre la noblesse.
— Il ne s'agit pas de noblesse, dit Jonquières.
— Pardonnez-moi, monsieur, vous allez comprendre que je ne pouvais traiter la question sous un autre jour : d'un côté, un épicier, un brave homme, mon client, se trouve lésé; de l'autre, un jeune homme fort distingué, je me plais à le reconnaître, ne veut pas payer les dégâts commis par lui; ne t allait -il pas plaider la cause d'un roturier aussi énergiquement que celle d'un noble? Mettez-vous à ma place, monsieur?
— Je venais pour une autre affaire, dit Jonquières.
— Ah î vraiment, dit l'avocat feignant de croire qu'on lui proposait une cause à défendre; je serai heureux, monsieur, de défendre vos intérêts, j'y mettrai l'ardeur que vous m'avez vu déployer dans ma dernière plaidoirie.
— Nous ne nous entendons pas, monsieur, dit Jonquières.
~ Le métier d'avocat, continua M^ Quantin, est excessivement délicat.
— Oui, monsieur, et...
— On nous attaque de tous les côtés bien injustement; nous ne nous faisons pas des amis de nos clients, mais nous avons pour ennemis acharnés ceux que nous avons eu le malheur de faire condamner.
— M. le comte Julien de Vorges m'envoie vous deman-
DE MU LIN eu ART. -233
der une rétractation des paroles prononcées par vous en public, monsieur Quantin, dit Jonquières, impatienté d'entendre l'avocat se servir de faux-fuyants.
— Rétracter ma plaidoirie, monsieur, s"écria M*^ Quantin; que me demandez-vous la? Puis-je changer les faits? En vérité, songez à l'impossibilité...
L'avocat Quantin ressassa de nouveau les faits de la cause et essaya d'imposer un nouveau discours à Jonquières.
— Si, monsieur, vous vous obstiniez à soutenir les paroles que vous avez prononcées en plein tribunal, M. le comte de Vorges serait obligé, à son plus grand regret, de vous envoyer ses témoins.
— De quoi s'agit-il donc, monsieur? dit l'avocat Quantin devenant un peu troublé à mesure que l'affaire prenait une tournure plus sérieuse.
— Il y avait dans votre plaidoirie, monsieur, une phrase ambiguë, qui a particulièrement mal sonné aux oreilles de mon ami; vous donniez à entendre que M. Julien de Vorges troublait la paix des ménages.
— Comment, monsieur, vous vous arrêtez à une semblable phrase qui n'est qu'une formule oratoire!... Le chevreuil ne s'est-il pas introduit chez M. Jajeot, de là chez M. Creton du Coche; n'a-t-il pas dilapidé dans sa folle course le mobilier de ces familles?... Qui est-ce qui poursuivait le chevreuil? M. Julien de Vorges. Quelle en a été la conséquence? Des ménages ont été troublés... Et c'est là ce qui a le plus blessé M. le comte !
— N'aviez -vous pas d'autre intention en appuyant sur cette phrase? dit Jonquières, car vous l'avez dite lentement, sur un ton particulier, et moi-môme, qui suis étranger à ce débat, j'ai été froissé.
— Quelle intention? demanda IVF Quantin.
Jonquières regarda l'avocat en face, car sa question venait
de l'embarrasser. Il était à peu près certain que W Quantin
i36 LES BOURGEOIS
avait voulu faire allusion à la passion de Julien pour la femme de l'avoué ; mais il était difficile et même dangereux de faire intervenir le nom de M. Creton du Coche dans ce débat. C'est à quoi avait songé Jonquières, qui , pour cette raison, supplia Julien de le laisser conduire cette affaire, tant il craignait qu'un duel ne rendît l'histoire encore plus publique.
— J'ai voulu, monsieur, vous épargner une rencontre avec M. Julien, qui était fort mal disposé pour vous, dit Jonquières; je me contenterai de cette explication, à une condition : vous voudrez bien me donner par écrit l'explication de votre phrase, qui nous a paru ambiguë.
— Comme il vous plaira, monsieur, dit l'avocat, heureux d'échapper à un duel.
Il se mit aussitôt à son bureau et écrivit à Julien une lettre par laquelle il lui expliquait le sens de sa phrase.
— Maintenant, monsieur, dit Jonquières, prenez garde à votre conduite à l'avenir; je me fais fort que M. le comte de Vorges oubliera votre parole imprudente; mais songez à ne plus vous occuper de la conduite de mon ami Julien, car il ne serait sans doute pas d'humeur à supporter des bavardages de petite ville, dont peut dépendre l'honneur d'une personne.
M^ Quanlin salua Jonquières jusqu'à terre, et ne respira librement que quand il vit celui-ci traverser sa cour.
Quoique Jonquières pensât qu'il était impossible d'arrêter les paroles que l'avocat avait prononcées si perfidement à l'audience, il espéra que sa démarche empêcherait désormais M*^ Quantin de donner suite à ses insinuations dans la ville; mais à peine cette affaire terminée, l'accident arrivé à la Carolina vint mettre de nouveau à contribution le dévouement de Jonquières, qui veilla pendant quatre jours l'écuyère en danger de mort. Le premier mot de Carolina, en revenant à la vie, fut de crier : Julien ! C'est ce qu'at-
DE MOLINCHâRT. 237
tendait Jonquières avec une certaine terreur. Il était plus facile de triompher de l'avocat que de l'écuyère, qui habituée à ne garder aucun ménagement, pouvait se mettre en tête de poursuivre Julien de son amour et le forcer de quitter la ville.
— Julien est parti, dit Jonquières.
— J'irai le retrouver à la campagne, dit l'écuyère.
— Mais il n'est pas à la campagne, dit Jonquières; il voyage.
— Ah! s'écria Carohna, pourquoi l'ai-je rencontré! Et elle fondit en larmes.
— Il va sans doute se marier, dit Jonquières, qui porta de grands coups afin qu'il ne restât plus d'espoir à l'écuyère.
— Il va se marier? dit-elle, tant mieux... il oubliera l'autre... il l'abandonne... la pauvre femme doit être bien malheureuse.
— Quelle autre, demanda Jonquières.
— Cette femme qui était à côté de lui au cirque; je ne sais qui elle est, mais il l'aimait, j'en suis persuadée.
— Détrompez-vous, mademoiselle, dit Jonquières.
— Oh! les femmes ne se trompent pas, et elle aussi l'aime... J'aurais mieux fait de mourir. Mais votre ami se soucie bien de l'amour d'une Carolina, une écuyère ; il a pensé : c'est une femme comme un autre, elle ne vaut pas la peine qu'on fasse attention à elle... Eh bien! monsieur Jonquières, je vous esUme, vous; vous m'avez soignée comiie un frère; promettez -moi de dire à Julien que je ne suis pas celle qu'il croit... Avant lui, je n'avais jamais aimé; je ne me doutais pas du bonheur qu'on peut éprouver et des tortures que je ressens encore, et qui sont plus dures que le coup que j'ai reçu à la tête... Quand vous le reverrez, vous lui direz que je n'ai jamais aimé que lui, et que ne pouvant l'avoir, je n'en aimerai pas d'autre... Et aussitôt rétablie je ne durerai pas longtemps, dit-elle. Vous
entendrez dire qu'il y a quelque part, je ne sais où j'irai , une célèbre écuyère, une femme intrépide qui fait des choses impossibles. C'est moi. Et puis un jour on annoncera qu'elle s'est tuée, et son cheval... Oui, dit-elle en s'animant, car elle avait toujours la fièvre, je ne veux pas que ma pauvre Betty soit montée par personne après moi; elle crèvera et moi aussi du même coup.
— Allons, mademoiselle, dit Jonquières, ne vous montez pas, le médecin vous a défendu de parler; écoutez-moi, j'ai des nouvelles à vous donner de Betty; mais, si vous m'interrompez, je serai obligé devons laisser... J'ai pris soin de votre jument; elle est un peu triste et étonnée de se trouver à l'écurie sans sortir.
— Elle m'aime, ma Betty, dit tristement Carolina, ce n'est pas comme Julien.
— Oui, elle vous aime; eh bien ! il faut vous rétablir vite pour la revoir, pour lui faire plaisir... Et maintenant vous voilà abattue d'avoir parlé si vivement; je vous quitte, tâchez de vous reposer un peu, je viendrai savoir de vos nouvelles après le diner.
En sortant de l'hôtel, Jonquières rencontra Julien, qui se promenait devant la porte.
— J'allais monter savoir des nouvelles de la Carolina, dit Julien.
— Si tu avais fait une pareille imprudence, je partais et je te laissais seul dans la ville. Tu n'es pas raisonnable, Julien.
— Comment va cette pauvre fdle ?
— Le coup qu'elle s'est donné à la tête pour toi n'a fait qu'augmenter sa passion; aussi j'ai cru devoir dire que tu étais parti...
— Pourquoi ? demanda le comte.
— Farce que demain, j'espère que tu seras loin d'ici.
— Partir demain, moi ! s'écria Julien, c'est impossible.
— Il le faut, dit Jonquières.
DE MOLINCHART. 239
— Mais je m'attends tous les jours à revoir Louise. Madame Cliappe me le fait espérer.
— Tu verras madame Chappe, tu lui diras que tu t'absentes pour quelques jours, et tu prendras d'autres dispositions.
— Mais tu ne sais donc pas que M. Creton du Coche quitte la ville pour une huitaine ? Il va en compagnie de M. Bonneau à un congrès archéologique. Je veux m'introduire auprès de sa femme pendant son absence; il faut qu'elle m'écoute.
— Tu n'as pas encore assez compromis cette femme, dit Jonquières, et la divulgation de ton secret en plein tribunal ne t'a pas servi de leçon ! . . .
— Je tuerais celui qui oserait dire un mot sur le compte de Louise.
— Et le sauras-tu, celui qui aura parlé?... Toute la ville est complice; ce n'est pas une bouche qui parle, ce sont toutes les bouches; tu veux tuer tout le monde. Quand tu rencontrerais le bavard et que tu le tuerais, — d'abord on ne tue jamais un bavard, — on voudra savoir le motif de cette grosse querelle... Depuis quelque temps tu ne vas plus chez M. Creton du Coche; tu t'introduirais chez lui pendant son absence... pour que tous les voisins le remarquent. Le lendemain, Louise serait affichée aux yeux de toute la ville. Il faut t'en aller quelques jours; la malignité finira par te lâcher; en agissant prudemment, tu reverras Louise sans qu'elle soit compromise. Tu ne penses pas à la Carolina non plus; sous peu, quand la fièvre aura cessé complètement, je la fais partir rejoindre les écuyers; mais, si elle apprenait que tu es ici, que tu n'es pas en voyage, que je l'ai- trompée, jamais elle ne quitterait la ville; elle voudrait te revoir; elle a déjà des soupçons sur Louise, ses soupçons se confirmeraient; avec le caractère que tu lui connais, elle courra chez M. Creton, fera une scène de jalousie... Il faut tout craindre de cette femme.
-- Que faire ? dit Julien.
— Partir.
— Où?
— N'importe où, dit Jonquières... Mais ne me disais-tu pas que M. Creton s'en allait à un congrès avec M. Bonneau?
— Oui.
— Tâche >de le revoir, et pars avec lui; s'il restait quelques doutes dans le public, ils tomberaient devant ton départ avec l'avoué ; car, entre nous, tu as eu tort de le délaisser depuis l'affaire du tribunal. On peut croire que les insinuations de Tavocat Quantin ont porté coup et qu'une brouille est survenue entre vous.
Julien se rendit à ces sages raisons. Le soir même il partait, en compagnie de M. Bonneau et de l'avoué, ivre de joie d'entrer enfin dans une société savante dont la fondation faisait grand bruit. Un grammairien intrigant de Paris, M. Vote, avait conçu le projet de fonder une académie en l'honneur de Racine. Le but était de produire une réaction en faveur du poëte du dix-septième siècle, qu'une école nouvelle tendait à amoindrir. Le grammairien avait inventé une méthode pour lire Racine, qui consistait à noter pour ainsi dire musicalement chaque mot du poëte. Le Hvre n'eut aucun succès; mais le grammairien, entiché de son idée, profita de la réprobation qu'inspiraient à la vieillesse les attaques véhémentes de jeunes gens exaltés, pour décider un pair de France à accepter la présidence de l'académie Racinienne.
On avait réuni un groupe composé des débris de diverses académies boiteuses, de quelques athénées sans disciples, de congrès littéraires célèbres sous l'empire, et le noyau des admirateurs de Racine se trouva au grand complet. En même temps le professeur de grammaire fit un appel à tous les savants, archéologues ou lettrés, de la province'qui avait donné naissance à Racine. C'est ainsi que M. Bon-
DE MOLINCHART. 241
neaii fut appelé à faire partie de l'académie. Il n'eut aucune peine à y entraîner l'avoué, qui se trouvait alors à la tête de plusieurs gros volumes d'observations météorologiques.
Grâce à la faveur publique dont jouissait l'archéologue. M. Creton du Coche eut l'honneur d'assister à une séance préparatoire de la société Racinienne, qui faisait pour ainsi dire une sorte de répétition dans une des maisons les plus considérables de Château-Thierry. Julien fut stupéfait de la société qui était réunie. On ne voyait, en entrant, que crânes chauves, irréguliers et mal construits, qui reluisaient, frappés par la lueur des bougies allumées. C'était un monde appartenant à une autre génération, et un sentiment pénible jaillissait de ces vieux crânes dépouillés. Aussi l'entrée de Julien fut-elle remarquée, et tous les regards envieux des vieillards se portèrent sur l'audacieux qui osait entrer dans le sanctuaire d'une académie les cheveux sur la tête.
Il n'y eut qu'une personne qtii fit un aimable accueil au comte, l'illustre Prudence Breteau, née Pichery, une célébrité poétique de la province, maigre, sèche, avec une peau parcheminée collant aux joues, mais qui avait une si belle chevelure qu'on se prenait à douter de sa véracité. En souriant au comte, la muse montra de si pures dents blanches, longues et larges, que Julien se crut devant une figure de cire. On rencontre beaucoup de femmes qui offrent des mélanges de vieillesse si nettement accusés, que tout ce qui est jeune ne peut appartenir qu'à l'intrigue de l'art.
— Ça va bien, ça va bien, nous sommes au grand complet, dit un homme à grosses moustaches qu'on appelait capitaiîie, et qui n'était autre qu'un propriétaire du pays, appelé Chamberlin, ancien maréchal des logis au huitième régiment de hussards.
— Messieurs, s'écria M. Vote en agitant sa sonnette, il faudrait s'entendre cependant sur les morceaux à lire.
L'heure nous gagne; nous nous réunissons demain en
assemblée générale.
Mais il régnait dans le salon une grande confusion : c'étaient de petits groupes au milieu desquels un homme, déroulant un gros cahier, commençait une lecture intime avant de la rendre publique; chacun se faisait force compliments, on se serrait les mains, on se distribuait des éloges bruyants et pompeux.
— Messieurs, je vous en prie, un peu de silence, s'écriai M. Vote, chacun aura son tour. M. Bonneau, M. Prudhom meaux jeune, M. Larson, un peu moins de bruit... Il cou rait d'un membre à l'autre, prenant la main à tous, tâchan de les apaiser et s'efforçanî inutilement d'atteindre M. Bon neau, qui arpentait rapidement le salon, traînant son para pluie et le présentant à tous les académiciens.
— Madame Prudence, dit-il à la femme célèbre, je vous en prie, montez avec moi au bureau; peut-être ces messieurs s'inclineront-ils devant une dame.
il entraîna ainsi la muse et la força de s'asseoir dans le fauteuil du président, tout en continuant à sonner la cloche.
— Messieurs, dit-il, un peu de silence; au moins taisezvous par respect pour une dame.
Le calme ayant été obtenu à grand'peine, madame Breteau se leva et demanda que le spirituel président voulût bien ouvrir la séance par son remarquable travail sur les fureurs d"Oreste.
— Plus tard, dit M. Vote avec une feinte modestie... N'est-ce pas à vous, belle académicienne, de commencer ?
— Pardonnez-moi, mon cher président, je ne le souffrirai pas; je pense, du reste, que c'est l'avis de l'académie.
Le silence ayant été obtenu, M. Vote s'inclina :
— Je suis confus, messieurs, dit-il, de tant d'honneur. Plusieurs parmi vous pouvaient briguer l'honneur d'ouvrir la séanre. Et d'abord madame Breteau, dont la poésie
DE MOLIXCIIAUT. 2^3
est si maternelle qu'elle a pour ainsi dire des entrailles; et le fin et délicat Priidliommeaux jeune, qui a recueilli l'héritage de Voltaire dans la confection si difficile de Tépigramme; et M. Fauvel, qui emploie ses veilles à faire de si consciencieux travaux rétrospectifs sur l'art de l'artificier; et M. Chamberlin, qui a enrichi la science hippique de livres d'un intérêt profond sur l'exposé des cas rédhibitoires, et surtout sur le farcin, le choléra du cheval; et M. Creton du Coche, l'un des plus dignes soutiens de la société de météorologie, que la société de géographie appelait hier encore dans son sein, et qui sera à la place qu'il mérite quand la société de géologie lui aura ouvert ses portes; et l'illustre Bonneau, à qui, dès ce jour, on peut retrancher le monsieur, certain que la postérité ratifiera cette impolitesse.
— Bravo ! bravo ! s'écria l'assemblée pendant que M. Vote buvait un verre d'eau.
— Les fureurs d'Oreste!... s'écria M. Vote. Art de la diction... Où sont, messieurs, les Monvel, les Saint-Prix et les Duval-Cadet, ces tragédiens qui traduisaient noblement, avec art et simplicité, nos chefs-d'œuvre; où sontils ? La tragédie est morte, parce que les acteurs modernes l'ont tuée sous le coup de leur déclamation insensée. ?s'ous avons vu dernièrement, dans cette ville, le dernier représentant de cet art, M. David, ex-sociétaire de la Comédie française. Il me fit l'honneur de venir diner chez moi. Et il me comprit, le grand tragédien ! Il me dit ces paroles, que ma modestie m'empêche de répéter dans cette enceinte...
— Nous engageons M. le président, dit M. Bonneau, à ne rien nous celer.
— Puisque M. liOnneau m'y invite, dit le président, ma modestie se trouve à couvert. David me dit : Si vous veniez à Paris avec votre méthode, vous renverseriez non-seule-
ment le Conservatoire, mais encore le théâtre moderne... Sans plus de commentaires, je commence :
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance.
Oreste a été un moment anéanti par la nouvelle de la mort d'Hermione ; il reprend peu à peu l'usage de ses sens, mais c'est pour faire éclater la douleur la plus profonde. Grâce aux dieux, voix sombre, lente; sentiment de douleur et d'ironie prononcé; mon malheur, comme plaintes étouffées par la souffrance ; passe mon espérance, prolongement des syllabes pa et ran dans le ton du premier hémistiche.
Oui, je te loue, ô ciel! de ta persévérance.
Amplification des sentiments précédents; ô ciel! plus appuyé; persévérance, bien articulé dans chacune des syllabes, en prolongeant sur ran, cependant sans affectation.
Appliqué sans relâche au soin de me punir.
Ton d'énumération, avec reproche.
Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir.
Au comble des douleurs, désespoir intérieur; le second hémistiche gradué jusqu'à la syllabe nir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère; Ta haine, appuyé; a pris plaisir, avec amertume et ironie; à former ma misère, dans un sentiment douloureux.
J'étais né pour servir d'exemple à ta colère; J'étais né, ton de tristesse et de reproche; pour servir d'exemple, en renchérissant avec ampleur; à ta colère, appuyé et accentué.
Pour être du malheur un modèle accompli. Pour être du malheur, accentuation profondément triste; un modèle accompli, augmentation de gravité et d'impor-
tance. Messieurs, je n'abuserai pas plus lun^^teiiips de la parole, et je laisse à de plus dignes que moi la faculté de me remplacer à cette tribune.
— Il faut publier ces études, dit M. Bonneau en applaudissant: il faut que la société les fasse imprimer...
— Vous êtes trop bon , mon estimable confrère , dit M. Vote; j'ai laissé par testament ce soin à mes héritiers.
— Pourquoi priver la France de vos travaux? dit madame Prudence Breteau; pourquoi priver notre académie de l'honneur qui doit rejaillir sur elle en la personne de son président?
— Il y a dans ces études trop de novations, trop d'opinions à froisser, dit M. Vote. On m'attaquerait violemment... Mon âge, mes habitudes, me défendent d'y songer.
Il s'éleva alors dans l'assemblée un de ces sourds murmures approbateurs qui suivent les bravos bruyants et qui sont encore plus chers que ceux-ci à l'orateur; cependant dans l'embrasure des fenêtres se tenaient les Zoïles nécessaires au triomphe; le capitaine avait pris M. Creton du Coche par un bouton de son habit.
— Eh ! monsieur, que pensez-vous de cela ?
— Ce morceau me parait fort beau, répondit timidement l'avoué.
— Je ne comprends pas bien, dit l'homme aux grosses moustaches, tous ces grands mots, énumérations sans reproches, accentuations d'importance, et le reste... Vous entendrez tout à l'heure mon discours sur l'amélioration de la race chevaline.
— En effet, dit M. Creton du Coche, ce doit être trèscurieux.
— Silence, messieurs, dit M. Vote en agitant sa sonnette, la parole est à M. Prudhommeaux jeune.
M. Prudhommeaux, appelé jeune pour le distinguer de son père, avait soixante-cinq ans. C'était un de ces céliba-
taires cités pour leur esprit dans la province; il exceiiuit
surtout dans les petits vers, et on ne manquait pas, aux
dîners d'apparat, de l'avoir, afin de lui faire remplir des
bouts-rimés.
— Épigramme! s'écria Prudhommeaux jeune, en lançant un regard satirique à l'assemblée. Aussitôt un sourire générai se posa sur les lèvres de chacun, et quelques vieillards firent claquer la langue comme s'ils allaient goûter un petit vin agréable. On entendait même à l'avance de petits rires étouffés, annonce certaine d'un plaisir goûté par anticipation, comme ces paysans qui, allant au spectacle pour la première fois, trouvent une immense jouissance à contempler la toile.
,— Épigramme! répéta Prudhommeaux jeune, et il récita :
Le long d'une garenne un médeciu chassait. — Hé ! hé ! dit un plaisant qui près "de là passait : Pourquoi prendre un fusil durant vos promenades, En est-il donc besoin pour tuer vos malades?
A ces vers, dits du bout des lèvres, l'académie ne put contenir sa gaieté; le président agitait sa sonnette avec enthousiasme; les rires et les applaudissements se combinèrent, et Prudhommeaux jeune, avec un profond sérieux, recueillit un hommage public qui lui semblait dû.
— C'est bien fâcheux que le docteur Prevot ne soit pas ici, disait-on.
— Comme c'est lui !
— Est-il bien dépeint en quatre mots!
— Je ne conseille pas à Prudhommeaux jeune de se faire soigner par le docteur Prevot.
— Voilà le modèle de la fine pifiisanterie, disait M. Vote.
— Oserais-je prier M. Prudhommeaux jeune, dit madame Breteau, de vouloir bien redire sa charmante épigramme?
Le poëte remonta à la tribune sans se faire prier, et
DE .MOLiNCHARï. 047
répéta son quatrain aux applaudissements unanimes. Le maréclial des logis Chamberlin lui succéda.
— Messieurs, dit-il, j'ai un grand travail...
— Permettez, monsieur Chamberlin, dit M.. Vote, ce n'est pas encore votre tour.
— Et quand donc? demanda brusquement celui-ci.
— Mon cher confrère , dit le président , madame Prudence Breteau n'a pas encore parlé, et vous comprenez que les dames avant tout.
— • Bah! dit Chamberlin, de la poasie, toujours de la poasie; j'en ai assez moi, de la poasie, et vous, monsieur Creton?
L'avoué, qui débutait dans une société savante, salua son interlocuteur en souriant de façon à laisser croire qu'il partageait les récriminations de l'ancien sous-officier de hussards.
— Messieurs, s'écria M. Vote, madame Prudence Breteau, née Pichery, veut bien consentir a nous lire une de ses nouvelles et fraîches productions.
— Mes chers confrères, dit la muse, je vous demande un peu d'indulgence pour des vers que vous avez bien voulu trouver passables quelquefois. La pièce est intitulée : Nésilda, la pauvre mère.
Et après s'être recueillie, elle dit d'une voix pleine de
sanglots
Dans son bercelet l'enfant dort.
Elle a des yeux bleus, l'enfant blonde. Nésilda veille et l'enfant dort : Beau lis sur qui l'orage gronde.
Soudain il rouvre sa paupière ; Sa bouche a des sourires d*or.
Elle s'ouvre en criant : « Ma mère!... Pauvre mère!... L'enfant est mort!!!..
Quelle àme ! quel cœur ! s'écria le président.
— Ce n'est pas gai comme votre petite machim, dit Chamberlin à Prudhommeaux jeune, qu'il trouva moyen de froisser par cette parole.
Quelques membres feignaient de verser des larmes, tandis que madame Breteau, étendue sur le fauteuil, paraissait brisée par la douleur poétique.
— Remarquez, messieurs, dit le président, l'heureux choix du nom de Nésilda, qui indique déjà un ton général de douleur. Ce vers surtout m'a frappé :
Beau lis sur qui l'oràg-e gronde...
d'autant plus que notre grande artiste, madame Breteau, y mettait un sentiment de bienveillance troublée, et qu'elle allait en renchérissant sur le mot gronde. M. de Lamartine serait jaloux de
Sa bouche a des sourires d'or!...
Enfin, je fais des compHments personnels à notre chère académicienne sur l'onction et la foi qu'elle a mises dans ce petit chef-d'œuvre.
Le capitaine Chamberlin s'était précipité à la tribune.
— Messieurs, dit-il, l'heure se passe et j'ai un grand travail sur l'amélioration de la race chevaline.
— La commission, dit le président, en a-t-elle eu connaissance ? Lui avez-vous soumis votre manuscrit ?
Chamberlin répondit que non.
— Il est impossible, dit le président, que nous écoutions votre rapport aujourd'hui.
— Comment ! s'écria d'un ton menaçant le maréchal des logis.
— Le règlement ! lisez le règlement ! s'écrièrent deux académiciens.
M. Vote lut l'article 307, par lequel tout travail d'un membre, soit adjoint, soit correspondant, devait être étudié
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par une commission de quatre membres, renouvelée tous les mois, qui, dans une analyse rapide, déclarait si le travail présenté n'était pas contraire aux mœurs ou s'il était empreint d'une couleur politique.
— Sacrebleu ! dit Chamberlin, j'attaque le ministère.
— Mais vous voulez donc faire fermer notre académie ! dit M. Vote.
— N'est-ce pas indigne, s'écria Chamberlin, de voir la cavalerie faire sa remonte avec des mecklenbourgeois?
— Qu'importe ? dit le président.
— Qu'importe! reprit Chamberlin hors de lui... Déclamateur, vieil Oreste !
— Je vous en prie, dit madame Breteau en se penchant vers M. Vote, faites une infraction à nos règlements en laveur de M. Chamberlin, il est si violent !...
— Mes chers confrères, dit le président, en présence de la situation, je vous prie de voter par assis et levé si nous pouvons entendre la lecture du travail de M. Chamberlin. Que ceux qui sont d'un avis contraire se lèvent.
L'ex - maréchal des togis promena un regard si foudroyant sur chacun des membres, qu'ils restèrent tous cloués sur sur leurs bancs.
— J'ai une simple observation à faire, monsieur le président, dit Prudhommeaux jeune, qui se leva.
— Quoi ? s'écria Chamberlin en allant à lui.
— Oh! monsieur Chamberlin, dit Prudhommeaux eu retombant terrifié sur sa chaise, c'était dans votre intérêt.
— A la bonne heure, dit le maréchal des logis. Je commence. Messieurs, c'est quand les nations sont plongées dans la paix la plus profonde qu'il faut songer au fléau de la guerre. La France en particulier...
— Nous ne pouvons laisser l'orateur continuer sur ce ton, dit M. Vote; il sait bien que la pohtique, cette pomme de discorde, est exclue de notre sein.
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— Eh! nom d'un chien, laissez-moi finir ma phrase, dit Chamberlin. Ainsi que j'avais l'iionneur de vous le dire, nous jouissons d'une paix profonde, nos armées sont dans l'inaction; seulement en Afrique...
— Monsieur Chamberlin! monsieur Chamberlin! s'écria le président.
— C'est un peu fort, dit timidement Prudhommeaux jeune.
— Voulez-vous me laisser dire, oui ou non? dit Chamberlin.. . J'abandonne l'Afrique. . . Il y a deux mois j'envoyai un mémoire à la société des haras; mais ces messieurs n'ont jamais mis le pied dans une écurie, ils dorment dans leurs fauteuils et méconnaissent les idées supérieures...
— Monsieur Chamberlin, nous ne pouvons laisser engager la discussion sur ce terrain...
— Cependant, dit l'ex-maréchal des logis , la société des haras n'est pas de la pohtique...
— Pardonnez, monsieur Chamberlin; si nous critiquons nos confrères, si nous attaquons la société des haras, à quelles terribles représailles ne serons-nous pas exposés ?
L'ex-maréchal des logis poussa alors tous les jurements qu'il avait recueillis dans diverses casernes, et interpella l'assemblée d'une façon si provoquante que madame Prudence Breteau tomba dans des attaques de nerfs. Heureusement les bougies touchaient à leur fm, et le président, pour conjurer l'orage, leva la séance.
UNE VISITE A l'observatoire.
La solennité avait été annoncée par tous les journaux de Paris et de la province; ce fut une véritable fôte pour la petite ville de la Ferté-Milon, qui jusqu'alors n'avait pas tenu à grand honneur d'avoir donné naissance à Racine.
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Il fallait un tel mouvement à Julien pour lui faire oublier les événements par lesquels il venait de passer.
A la séance d'ouverture, le vieux pair de France, homme sourd et goutteux, lit un long discours dont le but était de prouver aux académiciens, ses collègues, qu'il serait bon d'emprunter au grand siècle ses traditions; selon lui la meilleure manière d'honorer Racine consistait en grandes perruques à la Louis XIY, que les membres du bureau devaient porter dans les séances publiques. Cette motion ne fut adoptée qu'après une longue discussion.
Le grammairien à qui revenait l'idée de l'académie Racinienne récita Britannicus tout entier, en exposant les principes de sa méthode, et il déclama la tragédie en l'accentuant avec force, avec onction, avec un accent guttural, du bout de la langue, en soupirant, en aspirant.
Un tableau allégorique montrait le châtiment qui attendait les adversaires du poëte : c'étaient des jeunes gens à la grande barbe et eu gilets blancs à la Robespierre, lançant des pierres contre la statue de Racine, et blessés eux-mêmes par les pierres, qui, loin d'attaquer la statue du poëte, revenaient sur ses ennemis.
Un membre de la section de peinture fournit ce tableau, qu'on voit encore à la mairie de la Ferté-Milon; la séance ne dura pas moins de dix heures, attendu qu'il fut permis à quelques savants de lire des travaux qui n'avaient pas de rapport avec l'hommage rendu à Racine, mais qui témoignaient du culte de la province pour les arts et les lettres.
Après avoir expliqué son parapluie, en avoir signalé les propriétés, M. Ronneau fut invité, par le pair de France qui présidait l'assemblée, à vouloir bien l'ouvrir en public, et un tonnerre d'applaudissements témoigna à l'archéologue la part que chacun prenait à son système d'étude des monuments.
M. Croton du Coclic lut ensuite ses observations sur la
température, et il fit part à l'assemblée des résultats que la société météorologique se proposait pour agrandir la durée de la vie.
Un orateur succéda et plaignit vivement Racine d'avoir vécu à une époque où cette science n'était point encore ûi^couverte, car quelques années de plus auraient pu favoriser le grand siècle d'une tragédie de plus.
La séance fut terminée par la lecture d'un mémoire de M. Ghamberlin sur une maladie commune aux chevaux, !e farcin, sujet peu racinien; mais il avait été décidé que tout savant de la province ayant donné le jour à Racine aurait le droit de lire une production de n'importe queih^ nature.
Il y eut le soir grand bal à la mairie, et le sous-préfet délivra à tous les membres de l'académie une médaille de Racine, que chacun tint à honneur d'accrocher à sa boutonnière. La fête dura deux jours; après quoi M. Greton du Coche, jaloux de recueillir d'autres hommages, pria Juhen de vouloir bien l'accompagner à Paris, où il se rendait au siège de la société météorologique.
Julien brûlait d'envie de reprendre la diligence et de retourner à Molinchart, quand même il n'y eût pas rencontré Louise; mais il était tenu par sa parole, et n'osait reparaître devant son cousin, qui lui avait donné de sages conseils; d'ailleurs, il comprenait qu'il était plus prudent d'attendre le départ de la Garolina.
Après avoir lutté, la raison l'emporta, et il accepta la proposition de l'avoué. Mais avant de partir il écrivit à madame Chappe un mot par lequel il lui demandait une réponse à Paris.
« Je ne vis plus loin de Louise, lui disait-il ; au moins, dans la ville, je respire l'air qu'elle respire, et il me semble qu'il y a entre nous quelque rapport mystérieux, quoique je ne la voie pas. Allez-y, je vous en prie, parlez-lui de
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moi, toujours de moi. Quelle cruauté elle a montré quand je suis parti avec son mari ! Elle a feint une indisposition pour ne pas me recevoir. Aussi, j'ai passé une nuit terrible dans la diligence, pendant que mes deux compagnons ronflaient en rêvant à leurs discours. Quel calme donne la science et même cette apparence de science dont sont frottés ces deux êtres ! Ils n'abandonneraient pas une heure de leur archéologie pour un peu d'amour, et moi, je donnerais tous les monuments du moyen âge et de la renaissance pour que Louise voulût bien m'aimer un peu.
« Je pars pour Paris; mais je n'y serai pas deux jours, que je maudirai chaque minute qui s'écoule sans me rapprocher de Louise. Yoyez-la tout de suite, n'est-ce pas, madame? Ecrivez-moi plus vite encore comment vous l'avez trouvée, son air, sa figure, la façon dont elle vous aura reçue, l'effet que produira mon nom ! Ah ! si vous ne me l'aviez pas tant recommandé, comme je profiterais de l'absence de son mari pour lui écrire ! Une lettre est si peu compromettante... Je n'y tiens plus, je lui écris, et quoique je vous désobéisse, je vous obéis encore. Vous trouverez cette lettre dans la vôtre; si vous jugez imprudent de la lui remettre, jelez-la à la petite poste; si vous croyez la petite poste dangereuse, déchirez-la. Mais songez que j'attends votre réponse parle retour du courrier; d'ici là, je ne vais plus comprendre M. Creton du Coche; il est maître de ma personne, il peut me faire faire ce qu'il veut, aller où je ne veux pas; mais il ne saura tirer de moi un seul mot raisonnable, car je n'ai qu'une pensée, et je l'ai laissée sur la montagne. Julien de Yorges. »
En arrivant à Paris, M. Creton du Coche décida, quoiqu'il fît encore presque nuit, qu'il serait bon d'aller immédiatement au siège de la sociét»; météorologique, où demeurait le célèbre Larochelle. Julien essaya inutilement de lui démontrer qu'il était peu convenable d'aller chez les
gens à six heures du matin; M. Creton du Coche prit un fiacre, emmena le comte et se fit conduire rue de la Huchette. La maison où le commis voyageur avait donné son adresse est une de ces maisons borgnes de Paris pour lesquelles le propriétaire n'a pas même fait les frais d'un portier. Une petite allée noire et mal 'éclairée se prolonge jusqu'à ce qu'un obstacle avertisse les visiteurs qu'ils se trouvent en présence d'un escalier. Le rez-de-chaussée est occupé par un cordonnier strasbourgeois qui était parvenu à prononcer en français les mots relatifs à son état, à son entretien, à sa nourriture, mais qui, une fois sorti de ce petit dictionnaire, ne parlait qu'un baragouin capable de faire frissonner un Allemand lui-même.
En entendant M. Creton du Coche lui demander le siège de la société météorologique, le savetier le regarda avec inquiétude; jamais il ne put comprendre le renseignement que l'avoué désirjait de lui, et il envoya M. Creton du Coche au premier étage, où demeurait une blanchisseuse de fin, qui, employant beaucoup d'ouvrières curieuses, devait nécessairement, suivant les idées du savetier, connaître la personne qu'il importait à M. Creton du Coche de trouver; mais la blanchisseuse n'était pas encore levée, et l'avoué dut attendre dans un café voisin une heure plus convenable pour se présenter.
— Êtes- vous bien certain de connaître l'adresse véritable? lui dit le comte. Cette maison me semble peu convenable pour recevoir une société savante.
— Au contraire, dit l'avoué; ces messieurs ne font pas de vains sacrifices au luxe, et je ne les en honore que davantage d'avoir fondé ici le siège de la société. N'est-ce pas ici d'ailleurs le quartier savant? Je brûle de les voir en séance et d'entendre cette série de rapports partis de tous les points de la France, et qui vont révolutionner la cliinatérique.„.
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Là-dessus, M. Cretoii du Coche se livra à ses considérations sans fins que Julien n'écoutait pas, son esprit voyageant ailleurs.
— Si vous retourniez dans cette maison, lui dit le comte, pendant ce temps je ferais préparer le déjeuner.
— Tous avez raison, dit l'avoué, et si vous le permettez, j'invite à déjeuner avec nous M. Larochelle. Vous verrez quel homme instruit, comme il raisonne bien; je n'ai pas eu besoin de l'entendre un quart d'heure, qu'il m'avait développé clairement son système, et que je connaissais la science à fond. Ne croyez pas qu'il ait la mine renfrognée des vieux savants; au contraire, M. Larochelle est jeune encore et nullement pédant.
— Amenez donc M. Larochelle, dit le comte.
Après une demi -heure de recherches dans la maison sans portier, l'avoué, arrivé au cinquième étage, poussa un cri de joie en lisant le nom de Larochelle écrit à la craie sur une méchante petite porte. Il frappa discrètement, et une voix de femme lui répondit :
— Entrez.
Quoique un peu surpris de ce qu'une société savante fût logée si haut, M. Creton tourna la clef et se trouva en présence d'une ouvrière, dans une pauvre chambre mansardée, dont le principal ameublement était représenté par du linge pendu sur des ficelles.
— Pardon, mademoiselle, je me trompe, dit l'avoué en se retirant.
— Que demandez-vous, monsieur?
— J'aurais désiré parler à M. Larochelle. Je venais ici croyant m'adresser au siège de la société météorologique.
— Monsieur, dit l'ouvrière, la société ne tient plus dans la maison.
— Ah! s'écria M. Creton sous le coup d'une violente émotion.
— Quant à M. Larochelle, si vous voulez lui laisser votre adresse, il ira vous trouver.
L'avoué laissa sa carte avec l'indication de l'hôtel où il était descendu, et revint trouver le comte, qui fut étonné de l'air soucieux de M. Greton du Coche.
Sans avoir de soupçons défavorables contre la société météorologique, l'avoué ne pouvait comprendre comment Larochelle lui avait donné une adresse rue de la Huchette, quand il n'y demeurait pas. Ayant raconté à Julien la singulière façon dont il avait été reçu :
— Il y a un moyen, dit le comte, de connaître la vérité. Garçon, apportez-moi VAlmanach des 25,000 adresses... Vous y trouverez, dit Julien, toutes les sociétés savantes de Paris.
M. Greton du Goche saisit avec empressement l'almanach et le feuilleta près d'une heure dans tous les sens.
— Il n'y a pas de trace, dit-il en soupirant, de société météorologique.
— Eh bien! dit Julien, il faut aller à l'Observatoire; vous demanderez à parler à un des secrétaires, et s'il ne connaît pas votre société, personne ne la connaît à Paris.
— Oh î mon cher Julien, comme vous vous intéressez à la science ! je le vois maintenant...
La journée se passa tristement pour Julien, qui trouvait une médiocre satisfaction à accompagner M. Greton dans ses courses; mais le lendemain matin il reçut deux lettres dont l'écriture le fit tressaillir. L'une était de Jonquières, l'autre de madame Ghappe. Jonquières ne demandait plus à son ami qu'un peu de courage; dans deux jours, la Garolina partait; le départ de Julien avec l'avoué était assez connu dans la ville pour que le bruit en fût venu jusqu'aux oreilles de l'écuyère.
Certaine que Julien n'était plus à Molinchart ni aux environs, elle s'était résignée à son sort et attendait même
DE MULLNCIIART. -257
avec une éertaine impatience que sa maladie lui permît de s'éloigner d'une ville qui lui rappelait des souvenirs douloureux.
Quoique le comte fût louché de la malheureuse passion de la Carolina, il lui sembla que cette lettre lui enlevait un grand poids; l'écuyère partie, il pouvait reparaître sans danger à Molinchart; il reverrait Louise, et l'avenir se présentait sous des couleurs favorables. Madame Chappe écrivait à Julien :
« Monsieur le comle,
« Je réponds immédiatement à votre honorée lettre, et j'ai exécuté vos intentions. Notre Louise est toujours triste et dévorée par le mal inconnu que vous avez fait naître, et dont vous obtiendrez prochainement une cure miraculeuse. Elle me cache encore ses secrets sentiments, et si je ne connaissais pas les jeunes femmes, je lui dirais : Confiezvous à moi, dites-moi vos tourments,»ils seront à moitié diminués quand je les partagerai. Mais notre jolie Louise n'est pas une femme comme les autres ; elle mourrait plutôt que de dire son secret. Je comprends, monsieur le comte, la passion qu'elle vous a inspirée.
« C'est un ange de patience et de résignation; elle est jalouse de l'amour qu'elle vous inspire, elle craindrait de l'éventer en le mettant au jour. Ne vaut- il pas mieux qu'elle se taise : si elle se confiait à moi, elle pourrait se confier à d'autres; vous ne savez pas combien elle a d'ennemis acharnés, à commencer par la sœur de son tyran. Il faut montrer une extrême prudence, sans quoi tout est perdu.
« On parle beaucoup de vous dans la ville : on raconte vos amours avec cette étrangère que je ne connais pas; on va même jusqu'à dire qu'elle a voulu se tuer pour vous. J'ai été contente de ces bruits que vous avez eu l'adresse de répandre et je vous trouve d'une sagesse de Mentor
dans cette circonstance. II y aura après -demain une soirée magniiîque à laquelle je suis engagée; j'ai l'espérance d'y rencontrer notre Louise, car je l'ai fort engagée à y aller. Mais je suis bien embarrassée, on ne trouve rien dans ce maudit pays ; il me fallait absolument un châle cachemire carré, et les magasins de la ville n'ont que de petits méchants châles qui ne me conviennent pas.
a Seriez-vous assez bon, monsieur le comte, vous qui avez tant de goût, pour passer à Malvina, le grand magasin de nouveautés de la rue Saint-Denis, près du boulevard, et d'y choisir un châle tel qu'il vous plaira; je laisse le choix du dessin à votre tact si fin. Cependant, je préférerais de grandes palmes de couleur sur un fond jaune. En le mettant à la diligence ce soir, je le recevrai demain, et je pourrai faire figure à cette soirée où je verrai notre belle Louise, bien certainement, autour de laquelle tous les galants du pays vont papillonner; mais ils auront beau faire et beau dire, elle a 'fixé dans le cœur, avec une épingle qui la fait un peu souffrir, un jeune papillon qui s'appelle comme vous, monsieur le comte, et qui n'y laissera pénétrer personne.
« Dites que je suis bavarde, je vous entends; mais quand je vois des jeunes gens s'aimer de toutes leurs forces, dont l'affection est traversée par des êtres ridicules et méchants, je ne peux m'empôcher de m'intéresser à eux et d'essayer de lutter en leur faveur. Les dames de la ville vont être jalouses de mon châle; mais les hommes seraient bien autrement jaloux s'ils savaient quelle belle conquête vous avez faite. Est-ce que vous ne vous ennuyez pas de traîner après vous dans Paris ce boulet de mari? Notre pauvre Louise l'a traîné encore plus longtemps que vous; mais maintenant vous allez être deux compagnons de chaîne, et le boulet sera moins lourd. Adieu, homme sage, jeune et prudent... Revenez bien vite, je vous attends avec impa-
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tience, et je suis sûre qu'on ne vous attend pas moins impatiemment.
« Votre toute dévouée servante, Femme Chappe. y> M. Creton du Coclie ne trouva plus le Julien de la veille ; les deux lettres avaient changé la physionomie du comte, qui, au déjeuner, se montra d'une humeur plus aimable.
— J'ai quelques courses, dit-il à l'avoué; permettez-moi de vous laisser à vos affaires. Faites-les promptement, afin que nous puissions quitter Paris le plus tôt possible.
M. Creton du Coche, poursuivant sa grande affaire, se rendit à l'Observatoire, où il fut reçu par un secrétaire du bureau des longitudes.
— Pardon, monsieur, dit l'avoué, si je vous dérange, mais vous devez connaître M. Larochelle ?
Comme le secrétaire ne répondait pas :
— Le célèbre Larochelle, reprit l'avoué; il est de votre partie.
— Serait-ce, monsieur, un employé de l'Observatoire?
— Précisément, dit M. Creton du Coche; il est peut-être bien maintenant de l'Observatoire. Je venais lui apporter mes observations uiétéoroiogiques, dit l'avoué en présentant un énorme dossier.
— Ah ! monsieur s'occupe d'observations astronomiques ?
— Météorologiques, monsieur... Je les ai faites à Moliiichart depuis près d'un an... Vous n'êtes peut-être jamais venu à Molinchart?
— Non, monsieur, je ne connais pas Molinchart.
— Vous avez tort, monsieur. Molinchart est la ville \'d mieux située en France pour les études en météorologie... une jolie ville d'ailleurs... on y jouit d'une vue admirable... sa situation est tres-élevée; M. Bonneau se décide à en donner la hauteur précise au moyen de son parapluie.
— De son parapluie ! s'écria le secrétaire de l'Observatoire.
■— Vous ne connaissez pas M. Bonneau, l'archéologue ?
— Voilà la première fois, monsieur, que j'entends prononcer son nom.
M. Creton du Coche fit un imperceptible mouvement d'épaules qui signifiait : « Ces gens de Paris ne connaissent rien; ils ignorent jusqu'aux noms de Bonneau et de Larochelle. » Alors l'avoué entreprit de donner une idée du parapluie au secrétaire de l'Observatoire, qui, à partir de ce moment, jugea qu'il avait affaire à un de ces nombreux excentriques qu'on rencontre sur tous les chemins de la science ; cependant il fit demander, par simple politesse, si on connaissait M. Larochelle dans les bureaux. Le garçon de service revint apporter la nouvelle que le nom de M. Larochelle était tout à fait inconnu à l'Observatoire.
—-Ah 1 dit l'avoué, j'ai eu tort, monsieur, je l'avoue, de venir ici... Je me rappelle maintenant que M. Larochelle m'avait prévenu qu'il y avait une sorte de dissidence, de lutte entre la société météorologique et l'Observatoire... C'était une société rivale; si vous me permettez de dire la vérité, j'ai été frappé, en arrivant, de la situation de l'Observatoire ; vous êtes trop bas : c'est à Molinchart qu'il faudrait transporter l'Oratoire.
Ainsi que beaucoup d'habitants de petites provinces, l'avoué rapportait tout à sa ville; il n'y avait qu'un Molinchart au monde; môme en admettant que Paris jouît de quelques avantages, Molinchart avait des qualités particulières qu'il était impossible de trouver ailleurs. Le secrétaire écouta d'abord avec assez de patience la description de Molinchart et de ses environs; mais quand l'avoué en fut arrivé à l'explication de la société météorologique, il tomba de son haut en apprenant qu'il avait été pris dans les filets d'une sorte d'aventurier.
— En dehors des corps académiques reconnus par l'État, lui dit le secrétaire, il existe nombre de petites sociétés
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savantes qui se réunissent le plus souvent par gloriole, mais dont les travaux n'ont aucun poids auprès des savants.
M. Creton du Coche avait la honte peinte sur les traits, et il murmurait : « Ah ! le scélérat que ce Larochelle î » quand un jeune homme entra, tenant à la main un papier qu'il apportait à signer au secrétaire. Il ne put s'empêcher de sourire en entendant les exclamations de dépit et de colère qui agitaient l'avoué.
-— Bernard, je vous laisse avec monsieur, dit le secrétaire, qui s'était levé plusieurs fois pour congédier M. Creton du Coche, et qui ne savait comment s'en débarrasser.
Bernard resta sans que l'avoué s'aperçût que son premier interlocuteur était parti. Sans faire le moindre mouvement, l'employé étudia à loisir les lourdes imprécations de M. Creton du Coche, qui, en une heure, était tombé du fauteuil académique de la société Racinienne, et qui craignait surtout d'être livré aux risées des Molinchartais quand ils apprendraient ses malheurs scientifiques.
Bernard était un tout jeune vaudevilliste qui vivait d'un médiocre emploi à l'Observatoire. Il avait obtenu cette place plutôt comme une sinécure que pour le travail qu'on attendait de lui; à cette époque, il faisait plus de vaudevilles pour le théâtre du Luxembourg que d'expéditions. D'ailleurs il était très-spirituel, divertissant les bureaux de ses saillies, jouissait d'une faveur marquée h l'Odéon, aux théâtres du Panthéon, de l^obino, et régalait ses confrères les employés de billets de spectacle.
— Que vous a donc fait ce Larochelle, monsieur? demanda-t-il à M. Creton du Coche.
En entendant une voix inconnue, l'avoué leva la tête, parut surpris ; mais Bernard lui expliqua que son chef de bureau avait été mandé à l'instant et qu'il le remplaçait. M. Creton du Coche raconta une fois de plus ses malheurs, comme il arrive aux personnes accablées de douleur, qui
s'en déchargent à tout venant. Bernard consola l'avoué autant qu'il le put : il connaissait Molinchart, il connaissait M. Bonneau, il connaissait Larochelle. L'avoué faillit sauter à son cou; enfin il trouvait un homme qui admettait que Molinchart était une des plus remarquables villes du royaume.
— Eh bien, monsieur Bernard, dit l'avoué, je vous en prie, donnez-moi des nouvelles de Larochelle.
— Il est mort, dit Bernard.
— Mort ! s'écria M. Greton du Coche.
— Hélas! oui! le pauvre garçon, il n'est que trop vrai, était monté sur une falaise dans les environs du Havre, lorsqu'une trombe subite l'a enlevé, lui et un monsieur qu'il initiait à la science.
— C'est une belle mort, dit l'avoué; et moi qui insultais ses mânes il n'y a pas cinq minutes ! Mais votre chef de bureau me faisait entendre que j'étais victime d'un intrigant...
Bernard se pencha à l'oreille de l'avoué :
— Ici, dit-il, on est jaloux de tout innovateur... N'eu parlez pas, vous me feriez destituer.
— Ne craignez rien, dit M. Creton du Coche. Cependant je ne ne comprends pas que, rue de la Huchette, on m'a fait déposer ma carte pour la lui remettre... Une blanchisseuse m'a parlé.
— C'était son amante, monsieur Creton... On lui a caché la mort du malheureux Larochelle.
— Je vous remercie, monsieur; vous m'expli(iuez bien des choses.
En effet, Bernard n'était jamais embarrassé d'expliquer ce qu'il ne savait pas. Molinchart, M. Bonneau et Larochelle lui étaient tout à fait inconnus; mais il avait pour habitude de susciter d'innocentes farces dont il se récréait à lui seul. Une mauvaise journée pour Bernard était celle
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qui se passait sans l'avoir mis à même de rire aux dépens d'autrui.
— Je vais faire un rapport et une notice nécrologique pour la société Racinienne.
— Je vous donnerai des notes, monsieur Creton, dit Bernard.
Comme l'avoué prenait son chapeau :
— Vous seriez peut-être curieux, lui dit le vaudevilliste, de visiter l'Observatoire?
— Je n'osais vous le demander, dit l'avoué; vous comprenez, une académie rivale pourrait s'en formaliser... Je respecte les convenances... Cependant, je serais curieux de voir leurs instruments là-haut.
— Eh bien, monsieur Creton, suivez-moi.
Bernard descendit un étage, accompagné de l'avoué, qui manifesta son étonnement de ne pas monter sur la coupole qu'il avait aperçue du jardin du Luxembourg.
— Vous êtes un honnête homme, lui dit le vaudevilliste, un savant consciencieux comme il ne s'en trouve malheureusement pas à Paris... Vous croyez tout bonnement que ces messieurs de l'Observatoire montent là-haut pour observer les astres... Peuh ! ils sont tous vieux et ont les jambes cassées... Jamais ils ne mettent le pied dans la salle d'observations... C'est le concierge de l'hôtel qui passe les nuits ;il a six cents francs, le logement, et il fait tout.
M. Creton du Coche était indigné et déblatérait contre l'Académie.
— Ce pauvre Larochelle avait raison de s'insurger contre l'Observatoire, s'écriait-il... Mais il me semble que nous descendons à la cave, monsieur Bernard ?
— Précisément. Je ne vous dirai pas que ces messieurs observent les astres à la cave, quoiqu'ils en soient capables ; mais les nuits qu'ils devraient être occupés à veiller, il les passent dans leur lit... C'est le concierge qui supporte
toute la fatigue... II y a bien des inspecteurs du gouvernement ; mais le concierge a une lunette excellente qui permet de voir jusqu'au commencement de la rue d'Enfer. Sitôt qu'il aperçoit la voiture d'un inspecteur, il tire une sonnette qui communique à la chambre à coucher de ces messieurs, qui se lèvent aussitôt. L'inspecteur arrive, leur trouve les yeux battus, et leur fait encore des compliments de se fatiguer pour la science... Et je ne parle pas des gratitications, qui passent devant le nez du véritable travailleur, le concierge.
— C'est affreux! s'écria l'avoué.
— Toutes les administrations sont menées de la sorte, continua Bernard; les affaires sont conduites ainsi par les concierges, les garçons de bureaux. C'est ce qui explique comment l'administration marche si mal en France, Ensuite, étonnez-vous que l'Observatoire annonce pour telle date des comètes qui n'arrivent pas, et qu'il n'annonce pas celles qui arrivent. Notre concierge n'a l'œil que sur la rue d'Enfer, dans la crainte de voir arriver des inspecteurs à l'improviste, et pendant ce temps il se passe dans les nuages des symptômes très-significatifs dont il ne peut tenir compte.
— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria M. Creton du Coche, je tombe de mon haut.
— Touchez cela, dit Bernard en prenant la main de l'avoué, qui frôla un objet froid et qui lui parut être un tuyau de pompe ; c'est un des mille instruments de précision que la science moderne enfante, et que l'Observatoire cache immédiatement dans la cave, afin de ne pas se donner la peine de l'étudier et d'en faire l'objet d'un mémoire.
— C'est un assassinat ! dit l'avoué.
— Us ne peuvent pas enterrer l'inventeur, ils enterrent l'invention, dit Bernard... Regardez ce puits, monsieur Creton ; je suis persuadé qu'il y a au fond plus de f|uatrf
DE MÛLINCIIART. 2Go
cents instrumeuis nouveaux qui auraient fait la gloire du siècle... Maintenant prenons garde qu'on ne vous voie remonter de la cave; on me soupçonnerait de vous avoir montré les objets.
— Mon voyage ne sera pas perdu , dit M. Creton du Coche: mais je retournerai à Molincliart la mort dans Fàme... Il n'y a donc d'hoimeteté qu'en province?
— Et de science également, monsieur Creton.
— Que vais-je faire maintenant sans ce pauvre M. Larochelle ?
— Gontinez vos travaux, faites-en part à la société Racinienne; le bruit ne peut manquer d'en venir aux oreilles de nos savants ; et un jour, monsieur Creton, la renommée saura bien triompher de l'inertie des corps académiques.
— Vous êtes honnête, monsieur Bernard, dit l'avoué en lui "serrant les mains; mais le portier qui observe les astres, cette cave où on enterre les instruments... J'avoue que je m'en retourne bien désillusionné,
LA MAIS'jX des dames JÉRUSALEM.
Un matin Louise, qui était à. sa toilette, fut avertie que la servante de madame Chappe désirait lui parler.
— Madame Chappe , dit cette lille , vous présente ses hommages, madame, et vous fait prier de passer chez elle pour rendre visite à mademoiselle Élisa de Vorges, qui est un peu indisposée.
— Je serai à la pension entre midi et une heure, dit la femme de l'avoué. Si je n'attendais pas mon mari pour déjeuner; je partirais immédiatement; mais il va sans doute rentrer, ou plutôt, continua Louise, veuillez rester ici quelques minutes, et s'il revient, je vous accompagne aussitôt.
iL^6 LES BOURGEOIS
D'après le rapport de la bonne, Élisa n'était pas gravement malade; mais depuis quelque temps elle était triste, elle ne mangeait presque pas, ne jouait plus avec ses compagnes, et avant de prévenir la comtesse de Vorges, qui pouvait s'affecter trop vivement de cette nouvelle, madame Cliappe avait jugé plus prudent d'en avertir une amie; elle espérait que la vue de Louise pourrait améliorer l'état de la jeune fille.
Si madame Creton ne pouvait venir dans la matinée, la maîtresse de pension se croyait obligée d'en écrire dans l'après-midi à la comtesse, et elle craignait qu'une maladie sérieuse ne fût annoncée par cette mélancolie sans motifs.
Comme il arrivait quelquefois à l'avoué de s'attarder dans la ville, Louise prit le parti de suivre la servante; elles longèrent les remparts, et en passant près de la cathédrale, Louise ne remarqua pas que mademoiselle Ursule Creton en sortait et la suivait, des yeux.
La vieille fille commençait à marcher difficilement, mais la curiosité lui rendit laisage de ses jambes, et elle suivit de loin le chemin que prenait sa belle -sœur.
Louise et la bonne avaient une forte avance sur mademoiselle Creton, qui n'en remarqua pas moins que les deux femmes entraient chez madame Chappe.
En face de l'institution est la maison des dames Jérusalem,'deux sœurs qui se sont retirées dans une partie écartée de la ville, après avoir ramassé quelques rentes dans le commerce de la mercerie.
Les dames Jérusalem forment à Molinchart le tribunal de l'opinion : quand une nouvelle se répand [dans la ville, ot que quelqu'un fait un signe de doute, si on lui dit : « Je io tiens de ces dames Jérusalem, » il est d'usage alors de s'incliner et do regarder la nouvelle aussi pure que de la bijouterie contrôlée à la Monnaie.
Mademoiselle Ursule Creton entretenaitcommerce d'ami-
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tié avec les dames Jérusalem, chez lesquelles il était du bon ton d'avoir entrée et de recueillir une fois par semaine la chronique scandaleuse de la ville. Louise entra dans le pensionnat et fut conduite parla bonne dans un petit salon, avec la prière d'atten re cinq minutes qu'on pût prévenir Élisa et la maîtresse de pension. Ce salon tenait plutôt de la physionomie du boudoir, grâce à un demi-jour qui pénétrait diflîcilement d'épais rideaax de damas de laine.
Louise, ayant entendu des pas qui se dirigeaient du côté de la porte opposée à celle par laquelle elle était entrée, se leva pour recevoir plus vite dans ses bras la jeune fille qu'elle venait visiter. Mais elle resta anéantie en voyant Julien devant elle.
— Vous ici, monsieur, dit la jeune femme stupéfaite; on me trompe donc?
— Non, Louise, dit Julien, on ne veut pas vous tromper.
— Monsieur, laissez-moi, je veux sortir, dit Louise. Mais le comte tenait Louise par la main et l'empêchait
d'aller à la porte.
— C'est bien mal, monsieur, dit-elle en faisant un brusque eiïort et en se rejetant à un coin de l'appartement vers la porte qu'elle essaya d'ouvrir.
La porte était fermée en dehors.
— Quelle infamie î s'écria-t-elle; et vous avez cru triompher de moi par des moyens semblables ?
— Écoutez, Louise, dit Julien d'nn ton sérieux, sans doute nous nous revoyons aujourd'hui pour la dernière fois; mais laissez-moi vous expliquer ma conduite depuis votre retour de îa campagne. Vous me connaissez assez pour savoir que je n'emploierai jamais la violence vis-à-vis d'une femme; je me croirais dégradé, et je vous donnerais le dioit de me regarder comme l'homme le plus vil (jUi soit sur la terre. Il m'a donc fallu agir de ruse; vous ne vouliez pas me recevoir chez vous, vous ne m'écoutiezplus,
j'ai tenté de vous donner une lettre, vous l'avez déchirée... Que faire? Il y a des moments où j'ai été tenté de dire à votre mari : Vous n'aimez pas votre femme, vous ne la comprenez pas, elle ne vous intéresse en rien... Eh bien! je l'aime, je crois pouvoir la rendre heureuse, laissez-moi remmener loin d'ici... que vous importe! C'était de la folie, n'est-ce pas, Louise? mais vingt fois pendant notre voyage à Paris, cette idée me revenait à la tête.... Que serait-il arrivé ? Nous serions partis à l'étranger, vous auriez porté mon nom : on peut vivre si heureux dans quelque coin quand on s'aime... Il n'y a plus besoin de société... J'étais fou; j'ai dit mes chagrins à madame Gliappe, j'ai pleuré, je l'ai suppliée de venir à mon secours; ne lui en veuillez pas, Louise, d'avoir été trop bonne, d'avoir consenti à m'être utile... Si vous saviez combien j'ai dû la -fatiguer de mon amour; tous les jours j'étais chez elle, et je l'envoyais chez
vous, atin d'avoir de vos nouvelles J'ai su que vous
aviez élé maladive... j'aurais voulu vous voir malade, parce qu'alors vous auriez perdu toute volonté , la souffrance eût brisé vos forces, et je me serais installé près de votre lit, ne vous quittant m nuit ni jour; de la part d'un ami, votre mari l'eût permis; j'aurais montré tant de dévouement, tant de soins ! j'espérais faire passer mon amour dans chaque parole, dans chaque geste, dans chaque regard... Vous auriez été bien ingrate de ne pas me le rendre un peu... Vous ne me répondez pas, vous ne croyez pas à ce que je vous dit, et cependant il me semble que ma parole est vraie, que vous devez l'entendre.
— Après ce qui s'est passé? dit Louise; après votre p&ssion scandaleuse pour celte écuyère?
— Ah! je suis heureux, dit Julien, de vous entendre parler avec quelque amertume de cette femme... Je le pensais bien, que votre froideur venait de là... Mais commeiU avez-vous pu croire, Louise, que j'aimais une autre femme
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deux jours après vous avoir quittée... Est-ce possible? N'est-ce pas pour vous que je suis revenu la nuit, et que votre mari m'a surpris devant votre fenêtre, me contentant de vous savoir reposer en paix non loin de moi?.... N'est-ce pas pour éteindre d'avance les soupçons qui pouvaient s'allumer chez votre mari que j'ai feint cette violente passion pour l'écuvère? N'est-ce pas désespérée de me voir un soir auprès de vous qu'elle est entrée dans cette furie qu'elle fit partager à son cheval, et qui failHt amener sa mort? Oh! Louise, vous devez bien m'aimerun peu pour me faire oublier les tourments que j'ai supportés depuis qu'il ne m'est plus permis de vous voir.
— Et moi, dit Louise, croyez -vous que je restais calme?... Julien prit la main de Louise et la pressa longuement
dans la sienne.
— Je ne devrais pas vous pardonner, dit-elle, de m'avoir fait tomber dans un piège.
— Si vous aviez voulu me recevoir chez vous, m'écouter....
— Et madame Chappe qui connaît ce secret. Quelle imprudence!
— Elle est si dévouée !
— C'est une grande faute, dit Louise. Et cette fille?...'
— La servante ne m'a pas vu entrer^ tout était arrangé d'avance.
— Mais votre sœur n'est donc pas malade?
— Élisa est assez souffrante pour que madame Chappe ait aggravé sa maladie devant la domestique.
— Je veux voir Élisa.
— Pas encore, Louise, dit Julien: une demi-heure ne peut pas remplacer un mois. Il y a un mois que je ne vous ai vue; laissez-moi vous regarder sans rien dire; vou^ êtes une nouvelle femme depuis notre séparation. Il me semble que je ne vous ai jamais vue, et je ne saurais tro;»
VOUS regarder.... Ah! que j'ai souffert, et qu'un peu d'amour me fait oublier ces désastres! Ce soir, j'irai chez vous, demain, après-demain, toute la semaine. Je deviens gourmand de vous voir.
— Qui sait ce qui nous est réservé? dit-elle tristement.
— Je vous en prie, Louise, que ce vilain mol d'avenir ne sorte plus de votre fiouche; qu'importe demain, si nous sommes heureux aujourd'hui?
— Puis-je vous recevoir à la maison aussi souvent qu'il vous plaira d'y venir? Certainement mon mari n'y trouverait rien à redire; mais les gens de la ville sont si naéchants, tout se sait... je crains...
— Eh bien î dit Julien, maintenant que votre grande colère est passée, et que je vous ai avoué que madame Chappe était ma confidente, ne pourriez-vous venir ici de temps en temps, une fois par semaine, sous le prétexte de voir ma sœur? Rien de plus naturel : l'endroit est écarté, personne ne passe dans ce quartier, jamais on ne vous verra; j'arriverai au moins une heure avant vous.
— Ouvrez la porte, dit Louise, je vous répondrai quand je serai libre.
Le comte tira une clef de sa poche et ouvrit la porte.
— Et vous partez ainsi, dit Julien, sans un mot?
— Voyez, dit Louise, combien vous êtes exigeant; je vous ai déjà pardonné, et vous ne trouvez pas la récompense suffisante.
Julien étreignit Louise dans ses bras.
— Je ne reviendrai plus, dit-elle.
•— Méchante, dit le comte, puis-je à peine vous serrer la main chez vous ?
En sortant Louise tressaillit, car madame Chappe n'était qu'à quelques pas de la porte, et sa présence donnait à supposer quelle venait d'écouter l'entretien.
— Ah ! ma chère dame, dit la maîtresse de pension, que
DE MOLINCHâRT. 271
je suis heureuse de vous voir! Quel beau jeune homme! lui dit-elle plus bas en la prenant familièrement par le bras. Vous pouvez être certaine d"être bien aimée. Louise rougissait et se sentait confuse.
— Il est aussi bon que beau, continua madame Chappe; la première fois que je l'ai vu, il m'a semblé qu'il était fait tout exprès pour vous!...
— Madame... dit Louise, que cet entretien blessait.
— Ce n'est pas, dit madame Chappe, comme votre mari, ce gros vilain loup, qui mérite bien ce qui lui arrive.
!^ — Je vous en prie... madame...
— Moi, dit la maîtresse, de pension, je suis contre les maris, c'est plus fort que moi; est-ce qu'il est de votre âge? je vous le demande. Est-ce qu'il songe à vous être agréable ? Tandis que ce cher Julien vous aimera à passer toute la journée à vos genoux.
— Madame, de grâce, dit Louise, voici Élisa, prenez garde qu'elle ne vous entende.
En A'oyant la jeune fille, Louise l'embrassa à plusieurs reprises et lui montra une affection dont la comtesse de Yorges eût pu être jalouse.
— Avez-vous vu mon frère ? dit Élisa sans s'apercevoir du trouble que cette question jetait dans l'esprit de la femme de l'avoué, qui ne répondit pas et cacha son émotion en embrassant l'enfant de nouveau. Madame Chappe s'était éloignée, et Louise put se retremper dans la conversation d'Élisa. Cet entretien lui fit beaucoup de bien, car il lui servit à oublier l'impression fâcheuse des paroles de la maîtresse de pension. Louise, sans s'en rendre compte, avait toujours ressenti une certaine répugnance pour madame Chappe, et le court entretien qu'elle venait d'avoir avec elle n'était pas de nature à faire paraître l'institutrice sous un meilleur jour.
Au fond de sa conscience, la femme de l'avoué ne se re-
prochait rien ; elle était venue à la pension sans se douter du complot qui existait entre Julien et madame Chappe; elle avait pu pardonner au comte lorsqu'elle eut entendu sa justification; mais les exhortations de la maîtresse de pension, les éloges qu'elle faisait de Julien, entraînaient dans une sorte de complicité cette âme délicate. Aussi se promitelle d'abord de ne plus revenir dans cette maison dangereuse, et Julien eut longtemps à triompher de la répugnance de Louise, qui sentait le lien qui l'unissait au comte en lui accordant un rendez-vous hors de chez elle. Beaucoup do femmes ne se trouvent pas fautives de recevoir dans leur salon des adorateurs qui ne cessent pas leurs déclarations; leur politique leur fait trouver des miUiers de raisons : elles ne peuvent pas empêcher les hommes de leur faire la cour; il faudrait chasser tout le monde, ne recevoir que des vieillards, s'enfermer dans un couvent. Mais ces coquettes, qui se laissent aller aux enivrements de paroles complimenteuses, ne donnent un rendez-vous qu'avec la volonté d'être vaincues. Dans leur esprit le raisonnement a prévu la défaite. Louise n'avait aucun point de ressemblance avec ces femmes ; les faits l'atteignaient sans qu'elle les eût raisonnés ; elle aimait Julien parce qu'elle ne pouvait s'en empêcher, et cependant elle se trouvait malheureuse de ne pouvoir vaincre cet amour, qu'elle regardait comme condamnable. Souvent il lui arrivait de prendre sa vie depuis le jour où elle avait juré fidélité à l'avoué, et d'en égrener les incidents un à un comme un chapelet. Elle étudiait M. Greton du Coche à la manière d'un peintre qui fait un portrait, et ne trouvait pas dans ses actions, depuis son entrée en ménage, ces crimes nombreux dont ne manque pas de charger la tête d'un mari la femme qui veut le tromper. Une fois le mari convaincu de culpabilité, la femme marche la tête haute, la conscience en repos; mais Louise n'avait pas une de ces consciences complaisantes qui se prêtent
DE MOLINCHART. 273
souvent sur le moment aux transactions les plus étranges, et qui paraissent s'endormir sur les plus grandes fautes, sauf à revenir plus tard sous la forme du remords vengeur, ce fantôme des nuits sans sommeil. Louise se trouvait coupable parce qu'elle ne voyait pas son mari coupable : l'égoïsme de M. Creton du Coche, la parfaite indifférence qu'il témoignait cà sa femme, ne semblaient pas des motifs absolus de condamnation.
Cependant Julien revenait tous les jours chez l'avoué, et il pressait Louise de lui accorder un nouveau rendezvous.
— Vous ne verrez plus madame Chappe , ma chère Louise, lui disait-il; je lui ait fait comprendre combien la présence d'un tiers vous gênait, vous pouvez venir sans crainte. La bonne elle-même n'en saura rien; comme la porte de la rue est toujours ouverte, vous passez et vous entrez immédiatement dans ce petit salon, dont j'ai fait faire une clef pour vous.
Louise se défendait d'aller à ce rendez-vous ; mais il arriva dans la conduite de M. Creton du Coche un changement qui fit triompher Julien des refus de celle qu'il aimait.
M. Creton du Coche n'avait jamais eu aucun souci, aucune maladie; il jouissait d'une de ces robustes santés bourgeoises qui sont le privilège de ceux qui pensent peu; mais tout à coup son caractère s'assombrit, il perdit son humeur égale; au lieu de sortir comme par le passé et de s'intéresser aux travaux d'embellissement de la ville, il resta dans son cabinet et inquiéta son maître clerc Faglain, qui était obligé d'avoir l'air de travailler. Louise remarqua ce changement et lui en demanda les raisons; mais il répondit qu'il était comme par le passé. Son humeur égale fut remplacée par des airs de froideur qui étonnaient également Julien.
— Votre mari serait-il jaloux ? demanda le comte à Louise.
— Je ne le pense pas, dit-elle; il n'est pas seulement
froid avec vous, il l'est avec tout le monde : avec moi, avec ses amis.
Cependant, comme l'avoué devenait de plus en plus sombre, Louise conseilla à Julien de ne pas venir de quelques jours.
— A une condition, dit Julien, c'est que je vous verrai chez madame Chappe.
Louise se fit longuement prier, et enfin accorda un rendez-vous au comte.
Le surlendemain elle se rendit à l'institution, et fut rassurée de ne pas rencontrer madame Chappe : elle resta deux heures avec Julien, heureux de pouvoir causer en toute liberté avec celle qu'il aimait.
— Quand finiront mes arrêts ? lui dit-il en la quittant et en faisant allusion à la défense de venir pendant quelque temps chez l'avoué.
— Le jour où vous pourrez venir, dit-elle, je mettrai des fleurs à ma fenêtre.
Ils se quittèrent ainsi, pleins de rêves de bonheur. Louise sortit de la pension, comme elle y était entrée, sans avoir rencontré personne dans les corridors; mais à peine eutelle dépassé la rue qu'elle poussa un cri.
Son mari était devant elle.
— Venez, madame, dit-il en lui serrant le poignet et en l'entraînant vers la maison des dames Jérusalem; venez, on vous attend.
Louise avait perdu le sentiment des choses extérieures ; il lui semblait qu'elle venait d'être frappée par un coup sourd qui l'empêchait de voir et d'entendre ; tout son sang s'était réfugié au cœur, le reste du corps était froid et mort ; elle sentait à peine une légère pression au bras, quoique plus tard elle trouva sa chair meurtrie par son bracelet. Elle entra, plutôt traînée que marchant, dans une maison qu'elle ne connaissait pas, et le sentiment ne lui revint
DE MOLINCHART. 275
qu'en se trouvant dans un petit salon en face de mademoiselle Ursule Creton, assise dans un fauteuil, qui avait fait une grande toilette comme pour une cérémonie. Une joie cruelle était peinte sur les traits de la vieille fille.
— Ah ! vous voilà, madame, dit- elle; il faut vraiment des circonstances extraordinaires pour qu'on puisse vous rencontrer. Vous préférez rendre visite à des étrangers, à une madame Ghappe, plutôt qu a votre belle-sœur. Il faut avouer que cette maîtresse de pension exerce un joli métier depuis qu'elle est arrivée, et qu'elle doit donner une singulière éducation aux jeunes filles.
— Malheureuse! dit M. Greton du Coche, avouez votre faute.
— Laissez-la, mon frère, si elle ne veut pas parler; tout à l'heure ce monsieur de Yorges va parler pour elle.
— Un ami ! s'écria l'avoué. Le lâche !
— Eh ! mon frère, vous croyez encore à l'amitié des jeunes gens? Si vous aviez cru à l'amitié de votre sœur, cela ne serait pas arrivé. Louise ne répondait pas; elle était attérée et baissait la tête. Par une porte vitrée du fond, on voyait apparaître aux coins des rideaux les yeux curieux des deux dames Jérusalem, qui épiaient cette scène avec une ardente attention.
— Le voilà! le beau monsieur, s'écria mademoiselle Ursule Greton, qui ne quittait pas Louise de vue et qui trouvait encore moyen de voir ce qui se passait dans la rue.
Julien sortait du pensionnat de madame Ghappe et causait avec l'institutrice, qui se confondait en politesses.
— Oui, s'écria Ursule Greton en s'adressant au comte, comme s'il avait pu l'entendre, ris, beau jeune homme, donne des poignées de main à cette intrigante, fais l'aimable dans la rue ; nous verrons si tu chanteras toujours le même air.
— Mon frère, dit-elle à M. Greton du Coche, ne sortez pas; je vous le défends.
Mais l'avoué ne paraissait guère disposé à réaliser les craintes de sa sœur; il ne regarda même pas dans la rue. En passant devant les fenêtres des dames Jérusalem, Julien vit d'un coup d'œil la figure haineuse de la vieille fille qui l'observait avec attention; il n'eut pas la pensée du drame qui se jouait dans cette maison, et dont il était le principal acteur. Un silence profond régnait dans le salon où allait se décider le sort de Louise. L'avoué n'osait regarder sa femme; Louise pleurait en se cachant la figure de son mouchoir. Seule, la vieille fille triomphait : cette scène la rajeunissait; elle était plus fière qu'un acteur qu'on rappelle après la pièce.
— Venez, madame, dit-elle en allant ouvrir la porte du petit escalier, où les dames Jérusalem s'étaient cachées, venez, il est bon que je ne sois pas le seul témoin de cette scène; mon malheureux frère ne compte pas, plus tard il serait capable de dire que j'ai inventé tout ce qui est arrivé depuis ce matin... Vous avez bien remarqué le comte de Vorges qui est sorti de chez madame Chappe?
— Oui, mademoiselle, dit l'une des dames Jérusalem; j'étais montée au premier étage, et là, derrière mes persiennes, j'ai tout vu et tout entendu!
— Ah! ah! s'écria mademoiselle Creton; et que se disaient ces deux honnêtes personnages ?
— M. de Vorges remerciait madame Chappe avec effusion comme du plus grand service qu'on eût pu lui rendre, et il annonçait son retour dans une huitaine.
— Qu'il y compte, dit la vieille fille; dans une huitaine, nous nous arrangerons à ce qu'il n'y ait plus de madame Chappe à la maison.
— Il est de fait, dit l'aînée des dames Jérusalem, qu'une
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pareille conduite de la part d'une femme qui a de jeunes enfants à élever est vraiment répréhensible.
— C'est scandaleux pour le quartier, reprit la seconde des sœurs.
— Monsieur Creton, dit Ursule, vous commencerez par adresser un rapport au maire, au sous-préfet, sur la conduite de madame Chappe.
— Mais, ma sœur, vous voulez donc me déshonorer publiquement ?
— Croyez-vous que toute la ville ne va pas le savoir? dit la vieille. Quand même ces dames Jérusalem ne parleraient pas, ni moi, est-ce que vous ne savez pas que les jeunes gens se vantent toujours des passions qu'ils n'inspirent pas? Dieu merci, cette fois, celui-ci peut se vanter sans mentir: il n'a pas besoin d'afficher madame, elle s'affiche bien toute seule.
— Monsieur, dit Louise en relevant la tête, vous êtes dans votre droit en me chassant de chez vous : j'ai de l'amitié pour M. Julien de Yorges, je ne le cache pas; mais je n'ai pas à subir un interrogatoire fait par une parente qui m'a toujours regardée comme une ennemie, dès que je suis entrée dans la famille. Réfléchissez-y; je peux paraître coupable, mais je n'ai pas violé mes devoirs d'épouse, quoique les apparences soient contre moi... Si vous croyez que la vie commune vous soit impossible, si ma présence vous rappelait un souvenir fâcheux, je partirai aujourd'hui, et jamais vous n'entendrez parler de moi.
— Non, Louise, dit M. Creton du Coche.
— Comment, lui dit mademoiselle Ursule Creton, vous faiblissez déjà?
— Me promets-tu, dit l'avoué, de rentrer chez moi, en revenant à tes devoirs, à ta conduite passée ?
—Je ne sortirai pas, je m'enfermerai pendant aussi longtemps qu'il vous plaira, je ne parlerai à personne, dit
Louise, qui fondait en larmes à l'idée du sacrifice qu'elle
s'imposait.
En voyant une réconciliation s'opérer si facilement, mademoiselle Creton fit une grimace, car elle avait compté sur une rupture brutale et définitive.
— Mon frère, dit-elle en changeant de figure et en essayant de donner à ses traits et à sa voix quelque chose de conciliant, vous avez raison. Le mieux est de pardonner... car j'espère que ma belle-sœur ne m'en voudra pas de l'irritation que m'a causée cet événement.
— Ohl ma sœur, s'écria Louise en se jetant dans les bras de la vieille fille, je Vous jugeais mal; c'est moi qui vous méconnaissais jusqu'ici. Quels trésors de charité avezvous pour oublier aussi facilement ma conduite ?
—La religion, ma fille, dit Ursule Creton, nous enseigne à pardonner aux plus grands pécheurs. Nous allons donc ne plus faire qu'une seule et môme famille, tous unis, c'était mon seul désir; le mariage de mon frère nous avait séparés, le malheur nous réunira.
— Que vous êtes bonne, mademoiselle Ursule ! s'écrièrent les dames Jérusalem, qui feignaient la plus vive émotion et qui allèrent répandre le soir, dans la ville, le bruit de cette aventure.
MISÈRES d'intérieur.
Dès le môme soir Julien fut frappé d'une certaine activité qui régnait à la porte de M. Creton du Coche : un commissionnaire traînait sur une brouette des malles, des meubles, et les déposait dans la maison de l'avoué. Le comte, qui était à sa fenôtre, crut à l'arrivée d'un étranger; de temps en temps des personnes de la ville passaient sur la place et se montraient du doigt les fenêtres du premier
DE MOLINCHART. 279
étage. Julien attendit la nuit; car d'ordinaire Louise ne manquait pas, à l'heure où elle se couchait, d'ouvrir sa fenêtre et d'envoyer au comte un signe d'adieu.
La fenêtre ne s'ouvrit pas comme de coutume, et Julien passa une nuit agitée en pensant à cet emménagement extraordinaire et à l'absence de Louise. Le lendemain matin le domestique de l'hôtel lui apporta un petit billet qui ne contenait que ces simples mots : «Tout est découvert; je suis perdue. Ne manquez pas de venir à la nuit tombante par la porte du jardin. — Femme Chappe. »
Ce fut un coup de foudre pour le comte, qui courut à la chambre de son ami Jonquières.
— Tiens, hs, lui dit Julien.
— Le mari sait tout, pensa Jonquières en regardant la figure défaite du comte. Cela devait finir ainsi... Mon pauvre Julien !
— Je veux enlever Louise ! s'écria le comte ; je ne peux plus vivre sans elle.
Jonquières poussa une exclamation.
— Tu ne m'approuves pas ? dit Julien. Je t'en prie, mon ami, aide-moi; ne me laisse pas seul avec mon chagrin, je ne sais pas ce que je ferais pour m'en débarrasser...
— Il faut voir madame Chappe, dit Jonquières ; il faut connaître à fond ce qui est arrivé.
— Mais ne le dit-elle pas ? Tout est découvert.
— Tu vas sans doute recevoir la visite du mari ?
— Si je savais qu'il fit^souffrir Louise, je le tuerais, dit Julien.
La journée se passa ainsi pour les deux amis, qui cherchaient à creuser le sens de la lettre de la maîtresse do pension.
— Il me semble qu'on te regarde, disait Jonquières à Julien, en voyant se retourner quelques vieux promeneurs
bourgeois qui, aussitôt qu'ils avaient dépassé le comte,
croyaient pouvoir l'étudier des pieds à la tête avec une vive
curiosité.
A peine le jour commençait -il à tomber que Julien se rendit à la petite porte du jardin de madame Chappe. La maîtresse de pension portait avec affectation son mouchoir à ses yeux.
— Déshonorée l monsieur le comte, déshonorée î s'écriat-elle, perdue dans l'esprit public pour vous avoir montré trop de bienveillance !
Et elle sanglota,
— Et Louise ? dit Julien, qui oubliait les pleurs de madame Chappe.
— Louise, aussi perdue comme moi!... Nous sommes victimes de mademoiselle Ursule Greton !... Ah ! pourquoi ai- je eu le cœur si sensible ?
Alors la maîtresse de pension raconta, en coupant son récit de sanglots exagérés, tout ce qui était arrivé depuis la veille ; elle appuya longuement sur le dommage que ce scandale allait apporter à sa réputation. Son établissement était perdu; déjà, depuis le matin, trois élèves de la ville avaient été retirées par leurs parents, et madame Chappe s'attendait à voir partir une à une ses pensionnaires, à mesure que le bruit de l'aventure serait répandu dans la campagne; car mademoiselle Ursule Creton ne manquerait pas de faire agir contre la maîtresse de pension par tous les moyens possibles. Madame Chappe dit au comte combien était grande la colère de la vieille fille, qui n'avait pu tirer d'elle les renseignements désirables pour convaincre la femme de l'avoué de culpabilité.
— Je m'intéresse à la jeunesse, dit madame Chappe, parce que j'ai le cœur jeune, et voilà comme j'en suis récompensée, par une ruine complète.
— Je vais partir pour Paris, dit Julien, quand il eut
DE MULl-NCllAUT. 281
écouté, froidement en apparence, le récit de la maîtresse de pension.
— Ah ! mon Dieu! s'écria madame Chappe, je ne connaissais ici qu'une personne bienveillante et je ne vais plus la voir... Monsieur le comte, je me suis perdue par l'intérêt que je prenais à vos amours... Mon pensionnat n'est pas payé, mes élèves s'en iront une à une, je ne remplirai pas mes obligations... Si au bout d'un an je n'ai pas payé la moitié du prix d'achat, je peux être renvoyée, saisie et mise sur la paille... Et pourquoi? parce que deux jeunes gens s'aimaient et que je n'ai pu voir d'un œil sec leurs malheurs.
— Rien ne vous arrivera de fâcheux à cause de moi, madame, dit le comte, et je réparerai, autant qu'il sera en ma puissance, le dommage que j'ai pu vous causer indirectement. Je vais partir pour Paris, il me serait impossible de vivre tout près d'ici ; je connais les effets de la solitude, elle me rendrait fou de désespoir... Voici mille francs en attendant : restez tranquille ; ne vous affectez pas des bruits de la ville, quand même vous n'auriez plus qu'une élève... Je veillerai à ce que vous soyez largement récompensée de vos sacrifices... Mais il est évident que vous ne pourrez plus pénétrer chez Louise; à tout prix, il faut que vou^ trouviez une femme qui arrive jusqu'à elle et qui lui remette mes lettres. Vous seule connaîtrez mon adresse à Paris, et vous aurez soin de me faire tenir régulièrement, chaque semaine, des nouvelles de Louise.
Madame Chappe fondit en larmes.
— Si on ne se jetterait pas dans le feu pour un homme comme vous!... dit-elle. Oui, vous aurez des nouvelles de votre Louise, je vous le jure, foi de madame Chappe, et je tenterai l'impossible pour triompher de sou tyran de mari.
— Xe ménagez pas l'argent, madame Chappe, dit Julien.
— Brave jeune homme, dit-elle. Je peux bien dire qu'il n'y en a pas deux comme vous sur la terre.
A la suite de cet entretien, Julien alla chez son cousin.
— Mon cher Jonquières, lui dit-il, je te remercie de tout ce quo tu as fait pour moi, et je t'en aurai toute' ma vie une profonde reconnaissance. Maintenant tu peux reprendre ton existence tranquille que j'ai troublée... Je pars.
— Tu as l'air si tranquille et si froid, dit Jonquières, que tu dois couver quelque projet fou.
— Non, je vais embrasser ma mère, lui faire mes adieux, et je pars pour Paris.
— Et Louise ? dit Jonquières.
— Louise reste ici ; je ne pense plus à l'enlever. Julien ayant rapporté à son cousin les renseignements
qu'il tenait de madame Chappe :
— Si tu as jamais besoin de moi, dit Jonquières, fais un signe, et je suis à toi.
— Oui, dit Julien en se jetant dans ses bras, je sais quelle rare amitié j'ai trouvée en toi; mais je vais vivre seul pendant un an, deux ans, que sais-je? Ne m'en veux pas si je ne te donne pas signe d'existence... Un jour viendra où nous nous retrouverons.
— Jure-moi, dit Jonquières, que tu n'as pas de mauvais projets... Tu me paries de l'avenir de telle sorte que tu me fais trembler.
— Je te jure, dit Julien, que je veux vivre et que je veux vivre heureux.
En apparence résigné, Julien emportait en lui une douleur froide et muette qui ne se trahissait pas sur son visage, mais qui lui servait de masque pour mieux tromper sa mère.
La comtesse, habituée aux fantaisies de son lils, ne trouva rien d'extraordinaire à son départ pour Paris; mais à peine le comte fut-il en voiture et à une lieue do la ville.
DE MOLINCHART. 283
qu'il se trouva seul, sans son ami Jonquièies, sans rien qui lui rappelât directement le souvenir de Louise. Il se sentait comme privé de son âme et se trouvait vide; il ouvrait de grands yeux en se surprenant à ne rien voir; il était privé de pensée, son corps le fatiguait comme s'il eût porté un fardeau inutile.
Quant à Louise, le séjour de mademoiselle Ursule Greton lui fit oublier dans les premiers jours la scène scandaleuse du pensionnat; frappée du pardon de son mari et croyant s'être méprise sur le véritable caractère de la vieille fille, elle essaya de se plier à ses exigences et de mener la vie pieuse que lui prêchait mademoiselle Grêlon ; mais à chaque instant les ongles de la vieille fille reparaissaient et déchiraient le cœur de Louise.
On commença par lui enlever sa bonne, une fille de campagne fort simple, soupçonnée d'avoir servi les, intrigues de Julien. Louise se résigna à subir une femme de ménage de la ville, mademoiselle Ghevret, que mademoiselle Greton employait depuis longtemps à préparer sa chétive cuisine. Louise comprit qu'elle avait une surveillante de plus dans cette femme de ménage; mais, décidée à se sacrifier pour rétablir la tranquillité domestique, elle ne craignait aucune espèce d'inquisition.
Elle demanda comme une grâce à son mari d'habiter une chambre sur le derrière de la maison, afin qu'on ne supposât pas qu'elle pût regarder dans la rue.
Le départ de Julien tut connu dans la ville, et les amis de M. Greton du Goche vinrent l'eu avertir en lui faisant compliment ; c'était tourner le fer dans la plaie. »
L'avoué n'était pas de nature jalouse; mais l'idée qu'il servait de conversation à tout un pays le rendait misanthrope à l'excès. En un mois il changea complètement de physionomie, et les années s'abattirent sur lui comme une grêle subite.
28'f LES BOURGEOIS
Mademoiselle Ursule Creton remarquait ces perturbations avec un intérêt marqué, quoiqu'elle eût échoué dans l'ensemble de son projet. Elle eût préféré une séparation absolue à cette paix replâtrée; la douceur, la complaisance, les soins de Louise, loin de la désarmer, ne faisaient que l'irriter ; et elle s'en vengeait en rappelant sans cesse à son frère l'événement qui avait donné lieu à son retour dans la maison.
Quelquefois, au coin du feu, le soir, quand Louise travaillait et que M. Creton regardait tristement les étincelles s'enfuir par la cheminée :
— Qui aurait dit, il y a un mois, s'écriait Ursule, que nous pouvions vivre heureux? Allons donc, Creton, ne t'assoupis pas; c'est un bien pour un mal. Il y en a tant qui trouvent un mal pour un bien.
L'avoué ne répondait pas.
— Ne trouvez-vous pas, ma sœur, continuait la vieille fille, qu'une réunion en famille, tranquille, vaut bien la société de cette mauvaise créature qui vous entraînait malgré vous, n'est-ce pas? Il ne faut pas rougir; ce qui est passé est passé... Je ne vous en fais pas de reproche; au contraire, tout le monde de la ville me parle de vous et admire votre conversion; j'en suis un peu flattée, car j'y suis pour quelque chose; pas vrai, ma sœur?
Puis, satisfaite d'avoir montré à Louise qu'elle conservait un souvenir implacable, mademoiselle Ursule Creton se taisait, laissant son frère et sa femme livrés chacun à de tristes réflexions ; et elle entamait avec son chien un monologue de vieille fllle, plein de caresses, de petits gestes les plus afl'ectueux qu'elle pût trouver dans son cœur desséché.
Les dames Jérusalem venaient de temps en temps, sous le prétexte de rendre visite à mademoiselle Creton, étudier les drames qui se jouaient à l'intérieur entre la vieille tille et sa belle-sœur.
DE MULl.NCllÂUT. 285
Elles affectaient de combler la ferame de ravoiié de politesses plus poignantes que des insultes; car, sous l'intonation câline de leurs paroles, il était facile à Louise de sentir une intention aiguë. La causerie des dames Jérusalem semblait du lait empoisonné. Vivre seule, enfermée dans sa chambre, eût été pour Louise le plus grand bonheur, en comparaison de la répugnance qu'elle avait à se trouver vis-cà-vis de ces trois terribles inquisiteurs, dont le chef était mademoiselle Creton.
— Ma belle-sœur, ces dames Jérusalem viennent vous souhaiter le bonjour, criait mademoiselle Creton du bas de l'escalier. Ne viendrez-vous pas un peu?
C'était surtout l'hypocrisie de la vieille fille qui faisait le plus souffrir Louise ; car sous ces paroles d'invitation se cachaient des ordres. Dans le principe Louise avait refusé de voir les dames Jérusalem, dont la présence lui rappelait trop cruellement sa surprise en sortant do l'institution.
— Gomment , madame , lui dit mademoiselle Creton, vous ne voulez pas descendre auprès de ces dames; en voici bien d'une autre... Ces dames ne vous font-elles pas honneur en voulant bien oublier le scandale que vous avez causé dans leur quartier? Madame préférerait peut-être recevoir la visite de comtesses... Allons, madame, descendez avec moi, afin qu'on sache par la ville que je vous ai pardonné; et, une fois pour toutes, je vous avertis de ne pas me ff.ire monter quand je vous appelle.
Louise descendait recevoir les compliments des dames Jérusalem, qui feignaient de la traiter comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé. C'étaient alors des compliments sans fin.
— Madame Creton a meilleure mine maintenant.
— Depuis quelque temps madame Creton gagne.
— La vie tranquille convient à madame Creton.
mi LES BOURGEOIS
— On se conserve plus longtemps en vivant dans son intérieur.
Les dames Jérusalem ne parlaient qu'en soulignant les mots, pour ainsi dire; elles avaient toujours eu la réputation dans la ville d'être des personnes spirituelles, et cette réputation leur avait donné le vice de peser sur les mots les plus ordinaires, de parler lentement, de s'arrêter à chaque membre de phrase, et de n'ouvrir la bouche qu'avec la persuasion qu'il n'en sortait que des mots à effet.
Cette conversation était plus fatigante que la manie des auteurs qui, abusant de l'italique, séparent chaque mot par un trait, et semblent dire au public: « Faites attention, je vais être très-spirituel. » Il en est de môme pour certaines personnes qui parlent du bout des lèvres, dont la bouche s'arrondit avec complaisance, comme pour faire sortir d'un moule un bijou infiniment précieux.
Mais il eût été dangereux dans Molinchart de paraître douter de l'esprit des dames Jérusalem, qui faisaient loi par leur dénigrement, et que chacun craignait. En présence de Louise, elles jouissaient de leur adresse dans ces méchancetés, car d'ordinaire elles ne pouvaient pas juger de l'effet de leurs coups.
Retranchées dans leur petite maison, au rez-de-chaussée, elles envoyaient de là leurs traits comme des assiégeants envoient des boulets dans une ville ennemie, sans se rendre compte toujours des effets produits; mais, en présence de Louise, les dames Jérusalem pouvaient suivre les ravages de leurs paroles : rougeurs subites, larmes dans le gosier, yeux humides ; un tel spectacle était intéressant pour des femmes jalouses de la beauté de leur victime.
Devant les dames Jérusalem, la vieille fille se taisait; se trouvant inférieure, non pas en méchanceté, mais du moins en paroles, mademoiselle Greton semblait juger les coups, et son œil, dans lequel passait encore de temps en temps
une flamme, remerciait ses alliées de la jouissance qu'elle prenait à leurs discours. Les dames Jérusalem avaient un art merveilleux à se servir de paroles ambiguës, de mots à double entente, qui accablaient Louise sans défense. On eût dit un de ces pigeons de fête de campagne, attaché par une patte, et vers lequel les garçons du village s'avancent tour à tour, les yeux bandés, avec un sabre, pour lui couper le cou.
Louise recevait ainsi nombre de blessures sans se récrier; s'il lui arrivait de jeter les yeux sur son mari pour chercher un défenseur, elle ne rencontrait qu'un homme assoupi, ne songeant à rien, n'écoutant pas même la conversation du logis. Fréquentant beaucoup la société de Moîinchart, les dames Jérusalem savaient tout ce qui se passait, et surtout tout ce qui devait se passer. Elles arrivaient presque quotidiennement chez mademoiselle Creton avec une provision de scandales d'une nature particulière à être agréables à cette dernière. Elles faisaient sans doute des triages avant de venir; car leurs motifs de conversation ne roulaient guère que sur des tromperies de maris, de femmes séduites et d'amants suborneurs. IvP Quantin leur passait en sixième main la Gazette des Tribunaux, et comme il est rare de ne pas trouver dans ce journal quelque fait d'adultère, les dames Jérusalem n'avaient jamais éprouvé autant de satisfaction de leur sous-abonnement. L'une racontait l'acte d'accusation, l'autre lisait les dépositions des témoins, les plaidoiries des avocats, et les commentaires venaient à la suite.
Louise semblait réellement l'accusée : assise sur sa chaise basse, elle redoutait de plus en plus les attaques incessantes des dames Jérusalem; loin d'y être accoutumée, de jour en jour elle les sentait plus vivement.
La rencontre imprévue de M. Creton du Coche avait porté le désordre dans le système nerveux de la jeune
femmo : elie était devenue craintive à l'excès, le moindre incident la froissait, comme la fine oreille d'un chat se contracte au moindre bruit. Elle essayait de tromper les souffrances que lui causaient les amies de mademoiselle Greton en s'appliquant à une broderie; mais les trois femmes avaient inventé des châtiments plus cruels que ceux dont fut victime, dit-on, le Dauphin à la tour du Temple. Quand elle baissait les yeux :
— Que faites-vous là, ma belle ? lui demandait une des sœurs Jérusalem, qui craignait que Louise ne fût absorbée par son travail.
Et elle lui prenait des mains la broderie ou la tapisserie, et la forçait de lever les yeux sur ses juges. Les persécutions prenaient mille formes; car les trois femmes devaient passer les jours et les nuits à en créer de nouvelles.
Un jour, mademoiselle Greton invita sa belle-sœur à rendre visite aux dames Jérusalem.
— Il n'est pas convenable, dit-elle, que ces dames vietinent aussi souvent sans que vous leur rendiez leur politesse... A la fin, elles s'en formaliseraient.
Louise refusa.
— Je n'entends pas, dit mademoiselle Greton, que, par votre faute, je perde l'amitié de ces dames. Si vous étiez libre, madame, vous auriez le droit d'être mal élevée et d'agir comme il vous semblerait convenable; mais ces dames viennent autant pour vous que pour votre mari et moi. Une politesse en vaut une autre.
Louise refusa de nouveau; elle comprenait l'épreuve douloureuse à laquelle on se disposait à la soumettre. Retourner, en présence de son mari et do sa sœur, dans le petit salon des dames Jérusalem, traverser la rue où elle avait été surprise, revoir cette fatale porte du pensionnat, et surtout se montrer aux gens de Molinchart, c'est ce que Louise ne pouvait supporter, à moins d'y être traînée. Cette fois elle
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combattit avec tant de résolution, que la vieille fille, craignant de la pousser à bout, laissa tomber son idée, en se promettant de la remplacer par une autre non moins cruelle. Six semaines après avoir quitté la ville, Julien reçut une lettre de madame Cliappe. Jusqu'alors la maîtresse de pension n'avait écrit au comte que des lettres sans intérêt; car Louise se tenait si strictement renfermée, qu'il étail difficile d'avoir de ses nouvelles. D'un autre côté, madame Chappe, mal vue dans le pays, avait perdu la majeure partie de ses relations ; mais ayant un grand intérêt à servir la passion du comte, la maîtresse de pension eût trompé la surveillance de dix geôliers. Il était difficile de lutter avec mademoiselle Creton, que la haine, la jalousie, la cupidité rendaient le plus redoutable des argus ; seulement, la générosité manquait à cet argus, qui oubliait de se servir de l'argent. Après avoir pris ses informations avec prudence, madame Chappe sut que la femme de ménage était pauvre. Il ne fut pas difficile de la séduire : le loyer payé, un habillement d'hiver et un pot-au-feu par semaine amenèrent la femme de ménage à se rendre. Madame Chappe annonçait cette bonne nouvelle au comte. La femme de ménage se contentait jusqu'alors de regarder et d'écouler, et chaque soir elle apportait à madame Gliappe des nouvelles de ce qui se passait dans ce ménage. A en juger par la dernière scène qui s'était passée entre mademoiselle Creton et sa belle-sœur, une rupture ne devait pas tarder à éclater. Malgré sa douceur et l'empire qu'elle prenait sur elle-même, Louise, froissée d'entendre mademoiselle Creton lui rappeler toujours la scène du pensionnat, et démêlant ce qu'il y avait d'hypocrite et de dangereux dans ces souvenirs en apparence amicaux, mais qui redoublaient l'hypocondrie de M. Creton du Coche, Louise s'était ouverte à ce sujet à sa belle-sœur et l'avait priée de ne plus revenir sur ce sujet.
Autant les paroles de la jeune femme étaient empreintes de supplications, autant la vieille fille montra de colère et de haine. Elle éclata en reproches à un déjeuner auquel la femme de ménage assistait, et dit à sa belle-snfiur que de pareils faits ne s'oubliaient jamais; qu'elle était trop heureuse qu'on eût bien voulu la garder dans une famille honorable dans laquelle elle avait jeté la honte; que si Louise oubliait sa faute, cela témoignait de la légèreté de son caractère; qu'au contraire il fallait qu'elle l'eût à toute heure devant les yeux, afin de se repentir et de devenir meilleure, sans quoi l'oubli amènerait inévitablement une rechute. Mademoiselle Creton prit à partie son frère, et lui demanda s'jl avait oublié, lui dont le caractère était méconnaissable, lui qui couvait un mal intérieur dont il ne se relèverait jamais. Cette scène violente dura pendant tout le déjeuner, et Louise profita de ce que la femme de ménage desservait la table pour aller s'enfermer dans sa chambre et pleurer en paix.
Madame Chappe était heureuse de ces nouvelles ; elle avait le même intérêt que la vieille fille à introduire le trouble dans le ménage. Par ses ordres, la femme de ménage montra pour Louise une pitié qu'elle ressentait réellement; car il était impossible de ne pas être ému de sa douleur et de ne pas prendre parti contre mademoiselle Creton, qui tous les jours inventait de nouvelles acrimonies contre sa belle-sœur. La femme de ménage devint peu à peu la confidente de Louise, à mesure que les scène se renouvelaient plus désagréables dans l'intérieur de la maison.
— On vous plaint dans la ville, ma pauvre dame, lui disait-elle.
Et comme elle répéta plusieurs fois, Louise voulut savoir quelle personne cachait ce on.
— Tout le monde, dit la femme de ménage, qui avait ordre de ne pas dévoiler madame Chappe.
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Au bout de trois mois, il fut impossible à Louise de sortir de sa chambre, tant la vieille llllé était devenue exigeante. Louise avait plus répandu de larmes en trois mois que dans toute sa vie; elle n'avait qu'une jouissance, c'était de s'entretenir avec sa femme de ménage.
Mademoiselle Chevret était une pauvre créature, séduite dans sa jeunesse, qui vivait pauvre, ne se plaignait jamais, et avait conservé un sentiment violent d'amertume contre tous les hommes-] Dès les premiers jours de son entrée elle avait pris en pitié la femme de l'avoué, et elle croyait que mademoiselle Creton n'agissait que d'après les ordres de son frère. C'en était assez pour prendre parti contre le mari et la vieille fille; aussi ne fut-elle pas difficile à séduire, et quand vint le moment où elle entendit Louise parler de la mort comme du plus grand bonheur espéré, elle comprit que la coupe d'amertume était pleine, et quïl était temps d'agir suivant les instructions de madame Cliappe.
— Ah! ma pauvre dame, disait-elle à Louise pendant qu'elle faisait sa chambre; vraiment vous me faites pitié de vous laisser ainsi traiter par votre belle-sœur... Si vous vouliez avoir la paix ! . . .
— C'est impossible, dit Louise. Telle que je connais mademoiselle Creton, je n'ai plus qu'à me résigner.
— Il vaudrait mieux vivre dans un désert, madame.
— Oui, dit Louise.
— Vous n'êtes pas adroite non plus, madame; vous recevez tranquillement des insultes comme un bœuf à l'abatioir. . . (;a les encourage, soyez-en sûre... Ah îsij'élais à votre place...
— Eh bien ! dit Louise.
— Je voudrais les tenir; oui. avant qu'il soit deux jours mon mari et ma sœur seraient à mes pieds... D'abord vous ne vivrez pas en paix tant que cette méchante femme mènera la maison; elle dehors, peut-être votre mari deviendrait-il plus humain.
— J'ai accepté cette situation, dit la femme de l'avoué.
— Vous ne saviez pas non plus ce qui vous attendait ici, madame; vous n'étiez pas fautive et vous croyiez qu'on allait oublier une simple imprudence... Ah! les hommes n'oublient rien ou ils oublient trop, dit la femme de ménage en songeant à son passé. Enfin, madame, votre vie n'est pas tenable dans ce moment; toujours malade, toujours en pleurs, maigre à faire pitié, ça me fait bien du chagrin de vous voir changer à vue d'œil. Voulez-vous obtenir la paix?
— Est-ce possible? s'écria Louise.
Alors mademoiselle Chevret lui dit qu'elle avait une parente à dix heues de la ville qui la recevrait à merveille, si elle voulait s'y réfugier. Éloignée momentanément de sa belle-sœur, elle écrirait à son mari et obtiendrait d'être mieux traitée de lui.
Peut-être M. Creton du Coche reconnaîtrait-il que la vii^ à trois était impossible, et Louise pouvait encore espérer de goûter quelque tranquillité. La jeune femme se laissa aller à ce projet, confiante dans l'affection que lui montrait, la femme de ménage, et elle organisa un plan de fuite, sans se douter que madame Chappe était l'àme du complot. Au lieu de trouver une parente de la femme de ménage, Louise tomba dans les bras de Julien, qui attendait à l'arrivée de la voiture.